‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 11 sur 39 · PREMIER INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

PREMIER INTERROGATOIRE

Le maréchal commence par protester tout d'abord, et conteste à la fois la compétence du juge instructeur et celle du tribunal qui doit le juger :

« Je ne suis pas, dit-il à M. Decazes, obligé de vous répondre; je ne dois pas être jugé par une Commission militaire, mais par la Chambre des pairs. Je vois bien que vous avez un costume qui est celui des autorités royales, mais rien ne me prouve que vous soyez préfet de police. Je suis prêt à répondre à toutes les questions, à réfuter toutes les calomnies, et à dire des choses qui étonneront bien des gens. Je veux cl'abord savoir pourquoi je suis ici; pourquoi on m'a mis sur une liste où Ton m'appelle Ney ! Si j'avais connu l'ordonnance du roi, je me serais rendu à Paris. J'ai été arrêté arbitrairement et contre les formes établies par la loi.

« Je dis au roi que le ministre de la guerre m'avait donné l'ordre de me rendre dans mon gouvernement, et je lui demandai ses dernières instructions. Sa Majesté me répondit que Buonaparte était débarqué, et me recommanda de prendre

1. Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outre-tombe, fait tomber sur M. Decazes la responsabilité de l'arrestation de Ney. Il ajoute, qu'en faisant arrêter le maréchal, le ministre de la police avait même été au delà des désirs du roi qui avait, dit-il, horreur des embarras et des situations difficiles. C'est là une manière comme une autre d'enlever à Louis XVIII cette responsabilité même que l'auttur des Martyrs préfère meure sur le compte de son ministre. Cependant la suite de l'événement a prouvé que si le roi n'aimait pas soit les rigueurs, soit les ennuis des graves affaires, il n'hésitait pas, une fois les situations bien accusées, à y persister sans se laisser détourner ni attendrir.

2. Le Moniteur du 11 novembre 1815 donne tous ces interrogatoires dans le compte rendu de la séance du Conseil de guerre, dans un supplément spécial, qui renferme aussi la seconde séance du même conseil.

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les mesures nécessaires pour m'opposer à ses progrès. Je crois que je lui répondis que cette démarche, de la part de Buonaparte, était insensée, et qu'il méritait, s'il était pris, d'être conduit à Paris dans une cage de fer. Je ne me rappelle pas bien ce que j'ai dit; je sais que j'ai prononcé ces mots : Cage de fer. Il y avait en ce moment plusieurs personnes auprès du roi, entre autres, autant que je puis me rappeler, M. le prince de Poix, le duc de Grammont, le prince de Neufchâtel, et quatre ou cinq autres. Je dis aussi que Buonaparte me paraissait bien coupable d'avoir rompu son ban. Je lui ai dit, au reste, tout cela à lui-même, quand je l'ai vu depuis, et il en a ri.

a On a répandu dans le public que j'avais baisé la main du roi : cela est faux. Je n'avais pas besoin de lui faire des protestations de fidélité, car mon intention était de le bien servir, et je l'aurais fait si j'avais vu que cela eût été possible. »

Revenant sur ce fait, et retrouvant mieux ses souvenirs, le maréchal reprend :

« J'ai, en effet, baisé la main du roi, Sa Majesté me l'ayant présentée en me souhaitant bon voyage. Le débarquement de Buonaparte me paraissait si extravagant, que j'en parlai avec indignation, et que je me servis en effet de cette expression de cage de fer. »

Il s'exprime ensuite ainsi, au sujet de la fameuse proclamation de Lons-le-Saulnier :

« Je dis la proclamation et non ma proclamation, observet^il avec soin, car elle me fut envoyée toute faite par Buonaparte, et apportée par un agent particulier et un officier de la garde. Dès la veille, un autre officier de la garde, remarquable parce qu'il est manchot, était revenu après avoir vu Napoléon; il avait été dépêché de Metz, à ce qu'il paraît, par les autres officiers de ce corps, pour demander a Buonaparte de leur indiquer le point où ils devaient se réunir. Avant de lire la proclamation aux troupes, je la communiquai aux généraux de Bourmont et Lecourbe, et les consultai sur ce que je devais faire. De Bourmont me

objections ni observations. De Bourmont a va Buonaparte, et a, de suite, été employé par lui. Je fais observer que la proclamation qui m'est attribuée, et que je n'ai publiée que le 14, était connue dès le 13 en Suisse; qu'elle émanait de Bu on aparté, qui l'avait envoyée à Joseph k Prangins. Cette tactique était celle de Buonaparte, qui déjà, dans le commencement de la campagne de Russie, avait fait insérer dans le

répondit qu'il fallait se joindre à Buonaparte; que les Bourbons avaient fait trop de sottises, et qu'il fallait les abandonner. Ce fut le 14, à midi ou à une heure, que je fis cette lecture sur l'esplanade de Lons-le-Saulnier ; mais la proclamation était déjà connue. Des agents, venus du quartier général de Buonaparte, l'avaient répandue dans la ville. Je croîs même qu'ils avaient aussi apporté des aigles* »

Demande. — Qui est-ce qui a pu vous entraîner? Et n'estce pas vous-même qui avez entraîné, par vos discours et par votre exemple, les officiers et les troupes qui étaient sous vos ordres?

Le maréchal. — Je n'ai entraîné personne. Le colonel Dubalen, du 64% fut le seul qui protesta : il vint me dire qu'ayant prêté serment de fidélité au roi, il voulait se retirer. Je l'autorisai à le faire, et j'ai empêché qu'il ne fût arrêté. Mon aide de camp Clouet me dit qu'il n'approuvait pas ma conduite, et me demanda de retourner à Paris. Je l'engageai à différer de quelques jours; ce ne fut que pour sa sûreté. Ce qui m'a déterminé personnellement, c'est la crainte de la guerre civile, et l'assurance que les agents de Buonaparte m'avaient donnée, que les puissances alliées étaient d'accord avec lui ; que le baron Kohler, général autrichien, était venu le trouver à l'île d'Elbe, et lui dire, de leur part, que les Bourbons ne pouvaient plus régner; qu'on l'engageait à débarquer en France, sous la condition de ne jamais faire la guerre hors des limites ; que le roi de Rome et sa mère resteraient en otages à Vienne jusqu'à ce qu'il eût donné à la France une constitution libérale : toutes choses que luimême m'a répétées ensuite, quand je l'ai vu à Auxerre.

Moniteur une lettre dans laquelle il me fait parler d'une manière fort inconvenante sur les Russes et sur les affaires politiques. Je n'en eus connaissance que parce qu'il me dit le lendemain, en plaisantant, qu'il m'avait fait faire de l'esprit. Je lui fis les représentations les plus fortes; mais la chose était faite. Il en avait fait autant à l'égard du prince Eugène et de Davout. Je me rappelle aussi qu'il m'avait fait dire, pour me persuader, que les Anglais le protégeaient ; que, huit jours avant son départ de l'île d'Elbe, il avait dîné sur un vaisseau de guerre de cette nation ; que le colonel ou général Campbel, qui était commissaire dans cette île, en était parti le lendemain, et que par suite il avait pu faire ses préparatifs et s'embarquer.

Demande. — Les troupes avaient-elles manifesté, avant votre proclamation, de mauvaises dispositions contre le roi?

Réponse. — Il y avait une rumeur sourde, mais les mauvaises dispositions des troupes étaient connues. J'avais cru pouvoir les changer en faisant arrêter, le 13 au matin, un officier que le général Bourmont doit connaître, et qui avait l'intention de passer à Buon aparté. Je donnai l'ordre au général Bourmont de l'envoyer à la citadelle de Besançon.

Depuis l'arrivée de Buonaparte, je l'ai très-peu vu. Depuis cette malheureuse proclamation du 14, je ne vivais plus; je ne désirais que la mort, et j'ai tout fait pour la trouver à Waterloo. Lorsque je suis venu de ma terre pour le champ de Mai, Buonaparte me dit : Je vous croyais émigré? — f aurais dû le faire plus tôt, lui répondis-je, maintenant il est trop tard.

Je dois dire aussi que j'avais des désagréments intérieurs* Ma femme croyait bien que je marchais contre Buonaparte, et cela l'affligeait. J'ai été fort mal traité par lui, et ma femme aussi : j'étais regardé chez lui comme la bête noire. Il ne voulait pas voir ma femme, je lui en demandai la raison; il lui reprocha d'avoir tenu des propos. J'ai eu bien des fois envie de me brûler la cervelle ; je ne l'ai pas fait, parce que je désirais me justifier. Je sais que les honnêtes gens me blâmeront; je me blâme moi-même; j'ai eu tort, je me

le reproche, mais je ne suis pas un traître : j'ai été entraîné et trompé.

Demande. — Le jour de votre arrivée à Paris, le maréchal Soult, ministre de la guerre, ne vous engagea-t-il pas k ne point voir le roi?

Réponse. — Lorsque j'arrivai auprès du ministre, il me dit : « Buonaparte est débarqué. » Je lui répondis : « Je viens de l'apprendre; c'est une folie. Que faut-il que je fasse? » Il me répondit que «je devais aller à Besançon; qu'il m'y avait envoyé mes instructions. — Mais que ferai-je quand je serai arrivé? Faudra-t-il réunir les troupes? Sur quel point les dirigerai-je? — Vous le saurez, me réponditil brusquement, en lisant vos instructions. » Je lui parlai de mon désir de voir le roi. « N'y allez pas, me dit-il sur le même ton; Sa Majesté est souffrante, elle ne reçoit pas. » Je le quittai en lui disant : « Vous ne m'empêcherez pas de voir le roi. »

Demande. — Vous expliquez-vous quel pouvait être le motif du maréchal Soult en vous détournant de voir Sa Majesté?

Réponse. — Non ; je ne peux le deviner. Je l'ai poussé à bout de toute manière pour le savoir et pour connaître aussi la quantité de troupes que j'avais dans mon gouvernement; je n'en pus rien obtenir. Le fait est que, si j'avais suivi mes instructions, je n'aurais fait faire aucun mouvement à ces troupes, je serais resté seul à Besaoçon. Comment se fait-il que l'aide de camp de Soult soit venu disséminer ces troupes au lieu de les réunir? Si j'avais voulu trahir, j'aurais donné de faux avis à Suchet et à Oudinot, et je ne les aurais pas pressés de marcher en avant. Suchet m'écrivait que ses troupes étaient déjà en fermentation; Gérard, qui se défiait de Suchet, avait envie de reprendre le commandement. Le général Bertrand avait envoyé partout des lettres et des proclamations. Buonaparte, ne voyant pas arriver Bourmont, Lecourbe, La Genetière, Dubalen et quelques autres officiers, ordonna de les faire arrêter et de faire afficher leurs noms dans les villes ; mais il révoqua son ordre à mon arrivée à Paris, et

il envoya le général Mermet pour prendre le commandement de Besançon.

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