JI.- — HONNEURS RENDUS A PA MÉMOIRE
Depuis le 14 août 10S8, où les Trois-Ordres de Metz avaient envoyé une députation à Sedan, pour exprimer à Fabert la joie causée dans sa ville natale par son élévation à la dignité de maréchal de France, son souvenir fut sans nul doute conservé religieusement par les Messins, mais nous cherchons en vain pendant longtemps à relever une manifestation extérieure de leurs sentiments pour lui.
Plus d'un siècle après sa mort, cette manifestation vint pour la première fois à se produire. C'était en 1779.
Le célèbre chirurgien Antoine Louis, auquel Metz s'honore aussi d'avoir donné le jour, avait eu la patriotique pensée de rendre un public hommage aux plus illustres enfants de sa cité natale. Il fil, dans ce but, exécuter par un habile artiste, le sculpteur Leroux, né à Tliionville, un bas-relief en marbre blanc représentant la Moselle, ainsi que des médaillons, également en marbre, offrant les traits des Messins les plus fameux. De ceux-là Fabert était le premier.
Dès le mois de mai 1779, ces médaillons ornaient la grande salle de Phôtel de
ville, et les Trois-Ordres faisaient exprimer au généreux donateur la gratitude de la cité tout entière.
La même année, la mémoire du maréchal fut honorée par les lettres, après l'avoir été par les arts.
La Société royale de Metz, fondée en 1760 par le maréchal de Belle-Isle, considérait avec raison qu'un des buts les plus élevés imposés par le patriotisme à ses préoccupations, consistait à mettre en pleine lumière les diverses illustrations du pays. Inspiré par cette noble pensée, un de ses membres, Bardou - Duhamel, prit VËloge de Fabert pour sujet d'un discours prononcé à la séance publique de la société, le 25 août 1779.
Venant après l'ouvrage du P. Barre, ce discours n'apportait, il est vrai, aucun clément nouveau à l'histoire de celui qui en était l'objet; mais cette histoire y était résumée à grands traits, dans un style auquel ne faisaient défaut ni l'élégance ni l'originalité. Des applaudissements chaleureux l'accueillirent, qui s'adressaient à la fois au mérite de l'orateur et à la grandeur du modèle.
Une autre circonstance s'était encore produite récemment dans le même ordre d'idées, l'ne série de lettres relatives à Fabert, publiées au commencement de la même année dans les Petites Affiches des Trois- Evêchés, avait appelé sur lui l'attention du public. Ainsi, dans la même année, l'art, la littérature et la presse s'étaient unis pour opérer un réveil complet de l'opinion au sujet de notre héros. Voici dans quelles circonstances s'était produit ce dernier épisode. Le 9 janvier 1779, les comédiens du théâtre de Metz, voulant s'associer aux fêtes célébrées à l'occasion de l'heureuse délivrance de la reine, donnèrent une représentation gratuite où fut joué VEnfant prodigue de Voltaire. Le vers bien connu : « Rose et Fabert ont ainsi commencé, » fut prononcé sans produire grand effet.
Le rédacteur des Petites Affiches des Trois-Evéchés , dans le numéro du 14 janvier, regretta que ce vers n'eût pas été mieux accentué. « Il eût été curieux, disait-il, de voir l'effet produit sur le public messin par ce glorieux nom de Fabert, « qui, de simple soldat, devint maréchal de France. »
Les termes de cette observalion furent vivement relevés dans les numéros des 18 et 28 du même mois par le curé de Moulins, M. Lhuillier. Cet ecclésiastique, plein de zèle pour l'illustration de la famille à laquelle appartenait la seigneurie de sa paroisse, ne voulait pas plus que Fabert eût été simple soldat que La Chesnaye-des-Bois ne voulait que son père eût été imprimeur. Il racontait à sa façon la manière dont il avait débuté dans l'armée, le faisait élever par le duc d'Épernon, et finissait par déclarer qu'il avait bien ajouté à la gloire de sa famille, mais qu'il ne l'avait pas créée.
Le rédacteur des Affiches, en lui répondant, fut amené à faire allusion à Vllisloire de l'ordre du Saint-Esprit, par Saint-Foix. Partant de là, l'affaire du cordon bleu fut racontée en détail et avec les plus flatteurs commentaires.
Cette dissertation se prolongea jusqu'au 10 février, et prit fin à ce jour, sur la formelle prière de l'arrière-petit-neveu du maréchal, héritier de son nom. • Un tel tournoi d'éloquence, tout sympathique, tout laudatif pour le héros, avait été de nature à fort intéresser les lecteurs du journal et à les préparer à mieux entendre et à mieux goûter l'éloge de Bardou-Duhamel.
L'opinion publique était désormais fixée, et d'une manière invariable, sur le mérite exceptionnel du glorieux Messin. Aussi fut -elle satisfaite quand elle vit, quelques années plus tard, en 1789, l'érudit et ingénieux bénédictin D. Pierron lui faire une place digne de lui dans son poème latin Templum Metinsibus sacrum, consacré aux gloires de la cité. C'est, en effet, une vive autant que juste admiration qui a inspiré au poète les quatre-vingt-un beaux vers consacrés au maréchal , et dont une élégante traduction et des notes étendues rehaussent l'intérêt. Depuis cette époque, et pendant près d'un demi -siècle, Fabert n'avait plus été
dans sa ville natale l'objet d'aucun honneur particulier i, lorsqu'une noble pensée se fit jour au sein d'une compagnie qui, depuis sa naissance, n'a cessé d'entretenir à Metz, avec autant de patriotisme que d'indépendance, le culte de tout ce qui est beau, grand et utile. Nous avons nommé Vacadémie de Metz.
Cette compagnie le sentit bien; il y avait à faire quelque chose de plus pour glorifier une si noble mémoire. Nous n'avons plus qu'à citer les pièces, empruntées aux archives de l'académie et à celles de l'hôtel de ville.
Le 10 avril 1836, l'académie émet à l'unanimité le vœu « qu'une statue soit élevée à Fabert dans le sein de la ville que sa gloire illustra «. Elle nomme à cet effet, pour y donner suite, une commission composée de MM. Chaumas, Gerson-Levy, Blanc, Le Masson et de Saulcy.
Le vœu est transmis au conseil municipal, et une souscription ouverte pour recueillir les fonds nécessaires : l'académie tient à honneur de s'y inscrire la première.
Le conseil municipal, présidé par M. Bompard, maire, avant reçu communication de ce vœu, nomme une commission pour statuer sur la suite qu'il convient de lui donner.
Le H mai 1830, sur le rapport de cette commission, il décide qu'une statue en bronze représentant Fabert sera élevée sur la place Napoléon, et s'inscrit pour une somme de trois mille francs sur la liste de souscription.
Le 11 décembre 1836, intervient une ordonnance royale qui sanctionne cette délibération. La souscription est rapidement couverte, et un concours ouvert parmi les artistes français.
Le rapport du secrétaire de l'académie, M. le professeur Mâcherez, lu à la séance publique de mai 1837, dépeint d'une manière intéressante le mouvement produit sur l'opinion publique à la suite de l'initiative si honorable prise par la compagnie.
« Je ne puis, dit l'orateur, passer sous silence la manière éclatante dont retentit dans tous les cœurs bien placés la proposition la plus généreuse et la plus patriotique qui soit jamais émanée de votre sein. Il est vrai qu'elle germait au fond de toutes les âmes. L'admiration et la reconnaissance y avaient si profondément gravé l'image du maréchal Fabert, votre illustre compatriote, qu'elle a triomphé de l'envie et des orages des révolutions. Jaloux de voir que, parmi tant de villes, Metz fût presque la seule qui n'eût point érigé de monument à son Miltiade ou à son Aristide, vous cherchiez un nom qui posât dignement au milieu de votre belliqueuse cité, et dont le caractère fût à la fois le type de vos vertus guerrières présentes et passées. Au nom de Fabert vos cœurs ont tressailli, et d'une voix unanime vous avez émis le vœu qu'une statue lui fût élevée dans le sein de la ville que sa gloire illustra, persuadés que la vue d'un grand homme suffit souvent pour faire éclore les sentiments les plus généreux. L'académie n'oubliera jamais l'empressemenl avec lequel le maire et le conseil municipal se sont associés à sa pensée, ni la déférence dont ils l'honorent en lui laissant la conduite de ce projet. Le vote généreux par lequel le corps municipal s'est placé à côté de vous en tête de la souscription, est une preuve si évidente de l'intérêt que cette œuvre inspire, l'image de Fabert réveille des souvenirs si chers à notre cité et répand un si beau reOet sur notre histoire, que nous aimons à nous persuader qu'il ne sera pas un Messin qui, en contribuant à l'érection de ce monument, ne croie y attacher quelque chose de sa propre gloire. »
L'académie, cependant, n'avait pas pensé que ce fût assez pour elle d'avoir donné le signal d'un mouvement si patriotique. Elle avait voulu offrir à l'éloquence un sujet de noble émulation , en mettant aussi au concours l'éloge du héros. Dans la même séance où étaient prononcées les paroles précédentes, on entendait le compte rendu de ce concours. Une médaille d'or et une mention honorable étaient accordées, l'une
1 Sauf l'achat par la ville, en 1824, d'un buste en marbre blanc, œuvre de Manslon.
9 M. E, Bégin, l'autre à M. Allemeyer, auteurs de deux mémoires présentés. Leurs œuvres furent publiées la même année.
Peu de mois après, l'automne de 1837 vit s'ouvrir, dans la grande salle de la bibliothèque publique, l'exposition des modèles envoyés par les artistes qui avaient pris part au concours. Le projet de M. Étex fut adopté.
Cinq années se passèrent avant que la statue due à son talent pût enfin être posée sur son socle, vers l'extrémité de la place Napoléon , entre l'hôtel de ville et la cathédrale, au cœur de la vieille et noble cité. Ce n'était pas sans bien des discussions et des incertitudes que cet emplacement avait été adopté. Il exigea quelques modifications dans les dispositions architecturales de la place.
Le héros est représente debout, la main sur la garde de son épée. Sur le socle en pierres de taille est incrustée une plaque de bronze portant de nobles paroles où respire toute sa grande âme de patriote et de soldat. Au-dessus son nom, et rien de plus.
Le 30 octobre 1842, l'inauguration du monument se fit en grande solennité. Le colonel Culmann, président de l'académie, y prononça un éloquent discours.
Le 13 novembre 1846, l'administration municipale compléta son œuvre en rendant un arrêté du maire, par lequel le nom de Fabert était attribué à la rue formée par la réunion des rues des Grandes et des Petiles-Tappes , voisines de la statue.
Plus lard, vers 1852, le dégagement de l'ancien Petit- Saulcis ayant été décidé, ainsi que la création d'une plantation d'arbres destinée à servir de pendant au quinconce du Jardin d'amour, on n'oublia pas que sur ce terrain s'était, jusqu'en 1809, élevç l'hôtel des Fabert, et la dénomination de Jardin Fabert lui fut imposée par un arrêté municipal qu'avait devancé l'initiative spontanée du public i.
Et maintenant la statue de Fabert est toujours à sa place. Un souvenir de plus lui est à jamais attaché. Aucun de ceux qui étaient à Metz dans les derniers jours d'octobre 1870 n'oubliera jamais l'effet que produisit, en ces jours d'angoisses, cette grande figure voilée de noir et portant un drapeau tricolore à sa main. Ce drapeau n'était pas, il est vrai, celui sous lequel Fabert vivant avait marché; mais c'était toujours le drapeau de la France, de cette France qu'il a tant aimée!