‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 27 sur 39 · M. Mounier, receveur général à Nancy · texte numérisé non relu

M. Mounier, receveur général à Nancy

elle voulait faire quelques démarches 1 , il n'y avait pas dé temps à perdre.

Resté seul avec ses gardes, le maréchal se promena longtemps sans dire un seul mot; alors un de ces gardes, grena* dier de Larochejacquelin, s'approcha de lui :

c Maréchal, lui dit-il avec une douce familiarité, au point où vous en êtes, ne devriez-vous pas penser à Dieu ? C'est toujours une bonne chose que de se réconcilier avec lui. »

Le maréchal s'arrêta, le regarda, et après un moment de silence :

« Yous avez raison, lui dit-il, oui, vous avez raison ; il faut mourir en honnête homme et en chrétien. Je désire voir le curé de Saint- Sulpice. »

L'ordre fut aussitôt donné, et le curé fut introduit dans la chambre du maréchal avec lequel il resta enfermé environ trois quarts d'heure. Ils causèrent longtemps : « C'est moi, lui dit-il en le quittant, moi qui n'ai jamais abandonné mes compatriotes, qui ai toujours combattu dans leurs rangs ou à leur tête, c'est moi que l'on regarde et que l'on condamne comme un traître ! que Dieu pardonne à mes juges 1... »

Lorsque cet ecclésiastique se retira, le maréchal lui témoigna le désir de le revoir à ses derniers moments. Le digne prêtre le lui promit, et il revint en effet à huit heures et demie. Un peu avant neuf heures, le maréchal fut averti que le moment suprême était arrivé.

« Je suis prêt, » répondit-il.

Il mit alors une certaine coquetterie dans ses derniers arrangements de toilette. Il était en deuil de son beau-père; il portait une redingote de drap bleu foncé, une culotte de drap noir, des bas de soie de même couleur et un crêpe au bras; il avait pour coiffure un chapeau rond de forme basse.

1. La malheureuse femme courut en effet aussitôt aux Tuileries. On lui dit que le roi ne recevait personne à une heure aussi matinale. Elle attendit, longtemps et vainement. En effet, vers' neuf heures et demie la nouvelle de l'exécution du maréchal étant parvenue, le duc de Duras vint informer la maréchale qu'elle pouvait se retirer, l'audience qu'elle avait sollicitée étant maintenant sans objet.

Il descendit d'un air ferme et tranquille, au milieu de deux lignes de soldats, les degrés de l'escalier du palais du Luxembourg. Une voiture l'attendait à la porte du jardin, où se trouvait également le curé de Saint-Sulpice. Le maréchal, lui cédant le pas, et lui montrant la place qu'il devait prendre : « Montez, monsieur l'abbé, lui dit-il, montez, je vous en prie, j'ai le temps! je serai toujours là-haut avant vous!... »

La voiture suivit la grande avenue du Luxembourg, gagna celle de l'Observatoire, et s'arrêta à moitié chemin environ entre cet édifice et la grille du jardin.

Ney, en mettant pied à terre, fut fort étonné à la vue du lieu qu'on avait choisi. Les exécutions militaires se faisaient généralement à la plaine de Grenelle, où le matin même, et dès la première heure, une foule considérable était en effet accourue. Mais, cette fois, le gouvernement royal, en raison de l'importance et de la popularité du condamné, avait craint quelque échauffourée, et « avait pris, comme le dit trèsex pressivement M. de Vaulabelle, le parti d'exécuter le maréchal, pour ainsi dire en fraude. »

Le maréchal s'approcha alors du curé de Saint-Sulpice :

« Adieu, monsieur l'abbé, lui dit-il en l'embrassant; voici une boîte d'or qui me servait, habituellement, veuillez la remettre à la maréchale ! »

Puis sortant quelques pièces d'or de sa poche :

« Voici toutce que je possède, continua-t-il, remettez cette petite somme à vos pauvres, et priez Dieu pour moi ! »

L'olficier qui commandait le peloton des vétérans chargés de l'exécution lui demanda alors s'il désirait qu'on lui bandât les yeux :

« Ignorez-vous donc, lui répondit assez rudement 1 le ma-

1, Je relève, à ce sujet, dans une brochure publiée dans le mois qui suivit l'exécution du maréchal : Les derniers moments du prince de la Moskowa (janvier 1816) un curieux détail : « A cette demande, le maréchal jeta un regard furieux sur l'officier, comme s'il lui eût dit quelque grossière injure, et levant haut la tête, il s'écria, en proie à la plus violente irriiatiori, et avec l'expression de la plus vive colère : t Ah ça,

réchal, que depuis vingfccinq ans, j'ai l'habitude de regarder en face les boulets et les balles?... »

Puis il ajouta :

« Je proteste devant Dieu et devant la patrie contre le jugement qui me condamne; j'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu 1 Vive la France* !... »

L'officier fut tellement troublé, aussi bien par la réponse de Ney que par ses dernières paroles, qu'il resta comme pétrifié, en présence de ce héros qui allait mourir. Sur Tordre que lui donna le comte de Rochechouart de commander le feu, il hésita, tremblant de tous ses membres. M. de Rochechouart se portant alors devant les soldats :

« Faites votre devoir ! » s'écria- 1- il.

Le maréchal qui s'était placé devant eux, le dos tourné au mur de clôture, ôta aussitôt son chapeau qu'il jeta loin de lui, et portant la main droite au cœur :

« Là! s'écria-t-il, soldats, droit au cœurl... »

Il tomba aussitôt, percé de six balles dans le cœur, et de quatre dans le cou et dans les bras.

Conformément aux règlements militaires, le corps resta pendant un quart d'heure sur le lieu de l'exécution. Transporté ensuite, par les soins de M. Gamot, à l'hospice de la Maternité, il y fut gardé par les sœurs de la Charité, et il y demeura jusqu'au lendemain. Il fut alors transporté au Père- Lachaise et déposé dans un caveau. Une simple pierre, sans inscription, déroba longtemps le tombeau aux recherches des amis et des partisans du maréchal. Depuis, sa tombe a été connue, et elle a été alors, pendant longtemps, comme l'objet d'un pieux pèlerinage.

- monsieur, pour me faire une offre aussi offensante, vous ignorez donc « que depuis vingt-cinq ans j'ai l'habitude de regarder sans pâlir les « boulets et les balles!... »

1. Telle est la version donnée par Dumoulin dans la publication qu'il fit des pièces du procès au lendemain même de l'exécution. Selon la Biographie nouvelle des Contemporains (tome XV), Ney aurait dit avant de mourir : « Je déclare en face de Dieu et des hommes que je n'ai jamais été traître à nia patrie; puisse ma mort la rendre heureuse; vive la France! »

Si, rejetant froidement nos yeux en arrière, et revenant par la pensée à cette époque de passions vengeresses dont le maréchal Ney fut la triste victime, nous regardons aujourd'hui, avec calme et impartialité, cette douloureuse histoire et cette fin lamentable; considérées à cette distance, ne nous offrent-elles pas un enseignement terrible et salutaire? Que prouvent et que peuvent, aussi bien pour l'affermissement d'un trône que pour l'amoindrissement d'un vaincu, l'exagération et l'excès des châtiments infligés pour ce qu'on appelle « crimes politiques? » Le « traître » d'alors est maintenant placé sur un piédestal, on lui élève des statues 1 , on glorifie sa mémoire, on exècre l'arrêt de sa mort, on oublie même que sa cause ne fut pas tout à fait, à une certaine heuré de sa vie, celle de la légalité, de la fidélité au devoir et de la justice. Grand de sa gloire militaire et du renom fameux et illustre qu'elle lui valut, ce héros plane aujourd'hui comme dans une sorte d'auréole merveilleuse au milieu de laquelle semblent disparaître à jamais son heure de faiblesse et sa faute.

Mais cette réhabilitation même, devenue presque un fait accompli, par le jugement populaire, ne doit-elle pas aussi nous inspirer de nouvelles réflexions? Que ceux qui appliquent à l'arrêt rendu le mot violent demandent au moins si cet arrêt même n'a pas plus servi encore à la popularité de la victime qu'il n'a aidé à l'impopularité de ses juges? Ah! qu'ils se reportent donc à l'époque . qui vit naître l'accusation, ceux qui pensent ainsi; qu'ils son* gent un peu aussi à ces princes chassés deux fois de leur pays par la Révolution, à ce roi impotent obligé de quitter son palais moins d'un an après y être entré, à ces courtisans de l'exil exilés de nouveau, à cette cour tout entière persuadée qu'elle avait été la victime d'une sourde et vaste conspiration, et voulant à tout prix, afin d'en éviter le retour, frapper la tête la plus haute pour mieux terrifier les dévouements subalternes! Soyons justes! il est toujours facile, de l'être et

Page 1