LES INTERROGATOIRES
Revenons au maréchal. Nous l'avons laissé reroué au secret, le 19 août au matin; voilà qui est positif, certain, mais il n'y était pas dans les conditions où nous le représente M. de Vaulabelle : «Son cachot, situé au fond d'un corridor obscur, était long, étroit, et se terminait par une espèce de fenêtre masquée à l'extérieur par un abat-jour dont l'ouverture, à sa partie supérieure, ne laissait pas assez de lumière pour lui permettre de lire. Des noms propres et des exclamations de désespoir charbonnés sur les murs, étaient le seul ornement de ce triste séjour; un mauvais bois de lit, une vieille table, une chaise et deux baquets infects en formaient tout L'ameublement. Il y resta un mois. »
Cette description n'est pas exacte. D'abord, depuis 1*776, il n'existait plus à la Conciergerie de cachots à
LE MARÉCHAL XEY
proprement parler, c'est-à-dire de pièces au-dessous du sol destinées à recevoir des prisonniers ; pour être sûr qu'on ne s'en servirait plus, Louis XVI les avait tous fait combler et murer. Louis XVI, auquel tout souriait alors, ne se doutait guère qu'il assainissait et rendait moins affreux à l'avance le dernier séjour de sa jeune et belle femme. L'histoire ne dira jamais assez tout ce qu'il lit, tout ce qu'il voulait faire pour améliorer nos hôpitaux et nos prisons.
La chambre, l'unique chambre du maréchal Ney à la Conciergerie, existe encore aujourd'hui telle qu'elle était en 1815; on a soin de la montrer aux étrangers de distinction qui viennent de toutes les parties du monde visiter le cachot de Marie-Antoinette, curiosité qui ne prend que bien rarement aux Français. Lors donc qu'au rez-de-chaussée on a visité ce cachot et la chapelle à laquelle il lient lieu de sacristie, — chapelle qu'a immortalisée le fabuleux banquet des Girondins, — si l'on revient sur ses pas, comme si Ton voulait ressortir par l'ancien greffe, on voit une petite grille, on gravit un escalier étroit, tellement noir qu'il est éclairé par une lampe à l'huile, et Ton se trouve au premier, dans le corridor de l'infirmerie. Au bout de ce corridor, à gauche, est une cellule de taille ordinaire, située perpendiculairement au-dessus de la seconde section du cachot de Marie-Antoinette. C'est là que pendant les travaux de reconstruction de la Conciergerie l'on a enfermé les condamnés à mort, avant leur transfert au dépôt de la Roquette.
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Là ont passé Pianori, Verger, Orsini, Lapommerais. Tout à côté se trouve la chambre du maréchal Ney. C'est une pièce très haute cintrée, avec cul-de-lampe en pierre nue au milieu. Sa superficie est de quatre mètres carrés au moins. On ne peut accéder à la fenêtre qu'en montant sur une table ; cette fenêtre grillée, il est vrai, de barreaux épais à mailles rapprochées, est tellement grande qu'il fait parfaitement clair dans toutes les parties de la chambre.
Par une circonstance bizarre, cette chambre était juste au-dessous du cabinet de M. le procureur général; en sorte qu'une voûte de pierre séparait seule l'accusateur et l'accusé, qui ne correspondaient cependant que par l'intermédiaire des huissiers. Si le maréchal n'avait pu lire dans sa chambre, comment M. Decazes aurait-il pu y écrire non pas les trois interrogatoires, comme le dit M. de Yaulabelle, mais les deux qu'il lui fit subir sous les dates du 20 et du 22 août?
Ces deux interrogatoires, je vais les citer in extenso, parce que le maréchal, étant au secret, c'est sa propre pensée et non celle des avocats qu'il y exprime; parce qu'il y montre autant de loyauté et de franchise que son interlocuteur y laisse percer de ruse et de dangereuse habileté.
Le préfet interrogeant, comme le ferait un commissaire de police, sans l'assistance d'un greffier, il est présumable que ces deux pièces sont entièrement de la main de M. Decazes.
Ls Ma» àt D A L NE Y à la Conciergerie.
PREMIER INTERROGATOIRE (20 (lOÏtt ÎSIT))
Par (lovant nous, Elio de Gazes, préfet de poliee, a été amené le ci-après nommé, auquel nous avons adressé les questions suivantes :
D. — Quels sont vos noms, votre âge, votre profession, votre lieu de naissance, votre domicile?
R. — Michel Ney, né le 10 janvier 1769, à Sarrelouis, département de la Moselle, maréchal et pair de France, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, domicilié à Paris, 74, rue de Bourbon.
L). — N'avez-vous pas, dans les premiers jours de mars dernier, et après la nouvelle de la descente de Bonaparte sur les cotes de Franco, offert vos services au roi?
R. — Je n'ai pas pu offrir mes services à Sa Majesté, me trouvant alors dans mon gouvernement. Je n'ai su la nouvelle du débarquement de Bonaparte que par les dépèches du ministre de la guerre. Je suis parti de Paris le 8 mars, d'après les ordres du ministre qui m'invitait à me rendre dans mon gouvernement, où je devais trouver «les instructions. Au reste, je vous fais observer que je ne suis pas obligé de vous répondre. Je ne «lois pas être jugé par une commission militaire, mais par la Chambre des pairs. Je vois bien que vous avez un costume qui est celui «les autorités royales, mais rien ne me prouve que vous soyez préfet de police; je suis prêt a ré-
LE MARKCHAL NKY
pondre à toutes les questions, à réfuter toutes les calomnies et à dire des choses qui étonneront bien des gens. Je veux d'abord savoir pourquoi je suis ici, parce qu'on m'a mis sur une liste où l'on m'appelle Ney? Si j'avais connu l'ordonnance du roi je me serais rendu de suite à Paris. J'ai été arrêté arbitrairement et contre les formes établies par les lois.
D. — Je vous fais observer que vous ne pouvez méconnaître ma qualité. Vous êtes détenu ici en vertu d'un mandat décerné par moi; je suis introduit dans votre chambre par la concierge de cette maison; vous savez personnellement quelles sont les fonctions auxquelles j'ai été appelé, vous ne pouvez donc vous refuser à vous expliquer?
R. — Je ne refuse point de répondre à vos questions, j'avais cru seulement que je devais être assisté de mon défenseur.
[). — Navez-vous pas sollicité de la confiance du roi le commandement d'un corps d'armée pour marcher contre Bonaparte?
R. — Non; je n'ai fait aucune demande à Sa Majesté. Je n'ai fait que suivre les ordres qui m'ont été transmis par M. le ministre de la guerre. D'ailleurs, je n'étais pas à Paris, j'étais aux Coudreaux; je n'ai su le débarquement de Bonaparte qu'en arrivant à Paris.
D. — A quelle époque ètes-vous arrivé à Paris? R. — J'y suis arrivé le 9, étant parti le 8 des Coudreaux, au reçu d'une dépèche du ministre de la
guerre. A mon arrivée, je suis allé voir le ministre de la guerre. La dépêche portait l'ordre de me rendre à Besançon, chef-lieu de mon gouvernement. Je m'y serais rendu, mais je n'avais pas d'uniformes, les ayant laissés à Paris, et je suis venu les y chercher. J'ai témoigné au ministre le désir de voir le roi. Le ministre m'en a détourné, en me disant que Sa Majesté était souffrante.
D. — N'avcz-vous pas pris congé de Sa Majesté avant de partir?
R. — J'ai pris congé du roi avant de partir. J'ai même vu M. le duc de Berry auparavant. Je crois que c'est le 9 ou le 10 mars. Je suis arrivé à Besançon le 11. Au reste, les dates pourront être établies plus tard avec exactitude. J'ai vu M. le duc de Berry à six heures du matin et je me suis rendu ensuite chez le roi.
D. — N'avez-vous pas reçu des instructions de Sa Majesté et ne lui avez-vous pas donné les plus fortes assurances de votre fidélité ?
R. — Je crois que je n'ai rien dit. Je dis à Sa Majesté : « Le ministre de la guerre m'a donné l'ordre de me rendre dans mon gouvernement; je viens demander les dernières instructions de Votre Majesté. » Le roi me répondit que Bonaparte était débarqué et me recommanda de prendre les mesures nécessaires pour m'opposer à ses progrès. Je crois que je lui répondis que cette démarche de la part de Bonaparte me paraissait insensée et qu'il mériterait, s'il était pris, d'être conduit à Paris dans une cage de fer. On
iifi LE MARÉCHAL NEY
a prétendu que j'avais dit que je l'y conduirais moimême, si je le prenais, dans une cage de fer. Je ne me rappelle pas bien ce que j'ai dit. mais je crois avoir répondu ce que je viens de vous dire plus haut. Je sais que j'ai prononcé les mots de cage de fer. Il y avait en ce moment plusieurs personnes auprès du roi, entre autres, autant que je puis me le rappeler. MM. le prince de Poix, le duc de Gramont, le prince de Neufehâtel et quatre ou cinq autres. J'ai aussi dit que Bonaparte me paraissait bien coupable d'avoir rompu son ban. Je lui ai dit. au reste, tout cela à lui-même, quand je l'ai vu depuis, et il en a ri.
D. — Navez-vous pas dit au roi que vous aviez besoin d'argent pour les troupes et n avez-vous pas reçu une somme considérable ?
R. — Je n'ai pas parlé au roi d'argent et il ne m'a rien donné. J'en ai demandé au ministre delà guerre qui m'a donné un acompte de quinze mille francs, en un bon qu'il m'a envoyé à Besancon sur le payeur de cette ville. Il m'était dû quarante mille francs d'arrérages. Je sais qu'on a répandu dans le public que j'avais demandé et obtenu cinq cent mille francs; que j'avais baisé la main du roi : tout cela est faux. Je n'ai pas môme fait à Sa Majesté de protestation «le ma fidélité ; je n'avais pas besoin de lui en faire, car mon intention était de le bien servir et je l'aurais fait, si j'avais vu que cela eût été possible; — et, se reprenant : J'ai baisé, en effet, la main du roi, Sa Majesté me l'ayant présentée en me souhaitant un bon voyage. Le débarquement de Bonaparte me parais-
sait si extravagant que j'en parlais avec indignation et que je me servis, en effet, de cette expression «le cage de fer. Si j'avais voulu de l'argent, j'aurais pu en prendre du préfet de Besançon, qui m'en offrit; je lui dis de le garder pour le service.
D. — A votre arrivée à Besançon, n'avez-vous pas envoyé un courrier à Bonaparte et n'avez-vous pas reçu des ordres de lui?
R. — Non, je n'ai écrit à personne. Je vis à mon arrivée le duc de Maillé, qui arrivait de Lyon, où il avait quitté M. le comte d'Artois. Il me dit que; Son Altesse Royale désirait me voir et que tout était perdu. Je lui dis de repartir et de demander au prince sur quel point il voulait que je dirigeasse mes troupes, que j'allais en attendant me porter à Lonsle-Saulnier. J'écrivis dans ce sens à Son Altesse Royale. Mes troupes avaient déjà été dirigées sur ce point par le comte de Bourmont. Il y avait aussi quelques régiments du maréchal Suchet. Mais ce qui m'étonna, ce fut de voir qu'un aide de camp du maréchal Soult avait donné l'ordre à plusieurs corps de se disséminé*!'. Je mandai cet aide de camp et lui déclarai que je le ferais fusiller s'il continuait à transmettre cet ordre. Il était en effet inconcevable qu'on disséminât les troupes, lorsqu'il était urgent de les réunir. Je ne sais pas le nom de cet aide de camp, mais il sera facile de l'apprendre, d'autant que M. le marquis de Soran, aide de camp de Monsieur, était présent à cette scène. Cet aide de camp disait aux troupes : « Allez-vous-en! » et leur indiquait de son
propre mouvement la direction de Bourg et de Lonsle-Saulnier. Le marquis de Soran voulait aller rejoindre Monsieur, je l'en empêchai et je le gardai auprès de moi jusqu'au 13. J'avais chargé M. le duc de Maillé de dire à Son Altesse Royale que je désirais qu'elle indiquât un point où je pourrais prendre ses ordres ; il est très sur que si j'avais passé à travers le village, j'aurais été assassiné par les paysans.
D. — Quelle était la force des troupes sous vos ordres?
R. — Je ne me le rappelle pas au juste. Je crois que j'avais huit régiments d'infanterie et trois de cavalerie. J'avais donné en partant de Besançon l'ordre au commandant de l'artillerie d'organiser de suite plusieurs batteries et, en effet, il «n'arriva, le 13 ou le 14, cinq ou six pièces à Lons-le-Saulnier ; un autre train fut dirigé sur Màcon, mais il fut pris en route.
D. — N'avez-vous pas envoyé à Paris, avant votre arrivée à Lons-le-Saulnier , plusieurs dépèches au ministre de la guerre, ou à d'autres personnes?
R. — J'ai rendu compte au ministre de la guerre de tous les ordres que j'avais donnés. Le duc de Feltre avait pris le portefeuille du ministère. Je reçus de lui une réponse par laquelle il m'annonçait que le roi, à qui il avait communiqué mes dépèches, approuvait toutes les mesures que j'avais prises.
D. — A votre départ de Besançon, quelle était la disposition des troupes ?
R. — Il n'y avait à Besançon que des dépôts, les
troupes étaient déjà parties. Il y avait à Besançon une alarme générale. Quand je suis arrivé, le 12, à Lons-le-Saulnier, la tète de colonne avait déjà traversé cette ville. Je trouvai sur la route les divers régiments de mon corps d'armée, je les lis arrêter à mesure que je les rencontrai. Je rassemblai le corps des officiers et je les haranguai, en leur parlant de ce qu'ils devaient au roi. Depuis mon arrivée à Besançon, jusqu'à l'époque de la proclamation du 14, je fus en correspondance avec les maréchaux Suehet et Oudinot, à qui je rendais compte de tout ce que je faisais et de ce que j'apprenais. Je dis : la proclamation et non pas ma proclamation, car elle me fut envoyée par Bonaparte et apportée par un agent particulier et un officier de la Garde. Dès la veille, le 12, un autre officier de la Garde, qui est manchot, était passé pour aller joindre Bonaparte. Il venait du côté de Metz et était dépêché, à ce qu'il paraît, par les officiers de la Garde, qui demandaient à Bonaparte de leur indiquer le point où ils devaient se réunir. Je reçus la proclamation le 13, à deux heures du matin. J'avais vu le soir, le préfet de Bourg, en présence de M. de Bourmont ; le premier m'avait dit lui-même qu'il me conseillait de me retirer avec mes troupes sur Chambéry, que je ne pourrais pas m'opposer avec succès à la marche de Bonaparte. Le 14, au matin, avant d'en faire lecture aux troupes, je communiquai la proclamation aux généraux Bourmont et Lecourbe, et leur demandai ce qu'ils croyaient que je dusse faire. Bourmont me répondit qu'il fallait
se joindre à Bonaparte, que les Bourbons avaient . fait trop de sottises et que nous devions les abandonner.
» 11 était midi ou une heure, le 14 après-midi, je fis cette lecture sur l'esplanade de Lons-le-Saulnier, étant entouré des troupes qui étaient formées en carré. Je fis imprimer ensuite cette proclamation ; elle était d'ailleurs déjà connue, des agents venus du quartier-général de Bonaparte en avaient répandu dans la ville. Je crois qu'ils avaient également apporté des aigles. Je ne me rappelle pas le nom de l'agent et de l'officier de la Garde qui m'apportèrent la proclamation, mais ce dernier étant manchot sera facilement reconnu. Le général Friant l'avait envoyé avec une dizaine d'autres. ïl pourra dire leurs noms.
J'emprunte le récit de l'arrivée du maréchal sur la place publique de Lons-le-Saulnier, à la brochure qui a pour titre Souvenirs et Croquis, écrite par M. Guillermet. bibliothécaire à Lons-le-Saulnier.
« Je tiens de mon père, l'histoire suivante : » Le 12 mars 1815, presque à la pointe du jour, le café Bourbon, aujourd'hui le grand café du Balcon, fut brusquement envahi par une foule de bourgeois effarés et d'ouvriers à moitié vêtus, qui se pressaient les uns contre les autres, en échangeant des nouvelles que la gravité des circonstances où l'on se trouvait, rendait particulièrement intéressantes.
» Le bruit venait de se répandre que le maréchal
Ney, gouverneur de la 6e division militaire, était arrivé de Besançon, dans la nuit, pour marcher avec ses régiments à la rencontre de l'Empereur dont le quartier-général était à Lyon. Le Moniteur rendait compte de l'affaire dans des termes qui ne concordaient pas avec les passions du moment, mais on ne croyait pas au Moniteur, et on cherchait la vérité dans les nouvelles à la main et dans les lettres particulières.
» Ce qui était positif, c'est que l'usurpateur, comme l'appelaient les feuilles royalistes, n'était plus à l'île d'Elbe. Parti du golfe Juan avec une poignée de vieux soldats et de marins dévoués à leur Empereur, Napoléon s'avançait rapide comme l'aigle qu'il avait pris pour emblème, soulevant les villes à son approche et recrutant à sa cause les bataillons qu'on envoyait contre lui, au milieu des cris d'enthousiasme des populations, qui lui faisaient cortège en armes. Le Midi s'était soulevé du Cap d'Antibes à Grenoble, où Labédoyère avait acclamé l'Empereur. Or, quand le Midi s'en mêle, l'enthousiasme devient du délire, l'ovation participe de la rage, on va jusqu au bout. D'Antibes à Lyon, ce n'était plus une marche, ruais une course triomphale. Il arrive ! il arrive! fut le cri qui succéda le 12 mars, au chant du coq.
» Qu'on juge alors, lorsque cette nouvelle tomba comme la foudre au milieu de Lons-le-Saulnier, qui n'est qu'à vingt lieues de Lyon, si les habitants de ce chef-lieu, paisibles aujourd'hui, mais diablement
agités à certaines époques, pouvaient rester derrière leurs contrevents pour laisser passer l'orage. La moitié de la ville était sur la place ; le reste prenait le café Bourbon d'assaut, ou campait dans les alentours. Il ne fallait pas inoins qu'une nouvelle aussi grave pour décider cette bande d ouvriers et de bourgeois paisibles à violer, presqu'au point du jour, un établissement dont la clientèle ordinaire se composait d'officiers nommés par Louis XVIII et de royalistes qui ne frayaient qu'avec leurs coreligionnaires et regardaient Buonapartc comme un jacobin bon à boucler dans une forteresse. En temps ordinaire, aucun bonapartiste n'aurait voulu prendre sa demitasse au café Bourbon.
» C'était le rendez- vous des purs, c'est-à-dire de tous ceux qui avaient salué l'avènement de Louis XVIII avec des cris d'allégresse, combien d'anathèmes à l'adresse de l'ogre de Corse. Après s'être terrés complètement pendant l'Empire, ils envahissaient de nouveau la rue et les cafés, agitant la torche des rancunes particulières, sous couleur d'intérêt royaliste. Les passions du moment leur donnaient carte blanche. La maîtresse du lieu, elle-même, madame Rodet, passait pour une royaliste ardente, qui ne cachait ni ses opinions, ni ses sympathies, et tenait à son comptoir un catéchisme de légitimité superfine d'où l'ivraie libérale était soigneusement expurgée. Madame Rodet était légèrement grippée de littérature, grâce aux beaux esprits qui fréquentaient le café et notamment à Charles N<:dier, un fidèle de l'endroit.
» Dans le fond de la salir, près de la porte d'entrée, trois individus attablés autour d'une bouteille de vin blanc, causaient à ras de marbre. Deux de ces hommes, Dugas et Berthet, bonapartistes enragés, appartenaient à la garde nationale, le troisième, qui avait nom Dubosc, était un robuste gaillard, de trente ans à peine, les yeux bleus d'acier, et les cheveux rudes comme du chiendent, accusaient une énergie redoutable. Celait un ancien sous-officier de la jeune Garde, blessé au bras à Lutzen et renvoyé dans ses foyers, à la suite de cette blessure, avec la croix de la Légion d'honneur. Tous trois buvaient et discutaient avec animation.
» — Encore un coup, intervint Dugas, écoute le camarade Berthet, tu ne sais pas ce qu'il veut dire et pourtant la chose en vaut la peine.
)> Berthet se rasa de nouveau sur le marbre de la table.
» — L'affaire est dans le sac. Baisse-toi un peu plus. Je sais de source certaine, entends-tu? que le général Bertrand, déguisé en colporteur, est arrivé cette nuit de Lyon, qu'on l'a vu entrer à la Pomme d'Or, où le maréchal est descendu, et que tous deux ont eu un petit colloque, à la suite duquel le maréchal a promis solennellement de conduire ses troupes à Napoléon, non pas pour le combattre, mais pour l'acclamer de nouveau. Es-tu content ?
» — Et tu coupes dans ces billevesées, dit Dubosc en souriant ; ton colporteur est général comme je suis évèque.
» — Ventre de loup ! Je te dis que je l'ai vu. J'étais dans la rue Saint-Désiré, quand on Ta introduit dans la salle du premier étage de la Pomme d'Or. Là, François, le garçon de salle, a été témoin de l'entrevue — même qu'il a failli pleurer comme un veau, quand le maréchal et Bertrand se sont embrassés.
» Dubosc allait répliquer, lorsqu'un bruit de tambours battant aux champs du côté de la rue du Jura, éteignit brusquement la discussion qui menaçait de se prolonger.
» Une sonnerie de trompettes succéda bientôt au roulement des tambours, et on vit la foule se précipiter, de toutes les rues adjacentes à la place, vers la promenade de la Chevalerie où la revue du maréchal Ney devait avoir lieu. Dix heures sonnaient au vieux pont de l'Horloge lorsque les troupes commandées par le maréchal Ney prenant le chemin du champ do manœuvre, vinrent se déployer, musique en tète, dans les allées de la Chevalerie, qui se garnirent, en un clin d'oeil, de cette foule tumultueuse qui semble sortir de terre à toutes les époques troublées.
» La ville et la banlieue, c'est-à-dire les campagnes voisines, avaient fourni leur contingent de curieux avides de voir le maréchal, et surexcités par l'attente d'événements dont chacun dirigeait la marche au gré de ses passions royalistes ou impérialistes.
» On entrait dans le drame, la toile venait de se lever. Toute cette fourmilière de bourgeois fiévreux, d'ouvriers effarés, de ruraux ébaubis, avaient les
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yeux fixés sur la grande allée par où devait débouclier le maréchal.
»Une sonnerie de trompettes déchira l'air.Ie maréchal Ney arrivait à cheval par la grande allée du Cours. Il était temps, car la fièvre de l'impatience se remar- / quait aussi bien chez les soldats que dans le peuple. Le triple rang de curieux qui formaient ceinture à la Chevalerie, oscilla comme les épis mûrs d'un champ de blé sous les caresses du veut d'ouest ; dix mille prunelles s'enflammèrent en convergeant avec la rapidité de l'éclair, vers h' même but et un frisson parcourut les troupes électrisées à l'aspect du Brave des Braves. Tète nue, et l'épée de la main droite, pendant que la gauche maintenait les écarts d'un cheval impatient. le maréchal galopa sur le front des troupes alignées dans un ordre admirable, malgré les accidents du terrain et les arbres du Cours. Puis revenant aussitôt au rond -point de la grande allée, où se massait l'état-major, il prononça la proclamation d'une voix vibrante.
m Le dernier mot de celle proclamation rédigée, dit-on, par l'Empereur lui-même, était à peine envolé qu une clameur formidable, faite de dix mille cris, s'éleva dans l'air comme une fusée gigantesque pour se répercuter, l'instant d'après, aux quatre coins de la ville, mise en émoi. Les sabres furent tirés et brillèrent au soleil; les drapeaux s'enllèrent comme des vo i 1 ; s et Ion vit de vieux soldats parcheminés et durcis d ci> vingt batailles, se couvrir les yeux avec la cro.^ il*? leurs fusils pour cacher de grosses
larmes qui coulaient, malgré eux, le long de leurs moustaches hérissées.
» La foule en délire battait des mains.
» Le silence à peu près rétabli sur l'ordre du maréjj chai, on vit tout à coup le comte Alexandre de Grivel,
commandant la garde nationale, se diriger au galop devant l'état-major stupéfait. Arrivé en face du maréchal, il tira son épée du fourreau, la brisa sur la selle du cheval, et jetant les morceaux au vent, il cria d'une voix retentissante : « Vive le Roi! » Prompt comme la foudre, il enlève son cheval qu'il fait cabrer contre la population qui obstruait la grande issue de la Chevalerie ; le premier rang s'ouvre et se
rejette sur les deux autres formant un mur compact; mais l'élan du cheval est trop vigoureux pour ne pas faire brèche dans cette muraille vivante d'où partent aussitôt des huées, «les clameurs de détresse et des injures coupées de gémissements. Tout s'éparpille en désordre et grâce à l'ahurissement général, le comte de Grivel peut s'échapper par la trouée qui se referme aussitôt et il s'enfuit parla rue du Jura. Un sous-officier de dragons sort brusquement des rangs de son escadron, le sabre nu, et lance son cheval éperonné furieusement dans la direction du fugitif. Entre la rue du Commerce et la rue Saint-Désiré, le comte de Grivel, qui ne se croyait pas poursuivi d'aussi près, s'arrête pendant quelques secondes ne sachant peut-être pas s'il valait mieux gagner la route de Besancon qui aurait été le salut pour lui, au delà du mur d'enceinte, que de
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continuer sa course par la rue Neuve. Au moment où le comte qui venait «le prendre son parti rendait la main à son cheval, le sous-officier de dragons arrivait à fond de train, le sabre levé. Le dragon s'allonge sur sa selle, fait tournoyer son sabre dans un moulinet éblouissant et décharge un si furieux coup de la lame sur la tète de M. de (irivel 1 , que ce dernier aurait été certainement fendu jusqu'à la selle de son cheval sans un écart de la bête qui venait de glisser des quatre pieds sur le pavé en pente de la rue Saint-Désiré. Le comte fut projeté inanimé a six pas de là, pendant que le dragon disparaissait emporté par sa monture au tournant de la rue. »
Revenons à l'interrogatoire du maréchal.
« Mon aide de camp Clouet me dit, continua le maréchal, qu'il n'approuvait pas ma conduite et me demanda de retournerà Paris; je l'engageai àdiIFérer de quelques jours pour sa sûreté, ce qu'il fit. Bourmont suivit mon mouvement, mais resta toujours à la queue de la colonne et je ne l ai plus revu depuis le 15 que je lui donnai l'ordre de diriger les troupes dans la direction prescrite par Bonaparte. Je ne vis ce dernier qu'à Auxerre chez le préfet Gamot.
D. — Affirmez-vous n'avoir pas écrit à Bonaparte avant le 15, ne lui avoir pas envoyé de courrier ou d'officier?
I. Le comte de Grivel avait épousé mademoiselle de Ségur. Il habitait près de Bordeaux en 1812 et fit une tentative à la tôle de cinquante hommes pour enlever M. de la Rochejaquelein qu'on avait ordre d'arrêter.
R. — Je n'ai ni écrit ni envoyé à Bonaparte avant le 15, jour où je lui envoyai le colonel Passage, mon aide <le camp Devaux et un maréchal «le camp dont je ne me rappelle pas le nom. J'ai fait venir chez moi le 12, le chef d'escadron de gendarmerie, à qui j'ai demandé deux gendarmes habillés en bourgeois, que j'ai envoyé sur la Saône pour savoir quelles étaient les forces de Bonaparte et les dispositions qu'il avait prises. J'ajoute qu'avant de lire, le 14, la proclamation aux troupes, j'avais rassemblé le 13 les officiers de chaque régiment et je les avais harangués dans les intérêts du roi; j'avais bien remarqué parmi eux quelque fermentation, mais j espérais les maintenir dans le devoir. J'avais déclaré que si je voyais de l'hésitation, je prendrais moi-même le fusil du premier grenadier, pour m'en servir et «tonner l'exemple aux autres.
D. — Comment pouvez-vous «lonc expliquer le changement «jui s'est opéré en vous ? Et comment justifierez-vous «le votre conduite du 14 ; vos devoirs n'étaient-ils pas toujours les mêmes?
R. — Cela est vrai... j'ai été entraîné... j'ai eu tort... il n'y a pas h' moindre doute.
D. — Qu'est-ce (|ui a pu vous entraîner, et n'est-ce pas vous-même qui avez entraîné par vos discours et votre exemple, les généraux et les troupes qui étaient sous vos ordres ?
R. — Je n'ai entraîné personne. Le colonel Dubalen fut le seul qui protesta... Il vint me dire qu'aynnt prêté serment de fidélité au roi, il voulait se retirer :
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je l'autorisai à le faire et j'ai empêché depuis qu'il ne fût arrêté. Ce qui m'a déterminé personnellement, c'est la crainte de la guerre civile et l'assurance que les agents de Bonaparte m'avaient donnée, que les puissances alliées étaient d'accord avec lui, que le baron Kôhler, général autrichien, était venu le trouver à l'île d'Elbe et lui dire de leur part, que les Bourbons ne pouvaient plus régner, qu'on l'engageait à débarquer en France, sous la condition de ne jamais faire la guerre hors de France, que le roi «le Rome et sa mère resteraient en otage à Vienne, jusqu'à ce qu'il eût donné à la France une constitution libérale, toutes choses que lui-même m'a répétées ensuite, quand je l'ai vu à Auxerre. Le général Bourmont ne m'a fait aucune observation ni objection, non plus que le général Lecourbe. Bourmont a vu Bonaparte et a été de suite employé par lui. Je fais observer que la proclamation qui m'est attribuée et que je n'ai publiée que le 14, était connue dès le 13, en Suisse, ce qui prouve qu'elle émanait de Bonaparte, qui l'avait envoyée à Joseph, à Prangins. Cette tactique était celle de Bonaparte qui déjà au commencement de la dernière campagne de Russie avait fait insérer dans le Moniteur une lettre dans laquelle il me faisait parler d'une manière fort inconvenante, sur les Russes et les affaires politiques : je n'en [eus connaissance que parce qu'il me dit le lendemain, en plaisantant, « qu'il m'avait fait faire de l'esprit ». Je lui fis les représentations les plus fortes, mais la chose était faite. Il en avait fait de même à l'égard du
prince Eugène et de Davout. Je me rappelle aussi qu'il m'avait fait dire, pour me persuader que les Anglais le protégeaient, que huit jours avant son départ de l'île d'Elbe, il avait dîné sur un vaisseau de guerre anglais, que le colonel ou général Campbell, qui était commissaire anglais dans cette île, en était parti le lendemain et que, par suite, il avait pu faire ses préparatifs et s'embarquer.
D. — Les troupes avaient-elles manifesté, avant votre proclamation, de mauvaises dispositions contre le roi?
R. — Il y avait une rumeur sourde, mais la mauvaise disposition des troupes était connue. J'avais cru pouvoir la changer en faisant arrêter, le 13, un officier que le général Bourmont doit connaître, et qui avait manifesté l'intention de passer à Bonaparte. Je donnai l'ordre au général Bourmont de l'envoyer à la citadelle de Besançon.
Lecture faite de ses réponses, a dit qu'elles contenaient vérité et qu'il y persistait, ajoutant qu'il avait très peu vu Bonaparte depuis l'arrivée de celui-ci à Paris, et n'en avait reçu aucun bienfait, que depuis le moment de la proclamation du 14. il ne vivait plus et qu'il ne désirait plus que la mort, qu'il avait tout fait pour la trouver à Waterloo, que Bonaparte lui avait dit lorsqu'il était venu de sa terre pour le Champ-de-Mai : « Je vous croyais émigré. » Qu'il lui répondit : « J'aurais dû le faire plus tôt; maintenant... il est trop tard. » Ajoutant encore : « Je
dois dire aussi que j'avais des désagréments intérieurs, ma femme croyait bien que je marchais contre Bonaparte, et cela l'affligeait ; j'ai été fort maltraité par celui-ci et ma femme aussi. J'étais regardé chez lui comme une bête noire. Il ne voulait pas voir ma femme. Je lui en demandai la raison, et il lui reprocha d'avoir tenu des propos. J'ai eu bien des fois envie de me brûler la cervelle ; je ne l'ai pas fait, parce que je désirais me justifier. Je sais que les honnêtes gens me blâmeront, je me blâme moi-même. J'ai eu tort, je me le reproche, mais je ne suis pas un traître. J'ai été entraîné et trompé... »
Lecture faite, il a de nouveau persisté et a signé avec nous, en la Conciergerie, les jours, mois et an que dessus, et avant de clore, nous lui avons fait les questions suivantes :
D. — Ne nous avez-vous pas dit que le ministre de la guerre, maréchal Soult, vous engagea à ne pas voir le roi?
R. — Lorsque j'arrivai auprès du ministre, il me dit : « Bonaparte est débarqué. » Je lui répondis : « Je viens de l'apprendre, c'est une folie ; que faut-il que je fasse ? n II me dit que je devais aller à Besançon, qu'il m'y avait envoyé mes instructions. « Que ferai-je quand je serai arrivé? lui répliquaije. Faudra-t-il réunir les troupes, sur quel point les dirigerai -je ? — Vous le saurez, me répondit-il brusquement, en lisant vos instructions. » Je lui parlai de mon désir de voir le roi. « N'y allez
pas. me dit-il avec le même ton ; Sa Majesté est souffrante, elle ne reçoit pas. » Je le quittai, en lui disant : « Vous ne m'empêcherez pas de voir le roi ! »
D. — Vous expliquez-vous quel pouvait être le motif du maréchal Soult, en vous détournant de voir Sa Majesté?
R. — Non ; je ne puis le deviner. Je l'ai poussé à bout de toute manière, pour le savoir et pour savoir aussi la quantité de troupes que j'avais dans mon gouvernement. Je ne pus rien en obtenir. Le fait est que si j'avais suivi mes instructions, je n'aurais fait faire aucun mouvement à ces troupes, je serais resté seul à Besançon. Comment se fait-il que l'aide de camp de Soult disséminait les troupes, au lieu de les réunir? Si j'avais voulu trahir, j'aurais donné de faux avis à Suchet et à Oudinot ; je ne les aurais pas pressés de marcher en avant. Suchet m 'écrivait que ses troupes étaient déjà en fermentation. Gérard qui se méfiait de Suchet, avait eu envie de prendre le commandement. Le général Bertrand avait envoyé partout un nombre infini d'émissaires avec des lettres et des proclamations. Bonaparte ne voyant pas arriver Bourmont, Lecourbe, de la Genetière, Dubalen et quelques autres officiers, ordonna de les faire arrêter et de faire afficher leurs noms dans les villes, mais il révoqua cet ordre, à son arrivée à Paris. 11 envoya le général Mermet pour prendre le commandement de Besançon.
Lecture nouvelle faite, il a déclaré que ses réponses
contenaient vérité, y a persisté et a signé, les jours, mois et an que dessus, avec nous.
(Trente-quatre mots rayés nuls.)