‹ Le maréchal NeÿChapitre 54 sur 102 · LES COMMENTAIRES DU JUGEMENT · texte numérisé non relu

LES COMMENTAIRES DU JUGEMENT

Passons maintenant aux réflexions dont les journaux de l'époque font suivre le récit, plus ou inoins exact, de l'exécution :

Les Débats : « Ainsi a fini un guerrier justement célèbre par sa valeur, mais qui a déshonoré une vie héroïque par une trahison sans égale dans l'histoire et par un système de défense presque aussi déshonorant. Méconnaître l'autorité de son roi, mettre lâchement sa vie sous la protection de l'étranger, sont des actions si indignes d'un Français, qu'elles font taire dans tous les cœurs, le sentiment de la commisération. Avec plus d'élévation dans le caractère, il aurait reconnu que ce n'était point par de vaines subtilités, par de misérables chicanes de droit, qu'un criminel tel que lui pouvait désormais échapper au châtiment-

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» 11 était mieux inspiré, lorsqu'il comparut pour la première fois devant le magistrat chargé de l'interrogor. « Je suis trop coupable, avait-il dit, pour marchander ma vie avec le roi ; il fera de moi ce qu'il voudra. » 11 eût été à désirer pour son honneur, qu'il n'eût jamais fait d'autres réponses. (On peut se reporter au texte de ce premier interrogatoire devant M. Decazes, et cette réponse n'y est pas relatée).

» Voilà donc une grande justice accomplie ! et les circonstances qui en ont accompagné la préparation et l'accomplissement, la rendent plus imposante encore. Toutes les formes les plus favorables à l'innocence ont été employées pour connaître d'un crime qui n'était que trop évident et trop incontestable; tous les délais qui ont été demandés ont été obtenus ; la plus grande latitude a été accordée aux défenseurs de l'accusé ; il a été jugé par la première cour de justice du royaume, suivant son vœu, et ses juges ont eu pour lui toute la condescendance qu'il a pu désirer. Si ses avocats n'ont pas été admis à développer entièrement le dernier moyen qu'ils voulaient faire valoir en sa faveur, c'est que ce moyen déplacé dans l'ordre de la discussion judiciaire et que M. le procureur général et M. le chancelier ont très bien réfuté, quoiqu'en peu de mots, avait été déjà exposé par eux, dans un Mémoire particulier. On peut dire avec vérité que nulle affaire ne fut traitée plus à fond.

» L'attitude de la Chambre des pairs, dans ce même procès, n'a cessé un moment d'être digne en

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tout du premier corps de l'État ; le sentiment du devoir a imposé le silence le plus absolu à celui de L'indignation, et Ton ne s'est point aperçu que la Chambre, pendant tout le cours des débats, eût vu dans le maréchal Ney autre chose qu'un accusé dont elle eût voulu pouvoir reconnaître l'innocence ; la personne du prévenu a toujours été environnée, non seulement de tous les égards dus à un accuse, mais de tous ceux que pouvaient réclamer sa réputation et son rang.

» Ce serait faire injure à la Chambre des pairs, que de chercher à faire valoir sa justice, en rappelant, à propos de ce grand procès politique, ces jugements révolutionnaires dont nous avons été les témoins ; mais il est impossible que ce souvenir ne se présente pas involontairement à l'esprit, comme pour servir de contraste à la majesté du spectacle qui vient de s'offrir à nos regards. La manière même dont les pairs de France ont, dit-on, voté à la fin du procès, complète tout ce que la forme de ce procès et de ce jugement présente, nous ne dirons pas seulement de généreux, mais d'indulgent. On assure qu'après avoir prononcé sur la culpabilité, chacun d'eux a été libre de choisir à son gré et de déterminer la peine ; c'était laisser à la conscience tous ses droits, et la délivrer des entraves d'une loi précise. La mort cependant a été votée à la presque unanimité; quelques voix seulement ont demandé la déportation ; et toutes s'étaient réunies pour déclarer l'accusé coupable. Ainsi, jamais l'expression de la justice n'a paru

sortir d'une conviction plus vraie et plus profonde.

» La postérité, l'accusé en a appelé, ratifiera dans ce jugement déjà confirmé par tous les contemporains impartiaux, par tous les esprits qui ne sacrifient point l'évidence à des préventions passionnées ; et l'histoire exercera sur la mémoire du maréchal Ney une justice qu'il est aisé de prévoir, et que son sang encore fumant, nous défend de prévenir. »

Ainsi, pour emprunter cette forme aux débats, cet arrêt impolitique, pour ne rien dire de plus, était à peine exécuté, que la Restauration éprouvait le besoin de le justifier !

Les Débats s'appuient sur l'immense majorité des voix ayant demandé la mort; ils ne disent mot d'un fait, qu'ils ne pouvaient ignorer, de ce nombre de pairs, qui, se sentant mal déjà avec leur conscience, étaient venus supplier M. de Richelieu d'obtenir du roi, une commutation de peine.

Inutiles regrets, remords impuissants !

« — Condamnez toujours, disait je ne sais quel courtisan, à Clavier, dans l'affaire de Moreau, le Premier Consul lui fera grâce. »

« — Et nous, répondit le digne magistrat, qui est-ce qui nous la fera? »

Quant à ce parallèle qu'établissent ici les Débats, entre la justice révolutionnaire et les vengeances royalistes, je ne saurais mieux faire que do répéter ce qu'en dit M. de Vaulabelle :

« Lorsque la Révolution, attaquée par l'Europe,

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déchirée par l'insurrection royaliste, réduite à moins de quarante départements, créait les tribunaux révolutionnaires, elle luttait pour l'indépendance française et se trouvait en plein combat ; la Révolution se défendait. Quand la Restauration livrait les proscrits du 24 juillet à ses conseils de guerre et à sa Cour des pairs, un million de soldats étrangers, ses alliés, couvraient notre territoire et la protégeaient ; elle n'avait aucune lutte à soutenir, aucune attaque à repousser, la Restauration se vengeait. »

La Quotidienne :

« Ce ne serait pas un sophisme moins dangereux d'excuser le crime présent par les services passés ; les services ont eu leurs récompenses, il faut que le crime reçoive la sienne. Le compagnon d'armes de Henri IV paya de sa vie un rêve d'ambition. Il est des cas qui n'admettent pas le talion. Quand un homme a trahi son pays, comment acquittera-t-il sa dette ? »

Les réflexions de ces différents journaux ont été évidemment inspirées par le gouvernement. Il fallait forçer l'opinion publique à regarder Ney comme un traître sans pareil. Pour expliquer, pour légitimer cette horrible exécution, il était de toute nécessité d'amplifier cette trahison et* la porter au rang des trahisons célèbres de l'Histoire. IVa-t-on pas comparé Ney à Biron? Stupide erreur historique! bien inventée pour indigner, émouvoir, emballer l'opinion publique.

A certains moments de la vie d'un peuple, l'opinion publique a besoin de victimes, il semble qu'il lui en faut pour excuser tel événement grave de son histoire, défaites, révolutions ou autres cataclysmes de ce genre et elle s'imagine que l'immolation de ces victimes rendra Le calme aux esprits et contentera son amour-propre national blessé. Les exemples ne manquent pas dans l'Histoire, et principalement dans la nôtre.

Les procès de la Bédoyère et de Ney étaient une satisfaction réclamée, exigée par Louis XVIII. 11 ne pouvait pardonner le débarquement imprévu, la rnarebe triomphale, du golfe Juan à Paris, de Napoléon, et surtout sa propre fuite des Tuileries, le 20 mars et l'abandon de son royaume. Ce vol de l'exilé de l'île d'Elbe à travers la France ne démontrait-il pas au monde entier l'imprévoyance, l'insouciance, le manque de force, d'influence et d'autorité du gouvernement royal, et surtout le peu de stabilité de la monarchie?

Tout se désorganise, tout croule, tout fuit au seul nom de Napoléon !

Ces procès étaient aussi une satisfaction donnée à l'opinion publique, après le désastre de Waterloo et l'envahissement de la France et de Paris, pour la seconde fois, par les alliés î

Certes, la conduite de Ney n'est pas en tous points irréprochable. On peut en effet, s'étonner de sa précipitation en 1814, à se ranger sous les plis du drapeau blanc. On le voit à Compiègne, à l'arrivée du

. roi, à Paris, dans l'escorte de Louis XVIII, à son entrée dans sa ville, aux fêtes de la cour, etc. Mais il était alors de bonne foi et son dévouement à ce nouveau monarque était parfaitement sincère. Nous venons de voir le procès dans tous ses détails, et cette fidélité au roi, jusqu'au 14 mars, ne s'est jamais démentie. La lecture de la proclamation de Napoléon sur la place publique de Lons-le-Saulnier n'a pas augmenté d'un paysan ou d'un soldat la foule qui se précipitait sur les pas du vainqueur d'Austerlitz. Ce n'est pas ces deux ou trois escadrons de cavalerie, en supposant toutefois qu'ils fussent restés fidèles, qui eussent pu barrer la route à cette armée de vingt mille liommes. il était trop tard, et Ney n'y pouvait rien.

Si la conduite du maréclial est coupable à Lons-le- Saulnier, celle de Monsieur, frère du roi, envoyé tout exprès à Lyon, avec le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald, pour combattre l'usurpateur, ne l'est-elle pas davantage? Pourquoi n'a-t-il pas marché sur Grenoble? Il avait tout à sa disposition et à ce moment les troupes qui suivaient Napoléon étaient nulles par rapport à celles dont il avait le commandement.

Il a été cependant impuissant, lui, Altesse Royale, frère du roi, à enrayer la marche de Napoléon, la défection des troupes qu'il avait sous ses ordres, et le mouvement d'opinion enthousiaste pour FEmpereur. Désertant sa propre cause, ne s'est-il pas enfui par des chemins détournés, dans la direction de Paris, abandonnant ainsi à Fcnnemi du roi, sans

même un simulacre de résistance, la seconde ville de France.

Je cite ici un passage emprunté à la biographie de M. le comte Roger de Damas, qui a justement, trait à cette conduite singulière du frère du roi à Lyon et des officiers généraux qui raccompagnaient.

« Vers la fin d'août 1814, le comte Roger de Damas fut nommé gouverneur de la 19e division militaire de Lyon, point important et difficile, qui méritait d'être confié à son zèle. Dépourvu des moyens de défense dont on ne se doutait pas que le besoin fût si proche, manquant d'artillerie, tandis que Grenoble en réunissait un parc considérable, il avait pendant tout l'hiver réclamé inutilement l'attention du ministre de la guerre sur ce grave intérêt et arrivait à Paris, pour conférer avec lui, des mesures à prendre; à ce sujet, lorsque la funeste nouvelle du débarquement de Napoléon le fit repartir précipitamment pour Lyon. Il y précéda de quelques heures l'arrivée de Monsieur et du maréchal Macdonald dont il avait demandé le concours, mais les troupes déjà séduites par leurs officiers, trompées par leurs souvenirs, étant demeurées sourdes à la voix du devoir, après avoir assuré et surveillé le départ de Monsieur, il sortit de Lyon, lorsque les colonnes rebelles y étaient déjà entrées, et fut obligé de traverser leurs patrouilles.

» 11 se retira sur Moulins, où il espéra qu'on réunirait quelques moyens de résistance, mais voyant que

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ce projet avait été al andonné, il se rendit à Paris, où sa famille et ses amis étaient dans la plus cruelle inquiétude sur son sort. Il accompagna k roy h Gand. »

Nous lisons dans les Débats, sous la date du 8 décembre :

« Ce matin, à six heures et demie, le corps du maréchal Ney a été conduit au cimetière de Mont- Louis, dit du Père-Lachaise, dans un corbillard des pompes funèbres. Il était suivi d'une voiture de deuil et de plusieurs voitures bourgeoises. Il avait été précédemment renfermé dans un cercueil de plomb et un de chêne ; pendant toute la nuit, des religieuse» de l'hospice des Enfants -Trouvés ont récité des prières près du corps, qui était déposé dans cet hospice. »

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