BONAPARTE
Longtemps conservé dans la famille du duc de Montebello, ce drapeau a disparu sans qu’on puisse savoir au juste à quelle époque, soit qu'il ait été dérobé par un serviteur infidèle, soit qu'il ait été égaré et oublié. Détail qui paraît singulier au premier abord : le drapeau porté à Arcole par Bonaparte était blanc ou du moins presque tout blanc. C’élait le drapeau d’un des bataillons de la 5° demi-brigade. Or, d’après un décret de 1794, si tous les drapeaux devaient porter les trois couleurs nationales, un seul par demi-brigade, appelé premier drapeau, présentait les dispositions actuellement réglementaires, c’est-à-dire les rois couleurs disposées en zones verticales, bleu, blanc et rouge. Pour les autres drapeaux la fantaisie de chaque chef de corps se donnait libre carrière. Les drapeaux de la 5° demi-brigade, par exemple, étaient blancs avec de petits losanges bleus et rouges figurés dans les quatre angles. Tel fut en effet le drapeau porté par Bonaparte sur la digue d’Arcole, donné par le Directoire à l’ancien commandant en chef de l’armée d'Italie et transmis par celui-ci au général Lannes, comme nous venons de le voir.
Après la victoire d'Arcole, Lannes fut retenu pendant quelque temps à Milan par ses blessures. Lorsqu'au mois de janvier 1797 l’armée d’Alvinzi reprit les opérations offensives qui aboutirent cette fois pour elle aux défaites de Rivoli et de la Favorite, Lannes venait d'être envoyé à Bologne avec une colonne de deux mille hommes afin d'observer les troupes papales. Il en fut rappelé pour rejoindre, sur le bas Adige, la division Augereau et prit ainsi une part importante au combat d'Anghiari, dans lequel cette division, commandée provisoirement par le général Bon, battit le général autrichien Provera et le rejeta sur Mantoue, où il fut forcé de capituler. Lannes, dans cette circonstance, fit mettre bas les armes à une troupe de quinze cents hommes.
Lorsque la capitulation de Mantoue eut rendu Bonaparte définitivement maître du nord de l'Italie, il s’occupa de diriger une expédition contre le gouvernement pontifical qui, malgré l'armistice signé par lui, n'avait cessé de tremper dans toutes les intrigues : dirigées contre l’armée française. Le commandement de cette expédition fut donné au général Victor, ayant sous ses ordres : une avant-garde dont Lannes était le chef, deux demi-brigades d'infanterie et la légion lombarde du général Lahoz, récemment levée dans les pays conquis. L’avant-garde de Lannes se composait elle-même de deux demi-brigades, dont une d'infanterie légère, deux escadrons du 7° hussards(bés), deux pièces d'artillerie légère et deux pièces d'artil-
lerie à pied dont un obusier. Les hostilités commencèrent le 3 juin 1797. Un rassemblement de paysans armés bordait le cours du Senio. Lannes, avec son avant-garde, remonta cette rivière pendant une heure et demie, la traversa à gué à la pointe du jouret vint se placer derrière les troupes pontificales en leur coupant le chemin de Faënzs, tandis que la légion lombarde, franchissant le pont, les abordait de front. Prise entre deux feux, cette multitude, malgré la présence du cardinal général, fut culbutée et mise en fuite après avoir perdu cinq cents hommes tués, mille prisonniers, huit drapeaux et quatorze pièces de canon. Lannes se porta alors sur Faënza, dont il trouva les portes fermées et les murs garnis d’une populace rassemblée au son du tocsin. Deux ou trois coups de canon suflirent pour enfoncer les portes, et les soldats entrèrent dans la ville au pas de charge. Toute résistance cessa.
L'armée régulière, forte de dix à douze mille hommes et commandée par le général autrichien Colli, fut encore plus facile à vaincre. Elle s'était retranchée à une lieue en avant d'Ancône, dans une bonne position garnie d'artillerie. L’armée française s'arrêta pour prendre ses dispositions d'attaque. Pendant ces mouvements préparatoires, il arriva à Lannes une assez plaisante aventure, dont j'emprunte textuellement le récit aux Mémoires du duc de Raguse.
« Lannes s'était avancé au bord de la mer, et au détour du chemin il se trouva face à face avec un corps
de cavalerie ennemie, d'environ trois cents chevaux, commandé par un seigneur romain. Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à son aspect, le commandant de cette troupe ordonna de mettre le sabre à la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d’effronterie ; 1l courut au commandant et d’un ton d'autorité il lui dit :
» — De quel droit, monsieur, osez-vous faire mettre le sabre à la main? Sur-le-champ, le sabre dans le fourreau.
» — Subito, répondit le commandant.
» — Que l’on mette picd à terre et que l’on conduise ces chevaux au quartier général.
» — Adesso! reprit le commandant.
» Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit Le soir :
» — Sije m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer d'audace et d’impudence. »
Ancône et Lorette furent occupées par les Français; l'avant-garde de Lannes parvint à trois jours de marche de Rome ; la paix fut conclue à Tolentino avec le Saint-Siège. La division Victor, dans laquelle Lannes comptait toujours, occupa une partie des États pontificaux. Les hostilités furent reprises dans le nord de l'Italie; l’armée, renforcée de deux divisions marcha contre les troupes amenées d'Allemagne par l’archiduc Charles, et cette nouvelle campagne aboutit aux préliminaires de paix de Leoben, signés
à quelques lieues de Vienne. Bonaparte vint alors, en attendant les négociations pour la paix définitive, installer son quartier général au château de Montebello près de Milan, où il demeura jusqu’à la signature du traité de Campo-Formio. Pendant ce séjour, Lannes fut investi plusieurs fois de missions de confiance. C'est ainsi qu'il fut envoyé, avec une colonne mobile, sur les frontières de la république de Gènes, afin de pouvoir, si cela devenait nécessaire, intervenir dans les événements qui amenèrent le renversement du gouvernement oligarchique de ce pays et lui substituèrent une démocratie. La France était représentée à Gènes par le ministre Faypoult, qui se plaignit sans doute des procédés de Lannes à son égard, car Bonaparte lui écrivait le 20 septembre 1797: « J'ai reçu la réponse que Lannes vous a faite. C’est une mauvaise tête, mais bon garçon et brave. Je lui écris pour l’instruire qu'il doit se conduire avec plus de civilité et d’égards envers un ministre de la république. »
Lannes était d’ailleurs en très grande faveur auprès de Bonaparte qui, après la signature du traité, l’emmena avec lui à Rastadt pour l'ouverture du congrès. Il le désigna ensuite un des premiers pour faire partie de l’armée expéditionnaire d'Égypte. I1 le mit mème dans le secret de cette expédition et l’envoya à Lyon pour activer les mouvements de troupes et de matériel, ainsi que les envois d'argent, dirigés sur Marseille et sur Toulon. Bonaparte n'eut qu'à se
louer dans cette circonstance de la discrétion et du dévouement de Lannes, qui partit pour Marseille lorsque les préparatifs furent plus avancés : de là il continua de rendre compte au général en chef de tout ce qui concernait l'expédition.
Expédition d'Égypte. — Prise de Malte. — Marche sur le Caire. — Mécontentement général de l'armée. — Faveur de Lannes. — Expédition de Syrie. — Prise de Jaffa. — Siège de Saint-Jeand'Acre. — Assaut du 28 mars. — Assaut du 8 mai. — Mort du général Rambeaud. — Lannes blessé et général de division. — Un capitaine de grenadiers. — Le relai de poste en 1809. — Dévouement et reconnaissance. — Bataille d’Aboukir. — Siège du fort d’Aboukir. — Lannes blessé de nouveau. — Déboires et chagrins. — Départ d'Égypte avec Bonaparte.
Lannes n'eut pas tout d'abord de commandement déterminé dans l’armée d'Égypte; il se trouvait, comme il l’avait déjà été plusieurs fois et comme il le fut encore assez souvent dans le cours de sa carrière, attaché au quartier général. Il fit en conséquence la traversée auprès de Bonaparte sur le vaisseau l'Orient. L’escadre mit à la voile, le 19 mai 1798, de la rade de Toulon. Après avoir croisé vainement à hauteur de la Sardaigne pour attendre le convoi parti de Civita-Vecchia, elle se rencontra avec ce convoi en vue de Malte le 9 juin. Le conseil de l'Ordre
ayant rejeté les sommations qui lui étaient adressées Bonaparte débarqua, le 10 à la pointe du jour, avec trois mille hommes répartis en plusieurs colonnes. Une de ces colonnes était commandée par Lannes; Marmont, alors colonél aide de camp de Bonaparte, en dirigeait l'avant-garde ; elle repoussa victorieusement une sortie tentée par les troupes de l’Ordre. Après la capitulation de la place de la Valette et l'entrée de l’escadre dans le port, Lannes fut nommé au commandement d’une brigade de la division Kléber.
L'armée comprenait cinq divisions d'infanterie, commandées par les généraux Desaix, Kléber, Menou, Reynier et Bon. La cavalerie, placée sous les ordres du général Alexandre Dumas, se composait de sept régiments, dont cinq de dragons, répartis en quatre brigades. La brigade de Lannes était formée des 25° et 71° demi-brigades de ligne. C’est à la tête de ces deux corps de troupes qu'il participa à la prise d’Alexandrie, à la marche sur le Caire et aux batailles de Chebreiss et des Pyramides. Le rôle rempli par lui fut tout d’abord secondaire, et sil grandit dans l'estime de Bonaparte, ce fut par suite de circonstances particulières assez curieuses à approfondir. Lorsque l’escadre était partie de Toulon, le but de l'expédition était inconnu de tous, à l'exception d’un très petit nombre d'initiés. L’attrait du mystère, l'espoir qu'avec un chef aussi actif que l'était Bonaparte l'absence ne serait pas de longue durée, l’appât
d'une aventure lointaine, chez quelques-uns peut-être l'espoir d’une fortune facile à conquérir, excitaient dans tous les rangs de l’armée et notamment parmi les officiers un certain enthousiasme qui ne résista guère aux premières épreuves de la traversée, ralentie par le mauvais temps et par la nécessité de croiser devant Cagliari. « On commençait à être las de la mer; la gêne continuelle qu’on éprouvait dans des bâtiments encombrés, écrivait un des membres de l'expédition ‘, les privations dont le nombre augmentait tous les jours, avaient guéri la plupart des premiers mouvements d'enthousiasme. Les provisions fraîches étaient en partie épuisées, l’eau mal soignée commençait à se corrompre. La vue de la terre ranima les esprits qui commençaient à s’abattre; il était temps cependant que nous arrivassions à Malte. »
L'aspect de l'Égypte et les marches pénibles qui suivirent la prise d'Alexandrie pour atteindre le Caire ramenèrent le découragement. Il fallut débuter, avant de gagner la rive du Nil, par la traversée d’un désert de quatorze lieues de longueur sur un sol sablonneux et mouvant, sans abri contre les rayons d’un soleil ardent, sans cau et sans pain. A des journées accablantes succédaient des nuits sans sommeil : la souffrance des troupes était extrême. La vue du Nil, qui dans cette saison ressemblait à un chétif ruisseau
1. Le savant physicien Malus, alors capitaine du génie (Extrait de l’Agenda sur lequel cet officier nota toutes ses impressions pendant les campagnes de l'armée d'Orient). i
charriant une eau sale et bourbeuse, augmenta le mécontentement général. « L’armée, dit Napoléon dans ses Mémoires, était frappée d’une mélancolie vague que rien ne pouvait surmonter. Elle était attaquée du spleen. Les soldats commençaient à faire de la politique, à s’exaspérer, à se lamenter sur la fàcheuse position de l’armée. Que sommes-nous venus faire ici ? s'écriaient-ils. » — « La campagne que nous venons de faire, écrivait un officier de l'état-major même de Bonaparte, est sans contredit la plus pénible qu'auront jamais faite les Français. Nos marches forcées dans le désert sous un ciel brûlant, sur un sable plus brûlant encore, notre disette d’eau pendant cinq jours, de pain pendant quinze, de vin pendant trois mois, sans cesse au bivouac exposés à une rosée perfide qui aveuglait les imprudents, tout cela est bien plus terrible que les batailles et les sièges. » Des soldats épuisés par ces marches continuelles tombèrent de faiblesse raides sur la poussière; d'autres se donnèrent la mort en présence de Bonaparte, lui disant : « Voilà ton ouvrage! » On vit même des généraux jeter leurs chapeaux bordés à terre, les fouler à leurs pieds au milieu d’un torrent d’imprécations, dire aux troupes que le Directoire les avait déportés en haine de leurs chefs, pour les craintes qu'ils lui inspiraient. Cela alla même plus loin, et il fut question de déclarer au général en chef que l'armée ne dépasserait pas le Caire !.
j. Souvenirs inédits de Desgenelles.
ÉGYPTE ET SYRIE. 39 n
L'occupation de cette ville ne calma pas Les mécontentements : elle ne rappelait en rien aux soldats et aux officiers les belles villes d'Italie. « On sentit dès lors, dit encore l'officier que j'ai déjà cité‘, qu'il fallait renoncer aux habitudes européennes et prendre les usages du pays. Malheureusement, dans ces premiers moments, on avait tout le désagréable des mœurs turques sans en avoir les douceurs. Comme toutes les privations se présentèrent à la fois, elles nous furent plus sensibles et nous rendirent à charge les premiers instants d’oisiveté auxquels nous nous livrâmes. »
« C’est avec le dégoût dans l’âme, écrivait de son côté un commissaire des guerres, que toute l’armée est arrivée ici; elle avait placé toute son espérance dans cette ville : combien elle a été trompée ! L’unique désir des généraux et même des soldats est de s’en retourner *. »
Cette disposition de l’armée et des généraux, encore aggravée par la nouvelle de la bataille navale d'Aboukir et de la perte de la flotte, les murmures et les complots, rien n'avait échappé à Bonaparte. Voyant les progrès du mal, il résolut d'y couper court : il fit inviter à dîner par le général Dugua tous les généraux qui se trouvaient au Caire, et s'étant rendu à cette réunion, il adressa aux mécontents, sans les