‹ Le maréchal NeÿChapitre 6 sur 102 · ADÉLAÏDE GENET · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE GENET

« La troisième fille de mon père, écrivait madame Campan, était Adélaïde Genêt, elle a été une des plus belles et des plus vertueuses femmes de Paris ; étant fille, elle venait me voir souvent au Palais de Versailles, quand mes devoirs de cour m'y faisaient séjourner. La jeune reine Marie-Antoinette la vit; sa beauté et surtout son air gracieux et modeste lui plurent infiniment. Un jour elle m'appela en particulier et me dit de voir mon père de sa part, et de lai demander s'il lui conviendrait d'avoir sa fille placée parmi les jeunes personnes qui composent sa chambre, qu'elle prenait de tout son cœur l'engagement de marier Adélaïde et d'assurer à celui qui demanderait sa main, une des premières charges de finance. Je partis sur-le-champ pour annoncer à mon père un événement qui allait le combler de joie.

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C'était une troisième fille pourvue et son patrimoine étant en partie dissipé, le moment d'établir ses enfants lui donnait de justes soucis.

» M. Auguié, né à Figeac, tenait à une des familles les plus recommandables de sa province. Déjà placé avantageusement dans l'Administration générale des Vivres de l'Armée, il se présenta pour obtenir la main de ma sœur. Il était aimable, galant dans la société; d'une figure agréable et fait pour convenir à mon père comme à Adélaïde.

« La reine dota sa jeune protégée d'une pension de sept mille francs, d'un très beau présent en diamants, et l'engagement fut pris par le ministre des finances de donner à M. Auguié la première place de receveur général des finances <jui viendrait à vaquer. Ce mariage se fit sous les plus heureux auspices. Peu de temps après, mon nouveau beau-frère obtint la recette générale du duché de Bar et de Lorraine ; cette place rapportait près de cent mille francs par an et ne l'empêcha pas de conserver celle qu'il occupait dans les vivres de l'armée.

» M. Auguié lit toujours un bon et honorable emploi de ses richesses ; il en laissa fort peu à sa famille, non par prodigalité, mais par des pertes que la Révolution rendit inévitables.

» iMadame Auguié eut trois filles :

» Antoinette, filleule de l'infortuné Louis XVI et de Marie-Antoinette, mariée à M. Gamot en premières noces, épousa en 1826 le général comte de Laville, Piémontais ;

» Eglé, mariée au maréchal Ney ; » Adèle, mariée au général de Broc.

» Vous comprendrez, mes enfants, quel devait être rattachement de madame Auguié pour sa bienfaitrice. Aussitôt que les fureurs révolutionnaires amenèrent des dangers pour la famille royale, ma sœur accourut de Paris à Versailles et ne quitta plus d'un instant son infortunée et auguste protectrice, qui pour ses preuves de dévouement l'avait surnommé»- la Lionne.

» Elle eut le bonheur, dans la journée du 6 octobre 1789, de sauver les jours de la reine en volant au devant d'assassins qui se présentaient en foule à une porte qu'elle eut la force de barricader pour s'opposer à leur entrée dans la chambre de la reine, qui n'eut que le temps de se sauver, à peine vêtue, dans l'appartement du roi. Il n'était pas question, en ce temps de dévouement, d'aucune opinion politique; le cœur et la reconnaissance formaient pour ma sœur et pour moi la base des lois les plus saintes. Quand on sait ce que ces sentiments dictent et imposent, on ne risque jamais de s'égarer.

» A la journée du 10 août 1789,1e palais des Tuileries fut assiégé par la populace, et le trône de Louis XVI fut renversé, parce qu'il n'était plus soutenu sur les anciennes bases de la monarchie, et que l'infortuné roi, dans l'espoir de reconquérir ses anciens droits, avait hésité à les assurer par de nouvelles lois constitutionnelles.

» Pendant cette affreuse et mémorable journée, ma sœur et moi, nous courûmes plusieurs fois le risque

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de périr. La reine fut prisonnière pendant vingt- (juatre heures à l'Assemblée nationale; de là, elle nous fit demander de la venir trouver, nous y volâmes au péril de notre vie. Pendant le trajet que la reine eut à faire pour se rendre des Tuileries à la salle des députés, la foule la pressait tellement, qu'elle fut dépouillée par un voleur qui prit sa montre et sa bourse. Ma sœur fut trop heureuse de pouvoir prêter vingt-cinq louis à cette malheureuse princesse.

» On transféra la famille royale au Temple. Pétion. main; de Paris, nous refusa la permission de suivre la reine. Ne pouvant plus servir notre bien-aimée souveraine, nous nous retirâmes à Beauplan dans la maison de campagne de notre sieur madame Rousseau. Peu de temps après, nous louâmes en commun le château de Goubertin qui n'est éloigné de Beauplan que d'une demi-lieue.

» Louis XVI avait péri sur l'échafaud. la France était livrée aux fureurs de Marat. de Danton et de Robespierre. Rien dans l'histoire n'est comparable à cet horrible temps d'anarchie dont les chefs réunissaient les fureurs du tigre au cynisme le plus vil.

» Une jeune et belle fille, Charlotte Corday, animée de l'amour de sa patrie, crut la sauver en se dévouant à la mort. Elle parvint jusqu'à Marat et le frappa d'un coup mortel ; elle périt sur l'échafaud peu de jours après, laissant D.anton et Robespierre en rivalité de cruautés : — le plus habile l'emporta, Robespierre fit couler des flots de sang. Le 17 septembre 1793 parut la loi sur les suspects.

» Cette loi désignait comme tels, (ous les nobles, tous les prêtres, tous les gens attachés à l'ancien gouvernement par «les charges en diplomatie, en magistrature ou en finance. Tous ces suspects étaient désignés pour la mort et, en attendant, mis sous la surveillance du peuple souverain et gardés par des sans-culottes, qu'on était obligé de payer fort cher, de nourrir à sa table et de traiter avec tous les égards possibles, car une dénonciation de la part d'un de ces misérables nous faisait appeler à l'instant au funeste tribunal, tandis que, bien payés, bien nourris, bien traités, ils ne se pressaient pas de se dessaisir de leurs prisonniers.

» M. Auguié avait quatre de ces surveillants ; nous en avions un, M. Rousseau un. mais bientôt après, le pauvre Rousseau fut arraché des bras de sa femme, conduit dans les prisons de Versailles et de là à Féchafaud.

»M. Auguié fut mis en prison à Paris ; il y mangeait avec les premiers financiers de Paris, et de cette table de quarante individus un seul, avec fui. n'eut pas la tète tranchée. Le triste tableau de la fin tragique de tant d'amis, uni aux déchirants regrets que lui causa la perte d'une femme adorée, donnèrent pendant longtemps de justes inquiétudes sur sa santé.

» Les tendres soins de ses filles purent seuls Le rattacher à la vie.

» J'ai anticipé sur le récit de nos malheurs tant il en coûte à mon cœur d'avoir à vous retracer la déplorable fin de votre vertueuse tante madame Auguié.

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» Lors du procès de la reine, cette infortunée princesse crut devoir déclarer que les vingt-cinq louis qu'elle avait pour seul argent dans sa poche devaient être rendus à madame Auguié qui les lui avait prêtés pendant qu'elle était prisonnière à l'Assemblée nationale.

» Plusieurs mois se passèrent entre celte déclaration et l'arrestation de ma sœur et de moi. On nous a assuré depuis que le secrétaire du tribunal avait écrit « Augal » au lieu d'Auguié avec l'intention de sauver une victime qui lui semblait si innocente.

» La pauvre reine était bien loin d'imaginer que l'on pût transformer en crime un fait aussi simple.

» Enfin, neuf mois s'étaient écoulés, nous étions à peu près rassurées par le nom d' Augal imprimé dans tous les journaux à la place de celui de ma sœur, lorsqu'un homme atroce, dont je tais le nom pour ne pas rendre les haines de famille héréditaires, fit une note qu'il signa et adressa au Comité du salut public. Celte note contenait ces mots : « J'ai parcouru toutes » les prisons de Paris ; je m'étonne de n'y point trouver » madame Auguié désignée par erreur dans le procès » de Marie-Antoinette sous le nom de madame Augal, » elle et sa sœur madame Campan devraient être en » prison depuis longtemps. »

» A l'instant même un mandat d'amener fut lancé contre ma sœur et un d'arrêt par les gendarmes contre moi.

» Quatre de ces hommes redoutables arrivèrent à notre campagne. Ma sœur qui devait être menée do

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suite à la Conciergerie, prison dans laquelle les victimes restaient un jour ou deux au plus avant de marcher à la mort, ne voulut pas être arrêtée.

» Elle se sauva par la petite porte du parc et, à travers champs, se rendit à Paris, où l'effroi de sa position et L'horrible fatigue lui firent perdre la raison. Mais au milieu de sa folie une seule idée la préoccupait et elle put tracer ces mots : « Si je meurs sur » l'échafaud, mon mari, déjà prisonnier, doit aussi » périr ! nos biens seront confisqués ! Mes chères » filles, que deviendrez-vous ? Si j'évite l'échafaud, » je puis peut-être vous sauver... »

» Cependant des signes de véritable aliénation précédèrent le moment affreux où elle se précipita par la fenêtre d'un appartement d'hôtel garni où elle s'était cachée

» Quel désespoir régna parmi nous ! Deux jours après, Robespierre et son épouvantable puissance croulèrent 2 ; les prisons s'ouvrirent, M. Auguié en sortit, mais il ne retrouva dans sa maison que la désolation et le deuil de la femme la plus justement chérie. Antoinette, sa fille aînée, pensa périr de douleur, la gaieté de son âge disparut pour toujours, et son malheur fit éclore en elle une raison précoce, qui ne s'est jamais démentie.

L. Cet hôtel garni était situé au coin île la rue Richelieu et de la me des Filles-Saint-Thomas.

2. Le convoi de Madame Auguié fut arrêté par le passage de la charrette qui conduisait à l'échafaud Robespierre et ses complices.

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m Pondant que nos cœurs riaient déchirés par la douleur, la France entière se livrait à la joie. On se cherchait, on se rencontrait dans les rues, on se disait. :

» — Il faut vivre, nous le pouvons à présent, notre pays se relèvera. »

» Combien il était aisé de voir en ce moment qu'une audacieuse minorité poussée à d'horribles excès par une imprévoyante opposition, avait également égaré et comprimé la véritable et saine majorité de la nation française.

» Ce fut peu de temps après cette triste époque, que je me transportai à Saint-Germain. Antoinette suivit son père à Paris. Eglé et la pauvre Adèle restèrent confiées à mes soins. Ce fut dans mon pensionnat que se forma «Mitre mes nièces et mademoiselle Hortense de Beauharnais, cette liaison intime qui, plus tard, eut une si grande influence sur leur destinée, destinée brillante, mais décevante dont elles ont pu être justement éblouies, mais qui les conduirait, ainsi que celle que le hasard leur avait donné pour amie, et pour appui, vers de nouvelles infortunes.

» M. Auguié. devenu administrateur des postes, jouit pendant longtemps de l'estime générale. Les nouveaux malheurs qui le frappèrent, bien plus que le nombre des ans, amenèrent la fin de son honorable carrière. Il mourut à soixante-quinze ans, six semaines avant la lin tragique du maréchal Nev... Ils reposent ensemble, dans un même caveau, au cimetière du Père- Lachaise. »

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