D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
La famille de Lannes. — Les volontaires du Gers. — Le camp de Miral. — L'armée des Pyrénées-Orientales. — Combat de Ville-
longue. — Lannes chef de brigade. — Son premier mariage. — Batailles du Boulou et de Ripoll. — La 105° demi-brigade. — Armée d'ftalie. — Bataille de Loano. — Campagne de 1796. — Premières relations avec Bonaparte. — Combat de Dego. — Les grenadiers. — Passage du Pô. — Bataille de Lodi. — Prise de Pavie. — Siège de Mantoue. — Lannes général de brigade. — La journée du dévouement. — Le drapeau. — Expédition contre les États pontificaux. — Traité de Campo-Formio.
Les plus grands embarras suscités aux hommes partis de bas pour s'élever au sommet de l'échelle sociale proviennent presque toujours de leurs propres familles. Lannes n’a pas échappé à cette loi commune, à laquelle Napoléon Bonaparte lui-même fut soumis.
La famille du maréchal Lannes était originaire de la commune d’Omet, canton de Cadillac (Gironde).
Son père était un cultivateur des environs de Lectoure (Gers), propriétaire d’un petit bien de campagne qu'il faisait valoir et d’une maison fort modeste dans la ville même de Lectoure. Il eut six enfants, cinq fils et une fille. L’aîné des fils, plus âgé de beaucoup que ses frères, était fort intelligent ; il plut à l’un des grands vicaires du diocèse (Lectoure était avant la Révolution le siège d’un évèché); ce grand vicaire le fit entrer au séminaire d'où il sortit prêtre. Il se montra fort bon pour ses frères et sœur, et c’est lui qui donna au futur maréchal les premiers éléments d'instruction. Sous l'empire, Napoléon le nomma préfet des Hautes-Pyrénées par amitié pour Lannes, et celui-ci, voulant donner à son frère les moyens de faire honneur à sa position de préfet, lui fit cadeau du beau château de Lacassagne. Après la chute de Napoléon, il rentra dans le clergé, redevint simple curé de campagne dans le diocèse d'Agen, et abandonna à sa famille les biens quil tenait de la libéralité du maréchal. Les deux plus jeunes frères de Lannes s’engagèrent comme lui dans l’armée des Pyrénées et furent tués peu de temps après. Quant au cinquième fils, celui qui venait après le maréchal, c'était un brave garçon ayant dans sa jeunesse peu d'esprit de conduite; 1l s’engagea dans un régiment de hussards et n’y dépassa pas le grade de maréchal des logis ou maréchal des logis chef. Après avoir souffert plus d’une fois de ses escapades et de ses infractions constantes à la discipline, après avoir
vainement essayé de faire quelque chose de lui, le maréchal le maria et lui donna aux environs de Lectoure une fort jolie maison de campagne, qu’on appelait communément le château de Vaucluse. L'ancien maréchal des logis chef se rangea et devint un excellent père de famille (1l eut trois filles, dont deux ont laissé de la descendance). On raconte cependant que, devenu très âgé, il n’avait pas entièrement perdu l’habitude de passer une partie de ses soirées au café et que, s’il lui arrivait de s’y attarder à des libations plus fortes que de raison, 1l se faisait toujours accompagner jusque chez lui par un ami, tant 1l craignait de voir la statue du maréchal, devant laquelle il lui fallait passer, descendre de son piédestal pour lui reprocher sa conduite. Nous en reparlerons. Quant à la sœur du maréchal, il la dota et elle épousa M. Belliard, un propriétaire des environs, qui vint se fixer à Lectoure. Le maréchal avait perdu sa mère étant encore très jeune; son père lui survécut pendant plusieurs années : 1l avait été installé par lui dans une très belle maison de Lectoure et comblé de riches cadeaux.
Le héros de la famille, Jean Lannes, naquit à Lectoure Le 10 avril 1769, la même année que Napoléon, Ney, Soult et bien d’autres parmi ceux qui parvinrent aux plus hauts rangs dans l’armée impériale. J'ai déjà dit qu'il dut à son frère l’abbé ses premiers éléments d'instruction. Il recevait ses lecons dans les moments de loisir que lui laissait l’exercice de
sa profession, car tout jeune 1l était entré comme apprenti chez un teinturier. Cette instruction se borna d’ailleurs à lire et à écrire correctement et à savoir les quatre règles de l'arithmétique. Tout ce que le maréchal acquit plus tard de connaissances, il le dut à un labeur opiniâtre et au vif désir de se montrer à la hauteur de sa position.
Lorsqu'en vertu du décret rendu au mois de juin 1792 par l’Assemblée législative, deux bataillons de volontaires furent organisés dans le département du Gers, Lannes s’enrôla dans le deuxième de ces bataillons, où, le jour même de l’organisation (20 juin 1792), ses concitoyens l’élevèrent au grade de souslieutenant. Cette nomination qui, malgré la vivacité d'esprit et l'ardeur enthousiaste du jeune ouvrier teinturier, s’expliquerait assez difficilement sil n'avait déjà servi dans un corps de troupes, paraitrait au contraire toute naturelle dans le cas où 1l serait prouvé que Lannes était rentré à Lectoure après avoir été engagé une première fois et être parvenu au grade de sergent-major, mais 1l n'existe à cet égard que des présomptions. Ce qui semble cependant résulter des témoignages transmis par la tradition locale, c’est que Lannes partit une première fois pour l’armée, fut blessé dans un duel et revint à Lectoure; que, dégoûté du service, il voulut alors reprendre son état de teinturier et qu'il en fut détourné par les conseils de ses amis. On raconte même qu'en arrivant à Lectoure il alla faire visite et annoncer son intention à
un des voisins de son père, un bon marchand drapier nommé Guilhon, lequel s’écria en levant vers le ciel l’aune qu’il tenait à la main : « Gueux! meurt de faim! Que parles-tu de te remettre teinturier? Il n'y a pas d’eau à boire dans ce métier. C’est un marchand drapier qui te parle. Retourne à l’armée, tu y deviendras peut-être capitaine. » Lorsque Lannes revit plus tard M. Guilhon, dit la légende, il était général de division et, faisant ses visites à Lectoure, il alla le trouver à sa boutique, où le marchand drapier le reçut l'aune à la main derrière son comptoir tout constellé de pièces de monnaies fausses, clouées suivant l’antique usage, et s’écria en le voyant entrer : « Eh bien! Louiset, avoue que je t'ai donné un fier conseil; sans moi tu tirerais la savate! »
Quoi qu'il en soit, lorsque Lannes partit définitivement pour l’armée, les bataillons du Gers furent envoyés tout d’abord au camp de Miral, près de Toulouse, où les volontaires recevaient, sous les ordres du général Marbot (le père du général auteur des Mémoires), les premiers principes de l'instruction militaire. Les instructeurs de ces troupes de nouvelle formation étaient choisis parmi les officiers des vieux régiments de ligne. Le 2° bataillon du Gers échut en partage à un brave et digne officier du régiment de Champagne, le lieutenant Pouzet, qui se prit d'affection pour le jeune Lannes et se plut à développer ses instincts militaires en l’initiant aux éléments de la tactique. Lannes lui en resta profondé-
ment reconnaissant et lui témoigna plus tard cette reconnaissance par les soins qu’il donna à son avancement. Blessé trois fois à l’armée des Pyrénées-Orientales, blessé de nouveau à Austerlitz, à Léna, à Eylau, Pouzet, devenu général de brigade et baron de Saint- Charles, devait tomber frappé à mort sur le champ de bataille d’Essling quelques instants avant le maréchal Lannes.
Lorsque après la condamnation et, l’exécution de Louis X VI, l'Espagne déclara la guerre à la France, les armées des Pyrénées-Orientales et Occidentales furent formées à la hâte dans le pays même. Les deux bataillons du Gers firent partie de l’armée des Pyrénées-Orientales. La tâche imposée à cette armée dans l’œuvre de la libération du territoire était des plus difficiles. Improvisée avec des éléments disparates et sans consistance, presque exclusivement composée de bataillons de volontaires et de corps francs, commandée par des généraux qui apparaissaient un instant sur le champ de bataille pour être envoyés en disgrâce où pour.aller porter leur tête sur l’échafaud révolutionnaire, abandonnée par le pouvoir central dont elle était trop éloignée, agitée par les passions populaires, manquant de vivres et de vêtements, fatiguée par des marches continuelles dans les pays les plus accidentés et les plus désolés, attaquée par d’excellentes troupes qui obéissaient à l'impulsion énergique du général Ricardos, un véritable homme de guerre, cette armée ne connut d'abord que des revers
à peine entremèlés de quelques succès. Formés à la rude école des privations et de la mauvaise fortune, les soldats de l’armée des Pyrénées-Orientales se caractérisèrent par une sombre énergie, qui les fit remarquer parmi les troupes de l’armée d'Italie lorsqu'ils y furent versés. C'est à cette école que grandit le maréchal Lannes, qui cependant n’eut rien de sombre dans le caractère et qui jouissait d’une vigoureuse santé. « Après avoir dansé toute la nuit dans les bals dont nous étions, lui et moi, commissaires, écrivait plus tard un de ses camarades d'alors, nous bravions la fatigue et la poussière sans en rien éprouver. » Le 2° bataillon du Gers comptait parmi ses officiers : Banel devenu plus tard général de brigade et tué à Millesimo, alors qu'il s'était déjà fait une grande réputation par ses talents militaires ; Boyer et Lagrange destinés à devenir généraux de division et plusieurs autres qui succombèrent avant d’être parvenus à la célébrité.
Nommé lieutenant le 25 septembre 1793, Lannes prit part aux mouvements qui eurent pour conséquence la perte des positions de Port-Vendres, Collioure, Banyuls, etc. Promu au grade de capitaine de grenadiers le 21 octobre, il fut blessé le 30, au combat de Banyuls, par une balle qui lui traversa le bras gauche. Il fut alors envoyé pour se faire soigner à l'ambulance de Perpignan. Il y était depuis quelque temps et commençait à se promener avec un bras en écharpe, lorsque, le 23 décembre, un hussard lui apporta
la lettre suivante, signée du général Basset : « Mon cher ami, je sais que ta blessure va bien et qu’elle peut te permettre de monter à cheval. J'ai besoin de toi. » Lannes monte aussitôt à cheval et court au camp. Le général Basset lui dit qu'une attaque doit avoir lieu le lendemain au point du jour; que le général en chef l’a chargé de former un corps de grenadiers pour l'attaque des redoutes, et de choisir lui-même le capitaine qu'il croirait le plus digne d’être à leur tête. Basset ajouta : « Je n'ai pas voulu céder cet honneur à un autre que toi, que nos grenadiers du Gers vont revoir avec tant de plaisir. » Lannes fut mis ainsi à la tête d'une avant-garde de cinq cents grenadiers et chasseurs, chargés d'ouvrir la route à la colonne du centre. Cette colonne, commandée par le général Laterrade, devait aborder de front les retranchements de Villelongue, tandis que les généraux Sauret et Daoust les tourneraient par la droite et par la gauche. Lannes, après s'être emparé de plusieurs positions avancées, se porte à l’attaque de la grande redoute où se tenait le général espagnol ; il fait battre la charge et se prépare à monter à l'assaut. Un parlementaire se présente, demandant une suspension d'armes de deux heures. Lannes lui répond : « Est-ce que ton général se f... de moi de me demander un délai au moment où je vais m'emparer de sa redoute? » I] lui accorde dix minutes, et regardant sa montre, il Je congédie. Le délai passé il donne l'assaut et s’empare de la redoute. Le général en chef prend Lannes
par la main : « Tu t'es parfaitement conduit, lui dit-il, tu mérites une récompense et tu ne l’attendras pas longtemps; rentre à Perpignan pour achever la guérison de ta blessure, tu apporteras à la mairie le bulletin de la victoire ‘. »
Le capitaine Lannes avait pris dix-neuf canons ; les représentants du peuple en mission à l’armée l'élevèrent le 25 décembre, sur la proposition du général en chef Daoust, au rang de chef de brigade pour remplir les fonctions d’adjudant général (colonel d'état-major).
Conformément à l’ordre qu'il avait reçu, il alla faire soigner sa blessure à Perpignan et, pendant son séjour dans cette ville, 1l fit connaissance avec mademoiselle Paulette Méric, fille d’un banquier qui avait donné depuis le commencement de la guerre de nombreuses preuves d'un patriotisme actif. Le mariage de Lannes et de mademoiselle Méric, fort avantageux alors pour le jeune chef de brigade (il avait vingtcinq ans) et célébré le 19 mars 1795, n'eut pas de suites heureuses, comme nous le verrons plus tard.
Revenu à l’armée après sa guérison, Lannes fut d'abord attaché à la division du centre que commandait le général Pérignon. Dugommier avait pris le commandement en chef : la tête de l’armée avait été épurée pas de nombreuses destitutions. De leur côté,
1. Extrait d’une lettre écrite par M. Mauroux, pharmacien militaire à l’armée des Pyrénées-Orientales, camarade et ami de Lannes pendant les campagnes de 1194 et de 1795.
les Espagnols avaient perdu Ricardos, qu'était venu remplacer La Union, général jeune et présomptueux. La chance des combats allait tourner en notre faveur. Après quelques opérations préliminaires, la période des succès commença, le 29 avril 1794, par la victoire du Boulou. La bataille dura trois jours, les 29, 30 avril et 1° mai, en y comprenant le combat d'Oms, livré par la droite de l’armée française sous les ordres d’Augereau. La tâche allouée à la division Pérignon consistait à s'emparer du camp du Boulou et de la redoute Montesquiou, qui en formait comme le réduit. Plusieurs fois déjà, depuis le début des hostilités, les Français avaient essayé de se rendre maîtres de cette redoute, mais ils avaient toujours été repoussés. Cette fois Pérignon, après avoir fait enlever les ouvrages accessoires par ses soldats, cherchait à faire tomber la redoute en la tournant par d’habiles manœuvres. L’ardeur du représentant du peuple Milhaud, qui s'élança audacieusement en avant à la tête de quatre-vingts hussards d’escorte, obligea le commandant de la division du centre à donner le signal de l'assaut.
La lutte fut des plus vives et des plus sanglantes. Les colonnes d'attaque pénétrèrent enfin dans la redoute et en chassèrent les défenseurs. Le chef de brigade Lannes, qui dans cette affaire commandait les deux bataillons de volontaires du Gers, fut cité comme s'y étant particulièrement distingué. Il fut honoré, le lendemain de la victoire, par le choix qui
fut fait de lui dans une circonstance des plus délicates. Parmi les prisonniers enlevés aux Espagnols pendant les trois jours de la bataille se trouvaient un assez grand nombre d'émigrés, qu'un décret de la Convention avait voués d'avance à la mort, car ils avaient été pris les armes à la main. Dugommier et Pérignon résolurent de les soustraire au sort qui les menaçait. Ce fut Lannes qui, au risque d’encourir lui-même la peine de mort, fut chargé de les rendre à la vie et à la liberté en les conduisant jusqu'aux avant-postes espagnols. « Rien ne manqua à la grandeur de la scène, dit un historien de cette guerre, M. le colonel Fervel; on fit grâce aux émigrés prisonniers. Il fallait pour les rendre à l'ennemi éluder la loi; cette tâche difficile et périlleuse fut confiée au jeune Lannes, et c'était ainsi que débutait dans sa carrière militaire, par une mission d'humanité, l’héroïque soldat de Montebello. »
Parmi les premiers générauxde l’armée des Pyrénées-Orientales, au milieu des revers dus en partie à leur incapacité, un seul, le vieux Dagobert, avait su acquérir la popularité par ses expéditions hardies souvent couronnées de succès. La conquête de la Cerdagne l'avait mis hors de pair. Mort d’épuisement et de fatigue à la fin de cette rude campagne, il avait été remplacé par le général révolutionnaire Doppet, ancien médecin et romancier qui, envoyé dans la haute Cerdagne, perdit par ses lenteurs l’occasion d'agir. Il faillit être enveloppé par les troupes espagnoles, aux-
quelles il donna le temps d’accourir de tous côtés. Augereau détacha, pour le délivrer, la brigade Lemoine qui enleva brillamment plusieurs positions mais se trouva bientôt compromise elle-même par la retraite précipitée de Doppet. Lannes, envoyé à cette occasion du centre à la droite de l’armée, reçut alors la mission de dégager le général Lemoine, dont la ligne de retraite était coupée. Suivant, avec une colonne de douze cents hommes, les sentiers les plus difficiles et attaquant les Espagnols à la baïonnette, 1l parvint à percer le cordon de troupes qui interceptait les communications de Lemoine, et permit à ce général de rentrer dans ses retranchements. Cette série d'engagements porte dans l’histoire le nom de bataille de Ripoll.
Lannes passa alors dans la division Augereau, à laquelle il devait rester attaché pendant deux ans dans les Pyrénées et dans les Alpes. C'était, des trois divisions de l’armée des Pyrénées-Orientales, celle qui avait acquis et conservé la plus brillante réputation, en soutenant une lutte pénible dans la partie la plus accidentée et la plus désolée du théâtre de cette guerre. Voici, du reste, en quels termes le général Lamer, chef d'état-major général, s’exprimait sur le compte de Lannes, dans une note en date du 6 messidor an III (26 juin 1795).
« Le chef de brigade Lannes, nommé à ce grade sur la proposition du général en chef Daoust. — Depuis les preuves de la plus grande valeur qu'il a
constamment données depuis le commencement de la guerre, ce chef de brigade n’a pas cessé de continuer à donner à ses frères d'armes l’exemple des actions les plus intrépides et les plus sagement combinées. Tout ce qu’on peut dire de lui est infiniment
au-dessous de ce qu'il mérite. »
Les historiens et les biographes, se copiant les uns les autres, ont semblé dire que Lannes avait été découvert par Bonaparte au début de la campagne de 1796. Napoléon lui-même, dans ses Mémoires dictés à Sainte-Hélène dit qu'il avait trouvé Lannes chef de bataillon et qu'il le fit colonel. C’est une erreur, comme on va le voir, et la réputation du futur maréchal n'était plus à faire lorsqu'il fut remarqué en Italie par le général en chef Bonaparte.
La Convention avait décrété l’amalgame des volonlaires et des troupes de ligne, à raison de deux bataillons de volontaires pour un bataillon de vieille infanterie formant ensemble une demi-brigade; mais les opérations de l’armée des Pyrénées-Orientales avaient été trop actives et trop continues pour permettre d'y procéder à cet amalgame. Il devenait cependant urgent d’aviser, car cette armée ne comptait pas moins de quatre-vingt-dix bataillons de volontaires, dix-sept corps irréguliers, vingt-deux régiments d'infanterie de ligne d’un assez faible effectif et seulement deux demi-brigades de nouvelle formation. Schérer, nommé général en chef en remplace-
ment de Pérignon, qui lui-même avait succédé provisoirement à Dugommier, tué le 17 novembre 1794 à la bataille de la Montagne Noire, arrivant à l’armée dans le mois de mai 1795, s'empressa d'activer l’organisation des demi-brigades. La 105° fut alors formée des deux bataillons du Gers et d’un bataillon du 53° régiment de ligne (ancien régiment d’A/sace) ; Lannes fut appelé à la commander, par un décret du 16 juin; il y retrouva ses compatriotes du Gers. Si donc sa carrière fut interrompue, comme laffirment tant d’historiens, ce ne fut pas à ce moment; ce ne fut pas davantage lorsque, le traité de Bâle ayant mis fin à la guerre entre la France et l'Espagne, une partie de l’armée des Pyrénées-Orientales fut envoyée à l’armée d'Italie, dont Schérer prit le commandement. La 1405° demi-brigade était alors comprise dans la division Augereau, qui vint former la droite de l’armée d'Italie. Cette division prit la part la plus glorieuse à la bataille de Loano, gagnée par Schérer ou plutôt par Masséna, qui en dicta le plan et en dirigea les mouvements principaux, le 23 novembre 1795.
Dans le cours de la bataille, le général Banel, qui commandait une des colonnes de ladivision Augereau, ayant été blessé, Lannes prit sa place et enleva, les unes après les autres, quatre positions retranchées, défendues par l'artillerie. « Le chef de brigade Lannes, dit Augereau dans son rapport, a parfaitement exécuté tous les mouvements dont était chargé le général Banel et s’est conduit avec autant d'intelli-
gence que de bravoure. Cet officier mérite les plus grands éloges et la reconnaissance nationale. » Le général Schérer rendait le même témoignage à la brillante conduite du chef de la 105° demi-brigade. (Pièces justificatives B.)
La victoire de Loano, glorieuse pour les troupes de l’armée d'Italie et pour leurs chefs, fut une victoire stérile dont Schérer ne sut pas ou ne voulut pas profiter. Le manque de moyens de transportcondamna l'armée d'Italie à l’immobilité. Il lui fallut prendre ses quartiers d'hiver « dans des localités où, faute de logements, dit le général Roguet dans ses Mémoires militaires, les officiers comme Îles soldats s’installèrent dans des trous creusés en terre, recouverts de branches d’arbres et de tiges de thym, où faute de paille, les uns et les autres couchèrent sur le sol, vivant sans pain ni vin de quelques distributions de viande ou de châtaignes ramassées au delà des avantpostes au milieu des coups de fusil ».
Les loisirs de ce triste hiver furent consacrés à la réorganisation de l’armée. Le premier amalgame des volontaires et des troupes de ligne avait donné un nombre trop considérable de demi-brigades et des cadres hors de toute proportion avec le chiffre des combattants. Aussi un second amalgame avait-il été prescrit par le Directoire, dans le but de fondre trois par trois ou deux par deux, suivant leurs effectifs, les demi-brigades existantes. Le nombre des officiers qui furent mis en réforme par suite de ces opérations
s'éleva à vingt-trois mille. Un vieux général nommé Fabrefond, respecté de tous, exécutaletravail pour l'armée d'Italie, qui ne comprenait pas moins de soixanteseize corps de troupe différents. La division Augereau, à elle seule et pour un effectif de six mille neuf cents hommes, se composait de onze demi-brigades, deux détachements d’autres demi-brigades, quatre bataillons de grenadiers, un de chasseurs et un de volontaires non embrigadés. La 105° demi-brigade, une des plus fortes, ne comptait que quatre cent cinquante hommes. Les bataillons de chasseurs et de grenadiers furent dissous et les demi-brigades fondues entre elles. La 105° fut ainsi versée dans la 99° qui, dans le numérotage général prescrit à la suite du nouvel amalgame, prit le nméro 51, et comme Lannes était moins ancien que le chef de brigade de la 99°, il fut mis à la suite. Telle était la position dans laquelle il se trouvait quand Bonaparte vint prendre le commandement en chef de l’armée d'Italie (Pièces justificatives).
Aux termes de l'arrêté du Directoire, les officiers mis à la suite devaient être réformés. L'armée allait donc perdre non seulement Lannes, mais encore Rampon qui devait s’illustrer dès le début de la guerre par la défense de la redoute de Montelegino, et d’autres officiers supérieurs du plus haut mérite. Bonaparte prit sur lui de les conserver provisoirement, et c’est ainsi que Lannes resta à l’armée d'Italie comme chef de brigade à la suite dans la 51° demibrigade.
L'attention du général en chef fut attirée sur lui, pour la première fois, au combat de Dego, le 15 avril 1796, le lendemain de la bataille de Millesimo. Bonaparte le distingua pour sa brillante bravoure dans le moment décisif où les Français, qui venaient d’être chassés du village de Dego par un retour offensif des Autrichiens, s’élancèrent à la baïonnette et rentrèrent en vainqueurs dans le village reconquis. Il le nomma, le soir même de cette journée du 15 avril, au commandement provisoire de la 69° demi-brigade, dont le chef titulaire avait été tué Le 13 à l'attaque du chàteau de Cosseria. Junot, aide de camp de Bonaparte, chargé le lendemain de libeller la nomination se trompa et, au lieu de la 69°, il écrivit la 39° dont le chef venait d'être tué le matin. (Pièces justificatives D). Or la 39° avait un chef à la suite, Pourailly (tué plus tard à la bataille de Lonato) plus ancien que Lannes. Augereau, dans la division duquel était cette demi-brigade, réclama en faveur de Pourailly et obtint gain de cause. D'autre part, 1l avait été pourvu au commandement de la 69°, en sorte que Lannes allait se trouver victime de l'erreur de Junot, lorsque les compagnies de grenadiers et de carabiniers ‘ des demi-brigades de l’armée furent groupées en bataillons et ces bataillons réunis pour former un corps d'avant-garde sous les ordres du général Dallemagne, Bonaparte donna à Lannes le comman-
1. On appelait ainsi les compagnies d'élite des demi-brigades d'infanterie légère.
dement des 6° et 7° bataillons de grenadiers et du 4° de carabiniers.
Le rôle de Lannes est désormais tracé. En attendant qu'il devienne un général de premier ordre, il sera le type des grenadiers de l’armée, le héros des avant-gardes et l’homme des coups de main audacieux. Le premier 1l traversera avec les barques du pays les fleuves au cours large et rapide; le premier il s’élancera au milieu d’une grêle de balles sur les ponts battus par la fusillade et la mitraille ; le premier il montera à l'assaut des villes défendues par une population fanatisée. Dans ce rôle glorieux, il va trouver un compagnon d'armes d'abord, un émule ensuite, un rival plus tard, presque un adversaire enfin, sous les formes affectueuses d’une camaraderie, on pourrait même dire d’une amitié, contractée au milieu des dangers : Murat, qui est destiné à commander la cavalerie de l'avant-garde, comme Lannes en commandera les grenadiers, et qui lui disputera la faveur de Bonaparte. Dans la lutte qui s'engagera entre eux, Murat s'élevera le plus haut sur l'échelle des grandeurs, Lannes aura la première place dans l’estime et dans l’anutié de l'Empereur. Mais procédons par ordre.
Séparés des Piémontais par les batailles de Montenotte et de Millesimo, réduits à leurs propres forces par l’armistice de Cherasco, conclu entre les Français et le roi de Sardaigne, les Autrichiens se sont repliés surla Lombardie et couvrent la route de Milan.
Pour les y poursuivre, l’armée française doit passer sur la rive droite du Pô, opération fort difficile, car le fleuve est profond et large de cinq cents mètres. Les Autrichiens, en se retirant, ont détruit tous les ponts, et ils surveillent tous les points de passage. Bonaparte les trompe en stipulant dans l'armistice de Cherasco la faculté de se servir du pont de Valence pour traverser le fleuve: puis 1l se porte sur Plaisance, franchissant seize lieues en trente-six heures avec trois mille cinq cents grenadiers et carabiniers, appuyés par vingt-quatre pièces de canon. Lannes arrive le premier, le 8 mai au matin, avec neuf cents grenadiers qu'il embarque aussitôt sur le bac et sur quelques barques recueillies dans le pays. Il prend pied sur la rive ennemie en face de deux escadrons de hussards autrichiens, les charge et les force à se retirer. Le gros de l'avant-garde le suit, et tandis que les pontonniers jettent un pont pour le reste de l’armée, cette avant-garde, soutenue par la division Laharpe, marche sur le village de Fombio, situé à une lieue de Plaisance et occupé par la division autrichienne Liptaï. Les murs en sont crénelés, les rues barricadées. Sous la direction de Bonaparte luimême, Lannes à gauche, Lanusse au centre, Dallemagne à droite enlèvent le village, culbutent la division autrichienne et la poussent jusque sous les murs de Pizzighettone, lui prenant tous ses canons, trois drapeaux et deux mille cinq cents hommes : Lannes est entré le premier dans Fombio. Pendant la nuit
qui suivit le combat, le général Laharpe, rentrant d’une reconnaissance, est tué par ses propres soldats : cet accident cause un instant de désordre, promptement réparé par l'intervention des grenadiers de Dallemagne et de Lannes.
L'’ennemi se replie sur l'Adda : une avant-garde, formée du 7° régiment de hussards (bts) et des grenadiers, le poursuit vivement sur la route de Lodi (10 mai). La cavalerie autrichienne est culbutée et son infanterie mise en déroute sans pouvoir défendre, sur la rive droite de l’Adda, la ville dans laquelle les Français pénètrent pêle-mêle avec les fuyards. La division autrichienne Sebottendorf, appuyée par une forte artillerie, borde la rive gauche. Malgré l'heure avancée, Bonaparte se décide à enlever le pont, que les Autrichiens n’ont pas eu le temps de détruire. La division Masséna est massée dans la ville, vingt bouches à feu sont amenées sur la rive pour contrebattre l'artillerie autrichienne. Le 10° régiment de chasseurs à cheval est détaché sous les ordres du général Beaumont, avec une batterie d'artillerie légère, pour franchir un gué à une demi-lieue au-dessus de Lodi; les grenadiers sont formés en colonne serrée le long du rempart qui borde la rivière. Bonaparte, voyant l’effet produit par ses canons, et l'infanterie autrichienne ébranlée près d'abandonner la position, fait battre la charge. La tête de colonne des grenadiers tourne à gauche et s'engage sur le pont. Accucillie par une grêle de balles, cette troupe hésite; Mas-
séna, Berthier, Cervoni, Dallemagne, Lannes se précipitent en avant et entraînent les grenadiers, qui franchissent le pont à la course, tombent sur tout ce qui résiste et enlèvent l'artillerie ennemie. Au même moment, le 40° chasseurs, traversant l’Adda et suivi du 25°, prenait en flanc l'ennemi, qui se retirait en désordre par la route de Crémone. Ici encore, écrivait Bonaparte, « Lannes était arrivé le premier sur la rive gauche de l’Adda ».
A la suite de ce brillant combat, Bonaparte entra triomphalement dans Milan, où il séjourna une dizaine de jours, afin de prendre les dispositions nécessaires pour le siège de la citadelle et de réorganiser l’armée, un peu mise en désordre par la rapidité de sa marche. Le général Kilmaine fut appelé au commandement de l'avant-garde, composée de quatre régiments de cavalerie et des huit bataillons de grenadiers et carabiniers de Dallemagne ; quatre de ces bataillons étaient sous les ordres de Lannes; les quatre autres étaient commandés par le général Gardane.
Précédée par cette avant-garde, l’armée marchait sur Brescia, lorsque Bonaparte fut rappelé en toute hâte par la nouvelle d’une insurrection qui menaçait de gagner tous le pays. La cocarde tricolore avait été foulée aux pieds dans les rues de Milan; les insurgés, favorisés par une sortie de la garnison de la citadelle, s'étaient emparés de la porte de Pavie; toutes les campagnes de Milan à Pavie étaient soulevées. Bonaparte vint avec Lannes, à la tête de trois cents hommes
de cavalerie et d'un bataillon de grenadiers, rétablir l'ordre dans la capitale de la Lombardie, puis il dirigea Lannes sur Binasco, où un rassemblement de paysans s'était barricadé. Le village fut enlevé, les paysans mis en fuite après avoir perdu une centaine d'hommes tués, et Binasco fut brûlé pour l'exemple, par ordre du général en chef. Le foyer de l’insurrection était dans la ville de Pavie, dont la garnison, forcée de se réfugier dans la citadelle, s'était vue réduite à capituler faute de vivres. Bonaparte, toujours accompagné de Lannes, s'y transporta avec cinq bataillons de grenadiers et deux régiments de cavalerie. Après une première sommation, le 6° bataillon de grenadiers, enfonçant les portes à coups de hache, pénétra dans la ville sous une grêle de balles et de pierres ; un piquet de cavalerie se porta rapidement au pont sur le Tessin, faisant mine de couper la retraite aux paysans, qui s’enfuirent dans le plus grand désordre et gagnèrent la campagne où la cavalerie les sabra impitoyablement.
Retourné à l'avant-garde pour le passage du Mincio, Lannes enleva avec ses grenadiers le poste avancé qui défendait le pont de Borghetto. La place de Mantoue fut alors investie, et le général Sérurier fut nommé commandant des troupes du siège. Lannes, attaché à la personne du général en chef, fut particulièrement chargé de veiller à la sûreté du quartier général, avec trois bataillons de grenadiers, cinquante guides à cheval ct un piquet de cinquante chevaux.
Cette mission avait acquis une haute importance par suite de la surprise de Valeggio, où Bonaparte avait failli être enlevé par la cavalerie autrichienne, et qui avait donné lieu à la création des guides. Le général en chef revint à Milan pour veiller aux communications de l’armée, compromises par le brigandage et les assassinats qui se commettaient sur le territoire de Gènes et des fiefs impériaux. Lannes entra de vive force dans Arquata, avec une colonne mobile de mille hommes, fit passer par les armes un certain nombre de brigands et raser le château du marquis de Spinola, principal auteur des troubles. Il rejoignit alors le quartier général devant Mantoue, d’où il écrivait à sa femme, le 42 juin 1796 :
«.. Tu me diras peut-être, ma bonne amie, que je ne te donne pas souvent de mes nouvelles; ce sont les marches précipitées de l’armée qui m'en empéchent. Depuis l'ouverture de la campagne, je n’ai pas eu une heure pour pouvoir t'écrire…. La paix est faite avec le roi de Naples et le pape, et bientôt elle sera générale. Ce dernier donne beaucoup de millions. Nous avons oublié de lui demander quelques bénédictions. Mais c’est égal, nous n'avons pas oublié la plus précieuse, nous avons le petit bon Dieu qui nous en donnera tant que nous voudrons. Il m'est impossible de t'exprimer combien notre campagne a été brillante. Nous avons toujours battu l'ennemi; le débris de cette armée est au delà des montagnes
du Tyrol. Nous avons été obligés de l’abandonner : aujourd'hui nous nous amusons à faire le siège des places de Mantoue et de Milan. Dans la première il y a huit mille hommes, et dans la dernière deux mille, qui seront bientôt au pouvoir de la République, et alors l'Italie nous appartiendra. »
Lannes, en s'exprimant ainsi, ne prévoyait ni les péripéties du siège de Mantoue, ni Castiglione, ni Roveredo, ni Arcole, ni Rivoli, ni le Tagliamento.…. Bientôt une division fut organisée sous les ordres du général Vaubois, pour entrer en Toscane : l’avantgarde de cette division était commandée par Murat’; Lannes en faisait partie avec le 5° bataillon de grenadiers. Il en fut détaché Le 29 juin avec trois cents grenadiers et soixante-quinze hussards pour aller soumettre la principauté de Massa-Carrara. Il devait faire prêter par les autorités serment d’obéissance à la République française, saisir toutes les propriétés et biens mobiliers appartenant au gouvernement, distribuer gratis au peuple les objets d’une valeur inférieure à deux cents livres, faire transporter le reste à Livourne et y renvoyer son détachement, pour rejoindre, tout de suite en poste le général en chef qu'il retrouva devant Mantoue, où 1l eut bientôt occasion de se distinguer.
« Le 28 juillet, à onze heures du soir, lit-on dans les Mémoires de Masséna, trois mille hommes sortirent par la porte de Stradella ; fous nos avant-postes se reti-
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rèrent ; l'ennemi était à une portée de pistolet de nos batteries qui semblaient déjà enlevées, mais le brave 5° bataillon de grenadiers (un de ceux que commandait Lannes) était là ; l'ennemi, attaqué à son tour, fut mis en désordre et repoussé jusqu'aux portes de la ville après avoir perdu six cents hommes. » Le lendemain Lannes prit encore part à l’attaque dirigée par le général Dallemagne sur la gauche du camp retranché. Le 5° bataillon de grenadiers avait pour chef Dupas, ancien soldat du régiment suisse de Châteauvieux, un des vainqueurs de la Bastille, qui devint plus tard général de division et fut à coup sûr un des plus braves et des plus illettrés parmi les généraux de la période impériale.
Pour raconter cette partie de la vie de Lannes, il faudrait refaire le récit complet de la campagne d'Italie de 1796. Le rôle de Lannes, au début de cette campagne, se trouve suffisamment résumé dans une lettre écrite par Bonaparte au Directoire après la bataille de Bassano, où, sur cinq drapeaux pris à l’ennemi, Lannes en avait enlevé deux de sa main. « Je vous prie, disait à ce sujet le général en chef de l’armée d'Italie, d'accorder le grade de général de brigade au chef de brigade Lannes; il estle premier qui ait mis en déroute les ennemis à Dego, qui ait passé le pont de Lodi et qui soit entré dans Bassano. »
Lannes recut à la bataille de Bassano une blessure légère, qui n’est pas portée sur ses états de service mais qui se trouve mentionnée dans le rapport de
Bonaparte. Quelques jours plus tard il fut blessé plus grièvement au combat de Governolo, dans lequel le général Bon, commandant provisoirement la division Augereau, battit complètement une colonne de quatre mille Autrichiens. Lannes fut alors obligé d'aller faire soigner sa blessure à Milan. Il ne tarda pas à revenir à l’armée dans les conditions les plus glorieuses pour lui. Une nouvelle armée autrichienne était entrée en Italie sous les ordres du feld-maréchal Alvinzi, divisée en deux colonnes dont la plus nombreuse, conduite par Alvinzi lui-même, avait été battue par Bonaparte sur {a Brenta, tandis que l’autre avait refoulé le général Vaubois à Rivoli et à la Corona. La situation était critique, l'échec de Vaubois força Bonaparte à reculer, quoique vainqueur, et à se retirer sur Vérone. C’est alors qu'il écrivit au Directoire : « L'armée d'Italie, réduite à une poignée d'hommes, est épuisée ; les héros de Lodi, de Millesimo, de Castiglione sont morts pour la patrice ou sont à l'hôpital. Il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur orgueil. Joubert, Lannes, Lanusse, Victor, Murat, Dupuy, Rampon sont blessés. »
Bonaparte essaya vainement d'enlever à Alvinzi la forte position de Caldiero. Laïissant alors la garde de Vérone au général Kilmaine, il descendit la rive droite de l’Adige, traversa le fleuve à Ronco et engagea, le 15 novembre, la sanglante bataille d’Arcole. À la nouvelle du danger que courait l’armée, Lannes, dont la blessure saignaïit encore, avait quitté son lit et
était accouru auprès de Bonaparte. Il s'agissait d’enlever le village d’Arcole en traversant de vive force le ruisseau marécageux de l’Alpone, sur le pont situé en avant de ce village. Lannes, à gauche, se porta sur le pont avec deux bataillons de la 58° demi-brigade. Augereau l’appuyait avec trois bataillons de la 45°. Accueillies par un feu meurtrier, les troupes de Lannes reculèrent; lui-même recut deux nouvelles blessures et fut emporté à l’ambulance de Ronco. À peine ses blessures étaient-elles pansées que la nouvelle arrive à Ronco d’un échec grave subi par la division Augereau. Ce général s'était vainement efforcé d’entrainer la colonne qui remontait la rive droite de l’Alpone sur la digue aboutissant au pont d'Arcole. Le feu de flanc qui partait de l’autre rive faisait reculer les plus braves. Augereau avait saisi un drapeau et s'était élancé sur la digue, maisses soldats ne l’avaient pas suivi. Bonuparte à son tour, un drapeau à la main, avait renouvelé la tentative mais sans plus de succès. C'est à ce moment que Lannes, qui était remonté à cheval, rejoignit la tête de la colonne. Il vit Bonaparte entraîné dans le mouvement de recul des grenadiers, précipité du haut de la digue dans le marais et dépassé par les Autrichiens qui, dans un vigoureux retour offensif s’avançaient sur la digue. Ses aides de camp et plusieurs officiers l’entouraient, lui faisant un rempart de leur corps. Sans descendre de cheval, Lannes se met en tête des grenadiers, et, d'un mouvement irrésistible, refoule l'infanterie autrichienne jusqu’au pont,
et la contraint à le repasser. Il reçut Ïà, sans quitter le lieu du combat, une nouvelle blessure. Bonaparte, dégagé pour ainsi dire du milieu des ennemis, fut retiré des marais. « Ce fut la journée du dévouement, a-t-il dit plus tard dans ses dictées de Sainte-Hélène ; Lannes était accouru de Milan : blessé à Governolo, il était encore souffrant; il se plaça entre l'ennemi et Napoléon, le couvrit de son corps, reçut trois blessures et ne voulut pas le quitter. »
Le drapeau que Bonaparte avait porté sur la digue d'Arcole fut envoyé au Directoire. Plus tard, au mois de février 1798, le Corps législatif fit hommage de ce drapeau à l'ancien général en chef de l’armée d’Italie, en mémoire de la glorieuse et sanglante bataille d'Arcole. Bonaparte le donna à Lannes etl’accompagna de la lettre suivante, datée du 18 pluviôse an VI (6 février 1798.)
« Le Corps législatif, citoyen général, me donne un drapeau en mémoire de la bataille d’Arcole.
» [l a voulu honorer l'armée d’Ilalie dans son général. Il fut un instant, aux champs d'Arcole, où la victoire incertaine eut besoin de l'audace des chefs. Plein de sang et couvert de blessures, vous quittâtes l’ambulance, résolu de mourir ou de vaincre. Je vous vis constamment dans cette journée au premier rang des braves. C’est vous également qui le premier, à la tête de la colonne infernale, arrivâtes à Dego, passâtes le P6 et l’Adda. C'est à vous à être le dépo-
sitaire de cet honorable drapeau, qui couvre de gloire les grenadiers que vous avez constamment commandés. Vous ne le déploierez désormais que lorsque tout mouvement en arrière sera inutile et que la victoire consistera à rester maître du champ de bataille.