DEUXIÈME INTERROGATOIRE
Les questions sont toujours relatives à la défection de Lons-le-Saulnier ; je passe sur les premières, moins intéressantes, et j'arrive aux rapports établis entre Ney et Napoléon que M. Decazes désire voir caractériser et préciser par le maréchal lui-même :
demande. — Buonaparte ne vous a-t-il pas fait part des complots qui avaient préparé et facilité son retour?
Réponse. — Il m'a parlé de son entrevue avec le général Rohler et de son dîner à bord d'un vaisseau anglais. Nous étions une quinzaine à table. Il annonça que son affaire était une affaire de longue combinaison. Cambronne, Labédoyère, Bertrand, Drouot, Bouyer, un colonel d'artillerie, qui commandait celle de la garde, Alix, je crois, et un colonel polonais, assistaient à ce dîner. Il nous parla avec détail de ce qui s'était passé pendant son absence, et s'entretint des plus grandes choses comme des plus petites. Il savait, par exemple, ce qui s'était passé au dîner du roi à l'hôtel de ville, me faisant remarquer que les maréchaux n'y avaient pas eu de places; il me dit même que ma femme n'y avait pas été invitée, ce qui est inexact ; il est vrai seulement qu'elle n'y était pas allée, parce que l'invitation du roi lui était parvenue à la campagne. Il me demanda des nouvelles de plusieurs personnes. Je crois que c'est lui qui me fit connaître la disgrâce de Soult et la remise de son épée au roi. Il était extrêmement bien informé de tout ce qui se passait et de tout ce qui s'était passé à Paris ; il cita plusieurs femmes de maréchaux comme n'ayant pas été invitées au dîner de l'hôtel de ville.
11 parla de la cérémonie funèbre du 21 janvier; il me demanda ce que faisait Soult, et pourquoi ce ministre avait coupé les divisions militaires en deux en envoyant deux lieutenants généraux pour chaque division, de sorte que chacun feux correspondait directement avec le ministre, qui, de cette
manière, avait des gens qui étaient à lui, et d'autres qui étaient au roi. Ainsi, en arrivant à Besançon, je trouvai le général Mermet, qui partageait à mon insu depuis vingt jours le commandement de la division avec Bourmont. Mermet était placé à Lons-le-Saulnier, Bourmont à Besançon.
Demande. — Buonaparte ne vous rappelait-il pas, dans sa lettre du 13, vos anciennes liaisons, et ne vous tutoyait-il pas?
Réponse. — Non; jamais je n'ai été tutoyé par lui. Il me parlait seulement de mes campagnes; il me disait qu'il se rappelait toujours avec plaisir mes actions : je crois qu'il m'y appelait le Brave des braves, ainsi qu'il le faisait quelquefois.
Demande. — D'après ce que vous m'avez déclaré dan$ votre premier interrogatoire, il paraîtrait que vous auriez conservé, jusqu'au 13 au soir, l'espérance de faire marcher vos troupes contre Buonaparte, et que vous n'avez eu à punir aucune rébellion de leur part ?
Réponse. — Je n'ai eu à punir qu'un officier, ainsi que je vous l'ai raconté. Le bouleversement n'a eu lieu que le 14 au matin. Auparavant il n'y avait que de la fermentation. Le préfet vint me déclarer, après la publication de la proclamation, qu'ayant prêté serment au roi, il voulait rester fidèle, et qu'il se retirait. Je l'autorisai à se retirer à la campagne. On peut lui demander si je cherchai à le détourner de cette résolution. Il fut le seul, avec le colonel Dubalen, qui me fit des observations et me montra de l'opposition.
Le maréchal termina en disant : — Je voudrais que vous pussiez annuler ce que j'ai dit, dans mon dernier interrogatoire, à l'égard de Gérard, de Bourmont et d'autres généraux. Je ne veux dénoncer personne ; je ne désire que prouver au roi que je n'ai pas eu l'intention de le trahir; lorsque j« l'ai quitté, je suis parti dans l'intention de sacrifier ma vil | pour lui. Ce que j'ai fait est un grand malheur : j'ai perdt la tête, je n'ai jamais formé le complot de trahir le roi. J'au«j rais pu passer aux États-Unis; je ne suis resté que pou* sauver l'honneur de mes enfants. J'avais annoncé, en partanj de Paris, que j'étais prêta me mettre à la disposition du roi.
la ne tiens pas à la vie, je ne tiens qu'à l'honneur de mes enfants.