CADET AU RÉGIMENT DES GARDES
Fabert resta donc au régiment des gardes en qualité de cadet, et remplit dès l'abord avec une véritable passion les humbles devoirs de sa profession. Son amour pour les moindres détails du métier militaire était tel qu'il ne pouvait se consoler de ne pas être admis, vu son défaut de forces, à faire la ronde avec les soldats. Il alla jusqu'à accepter la proposition qu'on lui fit ironiquement d'être compté pour demi-soldat, et d'avoir pour compagnon un autre jeune engagé avec lequel il se partageait, dans les rondes, la lanterne et la hallebarde, de manière à former à eux deux un soldat complet. Un jour, il se vit pour ce fait en butte aux railleries d'un mousquetaire du régiment de Champagne, qui lui dit publiquement des choses assez piquantes. Quoique la chose lui allât droit au cœur, il eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne pas le laisser paraître et répondit simplement « qu'il regardait comme avantageux pour lui de faire un demi-service, en attendant qu'il fût jugé d'âge à le faire complet ».
Mais quelques heures plus tard il alla trouver ce soldat pour lui dire « qu'il voulait le voir l'épéeà la main ». L'autre y ayant consenti , ils s'en allèrent pour vider leur querelle hors des murs ; mais trouvant sur leur chemin une rue entièrement déserte, ils convinrent de s'y arrêter, et ils se mirent promptement en garde. Le soldat de Champagne put s'apercevoir que le cadet aux gardes était, malgré sa frêle apparence, un adversaire sérieux. Cependant, dans le cours de la lutte, le pied de Fabert ayant glissé, l'autre se jeta sur lui au moment
OÙ il cherchait à reprendre son équilibre, et lui arracha son épée de la main; mais, à l'instant même, le jeune cadet, saisissant par la lame celle de son adversaire, la fit tourner si brusquement qu'elle lui échappa; il s'en saisit et, sautant légèrement en arrière, il se retrouva de nouveau armé et prompt à l'offensive. Sur ces entrefaites, des gens qui passaient dans une rue voisine, et que le bruit de la lutte avait attirés, se précipitèrent entre eux et les séparèrent.
Fabert, reconnu provocateur , fut enfermé dans une tour pour une semaine ; seulement, pat un adoucissement dû à sa jeunesse et à l'estime qu'on lui portait, il lui fut permis d'aller passer dans son lit les nuits de sa captivité. Mais, craignant que celte faveur ne lui fût accordée par un subalterne qu'il pouvait compromettre en en profitant, il aima mieux coucher sur la paille pendant la durée de sa détention que d'exposer un autre à être puni à cause de lui.
La compagnie dans laquelle il servait ne fit pas à Metz un long séjour. Peu après le mariage du roi, elle rejoignit à Paris la portion principale du corps qui y tenait garnison. Le jeune volontaire fit partie du détachement qui accompagna Louis XllI à Rouen lorsque ce prince y vint tenir l'assemblée des notables. Le duc d'Épernon s'y trouvait également. Il avait avec lui , en qualité de page , un des anciens camarades d'enfance de Fabert, qui avait été un des officiers placés sous ses ordres, lorsqu'il commandait la compagnie des enfants messins.
Ce jeune homme alla voir au corps de garde son ami, qui l'invita à souper et lui fit fête de son mieux. Il le fit même si gracieusement qu'il dépensa tout son argent, et, à sa rentrée au quartier, sa bourse était entièrement vide. Il emprunta un écu, avec lequel il vécut pendant trois semaines jusqu'à la paye suivante , sans vouloir accepter quoi que ce fût de la part de ses camarades ou des officiers mariés à Metz qui lui portaient de l'intérêt. Cette extrême modération dans les dépenses et cette frugalité presque excessive étaient dans les habitudes qu'il s'était faites en entrant au service.
C'était à un point tel qu'il se contenta toujours de sa solde, malgré le crédit que son père lui avait ouvert chez un de ses amis. Blessé de l'idée que M. Fabert eût cru devoir joindre à l'ouverture de ce crédit quelques observations , de nature à prouver toutefois qu'il ne connaissait guère son fils, il refusa absolument d'en faire usage, et subsista aussi modestement que le plus pauvre de ses camarades de régiment, au moyen de ses trois sous par jour et de son pain.
Pendant tout le temps qu'il fut dans les gardes il s'y fit aimer de tout le monde. A peine y était-il qu'il recevait la haute paye des soldats d'élite. Il était cité comme un type accompli de l'exactitude et du zèle dans l'accomplissement de ses devoirs. En dehors de ses obligations de service, il était toujours prêt à s'employer et servait d'inslruc-
leur volontaire aux cadets , chez lesquels il aimait à développer l'amour de leur profession , en même temps que la connaissance de ses détails. Aucun des officiers du régiment ne faisait en vain appel à sa bonne volonté.
Tous ses moments de loisirs étaient consacrés à l'étude. Il avaitsenti que, sous ce rapport, il avait à réparer, et rien ne lui paraissait ardu ni pénible pour augmenter ses connaissances en tout ce qui touchait aux sciences militaires et à celles qui s'y rattachent. Les mathématiques et particulièrement la géométrie étaient de sa part l'objet d'un travail assidu, ainsi que le dessin et les langues étrangères. Convaincu de l'importance exceptionnelle de ces dernières pour un soldat qui veut faire son chemin, il ne perdait aucune occasion de se former à leur usage, et, après les avoir étudiées dans les livres, il cherchait à les parler avec des gens du pays partout où il en pouvait rencontrer. Il se rendit ainsi familière la connaissance de l'italien , du flamand et de l'espagnol.
Les excellents services que depuis cinq ans le jeune volontaire n'avait cessé de rendre et la haute intelligence des choses militaires dont il donnait chaque jour la preuve furent, en 1618, récompensés par le grade d'enseigne dans le régiment de Piémont, alors en garnison à Verdun ^ Mais à peine Fabert, depuis quelques mois en possession de son nouveau grade, avait-il commencé à y faire apprécier son mérite, que survenaient des événements politiques à la suite desquels sa carrière fut profondément troublée, sous l'influence, toute-puissante à ses yeux, de celui qu'il appelait son protecteur.
1 Ce régiment devait son origine au comte de Cossé - Brissac , qui, colonel général de l'infanterie au delà les monts, l'avait formé sous son nom en 15C7 des vieilles bandes, ou bandes noires, qui servaient en Piémont, et il avait pris, eu 1587, le nom de cette province. Depuis 1G16, il avait pour mcstre de camp le marquis du Val de Fontenay-Mareuil , qui avait succédé au marquis Henri du Plessis de Richelieu, frère du grand cardinal. Le lieutenant-colonel était le sieur Auguste de la Hillière. Parmi les capitaines il en était deux, le baron- de Gralcloup et M. de Lambert, avec lesquels le jeune enseigne ne tarda pas à se lier de la plus étroite amitié.
Marie de Médicis, éloignée de la cour par le connétable de Luynes, venait de s'échapper de Blois pour se réfugier auprès du plus remuant des grands seigneurs , le duc d'Épernon. Le 21 février 1G19, elle le rejoignait à Loches. L'émotion fut grande quand on apprit à la cour celle évasion, et surtout quel avait été son instigateur.
Sous le nom de la reine, d'Epernon se hâta de faire des levées et créa plusieurs nouveaux régiments. Ils étaient surtout destinés à garnir la redoutable forteresec de Metz, principal objet de sa sollicitude, car il comptait lui faire jouer un rôle important dans le mouvement projeté. Le chevalier de la Valette, son fils naturel, fut mis à la tête d'un de ces corps de nouvelle création, qui reçut son nom. Connaissant le mérite de Fabert, il lui donna le commandement d'une de ses compagnies. Le 19 mars, le nouveau capitaine était à la tête de sa troupe, et, quelques jours plus tard, il se mettait en route avec elle vers sa ville natale.
Envoyer Fabert à Metz dans des circonstances aussi difficiles, c'était lui créer une situation particulièrement délicate. Car il pouvait avoir à compter dans l'exercice de ses devoirs militaires avec les sentiments I de ses concitoyens, et peut-être à faire usage contre eux de la force,
extrémité doublement déplorable. Il ne fut pas éloigné d'être réduit à un tel malheur: les projets du duc d'Épernon trouvèrent, en effet, une résistance déterminée chez les bourgeois de la ville, fermement attachés au roi.
Vers la fin de mars 1619, les troupes nouvellement levées arrivèrent à Metz ; elles se composaient de deux régiments d'infanterie et de quelques compagnies de cavalerie. Elles furent logées dans les quartiers des Allemands et de Mazelle et en occupèrent les portes. Dès le milieu d'avril leur organisation était complète, et le duc d'Épernon les distribua, sous prétexte de gardes particulières, dans les différents quartiers.
Le 10 avril, le gouverneur ordonna aux bourgeois de se réunir par paroisses pour déclarer pour qui ils tenaient. Ils témoignèrent une grande surprise de voir poser une telle question à un peuple « qui ne chérissait autre chose que sa liberté sous la protection du roi de France». Chaque paroisse nomma deux délégués, et tous ensemble protestèrent hautement contre les projets politiques qu'ils voyaient se préparer. Le lendemain, les bourgeois se réunirent en foule, et leur langage fut des plus ardents. Ils se rendirent chez le gouverneur et chez le maître échevin, et demandèrent hautement la suppression des corps de garde et le départ des troupes de nouvelles levées : ils dirent qu'ils allaient envoyer vers le roi pour le prier d'intervenir et de remettre toutes choses en ordre. Quelques-uns même allèrent plus loin et usèrent de menaces, « disant qu'on les chasserait avec des armes. »
ENSEIGNE AU REGIMENT DE PIÉMONT 2o
En présence de cette rumeur et après avoir tenté de vains efforts pour attirer les bourgeois dans le parti contraire au roi , le duc d'Épernon se résolut à les mettre hors d'état, en les désarmant, de pousser plus loin leur résistance. Il fit donc entrer un corps de cavalerie allemande par la porte de la citadelle, et le lendemain toute la garnison occupa, mèche allumée et épées nues, les principaux points stratégiques ; puis l'ordre fut donné de déposer en lieu sûr tout ce qui se trouvait d'armes dans la ville.
L'agitation est à son comble; les Messins exaspérés s'apprêtent à employer pour se défendre les armes qu'on leur réclame ; mais les magistrats et les ministres de la religion parviennent à calmer leur fureur; force reste à l'autorité. Quelques jours plus tard, un arrêté d'expulsion fait sortir de la ville les bourgeois les plus compromis par leur altitude énergique; d'autres sont conduits en prison.
Quand nous avons dit que la finesse était une des grandes qualités du vieil Abraham Fabert, nous n'aurions pas eu besoin d'en chercher ailleurs une preuve éclatante. Il était cette année-là maître échevin, et nul n'avait un rôle plus difficile à jouer au milieu de ces passions politiques si vivement surexcitées. Ce qu'il fit, nous ne saurions le dire; mais ce qui est certain, c'est qu'il parvint à rester bien avec le roi , avec le gouverneur et avec ses administrés , chose merveilleuse.
Heureusement cet orage, qui pouvait tout bouleverser dans le pays, n'eut qu'une faible durée et finit sans avoir causé de grands ravages. Richelieu, auquel était donnée pour la première fois l'occasion de déployer toutes les ressources de son esprit, parvint à amener une réconciliation. Le traité de paix fut signé le 30 avril.
Dès lors les levées qui avaient eu lieu perdaient leur raison d'être. Les nouveaux régiments furent licenciés, Metz rentra dans le calme, et Fabert retourna à Verdun reprendre son grade d'enseigne dans le régiment de Piémont.
Cependant les hommes de désordre et d'intrigue qui entouraient la reine n'avaient pas désarmé sincèrement, et la situation resta tendue pendant tout l'hiver de 1619 à 1620. Au printemps de cette année , l'attitude de la reine et des grands était faite pour inquiéter le duc de Luynes, favori du roi. L'assemblée des protestants tenue à Loudun s'était montrée violente; les plus grands seigneurs quittaient la cour en ne dissimulant pas des projets hostiles. Le duc d'Epernon se tenant à Metz préparait à son parti l'appui de mercenaires étrangers. Les régiments créés l'année précédente étaient de nouveau appelés sous les armes , et, pour la seconde fois, Fabert revenait à Metz commander une compagnie dans le régiment du chevalier de la Valette.
Mais Condé rassura la cour et prit sans tarder des mesures énergiques. Il surprit ses adversaires en flagrant délit de formation ; la
Normandie fut rapidement soumise, le Maine et le Vendomois occupés sans résistance. Ni Mayenne ni d'Epernon n'avaient terminé leurs levées de soldais.
Le 7 août 1620, l'armée de la reine, répartie entre le Pont-de-Cé et Angers, fut attaquée par le roi et mise dans une complète déroule. La révolte fut arrêtée court, et le 10 août un nouveau traité remit les choses sur le pied de l'ancien. Une seule clause y fut ajoutée, c'est que les partisans de la reine ne rentreraient pas de droit dans leurs charges et offices.
Aussi, alors que les principaux personnages compromis dans la révolte s'en tirèrent sans dommage, n'en fut-il pas de même pour les obscurs serviteurs associés à leur fortune. De Luynes cassa tous les officiers qui avaient servi sous d'Epernon, et Fabert perdit non seulement la compagnie qu'il commandait, mais même la modeste charge dont il était antérieurement pourvu.
D'Epernon, en sa qualité de colonel général de l'infanterie, put bien rendre à ces officiers l'équivalent de ce qu'ils avaient perdu, mais ce ne fut que fort lentement, au fur et à mesure des vacances d'emplois à sa nomination. Après quelques mois d'attente, une charge d'enseigne venant à être libre dans le régim.ent de Piémont, le duc l'offrit à Fabert. Celui-ci fit quelque difficulté de l'accepter, se trouvant déjà bien avancé en âge pour reprendre une position si subalterne. Mais le duc de la Valette lui dit qu'il y allait de l'honneur de leur maison, que tous ceux qui avaient été cassés pour son service fussent au moins remis en possession de leurs anciens offices. Touché de cette raison, Fabert consentit à accepter ce qui lui était offert, mais à la condition que si le capitaine de la compagnie où on voulait le mettre était disposé à se défaire de sa charge, il lui serait permis d'en traiter avec lui, de préférence à tout autre.
Au moment où il reprenait avec modestie son grade du régiment de Piémont, le roi se décidait à faire rentrer dans le devoir les huguenots du Béarn, qui avaient proclamé le calvinisme la seule religion de ce petit royaume et supprimé la liberté des cultes. 11 rendit deux édits pour rétablir le catholicisme et faire restituer aux établissements ecclésiastiques leurs biens confisqués, et alla lui-même les faire exécuter rigoureusement.
Une armée commandée par le duc d'Epernon, et dans laquelle servait Fabert, fut chargée ensuite de veiller à l'exécution des mesures prises et au maintien de l'ordre. Pendant cette occupation, il reçut de la confiance du duc des missions délicates, dans lesquelles il se montra aussi ferme que conciliant et qui eurent les meilleurs résultats.
Cependant, au mois de janvier de l'année 1621, les protestants réunis à la Rochelle avaient adressé au roi des remontrances hautaines et prescrit des levées d'hommes et d'argent. En réponse à ces décla-
rations audacieuses, Louis XIII rendit un édit par lequel, tout en confirmant les concessions faites en faveur des reformés, il menaçait de la rigueur des lois ceux qui prétendraient aller au delà. Cet édit jeta le trouble dans l'assemblée protestante; les uns se soumirent; les autres prirent décidément, sous Tinspiration passionnée des ducs de Rohan et de Soubise, une attitude de révoltés. La Rochelle, Saint- Jean-d'Angély et Montauban adoptèrent ce périlleux parti. De son côté, le maréchal de la Force, irrité de ce qui s'était passé en Béarn, souleva de nouveau cette province, soumise mais non pacifiée.
Mais à peine l'agitation commençait-elle à y devenir sérieuse que d'Épernon, à la tête de son armée, rentrait dans le pays, marchait sur Pau, et forçait le maréchal à prendre la fuite. La campagne fut aussi brillante que rapide, l'ordre rétabli et sa conservation assurée par de bonnes garnisons.
D'Épernon, qui avait apprécié le mérite exceptionnel du jeune enseigne de Piémont, le désigna alors pour accompagner, en qualité d'officier de confiance, le duc de la Valette, son fils, qui allait prendre un commandement dans l'armée du roi, en Poitou et Saintonge.
La première de ces deux provinces ne tarda pas à rentrer dans le devoir. La force insurrectionnelle de la seconde s'était concentrée à Saint-Jean-d'Angély, où commandait Soubise. Le siège fut mis le 3 ju-in devant la place. Là, l'armée royale trouva une énergique résistance, et il fallut que les troupes commandées par le duc d'Épernon vinssent lui prêter secours. Ce renfort permit aux assiégeants de refouler dans la ville les sorties, tentées avec une rare hardiesse, et de donner à leur artillerie une action régulièrement progressive.
Lorsqu'on fut enfin arrivé à la descente du fossé, Fabert fut chargé de diriger cette délicate et périlleuse opération. Il y apporta toute l'ardeur de son tempérament, augmentée encore par le désir de se distinguer en la présence du duc d'Épernon et du roi. Il ne quitta pas les travailleurs jusqu'à ce que, la contrescarpe traversée et le fossé franchi, le mineur fût attachée au mur du bastion. Le succès de cette opération ne permit pas aux assiégés de pousser plus loin leur résistance, et ils obtinrent du roi des conditions assez favorables.
D'Épernon reçut alors l'ordre de resserrer la Rochelle en attendant qu'on eût les ressources nécessaires pour tenter le siège de cette redoutable cité. Il envoya Fabert faire la reconnaissance de la place et de ses environs, et, convaincu par son rapport qu'une situation expectante était la seule possible, se contenta d'enlever quelques postes qui pouvaient, entre les mains des Rochellois, gêner le rôle d'observation dont il était'chargé.
Fabert eut sur ces entrefaites un très vif sujet de mécontentement que ne méritaient pas ses récents services. Lorsqu'il était rentré dans le régiment de Piémont, c'était à la condition de recevoir un prochain
avancement, et le duc d'iilpernon avait, en effet, fait promettre aux deux plus anciens capitaines du corps, MM. de Villedonné et de Cabaret, que, s'ils venaient à se retirer, ils traiteraient de la cession de leur charge avec son protégé, de préférence à tout autre. Mais, ces officiers ne paraissant pas résolus à une retraite prochaine, Fabert chercha un moyen plus rapide d'arriver à son but. Une occasion se présentait : le beau-frère du connétable de Luynes, capitaine dans le régiment de Normandie, était disposé à se défaire de sa compagnie pour occuper un poste plus en rapport avec la faveur que lui assurait son titre de proche parent du ministre.
Fabert lui proposa de la lui acheter, et ils se mirent d'accord sur les conditions. Mais le roi, ou plutôt le favori, qui n'avait pas oublié les deux engagements pris au service de la reine mère, refusa son assentiment, et ainsi le marché fut rompu. Aucun des membres de la famille d'Epernon ne jugea à propos d'intervenir en faveur de celui qui ne s'était cependant compromis que par dévouement pour leur personne. De cela il fut profondément blessé, et, instruit par celte leçon de ce que peuvent retirer les subalternes en prenant part aux intrigues des partis, il se promit de ne jamais chercher pendant toute sa carrière d'autre titre à l'avancement que dans un inébranlable attachement à ses devoirs et à son roi ; et l'on verra s'il tint parole.
Le prétexte que mit en avant le roi pour colorer ce déni de justice d'une apparence de raison, c'est qu'il ne le trouvait pas « assez bien fait pour être dans un vieux corps ^ ».
Il est, en effet, des qualités extérieures qui assurent à la cour une sorte de prédestination à tous les genres de succès. Combien est-il de grandeurs consacrées par l'histoire qui n'ont eu d'autre point de départ qu'une belle tournure, une physionomie heureuse, une grâce séduisante dans les manières et dans le langage! Tel n'était pas surtout alors, il faut le dire, le cas de Fabert. D'une taille médiocre, d'une constitution vigoureuse, il est vrai, mais de chétive apparence, la tète un peu penchée par l'habitude de la méditation, très sérieux, très réfléchi, le visage quelque peu attristé à la suite des mécomptes qu'il avait éprouvés, il ne possédait aucun de ces dons exlérieursqui appellent les sourires des dames et les bonnes grâces des grands. Mais ce qui lui manquait surtout, c'était cet air de hardiesse et de confiance en soi qui plaît sous l'habit militaire et qui était particulièrement de mode à l'époque où il vivait.
Cette injuste sévérité du roi fut connue à la cour et n'y fut pas oubliée ; car, plusieurs années après, elle était rappelée par d'Artagnan dans ses Mémoires, en ces termes, probablement un peu forcés^:
1 Lettre d'Epernon du 21 août 1623.
! Mém. de d'Artagnan, 1700, t. I , p. 27.
« J'espérai que ma figure ne ferait pas le même effet auprès de Sa Majesté qu'avait fait celle de M. de Fabert, il y avait déjà quelque temps. Il avait acheté une compagnie dans un vieux corps, dont le roi lui avait refusé l'agrément, parce que sa mine, loin de lui être agréable, lui avait extrêmement déplu. »
Il faut dire en tout cas que Louis XIII devait bien vite et bien complètement revenir de cette désobligeante impression.
Fabert, malgré sa juste indignation, fut assez maître de lui pour n'en rien laisser paraître au dehors ; son caractère n'était pas de ceux que la première déconvenue décourage et exaspère. Seulement il garda celte déconvenue sur le cœur.
La nomination de Lesdiguières à la dignité de connétable, en remplacement du duc de Luynes, mort devant Montauban, lui rendit quelque espérance de voir les rancunes de la politique jouer un moindre rôle que les droits acquis, dans l'avancement des officiers. Mais le duc d'Epernon était loin d'être rentré en faveur, et il était naturel que ses protégés s'en ressentissent. Des gratifications lui furent offertes à plusieurs reprises par le duc à titre de dédommagement, mais il ne les accepta pas. Ce fut donc encore en qualité d'enseigne qu'il prit part, en février 1622, à une nouvelle campagne en Saintonge.
Le pavillon des Rochellois était devenu l'effroi de l'Océan : leur audace devint telle qu'ils formèrent le hardi projet de s'emparer des embouchures de la Loire et de la Gironde pour rançonner à leur aise le commerce de ces deux fleuves. Royan, grâce à la complicité de ses habitants , tomba entre leurs mains et leur servit de place d'armes maritime. Il importait de ne pas la leur laisser, et d'Epernon reçut l'ordre d'en faire le siège.
La ville était située sur un rocher, attaquable par un côté seulement et défendue par un solide château. Lorsque la muraille fut assez ouverte pour permettre de tenter un assaut, le duc de la Valette voulut marcher en personne à la tête de la colonne d'attaque. Il s'élance sur la brèche ; Fabert est à ses côtés. Mais une mine, éclatant sous leurs pas, les renverse, et le duc, enseveli sous les décombres, n'en sort que grâce au dévouement de son compagnon, qui le dégage au prix d'une blessure heureusement peu grave. La ville capitule, et plusieurs autres places que les huguenots possèdent encore dans la province sont ensuite enlevées l'une après l'autre.
Mais dans le Languedoc les affaires étaient en moins bonne voie. L'armée de d'Epernon reçut donc au mois d'août 1G22 l'ordre de rejoindre celle du roi pour aller faire le siège de Montpellier, où se tenait Rohan, et qui, après la Rochelle, constituait le gage le plus important possédé par l'insurrection protestante.
Fabert trouva dans ce siège, opération militaire des plus sérieuses qui fut conduite avec une régularité technique, une occasion de per-
feclionner son instruction dans l'art d'attaquer les places. Il avait pour la science de l'ingénieur une aptitude toute particulière et un goût très vif. Quand il n'était pas de service de tranchée, on le voyait s'employer ailleurs comme volontaire et montrer partout une intelligence active qui, pas plus que son indifférence pour le danger, ne se démentait jamais. Dans une sortie tentée par les assiégés et qu'il contribua vaillamment à repousser, il eut la bonne fortune de faire prisonnier un capitaine ennemi. Il l'amena au duc d'Epernon et reçut les compliments du roi, auquel le duc le présenta avec des paroles flatteuses ^
Malgré l'énergie de leur résistance, les défenseurs de Montpellier durent se décider, au mois d'octobre, à accepter un accommodement, dont les conditions leur furent du reste assez favorables, et ils capitulèrent. Deux places de sûreté seulement restaient aux protestants à la suite de leur imprudente prise d'armes. Le roi n'avait plus qu'à les leur enlever, et ce grand parti, naguère encore si dangereux, allait être réduit à n'être plus qu'une secte.
Fabert avait assez la conscience d'avoir bien servi dans cette campagne pour ne pas mettre en doute la prochaine réalisation des promesses qui lui avaient été faites. Mais l'événement trompa cruellement ses espérances. Un des capitaines de son régiment prit le parti de se retirer, et, comme il était plein d'estime et de sympathie pour le jeune officier, il fit marché avec lui pour lui céder sa compagnie à un prix de moitié moindre que celui qu'elle valait réellement. Mais quelle fut la douloureuse surprise de Fabert lorsqu'il apprit que l'acte de cession ayant été soumis à l'acceptation du duc de la Valette, ce dernier avait exigé qu'au nom qui y était inscrit fût subsistué celui de l'écuyer de la duchesse, nommé Conseil'M
1 Camp, de Fabert, p. 38. P. Barre, p. 2G. * Mém. de Fabert, p. 12.
Dans sa juste indignation il se rendit à Cadillac, où se trouvait le duc, et lui dit ce qu'il avait sur le cœur. La Valette, qui n'avait agi que pour complaire à la duchesse, ne put méconnaître ce que sa réclamation avait de fondé. Il lui promit qu'il aurait au premier jour la compagnie dans laquelle il servait, et s'engagea à ce que Conseil ne fût pas mis en possession de son nouveau grade avant que lui-même y eût été élevé.
Sur ces entrefaites, le régiment de Piémont fut appelé en Gascogne par la menace d'une invasion du duc de Soubise dans cette province ; mais sa campagne fut aisément terminée: car le parti se dissipa de luimême, avant que les troupes eussent eu le temps de le joindre. Fabert attendit quelque peu la réalisation des engagements pris par la Valette, mais il l'attendit en vain. Conseil fut mis en possession de sa compagnie, et, quant à lui, il resta enseigne. Profitant alors de ce que la fin des hostilités lui permettait de s'absenter de l'armée, il demanda un congé et vint le passer à Metz.
Ce n'était pas sans un amer ressentiment qu'il s'éloignait d'un corps où ses services avaient été ainsi récompensés. Il eut la force de le cacher à tout le monde, mais au fond de son cœur il avait pris la résolution de se faire justice lui-même, puisque les arbitres de son sort lui refusaient si indignement celle qui lui était due. Seulement il s'était promis d'attendre pour satisfaire sa vengeance une occasion qui ne le rendît pas criminel, par une contravention aux édits sur le duel, en vigueur dans le royaume.
Peu de temps après sa rentrée à Metz, le duc de la Valette revint à son tour dans cette ville, siège de son gouvernement. Fabert reprit auprès de lui, sans rien laisser voir de ses sentiments, sa place et sa familiarité accoutumées, mangeant souvent à sa table, comptant dans sa maison militaire et s'employant avec zèle à toutes les missions qui lui étaient confiées. Aux témoignages de condoléance qu'il recevait de ses amis sur l'injustice dont il était l'objet il répondait avec une modération et un calme bien faits pour les abuser. « Je suis marri, leur « écrivait-il, mais je crois que le duc de la Valette considérera le tort « qu'il m'a fait, et qu'en une autre occasion où les raisons qui l'ont « forcé en celle-ci ne seront plus, il me traitera plus favorablement. « Je me suis résolu à prendre patience, connaissant que Metz est « considéré en France comme une ville étrangère et d'empire, et « qu'on n'a encore donné aucun emploi à personne du pays ; comme « personne aussi jusque-là n'en a recherché ni espéré de la part du « roi. Me brouiller avec la maison d'Epernon serait m'ôter le seul « moyen par lequel j'espère vaincre les difficultés que j'éprouve à « avoir une compagnie dans les vieux corps de France, et je veux « hasarder un an ou deux sur la parole que le duc de la Valette m'a « donnée de me faire agréer du roi pour cela. » Ses amis furent bien
aises de lui voir prendre les choses avec celle modéralion et en firent part au duc, qui s'en montra très satisfait. Plusieurs mois se passèrent ainsi, pendant lesquels il joua celle sinistre comédie où nous cherchons en vain riionnèle et loyal Fabert. Cependant l'occasion qu'il attendait avec une inflexible ténacité finit par se présenter à lui. La duchesse de la Valette, venant de son château de Cadillac, était en roule pour rejoindre son mari dans celle ville de Melz, où rallendait un si magnifique accueil, et où elle devait, l'année suivante, trouver une tombe si prématurément ouverte.
Celait l'évèque de Melz, Henri de Verneuil, qui avait ménagé, en 1622, l'union du duc de la Valette avec sa sœur Angélique Gabrielle, légitimée de France, fille de Henri IV et de la marquise de Verneuil. Dès le 1" janvier 1623, les Messins avaient allumé des feux de joie en l'honneur de cet événement. La jeune duchesse ne s'était pas encore montrée au siège de ce gouvernement de Melz, devenu une sorte de fief dans la maison d'Epernon, et c'était avec une extrême ardeur qu'elle y était attendue : « car, dit une relation contemporaine, les bourgeois de Melz, ravis d'avoir pour gouvernante une princesse du sang royal, ne croyaient pas en pouvoir trop faire pour exprimer leur joie, leur reconnaissance et leurs respects. » Ils furent enfin prévenus au mois d'avril 1624 que leurs vœux allaient être réalisés, et ils se mirent à l'œuvre pour préparer à la duchesse une réception telle qu'on a pu dire avec raison « que jamais aucun prince, roi ou empereur, n'avait été reçu dans la ville de Metz avec autant de pompe et de magnificence ».
La duchesse avait pris son chemin par les terres du duché de Lorraine, et, le 23 juin 1624, son avant-dernière étape devait être Pont à-Mousson, petite ville barrisienne située à sept lieues de Melz. Le lendemain, au château de Moulins, l'attendait l'hospitalité d'Abraham Fabert, auquel le duc d'Epernon avait tenu à donner cette marque particulière de bienveillante estime ; l'entrée officielle devait avoir lieu le jour suivant.
Or, ce séjour de la duchesse sur une terre étrangère était bien la condition sur laquelle Fabert avait compté pour pouvoir vider sa querelle sans contrevenir aux ordonnances du roi.
Il se rend à Pont-à-Mousson à toute bride, devançant ceux qui, à la suite du duc de la Valette , s'empressaient d'accourir au-devant de la princesse. Lorsqu'il arriva, elle venait de s'installer dans son logis; mais Conseil n'était pas avec elle; il était retourné sur ses pas pour chercher à la précédente étape un coffret précieux qui y avait élé oublié. Il ne revient que vers le soir; la journée est donc perdue pour la vengeance de Fabert. Mais après l'heure du souper une brillante réception réunit auprès du duc et de la duchesse les officiers de leur maison, et les deux rivaux s'y trouvent en présence.
Après avoir fait agréer ses hommages à la princesse, Fabert se dirige « fort civilement » vers Conseil et le prie de vouloir bien sortir, disant qu'il désire lui parler ; l'autre le suit. A peine sont-ils sortis de l'hôtel que Fabert lui déclare qu'il faut qu'il se balte. Le récit de la rencontre est tracé dans les Mémoires de notre héros. Cette peinture des mœurs batailleuses de l'époque est si vivante, si dramatique, dans une gîimme de couleurs si juste et si vraie, que nous ne saurions résister au désir de la présenter dans son exacte réalité. « Conseil lui répondit qu'il se trouverait pour cela le lendemain où il voudrait. 11 lui répond qu'il fallait que ce fût tout à l'heure ; l'autre s'excuse sur ses grosses boites ; Fabert dit que les siennes sont semblables. Conseil dit ne pouvoir remuer avec les siennes; Fabert consent à ce qu'ils se débottent l'un et l'autre. Conseil répond qu'il ne veut pas faire le fanfaron, mais se bien battre, et pour cela aller prendre des souliers à son logis, qui n'est pas très loin. Fabert s'y accorde et y va avec lui, entre dans sa chambre, le voit déboîter par son valet, prendre des gants de cerf au lieu de ceux qu'il avait en son manchon pendant le jour, et puis ils sortent tous deux.
Fabert voulait fort s'écarter du logis du duc de la Valette ; mais l'autre l'arrêta au coin de la grande place, dans une rue où il lui dit que le lieu était propice. Ils mirent l'épée à la main après que Fabert eut demandé d'ôter ses éperons, et que l'autre lui eut passé la main sous le pourpoint déboutonne pour voir s'il n'était point armé; ils n'avaient pas voulu, à cause du froid, se battre en chemise.
« Comme ils furent en présence. Conseil cria qu'il ne voyait pas l'épée de Fabert : il ne faisait que peude lune, et le temps était assez obscur. Fabert se relira et lui dit de prendre une autre place; il le fit et dit : « Allons ! » Fabert lui dit : « Voyez si vous êtes bien, car après, « chacun fera comme il pourra. » 11 dit qu'il était bien et tira un coup d'épée. Fabert entendit un homme qui courait, qu'il crut qui venait pour les séparer. Cela le fît se précipiter, en sorte que , s'abandonnant, il reçut un coup d'épée à la gorge que le collet du pourpoint, fort garni de canevas piqué pour lui donner du soutien, empêcha d'être mortel, et s'approcha si fort dudit Conseil qu'il lui donna un coup d'épée qui le perça de part en part. Conseil cria, sentant le coup. Fabert lui dit : « Cela vous a piqué? » Conseil dit n'y voir goutte. Fabert crut que c'était pour changer encore de place, nrais l'autre tomba mort le visage en terre. Ce que voyant Fabert, il remit son épée au fourreau, qu'il avait posé sur un siège du devant d'un logis, et y prit ses éperons, chargeant l'homme qu'il avait entendu courir et qui s'était arrêté en les voyant se battre, de faire prier Dieu à Conseil. De là, il retourna au logis où il avait soupe, pour dire au sieur de Grateloup son ami ce qui lui était arrivé. »
Grateloup, qui était occupé à jouer, entendant cela, se leva brus-
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quemenl cl prit son épée pour sortir. Tous les officiers qui étaient réunis voulurent savoir la cause de cette émotion. Fabert la leur dit rapidement, et, remarquant dans l'assistance un familier du duc, homme peu considéré et fort capable de renseigner la police de son maître, il eut la présence d'esprit de le dérouter d'avance en disant qu'il était hors d'état de s'enfuir, vu la gravité de sa blessure. En môme temps il ouvrit son manteau, et fit voir son pourpoint inondé de sang. Puis il sortit avec Grateloup.
Ce dernier courut avertir un ami du blessé, Mauljcan, capitaine dans la milice bourgeoise de Pont-à-Mousson, qui s'empressa de lui venir en aide. Comme les portes de la ville étaient closes , il le fit monter sur le rempart , et, au moyen d'une corde , descendre dans le fossé. Il rendit le même service à Grateloup, et tous deux, le blessé soutenu par son ami, prirent à pied la route de Metz. Au point du jour ils étaient avec beaucoup de peine arrivés au village de Pagny. Là Fabert fut trahi par ses forces; il fallut qu'il se mît au lit, avec une fièvre ardente, épuisé par la perte de son sang.
Pendant qu'il recevait les premiers soins , le duc de la Valette faisait faire la visite la plus minutieuse de tous les logis de Pont-à-Mousson pour y retrouver le coupable. Son irritation était telle qu'il avait voulu lui-même, pendant une partie de la nuit, diriger les recherches des prévôts. Le renseignement qu'il avait reçu ne lui permettait pas de douter que le meurtrier de Conseil fût resté dans la ville, et cette croyance fit peut-être le salut du fugitif. Cependant sur la terre de Lorraine le duc ne pouvait rien contre lui, que provoquer à son égard toutes les rigueurs de la justice du prince régnant. Il n'y manqua pas; mais Charles IV, tout en lui donnant une réponse satisfait^ante, fit dire à Fabert qu'il n'avait rien à redouter de lui, et que, bien loin de le faire arrêter, il lui garantissait une liberté absolue tant qu'il serait dans ses Étals. Sur cette parole, qui fut fidèlement tenue, le blessé resta à Pagny jusqu'à ce que sa guérison fût complète.
Malgré le funeste éclat d'un acte fait pour lui aliéner à jamais la bienveillance du duc de la Valette, il ne pouvait pas croire que sa carrière fût brisée et ses services définitivement m.éconnus. 11 avait de bons amis dans l'armée , et les hauts officiers qui avaient fait la guerre avec lui avaient souvent manifesté à son égard de chaudes sympathies. Il partit pour Paris dans le but de faire agir leur influence, afin de pouvoir avec leur aide arriver à ce grade de capitaine dans un vieux ç-orps, objet de toute son ambition.
Mais à peine était -il arrivé dans la capitale que le duc de Bellegarde, gouverneur de Paris, lui faisait signifier d'avoir à en sortir sur-le-champ, le duc de la Valette ayant fait promettre à son collègue de ne pas y supporter la présence de l'officier ingrat et rebelle qui avait offensé la maison d'Épernon.
,■ Cette mesure aussi injuste qu'arbitraire porta, on peut le dire, aux dernières extrémités celui qui en élait l'objet. Il se résolut à « perdre toute considération et à s'en aller dans le gouvernement du duc de la Valette , à la vue des fenêtres de sa chambre * ». Et il partit à l'instant pour réaliser cette résolution, qu'on peut qualifier au moins de violente , pour ne pas dire d'insensée.
Il s'établit à Moulins dans le château paternel, petite forteresse capable de quelque résistance , avec ses fossés à fond de cuve pleins d'eau courante, sa fausse braye et ses cinq grosses tours, et prit soin de le garnir à tout hasard de bonnes armes et de munitions.
Le duc de la Valette , stupéfait d'une pareille hardiesse , n'hésita pas à commander qu'on allât se saisir de lui; mais les soldats envoyés dans ce but trouvèrent le château en état de défense, et durent se replier sur Metz, n'ayant pas d'artillerie.
En présence d'un danger imminent, les amis de la famille du jeune révolté le supplièrent de prendre la fuite hors du gouvernement du duc, ou de chercher à apaiser son ressentiment par une soumission absolue. Le vieil Abraham était en proie à une double désolation ; il voyait son fils s'exposer de gaieté de cœur au plus sérieux péril, et il craignait que la faveur dont jouissait sa famille auprès de la maison d'Epernon ne fût à jamais détruite par cette inconcevable témérité. Mais Fabert resta sourd à ses prières comme à ses remontrances. « Je suis « dans mon droit, répondit-il, en résistant par la force à l'emploi « illégal de la force. Si je puis être considéré comme criminel en Lor- « raine, je ne le suis ni en France ni dans le pays messin. Je n'ai en « ce moment nul emploi à remplir, je n'ai d'autre asile que la maison « de mon père, et si l'on cherche à m'en arracher parla violence, je « me défendrai. »
Le lendemain, deux canons sont mis en route pour. Moulins; une force imposante les accompagne. Les prières recommencent, plus instantes que jamais; plus que jamais aussi un caractère de fer oppose à toutes les raisons une raideur inflexible. Le moment de l'attaque était arrivé, et une catastrophe certaine se préparait, lorsque la duchesse, navrée de penser que c'était pour satisfaire un de ses désirs que son époux avait pris une mesure si fatale par ses conséquences, se dit que c'était déjà trop pour elle d'avoir été la cause. involontaire de la mort d'un brave serviteur de sa maison. Elle ne voulut pas qu'un autre en fiit encore la victime, et elle supplia le duc de révoquer ses ordres et de laisser Fabert en liberté. Ses prièreâ ne furent pas vaines; les canons ramenés dans Metz « furent remis au magasin », et l'affaire en resta là.
Nous n'essayerons pas de prouver que le jeune enseigne ait tenu
* Mém. de Fabert, p. ] 4.
dans cette fâcheuse affaire une conduite cligne d'éloge. Sans nul doute, sa colère, sa rancune et son acte de rébellion ne peuvent être que sévèrement appréciés. Cependant un éminent officier, dans une circonstance solennelle, a cru pouvoir plaider en sa faveur les circonslaiices atlénuanj,es; nous reproduisons ici ses paroles, tout en faisant remarquer que ce n'est pas ici l'amour de la gloire, mais la seule ambition, qui a inspiré un acte coupable aggravé encore par une longue dissimulation. On voudrait pouvoir effacer une telle page de ■l'histoire de noire héros.
« Ceux qui ont vécu de celte vie de privations continuelles que 4'homme de guerre s'impose, a dit le colonel Culmann', ceux qui à .-l'exemple du héros messin meltcnt toutes leurs jouissances à remplir ■leurs devoirs militaires, à courir au-devant du danger, à s'y complaire, à se livrer aux travaux les plus pénibles, à imposer un frein rigide aux passions vulgaires, à n'en connaître qu'une seule, celle delà gloire, à l'exalter au dernier degré, à lui sacrifier toutes les autres, mais dans l'espoir légitime que ces nobles sacrifices auront leur récompense, ■ceux-là seuls comprendront les tourments que les passe-droits pouvaient causer à Fabert; ils comprendront les ressentiments de son cœur ulcéré , et seront prêts à jeter le voile de l'indulgence sur un acte de bouillante jeunesse. »
IL EST ATTACHÉ AU DUC d'ÉPERNON
La satisfaction d'amour-propre que Fabert avait cherchée dans cette •téméraire résistance à une autorité injuste, ne tarda pas à faire place à de sérieuses réflexions sur les moyens restés à sa disposition pour s'élever dans l'état militaire, le seul auquel il voulut plus que jamais f consacrer sa vie. Il se dit que sa violente rupture avec la Valette ayant sans doute fait des ennemis de ceux qui avaient été ses protecteurs , il ne pouvait plus guère espérer, non seulement d'avoir de l'avancement •en France, mais même d'y être conservé dans son humble grade.
La situation politique de Metz , à celte époque , française de fait et de xxBur, mais non encore de droit , lui laissait la possibilité de se choisir
4 Discours prononcé à l'inauguration de la slalue de Fabert à Metz, en 1842.