LE CONSEIL DE GUERRE
L'arrestation de Ney causa, dans le parti royaliste, une joie universelle. On tenait enfin la plus grande victime vouée par avance à la mort, en expiation du dernier exil et des dernières souffrances qu'avaient. subis la famille royale. On se hâta de procéder à la mise en jugement immédiate, en exécution de l'ordonnance du 24 juillet précitée.
Une nouvelle ordonnance, datée du 2 août suivant, et rendue le soir même de l'arrestation de Labédovère, avait attribué exclusivement au conseil de guerre de la l r * division militaire, l'information relative aux mises en accusation des personnages désignés dans le premier article de ladite ordonnance du 24 juillet. Mais la dignité de maréchal de France, dont Ney était revêtu, le plaçait au-dessus de la juridiction d'un semblable tribunal. En effet, un maréchal de France pouvait- il être jugé autrement que par des maréchaux de France? Aussitôt le ministre de la guerre rendit, le 21 août, deux jours après l'arrivée du maréchal à Paris, une ordonnance qui constituait pour le juger un conseil de guerre composé des plus hauts personnages de l'armée. La
présidence de ce conseil spécial fat déférée, par la mémo ordonnance, à Moncoy, duc de Conégliano. Ce maréchal crut devoir refuser au ministre une fonction qu'il n'avait pas sollicitée, et qu'il lui répugnait de remplir. En réponse à ce refus, Moncey reçut la visite du ministre de la maison du roi, qui lui notifia, ' au nom de son maître, l'ordre formel d'accepter la mission qui lui avait été offerte. A cette nouvelle injonction, Moncey répondit par la lettre suivante, adressée à Louis XVIII 1 :
« Sire, placé dans la cruelle alternative de désobéir à Votre Majesté, ou de manquer à ma conscience, je dois m'expliquer à Votre Majesté. Je n'entre pas dans la question de savoir si le maréchal est innocent ou coupable; votre justice et l'équité de ses juges en Vépondront à la postérité, qui juge dans la même balance les rois et les sujets. Ah 1 Sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que Véchafaud ne fit jamais des amis. Croient-ils donc que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent?
« Sont-ce les alliés qui exigent que la France immole ses citoyens les plus illustres? Mais, Sire, n'y a-t-il aucun danger pour votre personne et voire dynastie à leur accorder ce sacrifice ? Et, après avoir désarmé la France à ce point que dans les deux tiers de votre royaume, il ne reste pas un fusil de chasse, pas un seul homme sous les drapeaux, pas un canon attelé, les alliés veulent-ils donc vous rendre odieux à vos sujets, en faisant tomber les têtes de ceux dont ils ne peuvent prononcer les noms sans rappeler leur humiliation?
c Qui, moi, j'irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ! Mais, Sire, permettez-moi de demander à Votre Majesté où étaient les accusateurs tandis que Ney parcourait tant de champs de bataille ? Ah I si la Russie et les alliés ne peuvent
1 . Cette lettre ne fut rendue publique en France que beaucoup plus lard, le gouvernement royal en ayant défendu et soigneusement empêché la reproduction. Ce furent les journaux américains de l'époque qui la publièrent d'abord.
pardonner au prince de la Moskowa, la France peut-elle donc oublier le héros de la Bérésina?
« C'est à la Bérésina, Sire, que Ney sauva les débris de l'armée. J'y avais des parents, des amis, des soldats, enfin, qui sont les amis de leurs chefs; et j'enverrais k la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leurs époux, leurs pères! Non, Sire; et s'il ne m'est pas permis de 6auver mon pays, ni ma propre existence, je sauverai du moins l'honneur. S'il me reste un regret, c'est d'avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire de ma patrie. Quel est, je ne dis pas le maréchal, mais l'homme d'honneur qui ne sera pas forcé de regretter de n'avoir pas trouvé la mort dans les champs de Waterloo? Ah ! Sire, si la malheureux Ney eût fait là ce qu'il avait fait tant de fois ailleurs, peutnêtre ne serait-îl pas traîné devant une commission militaire; peut-être ceux qui demandent aujourd'hui sa mort imploreraient sa protection I
« Excusez, Sire, la franchise d'un vieux soldat qui, toujours éloigné des intrigues, n'a jamais connu que son métier et la patrie. Il a cru que la même voix qui a blâmé les guerres d'Espagne et de Russie, pouvait aussi parler le langage de la vérité au meilleur des rois. Je ne me dissimule pas qu'auprès de tout autre monarque, ma démarche serait dangereuse et qu'elle peut m'attirer la haine des courtisans ; mais si, eu descendant dans la tombe, je peux m'écrie r avec un de^vos illustres aïeux : Tout est perdu, hormis l'honneur, àïors je mourrai content. *
Lettre fort belle certainement, remplie de nobles sentiments, d'un ton élevé et superbe, courageuse jusqu'à l'audace, mais fort maladroite et bien inutile dans la circonstance. Moncey n'eût-il pas mieux servi cent fois le maréchal Ney, en acceptant de présider le conseil de guerre qui devait le juger, qu'en refusant le poste qui lui donnait le moyen de lui sauver la vie, et était-il bien prudent, au moment où les esprits étaient si animés, si excités, si furieux, de les animer et de les exciter davantage encore par une bravade inutile et par des reproches, mérités ie le veux bien, mais qu'il eût été
plus sage de garder, comme on dit vulgairement, pour une meilleure occasion?
La cour et le ministère furent en effet justement blessés par cette lettre, d'une brutale sublimité. On voulut se venger d'un refus qui humiliait à la fois le ministre et la famille royale tout entière. Aussitôt une ordonnance royale 1 , contresignée par Gouvion Saint-Cyr, et qualifiant l'acte de Moncey « d'esprit de résistance et d'indiscipline » décida que c le maréchal Moncey était destitué et qu'il subirait une peine de trois mois d'emprisonnement. » Et le duc de Conégliano fut envoyé sur-le-champ au fort de Ham, où les Prussiens ne lui permirent pas d'entrer. Moncey s'installa alors dans un cabaret du pays, où il passa les trois mois de son emprisonnement.
Cependant le maréchal Ney avait été transféré du dépôt de la préfecture de police à la Conciergerie. Il y fut assez mal traité; enfermé dans une petite prison sombre et humide, il n'avait même pas la ressource de pouvoir prendre la distraction de la lecture. Un mauvais bois de lit, une table à moitié brisée, une chaise et deux baquets destinés à tous ses usages et à tous ses besoins, composaient l'ameublement de ce lugubre séjour. Au bout d'un mois, on lui donna une prison un peu moins dure, et on l'enferma dans une chambre placée au-dessus du cachot même de M. Lavallette, qui était retenu en même temps que lui. Pour se distraire, le maréchal qui avait un assez joli talent sur la flûte, voulut en jouer pendant le jour ; mais cet innocent plaisir lui fut bien vite interdit, comme contraire aux règlements de la prison 1 .
En arrivant à Paris, et au lendemain même de son incar-