DU ROI DE HOLLANDE
« Je vais vous parler d'un être charmant dont les rares vertus ont fait ma gloire et mon bonheur, dont la fin déplorable eût suffit seule pour le malheur de toute une famille, si la nôtre n'eût été de celles qui a le plus éprouvé les rigueurs du sort.
» Adèle, ma nièce et ma filleule, fut remise entre mes bras par sa malheureuse mère, au moment où elle s'enfuyait de Coubertin pour se soustraire aux gens d'armes qui venaient l'arrêter. Ma sœur me dit : « Si tu échappes à la mort qui nous menace toutes deux, celle-ci sera ta fille. »
» Adèle avait huit ans, elle ne me quitta plus. Aidée par le plus heureux caractère, par un esprit juste, par une docilité parfaite, je fis de cette chère enfant l'élève La plus distinguée de ma maison de Saint- Germain. Jolie, simple, naturelle, elle réunissait à beaucoup de talents, une charmante modestie.
» La douceur de son organe, et la manière remarquable dont elle disait les vers, me donnèrent l'idée de faire jouer par mes jeunes élèves la tragédie
d'Esther, composée par Racine pour la maison religieuse de Saint-Cyr, fondée par Louis XIV. Depuis cette époque, ce sublime ouvrage transporté sur les théâtres publics n'avait plus produit le même effet qu'à Saint-Cyr; — composé pour d'innocentes jeunes filles, l'harmonie de ces vers pieux devenait mille fois préférable, prononcés par de vertueux organes.
)> Esther, jouée par mes élèves, eut un immense succès, le Premier Consul, plusieurs princes étrangers, des cardinaux même, sollicitèrent la faveur d'être admis à ces représentations, qui n'eurent lieu que deux années de suite à l'époque du Carnaval.
i> Je voulais amuser mes jeunes élèves et perfectionner en même temps leur prononciation en leur faisant réciter h? chef-d'œuvre de Racine ; mais je ne voulais pas leur donner une célébrité qui ne convient jamais aux femmes ; leurs succès étaient trop grands, je les arrêtai. Les mêmes motifs avaient forcé madame de Maintenon à suspendre les représentations à Saint- Cyr.
» Adèle avait rempli le rôle d'Esther, qui semblait fait pour cette àme angélique. avec une telle grâce qu'elle produisit la plus grande sensation.
» Liée par l'amitié la plus tendre h cette chère Hortense de Beauharnais qui avait été sa compagne, elle devint une de ses dames du palais avant même d'être mariée. Hortense, dont l'étonnante destinée a eu tant de part à celle de mes nièces, était née avec les goûts les plus modestes, charmante sans être fort jolie, parfaitement organisée pour les beaux-arts; éprouvée
bien jeune par les terribles crises de la Révolution, elle ambitionnait une vie paisible, et disait souvent lors de la subite élévation du général qui venait d'épouser sa mère : « Hélas ! cet homme me fait peur, il me semble une comète (fui nous entraîne. Où nous menera-t-il ?... » Pauvre jeune fille, elle devait être conduite au plus haut point où l'on pont atteindre, et en tombant éprouver tout ce que la calomnie a «le plus déchirant.
» Mais je reviens à mon Adèle. Placée si jeune au milieu du tourbillon «lu monde, elle sut se faire respecter et aimer de tous ; les plus brillants partis ne tardèrent pas à se présenter, elle donna la préférence au général de Broc, brave officier d'une ancienne famille, et qui avait servi avec distinction. La place de grand maréchal du Palais du roi de Hollande le fixait à cette cour, et donnait à sa femme l'espérance de ne jamais se séparer de celle dont elle était toujours la plus fidèle amie. La reine était encore Hortense pour Adèle. Elles avaient conservé entre elles ce langage intime qui semblait celui de deux sceurs. En 1809, le général de Broc, qui avait quitté la Hollande pour suivre nos armées, reçut une blessure mortelle. Il fut transporté à Milan et y mourut peu de jours après.
w Sa veuve vécut plus d'une année dans la retraite la plus absolue, ne trouvant de consolation que dans son immense charité et dans une grande piété. Elle fut cependant obligée de reprendre les fonctions de dame du Palais ; mais ses jours furent partagés, elle
en consacrait la plus grande partie aux soins qu'elle allait prodiguer aux familles des pauvres. Vêtue de la robe la plus simple, elle accompagnait les sœurs de charité et, depuis sa mort, nous avons appris que, souvent, elle prescrivait à de vieilles femmes de l'attendre afin qu'elle pût les panser et les laver elle-même. Rentrée dans son appartement (elle demeurait, depuis la mort de son mari, dans le palais de la reine) elle redevenait la femme du monde que chacun admirait pour sa grâce, son amabilité et sa modestie.
» L'hommage que mon cœur se plaît à rendre à la plus intéressante jeune femme que j'aie connue est d'accord avec les sentiments qu'elle inspirait et dont le souvenir est loin d'être effacé.
» M. le chevalier de Boufflers. un de nos aimables poètes, fit sur elle le quatrain suivant :
D'esprit et fie grâces pétrie Elle sait briller tour à tour.
Comme un diamant à la cour Comme une fleur dans la prairie.
» Cet ange de perfection devait nous être enlevé, et disparaître de ce monde, indigne peut-être de tant de vertus.
» Adèle avait accompagné la reine Hortense aux eaux d'Aix-en-Savoie. Dans une de leurs promenades, elle eut à passer sur une planche fort courte, placée audessus d'un torrent impétueux ; un peu de mousse fit glisser son pied, elle s'abîma au milieu du tour-
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billon que formait les eaux en cet endroit. Elle fut retirée sans vie <le ce gouffre affreux !...
» Elle fut transportée à Saint-Leu, dans la vallée de Montmorency, où sa fidèle et inconsolable amie lui lit ériger un monument que ses vertus doivent à jamais faire respecter. A l'endroit où cet ange disparut de la terre, la reine Hortense a fait construire un pont en pierres, où se lit une louchante inscription, ♦die y a aussi fait une fondation pour les pauvres malades, dont Adèle prenait soin toutes les fois qu'elle accompagnait la reine à ces funestes eaux.
» Vous jugez, mes cliers enfants, quelle fut la douleur des sœurs de cette charmante Adèle, celle de son vieux père, de toute sa famille et la mienne surtout ! Votre attendrissement se mêlera à nos éternels regrets et l'exemple d'une si digne parente se gravera dans vos cœurs. »
Madame Campai» ayant fait un récit très bref de cette horrible catastrophe qui impressionna vivement la reine Hortense, et qui lui causa un chagrin si profond, nous empruntons aux Souvenirs de mademoiselle Cochelet ', lectrice de la reine, quelques détails
1. Mademoiselle Cochelet avait été l'amie de pension de la reine Hortense. — Elle épousa M. Parquin, connu par son dévouement au prince Louis.
intéressants et complémentaires sur cet aiïreux accident et quelques lettres échangées à ce triste sujet :
« Le 10 juin, après le déjeuner, madame de Broc entretint la reine devant moi, d'une petite terre qu'elle lisait à vendre dans les journaux. Elle voulait l'acheter; la reine lui avait conseillé de placer ainsi une somme qu'elle possédait, et la reine exigeait que son amie acceptât d'elle le surplus nécessaire au paiement.
» — Cela me fera grand plaisir, disait la reine, voici bientôt la paix, je vais être riche et je veux concourir à ce que tu aies une jolie terre, que tu puisses arranger avec plaisir, et j'irai te voir chez toi.
» Madame de Broc refusait, la reine insistait. Pendant ces pourparlers, M. d'Arjuzon 1 vint prévenir que la calèche attendait.
m — Où irons-nous? dit la reine, vous savez que je n'ai jamais de volonté sur ces choses-là.
» Et, en effet, je n'ai jamais vu quelqu'un plus disposé à ne faire que ce qui plaisait aux autres et avoir moins de volonté pour les petites choses, que la reine. Elle nous dit donc dans cette occasion, comme elle nous disait tous les jours :
» — Décidez quelle est la promenade qui vous fera plaisir.
» — Ah ! dit madame de Broc, M. d'Arjuzon ne connaît pas la jolie cascade de Grésy, dont nous
1. Chevalier d'honneur de la reine Hortense, ancien grand chambellan du roi et de la reine de Hollande.
avons dessiné la vue, il y a deux ans; allons la lui montrer.
» Cette proposition est approuvée, et nous voilà tous en calèche, nous dirigeant vers cette cascade qui est à deux lieues d'Aix. Nous laissâmes la voiture sur la grande route et nous nous approchâmes à pied du moulin qui s'alimente des eaux de la cascade. Pour la bien voir, il fallait passer sur une planche que le meunier posa à l'instant, sur un petit bras d'eau, qui allait d'une vitesse effrayante.
» La reine passe lestement sur la planche, à peine si elle la touche, et elle est déjà de l'autre coté. Madame de Broc la suit, le pied lui manque... Elle est entraînée dans le gouffre et disparaît à mes yeux. J'allais passer! Je m'arrête, je jette un cri affreux. M. d'Arjuzon, qui nous suivait à quelques pas. accourt, il était trop tard pour empêcher ce funeste accident.
» La reine était toute seule de l'autre coté de l'eau, sur un rocher glissant, la planche avait été aussi emportée ; elle ne pense qu'à son amie, elle ne perd pas la tête, elle arrache son schall de dessus ses «-paules, le jette dans le gouffre, et en retenant un bout, se tient sur le bord et appelle à grands cris celle qui ne répond pas, et qu'on ne devait plus revoir; car cette eau, qui coule toujours à grands flots dans l'endroit où elle a disparu, est un obstacle épouvantable... La reine, alors au désespoir, repasse en s élançant, au risque d'être entraînée aussi, ce
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parts à nos cris, mais tous nos elforts furent vains. Je voulais faire emmener la reine, craignant tout pour elle, de l'état où je la voyais.
» — Non, me dit-elle, je ne quitte pas d'ici que l'on n'ait retrouvé son corps, j'y suis décidée.
» Et elle restait assise sur un tronc d'arbre, anéantie, sa tète dans ses mains, n'ayant plus ni force ni espoir, en me criant de temps en temps :
» — Louise, en grâce, qu'on la sauve ! Promettez tout ce qu'on voudra et qu'on la retrouve !
w Enfin les paysans détournent les eaux ; après mille efforts inouïs, on parvient à retirer ce corps, qui fut déposé dans mes bras... Tous mes soins furent inutiles, et j'aidai M. d'Arjuzon à porter dans la voiture de la reine cette intéressante victime. J'eus le courage de la reconduire ainsi moi-même jusqu'à la ville, où je la remis aux soins des Sœurs de la Charité et des chirurgiens.
» Toutes les personnes de la maison de la reine étaient accourues à l'endroit où ce fatal événement venait d'avoir lieu ; on avait même fait courir le bruit que c'était elle qui avait péri, et tous arrivaient au désespoir. Hélas ! elle était plus malheureuse sans doute que si cela eût été vrai ! Tous ses gens l'entouraient pendant qu'on plaçait le corps dans la voiture, et elle ne se décida à se laisser emmener dans une chaise à porteur, que lorsqu'on lui eut dit que le corps de son amie était en avant dans sa voiture. Elle espérait peu, car le temps avait été si long pour retirer son corps; mais elle ne m'en faisait pas moins
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répéter tous les moyens employés pour rappeler à la vie cette chère Adèle, et, comme je ne la quittai pas de la nuit, elle m'envoyait à chaque instant savoir s'il y avait quelque espoir.
» Déjà l'on avait fait partir le corps de madame de Broc, pour être transporté à Saint-Leu et y être déposé dans une chapelle près de l'église.
» La reine avait voulu voir les Sœurs de la Charité qui avaient veillé et prié près du corps de son amie. Parmi ces Sœurs, il y en avait une, la supérieure, qui s'appelait sœur Saint-Jean, et qui était réellement un ange. La reine la voyait souvent et s'y attachait ; elle apprenait d'elle à connaître leurs besoins, le bien qui était à faire, ce qui leur serait utile pour leurs pauvres, et elle me disait avec enthousiasme :
» — Voilà la véritable vertu sur la terre ! et nous, orgueilleuses que nous sommes, si nous résistons à un mauvais sentiment, nous devenons toutes hères de nous-mêmes ; cependant nous ne sommes rien auprès de celte angélique abnégation de soi.
» La reine donna l'ordre que h? peu d'argent qui restait dans le secrétaire de madame de Broc fût employé à faire habiller un<' douzaine de jeunes filles pauvres qui devaient faire leur première communion, et elle recommanda qu'on eût bien à leur faire savoir qu'elles devaient prier pour leur bienfaitrice qui était celle qui n'existait plus.
» Quant à la reine, elle fonda un hôpital pour la ville d'Aix, et y attacha les Sœurs de la Charité qui, jusque-là, n'avaient qu'un état précaire.
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» L'impératrice Joséphine, à la nouvelle qui devait affliger si cruellement sa fille, lui envoya son chambellan, M. de ïurpin, pour qu'il lui rapportât des nouvelles précises.
»M.Finot, préfet à Chambéry, cousin de la duchesse de Bassano, se conduisit comme un homme d'esprit et de cœur. Ces tristes circonstances donnèrent lieu à ce que je reçus quantité de lettres de personnes marquantes. J'en transcris ici quelques-unes qui peindront mieux que je ne pourrais le faire, la vive part que chacun prenait à ce funeste événement.
Madame de Lavalette l, à Mademoiselle Cochelef,
à A ix-en-Sa voie.
Paris, ce lundi.
« Ah, mon Dieu ! quelle nouvelle affreuse, Mademoiselle ! Je serais tentée de croire que c'est un mauvais rêve qu'on me raconte... Est-il possible!... affreuse destinée ! Si jeune, si heureuse, si belle ! Que va devenir la reine ? Je tremble qu'elle ne résiste pas à ce malheur. Ramenez-la-nous, ne la laissez pas sur cet affreux théâtre, et donnez-moi des nouvelles tous les jours. Mon Dieu ! qu'elle est à plaindre ! c'est par trop violent ! Je ne sais que faire et par où commencer. Je ne sais si la princesse est ici : son pauvre père malade est peut-être à la poste, à deux pas de moi. Je ne me déterminerai jamais à lui porter cet affreux coup. Le vieillard en mourra.