‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 35 sur 39 · Tome VI, livre XXXIV · texte numérisé non relu

Tome VI, livre XXXIV

tisfaction de leurs haines. Nous en rougissons encore. Qui s'étonnera des férocités brutales des multitudes, quand le rang, la fortune, les cours ont de telles réflexions d'inhumanité, de tels vertiges de colère, de tels courants de sang aux jour s de vengeance?

Toutes ces colères des sociétés royalistes avaient leur contre coup et leurs ressentiments aux Tuileries. On croyait flatter en endurcissant les cœurs autour des princes par cette âpreté de haine contre les ennemis communs ; on se promettait d'avance d'être inexorable et de correspondre à ces dévouements de .ses amis par le sacrifice de toute faiblesse humaine dans son propre cœur. Ces promesses faites on *'o$*it revenir sur le sang promis.

Telles étaient les dispositions de la cour et des princes, quand le duc de Richelieu, forçant les consignes et pénétrant à une heure après minuit dans la chambre du roi, vînt lui apporter la nouvelle du jugement et lui insinuer la clémence 1 . «Jamais ma famille ne me pardonnerait cette grâce, répondit le roi attristé, et la Chambre sans laquelle je ne puis gouverner, briserait demain mon gouvernement. Les alliés eux-mêmes m'accuseraient de compromettre de nouveau la sécurité de l'Europe par des indulgences dont j'aurais l'honneur et dont ils auraient les dangers. 11 y a des circonstances où les rois ne peuvent que ce que leurs partisans leur permettent. Nos sentiments mêmes sont asservis à nos devoirs d'Etat : je plains Ney, je n'ai point de haine contre lui; je voudrais conserver un père à ses enfants, un héros à la France ; mais je suis roi constitutionnel : je ne puis, sans compromettre mon union avec les Chambres, suspendre ou détourner la justice que mon peuple exige pour gage de sa sécurité. » Le duc de Richelieu , qui connaissait les dispositions et les exigences de la cour, de la Chambre, de l'entourage des princes et de la princesse, n'espérait plus rien de ce côté. La duchesse cTAngoulème seule aurait pu

1. Cette démarche est contredite par M. yiel-Gastel ainsi quton le verra à Pappendice suivant.

prendre sur elle la colère du parti royaliste et mettre ses larmes en balance contre le sang du héros. Le roi son oncle ne pouvait rien refuser à cette suppliante. Peut-être désirait-il ardemment qu'elle vint offrir ce prétexte à sa clémence, cette autorité de famille à *a faiblesse. Elle ne vint pas : de fatales inspirations de sévérité prévalurent autour d'elle sur le rôle naturel que semblait lui assigner Ja Providence.

Quand Paris apprit à son réveil que le maréchal Ney était exécuté, une grande honte saisit les âmes. Le parti de la cour se réjouit stupidement d'être vengé. Mais pour un ennemi héroïque, désarmé et repentant qu'il avait immolé, 3 fit des milliers d'ennemis nouveaux de tous ceux qui attendaient une clémence commandée par tant de services rendus à la patrie et par tant de renommée acquise à la France. Un sentiment plus dangereux que la colère parce qu'il est plus durable, couva dans les cœurs de la jeunesse impartiale, de Tannée outragée, du peuple reconnaissant. Ce fut le dégoût pour la pusillanimité de cette cout qui n'avait pas combattu et qui laissait répandre pour sa cause un sang populaire et glorieux en libation à l'étranger sur un sol foulé encore par nos ennemis.

. Il faut le dire à la décharge du roi, des ministres et de la masse immense des royalistes, ils répugnaient par modération, par honneur ét par sensibilité à ce sacrifice inutile, cruel et honteux. Ney, à leurs yeux comme aux yeux du monde impartial, était un grand coupable, mais c'était une grande vie. Sa faute était de celles qu'on accuse et qu'on pardonne : il avait trébuché dans sa faiblesse, non dans sa préméditation. Il s'était jugé et condamné lui-même. Il avait racheté d'avance son crime militaire par des exploits qui seront l'éternel entretien des camps français. Gomme chef politique il n'était plus à craindre. En le relevant, on ne relevait pas un factieux, mais un soldat. L'amnistie indispensable à jeter sur l'armée ne pouvait avoir une plus haute occasion que son nom. Henri IV l'aurait embrassé, ses petitsfils le tuèrent.

Combien de fois depuis n'ont-ils pas gémi sur cette fatale

condescendance aux passions vindicatives de leur cour et de leur Chambre qui leur commandaient ce meurtre! Quelle force populaire ne leur aurait pas donnée, contre l'opposition, aux jours critiques de leur dynastie, ce sang plébéien épargné et réservé à la patrie, cette arme reconquise par la magnanimité à leur propre cause I Injuriés quelques jours par de lâches conseillers de peur, dans l'ombre de leur palais, ils auraient été vengés et adoptés par le peuple, qui ne reconnaît la grandeur des races royales qu'à leur grandeur d'âme. Ils seraient tombés peut-être à l'heure de leur chute, mais l'histoire n'aurait pas ce reproche à adresser à leur souvenir, et au lieu d'une tache de sang sur leur règne, il y aurait à côté du nom de Ney une larme d'admiration. Au lieu de régner ils obéirent. La cour fut cruelle, le roi faible, les ministres camplaisants, la Chambre des députés implacable, l'Europe incitatrice ; la Chambre des pairs lâche comme un sénat des mauvais jours de Rome. Que chacun prenne sa part du sang d'un héros; la France n'en veut pas.

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