‹ Le Maréchal FochChapitre 7 sur 7 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

BATAILLE DE FRANCE (21 MARS- 1 5 JUILLET IQl8)

ne peut envoyer que deux divisions italiennes à notre secours.

En somme, après cette première passe d'armes, les Alliés n'ont encore, à la fin du mois de mai, que 172 divisions à opposer à 212 divisions allemandes reconstituées. Le généralissime ne dispose pas de la réserve stratégique nécessaire pour la victoire, et la double menace de l'ennemi sur Paris et sur la côte demeure.

La menace sur Paris ne tarde même pas à se préciser. L'une des conséquences de la « poche » obtenue vers Amiens par l'armée Hutier, avait été de créer, entre La Fère et Montdidier, une base offensive d'une quarantaine de kilomètres, face à Paris, avec Y Oise comme axe de marche; or, cette base était inutilisable tant que le massif boisé Compiègne — Vdlers-Cotterêts restait à la disposition d'un manœuvrier comme le général Foch; toute opération sur Paris était à la merci d'une attaque de flanc.

Il fallait donc encercler cette zone trop difficile à attaquer de front, et pour cela, enlever le Chemin des Dames. Obligé de renforcer les points où le danger était vital, le commandement français, comptant ici sur la force naturelle du terrain, avait étalé 5 divisions en première ligne et 4 en réserve sur les l\o kilomètres qui séparent Anizy-le-Château de Berry-au-Bac.

Le 27 mai } 22 divisions allemandes se ruaient à l'assaut de ces positions, en balayaient les défenseurs et, dès le deuxième jour, progressant de 12 kilomètres, bordaient la Vesle. Le 2g mai, l'ennemi

LE MARÉCHAL FOGH 77

enlevait Soissons; le 3i, il forçait V Ailette et, le ier juin, il entrait à Château-Thierry, bordant le cours de la Marne depuis cette ville jusqu'à Dormans.

Désormais, l'ennemi possède une deuxième base d'opérations entre Soissons et Château-Thierry, qui vise Paris avec la Marne comme axe de marche. La capitale est le centre d'une circonférence d'une soixantaine de kilomètres de rayon, d'où les vagues allemandes sans cesse renouvelées déferlent maintenant contre les massifs de Laigle, de Gompiègne et de Villers-Cotterêts que nos troupes défendent héroïquement.

Des canons d'une puissance inusitée jusque-là déversent même quotidiennement sur Paris des tonnes d'explosifs qui éventrent des églises,, écrasent des usines et des maisons particulières, creusent d'énormes entonnoirs dans les avenues paisibles et font de nombreuses victimes parmi les femmes et les enfants. Le haut commandement allemand prétend ainsi sonner le glas de la France ; il annonce au monde ce que sera la victoire allemande.

Mais la France, sous l'énergique impulsion de M. Clemenceau, reste ferme et maintient entière sa confiance dans les hommes de fer à qui elle a remis ses destinées. Quant au général Foch, jamais sa foi communicative n'a été plus ardente, son esprit plus calme et plus lucide, son œil plus clair.

La chute de Château-Thierry , en coupant la voie

FOCH

ferrée de Paris à Nancy, va rendre, il est vrai, nos relations encore plus lentes entre les parties orientale et occidentale du front; nos réserves seront plus lentes à se mouvoir : nos troupes devron donc, encore pendant quelque temps, résister su place au prix de sacrifices parfois pénibles d'hommes et de terrain, mais tout s'arrangera. Avec de l'activité et de l'ingéniosité, les renforts arriveront encore avant que l'ennemi ait pu triompher de la résistance de nos « Poilus », et, en définitive, nous serons vainqueurs, c'est évident. Tout le monde sait et comprend cela.

Mais ce que le général Foch ne dit pas, c'est que, pressentant une faute de l'ennemi, il se hâte en ce moment de masser ses réserves dans le massif de Villers-Cotterêts où il prévoit sous peu la possibilité de tenter une manœuvre sur lignes intérieures contre l'une des deux branches de la tenaille ou contre le centre allemands.

Des troupes accourent de l'Est, du Centre, du Nord même... Des divisions américaines à peine instruites assurent la défense de larges secteurs, tandis que sur toute la ligne, du 2 au 1 5 juin, nos troupes résistent à de formidables assauts dirigés d'abord contre Reims, puis contre Compiègne, enfin contre Villers-Cotterêts.

Après ces furieux combats, Hindenburg n'a plus à sa disposition, comme masse de manœuvre, que trois divisions fraîches et une trentaine de divisions plus ou moins fatiguées.

qui

b) La contre-offensive décisive. — A la tempête succède le calme : l'ennemi est à bout de souffle, et le général Foch constitue sa masse de manœuvre dans la région de Compiègne.

La « poche » de Château-Thierry paraît être le point faible du dispositif allemand, car, Reims ayant résisté à tous les assauts, l'ennemi ne dispose d'au» cune voie ferrée commode pour }r alimenter la bataille en hommes et en matériel. C'est donc là que Foch frappera, le 18 juillet, et il prépare pour cette date une offensive de grande envergure, face à l'Est, sur un front de 4o kilomètres, entre Y Aisne et Belloy.

Or, dans la première quinzaine de juillet, nos aviateurs ont signalé une activité inaccoutumée de l'ennemi dans les bois au nord de Dormans. Les Allemands accumulent dans cette région des hommes, des canons monstrueux, des munitions et des bateaux nécessaires pour franchir la Marne. Ils préparent évidemment une nouvelle et formidable ruée sur Paris par le sud de cette rivière, région qu'ils savent sans défenses et dépourvue de troupes.

Informé de ces dispositions, le généralissime refuse de rien changer aux siennes. Il refuse surtout de renforcer outre mesure la défense de la Marne. Si l'ennemi commet la faute de lancer ses réserves au sud de la rivière, tant mieux; ces forces ne seront plus face à la forêt de Villers-Cotterêts, et la a poche » allemande sera en grand danger.

Encore une fois : bataille « lutte de deux volontés. On verra ce que donne : volonté de Foch contre volonté de Hindenburg.

Mais en refusant d'étayer la défense de la Marne, ce qui ne pouvait qu'inciter l'ennemi à se ruer de ce côté avec la masse de ses réserves, le professeur de tactique générale à l'Ecole de guerre n'a-t-il pas eu présent à l'esprit, dans un éclair de génie, le souvenir de Napoléon refusant d'étayer, le jour d'Austerlitz, la droite de son armée, quand Davout repliait cette droite vers les étangs, attirant à sa poursuite les réserves russes qui évacuaient du même coup le plateau de Pratzen? Ceci demeurera peut-être son secret. En tout cas, la belle manœuvre qui va commencer, et que la victoire décisive couronnera, est bien le grandiose développement de l'opération dont la journée d'Austerlitz avait été l'éblouissante représentation cinématographique.

Le i5 juillet, les Allemands franchissent la Marne et s'empressent, à grand renfort d'hommes et de matériel, d'exploiter leur victoire en poussant hardiment vers le sud...

Et le 18 juillet, dès l'aube, au jour et à l'heure fixés depuis longtemps, Mangin et Dégoutte, dont les tirailleurs sont précédés d'un barrage roulant et accompagnés de chars d'assaut, débouchent de la forêt de Villers-Cotterêts et enfoncent au nord de Soissons, sur un front de 20 kilomètres, le centre allemand anémié. Le /g juillet au soir, les

LE MARECHAL FOCtï

deux armées françaises avaient capturé 20.000 prisonniers et 4oo canons !

En Champagne, la ruée allemande déferlant sur un front de 5o kilomètres a été disloquée, grâce à l'héroïsme des avant-postes de Gouraud, dont le sacrifice sublime dépasse tout ce que l'antiquité nous a légué de plus grand. De ce côté aussi, l'offensive ennemie est irrémédiablement brisée. « Coup dur pour V ennemi; belle journée pour la France sr, dit le général Gouraud dans l'ordre du jour où il remercie ses héroïques soldats.

Hindenburg recule. En toute hâte , les Allemands évacuent la rive sud de la Marne,.. Le 21, ils lâchent Château- Thierry devant une attaque franco-américaine. Le 27, ils s'éloignent pendant la nuit de la fatale rivière qui, encore une fois, leur a été funeste... Le 2g, pressés de front et de flanc, ils s'alignent sur Y Aisne et sur la Vesle depuis Soissons que Mangin a repris, jusqu'en aval de Reims, la glorieuse cité, horriblement mutilée, mais victorieuse.

Ce fut, dans le monde entier, un immense élan d'enthousiasme. Quant à la France, elle sentit que la victoire avait entr'ouvert ses ailes, et c'est avec une profonde émotion qu'elle applaudit à l'initiative de M. Clemenceau, quand il proposa, le 6 août, au président de la République, de faire du général Foch un maréchal de France.

« La dignité de maréchal de France », disait le rapport du président du Conseil, « ne sera pas seu-

lement une récompense pour les services passés ; elle consacrera mieux encore dans l'avenir l'auto rite du grand homme de guerre appelé à conduire les armées de l'Entente à la victoire définitive.

De ce sublime acte de foi, le maréchal Foch allait faire une réalité.

Les opérations qui vont suivre sans arrêt revêtent un caractère particulier d'activité nerveuse, de vigueur et de merveilleuse précision. Le maréchal va enfin prouver par l'action que les principes de l'art de la guerre sont immuables ; que le fond de son enseignement de l'Ecole de guerre n'a rien perdu de sa valeur; que la conception napoléonienne, claire et souple, a conservé toute sa force, en dépit du formidable appareil et des lourdes créations de la guerre industrielle germanique.

La bataille est déchaînée sur près de 800 kilomètres, de la mer du Nord à la Suisse; toute la ligne est en feu, et la moitié du territoire français résonne, jour et nuit, du grondement ininterrompu du canon. Or, comme les attaques se succèdent en dix endroits différents et souvent se superposent, que tout semble décousu dans ce drame gigantesque, on est tenté de supposer que chacun doit pousser droit devant soi, suivant son tempérament, et qu'ainsi l'avance, décidément générale sur tout le front est probablement due à l'initiative des cornmandants de secteurs, tout au plus à celle des g néraux commandants d'armées... Un examen plus attentif prouve qu'il n'en est rien, qu'une seul

volonté a tout animé, qu'un seul cerveau a tout dirigé, suivant une méthode rigoureusement logique.

Nous avons montré l'ennemi accroché au sol français par quatre lignes principales de défense. Nous allons voir le maréchal refouler partout les armées allemandes derrière la ligne Hindenburg, puis percer cette formidable barrière et, attaquant vigoureusement tous les points de moindre résistance, enfoncer ou déborder les lignes suivantes, pousser toujours de l'avant, frapper sans cesse, de façon à ne pas laisser à l'adversaire le temps de se ressaisir, de reconstituer ses réserves et de les faire manœuvrer; cela jusqu'à ce que l'ennemi, finalement rejeté de toutes ses tranchées, privé de la moitié de son artillerie, soit réduit à merci.

Quant aux procédés employés pour obtenir ces efforts surhumains de troupes fatiguées et de réserves décimées ; pour réaliser, malgré le mauvais état ou l'encombrement de voies ferrées dont il a fallu arracher une partie à l'ennemi, le transport rapide des unités, du matériel et des munitions nécessaires à chaque coup de bélier; pour accomplir, en un mot, avec dix-neuf armées représentant un effectif global de plus de 6 millions d'hommes, le merveilleux tour de force qui fut accompli sur l'Yser avec cinq armées en 1 914, là sera certainement pendant plus d'un siècle, pour les hommes de guerre, un sujet inépuisable d'études et de méditations.

84 LE MARÉCHAL FOGH

Le refoulement sur la ligne Hindenburg et la réduction de la redoutable poche Albert — Montdidier — Noyon sont définitivement acquis le 2^ sep* tembre. Ce résultat est l'œuvre de six offensives franco-britanniques :

i° Le maréchal engage ce qu'il a appelé a l'aventure d'Amiens » en poussant en avant sir Henri Rawlinson et le général Debeney entre Albert et Montdidier. Aviation, grosse artillerie, chars d'assaut, tout est mis en œuvre, et en outre une fougue endiablée. On avance de 12 kilomètres : on enlève LihonSy Le Quesnoy-en-Santerre.

Comme l'attaque est essoufflée, le maréchal lance la 3e armée entre Y Aisne et Y Oise. Humbert est un peu inquiet; il n'a aucune réserve... « Allezy tout de même », dit le maréchal. Et il y va. Il va même plus loin que le maréchal n'avait osé le lui demander. Il avait ordre de pousser sa gauche de 3 kilomètres dans les organisations ennemies; il progresse de 12 kilomètres. Toute la 3e armée se porte en avant. Ribècourt est pris, puis Canny*-sur<- Mats ; on atteint YOise au sud-est de Noyon;

20 Le 22 août, nouvelle offensive anglaise entre Albert et Bray-sur-Somme. Albert est pris ; nos alliés parviennent jusqu'aux abords de Bapaunie. En même temps, une vigoureuse attaque française progresse jusque sur Y Ailette, enlève Roye et Lassigny. Débordé, étourdi, désemparé, von Hutier recule, le 2g août, jusque sur la ligne Péronne— Noyon; même, pour ne pas compromettre l'har-

LE MARÉCHAL FOGH 85

monie d'une belle retraite, il n'ose pas défendre Noyon. De son côté, le Jo, von der Marwitz abandonne Bapaume et Combles;

3° C'est le moment de déclencher une grande attaque dans le Nord. Le généralissime la demande au maréchal Haig. Celui-ci, qui est ardent cependant, hésite aussi : « ...Mais c'est que je n'ai pas grand'chose ! » — « Allez-y tout de même », répond Foch. Et sir Douglas Haig lance Horne et Byng sur la Scarpe, le 26 août, ce qui amène un repli immédiat de von Quast entre Bailleul et B et hune ;

4° Le 6* septembre, c'est Rawlinson et Debeney qui reprennent le mouvement entre Pêronne et Ham; l'ennemi lâche Ham et Tergnier;

5° Haig reprend, le 18 septembre, une attaque qu'il déclenche vers Gouzeaucourt , sur un front de 20 kilomètres, et qui conduit les « tommies » devant les fils de fer de la ligne Hindenburg;

6° Enfin, le 2^ septembre, une vigoureuse offensive de Rawlinson et de Debeney, entre la Somme et YOmignon, refoule von Hutier derrière la grande barrière, face à Saint-Quentin.

A cette date du 2^ septembre, les opérations préliminaires sont terminées, et sur un front de 160 kilomètres, depuis la mer jusqu'à l'Aisne, nos armées, fatiguées et réduites peut-être, mais dont le moral est exalté, sont à pied d'œuvre devant la ligne Hindenburg.

Dès cette date, l'Allemagne, qui jusque-là se croyait toujours à la veille de la victoire, se sent

vaincue. Elle ne peut même plus menacer; les gros canons qui tiraient sur Paris se sont tus.

La voilà bien, avec toute la splendeur d'une apothéose, l'application intégrale du grand principe : « Plus on est faible , plus on attaque » et de cet autre, tiré des leçons de Gravelotte : « Dans cette course constante à l'ascendant moral,... il s'agissait de répéter les actes agressifs nécessaires, toute une journée, et cela en l'absence de fortes réserves... On y a pourvu par des actes isolés, au lieu d'ensemble... A défaut d'un grand ensemble auquel on a dû renoncer, on a réalisé des ensembles partiels... Victoire morale, faite d'énergie et d'action... »

Il faut dire que déjà la ligne Hindenburg porte deux brèches : le 2 septembre, en Artois, les bataillons de Horne, précédés des terribles e tanks », l'ont écrasée et ont pénétré fort avant dans le système Drocourt — Quéant, juste au point de raccordement des trois premières lignes. C'est un succès que le maréchal Foch saura exploiter en temps utile...

Le 12 septembre, en Argonne, une brillante offensive franco-américaine, appuyée par nos chars d'assaut, a pris von Gallwitz au dépourvu, réduit la hernie de Saint-Mihiel et conduit les Américains jusque devant la Michel Stellung. Cette victoire a mis à notre disposition la voie ferrée Verdun — Nancy et amélioré d'une manière sensible les communications dans la partie orientale de notre front.

LE MARÉCHAL FOGH 87

Le 26 septembre , c'est entre la Suippe etl'Argonne que l'armée Gouraud progresse de 12 kilomètres, appuyée par une magnifique offensive de la jeune armée américaine de Ligget, au delà de l'Argonne.

Maintenant, de la mer à l'Aisne, c'est contre les secteurs Wotan, Siegfried et Alberik que les assauts se multiplient. Nous avons dit que, le 2 septembre, Horne avait pénétré dans Wotan. Le maréchal Foch donne, le 2j septembre, le signal d'un nouvel effort de ce côté, et les terribles « tanks » pénètrent, cette fois, jusqu'à la deuxième ligne de défense, devant Cambrai.

Prise à revers, toute la partie de Wotan qui s'étend jusqu'à Lille n'est plus défendable. Von Quast l'évacué entre Armentières et la Scarpe.

Aussitôt, le 28 septembre, le maréchal déclenche jusqu'à la mer une offensive franco-belge. Sixt von Arnin défend à peine ses positions. Cette année, menacée sur son flanc gauche, est inquiète, sinon encore démoralisée. Le groupe d'armées du roi Albert progresse facilement dans le dédale inextricable des Franken, Preussische et Bayerische Stellungen, ce qui dégage largement Ypres, Armentières et Lens.

Alors, le 2 octobre, Debeney enlève Saint- Quentin; le 3i octobre, Horne attaque sur i3 kilomètres vers Le Catelet et Sequehart et pénètre profondément dans le secteur Siegfried, qui est définitivement percé le g octobre.

Le 3o septembre, Mangin a refoulé l'aile droite

LE MARECHAL FOGH

du Kronprinz impérial, dans la région difficile de V Ailette y et, entre Vesle et Aisne, sur un front de i5 kilomètres, les bataillons de Berthelot ont progressé dans les réseaux de fil de fer allemands. Le 4 octobre, ils ont débordé le flanc droit des armées de Champagne, et le Kronprinz évacue une zone de 45 kilomètres de développement sur i5 kilomètres de profondeur, abandonnant Laon à l'ouest, tandis qu'à l'est, menacé d'être pris à revers par une nouvelle offensive américaine il s'éloigne des ruines glorieuses de Reims.

Ludendorf sent que maintenant rien n'arrêtera plus la catastrophe. Le nouveau chancelier, le prince Max de Bade, aurait voulu formuler académiquement un programme de paix, en discuter les termes avec l'Amérique... Il s'y oppose : la situation militaire ne permet pas d'atermoiements ; si l'on veut gagner le temps nécessaire pour dégager l'armée et limiter le désastre, il faut demander un armistice. Max de Bade s'exécute donc le 5 octobre.

Cette manœuvre diplomatique ne semble pas, aux yeux du maréchal Foch, constituer une raison suffisante pour ralentir les opérations militaires.

Le 12 octobre, un seul secteur de la ligne Hindenburg, V Alberik Stellung , résistait encore. C'était dans la région de La Fère, où la puissance de la première ligne était renforcée par le voisinage immédiat de la seconde, organisée en réduit. Mais déjà ce formidable réduit est débordé au nord par les colonnes anglaises débouchant àeSaint-Qnentin,

LE MARÉCHAL FOGH 89

au sud, par les colonnes françaises débouchant de Laon. Il n'est donc même pas défendu, pas plus que La F ère, quand cette place, attaquée plus méthodiquement, aurait pu tenir nos armées en échec pendant plusieurs jours.

Le i3 octobre, c'est Dixmude, où quelques bataillons allemands se sont accrochés, qui est enlevée par une offensive franco-belge. L'armée de von Arnin doit donc se replier sur Lille, évacuant les derniers éléments de tranchées qu'elle tenait encore vers la mer, et abandonnant aux mains de nos alliés 12.000 prisonniers avec un matériel considérable.

Le flanc droit des armées allemandes est découvert et une manœuvre débordante devient possible, prenant à revers tout ce savant dispositif de lignes de défense orienté vers le sud-ouest, direction des convoitises allemandes. Cette manœuvre est même accentuée par un débarquement de la flotte britannique de l'amiral Keyes, exécuté le 16 octobre dans le port d'Ostende, d'où l'ennemi vient de s'enfuir en toute hâte, oubliant ses canons et ses magasins et où la population endélire a désarmé ses retardataires. Elle est renforcée par un mouvement offensif de l'armée franco-belge qui fait tomber Thourout, Thielt, Courtrai et conduit les Alliés au sud de la Lys, tandis que von Arnin se replie derrière la Deale, abandonnant la côte et ses batteries jusqu'au canal de Bruges.

Le haut commandement allemand ne peut plus

désormais compter, pour prolonger la résistance de ce côté, que sur des lignes d'eau. Ses formidables organisations sont dépassées et la plaine se déroule toute grande devant les escadrons alliés qui éclairent, dès le ig octobre, sur un front de 60 kilomètres l'offensive générale du groupe d'armées des Flandres, que le maréchal Foch lance en direction de Gand .

Le 20 octobre, la situation générale se résume ainsi : la ligne Hindenburg n'existe plus, depuis la mer jusqu'à l'Argonne ; toute la partie nord de la deuxième ligne est en notre pouvoir jusqu'à Rethel, sur une étendue de 160 kilomètres, et même, ce jour-là, une puissante attaque de Guillaumat va enlever la Hundingstellung sur un front de 5o kilomètres dans la région de Sissonne; la troisième ligne est encore à peu près intacte, sauf vers Le Cateau, mais elle est prise à revers par la grande attaque débordante qui progresse dans le nord et qui, parvenue déjà à Tourcoing et à Roubaix, menace également la quatrième ligne.

La défaite de l'Allemagne, écrite nettement sur le terrain, ressort d'une manière tout aussi lumineuse de l'examen des disponibilités allemandes. Le haut commandement a en ligne 160 divisions réduites, ce qui est peu pour tenir un front de 75o kilomètres. Sur ce nombre, il a 3i divisions en réserve de secteur, pour assurer les relèves et donner aux troupes le repos indispensable, et il ne lui reste plus, comme masse de manœuvre, que

10 divisions épuisées, au lieu de 24, dont il disposait encore le 2 octobre, et de 45 qu'il avait le

10 août. Au contraire, de notre côté, aux io5 divisions françaises, aux 60 divisions anglaises, aux 12 divisions belges, aux 2 divisions italiennes, se sont déjà jointes 26 divisions américaines, d'un effectif double, tandis que 10 autres sont sur le point d'intervenir, soit un total de 2 15 divisions, équivalant sensiblement comme effectif à 25 1 divisions allemandes. Il n'est plus possible de conserver la moindre illusion ni de fermer les yeux. Ludendorf prend peur devant l'effondrement complet de son système de défense et la menace de la manœuvre débordante à laquelle il ne peut pas répondre. Il déclare la situation désespérée, et le Reichstag, dans deux séances orageuses, est averti les 2% et 25 octobre de l'imminence d'une catastrophe.

Les conditions de l'armistice imposé par les Alliés et communiqué par le maréchal Foch aux plénipotentiaires allemands, soulignent la défaite.

11 ne s'agit plus de propositions de paix, il s'agit bel et bien d'une capitulation en tout point semblable à celle qu'a signée la Bulgarie et que l'Autriche est prête à accepter. Il faut livrer la flotte, orgueil du pangermanisme, évacuer la Belgique, la France, y compris l'Alsace-Lorraine ; il faut laisser l'armée française occuper Metz et Strasbourg, accepter que les armées alliées tiennent des têtes de pont sur le Rhin, livrer 5. 000 canons et un matériel considérable.

$2 LE MARÉCHAL FOGH

Or, le maréchal Foch frappe toujours, de plus en plus vite, de plus en plus vigoureusement, enlevant à Ludendorf toute liberté d'action, toute possibilité de se ressaisir. Le grand État-major allemand n'aurait qu'une chance d'éviter le coup fatal, ce serait d'évacuer largement du pays et d'aller, par une marche ultra-rapide, reformer ses armées beaucoup plus loin, derrière la Meuse, par exemple. Il a exécuté des manœuvres semblables de la Marne à l'Aisne en 1914? dans la Somme en 191 7... Aujourd'hui, talonné sans répit par nos troupes épuisées, décimées, à bout de souffle, mais que surexcite l'idée de la victoire et que pousse toujours en avant une volonté de fer, il n'y peut parvenir. Les unités se dégagent comme elles peuvent, reculent de même, quelquefois en fuyant, toujours laissant derrière elles des hommes et une énorme quantité de matériel.

Le 28 octobre, entre Sambre et Serre, c'est une zone de 8 kilomètres sur 25 kilomètres de front que Hutier abandonne à Debeney, pour éviter d'être percé, mais sans que Debeney perde le contact... Le 2 novembre, c'est l'armée britannique qui encercle Valenciennes , point d'appui de droite de la quatrième et dernière ligne de défense... Le 5 novembre, Horn, Byng, Rawlinson et Debeney déclenchent un formidable assaut sur 60 kilomètres, entre Valenciennes et Guise. Cette brillante opération procure i3.ooo prisonniers. Landrecies, la forêt de Mormal, les dernières défenses de la

LE MARÉCHAL FOGH §3

troisième ligne, sont enlevées. Ce même jour, au nord de l'Argonne, les Américains ont progressé de 5 kilomètres sur 3o et le groupe d'armées du roi Albert menace Gand.

En butte à la colère de toute l'Allemagne, Ludendorf a cédé les fonctions de premier Quartier Maître général au général Groener, mais ce dernier n'est pas plus heureux que son prédécesseur. En vain, le 2 novembre, Hindenburg adjure-t-il solennellement l'Allemagne de faire un dernier effort pour sauver l'honneur... L'Allemagne est décidée à capituler. En vain, le 5 novembre, tandis que croulait la troisième ligne de défense, le vieux maréchal fait-il créer un conseil de défense nationale afin d'organiser la lutte à outrance... Groener, pour éviter le coup de massue final, réclame, lui aussi, la signature immédiate de l'armistice, à n'importe quel prix, et, pour gagner un jour, il recule depuis Valenciennes jusqu'à la Meuse, sur une profondeur de 8 à 10 kilomètres, suivi pas à pas par les colonnes ardentes de Debeney, de Humbert, de Guillaumat, de Gouraud, de Pershing, de Mangin...

Le 7 novembre, l'armistice n'étant pas encore signé, il recule avec Valenciennes comme pivot. Au centre, le repli est de 18 kilomètres; à droite, la 4oe division de l'armée Gouraud entre à Sedan.

Foch ne desserre pas son étreinte : « La victoire, a-t-il dit uu jour, est un plan incliné; à condition de ne pas arrêter le mouvement, le mobile va augmentant de vitesse... »

FOCH

Le g novembre , le repli se précipite entre Gand et la Meuse; nos escadrons lancés en fourrageurs capturent des trains entiers de matériel et d'approvisionnements. Nos armées avancent sur toute l'immense ligne; une dernière offensive est prête dans l'Est où le groupe de Gastelnau doit frapper en liaison avec l'armée américaine, la moins éprouvée de toutes. Vraisemblablement, ce choc, produit par des troupes jeunes et ardentes contre des unités fatiguées, démoralisées, réduites et à court de munitions, va amener la rupture du centre, l'irruption des masses alliées par la brèche ouverte et la capture des cinq armées du Kronprinz de Bavière, encore attardées en Belgique. Pour éviter la déroute désormais inévitable, il faut capituler avant vingt-quatre heures.

Le // novembre, l'armistice est signé : VEmpin allemand capitule sans conditions.

Donc, la victoire du maréchal Foch, la phif grande, la plus complète de l'histoire, n'a pas eu la physionomie que l'usage a consacrée aux victoires dans le cours des siècles : attaque décisive, rupture de l'ennemi, sa fuite, la poursuite... Elle n'a pas eu cette physionomie, parce que l'Allemagne, nation armée, a capitulé tout entière' pour éviter la destruction de ses troupes.

C'est bien ainsi, encore que la France, en 187 1, ait cru devoir continuer, même après l'écrasement complet de son armée, la lutte pour l'honneur, et qu'elle doive en grande partie à cette constance le

LE MARÉCHAL FOCH g5

rayonnement actuel de sa gloire. C'est bien, mais ce que Ton ne saurait, à la lumière éclatante des faits, ni laisser dire ni laisser penser, c'est que V armée allemande n'a pas été vaincue. Il faut bien savoir que, si des régiments allemands ont pu passer sous des arcs de triomphe à leur retour dans des villes allemandes , c'est uniquement parce que la capitulation de l'Allemagne tout entière les avait sauvés du désastre. L'armée de Bazaine n'a pas été vaincue, elle non plus, en 1870; elle a même été victorieuse à Borny, à Rezonville, à Ladonchamps, et ailleurs, puis son chef a capitulé. L'idée ne nous est jamais venue de dire que l'armée de Metz n'avait pas été vaincue !

Et ce fut bien là le sentiment des représentants de la nation. Le // novembre, quand le président du Conseil, M. Georges Clemenceau, le dernier et glorieux survivant des protestataires de l'Année terrible, vint donner lecture, à la tribune, du texte de l'armistice, ils lui répondirent par l'ordre du jour suivant, adopté d'enthousiasme par 490 voix :

Les armées de la République et leurs chefs;

Le citoyen Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre;

Le maréchal Foch, généralissime des armées alliées,

Ont bien mérité de la patrie.

La brillante carrière du maréchal Foch n'est pas terminée. Ses armées montent en ce moment une

g6 LE MARÉCHAL FOGH

garde vigilante, le long du Rhin, veillant à ce que l'Allemagne vaincue remplisse exactement les engagements qu'elle a pris. En même temps, autour du tapis vert, se discutent les statuts du monde nouveau. Le maréchal est là, lui aussi, conseiller écouté des diplomates, toujours sur la brèche, jusqu'à la fin; et la présence du grand soldat aux délibérations de ce Congrès où tant d'intérêts différents sont en jeu et se choquent, est un sûr garant que la France ne sera pas frustrée des bénéfices de la victoire, qu'elle a si chèrement achetée du plus pur de son sang.

Janvier 19 19.

Page 1