‹ Le maréchal NeÿChapitre 74 sur 102 · LETTRE DU PRINCE · texte numérisé non relu

LETTRE DU PRINCE

Nantes, l«r février 1841.

«... J'ai été promu à la dignité de pair par ordonnance royale du 19 novembre 1831.

» La Chambre des députés, dans la séance du 13, venait de se prononcer avec chaleur en faveur d'une motion qui avait pour but de provoquer l'annulation du jugement inique dont mon père était tombé victime.

» Le Roi, en daignant m 'élever à la pairie, réparait, autant qu'il dépendait de lui, les conséquences d'une condamnation contre laquelle, étant duc d'Orléans, il avait lutté vainement en 1815 ; mais sa prérogative ne pouvait aller plus loin ; pour que la réparation fût complète, le ministère et la Chambre des pairs devaient y concourir.

» Les circonstances semblaient favorables; une requête fut alors adressée au Roi, en son conseil, par ma famille, tendant à ce qu'on instruisît de nouveau le procès de mon père; mais le ministère repoussa notre requête par des considérations puisées dans les formes du droit, et pourtant jamais procès politique a-t-il présenté plus de motifs de re vision?

» Néanmoins, tout en refusant d'accueillir les principes sur lesquels se fondait notre requête, le ministère n'en déclara pas moins, par l'organe de M. le Garde des sceaux, que la convention de Paris

LE M A ItÉ Cil AL NE Y

protégeait le maréchal Ne;/: que la Restauration, enchaînée par un traité, avait violé le respect dû à la foi jurée. Le maréchal ne pouvait pas même être poursuivi Ce sont les termes précis du rapport du ministre de la Justice, en réponse à la requête de ma famille.

» Le Gouvernement soutenait alors que l'annulation matérielle de la sentence était superflue, et que ce mode de procéder n'était pas dans notre législation: il y avait, disait-il, plus d'inconvénients à créer dans l'espèce un précédent incommode que d'utilité à attaquer une condamnation jugée par l'opinion depuis longtemps.

» Les manifestations populaires, les témoignages non équivoques de sympathies donnés à la mémoire et à la cause du maréchal Ney par la Chambre des députés, la déclaration du ministère, devaient prouver à une famille que toute réhabilitation était inutile, et qu'il ne restait rien à faire : c'était là en substance les objections qu'on m'opposait.

» Mais je ne croyais pas cependant avoir encore épuisé tous les moyens d'arriver à une satisfaction plus étendue.

» Le fils du marquis de Strafford ne siégea à la Chambre des lords qu'après avoir obtenu la révocation de l'arrêt qui avait condamné injustement son père sous le règne de Charles Ier.

» Moins heureux que lui, ou moins bien servi par les circonstances et l'état de nos lois, je n'ai pu complètement réussir dans l'accomplissement d'un devoir

religieux que j'ai poursuivi néanmoins sans relâche et par tous les moyens en mon pouvoir depuis 1831.

m Mes efforts auprès des différents ministères qui se sont succédé pendant cet espace de temps, ont toujours échoué devant des lins de non-recevoir tirées soit des lacunes de notre Gode en matière de revision, soit aussi des inconvénients que présenterait pour la sûreté publique l'évocation de certains souvenirs que les passions ne manqueraient pas de saisir

» Que vous dirai-je? Je combats ainsi sans succès depuis dix ans !

» Il n'entre pas dans mon sujet de rechercher ici jusqu'à quel point étaient graves et fondés les obstacles qu'on m'a toujours opposés; je me bornerai à vous rappeler que je les ai trouvés insurmontables, et que mes tentatives consciencieuses, persévérantes, encouragées et dirigées par M. le duc d'Orléans, dont la loyale sympathie et* le généreux appui n'ont pas manqué un instant, se sont trouvées infructueuses.

» Cependant, n'arriva-t-il pas un jour où je devrai sortir de cette abstention politique à laquelle le sentiment d'un devoir tilial m'a condamné depuis si longtemps? L'important débat qui va s'ouvrir devant la Chambre des pairs (sur le projet de loi des fortifications de Paris) ne me rappelle-t-il pas aussi que j'ai d'autres devoirs à remplir?

» Sans doute, la Révolution de 1830 a reconstitué la Pairie; les circonstances, les lois de l'époque, en ont changé la nature, en ont modifié ou renouvelé

la composition ; il est vrai aussi que ma réintégr tion dans la dignité de Pair, cinq jours après i solennelle manifestation de la Chambre des député , et qui semblait en être la consécration, a contribi % peut-être plus que toute autre circonstance de cet î époque à établir entre la Pairie de 1815 et celle c î 1830 une ligne de démarcation bien tranchée.

» Toutefois, si, pour siéger dans la Chambre de ï pairs, je devais renoncer à la mission que les deinières paroles de mon père mourant m'ont confiée, aucunes considérations dans ce monde n'auraient p'i m'y décider; je vois dans 1 s devoirs de Pair que j3 vais remplir, un nouvel engagement envers la mémoire de mon père, et un moyen de plus de lui assurer l'éclatante satisfaction qui lui est due.

» Cependant, au moment de me décider à entrer à la Chambre, j'éprouve de vagues inquiétudes que vous devez comprendre; car plus le pays a accordé à mu famille de sympathie et de consolation dans ses cruelles afflictions, plus je dois déférer à l'opinion publique. Combien ne serais-je pas inconsolable si ma détermination, qui ne m'est inspirée que par un pur amour de la patrie, venait à être mal jugée et à encourir quelque blâme !

» Veuillez donc, vous sur l'amitié de qui je puis compter, m'éclairer dans cette circonstance si solennelle pour moi.

» Agréez, etc.,

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