‹ Le maréchal Ney d'après les documents authentiquesChapitre 8 sur 39 · Thiers, Consulat et Empire, tome XX, page · texte numérisé non relu

Thiers, Consulat et Empire, tome XX, page

récents, qui nous racontent de tant de façons différentes, et apprécient si contradictoirement le lugubre drame de 1815 \

Lettre de M. le Maréchal prince de la Moskowa à S. Exc. M. le duc d'Otranle.

Paris, le 26 juin 1815.

Monsieur le duc,

Les bruits les plus diflamans et les plus mensongers se répandent depuis quelques jours, dans le public, sur la conduite que j'ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne; les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant vingtcinq ans, et versé mon sang pour la gloire et l'indépendance de ma patrie, c'est moi que Ton ose accuser de trahison ; c'est moi que Ton signale au peuple, à l'armée même, comme l'auteur du désastre qu'elle vient d'essuyer I

Forcé de rompre le silence, car s'il est toujours pénible de

1. Les publications spéciales les plus diverses, et à tous les points de vue, n'ont pas manqué, en tous les temps, sur cette fai aie campagne : et Jommi, et Gourgaud, et le duc d'Elchingen, fils aîné du maréchal, défendant la mémoire paternelle contre Jomini, et Charras, et le général Gérard, et le maréchal Grouchy se justifiant plusieurs fois lui-même, et justifié encore après sa mort, et môme tout à fait en ces derniers temps, par ses deux fils; et les étrangers Damitz, Clausewits, Siborne, Plotho, Gurwood, etc. Kt tout à fait récemment Edgard Quimt et le général G. de P.... (Napoléon à Waterloo, Dumaine, in-8 u 1866). Le premier favorable, le.second contraire!... Je cite comme curiosité ces deux dernières opinions, si opposées et se produisant à la même époque :

1° M. Quinet : a *(ey fut aux Quatre-Bras ce qu'il avait été dans ses grands jours; il trouva dans le désespoir mne énergie surhumaine. » (Campagne de 1815, page 104).

2° Le général G. de P.... « La conduite de Ney a été trouvée si étranjge, si contraire à tous s*s précédents, si extravagante, tranchons le mot, qu'elle n'avait paru admettre qu'une explication possible, c'est que les événements politiques des deux dernières années et peut-être les 'secrets reproches de sa conscience avaient considérablement affaibli les facultés intellectuelles du malheureux maréchal- » {Napoléonà Waterloo, page 470).

parler de soi, c'est surtout lorsque l'on a à repousser la calomnie, je m'adresse à vous, monsieur le duc, comme président du gouvernement provisoire, pour vous tracer un exposé fidèle de ce dont j'ai été témoin.

Le 11 juin, je reçus Tordre du ministre de la guerre de me rendre au quartier impérial; je n'avais aucun commandement, ni aucunes données sur la composition et la force de l'armée ; l'empereur ni le ministre ne m'avaient jamais rien dit précédemment qui pût même me faire pressentir que je dusse être employé dans cette campagne ; j étais conséquemment pris au dépourvu, sans chevaux, sans équipages, sans argent, et je fus obligé d'en emprunter pour me rendre k ma destination. Arrivé le 12 à Laon, le 13 à Avesnes, et le 14 à Beaumont, j'achetai, dans cette dernière ville, de M. le maréchal duc de Trévise, deux chevaux, avec lesquels je me rendis, le 15, à Charleroi, accompagné de mon premier aide de camp, le seul officier que j'eusse auprès de moi. J'y arrivai au moment où l'ennemi, attaqué par nos troupes légères, se repliait sur Fleurus et Gosselies.

L'empereur m'ordonna aussitôt d'aller me mettre à la tète des premier et deuxième corps d'infanterie, commandés par les lieutenans généraux d'Erlon et Reille; de la division de cavalerie légère du lieutenant général Piré; d'une division de cavalerie légère de la garde, sous les ordres des lieutenans généraux Lefebvre-Desnouettes et Golbert ; et de deux divisions de cavalerie du comte de Valmy : ce qui formait huit divisions d'infanterie, et quatre de cavalerie. Avec ces troupes, dont cependant je n'avais encore qu'une partie sous la main, je poussai l'ennemi et l'obligeai d'évacuer Gosselies, Frasnes, Mellet et Heppignies : là, elles prirent position le soir, à l'exception du premier corps qui était encore à Marchiennes, et qui ne me rejoignit que le lendemain.

Le 16, je reçus l'ordre d'attaquer les Anglais dans leur position des Quatre-Bras ; nous marchâmes à l'ennemi avec un enthousiasme difficile à dépeindre : rien ne résistait à notre impétuosité. La bataille devenait générale, et la victoire n'était pas douteuse, lorsqu'au moment où j'allais faire

avancer le premiër corps d'infanterie, qui jusque-là avait été laissé par moi en réserve à Frasnes, j'appris que l'empereur en avait disposé sans m'en prévenir, ainsi que la division Girard du deuxième corps, pour les diriger sur Saint-Amand, et appuyer son aile gauche qui était fortement engagée contre les Prussiens. Le coup que me porta cette nouvelle fut terrible; n'ayant plus sous mes ordres que trois divisions, au lieu de huit sur lesquelles je comptais, je fus obligé de laisser échapper la victoire, et malgré tous mes efforts, malgré la bravoure et le dévouement de mes troupes, je ne pus parvenir dès lors qu'à me maintenir dans ma position jusqu'à la fin de la journée. Vers neuf heures du soir, le premier corps me fut renvoyé par l'empereur, auquel il n'avait été d'aucune utilité; ainsi, vingt- cinq à trente mille hommes ont été pour ainsi dire paralysés, et se sont promenés pendant toute la bataille , l'arme au bras, de la gauche à la droite, et de la droite à la gauche, sans tirer un seul coup de fusil.

Il m'est impossible de ne pas suspendre un instant ces détails, pour vous faire remarquer, monsieur le duc, toutes les conséquences de ce faux mouvement, et en général des mauvaises dispositions prises pendant cette journée.

Par quelle fatalité, par exemple , l'empereur, au lieu de porter toutes ses forces contre lord Wellington, qui aurait été attaqué à l'imprdviste et ne se trouvait point en mesure, a-t-il regardé cette attaque comme secondaire? Gomment l'«mpereur, après le passage de la Sambre, a-t-il pu concevoir la possibilité de donner deux batailles le même jour ? C'est cependant ce qui vient de se passer contre des forces doubles des nôtres, et c'est ce que les militaires qui l'ont vu ont encore peine à comprendre.

Au lieu de cela, s'il avait laissé un corps d'observation pour contenir les Prussiens, et marché avec ses plus fortes masses pour m'appuyer, l'armée anglaise était indubitablement détruite entre les Quatre- Bras et Genappe ; et cette position, qui sépàrait les deux armées alliées, une fois en notre pouvoir^ donnait à l'empereur la facilité de déborder la droite

des Prussiens, et de les écraser à leur tour. L'opinion générale en France, et surtout dans l'armée, était que l'empereur ne voulait s'attacher qu'à détruire d'abord l'armée anglaise, et les circonstances étaient bien favorables pour cela : mais les destins en ont ordonné autrement. •

Le 17, l'armée marcha dans la direction de Mont-Saint- Jean.

Le 18, la bataille commença vers une heure, et quôique le bulletin qui en donne le récit ne fasse aucune mention de moi, je n'ai pas besoin d'affirmer que j'y étais présent.

M. le lieutenant général comte Drouot a déjà parlé de cette bataille dans la Chambre des pairs; sa narration est exacte, à l'exception toutefois de quelques faits importans qu'il a tus ou qu'il a ignorés, et que je dois faire connaître. Vers sept heures du soir, après le plus affreux carnage que j'aie jamais vu, le général Labédoyère vint me dire, de la part de l'empereur, que M. le maréchal Grouchy arrivait à notre droite, et attaquait la gauche des Anglais et Prussiens réunis; cet officier général, en parcourant la ligne, répandit cette nouvelle parmi les soldats, dont le courage et le dévouement étaient toujours les mêmes, et qui en donnèrent de nouvelles preuves en ce moment, malgré la fatigue dont ils étaient exténués; cependant, quel fut mon étonnement, je dois dire mon indignation, quand j'appris, quelques instans après, que non-seulement M. le maréchal Grouchy n'était point arrivé à notre appui, comme on venait de l'assurer à toute l'armée, mais que quarante à cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrême droite et la forçaient à se replier ! Soit que l'empereur se fût trompé sur le moment où M. le maréchal Grouchy pouvait le soutenir, soit que la marche de ce maréchal eût été plus retardée qu'on l'avait présumé par les efforts de l'ennemi, le fait est qu'au moment où l'on nous ! annonçait son arrivée, il n'était encore que vers Wavres sur la Dyle : c'était pour nous comme s'il se fût trouvé à cent lieues de notre champ de bataille.

Peu de temps après, je vis arriver quatre régiments de la moyenne garde, conduits par l'empereur en personne, qui

voulait, avec ces troupes, renouveler l'attaque et enfoncer le centre de l'ennemi ; il m'ordonna de marcher à leur tête avec le général Friant : généraux, officiers, soldats, tous montrèrent la plus grande intrépidité ; mais ce corps de troupes était trop faible pour pouvoir résister longtemps aux forces que l'ennemi lui opposait, et il fallut bientôt renoncer à l'espoir que cette attaque avait donné pendant quelques instants. Le général Friant a été frappé d'une balle à côté de moi; moimême, j'ai eu mon cheval tué, et j'ai été renversé sous lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me rendront, j'espère, la justice de dire qu'ils m'ont vu à pied, l'épée à la main, pendant toute la soirée, et que je n'ai quitté cette scène de carnage que l'un des derniers, et au moment où la retraite a été forcée.

Cependant les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement : les Anglais marchèrent à leur tour en avant. 11 nous restait encore quatre carrés de la vieille garde, placés avantageusement pour protéger la retraite; ces braves grenadiers, l'élite de l'armée, forcés de se replier successivement, n'ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu'à ce qu'enfin, accablés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l'armée ne forma plus qu'une colonne confuse; il n'y a cependant jamais eu de déroute ni de cri sauve qui peut ! ainsi qu'on en a osé calomnier l'armée dans le bulletin. Pour moi, constamment à l'arrière-garde, que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions, et ne me sentant plus la force ûe marcher, je dois la vie à un caporal de la garde qui me soutint dans ma marche, et ne m'abandonna point pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant général Lefebvre-Desnouettes; et l'un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donaer le seul cheval qui lui restât. C'est ainsi que j'arrivai à Marchienneau-Pont, à quatre heures du matin, seul, sans officiers, igaorantce qu'était devenu l'empereur, que, quelque temps avant

la fin de la bataille, j'avais entièrement perdu de vue, çt que

je pouvais croire pris Ou tué. Le général Pamphile Lacroix* chef de l'état*major dm deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m'ayant dit que l'empereur était à Gharleroi, je dus supposer que S. M; allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Grouehy, pour couvrir la Sambre, et faci» liter aux troupes les moyens de se rallier vers Àvesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beau mont; mais des * partis de cavalerie nous suivant de très-près, et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Pmlippeville, je re* connus qu'il était de toute impossibilité d'arrêter un seul soldat sdr ce point; et de s'opposer au progrès d'un ennemi victorieux. Je continuai ma marche sur Àvesnes, où je ne , pds obtenir Aucun renseignement sûr ce qu'était devenu l'empereur.

Dâfls cet état de choses, n'ayant de nouvelles ni de S. M., ni du major général, le désordre croissant à chaque instant^ et, à l'exception des débris de quelques régiments de la garde et de la ligne, chacun s'en allant de son côté, je pris la détermination dë me rendre sur le champ a Paris, par Saint- Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible au ministre de la guerre la véritable situation des affaires, afin qu'il pût au moins envoyer au-devant de l'armée quelques troupes nouvelles, et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances- A mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j'appris que l'empereur y avait passé le matin à neuf heures.

Voilà, monsieur le duc, le récit exact de cette funeste campagne.

Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu à cette belle et nombreuse armée : de quelle manière pourrait-on m'accu8er du désastre dont elle vient d'être victime, et dont nos fastes militaires n'offrent point d'exemple? J'ai, dit-on* trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle que peut-être j'ai poussé trop loin, et qui a pu m'égarer; mais cette calomnie n'est et ne peut être appuyée d'aucun fait, d'aucune circonstance, d'aucune présomption. D'où peuvent cependant provenir ces bruits odieux qui se sont

répandus tout h coup avec une effrayante rapidité? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presque autant de découvrir que d'ignorer la vérité, je dirais que tout me popte à croire que j'ai été indignement trompé, et qu'on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu'on s'est bien gardé d'avouer dans les bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je me suis inutilement élevé avec cet accent de la vérité que je viens encore de faire entendre dans la Chambre des Pairs.

J attends de la justice de Votre Excellence, et de son obligeance pour moi, qu'elle voudra bien faire insérer cette lettre dans lfes journaux, et lui donner la plus grande, publicité.

Je renouvelle à Votre Excellence, etc.

Le maréchal prince de la Moskowa,

Signé : Ney.

Bien que cette justification du maréchal pût paraître, au premier abord, d'une pleine ët complète évidence, le gouvernement provisoire ne voulut lui confier aucun commandement dans l'armée qui s'organisait autour de Paris. Le 3 juillet la capitulation de Paris fut signée 1 . Deux articles devaient sembler particulièrement applicables à la situation nouvelle du maréchal. L'article 12 disait : « Seront respectés. ... tous les individus qui se trouvent dans la capitale, où iiâ continueront à jouir de leurs droits et libertés saris pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite ou à leurs opinions politiques. » L'article 15 ajoutait : « S'il survient des difficultés, l'interprétation des articles de la pré-

1. Elle parut au Moniteur du mercredi 5 juillet, signée à Saint-Cloud, par MM. le baron Bignon, le comte Guilleminot, le comte de Bondy, le baron de Muffling et le colonel Hervey, avec l'approbation du prince d'Eckmùhl. klle comprend 18 articles, et elle est intitulée non pas Capitulation, qui est bien cependant le mot propre, mais plus simplement et moins durement Convention.

sente convention sera faite en faveur de l'armée française et de la ville de Paris. » Malgré les promesses d'amnistie que semblait contenir ladite convention, Ney ne se crut pas en sûreté à Paris, et il crut prudent de s'éloigner, et de passer, 1 s'il se pouvait, à l'étranger.

Le jour même où les alliés entraient à Paris, Ney partit avec Tintention de gagner la Suisse, emportant un congé illimité que lui avait fait délivrer Davoust, et deux passe-ports | signés de Fouché. Il arriva à Lyon sous un nom supposé, Michel Neubourg, le 9 juillet, et se prépara à passer la frontière. Mais l'armée autrichienne, qui se trouvait cantonnée dans les environs, lui fit craindre des dangers; il revint sur ses pas et s'alla réfugier à la station thermale de Saint- Alban, caché sous le nom de Théodore Reiset, se disant major du 3 e régiment de hussards.

Cependant Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet, au milieu des mêmes acclamations qui avaient, cent jours auparavant, accueilli le retour de Napoléon. Mais il s'était fait précéder par une proclamation, datée de Cambrai 1 , dans laquelle, au milieu de protestations d'amour et de pardon, il disait : « Je ne veux exclure de ma présence que ces hommes dont la renommée est un sujet de douleur pour la France et d'eflroi pour l'Europe.... Je dois excepter du pardon les instigateurs et les auteurs de cette trame horrible ; ils seront désignés à la vengeance des lois par les deux Chambres que je me propose d'assembler incessamment. »

En effet, quelques jours après, le Moniteur contenait deux ordonnances royales 8 relatives aux personnes plus particulièrement compromises à l'occasion du retour de Napoléon.

La première excluait de la Chambre des pairs, vingt-huit

1. Elle est datée de Cambrai « le 28 e jour du mois de juin de Tan de grâce 1815 et de notre règne le 21* » et contre-signée Talleyrand. Elle a paru au Moniteur du 7 juillet où elle est suivie d'une autre proclamation contre-signée par le duc deFelire, ministre de la guerre.

2. Ces deux ordonnances, datées du 24 juillet, étaient contre-signées, la première par Talleyrand, la seconde par Fouché, duc d'Otrante. Elles ont paru au Moniteur du mercredi 26 juillet,

des membres qui, appartenant à cette chambre avant le 20 mars, avaient accepté de siéger dans la Chambre des pairs de Napoléon. Ney figurait le quinzième sur cette liste.

La seconde décrétait, par deux listes, la mise en accusation de dix- huit officiers généraux ayant pris part à la conspiration impériale et ordonnait à trente -huit autres personnages, militaires ou civils, de quitter sur-le-champ Paris et d'aller attendre en province, sous la surveillance de l'autorité, que les Chambres eussent statué sur leur sort. Ney figurait en tête de la première liste, Soult en tête de la seconde.

Aussitôt la maréchale expédie à son mari un exprès pour lui annoncer ia terrible nouvelle. Saint-Alban était alors assez fréquenté et le maréchal pouvait être facilement reconnu. Elle lui conseillait de se retirer en toute hâte, et aussi secrètement que possible, chez lune de ses parentes, Mme de Bessonis, dont le château, situé dans le département du Lot, sur la lisière même du Cantal, offrait de meilleures conditions de sûreté et de tranquillité.

Ney prit sur-le-champ cette direction, dit M. Achille de Vaulabelle, qui de tous les historiens de cette époque que nous avons consultés, a le mieux et le plus complètement exposé ce triste récit, et le 29 juillet il arriva à Bessonis sous le nom de d'Escaffre, appartenant à une ancienne famille d'Auvergne. Confiné dans une chambre haute d'où il ne descendait même pas pour prendre ses repas, il dut se croire à l'abri de toute recherche. Une inconcevable imprudence le livra. L'Empereur, lors du mariage du maréchal, en juillet 1802, lui avait fait présent d'un sabre turc de la plus grande richesse. Ce sabre, curieusement examiné sans doute par ses hôtes, était resté déposé sur un des sièges du salon. Un habitant d'Aurillac, en visite au château, vit l'arme et l'admira; de retour à sa ville, il raconta ce qu'il avait vu; à la description de l'arme, une des personnes présentes dit : — « Je crois connaître le sabre dont vous parlez; il n'existe en Europe que deux personnes qui peuvent le posséder : le maréchal Ney ou Murât. » La conversation rapportée au

préfet du département, M. Locard, ëkcita le zèle de ce font- 1 tionnaire. Bien que Bessonis, situé dans un autre département que le rien, ne fût pas sous sa juridiction administrative, il y dirigea immédiatement un capitaine et un lieutenant de gendarmerie avec quatorze gendarmes. Le maréchal avait lu la veille, dans uue feuille royaliste, qu'au moment dé quitter le roi, quatre taois auparavant, pour marcher contre Napoléon, il avait sollicité et obtenu un don de 500 000 francs, largesse, ajoutait le journal, qui augmentait l'odieux de la défection. Cette calomnie rendait le maréchal presque fou de douleur. Il était dans cette situation d'esprit lorsque, le 5 août au matin, on lui annonça la présence des gendarmes aux portes du château. Il pouvait fuir; on le lui proposa : il s'y refusa avec obstination. Bien plus, ouvrant la fenêtre de sa chambre et apercevant les gendarmes dans la cour, il cria à celui d'entre eux qui semblait le chef : — « Que voulezvous? — Nous cherchons le maréchal Ney, répondit le gendarme, sans même regarder qui l'interpellait. — Que lui voulez-vous? — L'arrêter — Eh bienl montez, je vais vôus le faire voir. » Les gendarmes montèrent ; le maréchal ouvrit sa porte : — « Je suis Michel Ney, » leur dit-il.

La nombreuse escorte du prince de la Moskôwa le conduisit à Aurillac, pendant que, de l'autre côté des montagnes qui séparent le Cantal du Languedoc, le Rhône roulait dans ses eaux et emportait vers la mer les restes d'un de ses frères d'armes, du maréchal Brune, assassiné trois jours auparavant à Avignon; le corps à ce moment était encore le jouet du fleuve.

Ney resta dix jours sous la garde du préfet Locard; le 10 août, sur des ordres venus de Paris, le maréchal prit la route dè la capitale, conduit par deux officiers de gendarmerie, auxquels le préfet du Cantal recommanda les précautions de surveillance les plus sévères. L'un de ces officiers, qui avait servi sous le maréchal, répugnant à ces mesures de rigueur, dit à Ney qu'il aurait dans son camarade et lui, non des gardiens, mais de simples compagnons de route, s'il promettait de ne point chercher à s'échapper. Le maréchal

donna sa parole : engagement regrettable, car une partie de Tannée de la Loire se trouvait sur son chemin, entre autres le corps des dragons d'Exelmans, cantonné à Riom, ville que Ney devait traverser. La nouvelle de son arrestation s'était promptement répandue parmi toutes ces troupes. Exelmans attendit le prisonnier au passage et lui fit proposer de l'enlever. — « Non, répondit Ney, ma parole est engagée. » A quelques lieues de Paris, il rencontra la maréchale qui l'attendàit à une des maisons de poste de la route ; on les laissa seuls. Quand le maréchal fit ensuite appeler un des officiers de gendarmerie et lui dit qu'il était prêt, des larmes coulaient lentement de ses yeux; l'officier ne put réprimer un mouvement de surprise : « Vous êtes étonné de me voir pleurer, lui dit le maréchal; mais ce n'est pas sur moi que je pleure, c'est sur ma femme, sur mes quatre fils.... » Le maréchal entra dans Paris et fut déposé à la prison de la préfecture de police, à la même heure, au même moment où Labédoyère sortait de la prison de l'Abbaye et tombait à la plaine de Grenelle; les journaux du lendemain, en apprenant au public l'arrivée de l'un, annonçaient l'exécution de l'autre 1 .

1. Ach. de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, tome IV, 3« édition, pages 79 et suiv.

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