MARIÉE A L1LLUSTRE ET INFORTUNÉ MARÉCHAL NEY
« Eglê* seconde fille d'Adélaïde Gcuet et de M. Auguié, après la tragique fin de sa mère, passa quelques années avec moi, à Saint-Germain. Spirituelle, gracieuse, née pour posséder des talents d agréments, son enfance et sa jeunesse ont été aisées à diriger. Son caractère la faisait chérir de toutes nies élèves, et elle devint, ainsi que sa sœur Adèle, amie particulière d'Hortense de Beauharnais, qui était alors bien éloignée de penser aux trompeuses grandeurs et aux funestes honneurs d'un trône. Hortense contribua beaucoup au mariage d'Eglé avec le général Ney.
» Après avoir hésité quelque temps, dans la crainte d'unir son sort à celui d'un guerrier dont les jours seraient sans cesse exposés, Eglé finit par consentir à ce mariage. La haute bravoure, le caractère franc et ouvert du général, lui avaient inspiré une grande estime pour lui ; cependant elle ne s'était pas encore prononcée, lorsqu'un jour, un étranger qui dînait chez M. Auguié, parlant des hauts faits d'armes du
général, citait une bataille dans laquelle il avait eu sept chevaux tués sous lui. Kglé l'interrompit avec vivacité, en disant : Onze, Monsieur f
m Son père lui demanda en riant si celte exclamation était un consentement. La jeune fille rougit, ne répondit rien ; mais le soir même, une réponse positive était portée par M. Auguié à Madame Bonaparte, qui s'était chargée de la demande du général Ncy.
» M. Àuguié possédait aux environs de Versailles un antique et vaste château, nommé Grignon.
Ce fut là qu'eut lieu la présentation du général. Il avait peu de fortune, et ne possédait qu'une petite terre 1 et le revenu de son grade. Le jour de la signature de son contrat de mariage, ce brave militaire, en offrant une modeste corbeille à sa jeune prétendue, lui dit :
m — Je vous prie, mademoiselle, d'accepter quelques parures bien simples. Vous ne trouverez ni perles ni diamants dans cette corbeille ; mais je suis convaincu qu'elle vous plaira, lorsque je vous aurai dit, qu'après avoir commandé pendant longtemps les troupes légères, qui ont parcouru toute l'Allemagne, j'aurais pu avoir de brillantes choses à vous otfrir, si j'avais eu l'idée que mon épée dût me faire conquérir autre chose que de la gloire.
» Il rendait justice à la jeune Églé.
» La noce eut lieu au château de Grignon ; peu de
h La Malgrange, près de Nancy.
personnes furent invitées. Hortense, alors Madame Louis Bonaparte, fut de ce nombre. Les deux témoins d'Églé étaient deux amis de son père. Hélas ! l'un des deux, sénateur sous l'Empire, pair de France sous les Bourbons, a voté en 1815, la mort du brave
maréchal
» Peu de temps après son mariage, le général Ney fut envoyé ambassadeur en Suisse, sa femme l'y suivit ; son élévation fut aussi rapide que celle du Premier Consul.
» Lorsque Napoléon mit sur sa tète la couronne impériale, le général fut fait maréchal de France, et sa femme dame du Palais de l'Impératrice. Le maréchal, par suite de ses nombreux et glorieux services, fut fait duc d'Elchingen, et plus tard, prince de la Moskowa. D'immenses revenus dépendaient des majorais affectés à ces titres honorifiques, mais jamais h? maréchal n'en eut la jouissance, et lorsque après la funeste campagne de Russie, qui lui coûta six cent mille francs, il voulut mettre ordre à ses affaires, il vit qu'il ne lui restait que la terre des Coudreaux, sur laquelle il avait fait établir le majorât de duc d'Elchingen. Ce bien est le seul qui reste à ses enfants. Ils doivent le chérir; leur père ne se plaisait que dans cette retraite, et sa mémoire y est encore adorée. Un trait le confirme de la manière la moins équivoque.
» Au départ des troupes prussiennes qui, en 1815, s'étaient emparées du château du maréchal, les soldats démeublèrent en totalité et chargèrent leurs four-
gons de ce butin, lorsqu'ils reçurent l'ordre de leurs chefs de ne rien emporter.
» Alors, ils mirent en vente sur la place de Chàteaudun, ville voisine, tout cet immense mobilier, qu'ils offraient à vil prix. Personne dans toutes les classes de la population de cette ville, ne voulut acheter la moindre chose. Un seul chaudron fut vendu, et les habitants du lieu lirent constater par un acte, que cet acquéreur habitait à plus de six lieues de la terre du maréchal...
» Les Prussiens partis, tout fut soigneusement reporté aux Coudreaux. Ce trait honore également les habitants de cette province, et la mémoire du maréchal Ney.
» Une situation des plus funestes et trop au-dessus des calculs politiques du brave maréchal Ney, a creusé sous ses pas un abîme dans lequel il est tombé ; mais sa gloire n'a pu s'y engloutir. Ney partit de Paris, avec le ferme projet de repousser Napoléon loin du sol de la France, parce qu'il croyait que son retour allait y allumer la guerre civile, dont le seul nom faisait frémir ce héros. Son élan, ses expressions, en recevant les ordres «le Louis XVIII n'ont pas été tels qu'on a coutume de les rapporter. Ney a changé d'opinion, quand il a vu des peuplades entières accourir sur les pas de Napoléon, quand il a su que le frère du Roi accompagné du maréchal Macdonald avait quitté Lyon en toute hâte, l'armée ne voulant plus obéir au Prince. Son changement de conduite a été confirmé quand les paysans insurgés lui enlevèrent
des pièces de canon, qui étaient la seule artillerie de son corps d'armée; enfin, quand il sut que déjà vingt mille soldats étaient réunis aux Aigles impériales sous les ordres de Napoléon et qu'il l'avait dépassé de quarante lieues sur la route de Paris. Alors cette même horreur de la guerre civile, ce même amour pour le sol de la Patrie, cette opinion qu'il fallait le défendre en se réunissant à celui qui en redevenait le chef par le vœu public le déridèrent à suivre Napoléon.
» Il le rejoignit à l'hôtel de la Préfecture chez M. Gamot son beau-frère. Là il remit à l'Empereur une déclaration dont les premiers mots portaient : « Je suis votre prisonnier plutôt que votre partisan si vous continuez à gouverner tvranniquement. » etc. M. Gamot entendit lire par le Maréchal cette singulière protestation avant qu'il la remît à l'Empereur, malheureusement il n'en fit ni minute ni copie. Cette pièce eut figuré noblement dans le procès du brave des braves. Napoléon en fit lecture avec ce calme que le pouvoir suprême enseigne si bien, il déchira le papier en petits morceaux, et dit seulement : « Ce brave Ney est fou. »
» Une sincérité impolitiquement combinée a dirigé toutes les actions de ce brave, si généralement et si justement regretté î Sa conduite l'avait privé de toute faveur auprès de l'Empereur, et l'a fait succomber sous les Bourbons. Une àme, dont les premiers élans avaient été pour les vertus républicaines et pour l'amour de la France, ne put se plier aux
mesures de la politique des vieux gouvernements et au renversement de cette gloire nationale, à laquelle il avait concouru si vaillamment.
«Ces quelques lignes ont cela d'intéressant qu'elles sont 1»' fidèle récit de l'entretien que j eus avec le maréchal, dans la prison de la Conciergerie. 11 comptait beaucoup sur la valeur du traité de Paris, qui portait Oubli et Pardon des délits militaires et civils ; il se trompait.
» Après la fin tragique et généralement déplorée? du maréchal, sa malheureuse femme ne pouvait supporter la vie de Paris, ni même celle de sa terre des Coudreaux. Elle sentait l'impossibilité de mettre ses fils dans un collège où ils eussent été exposés à chaque instant aux rixes les plus violentes, par suite des divisions d'opinion répandues même parmi les
enfants.
» Elle prit donc le parti de se retirer en Italie. Elle mit ses trois fils aînés dans un lycée à Lucques ; ils s'y distinguent déjà par leur intelligence et par leun bonne conduite. Le quatrième, encore enfant, est resté près de sa mère. Nous attendons avec impatience le moment où il lui sera possible de venir reposer sans crainte, près de sa famille. »
LF, MARÉCHAL NE Y
ADÈLE AUdUlÉ