FAMILLE ET NAISSANCE DE FABERT IS
pays un véritable monument , le Traité des coutumes générales de Metz et du pays messin, œuvre aussi difficile qu'utile, à laquelle on travaillait péniblement depuis 1578 , et qui reçut un élan déti^^if de la science et du zèle du maître échevin ; V Introduction lui en est due. Un autre ouvrage, également sorti de sa plume et paru peu auparavant, fait vraiment honneur à son érudition et son talent d'écrivain. Le Voyage du roy, et notamment VÉpitre dédicatoire qui le précède, contenant des remarques sur les antiquités de la ville de Metz, constitue une œuvre digne de la plus sérieuse attention. Le style a dans son tour suranné une énergie et une précision toutes particulières.
Indépendamment de ses œuvres écrites, Fabert a laissé d'autr esmonuments de son activité. Tels sont : le Portrait de la ville et cité de Metz, tableau exécuté à l'huile par Geoffroy de Langres, d'après ses indications et sous son attentive surveillance, puis souvent reproduit par la gravure d'une manière plus ou moins fidèle, pendant plus d'un siècle ; la Description du pays messin, bonne carte géographique relativement exacte et très intelligible, due également à son « industrie et labeur », et bien souvent aussi reproduite depuis 1597, époque de sa publication.
Malgré les rapides progrès de sa fortune, Fabert avait tenu à honneur de conserver celte imprimerie, point de départ de celte fortune, et point de départ dont il se glorifiait avec juste raison. Il paraît, en effet, hors de doute que de ses presses sortit encore en 1624 le Combat d'honneur, un des livres les plus curieux et les plus artistiques que Metz ait produits. Il était donc depuis longtemps un des personnages éminents de la cilé, chevalier, décoré du cordon de l'ordre du roi, qu'il ne dédaignait pas son titre « d'imprimeur juré de la ville et du conseil ». Ce fut seulement le 2 avril 1632 qu'il renonça à ce privilège et à la survivance obtenue pour son second fils en faveur de Claude- Félix, précédemment imprimeur de l'évêque à Vie et depuis 1628 établi à Metz. Les loisirs qu'il dut à cette cession ne restèrent pas non plus improductifs ; ils furent remplis par les fonctions lucratives de la charge d'intendant général des trois grandes abbayes bénédictines de Metz , dont le gratifia leur heureux titulaire, le cardinal de la Valette.
A celte carrière si bien remplie, nous l'avons dit, aucun genre d'honneur n'avait manqué. Indépendamment des dignités accumulées sur sa tète, il avait reçu plus d'un témoignage de la satisfaction du conseil de la cité. Pour le récompenser d'avoir mené à bonne fin la rédaction et la publication du livre intitulé le Voyage du roy , on lui cédait, en 1603, un superbe terrain situé à l'extrémité du Petit-Saulcis, entre les deux bras delà rivière, « à charge d'y bâtir une maison sienne pour l'embellition et décoration de la ville. » Il y éleva, en effet, un très vaste hôtel, dont les vues de Metz contemporaines permettent
d'apprécier vaguement le beau caractère, et qui subsista jusqu'au commencement de ce siècle.
En 162o, comme témoignage de la gratitude publique pour le zèle avec lequel il avait combattu une épidémie meurtrière, on y ajoutait un terrain situé en avant, cédé à litre de cens perpétuel.
Le roi Henri IV, de son cùté, se souvenant de son hospitalité de 1G03, lui conférait en 1610 des lettres de noblesse, conçues dans les termes les plus honorables. Louis XIII héritait de l'estime de son père pour le maître échevin de Melz, et témoignait en ses talents une confiance particulière. Il le faisait venir devant la Rochelle pour étudier avec lui les moyens de prendre cette place. Si l'on en croit le chroniqueur contemporain Jean Bauchcz , ce fut à lui que le roi dut l'idée de la fermeture du port , réalisée par l'exécution de la célèbre digue, et il récompensa son conseil par le don d'une magnifique chaîne d'or. Enfin, en 1630, il lui avait accordé une haute distinction en l'élevant à la dignité de chevalier de l'ordre de Saint-Michel, comme nous l'avons dit plus haut.
Telle fut cette carrière dans laquelle la volonté et le savoir-faire s'étaient constamment alliés, et qui pouvait très justement se résumer en cette devise, ornement de ses armes, dans son portrait gravé par Sébastien Leclerc : Labor omnia vincit. Aussi le nom d'Abraham Fabert vivrait-il encore dans le souvenir des Messins, entouré d'une haute et légitime considération, quand même ce nom n'eût pas dû à un autre Abraham Fabert le rayonnement d'une illustration plus éclatante et plus parfaite.
En ven.ant se fixer à Metz et surtout en prenant la résolution d'y créer une industrie sérieuse et parconséquent absorbante, Fabert s'était aisément aperçu de l'embarras que lui causeraient les soins à donner à sa terre de Xonville, située à sept lieues de la ville. Il préféra s'en défaire et acquit en échange un superbe domaine posé tout près de Metz, à Moulins, sur les bords de la Moselle, dans une situation charmante. Le chàtoau était une véritable forteresse, munie de cinq fortes tours et de larges fossés, et commandait un beau pont franchissant la rivière sur treize arches de pierre. Cette terre provenait de la famille Baudoche, une des plus illustres et des plus opulentes de l'aristocratie messine.
Le titre de seigneur de Moulins resta dès lors inséparable de son nom dans les actes de son administration, et fut même, en certains cas, le seul sous lequel il fut désigné. C'est dans ce château que le roi Henri IV, en 1603, et sa fille la duchesse de la Valette, en 1623, vinrent recevoir l'hospitalité, en attendant la réception pompeuse qui les attendait dans la ville de Metz.
Abraham Fabert avait épousé à Dugny (au plus tard en lo84) Anne des Bernards d'Allamont , d'une excellente famille de l'évêché de Ver-
dun. Il en avait eu dix enfants, parmi lesquels trois seulement échappèrent à la mortalité du premier âge'. Celui qui resta l'aîné, François, né en 1589, devait plus tard porter comme son père les titres de seigneur de Moulins, de maître échevin de Metz, de commissaire provincial de l'artillerie et de chevalier de Saint-Michel. Le second , né le 11 novembre 1599, reçut le prénom d'Abraham; il fut le maréchal Fabert, notre héros. Une fille, nommée Anne, épousa successivement Alexandre Desjardins, commissaire des guerres, secrétaire de l'infanterie sous le duc d'Epernon, et, après 1633, Antoine Barthon, vicomte de Montbas, gentilhomme de la Marche ^
Les inscriptions funéraires de la paroisse Saint- Livier indiquent formellement que de 1585 à 1609 la famille Fabert résidait sur le territoire de cette paroisse ; elle s'en éloigna seulement en 1610 pour habiter l'hôtel bâti au Petit-Saulcis. C'est donc là, dans le voisinage de la place Croix -outre- Moselle , qu'il faut chercher la maison, maintenant inconnue, où le plus illustre des enfants de Metz reçut le jour.
Le premier trait que nous pouvons relever au sujet de notre futur maréchal de France est un trait enfantin qui appelle le sourire. Nous le voyons figurer, lors delà venue d'Henri IV à Metz en 1603, les armes à la main , dans les rangs de la compagnie des jeunes enfants qui, sous le nom de compagnie du Dauphin, présente les armes au roi dans le Champ-à-Seille, et dont le chef lui adresse une harangue. Oui, le dernier des cent vingt jeunes soldats qui représentaient l'avenir de la bourgeoisie messine, c'est le petit Abraham Fabert, âgé de trois ans et trois mois. Il est habillé comme ses jeunes camarades^, de
1 Inscription funéraire au chœur de la chapelle Notre-Dame de la paroisse Saint-Livier de Metz. Lea enfants d'Abraham Fabert morts de 1285 à 1609 étaient: Abraham, isaac, Anne, Elisabeth, Françoise et Marguerite.
2 De ce mariage sortit une fille unique , Madeleine , mariée à Louis de Cugnon , vicomte d'Alancy , qui était morte sans postérité en 1683 , époque où son cousin François de Fabert plaidait en revendication d'une partie de son héritage.
3 Voyage du roi, p, 44. C'est le 15 février 1603 que la revue a lieu, et Fabert est né le 11 novembre 1599.
taffetas blanc raye d'argent; les souliers, les bas et les attaches de môme couleur ; sa coiffure est une toque de velours noir à cordon d'argent; une épée doiée est à son côté; une javeline argentée, dont le fera la forme d'une fleur de lis, est dans sa main. La reine, qui prit tant de plaisir à voir ces soldats en miniature et les fit défiler deux fois devant elle, remarqua peut-être ce petit parmi les petits qui fermaient la marche de cette troupe « raccourcie d'âge et de taille ». Elle ne se doutait guère que ce minuscule compagnon serait un jour un des plus fidèles serviteurs de son fils ; le roi ne se doutait pas davantage combien devait être vraie, s'appliquant à cet enfant, la cordiale parole qu'il adressait à la troupe : « Je vous donnerai mon fils qui vous aimera. »
Tel fut le premier début sous les armes du jeune Abraham. Une circonstance analogue nous le montrera bientôt avec de l'avancement. Mais, en dehors de ces épisodes, son père pensait à sa carrière future; seulement, en sa qualité de cadet, il n'était placé qu'au second rang dans les préoccupations d'avenir de la famille. Les dignités et fonctions paternelles étaient de droit destinées à son frère aîné ; quant à lui , il devait trouver dans le service de l'Eglise une situation aussi avantageuse qu'assurée. Dans la haute position qu'occupait le maître échevin Fabert, avec la protection toute particulière du duc d'Epernon, rien n'était plus facile, en effet, que de le faire arriver à un canonicat de la cathédrale de Metz. Or c'était un état à tous les points de vue fort enviable que celui de membre de ce noble et riche chapitre. On pouvait s'en contenter, même comme limite d'avenir.
Mais il fallait , pour en apprécier les charmes , une certaine vocation vers l'état ecclésiastique, et c'était une vocation tout autre qui, dès le premier âge, s'était manifestée chez l'enfant. Il ne rêvait qu'à la carrière des armes, et servir le roi de France était sa suprême ambition. Fabert avait placé son fils à bonne école, et lui faisait donner par des maîtres pieux l'éducation nécessaire pour le préparer à l'état qu'il lui destinait. Mais le jeune Abraham, trouvant dans la force passive le seul mode de résistance qu'il pût employer contre la volonté d'un père, se refusait absolument à acquérir les connaissances les plus nécessaires à un ecclésiastique. L'étude du latin en particulier était de sa part l'objet d'une répulsion absolue. Après avoir passé plusieurs années sur les bancs des écoles, il se rend cette justice que « de sa vie il n'a entendu un mot de latin ». La lecture des romans de chevalerie, ou plutôt encore des antiques chansons de geste, ces héroïques rapsodies qui ont ému et enthousiasmé tout le moyen âge, était son occupation favorite. Il était emporté par son imagination vers ces temps où se donnaient de si beaux coups d'épée, et regrettait de ne pas y être né. Quand il sortait de ces rêves et qu'il pouvait s'échapper, c'était pour aller voir passer les soldats de la garnison et assister à
leurs manœuvres. Telle était la manière dont se formait le futur dignitaire du chapitre de la cathédrale. Son père finit par désespérer de l'y amener jamais. Mais, si la carrière des honneurs ecclésiastiques ne paraissait pas faite pour lui, il en était une autre, plus modeste, il est vrai, mais encore honorable et sûre, qui était à sa disposition. Elle consistait à succéder à son père dans la jouissance du beau et fructueux privilège attaché au titre d'imprimeur juré de la cité.
Mettant à profit la satisfaction du conseil à son égard, et faisant valoir justement les services qu'il avait rendus d'ailleurs, Abraham Fabert obtint, par décision du 26 juin 1610, que la survivance de son office d'imprimeur juré fût accordée à son « fils pour succéder audit estât et jouyr après sa mort aux gages, honneurs, proffit et émoluments qui en dépendent^ ». L'avenir du jeune Abraham était par là assuré, et il pouvait, sans contredit, y trouver honneurs et avantages. Mais la carrière industrielle et commerciale n'était pas plus que celle de l'ÉgHse le but des aspirations du jeune homme ; sur ce point comme sur l'autre il résistait à la volonté de son père.
Celui-ci cependant ne désespérait pas de vaincre l'entêtement d'un enfant, et, pour le compromettre, pour ainsi dire, à ses propres yeux et le faire imprimeur malgré lui, il saisit une occasion solennelle de faire entrer dans la pratique, dès le présent, la survivance acquise pour l'avenir. Il se disposait à publier ce livre d'un intérêt exceptionnel dont nous avons parlé : les Coustumes générales de Metz et du pays messin. Il résolut de le faire paraître sous le nom de son fils , comme s'il était déjà mis en possession de son privilège ; cette combinaison lui semblait un moyen de l'engager dans une carrièce où il se trouverait, pour ainsi dire, avoir fait, sans s'en douter, le premier pas ; en même temps il témoignait à la cité quel cas il faisait de la faveur dont il avait été l'objet et donnait ainsi à cette faveur une sorte de consécration effective. Une telle combinaison était d'autant plus intelligente que, dans le cas bon à prévoir où le jeune Fabert aurait définitivement fait choix d'une autre carrière , on n'était pas en droit de lui opposer que son brevet de survivance était tombé à l'état de lettre morte et dès lors sans valeur.
On comprend maintenant comment on a pu croire , dire et publier que le maréchal Fabert fut imprimeur dans sa jeunesse. Son nom, très certainement, figure sur un livre sorti des presses de son père; mais son rôle personnel dans cette affaire est resté tout à fait passif.
Peut-être cette sorte de pression exercée sur lui par son père futelle la cause déterminante qui lui fit brusquer sa décision à un âge où les vocations les plus déterminées ne vont pas ordinairement plus loin que les projets et les rêves.
' Biblioth, de Melz, manuscr. cartçn 63 24« liasse.
Un incident parLiculicr qui s'était produit quelque peu auparavant était encore venu surexciter son goiit pour la profession militaire.
Le duc d'Epernon était depuis 1583 gouverneur de Melz , et s'y était, par sa modération, acquis de réelles sympathies. En 1613 il venait d'obtenir la survivance de sa charge pour son fils aîné , le marquis de la Valette. Les Messins reconnaissants envers le père, et entraînés à fêter le fils par cette pente naturelle qui porte une population à faire un brillant accueil à toute autorité nouvelle , voulurent célébrer avec pompe le maintien du pouvoir dans une famille en possession de leur respect. Ils s'empressèrent donc d'élever des arcs de triomphe, de préparer des feux d'artifice, en un mot, de donner un grand éclat à la cérémonie d'investiture du nouveau gouverneur. Toutes les milices bourgeoises se mirent sous les armes; et même les enfants de dix à quinze ans furent formés en une compagnie, vêtue aux couleurs de la maison d'Épernon, c'est-à-dire portant tous les chausses rouges, le pourpoint blanc et les bas verts.
Le jeune Fabert, alors âgé de treize ans, reçut le commandement de cette troupe juvénile, et il prit très au sérieux son rôle de chef et d'instructeur militaire. Pendant plusieurs semaines il réunit chaque jour ses jeunes camarades pour leur apprendre à bien manœuvrer , à manier leurs armes, à s'exercer au tir et à faire les évolutions prescrites ; il réussit si bien dans celte organisation que sa jeune milice fut, au jour de la cérémonie, l'objet de l'admiration universelle. Mais les fêtes terminées, il éprouva un mortel ennui en se voyant privé d'un genre de travail pour lequel il se sentait créé. Aussi, fort du sentiment profond de son unique vocation, ne craignit-il pas d'aller prier son père de l'autoriser à s'engager dans l'une des deux compagnies des gardes , alors en garnison à Metz. Fabert , ne prenant pas très au sérieux une telle demande , lui fit simplement observer que son jeune âge et sa faible apparence le rendaient encore fort peu propre au métier des armes, et, sans croire qu'il eût besoin de lui refuser absolument son aveu, chercha à lui faire comprendre la convenance de tarder encore quelque peu avant d'adopter un si grave parti.
Cette prudente réponse n'était pas de nature à modifier la résolution déjà arrêtée chez l'enfant. Se trouvant suffisamment autorisé par le fait que son père n'avait pas dit un non absolu , il alla délibérément se présenter au sieur de Campagnol , lieutenant d'une des deux compagnies, qui la commandait en l'absence du capitaine , son frère, et lui offrit ses services. Cet officier, charmé des dispositions valeureuses qui se faisaient jour chez un si jeune homme , n'hésita pas à l'accepter, malgré son défaut d'âge et de taille.
Le maître échevin, aussi surpris que mécontent, voulut sur l'heure faire rompre l'engagement et rentrer la nouvelle recrue dans la maison paternelle. Mais l'enfant, au désespoir, courut trouver M. de Bonou-