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La famille d'Orléans n'a pas de beaux antécédents parmi l'histoire de notre pays. La faute n'est pas à ces princes tout entière. Leur condition y fut pour beaucoup. Placés trop près du trône, ces cadets subirent l'effet d'une tentation permanente. La jalousie royale étouffait leur jeune valeur. Ils eurent des complaisants gagés, point de courtisans.
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Sans issue pour leurs ambitions et leur activité, ils tombèrent tour à tour dans la mollesse et les conspirations. Sans pouvoir effectif, ils visèrent à la puissance de l'or. A quelque époque qu'on les prenne, ils ont toujours été un danger ou une charge pour l'Etat.
Le frère de Louis XIII conspirait , frondait et sacrifiait avec une horrible légèreté ses amis les plus fidèles. Sa fille, la grande Mademoiselle, fut une Olympe de Gouges de haut parage.
Le frère de Louis XIV, brave par hasard, prit quelquefois des habits de fille, nourrit des mignons, et descendit dans la débauche aussi bas qu'on peut aller.
Le Régent commence par violer le testament de Louis XIV et épouse une fille d'une maîtresse du roi. — Affaire d'argent. — Celui-là s'en tint aux femmes ; mais quelles femmes ! Il prend pour mi-
nistre Dubois, qu'il fait cardinal et à qui on est obligé de faire, quelques heures avant sa mort, une opération dont le duc de Saint-Simon nous a légué l'affreux détail. Cependant, le Régent, de son côté, pourrit sur pied et meurt dans une orgie .
Egalité, comme le frère de Louis XIII, fronde, suscite et solde l'émeute, court nu sur un cheval de Versailles à Paris; grise des laquais et des filles publiques;, et se donne le régal de regarder cette canaille danser nue sous ses yeux. Il épouse, lui aussi, pour l'argent qu'il aimait trop, une descendante de la Montespan. Sa femme est vertueuse, il lui ôte ses enfants pour les faire élever par un bas-bleu.
Cependant , vient la Révolution : il s'acharne contre Marie- Antoinette, montre aux égorgeurs l'escalier de la reine dans la nuit des 5 et 6 octobre, prend pour
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secrétaire intime Choderlos de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses, entre aux Jacobins, y amène deux de ses fils, et cherche à duper à son profit cette compagnie célèbre qui finit par lui faire trancher la tete.
Ici la race s'épure par le côté des mœurs.
L'ambition , la parcimonie et la mauvaise foi restent seules en possession de l ame du fils d'Égalité.
Sa vie commence par un faux enthousiasme révolutionnaire où perce une précoce ambition du fruit défendu : le trône.
Vient la Restauration. Le duc de Penthièvre n'ayant eu qu'une fille, la succession du comte de Toulouse devait, d'après la volonté de Louis XIV, retourner à l'État. Louis-Philippe intrigue tant auprès de Louis XVIII, que la succession
est restée entre ses mains jusqu'au jour où Napoléon III l'a justement restituée à l'État.
Comme le frère de Louis XIII, bon compère des frondeurs, comme Égalité, bon compère des Jacobins, Louis-Philippe, oubliant la reconnaissance qu'il devait aux Bourbons, se fait bon compère des libéraux de la Restauration; — voir la Réclame au trône, îhx. libéral Paul-Louis- Courier, — intrigue sans se compromettre, fait de la popularité aux dépens de la branche aînée, accepte la couronne des mains de M. Thiers, et promet à Charles X de la garder pour le duc de Bordeaux ; donne des poignées de mains à tout le monde, trompe tout le monde, s'en gausse et s'en flatte, prenant la rase pour la capacité de l'homme d'État; s'enrichit, dote ses enfants, thésaurise au lieu de gouverner, traîne le pavillon français dans la boue, et se fait, après
dix-huit ans d'économie, mettre à la porte du royaume.
Cela valait bien la peine de conspirer héréditairement pendant deux siècles !
On l'a vu, par ce qui précède, la famille d'Orléans s'épure en vieillissant.
Les princes aujourd'hui existants qui appartiennent à cette famille, valent mieux que leur père. Ils ont, comme lui, de bonnes mœurs ; de plus que lui, de la bonne foi, du patriotisme ou plutôt de l'honneur national.
Mais je ne crois pas que ce patriotisme soit poussé, chez eux , jusqu'au parfait oubli de cette ambition traditionnelle de leur race, qui fut si fatale à la France et coûta tant d'or et de sang au peuple. Cette ambition, nous la sentons à mille causes obscures, qui, en 1848, rampèrent souterrainement dans le sein du pays, mais dont l'analyse nous mènerait sur le terrain politique qu'il ne nous
ET LE DUC D'AUMALE î»
convient pas d'aborder dans ce cadre historique.
Individuellement et comme simples particuliers, les princes d'Orléans sont de charmants fils de famille, dignes d'inspirer de l'intérêt et des sentiments affectueux, et doués des qualités estimables et gracieuses qu'on aime à rencontrer dans les relations de salon.
Collectivement et comme princes, les élèves de M. Trognon sont fortement empreints de l'éducation que leur pcre leur infligea. Par vieux souvenirs de madame de Genlis et du club des Jacobins, par esprit d'adulation intéressée à l'adresse de la classe moyenne, par despotisme paternel et jalousie royale, les princes de la famille d'Orléans ont vécu fort à l'étroit. Le père les tint toujours à court d'argent, à court de spontanéité, à court de plaisirs, à court d'influence, à court de popularité, à court
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d'initiative personnelle , finalement et logiquement, à court de génie gouvernemental.
Ce vieux pasteur des classes moyennes les parqua moutonnièrement dans les moyennes régions où vivait sa propre pensée, mais, systématiquement, à quelques gradins plus bas que lui-même, et les laissa en face de la guerre civile et de l'exil.
Je ne parle pas ici du comte de Paris, parti trop jeune pour avoir laissé autre chose en France que des souvenirs de baby , c est uniquement des fils du roi que nous voulons dire un mot, afin de compléter un des aspects historiques de cette vaste galerie du dix-neuvième siècle.
Ceux des fils du roi Louis -Philippe qui ont le plus occupé l'attention par leurs qualités personnelles et par les événements auxquels ils ont été mêlés,
sont les princes de Joinville et le duc d'Aumale. !
Le premier, François d'Orléans, prince de Joinville, naquit le 14 août 1818. On sait que Louis-Philippe, alors qu'il n'était encore que duc d'Orléans, avait imaginé, comme moyen de popularité, de mettre ses fils au collège et de leur faire suivre les cours comme il leur fit plus tard gagner fictivement leurs grades dans l'armée.
Le prince de Joinville fut mis au collège Henri IV, ainsi que ses autres frères.
M. Trognon était chargé de la surveillance des princes. Ils avaient un couvert spécial. Il leur était permis d'inviter un ou deux de leurs camarades. On cite aujourd'hui tel officier supérieur dans l'armée qui fut souvent de ces petits dîners. Us étaient d'ailleurs d'une frugalité singulière. On sait que la table des prin-
ces était fournie à l'entreprise d'après un tarif. Le total du déjeuner pour onze personnes montait à 19 fr. 60 cent.
Le dîner était en proportion. Louis-Philippe, qui dressait le livret de ses tableaux, en rédigeait les notices, ne dédaignait pas de régler la dépense de ses enfants.
Le caractère du prince de Joinville s'accommodait assez bien des vues paternelles. Il n'avait pas la hauteur du duc de Nemours. Sans morgue, un peu sérieux, mais point aristocrate de manières , doux , quelquefois mélancolique , il avait l'air d'un bon jeune homme qui se fait peu d'illusions sur l'avenir, et à qui une droiture naturelle ne permettait pas de se tromper sur les mesquineries du présent.
Le roi, faisant de ses fils en bas âge des instruments de sa politique, ne devait pas négliger de les utiliser au sortir du col-
lége. Le duc de Nemours tenait sa cavalerie ; il mit le prince de Joinville à la marine, destinant l'infanterie au duc d' Aumale, et l'artillerie au duc de Mont-
pensier.
Les journaux de l'opposition avaient beau s'élever contre les positions faites par le roi à ses fils, Louis-Philippe s'attachait à cette fiction à laquelle il tenait beaucoup.
On a trouvé, en 1848, dansles papiers du baron Fain, une note du roi relative aux formes légales qu'il voulait donner à l'avancement des princes en les faisant passer régulièrement par tous les grades de la hiérarchie militaire.
Il y a sans doute quelque péril à mettre un jeune prince sans expérience à la tête d'un corps d'armée. Lui faire subir une sorte d'apprentissage, comme l'exigeait Louis-Philippe pour ses lils, semble plus logique. Mais c'était pousser ce
système jusqu'à la mesquinerie et à la puérilité que de vouloir prouver que les jeunes princes avaient gagné leurs épaulettes aux mêmes titres que les autres officiers généraux. Il eût été plus conforme à la dignité royale de répondre à la presse opposante que les- princes, généraux de naissance, avaient préféré le de- .venir effectivement après avoir acquis, en faisant campagne , l'expérience du commandement.
Au point de vue légal, le prince de Joinvillefut celui de ses frères qui avança le plus régulièrement. Il subit d'abord, en 1831 , les examens d'admission à l'École de Brest et fut embarqué en qualité d'élève sur la frégate YArtèmise. Il fit le tour de la Méditerranée, et subit, en 1832, un nouvel examen à Brest. Cet examen eut lieu publiquement. 11 fit ensuite une courte campagne à Madère et aux Àçores, et s'embarqua sur X&Didon
ET LE DUC D'AUMALE lô
avec le grade de lieutenant de frégate. 11 visita ensuite les côtes et les établissements maritimes de l'Angleterre.
Il en rapporta une bonne haine contre les Anglais. Etait-ce politique? Etait-ce instinct véritable'? Le prince de Joinville aimait à parler de son patriotisme et de ses sentiments nationaux. Destiné à devenir grand-amiral de France comme son aïeul le duc de Penthièvre, il avait bientôt pris dans la vie de marin les allures indépendantes et la rudesse de langage d'un homme de mer. Peut-être affectaitil un peu plus qu'il ne convenait à un prince ces allures de matelot.
\|me (]e *** j je ne me souviens plus du
nom), gouvernante du petit comte de Paris alors âgé de trois ans, avait montré quelque sévérité à l'égard de l'auguste marmot. Un soir, le prince de Joinville, qui adorait son petit neveu, voulait le retenir.
16 LE rRTXCE DE JOIXVILLE
— u Mme ***me grondera, » disait l'enfant, qui ne demandait pas mieux que de rester, mais qui était bien aise de protester contre une gronderie future.
— « Eh bien ! repartit Joinville, tu lui
diras » (Il articula le mot de Cam-
bronne.)
Le petit bonhomme n'y manqua pas.
Le propos est rapporté au roi, qui fait venir le jeune délinquant, et avec toute la dignité que l'on peut mettre dans un discours à un enfant de trois ans, lui demande de nommer celui qui lui a appris ce mot . L'enfant, qui comprend que cela amènera un reproche à son oncle, refuse si bien, que le roi, montant sur ses grands chevaux, lui dit que, futur roi de France, il ne doit recevoir que de bons exemples, et qu'en conséquence il lo somme de nommer le coupable.
— « C'est mon oncle Joinville. »]
— - J'aurais dû m'en douter» « dit !e roi.
Dans les derniers temps du règne de son père, le prince de Joinville, nous le verrons plus loin, poussa jusqu'aux dernières limites cet esprit d'indépendance qui ressemblait môme à de l'esprit d'opposition. 11 avait pourtant reçu, à la grande revue des boulevards, en 1835, un de ces sinistres avertissements qui ne sont pas de nature à réconcilier avec les révolutions : quand la machine Fieschi éclata, son chevalet son chapeau furent atteints.
Le 7 août 1836, le prince de Joinville lut promu au grade de lieutenant de vaisseau. Il monta X Iplùrjcnie, et visita sur cette frégate l'Archipel, les côtes de la Grèce, celles de la Syrie, alla s'agenouil- 1er à Jérusalem devant le tombeau de Jésus-Christ.
De retour à Toulon, il repartit bientôt
à bord de Y Hercule, toucha Gibraltar, Tanger, TénérifFe. Il allait faire voile pour le Brésil, lorsqu'une dépêche lui apprit l'expédition de Constantine. Il partit en grande hâte, aborda avec neuf cents hommes, et trouva la ville déjà occupée par nos troupes. C'était partie manquée. H reprit la mer, visita Rio- Janeiro, les Antilles, la Havane, l'Amérique du Nord, et fut nommé à son retour capitaine de frégate. Il avait vingt ans, et était déjà un véritable marin.
Tant de voyages accomplis sous des chefs expérimentés, un goût naturel pour sa profession, le rendaient véritablement apte à commander un bâtiment.
On lui confia la Créole, et il s'embarqua pour l'expédition du Mexique. Envoyé pour demander à l'amiral Tropez le plan de Saint-Jean-d'Ulloa, sur le refus du gouverneur, il bombarda la place, débarqua suivi de ses officiers
ET LE Dre D'AUMALK H»
et d'une poignée de matelots et d'artilleurs, et culbuta les Mexicains.
Il se comporta bravement dans cette affaire, et fut complimenté par l'amiral Baudin. Pendant le bombardement, un boulet du fort tomba dans sa chambre, il ne s'en émut pas.
Une mission glorieuse, qui restera attachée à son nom comme le plus bel épisode historique de sa carrière, lui fut confiée peu de temps après. Le prince de Joinville, capitaine de vaisseau, commandant la Belle-Poule, fut chargé d'aller reprendre, au rocher de Sainte-Hélène, ce cercueil enseveli sous un saule dans la vallée de Slaves.
L'initiative de cette réparation faite à notre gloire nationale outragée dans la captivité de Napoléon Ier, convenait, à tous égards, au prince de Joinville. 11 n'aime pas les Anglais. De la haine en politique, c'est trop pour un
homme d'Etat, à plus forte raison pour un prince. Le retour des cendres de l'Empereur, qu'un peuple entier acclama, debout comme aux grands jours de l'Empire, quand le monarque-héros rentrait dans Paris, l'imposante solennité de cette cérémonie funèbre qui restera gravée dans la mémoire de quiconque vit passer ce cercueil arraché à la solitude de l'Océan, toutes ces causes donnèrent à M. le prince de Joinville une popularité qui éclipsa bientôt celle de ses frères. Les esprits étaient à la guerre à cette époque. Le prince de Joinville passait pour la souhaiter plus que pour la craindre. La pensée de la France n'avait pas un moment quitté le vaisseau la Belle-Poule, tandis qu'il glissait sur l'Océan. L'aspect de ces marins qui suivaient le cercueil de Napoléon, leurs traits bronzés, leurs habits de matelots, frappa fortement l'imagination du peuple.
Aucun incident nouveau ne marqua, de 1840 à 1843, dans la carrière du prince de Joinville. Il visita successivement New- York, Philadelphie, Boston, Lisbonne et Naples. Dans ce long voyage, le prince de Joinville avait montré le pavillon français dans tous nos établissements du Sénégal et de la Guinée.
Il voulait étudier le droit de visite dans les parages où il revêtait les formes les plus vexatoires, afin de le mieux combattre au retour.
Dans une remarquable notice consacrée au prince de Joinville, M. de la Guéronnière (1) rapporte un incident de ce voyage qui soulevait une question de droit international. A l'embouchure de la rivière Gambie, les Anglais ont élevé un fort et prétendent obliger les navires
(1) Elutles et Portraits politiques contemporains, par lo vicomte de la Guéronnière. 1 vol. in-8°.
des autres nations à mouiller sous leur canon. A l'exemple du capitaine Bouët- Willaumez, le prince de Joinville passa devant le fort dont il méprisa les réclamations.
Il quitta ensuite le Sénégal, et partit pour Rio-Janeiro. En 1837, il y avait remarqué la princesse Françoise -Caroline-Jeanne-Charlotte-Léopoldine-Romaine-Xavière-de-Paul-Michelle-Gabriella- Raphaelle-Gonzague. C'était la fille de don Pedro Ier, Empereur du Brésil. Elle avait environ douze ans et demi. Une poupée était plus convenable qu'un mari pour une princesse de cet âge. Le prince de Joinville attendit jusqu'en 1843. La princesse avait alors six ans de plus. Il l'épousa le 1er mai (1).
(1) De ce mariage sont nés :
1° Françoise-Marie- Amélie d'Orléans , née le 14 août 1844 ;
2° Pierre-Philippe-Jean-Marie d'Orléans, duc de Fenthièvrc, né le 4 novembre 1845.
Le prince publia, peu de temps après son mariage, une note sur la marine.
L'auteur s'y plaignait avec raison du peu de développement donné alors h la marine à vapeur, et faisait ressortir avec beaucoup de vigueur le désavantage qui en résulterait pour nous en cas de guerre avec l'Angleterre. Cette note irrita les vieux amiraux dont elle condamnait implicitement les tendances.
L'année suivante , le prince de Joinville prit part à l'expédition de Tanger et de Mogador. Abd-el-Kader avait réussi à exciter la méfiance de l'Empereur du Maroc contre les Français. Une escarmouche s'ensuivit. On essava de s'entendre par une délimitation de frontières. Mais les négociations furent rompues , et l'attaque du Maroc, par des forces de terre et de mer, fut résolue.
Tandis que le maréchal Bugeaud
24 LE PltlXCE DE JOIXVÉLLE
lançait nos régiments contre les Marocains, le prince de Joinville, chargé du commandement d'une escadre composée de dix-neuf navires de diverses forces, mouillait devant Tanger qu'elle bombardait.
Les premières dispositions de cette campagne avaient amené un léger dissentiment entre le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud. Après cette première expédition , le prince de Joinville écrivit au maréchal Bugeaud une lettre datée du 6 août 1844, à bord du vaisseau le Sif fren, et que nous reproduisons ici. Elle ajoute un trait à cette esquisse :
— « Monsieur le Maréchal,
♦< J'ai attaqué ce matin les fortifications de Tanger; quatre-vingts pièces ont répondu à notre feu; en une heure,
celui de la place a été éteint ; les batteries ont été démantelées, les pièces démontées, avec, de notre côté, une perte minime dune douzaine d'hommes tués ou blessés.
» Aussitôt que j'aurai terminé quelques préparatifs qui me restent a faire, j'irai à Mogador, dont je tâcherai de m'eniparer. Nous toucherons ainsi aux plus chers intérêts de l'Empereur, ceux de sa bourse, car la ville et la douane de Mogador sont sa principale source de revenu. D'ici là, je saurai si le Gouvernement approuve mon projet de garder un gage de l'exécution des promesses qu'on nous a faites au sujet d'Abd-el- Kader. Sa réponse réglera ma conduite ultérieure.
« J'espère que nos actes sont maintenant en accord avec votre politique ; je pense qu'ils pourront servir de salutaire leçon à Muley- Abderrahman, et, en tout
cas, ils nous permettront d'attendre honorablement.
« Je termine, monsieur le Maréchal, en vous remerciant de la peine que vous avez bien voulu prendre de discuter ma lettre du 24 juillet. Vous expliquez parfaitement la différence de nos points de vue, et les motifs qui nous ont fait agir ; mais, au fond, nous ne sommes animés l'un et l'autre que du désir ardent de servir l'honneur et les intérêts de notre pays.
« J'ajouterai que j'ai tout à fait oublié ce qui, dans votre lettre du 26 juillet, avait pu me paraître sévère dans votre appréciation de ma conduite. »
La prise de Mogador eut lieu comme le prince l'avait annoncé. Il n'attendit pas que ses tirailleurs eussent balayé la côte. Il se jeta en avant la cravache en main. Quelques hommes furent tués autour de lui. Un officier de marine,
M. Coupevent, l'ayant saisi par les bras pour l'arracher au péril , fut blessé. Ou prit enfin Mogador.
Cette victoire charma le vieux roi Louis-Philippe. Elle rendait un peu de popularité à son règne qui en avait tant besoin. Dans l'effusion de son cœur, il écrivit* le 15 septembre 1844, la lettre suivante à son fils. La politique du vieux roi s'y révèle avec ses qualités et ses défauts.
« — Mon bien cher enfant, et bien bon ami ,
« Je t'écris quelques mots, bien à la hâte, parle courrier que Guizot expédie ce soir à MM. de Nyon et de Glucksberg, pour leur confirmer leurs instructions précédentes , que tu connais et qui sont maintenues, pour te dire avant tout combien je suis content de toi et de la magnifique campagne que tu as faite, et
sur cela, je t embrasse de tout mon cœur, mon bon Joinville.
« Quelque pressé que je sois de ton retour, je partage entièrement ton opinion. Que si, comme je l'espère , la paix avec le Maroc se conclut immédiatement , il serait fâcheux que ton retour eût précédé cet événement. Ton retour avec la paix, au contraire, encadre bien ta campagne et la couronne admirablement; car, alors , tu en auras le mérite aussi bien que l'honneur, et ce sera en tous sens un triomphe complet pour toi et pour nous. Je concours de même dans ton désir de repos après une telle moisson de lauriers , et si tu n'en avais pas eu toi-même le désir, je t'en aurais donné le conseil, ne fût-ce que pour ta santé, que tu dois actuellement bien et tranquillement soigner.
>< J'approuve de môme que tu aies mené l'escadre devant Tanger, pour as-
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si^tei' à sa négociation, et si cela a eu lieu j'en suis bien aise. Ce retour de l'escadre, rapportant en France la paix de l'Afrique, aura très-bon air, et sera d'un bon effet. Si, cependant, sur le reçu des instructions, tu t'étais contenté d'v envoyer un seul vaisseau, le but serait encore atteint , et je m'en consolerais.
" Ta lettre est du 6 septembre, et nous calculons que les instructions prescrivant de ne demander après les victoires que ce que nous aurions demandé auparavant, seront arrivées le 7 à Cadix, et comme deux: messagers envoyés en précurseurs à Tanger n'auront pas pu être de retour à Cadix avant l'arrivée des instructions, j'ai la confiance qu'elles seront arrivées à temps pour empêcher ladernande d'argent pour frai s de la guerre. Je serais dé>olé qu'une telle demande eût été faite , et particulièrement pour
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toi, à qui la malveillance s'efforcerait de l'attribuer.
« Je vais t'en donner les raisons ou motifs.
« 1° Les partisans de cette mesure disent que nous avons fait des demandes d'argent aux gouvernements de Lisbonne , du Mexique et de la Plata. Je réponds que nous n'avons ni demandé, ni obtenu des frais de guerre de ces trois gouvernements ; que la guerre était faite pour obtenir des indemnités ou compensations pour les torts, pertes et dommages soufferts par nos nationaux. Nous avons fait faire droit à leurs réclamations. Nous n'avons rien pris ni rien exigé pour le compte de notre gouvernement. Voilà pour ces prétendus précédents. Dans le cas du Maroc, nos nationaux n'ont rien souffert, et nous n'avons, par conséquent, rien à demander ni à recevoir pour eux. Ce sont, au contraire,
KT LE Dre IV AT. M ATT. SU
les malheureux Marocains qui ont assurément beaucoup souffert , qui auraient à subir de cruelles exactions pour leur arracher la misérable contribution que nous aurions arrachée à leur souverain.
Cela répugnerait à mes sentiments comme homme et comme chef d'un Etat comme la France.
« 2° Nous avons dit et proclamé partout que nous serions aussi modérés après la victoire que nous Tétions auparavant ; que tout ce que nous voulions, c'était apprendre au Maroc qu'on ne manque pas impunément au droit des gens avec la France, mais que nous ne voulions pas aggraver leur malheur au delà de la nécessité, que nous ne voulions ni conquête ni autre avantage que le maintien de la paix et le respect du bon voisinage. La leçon donnée est ample pour ce but.
" 3° La somme qu'on pourrait stipuler serait nécessairement une bagatelle
pour un Etat qui dépense en paix et annuellement plus de onze cents millions de francs : qu'est-ce que le Maroc nous donnerait? Un, deux, trois, quatre millions ? Je doute même qu'on obtînt la promesse d'une telle somme. Mais ici, et c'est là le plus dangereux, c'est qu'avec cette promesse l'affaire ne serait pas finie. Le Maroc ne payerait pas, tout resterait compromis, nous resterions en l'air dans notre ville de Mogador, exposés à toutes sortes de compromissions, et non-seulement obligée de recommencer la guerre avec le Maux; , mais avec la presque certitude que la poursuite du recouvrement de ces misérables mesquins frais de (jxu rn\ nous entraînerait dans de bien autrement grandes dépenses, car ce serait la guerre partout. &pientiat Verlum. Je ^ais que je n'ai pas besoin de t'en dire davantage , et qu'à présent tu serais converti, même quand