L MARÉCHAL PÉLISSIER
en abusait souvent. L'abus de l'esprit peut dégénérer en absurdité. Le National ne sut pas éviter cet écueil. La conclusion de son réquisitoire fut que le colonel Pélissier avait assassine (sic) les ennemis qu'il combattait. L'opposition en arrivait à préférer la vie des Arabes à celle des soldats français.
La narration du National causa dans le public une émotion profonde. Le gouvernement lui-même prit l'alarme. Le public aime le merveilleux. Le bruit de l'opposition séduit nos esprits frondeurs. La compétence nous manque souvent pour apprécier des actes qu'il est d'ailleurs presque toujours impossible de contrôler. Le temps, les moyens, nous font défaut. La vie nous emporte. On songe à autre chose. L'impression reçue reste seule.
Quant au gouvernement, il put se convaincre que si le colonel Pélissier avait,
en effet, comme mesure comminatoire, enfumé les abords d'une caverne remplie d'ennemis exaspérés, il n'avait rien fait que de conforme aux lois de la guerre.
Ce que le National se gardait bien de dire, c'est que les grottes du Dahara servaient chaque année de refuge aux Beni- Zerouel. Vainement nos colonnes chargées de les réduire semaient de leurs ossements ces défilés maudits, de leurs inexpugnables i^epaires les Beni-Zerouel décimaient impunément nos bataillons.
Ces grottes semblaient devenir le refuge du mino taure de l'armée d'Afrique. Chaque année les expéditions se renouvelaient, chaque année notre armée apportait son tribut sanglant au seuil de cet antre.
Il fallait en finir. On choisit un homme d'une volonté de fer, le colonel Pélissier. Il comprit qu'il fallait à tout prix revenir victorieux de la mission qui lui était
confiée. Il s'agissait en quelque sorte d'affranchir l'armée du tribut de cadavres qu'elle payait chaque année aux grottes du Dahara.
En faire le siège eût coûté trop de monde; passer outre, c'était se créer au retour de l'expédition de redoutables obstacles. Tandis qu'il opérait dans le Dahara, des ennemis terribles marchaient à sa rencontre. Sur trois points différents, au mépris des lois de la guerre, les Arabes égorgeaient des Français désarmés. Deux cents prisonniers étaient assassinés dans la deira d'Abd-el-Kader; un convoi de prisonniers français était massacré , dans les environs de Batna, par une horde d'Arabes ; entre Bougie etDellys, les Kabyles tuaient et pillaient l'équipage d'un navire naufragé.
'Une répression terrible était indispensable.
Animé d'un sentiment plus réellement
patriotique , ropposition républicaine l'eût compris. Elle eût hésité peut-être à persévérer dans cette voie en s'apercevant que l'esprit de système l'égarait jusqu'à préférer la vie de l'ennemi à celle de nos propres soldats.
Le colonel Pélissier fit son devoir.
Faire son devoir est pour tout le monde, et surtout pour le soldat, la première vertu. Le moyen qu'il employa fut le seul possible. Qui donc jadis eût songé à accuser de barbarie le vainqueur d'Austerlitz, lorsqu'il fit briser à coups de canon le lac sur lequel fuyaient douze cents Russes qui furent simultanément engloutis ?
Le maréchal Pélissier, aujourd'hui si populaire , fut pendant quelque temps dans l'opinion des masses une sorte de héros terrible à la façon de certains personnages des drames de Shakspeare et de Schiller.
Le gouvernement, qui l'appréciait différemment , l'avait élevé au grade de maréchal-de-camp. Son nom seul valait un boulevard devant lequel reculaient les Arabes épouvantés.
Nous le verrons plus loin, le général Pélissier ne manquait pourtant ni d'humanité, ni de qualités affectueuses. Mais la destinée de ce soldat rude et goguenard semble ainsi faite qu'il ne doit apparaître qu'aux heures décisives, quand les demi-mesures ont échoué , quand la temporisation devient inutile et qu'il s'agit de dénouer d'un seul coup le drame d'une guerre mortelle. On le voit alors, soudainement investi de l'autorité qu'ajoute à son grade le sentiment de ce qu'on attend de lui, mesurer le péril d'un œil froid, prendre un parti, — le parti le plus rapide et le plus sûr, — avec une promptitude extraordinaire, et l'exécuter sur-le-champ avec une volonté
devant laquelle nulle considération ne prévaut.
Le coup frappé, la situation dénouée, la victoire remportée , il rentre dans Tombre jusqu'à ce qu'une péripétie nouvelle ramène vers lui la pensée de tous. Etrano'er aux luttes et aux intrio-ues de la tribune et de la presse, il ne cherchera jamais, au moyen de ces expédients dont tant d'autres ont abusé , à entretenir autour de son nom cette vaine rumeur dont s'enivre la vanité. C'est ainsi qu'on a vu, de 1848 à 1853, le général Pélissier se rendre constamment utile dans les fonctions peu retentissantes de commandant de la division d'Oran et d'inspecteur général d'infanterie. Il avait été nommé général de division en 1850.
Quoique le général Pélissier passât pour un homme difficile à émouvoir, les colons de la division d'Oran mirent quelquefois sa bienveillance à l'épreuve en
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lui envoyant des femmes pleureuses. Le général céda plus d'une fois d'abord.
Mais s'apercevant que ce moyen, bientôt connu , dégénérait en abus , qu'on cherchait ainsi à lui arracher des décisions au moins inutiles , il rentra dans son flegme, et les solhciteuses de la province d'Oran séchèrent des larmes désormais sans puissance.
L'activité du général Pélissier , concentrée pendant plusieurs années dans la bonne administration de la province qu'il commandait, n'eut aucune occasion de se produire au dehors. Sa mission était définie, limitée. Il ne pouvait, sans en dépasser les limites, attacher son nom à des ^mesures générales de colonisation et prendre l'initiative d'un système.
C'est donc par des actes essentiellement militaires que M. le maréchal Péhssier a laissé le souvenir de son passage en Afrique.
La légende dés grottes du Dahara commençait^à se confondre avec les épisodes antérieurs de la guerre d'Afrique, lorsque le chérif Mohammed-Ben- Abdallah entreprit d'armer le fanatisme des Arabes du Sud. Une nouvelle Zaatcha fut préméditée. Le chérif agita d'abord Ennacin et Mlili. Ses débuts ne furent pas heureux, et il reçut de dures leçons. Mais loin de les accepter , il se mit en révolte ouverte, se réfugia à Lagouhat d'où il parvint à soulever toutes les tribus du Sud.
Le général Yusuf, l'une des physionomies les plus brillantes de notre histoire militaire en Afrique, essaya vainement de comprimer la sédition. Le général Pélissier apprend ce qui se passe et se met en marche. Il part le 26 novembre d'El-Biod , parcourt cinquante lieues en six jours au milieu d'un pays où l'esprit des populations et les
difficultés du sol font obstacle à chaque pas.
Le 2 décembre, il opérait sa jonction avec le général Yusuf. Cette marche, qui rappelle certaines marches célèbres des guerres de l'Empire, consterna l'ennemi. Le 3, le général Pélissier faisait la reconnaissance de la place. Pour entamer ses hautes murailles, il fallait une batterie de brèche. Elle fut construite par son ordre dans la nuit du 3 au 4. A sept heures du matin, elle commença le feu. En trois heures la brèche fut ouverte, et l'aigle du 2® de zouaves flottait sur les ruines fumantes de Lagouhat.
La bravoure du général Pélissier était bien connue avtot cette affaire. Mais chez lui cette vertu militaire est empreinte d'une originalité particulière. Un général comme M. Bourbaki ira à Tassaut en bottes vernies, gants jaunes et badine à la main; tel autre se fera jeter
par ses soldats par-dessus les murailles pour arriver le premier dans la place.
Le maréchal Pélissier est brave sans avoir l'air de le faire exprès. Il n'use pas toujours du droit de s'épargner que confère et qu'exige le commandement en chef. Ainsi, à l'affaire de Lagouhat, le général Bouscarren , qui le suivait de près, reçut une balle et fut tué.
L'affaire de Lagouhat offrit cette particularité qu'elle donnait le baptême du feu aux jeunes aigles du nouvel Empire. Ce motif dut influer sur le choix que fit l'empereur Napoléon III du général Péhssier pour aller prendre le commandement d'un corps de l'armée d'Orient.
Cet heureux début de nos aigles était d'un bon augure.
Nous avons raconté dans une autre notice les événements qui précédèrent, devant Sébastopol, l'arrivée du général
Pélissier (1). Nous n'y reviendrons pas.
Lorsqu'à la suite de ce long hiver, de ce siège prolongé que tant de fléaux retardèrent et qui usa des hommes de guerre du premier ordre, on vit le maréchal Pélissier prendre le commandement du 2* corps, un vif sentiment de confiance et d'énergie électrisa les troupes. On sait combien est mobile l'esprit français. La pluie, le froid, le choléra, les lenteurs du siège avaient affaibli le moral des troupes. Il se raffermit dès que le général Pélissier fut chargé des attaques de gauche et de l'investissement de la place.
Chaque soldat comprenait d'instinct la signification de l'arrivée de ce chef énergique. On sentait que les travaux de la campagne allaient prendre une
(1) Voir, dans la première série de ces Portraits, la notice intitulée : Saiiit-Arnaud et Cau' robert.
nouvelle face. Les officiers qui avaient servi sous les ordres du mai'échal Pélissier, appréciaient diversement son caractère, mais tous considéraient son arrivée comme un gage de succès.
Peu d'hommes de guerre réunissent, en effet, au même degré que le maréchal Pélissier, l'extérieur et les qualités du commandement. Robuste sans obésité, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, sa personne comme son caractère exprime sa solidité. Par un contraste singulier, ses yeux sont mobiles, rapides, tandis qu'une lenteur imperturbable donne à ses mouvements l'apparence de l'insouciance et de la placidité.
L'armée connaissait depuis© longtemps le caractère du général Pélissier. Dans les causeries du bivouac, les soldats racontaient maintes anecdotes un peu trop militaires pour trouver place ici , mais qui toutes attestaient de la part du gé-=
né rai un esprit singulièrement caustique, une humeur gauloise de la famille de Rabelais. Quand sa verve s'éveille sous le feu de l'ennemi, aux heures décisives où il s'agit de donner un ordre capital, il a des mots de raillerie terribles et imprévus comme un coup de boutoir. Cette rudesse se mêle singulièrement chez lui à un esprit de justice qui se plaît à récompenser le mérite modeste.
Mais si le mérite se fait son propre avocat, c'est au4:re chose. Un officier de l'armée de Crimée, le soir de la fâcheuse affaire du 18 juin, lui ayant demandé là croix : « Il y en a un boisseau dans le bastion de Malakoff , répondit le général ; allez voir s'il y en a une pour vous. »
Le maréchal Pélissier, nous le verrons plus loin, aime ses amis d'un cœur profondément dévoué ; mais, comme tous les hommes doués d'une puissante personnalité, il ne change pour eux ni ses
façons, ni son humeur. Ceux qui l'entourent, ses aides de camp, sont habitués à ces bourrasques et ne s'en offensent pas.
Un officier supérieur, estimé de tous, et dont l'amitié pour le maréchal Pélissier fut profonde et désintéressée, le regrettable colonel Cassaigne, disait quelquefois en riant : " Mon Dieu, quand le général me reçoit mal, je ne m'en formalise pas ; je sais qu'il est comme ces Marseillais qui appellent leurs fils : enfants de chien par amitié. »
Ceux qui ne connaissaient pas le noble cœur du général se blessaient quelquefois de ces boutades de vieux soldat.
Mais ce qui prête peut-être à ses apostrophes une ironie particulière, c'est l'air et le ton qui les accompagnaient. Dans toutes les notes de la voix humaine, il est impossible de rencontrer quelque chose de plus goguenard et de plus rail-
leur que la voix lente et gravement nazillarde dont le maréchal accentue ses railleries.
Un général, qu'il est inutile de nommer, eut le malheur d'arriver malade en Ciimée. Au bout de huit jours son état devint trop grave pour qu'il dût songer à aller au feu. Il obtint de retourner en France et vint faire sa \'isite d'adieu au commandant en chef.
Au grand étonnement de l'aide de camp présent, il fut reçu avec assez de bienveillance. Le maréchal, on le sait, a une répugnance marquée pour les officiers inutiles. L'entrevue touchait à sa fin et le général allait se retirer, lorsqu'au moment de fermer la porte, un signe le retint :
— '« A propos , général *** , vous nous laissez vos chevaux, n'est-ce pas?
Ils ne sont pas malades... eux, j'espère ! "
Ajoutez à ceci le ton décrit plus haut.
Une indulgence inouïe se mêle quelquefois à ces brusques sorties.
On racontait souvent en Algérie, qu'en expédition, un officier d'état-major, apostrophé par le général Pélissier, s'était laissé emporter jusqu'à répondre par un coup de pistolet aux paroles de son chef. Heureusement le pistolet rata.
— « ^ttpitame , dit froidement le général , vous garderez les arrêts pendant huit jours pour vous apprendre à tenir vos armes en meilleur état. »
Authentiques ou non, ces anecdotes circulaient dans l'armée d'Orient. On disait aussi, et c'est un fait aujourd'hui bien connu, que le maréchal PéUssier a toujours aimé à s'entourer d'officiers jeunes et distingués. Être protégé par le maréchal constitue un signe certain d'aptitude militaire. Ses aides de camp,
MM. Cassaigne et Appert, en furent un frappant exemple. Il n'y a pas un officier dont le maréchal ait suivi et entouré de sa sollicitude la carrière militaire, qui ne soit à la fois un soldat et un chef accompli. Le général Bazaine et le colonel Lacretelle, du 51^ de ligne, auxquels le maréchal a toujours témoigné un vif intérêt, ont, avant tout, été protégés par leur mérite et leurs services.
Une protection semblable honore, en même temps, celui qui la donne et celui qui en est l'objet.
Tel était le conmiandant en chef que l'empereur Napoléon III envoyait en Crimée. Sa fermeté, sa rudesse même, loin d'effi:'ayer le soldat, plaisaient à son humeur. Au milieu de ces habitudes de la tente et du bivouac, une brusquerie peut souvent, comme le disait le colonel Cassaigne, n'être qu'un gage d'amitié.
Un chef débonnaire n'a point de suc-
ces en France. Nos soldats n'ont pas besoin d'indulgence. Epris avant tout du sentiment national, de l'instinct de la discipline et du besoin d'agir, ils n'ont besoin que d'être commandés avec vigueur, conduits énergiquement , avec roideur même, pourvu qu'on aille en avant. M. le maréchal Pélissier réunit au suprême degré toutes ces conditions.
En arrivant, le général Pélissier visita les tranchées. Il venait reconnaître les batteries d'attaque et les ouvrages de la défense. Mais ce qu'il voulait avant tout montrer aux soldats, c'est qu'il entendait partager leurs périls de chaque jour. On le vit, en effet, à diverses reprises, sur les points les plus exposés.
Sa présence fit un effet considérable sur le moral des diverses troupes du 2* corps.
Jusqu'alors le service des tranchées s 'é-
tait fait avec zèle, mais sans beaucoup de méthode. Il le réglementa sévèrement. En le voyant à l'œuvre, quoiqu'il fût arrivé depuis quelque temps, l'opinion de l'armée se tourna vers lui. Elle commença à le considérer comme son chef futur.
Ce fut aussi la pensée du général Canrobert, à qui lord Raglan, avec une fougue singulière pour son âge, rendait le commandement amer et impossible.
Il fallait que ce regrettable conflit eût une fin.
Avec un désintéressement dont l'histoire n'offre peut-être pas de plus noble exemple, le général Canrobert prit le parti de résigner le commandement entre les mains du général Pélissier. En se décidant à ce grand acte, le général Canrobert n'ignorait pas qu'il levait le plus grand obstacle qui s'opposait jusqu'alors au succès de nos armes. Il comptait sur la volonté du général Pé-
lissier pour briser rentêtement du général anglais.
Le général Canrobert s*ouvrît au général Pélissier. Il lui fit part de sa détermination et des graves motifs qui la lui faisaient prendre. Il lui nomma le successeur qu'il désignait au choix de l'Empereur.
Cette double mutation ne causa aucune surprise. Le subordonné de la veille passa au premier rang. Le général en chef redevint volontairement simple lieutenaHt, c'était plus que ne fit le maréchal de Noailles à Fontenoy. Il grandit dans l'opinion qui apprécia vivement la noblesse de sa conduite.
La position nouvelle du général Pélissier était fort délicate. La France avait les yeux sur lui ; et pourtant les opérations du siège, entravées par les excentricités de lord Raglan, n'avançaient pas.
Il fallait à tout prix vaincre ce premier obstacle.
Il en existait un second. L'élévation subite du général Pélissier avait dû exciter un sentiment de rivalité parmi quelques-uns de ses collègues de la veille.
Le service se ressent infailliblement de ces mouvements d'humeur ; autre problème qu'il s'agissait de résoudre.
Que se passa-t-il dans l'entrevue du général Pélissier et de lord Raglan 1 c'est ce que ne surent même pas les officiers d'état-major du général français. Quelles paroles furent échangées '? on l'ignore.
Quant au résultat il fut visible pour tous; à dater de cette entrevue, le concours de l'armée anglaise ne nous fit jamais défaut. Des sentiments de cordialité entre les deux armées témoignèrent du parfait accord des deux généraux en chef.
Le général Pélissier trouva en même
temps chez ses anciens collègues ou subordonnés de l'armée d'Afrique, une évidente déférence et une parfaite bonne volonté. On le savait homme à ne pas balancer sur un ordre d'embarquement pour la France. Nul ne se souciait d'en courir les chances. Le patriotisme lit le reste.
Restaient les difficultés matérielles.
Le nouveau commandant en chef n'avait qu'une pensée : agir. Comme à Lagouhat, il déploya une activité foudroyante, une sûreté de coup d'œil et une promptitude de décision qui électrisèrent l'armée.
Les attaques s'étaient faites par la gauche, il décide qu'on attaquera désormais par la droite. C'était le côté de Malakoff, la clef de la place assiégée.
Pour un pareil développement nos troupes n'étaient pas assez nombreuses.
Des renforts devenaient indispensables.
46 LE >LARÉCHAL PÉLISSIER
Il les demande d'un ton qui éloigne ridée même d'un refus. C'est la nécessité, c'est la certitude du succès qui parlent par sa bouche. Il insiste, presse, gourmande, agit toujours, et s'empare dès le 7 des batteries du Mamelon Vert.
Les renforts étaient arrivés; du Mamelon Vert on touche au corps de la place. Sur toutes nos lignes le cri : " à Malakoff ! à MalakofF ! » avait retenti avec une indomptable énergie.
Le général en chef prépare une nouvelle attaque. Le 18 juin, trois divisions s'élancent sur le formidable bastion. Du haut de la redoute Victoria le général Pélissier suit d'un œil attentif le mouvement de ses troupes. Tout à coup son visage s'assombrit. Des paroles d'impatience et de mécontentement s'échappent de ses lèvres.
Un chef de colonne a pris la trace fusante d'une bombe pour la fusée qui
doit servir de signal. Le déport mal réglé dérange tout le mouvement.
Irrité, mais voulant à tout prix en finir avec ces fortifications meurtrières, le général Pélissier ordonne au colonel Jannin, des zouaves de la garde, de s'élancer sur la brèche.
— " Adieu, mon général, » dit le colonel.
Et il s'élance à la tête de ce magnifique régiment, formé des vétérans de nos guerres d'Afrique. Le reste de la garde impériale s'ébranle et va le suivre.
Ils marchaient à une mort presque certaine. Mais le général en chef voulait en finir. Ceux qui l'entourent le supplient de faire sonner la retraite. Il hésite , on le presse. Pour la première fois il cède. Mais quelle humeur ce soir-là ! Les Russes paieront ce retard.
Il semble qu'autour du général en chef l'activité se multiplie par l'humeur
48 LE IVL^RÉCHAL PÉLISSIER
que lui cause cette affaire manquée.
C'est la première fois que le général Pélissier n'ait pas obtenu le but qu'il se proposait. Des expéditions moitié militaires, moitié maritimes, détruisent aux environs les approvisionnements russes.
Tout ce qui est vulnérable est attaqué.
Lord Raglan n'était plus. Son successeur laissait l'initiative au général français. Omer Pacha quittait la Crimée. Le général piémontais Lamarmora , homme de guerre de la plus haute distinction, se mit de lui-même à la disposition du général Pélissier.
Il^est à remarquer ici que, malgré son extérieur tout mihtaire , le général Pélissier montra des qualités diplomatiques de premier ordre. Il sut faire comprendre sa volonté, la faire passer dans rame des divers chefs des puissances alliées, et obtenir une sorte de commandement unique.
Le 8 septembre, le général Pélissier résolut de livrer un grand et décisif combat. Il prit toutes ses mesures avec une vigilance parfaite. Les montres des officiers furent réglées la veille. C'était la première fois que cette précaution avait lieu. Les soldats, abondamment pourvus des engins nécessaires à une lutte déterminée, attendirent l'heure du combat.
Le général en chef avait résolu de commencer le feu au moment où les cloches de Sébastopol sonneraient l'heure joyeuse de midi. Bientôt le premier tintement se fit entendre et se répéta de clocher en clocher.
Nos canons, depuis les attaques de gauche commandées par le général de Salles, jusqu'à celles de MalakofF dirigées par le général Bosquet , résonnent au dernier tintement. Le feu de la place répond. Le bruit est formidable; les boulets font des ravages terribles. Les bat-
teries ennemies ne sont plus tenables.
Sur toute la ligne de nos attaques un cri général, cri plus terrible que la voix du canon, s'étend. Nos colonnes s'élancent rapides, compactes, par vingt endroits à la fois. Partout elles pénètrent à la baïonnette. Le feu de la seconde ligne d'artillerie les couvre de mitraille. Elles s'abritent, se fortifient, s'établissent dans les ouvrages conquis.
A la fin de la journée Malakofînous restait.
Du haut de Malakoff , nos soldats virent, le soir, sauter toutes les fortifications, et aperçurent l'armée russe qui se réfugiait dans les forts du Nord.
Malakoff, la dernière des fortifications attaquées, fut la première prise.
Pendant l'assaut, le général Pélissier avait confié une mission au lieutenantcolonel Cassaigne, son aide de camp.
Le brave Cassaigne partit en avant ; un boulet russe l'emporta.
Ne le voyant pas revenir , le général Pélissier parut surpris.
« Où est Cassaigne ? ^ dit-il.
On savait l'attachement du général pour son aide de camp. On n'osa pas lui apprendre sa mort.
« Il est blessé, dit quelqu'un, mais sa blessure est sans gravité. >»
Le général n'en parla plus ; mais à la fin de la journée, au moment où il semblait que la joie de cette victoire atten* due si impatiemment par la France et par l'Occident tout entier, dut remplir son cœur, il répéta d'un ton impérieux cette fois :
" Eh bien ! où est Cassaigne?
— Mais, général, il est blessé.
— C'est donc grave?... Je connais Cassaigne, il serait venu me rendre compte de sa mission.
52 LE MAEÉCHAL PÊLISSIER
— Mais, général, il est blessé à la jambe. »
On crut encore une fois l'attention du général détournée. La fatigue dune telle journée, le besoin de repos et de nour= riture deviennent, après de pareilles af« f aires, la première préoccupation. Mais, quand les dernières mesures furent pri' ses, au lieu d'aller se mettre à table, le général dit aux officiers qui l'entouraient :
« Maintenant, allons voir Cassaigne. "
Tout le monde resta silencieux et im= mobile. Un des assistants, rompant alors le silence, avoua la vérité. Sur les traits de l'homme que les opposants du Natiojial dépeignirent sous de si noires couleurs, après l'affaire du Dahara, on vit couler des larmes. Ceux qui virent pleurer cet homme de guerre courbèrent la tête avec respect.
De toute cette soirée de triomphe, le général Pélissier ne dit plus un mot et devint aussi sombre que le jour de la non réussite du premier assaut de MalakofF.
Aujourd'hui, encore, l'illustre maréchal ne parle pas sans émotion du colonel Cassaigne. Il rappellera, l'œil troublé, ses parties de whist avec son aide de camp, leurs colères réciproques, leurs raccommodements .
Le même homme n'a pas sourcillé devant les horreurs du combat de MalakofF. Il aime en honrnie de cœur et commande en chef d'armée.
Napoléon III a nommé le général Pélissier maréchal de France, duc de Malakoff, avec une dotation de cent mille hvres de rentes, vice-président du Sénat. Il l'a attaché au conseil privé de la couronne. Dans des circonstances délicates, il lui a confié l'ambassade de
Londres. La générosité de l'Empereur n'a pas été moindre que le dévouement de ce grand serviteur de l'Etat. Jamais le courage, le génie militaire, le patriotisme, n'ont été plus magnifiquement récompensés.
Le maréchal Pélissier vient de s'unir, récemment, à une jeune dame espagnole, aussi remarquable par son esprit et sa grâce que par sa beauté.
On raconte que dans les derniers temps qui précédèrent son mariage , le maréchal Pélissier, retenu, par la multiplicité des affaires, à son poste de l'ambassade française à Londres, envoyait chaque jour un magnifique bouquet à sa fiancée. Dès qu'un Français, admis dans son salon, lui annonçait son départ, il ne manquait pas de lui confier un de ces merveilleux bouquets, le lui recommandant avec sollicitude.
Cette galanterie, digne d'un comte
d'Orsay, dut paraître à sa noble fiancée d'autant plus exquise, qu'elle émanait du vainqueur de MalakofF et non d'un simple dandy. L'âme est un diamant à mille facettes. Placez dans un jour inattendu telle pierre précieuse qui n'avait jusqu'alors reflété qu'une lumière flamboyante et terrible, il en jaillira des rayons plus doux que ceux d'un regard attendri.
L'élévation du maréchal Pélissier aux plus hautes dignités de l'État, son ambassade à Londres, son maria o'e, en attirant continuellement sur lui l'attention pubhque, en ont fait ce que les chroniqueurs de salon nomment le lion de la saison. A Londres et à Paris, quand on a prononcé cette parole sac rementelle,
toutes! dit sur le compte d'un homme.
L'immortalité est acquise à l'acteur célèbre de la comédie humaine, qui a pu devenir le lion d'un hiver. C'est un héros réussi. Chaque mot qui tombera de ses lèvres sera recueilli dans la conque retentissante de la publicité. On copiera ses gestes, son accent, la coupe de son habit.
Quand les généraux romains , qui avaient longtemps commandé dans l'Afrique ou dans les Gaules, revenaient à Rome, chacun se pressait sur leur passage, chacun voulait voir leurs cheveux blanchis aux frimas du Nord ou leur teint cuivré par le soleil des tropiques.
Pour nous, l'aspect de ces destinées si bien remplies, de ces grandes existences couronnées de tous les dons que l'Etat peut octroyer à ceux qui l'ont le mieux servi, nous inspire d'autres réflexions. Nous éprouvons pour nos insti-
tutions, pour la Révolution qui les a engendrées au prix de tant de sacrifices, un profond sentiment d'admiration et de reconnaissance.
Lorsqu'en France, au fond de la plus humble des chaumières, une mère plébéienne met au monde, dans la douleur et dans la joie, F enfant-peuple de la charrue et des champs de bataille, qui poiwait dire qu'il ne vient pas de naître sous le chaume un grand dignitaire, un ministre, un sénateur, un ambassadeur, un duc? '< L'art de créer le génie, disait Mirabeau, n'est peut-être que l'art de le seconder. »
Note. — Le respect que tout écrivain doit au public et à son propre caractère,
l'oblige à expliquer ses erreurs et à ne point donner, sans les motiver, d'interprétations contradictoires d'un même fait. M. Michelet, un des maîtres de l'école historique moderne, f/a/^ ses critiques et ses admirations. Les dates seules peuvent , en effet , lorsqu'il s'agit d'histoire contemporaine écrite au jour le jour, justifier non pas seulement des critiques ou des admirations erronées, mais encore des erreurs matérielles ou des appréciations incomplètes.
Cet éclaircissement m'a paru nécessaire à propos de deux passages de cette / notice relatifs au maréchal Bugeaud et de l'affaire des grottes du Dahara.
Dans le premier volume de Y Histoire de la seconde République française, il m'est arrivé, comme à la plupart de mes prédécesseurs , d'avancer que le maréchal Bugeaud figurait dans la déplorable affaire de la rue Transnonain. Je reçus
à ce sujet une longue et intéressante lettre de M. Romieu, que'le défaut d'espace m'empêche de reproduire, et dans laquelle l'inexactitude de cette assertion me fut clairement démontrée.
Dans une notice de la première série de ces Portraits, j'ai eu l'occasion de citer des fragments d'un historien des guerres d'Afrique, dans lesquels l'affaire des grottes du Dahara était présentée sous un jour très-différent de ce qui me paraît être, après plus ample informé, le véritable sens de cette expédition.
Après les explications très-nettes que cette notice m'a fourni l'occasion de donner, il ne restera, j'imagine, pas plus d'obscurité sur cet acte rigoureux, mais nécessaire, dans l'esprit du lecteur que dans le mien. .