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Torres-Vedras, le 3 mars 18M, le général en chef se décida à effectuer la retraite l. Le maréchal Ney fut chargé de couvrir notre mouvement rétrograde. Le 9 mars, le (>e corps était réuni en avant de Piombal, en présence de l'armée anglaise; la retraite s'effectua en bon ordre et avec ce sang-froid admirable qui distinguait le maréchal Ney. Le be régiment d'infanterie légère qui fermait la marche, attaqué dans Piombal par des forces supérieures, fut obligé un moment d'abandonner cette ville. Le maréchal qui sentait l'importance de conserver cette position le plus longtemps possible, pour donner à l'artillerie le temps de hier, court à la tète du régiment et dit :
» — (ihasseurs, vous vous déshonorez si vous ne reprenez pas Piombal, que les braves me suivent !
» Il se précipita en avant, et les soldats, animés par la vue de leur chef, et sa courte mais énergique harangue, fondent avec impétuosité dans la ville et s'en rendent de nouveau les maîtres. On ne l'abandonna que quand les troupes et les bagages eurent filé à une assez grande distance, et on y mit le feu pour retarder la marche de l'ennemi.
» Le il mars au matin, Tannée s'arrêta sur les hauteurs de Redinha, ayant derrière elle ce village, la rivière qui le traverse, long défilé que l'artillerie, les
1. L'histoire a déjà gravé en lettres de bronze, qu'à la retraite de Ciudad-Rodrigo, le maréchal Ney, à la tète de trois régiments français, arrêta la marche d'une armée ennemie forte de plus de vingt-sept mille hommes. k .»* • •«
bagages, les caissons ne pouvaient franchir qu'avec beaucoup de lenteur et de difficultés. Ce défilé se prolongeant au delà du village, tenait près d'une lieue. Il était hors de doute que l'ennemi ne manquerait pas de nous y attaquer. Heureusement il ne fut pas en mesure de le faire pendant la journée du li, et ce retard si précieux pour nous fut employé à faire filer avec autant de rapidité que possible cette immense quantité de bagages. <
» Le 12, vers huit heures du matin, les vedettes annoncèrent que des masses considérables de troupes ennemies débouchaient et marchaient sur nous. L'armée traversa Redinha et vint prendre des positions avantageuses de l'autre côté de ce village pour soutenir la 2e division du 6e corps, qui resta seule pour couvrir la retraite. L'artillerie des autres corps d'armée avait été disposée de manière à prendre en écharpe les colonnes ennemies qui allaient l'attaquer.
» Le maréchal N«y fit tous les préparatifs nécessaires pour recevoir vigoureusement les Anglais et il dut à ses savantes dispositions, à l'élan qu'il sut inspirer à ses troupes, le brillant succès de cette journée dont il eut seul tout l'honneur.
» L'ennemi, qui n'avait pas cessé de marcher, commença à déployer ses colonnes vers deux heures de l'après-midi ; il ne s'avançait qu'avec précaution, voyant que les Français étaient décidés à combattre.
» Il commença son attaque avec une impétuosité
qui ne lui était pas ordinaire, et fut reçu partout avec la plus rare intrépidité; la 2e division, animée par la présence du maréchal, ne perdit pas un pouce de terrain pendant toute la journée; cependant l'ennemi amenait sans cesse au combat de nouvelles troupes, le maréchal vit qu'il fallait songer à la retraite.
» Dans un moment où nous étions vivement pressés, il ordonna une charge générale de l'infanterie et de la cavalerie, pour donner à son artillerie le temps de passer le défilé. Les troupes se portèrent avec ardeur à cette nouvelle attaque; un jeune officier d'artillerie, emporté par le feu naturel de son âge, se porta aussi en avant avec deux pièces. Le maréchal dit au général d'artillerie Charbonnel, qui était à côté de lui :
» — Oh î f... ! général, que fait donc votre artillerie ?
» Et revenant tout de suite à lui, il ajouta :
» — Ah ! pardon, général, je m'emporte.
» Le général Charbonnel, ne pouvant pas revenir de ce changement si subit du maréchal, vint me raconter de suite ce qui venait de se passer. Je ne vous cite cette anecdote que pour montrer la force d'âme du maréchal qui, vif dans son cabinet, était au contraire parfaitement maître de lui sur le champ de bataille et dans les moments les plus difficiles.
w L'ennemi ayant été ainsi obligé de faire un mouvement rétrograde, la 2e division effectua à son tour la retraite à un signal donné. Tout avait été prévu,
chaque corps savait la direction qu'il devait prendre, soit en suivant le pont, soit en traversant des gués, qui avaient été reconnus et jalonnés à l'avance. Le maréchal qui, suivant sa coutume, ne se retirait que l'un des derniers, avait fait embusquer deux bataillons du 27e et du 50e de ligne pour attendre l'ennemi ; il leur dit en passant devant leur front : « Soldats du 27e et du 50% je compte sur vous. — Vous pouvez y compter », s'écrièrent les soldats avec enthousiasme. C'était un beau moment que je ne puis encore me rappeler sans émotion, et ces braves tinrent parole. Ils attendaient l'ennemi qui s'avançait avec rapidité, ils firent un feu roulant presque à bout portant, jonchèrent la terre de morts et de blessés, et profitant à leur tour d'un moment d'hésitation due à cette décharge, ils effectuèrent rapidement leur retraite sans être entamés.
» Le maréchal Masséna avait d'abord eu le projet de se retirer sur Coïmbre et d'y passer le Mcndego, déjà même les équipages, les caissons, l'artillerie avaient été dirigés sur cette ville ; mais il apprit qu'elle était occupée par une forte colonne de troupes ennemies, que le pont était coupé. Il n'y avait pas un moment à perdre pour échapper à une ruine certaine. Le maréchal n'hésita pas un instant, et avec cette rare fermeté qui était la base de son caractère, il prit sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous tirer de cette situation d'autant plus mauvaise que quelques heures plus tard nous courions le risque d'être acculés au Mendego, forcés de livrer bataille
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contre, des troupes supérieures en nombre sans avoir aucun point de retraite, et par conséquent réduits à mettre bas les armes, si nous la perdions.
» Les bagages reçurent l'ordre de rétrograder surle-champ pour prendre la direction de Miranda, en suivant des chemins presque impraticables; mais nous n'avions pas le choix, ni d'autre espoir de salut. Il fallait aussi retarder la marche de l'ennemi, disputer le terrain pied à pied. Dans ces circonstances si difficiles, les généraux des différents corps d'armée se montrèrent dignes de leur haute réputation, et l'armée donna de nouvelles preuves de dévouement et d'intrépidité.
» Que l'on songe que la moindre preuve de faiblesse, que la plus légère hésitation nous perdait sans ressources, et l'on saura apprécier le mérite de celui qui dirigeait les opérations, de ceux qui le secondaient, parmi lesquels le maréchal Ney tenait le premier rang.
» Le maréchal Ney, toujours chargé de la retraite, continua à se montrer digne de sa haute réputation. Dans la journée du 14 mars, il fut encore attaqué vigoureusement par l'armée anglaise. Pendant l'actiou, nous aperçûmes une forte colonne suivant la crête des montagnes et menaçant notre flanc droit; heureusement, le duc d'Abrantès qui n'était pas loin de nous, voyant le danger que nous courions, envoya une brigade qui repoussa cette colonne, et réloigna de nous. Nous pûmes donc continuer tranquillement notre retraite et prendre position sur les
hauteurs en avant de Miranda. Le maréchal employa encore les mêmes moyens qui nous avaient si bien réussi à Redinha, deux bataillons embusqués reçurent par un feu roulant l'ennemi qui, ayant oublié la leçon qu'il avait reçue, s'avançait sans défiance; les bataillons profitèrent du moment de répit qu'on leur donna pour rejoindre leurs régiments.
» Dans ces mouvements [de retraite par échelons], l'armée présentait un aspect bien effrayant pour des gens qui n'auraient pas connu la guerre : les soldats courant pour prendre la position qui leur avait été désignée, avaient quitté leurs rangs, ils étaient pêle-mêle, et l'on aurait dit que l'armée s'enfuyait en désordre. Nous mangions dans ce moment un frugal déjeuner que j'avais offert au maréchal, qui avait bien voulu l'accepter, et nous causions familièrement. Je lui observai que je ne concevais pas comment il pouvait se reconnaître dans une pareille confusion, il me répondit :
» — Mon ami, on laisse tout cela se débrouiller, et quand les corps sont reformés, on prend ses dispositions.
» Effectivement, au bout de quelques minutes, les soldats avaient repris leur rang, les régiments allèrent occuper les positions qui leur avaient été assignées, et là dans un ordre parfait, ils attendirent l'ennemi qui n'osa pas les poursuivre plus loin.
» Pendant que nous nous battions, le général Montbrun, qui avait été envoyé sur Coïmbre et qui n'avait pas été averti du changement de direction que nous
avions été obligés de suivre, parce que l'officier, qui avait été chargé de le prévenir, avait trouvé les communications interceptées, devinant avec sa sagacité ordinaire ce qui se passait, fit anéantir tout ce qui pouvait gêner sa marche et vint nous rejoindre à Miranda.
» Les équipages, les caissons qui avaient d'abord été dirigés sur Coïmbre, étaient aussi venus se réunir à Miranda, il y avait donc là un encombrement effrayant. Le maréchal n'hésita pas un instant sur le parti qu'il fallait prendre. Il me prescrivit de Taire brûler tous les équipages, à commencer par les siens, sans épargner ceux de Masséna qui, je crois, n'en fut pas très content. On ne laissa que quelques voitures pour transporter les blessés et les malades qui ne pouvaient pas absolument monter sur des mulets, en me disant qu'il ne fallait pas nous déshonorer, et qu'avant tout il fallait sauver l'artillerie. Cette mesure, qui blessa beaucoup d'intérêts particuliers, mais dont cependant tout le monde sentait la nécessité, fut exécutée à la rigueur. Elle nous débarrassa d'une grande quantité de voitures qui nous entravaient et rendit l'armée plus légère et plus maniable. Elle continua sa marche rétrograde en contenant l'armée anglo-portugaise qui ne put jamais l'entamer et se dirigea sur le village de Foz-d' Arienne le 15 mars, pour y traverser la petite rivière de la Ceira sur un pont de pierre qui s'y trouve. Il nous arriva ce jour un de ces événements rares, qui cependant ne sont pas sans exemple, et qui parfois ont des suites fu-
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nestes. Le maréchal, voyant qu'il n'était pas poursuivi, avait fait faire halte avant de passer la Geira, dans le village même de Foz, pour donner aux soldats le temps de se reposer et de manger un morceau. Il eût été plus prudent, plus militaire de passer d^abord le défilé, et de faire halte ensuite de l'autre côté. Ce fut une faute sans doute et qui faillit nous coûter cher. A peine avait-on formé les faisceaux, et commencé à déjeuner, que l'avant-garde ennemie nous attaqua avec force. Ces mêmes soldats qui avaient combattu avec tant de courage, qui avaient tant de confiance dans le maréchal, furent tout & coup saisis d'une terreur panique et se précipitèrent dans le plus grand désordre pour passer le pont très étroit. Nos exhortations, nos prières, les efforts de leurs officiers, rien ne put les retenir. Encombrés sur le pont, ils n'avançaient que lentement, beaucoup se noyèrent en voulant traverser la rivière qui n'était pas guéable en cet endroit. Pour augmenter l'encombrement, la brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général Lamotle, qui devait traverser la rivière à un gué situé plus bas, vint aussi se jeter sur le même pont ; deux pièces de canon furent dételées et abandonnées, le maréchal avait les larmes aux yeux. Heureusement, nous étions masqués par un bois, qui empêchait l'ennemi de voir ce qui se passait.
» L'arrière-garde, sous les ordres du brave général Ferey, se défendait vaillamment; mais elle allait être forcée de se retirer et tout eût été perdu, si elle était
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arrivée sur le théâtre de la débâcle. Dans cette extrémité, le maréchal me dicta d'assez longues dispositions, qu'il me chargea de lui porter, en lui rendant compte de ce qui se passait et de lui dire qu'il était indispensable qu'il tînt ferme jusqu'au dernier moment.
» Je trouvai le général Ferey fort occupé, il me dit qu'il ne pouvait plus tenir et qu'il allait se retirer. Je lui dis qu'il fallait bien s'en garder, en lui racontant le désordre dans lequel était l'armée; nous lûmes alors au milieu d'une grêle de balles les dispositions prescrites par le maréchal, et nous étions fort inquiets de ce que nous allions devenir, lorsque par un bonheur inespéré, un bataillon, qui avait été oublié dans sa position au milieu de la bagarre, voyant que nous étions vivement pressés, fit une charge de flanc qui arrêta l'ennemi tout court, et le força à rétrograder.
» Nous rendîmes grâce au ciel de ce secours inespéré; l'ennemi ne renouvela pas l'attaque; on eut le temps de venir rechercher les deux pièces de canon qui avaient été abandonnées, et l'arrière-garde, qui avait sauvé l'armée par sa belle résistance, put effectuer sa retraite tranquillement. Mais nous avions perdu beaucoup d'hommes qui s'étaient noyés dans la Geira; un porte-aigle, du 39e régiment, entraîné par les fuyards, avait éprouvé le même sort, et l'aigle avait été perdue; on fit d'inutiles tentatives pour la retrouver, en ne put jamais en venir à bout. Les Anglais s'en emparèrent plus tard, et l'emportèrent
en triomphe. Le maréchal ne s'était déterminé à faire halte avant le passage du pont, que pour laisser aux soldats les moyens de profiter des ressources qui pouvaient se trouver dans Foz-d' Arienne et dans la persuasion que l'ennemi ne nous suivait pas. Nous occupâmes le soir une position très forte sur une montagne qui dominait le petit village de Foz.
» Le lendemain, une compagnie de grenadiers vint comme ^le coutume pour former la garde du maréchal à son bivouac, c'était précisément celle dont le porte-aigle s'était noyé la veille. Le maréchal, qui était d'autant plus irrité qu'il sentait bien qu'il avait quelques reproches à se faire dans les événements de la veille, qui surtout regrettait vivement que l'aigle eut disparu, dit à cette compagnie :
» — Grenadiers, vous avez perdu votre aigle, vous ne me garderez pas.
» Le capitaine baissa son épée et se retira. Jamais je n'ai vu de figures plus inornes et plus tristes; quelques larmes même coulèrent sur ces visages brûlés par le soleil et d'une physionomie si éminemment martiale.
» Quand ils furent partis, je lui observai qu'ils étaient bien profondément affectés de ses reproches. Il me répondit avec humeur :
» — Pourquoi ont-ils perdu leur aigle?
» Je vis que le moment n'était pas favorable, et je me tus prudemment; j'eus même à essuyer quelques légères bourrades, ce qui ne m'était peut-être pas
encore arrivé; mais comme il était aussi juste que bon, il me dit quelques instants après d'un air riant :
» — Allons, venez déjeuner avec moi.
» C'était sa manière de réparer un léger tort.
La suite de ces notes a été très probablement égarée et les souvenirs du général Béchet s'arrêtent malheureusement ici, sans mentionner par conséquent, les campagnes de Saxe et de France, qu'il fit avec le maréchal Ney et surtout les événements de 1815. auxquels il a dû assister avec une poignante tristesse.
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