‹ Le maréchal Pélissier, duc de MalakoffChapitre 27 sur 37 · RUE NEU%TE-DES-BONS-ENFÀNTS · texte numérisé non relu

RUE NEU%TE-DES-BONS-ENFÀNTS

M. BEKRYER.

Je me trouvais un jour, au temps de ma première jeunesse, dans le cabinet d'un de ces ministres du régime parlementaire f[ui naissaient et mouraient entre deux scrutins comme une fleur délicate entre le lever et le coucher du soleil. On annonça M. Berryer. J'avais alors l'âme remplie des .souvenirs de la

nature. Mes bois, mes champs trop tôt abandonnés, projetaient encore dans mon imagination attristée leurs vertes perspectives. Un personnage politique était pour moi une espèce d'anuftal aussi indéchiffrable et aussi peu intéressant que le plus obscur des polypes qui végètent aux profondeurs de l'Océan. Le drame de ces existences héroïques m'échappait. Elles ne m'inspiraient qu'un mélange de méfiance et de répulsion.

Mais, en voyant entrer M. Berryer, je me sentis pris d'un franc mouvement de sympathie.

M. Berryer avait, dans ce tempslà, au moins une cinquantaine d'annéus, bien qu'il n'en parut pas plus de quarante. Une reïiommée considérable s^ttacliait à son nom. « Depuis Mirabeau, avait dit M. Cormenin , per-' sonne n'a égalé M. Berryer. » Il était alors, selon l'expression d'un de ses bio-

graphes, la gloire du barreau, l'aigle de la tribune française, le porte-drapeau de la légitimité. » Des deux factions qui divisaient le parti légitimiste, une seule tendait à prévaloir. C'était celle qui, se renfermant dans la lettre du droit divin, n'entendait pas livrer aux chances du suffrage populaire, le principe de la dynastie des Bourbons. M. Berryer, malgré ses instincts libéraux et démocratiques, devint le chef de cette faction qui triompha dans les conseils de M. le comte de Chambord (1) et terrassa M. de La Rochejacquelein.

Je me souciais peu de ces choses à cette époque. Mais si j'étais assez indifférent au grand homme , en le voyant entrer, M. Berryer me causa un vif sentiment d'admiration. Il portait haut une noble

(1) Voir pour l'histoire du parti légitimiste sous Louis-Philippe, notre Notice sur M. le Comte de Chambord.

tête au front découvert et éclairée de deux yeux expressifs. Un habit bleu à boutons d'or, habit politique et parlementaire sous la monarchie de Juillet, enfermait sa robuste taille, et, boutonné jusqu'au haut, dessinait ses larges épaules. Il y avait dans toute la personne de M. Berryer quelque chose d'athlétique et d'élégant. Il alliait la grâce des manières à la noblesse du maintien.

Mais il y a loin de là aux laideurs olympiennes, à la carrure formidable, aux airs à la Charles XII, à ces familiarités de génie du grand constituant de 1789. Il y a loin de l'éloquence prudente et tacticienne de M. Berryer, de ses questions habiles, de ses adroites interpellations, de sa sensibilité, au colossal bon sens de Mirabeau, à ses foudroyantes sorties (silence aux trente voix!), à cette parole dictatoriale qui gou-

verna les premiers essais de la Révolution. Il y a loin des passions comme il faut de l'honorable M. Berryer, aux tempestueuses folies de cette race des Riquetti dont le comte de Mirabeau fut le mâle le plus accentué.

Je soupçonne M. de Cormenin, non pas detre un flatteur, mais d'avoir, pendant qu'il traçait, sur son pupitre de député, la silhouette de M. Berryer, trop contemplé M. Guizot, trop écouté sa parole froide et sèche. A sa place, j'aurais dit Barnave au lieu de Mirabeau. Et, sans rien ôter à M. Berryer de sa valeur, je me serais peut-être moins écarté de la vérité.

M. Berryer (Pierre- Antoine), est né à Paris le 4 janvier 1790, en plein courant d'illusions parlementaires, aux beaux jours du clubisme, de la philosophie, sous l'astre constitutionnel de ces hommes du juste-milieu qu'il devait retrouver et

combattre cinquante ans plus tard avec tant de succès.

M. Berryer, le père, était un avocat distingué du barreau de Paris, qui s'était signalé dans la défense du maire d'Anvers, accusé de malversation. Dépourvu de certificat de civisme, il quitta Paris à la suite des massacres de septembre et se réfugia à Blois. Un jour qu'il y plaidait je ne sais quelle cause, contre un adversaire aussi intarissable que fatigant, le jeune Berryer (1), qui avait alors deux ans et qui assistait à l'audience dans les bras de sa mère, s'écria :

(1) Fils de Pierre-Nicolas Berryer, jurisconsulte français, né à Sainte-Menehould, le 17 mars 1757, mort le 25 juin 1841.

Pierre-Nicolas Berryer a laissé trois fils :

Antoine-Pierre Berryer, l'orateur politique ;

Ludovic Berryer, jurisconsulte peu connu ; 1 Et Hippolyte-Nicolas Berryer, général de brigade, qui, comme colonel du 1er régiment de hussards, a arrêté Lecomte.

— « En voilà assez ! allons-nous en ! »

Le président fut de cet avis et ferma les débats.

On mit cet enfant précoce au collège, dans un âge où l'air des classes est plus atrophiant que favorable à l'intelligence.

Antoine Berryer avait environ six ans lorsqu'il entra chez les Oratoriens de Juilly, où il apprit surtout à élever des lézards, sans doute par cette raison populaire que le lézard est l'ami del'homme, et aussi parce que l'écolier partageait avec ces petits sauriens l'amour du soleil et de la fainéantise. A six ans, d'ailleurs, que poYivait-il faire de mieux?

Le collège de Juilly était le seul établissement religieux, destiné à l'enseignement, qui ne disparut pas à la suite de l'abolition des privilèges de l'Église et de la constitution civile du clergé. Les Oratoriens de Juilly étaient bons professeurs; mais la vive intelligence du jeune

Berryer devinait au lieu d'apprendre, et sa complexion répugnait aux assiduités de l'étude.

Il fit d'assez médiocres humanités.

Mais, par une particularité qu'on rencontre quelquefois chez les hommes à passions ardentes et à vive imagination , si l'étude avait peu d'attrait pour lui, le sentiment religieux agissait puissamment sur son esprit. Si l'on eût cédé aux pieuses aspirations du jeune collégien, on l'eût, au sortir du collège, voué au sacerdoce.

Son père combattit cette vocation. Il avait de bonne heure reconnu chez son fils les qualités qui constituent l'orateur et l'avocat. Lui-même, arrivé à la célébrité, possédait une clientèle considérable. Faire de son fils un avocat, lui transmettre insensiblement cette clientèle, c'était lui assurer la fortune sans les lenteurs et les périls de la conquête.

Peu d'hommes ont rencontré à leurs débuts dans la vie autant d'éléments de succès. Il avait la jeunesse, la force, la beauté, une voix harmonieuse et puissante, un talent qui n'avait besoin que de culture. Il fallait un théâtre à ce magnifique acteur. La scène s ouvrait d'ellemême.

En songeant aux douleurs qui ont abreuvé de leur amertume les vieux jours de l'homme illustre que nous voyons entrer dans la vie sous de si brillants auspices , on se demande si la vie est une sorte de livre de commerce où tout le bonheur dont nous crédite la fortune porte toujours à notre débit une somme équivalente de malheur.

Le jeune Berryer fit donc son droit.

Il eut pour répétiteur un ex-membre de l'Assemblée constituante, M. Bonnemant. Il étudia en même temps la pro-

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cédure pratique chez un avoué audacieusement nommé Normand.

Entre Bonnemant et Normand, le jeune Berryer trouvait encore le loisir d'aller dans le monde. Il y rencontra une jeune fille de seize ans qu'il aima avec passion, C'était MUe Caroline Gauthier, fille de l'administrateur des vivres militaires de la division de Paris.

Les deux familles essayèrent d'empêcher cette union. L'amour l'emporta.

Comme Mirabeau et comme beaucoup d'hommes d'une imagination et d'un cœur trop ardents, M. Berryer se maria au sortir de la vingtième année.

Il débuta au barreau peu de temps après.

Contrairement à ce qu'on attendait de lui, ses débuts n'eurent aucun éclat. D'autres prétendent, au contraire, qu'ils furent autant de triomphes. Il est probable que le jeune avocat paya le tribut

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commun à l'inexpérience, mais que le germe de ses grandes qualités oratoires se montra néanmoins d'une façon tissez évidente pour qu'on pût y trouver le gage de ses futurs succès. Il montra en même temps qu'il avait l'esprit des affaires commerciales et l'art de grouper les pièces d'un procès.

M. Antoine Berryer, comme M. de Cormenin, donna cours à ses sentiments sous forme poétique. Il publia, en 1810, à Paris, une petite brochure in-4°, en vers, avec cette épigraphe :

Deus nobis hœc otia fecit ; Namque erit Uh mihi semper Deus.

Les vers de M. Berryer célébraient, avec l'enthousiasme de la jeunesse, l'entrée à Paris de Napoléon Ier et de Marie- Louise. Mais ces sentiments bonapartistes ne tinrent pas, dit-on, contre les opinions de son père qui, en véritable

avocat, n'avait pas une adoration bien vive pour le régime impérial, tel qu'il se produisit sous ses grands aspects mili-

taires. Cependant M. Bcrryer pere dut sa position à ce régime, qui, en pacifiant les esprits, permit aux hommes intelligents et laborieux de conquérir une fortune.

Une version quelque peu romanesque représente M. Antoine Berryer, dès 1811 , c'est-à-dire un an après la publication de sa brochure en vers, comme un jeune homme déjà revenu de son premier enthousiasme et sans opinions politiques oien arrêtées.

Il eût alors rencontré un Italien du nom de Buonomi, proscrit milanais, qui serait devenu le confident de ses pensées. Cet Italien ébranla le premier la foi bonapartiste de M. Berryer, lui démontra l'instabilité d'un gouvernement basé sur la force, et lui apprit que, au delà des

mers, il existait des rejetons de la l'amille des Bourbons , et qu eux seuls pouvaient fonder en France un système politique d'après les principes de la justice et de la raison.

Voilà une origine bien singulière et bien suspecte donnée aux opinions politiques qui ont rempli une si longue et si brillante carrière. Ce Buonomi eût été, ce nous semble, assez impertinent de venir apprendre, à un jeune homme instruit et déjà mêlé à la vie, qu'il existait au delà des mers des rejetons de la race des Bourbons.

S'il faut en croire une anecdote dont la date remonterait au troisième jour qui suivit la conspiration Mallet, M. Berryer inclinait déjà, en 1812, vers le royalisme. La scène se passait dans le salon de M. Gauthier, beau-père de M. Berryer. On causait du terrible événement qui venait d'éclater.

Quelqu'un s'écria :

— « Je croyais l'Empereur mort ! «

La personne qui prononça cette parole légère et dangereuse était M. Desmarets.

— « Je croyais, ajouta-t-il, que Bernadette l'avait fait assassiner. Si le Sénat n'a point décrété la déchéance de l'Empereur, il est bien dans le cas de le faire. »

On l'interrompit.

« Monsieur, s'écria M. Antoine Berryer, une erreur semblable à la vôtre conduit vingt officiers devant un conseil de guerre. D'autres ont pu se tromper comme vous. Répéteriez-vous ces paroles devant le tribunal militaire i »

M. Desmarest ne répondit point.

— « Eh bien, s'écria avec feu M. Berryer, je prends acte de ce que vous avez dit et je le répéterai moi-même en présence du conseil de guerre ! »

Cet incident n'eut pas de suite. Des personnes présentes intervinrent. Il ne fut plus question de cette discussion.

Elle n'a ici d'autre intérêt que de faire connaître les dispositions d'esprit dans lesquelles pouvait se trouver l'homme éminent dont nous cherchons à esquisser la physionomie.

t Les événements marchaient. Les désastres de 1812, de 1813 et de 1814 se succédaient comme les explosions de la foudre dans un grand orage. L'utopie d une Restauration commençait à devenir une possibilité. Les habiles la sentaient venir. La déclaration fameuse lancée de Pilnitz en avril 1791 portait ses fruits amers. Et les paroles de Buonomi mûrissaient dans la pensée du jeune Antoine Berryer.

Les événemei ts importants, lesgranles catastrophes hâtent les convictions.

2 'est pour ces motifs que les générations

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trop tôt et trop souvent mêlées aux troubles révolutionnaires, s'usent si vite et tombent si promptement dans le scepticisme politique.

M. Antoine Berryer paraît définitivement, vers 1814, s être attaché aux opinions royalistes, à la défense desquelles il a depuis invariablement consacré son talent. Il s'engagea en 1815 dans ies volontaires royaux, et fit, s'il faut en croire quelques-uns de ses biographes, un voyage à Gand.

De la part de M. Berryer, ce voyage n'aurait rien que de conforme aux principes qu'il a professés. Ce qu'on peut trouver détestable chez M. Guizot, et qui, de la part d'un doctrinaire, trahit l'intrigue politique, prouve, chez un royaliste sincère, sinon une excuse, au moins une explication dans la faveur d'un sentiment chevaleresque.

Tel apparaît, d'ailleurs, le caractère

de M. A. Berryerdans les circonstances importantes de sa carrière publique.

Royaliste, nous le verrons, sous la Restauration, proclamer des principes libéraux, défendre des généraux de l'Empire contre la fureur des réactions triomphantes. — Nous le verrons, sous le règne de Louis-Philippe, faire l'éloge des républicains du comité de Salut- Public.

S'il y a une inévitable inconséquence à se laisser aller à de tels entraînements, on ne saurait s'empêcher d'y reconnaître le signe d'une nature généreuse et passionnée. Ces écarts jettent sur le talent d'un homme de parti je ne sais quoi d'imprévu qui en double l'éclat.

Le plus célèbre de ces procès a pris place dans l'histoire. M. Berryer père et M. Dupin aîné avaient été chargés delà défense du maréchal Ney. M. Berryer père se fit adjoindre son fils. Avoir

plaidé pour un tel client suffirait à illustrer une carrière.

Peu de jours après, mais cette fois

sans que personne partageât avec lui l'honneur de la défense, il porta la parole devant les conseils de guerre de la première division militaire en faveur des généraux Debelle et Cambronne. Cam~ bronne fut acquitté, Debelle condamné.

M. Berryer, désespéré de n'avoir pu sauver ce dernier, se jeta aux genoux du roi et obtint la vie de son client.

La doctrine de M. Berryer reposait sur un principe de sens commun et de justice. Selon lui un militaire doit obéir au gouvernement de fait. Le traité de Fontainebleau reconnaissait Napoléon Ier pour souverain. Cambronne n'avait fait que s'incliner devant la loi du devoir.

Le procureur- général Bellart, que M. Berryer père avait décoré du nom à1 accusateur public, ne fut pas de cet

avis. Il cita M. Berryer tils devant le conseil de discipline de l'ordre des avocats. M. Berryer reçut un simple avertissement.

L'opposition mesquine, comme elle le fut souvent, trouva la peine trop légère. Oubliant les services que M. Berryer venait de rendre à la fidélité vaincue par la fortune, les feuilles de l'opposition, à propos de cet avertissement donné à M. Berryer, déclarèrent qu'il ne pouvait en être autrement à l'égard d'un volontaire de Gand.

Mais, loin de se décourager, M. Berryer prit bientôt» la défense des généraux Canuel et Donnadieu.

Cela ressemblait à un système. Et c'en était un, en effet. M. Berryer inclinait vers le royalisme pur, qui eut pour interprète le Conspirateur , pour organes Châteaubriand, de Bonald, Lamennais ; pour tacticiens, de Villèle et Corbière.

Il voyait avec douleur le gouvernement qu'il chérissait s'enfoncer dans les voies sanglantes des réactions et des vengeances politiques. Déjà, le lendemain du plaidoyer pour Cambronne, il avait, au foyer même d'un salon ministériel, dit ces paroles qui coururent le monde et restèrent :

— « Il est indigne d'un roi de ramasser les blessés sur le champ de bataille, pour les traîner à 1 echafaud ! »«

A l'occasion du procès Donnadieu, il se sépara complètement du ministère, se rangea du côté des libéraux, et publia contre M. Decazes un Mémoire foudroyant. Il accusait le ministère d'avoir fomenté l'insurrection de Grenoble et de solder, au prix de 300,000 fr. , une correspondance anglaise. Cette attaque fit scandale. Une polémique s'engagea en-

M. BERRYEit 23

tre M. de Saint-Aulaire, beau-père de yi. Decazes, et M. Berrver (1).

D'autres affaires moins retentissantes, mais plus productives peut-être, contribuaient en outre à la célébrité de M. Berryer. 11 se distingua dans ces affaires par un goût et une modération, bien rares de nos jours dans les procès de ce genre.

On peut citer parmi ces causes, la défense de Chedel, négociant illégalement emprisonné par le préfet de police Angles sur l'ordre de M. Decazes ; la défense de M. de Xérac, gouverneur du château de Versailles (affaire de succession) ; la défense de Séguin contre Ouvrard.

Ce dernier trouva que M. Berryer plaidait avec tant d'éloquence, qu'il en voulut faire usage pour son propre

(1) Deutu. 11 octobre 1820,

compte. Il se rendit le lendemain chez M. Berryer, et avec ce mélange de grâce et de familiarité si remarquable chez les roués de la Révolution :

— « Monsieur, vous avez un admirable talent, lui dit-il, permettez-moi de vous témoigner mon admiration. *

— « Mais, Monsieur, répondit M.

Berryer, vous oubliez que je suis le défenseur de votre adversaire. «

— « Sans doute, dit Ouvrard; mais tous , mes procès ne sont pas avec Séguin. «

, M. Berryer devint l'avocat d'Ou-

vrard.

Parmi les autres procès qui contri- ! buèrent à illustrer M. Berryer, il faut

s encore citer trois affaires de presse. Il

• défendit le Drapeau Blanc, le Journal des Débats, la Quotidienne. Dans cette

* dernière affaire, l'inculpé était M. Michaud. M. Berryer fit un plaidoyer fort amer. Il dépeignit « les puissants du

jour, s'en allant , bourse à la main , ébranler les consciences, achetant les opinions, ne sachant pas les défendre. » Dans un procès criminel qui lit grand bruit, le procès Castaing, il accepta, de concert avec M. Roussel, la défense de l'accusé.

Dans cette même année 1821 , il trouva encore le temps de coopérer à la fondation d une prétendue Société des bonites lettres et d'une autre Société dite des bonnes études, dont le but était de travailler le moral de la jeunesse des écoles dans un sens favorable aux principes de la Restauration. Il prit aussi part à la fondation d'une association pour la défense de la foi catholique, sous la présidence de M. le duc d'Havré.

En 1826, il eut l'honneur de défendre l'abbé de Lamennais, traduit en justice pour son livre intitulé, De la Religion considérée dans ses rapports avec V ordre

politique et civil. M. de Lamennais avait accusé l'État d athéisme. Il poursuivait alors la noble chimère d une papauté souveraine comme la rêvait Campanella.

Ce livre attaquait en outre la déclaration de 1682, sur laquelle reposent les bases de l'Église gallicane.

Malgré un très-éloquent plaidoyer de M. Berryer. M. de Lamennais fut condamné à trente francs d'amende et à la saisie de son livre.

L'année suivante, M. Berryer publia un Mémoire contre l'ordonnance qui soumettait les petits séminaires à l'inspection de l'Université. Dès 1820, M. de Villèle, en arrivant au pouvoir, avait cherché à discipliner M. Berryer, et lui avait offert le poste de procureur-général. Mais il n'avait pu le décider à quitter son existence d'avocat.

11 l'abandonna, ou plutôt en négligea les travaux, pour une carrière qui conve- ,

nait mieux à la hauteur de son éloquence et de son imagination avide d'émotions et de luttes. Il atteignait l'âge requis pour entrer à la Chambre des députés.

M. de Labour Jonnais, député de la Haute-Loire, venait detre promu à la pairie. Le parti légitimiste pensa, pour le remplacer à la Chambre, à M. Berryer. Le ministère Polignac venait de se constituer. Il promettait une existence fragile et tourmentée. La parole de M.

Berryer pouvait lui être d'un précieux secours.

Mais le talent, la science, les plus hautes facultés intellectuelles, ne suffisaient pas alors pour représenter le pays. Il fallait satisfaire à la loi du cens, pour avoir droit à l'éligibilité. La fortune de M. Berryer n'était pas à la hauteur de sa capacité. Ses amis durent lui venir en aide. Avec leur concours pécuniaire il acheta la terre d'Anger-

ville et fut élu à une grande majorité.

Il eut bientôt l'occasion d'aborder, d'une façon digne de lui, cette tribune qu'il devait depuis remplir si souvent de l'éclat de sa parole. Le 9 mars 1830, eut lieu la discussion de cette adresse des 221 qui devait aboutir à une révolution. M. Berryer, comme jadis Barnave, Duport et les Lameth, dans la révision de la Constitution de 1791, défendit les droits de la couronne. Il parla, inutilement comme ses devanciers, mais avec un art et une chaleur qui le placèrent aussitôt au premier rang des orateurs parlementaires.

— « Voilà un beau talent ! » s'écria un député.

— « Dites une puissance, » répliqua M. Royer-Collard. N

Le pouvoir attendait, en effet, M. Berryer. On lui offrit un portefeuille dans le

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cabinet Polignac. Il le refusa, ne voulant point de second rôle.

La Révolution de 1830, qui survint peu de temps après, ne lui permit bientôt plus d'en espérer d'autre que celui d'orateur de l'opposition.

M. Berryer n'était pas à Pars pendant le combat. Il accourut à la nouvelle d^s événements. Le 7 août, il protesta à la Chambre contre les faits accomplis.

« Dans un autre état des affaires du « royaume, dit-il, j'aurais formellement « défendu, à cette tribune, les droits de « la couronne, et je les aurais défendus « de manière à ce que l'on ne doutât ja- « mais de mon attachement sincère aux « libertés publiques, précisément parce « que j'aime ces libertés et que j'ai «« passé ma vie entière à l'étude et à la u défense de tous les droits. »

Il nia que les députés, en fait et en droit, eussent qualité pour délibérer sur

la vacance du trône, pour annuler les actes de l'autorité royale pendant le précédent règne et pour élire un nouveau roi.

Les révolutions n'ont pas coutume de s'arrêter à ces formules de procédure parlementaire. M. Berryer sévit obligé de prêter serment ou de se retirer. Son vœu était de se retirer. Il s'en exprima ainsi dans une réunion de députés de la droite. MM. de Martignac et A. de Noailles l'y incitaient. La majorité fut d'avis qu'un talent aussi considérable se devait à la cause légitimiste.

Il prêta serment et commença contre le roi Louis-Philippe et la monarchie de Juillet une guerre à mort.

Elle commença par la discussion relative à la mise en accusation des ministres. M. Berryer était d'avis de joindre les causes. Les ministres s'y refusaient. Il se rendit à Vincennes. Le lendemain,

M. BERRYER 3i

Une note du Moniteur annonça que l'entrée du fort lui était interdite. L'ordre émanait du roi. S'en expliquant un mois après, aux funérailles de Benjamin Constant, avec M. Dupont (de l'Eure), celuici répliqua :

— " Tout ce que je puis vous dire, à cet égard, c'est qu'il n'en a jamais été question au conseil. Cette annonce est partie de plus haut. »

La lutte de M. Berryer contre la monarchie de Juillet fut très- habile. Profitant des principes révolutionnaires de cette monarchie, il endossait au besoin l'habit de Jacobin pour le pousser aux conséquences extrêmes de la souveraineté du peuple.

Conformément à cette tactique , M . Berryer réclama l'application du jury aux délits de presse, la nomination des maires par les communes, l'abolition du cens, et combattit la proscription des

Bourbons. Peu conséquent avec ces principes démocratiques, et s'en souciant peu sans nul doute, il avait des retours vers ses anciennes doctrines.

C'est ainsi qu'il soutint l'hérédité de la pairie.

M. Berryer comme M. de Châteaubriand, comme Benjamin Constant, comme tous les rois de l'éloquence parlementaire, fut, d'ailleurs, un ami dangereux et un adversaire redoutable. Ces hommes, trop artistes pour n'être pas surtout personnels, servent mal. Ils raisonnent au lieu d'obéir, veulent bien plaider pour le roi, mais gardent pour eux la couronne de la popularité, fut-ce aux dépens de la monarchie.

Dans l'attaque ils sont pussants , parce que, rien ne gênant leur allure, rien n'entravant leur popularité, ils peuvent déployer à l'aise les ressources de leur talent, ne reculer devant aucun

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moyen pour capter l'applaudissement des masses, gorgerleur amour-propre et servir leur parti par le mal qu'ils font à l'Etat. Ces grands anarchistes sont la gloire et le péril des nations.

Tandis que M. Berryer guerroyait de la langue contre la dynastie d'Orléans, une femme, d'un autre siècle par l'héroïsme aventureux de son caractère , Mme la duchesse de Berry (1), songeait à la combattre par le fusil et tentait d'armer la chevalerie rustique du Bocage et de la Vendée.

Les chefs du parti légitimiste, MM. de Châteaubriandj de La Ferronnay s , Hyde de Neuville, ne voyaient pas les choses du même point de vue que Madame. Ils appréciaient mieux l'état réel du pays.

Ils ne se faisaient aucune illusion sur le

(1) Voir, dans la lre série, notre Notice sur Madame la duchesse de Berry.

résultat infaillible d une pareille tenta- j tive. Ce mouvement ne se rattachait à j rien qu'à la pensée d une femme de cœur | et d'imagination, placée trop haut dans j la hiérarchie de ce monde pour avoir pu [ se rendre un compte exact des sentiments du peuple, de ses besoins et de ses | aspirations. ' I

Un ministre délié, M. Thiers, veillait alors à la conservation du trône qu'il contribua plus tard à renverser. Nul doute qu'il ne déjouât cette folle tentative et ne fît peser sur la malheureuse Vendée le poids des vengeances dynastiques. La parenté de Mme la duchesse de Berry avec la famille régnante , la conduite déloyale de Louis-Philippe à l'égard de Charles X et du comte de Chambord, envenimaient cette affaire. Les chefs du parti légitimiste redoutaient,

en outre, les ennuis et les persécutions qui devaient en résulter et qui,

en effet, en résultèrent pour eux.

M. Berryer s'offrit d être leur organe

auprès de Mme la duchesse de Berry.

On n'en pouvait souhaiter de plus éloquent. Sous prétexte d'aller plaider à Vannes je ne sais quel procès, il partit pour Nantes le 20 mai 1832. M. de Bourmont l'y attendait. Il arriva le 22, et, guidé par des chouans mystérieux, il pénétra dans le Bocage.

Il faudrait la plume et le loisir du romancier pour décrire cette course nocturne d'un avocat allant à la recherche d'une princesse, errante comme Jacques II et poursuivie comme le monarque anglais par d'implacables ennemis.

L'imagination féconde de W al ter-Scott n'a rien imaginé de plus intéressant que cette situation romanesque. Le pays accidenté que traversait M. Berryer ajoutait encore à l'illusion. Plus jeune et moins profondément absorbé dans ses

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pénibles réflexions, il n'eût tenu qu'à lui de se prendre pour un héros de roman.

Des guides inconnus le conduisirent de chaumière en chaumière. On le regardait d'abord d'un air méfiant ou distrait. Un chouan arrivait bientôt, l'interrogeait, et, dès qu'il avait prononcé son nom, l'entraînait à travers les bois, les rochers et les fondrières, échappant aux patrouilles et s'avançant toujours plus profondément dans ce pays couvert.

Le général Dermoncourt s'est fait l'historien de cette insurrection de Vendée. La mission de M. Berryer y est racontée dans ses moindres détails, étape par étape.

Il arriva enfin à une petite métairie enfouie sous les arbres. Il devait demander M. Charles. M. Charles, c'était madame la duchesse de Berry . Elle dormait, on l'éveilla. Elle reçut M. Ber-

ryer dans une pauvre chambre où, pour tous meubles, se trouvaient un lit, une chaise de paille et une paire de pistolets.

M. Berryer parla longuement, éloquemment. La conférence dura jusqu'au jour. Rien ne put vaincre les résolutions de Mme la duchesse de Berry. Elle avait réponse à tout. Elle voyait les hommes plus grands qu'ils n'étaient. Elle ne comprenait pas ce que le matérialisme du nouveau règne, les principes égoïstes qu'il répandait avaient déjà ôté au caractère national. Ce qu'elle ne pouvait comprendre surtout, c'est que le cœur des Français, qui battait aux souvenirs de la Révolution et de l'Empire, se serrait à ceux de la Restauration. Elle croyait, l'infortunée, que la France allait se lever avec elle.

Elle fut inflexible et admirable de résolution, de dévouement, de patriotisme.

Elle protesta contre les souvenirs de > 1914 et de 1815, ne voulant pas pour \ son fils d'un trône conquis par l'étranger j à un prix honteux. 1

M. Berryer la quitta ébloui et désolé.

En arrivant à Nantes, il trouva une lettre de la duchesse. Elle lui annonçait que l'insurrection éclaterait dans la nuit du 3 au 4 juin.

Il partit pour la Suisse. A Angoulême, on l'arrêta. La police de M. Gisquet le suivait de l'œil. Déjà une perquisition pratiquée à son domicile, avait amené la découverte et la saisie de papiers importants. Parmi ces papiers, se trouvait un projet d'emprunt que divers capitalistes devaient conclure avec le Souverain Pontife. Il y était dit : « L'Etat donnera toutes ses ressources en garantie de l'emprunt. » La police y vit ou voulut y voir un élément de conspiration.

Reconduit à Nantes, de brigade en

brigade, M. Berryer faillit être, en entrant dans cette ville, assassiné par la populace.

Les provinces de l'ouest venaient d être mises en état de siège. M. Berryer, mis au secret, privé de communications avec son père, sa femme et son fils, ne devait sortir de prison que pour comparaître devant une commission militaire.

Châteaubriand fut aussi arrêté. La presse des deux oppositions, républicaine et légitimiste, s'émut et abusa du droit d'insulter , droit que lui conférait la charte. L'ordre des avocats, par la plume de M. Mauguin, son bâtonnier, fit une adresse à M. Berryer. De son côté, M. Berryer déclina la compétence de la juridiction militaire à laquelle il allait être soumis.

Un arrêt de la Cour de cassation, en date du 30 juin, limita l'attribution des

conseils de guerre, et rendit aux tribunaux ordinaires les personnes étrangères à l'armée.

M. Berryer, en vertu de cet arrêt, fut renvoyé devant le j\iry de Loir-et- Cher Il comparut le 16 octobre 1832 devant la Cour d'assises de Blois.

On avait pu le garder pendant quatre mois en prévention ; mais une fois en présence du public les rôles changeaient. Le triomphe fut pour l'accusé.

Ce ne fut pas une des moindres maladresses du règne de Louis-Philippe, que ces procès retentissants intentés à des hommes d une popularité considérable, l'immense publicité donnée à ces débats, dans lesquels- les plus célèbres poètes, les orateurs et les publicistes les plus illustres répondaient bien plus, en accusateurs qu'en accusés..

Quand M. Berryer entra dans la salle d audience, les avocats ôtèrent leur

toque. Le public tout entier se leva. Les jurés s'inclinèrent devant celui qu'ils allaient juger. Autant d'insultes au pouvoir.

Un seul témoin osa charger cet accusé protégé par une sympathie si marquée.

C'était un individu se disant ex-lieutenant-colonel des volontaires de la Charte; D'après sa déposition, il avait reçu de M. Berryer, un à-compte de 500 fr. pour solder les premières avances aux entrepreneurs de barricades. Il lui avait, en outre, été remis deux brevets de colonel signés de la duchesse de Berry.

Cette signature était fausse et fut, séance tenante, constatée telle. M. Berryer le démentit. On chassa cet imposteur de l'audience. Le ministère public, entraîné dans ce sauve-qui-peut judiciaire, abandonna l'accusation. Les avocats s'abstinrent de plaider. Un peu plus, le jury se fût abstenu de répondre et

le président de prononcer le jugement.

La délibération du jury dura une minute. Des bravos accueillirent la lecture du verdict.

M. Berryer alla se remettre de ses fatigues en Suisse, et revint défendre M. de Chateaubriand. Nouveau triomphe de l'opposition, nouvel échec au pouvoir. La Gazette de France , la Quotidienne M Rénovateur, le Revenant, lui donnèrent l'occasion de multiplier sa parole. Il la portait en outre à la tribune de la Chambre des députés, où il appuyait les pétitions pour l'élargissement de Madame la duchesse de Berry.

Cette affaire, où le roi Louis-Philippe perdit toute mesure et permit contre une infortunée princesse les plus basses et les plus odieuses persécutions, jeta des divisions dans la presse. Nous avons raconté, dans une précédente notice, les incidents de cette lutte entre les journa-

listes républicains et ceux du parti légitimiste. M. Berryer essaya d y mettre fin en proposant une rencontre à M. Garnier-Pagès. MM. de Dreux-Brézé et Arthur de Labourdonnais s'entendirent avec MM. Laboissière et de Ludre. Des explications satisfaisantes furent échangées. La duchesse de Berry, rendue presque mourante à la liberté, était ramenée à Naples. Ce déplorable épisode du règne de Louis-Philippe s'apaisa enfin.

Mais la haine des deux branches royales de France n'en fut que plus ardente. Une sorte d'alliance carlo-républicaine s'était formée. M. Berryer prit la défense de MM. Voyer-d'Argenson et Audry de Puyraveau, accusés d'affiliation à la Société des Droits de l'Homme. La guerre recommençait chaque jour, plus ardente, plus implacable. La tribune de la Chambre des députés res-

semblait à une batterie que chaque orateur venait à son tour diriger contre ses adversaires. Les paroles étaient des boulets rouges, en voici quelques exemples : M. Barthe ayant flétri le gouvernement de la Restauration, en rappelant qu'il avait été imposé par l'étranger.

— «Eh bien! s'écria M. Berryer en se tournant vers M. Guizot, je demanderai à l'imprudent ministre qui a osé tenir ce langage, s'il a oublié les noms de ceux qui sont rentrés en France à la suite des étrangers et en passant par le champ de bataille de Waterloo. >»

• Puis, se retournant vers M. Barthe qui, on le sait, avait appartenu à la Charbonnerie.

— « Punissez, s'écria-t-il, ceux qui ont la bassesse et la lâcheté de s'enfermer dans les sociétés secrètes pour y prêter des serments incendiaires contre le pays. »

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M. Guizot avant dit :

— « Je ne connais rien de plus ignoble que le cynisme révolutionnaire. »

— « Et le cynisme des apostasies ! »

répliqua M. Berryer de sa voix vibrante et sonore.

Telles étaient les aménités qu'échangeaient entre eux ces grands orateurs, sous le régime parlementaire.

Quelquefois cette guerre se faisait à coups de principes. On mettait en avant le droit de discussion, etc.

— « Mais, avec de telles doctrines, disait M. Guizot, il n'y a pas de gouvernement possible. -

— » Je le sais bien, répliquait M. Berryer ; mais telle est la conséquence de cette loi que vous m'avez faite. »

A ce grand jeu de la tribune, M. Berryer s'était ruiné. Ce qui était venu par la parole s'en allait par la parole. La clientèle restait à l'antichambre et n'ap-

portait plus à l'illustre avocat ces riches honoraires qui lui permettaient de vivre en artiste et en grand seigneur, ainsi qu'il aimait à le faire.

La Gazette de France annonça un jour que la terre d'Angerville était à vendre (6 août 1836). Une souscription pour le rachat de ce bien fut aussitôt organisée par MM. de Latour-Maubourg, de Fitz- James, Amédée Jauge, Châteaubriand et Pardessus. Elle produisit quatre cent mille francs. M. Berryer conserva sa terre.

Pendant ce temps, il voyageait en Allemagne et allait dîner à Prague avec Charles X, Henri de France, Mme la Dauphine, le duc d'Angoulême et Mademoiselle. Le duc d'Angoulême lui remit, avant son départ, une pièce dans laquelle il maintenait ses droits au trône, sous le titre de Louis XIX, par ce motif que l'abdication de Charles X et la

sienne propre, en 1830, en faveur du duc de Bordeaux , avaient été faites sous toutes réserves. Le pouvoir crut trouver matière à un procès. Mais une perquisition faite chez M. Berryer n'amena aucun résultat.

La coalition couronna les luttes parlementaires dont nous venons d'esquisser quelques incidents. M. Berryer s'y jeta avec passion. Gouverner alors, c'était combattre et non administrer. Entre le gouvernement et ses adversaires, de part et d'autres tout faisait arme, tous les moyens de se perdre étaient bons.

Ce fut dans cette campagne que M. Berryer fit l'éloge de la Convention et des patriotes jacobins qui jadis avaient sauvé la Fiance. Le parti légitimiste goûta médiocrement ce système ; mais il fallut bien les subir. M. Berryer, comme les grands partisans, combattait avec ses armes à lui et à sa manière.

11 était alors dans tout l'éclat de sa gloire. Deux affaires criminelles qui eurent un retentissement considérable, l'affaire LaRoncière et l'affaire Dehors, lui donnèrent l'occasion de déployer ces grandes facultés sympathiques qui n'appartiennent qu'aux drames de la vie intime. On sait que le premier de ces procès contenait d'horribles détails de viol commis sur la personne d'une jeune fille de famille honorable, par un officier nommé La Roncière.

Un fait qui honore singulièrement M. Berryer, se rattache à l'affaire Dehors. Deux fois Dehors avait été condamné à mort. Deux fois, par arrêt de la Cour de cassation, le procès fut recommencé. A la troisième épreuve, M. Ber- . ryer mit toute son âme dans ce dernier effort pour sauver la vie d'un homme qu'il jugeait innocent. Il fit passer sa conviction dans la conscience du jury.

Dehors, acquitté, vint, avec son fils et sa fille, lui apporter sa fortune.

M. Berryer divisa les billets de banque en deux parts ; remit l'une à la jeune tille, et lui dit :

— « Voici votre dot. » ' Donna l'autre au jeune homme :

— « Voici de quoi achever votre éducation. ».

En 1840, à la suite de l'affinre de Boulogne, M. Berryer fit partie du conseil de défense du prince Louis-Napoléon Bonaparte, traduit devant la Cour des pairs. C'est devant cette même Courdes pairs qu'il avait, vingt-cinq ans auparavant, défendu le maréchal Ney. Le défenseur des généraux de l'Empire, en défendant le neveu de l'Empereur de ses conseils sinon de sa parole, ne mentit pas à son passé.

Trois ans plus tard, M. Berryer était à son tour compromis dans une

maladroite affaire où l'avait entraîné son parti ; je veux parler du voyage à Belgrave-Square. Les chefs légitimistes prirent la résolution de se rendre à Londres auprès du comte de Chambord, et de donner à cette visite le caractère solennel d'une prestation de serment.

Le gouvernement répondit à cette agression par des paroles qui infligeaient la qualification de flétris à ceux des députés légitimistes qui avaient pris part à cette démarche. Quatre fois M. Berryer monta à la tribune et soutint hardiment , courageusement , son drapeau criblé. Et comme un assiégé, qui, n'ayant plus de boulets pour répondre à l'ennemi, jette dans la gueule du canon tout ce qu'il trouve sous sa main, M. Berryer , pour dernier projectile , lança du haut de la tribune sa démission à l'ennemi. *

On sait dans quel esprit de mépris et

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d'hostilité vivait la France contre le gouvernement de Louis-Pi) il ippe. Divers collèges électoraux saisirent avec empressement cette occasion d 'infliger au pouvoir une insulte nouvelle en offrant leurs suffrages à M. Berryer. Le lléiri rentra dans la Chambre absous par le pays, ou du moins par les corps électoraux qui, aux termes de la loi, avaient le privilège de le représenter.

M. Berryer avait assez travaillé au renversement de la monarchie de Juillet pour que la Révolution de Février ne lui causât point de surprise. 11 s'étonna pourtant de la voir aussi radicale. Sans doute il ne crut pas intérieurement qu'on allait offrir le trône à M. le comte de Chambord; mais la République le surprit. Elle étonna bien les républicains eux-mêmes.

Le talent de M. Berryer, sa popularité, les principes libéraux dont, pour les

besoins de la guerre, il avait assaisonné ses discours sous le règne précédent, lui donnaient des allures de tribun qui plurent aux multitudes convoquées au scrutin. Le département des Bouches-du- Rhône envoya M. Berryer à l'Assemblée nationale avec 44,169 voix.

En présence de faits nouveaux, le parti légitimiste crut devoir adopter une tactique différente de celle qu'il avait précédemment suivie. Il va sans dire qu'il ne fut jamais sérieusement question de se rallier au nouvel ordre de choses.

L'alliance carlo-républicaine, la coalition et toutes les manœuvres de ce genre furent retournées contre le régime nouveau.

En ce qui concerne le parti légitimiste exclusivement, le schisme qui le divise et dont l'histoire s'enchaîne aux origines de la Restauration, prit un caractère plus âpre. Les deux nuances se séparèrent d'une manière nette.

La première, ayant à sa tête M. le marquis de LaRochejaquelein et prenant

le titre de parti du droit national, voulait qu'on en appelât au suffrage universel et attendait le retour du comte de Chambord de la volonté du peuple.

L'autre parti, dit de droit divin, jugeait, non sans quelque raison, que ce moyen pouvait à jamais perdre la cause du comte de Chambord, en livrant ses droits aux chances aléatoires de l'élection. Ils préféraient manœuvrer dans l'Assemblée nationale et attendre d'elle l'initiative du rappel du comte de Chambord. Ces parlementaires avaient pour chef M. Berrver.

La question fut posée, avec la licence du temps, dans des brochures et à la tribune. M. le comte de Chambord dut intervenir entre ses partisans. Il donna gain de cause à M. Berryer. M. de La Rochejaquelein fut terrassé. Son nom,

ses services, sa bonne foi, ne lui servirent pas même à lui épargner les humiliations de la chute (1).

Des événements qui tombaient de plus haut fermèrent la série de ces luttes stériles. Depuis, M. Berryer, retiré de la vie publique, a, peu à peu, disparu d une scène où les acteurs comme lui n'ont plus de raison d être. Lutteur fatigué, il s est retiré du mouvement. Il pourrait aujourd'hui, comme en 1810, écrire la devise qu'il inscrivait en tête de sa brochure en l'honneur de Napoléon Ier et de Marie-Louise.

« Deus nobis hcec otia fecit. »

Trois fois pourtant le nom de ce grand artiste a frappé encore l'oreille du public.

En 1854, l'ordre des avocats l'a élu bâtonnier de l'ordre.

(1) Voir, dans la Ve série, notre Notice sur M. le Comte de Chambord.

En 1855, l' Académie la appelé dans son sein, en remplacement de M. de Saint-Priest.

Déjà, en 1840, le bruit de la candidature de M. Berryer aux honneurs de T Académie, s était répandu dans le public. Mais ce bruit passa. Il revint ensuite en diverses circonstances et prit un caractère tout à fait sérieux vers la fin de 1854.

M. Berryer, élu en remplacement de M. de Saint-Priest, ne fut reçu que le 22 février 1855. Il avait, autant qu'il était possible, éloigné ce moment pour ne pas faire la visite d'usage au chef de L'État.

Son discours de réception traite nécessairement de l'éloge de son prédécesseur, de ses œuvres et de ses talents.

Mais, comme toujours , on y trouve ces allusions qui tendent à transporter en ce moment la tribune dans le sein

Di

paisible de l'Académie; j'en extrais ces deux profils de saint Louis, législateur et guerrier, et de l'Empereur Napoléon Ier ; bien qu'il n'y ait pas de rapprochement entre ces deux souverains dans l'œuvre de M. Berryer, il y a là, certes, une intention.

« N'est-ce pas, en effet, une des belles « époques de nos annales que celle où le « génie de ce monarque jeta sur la terre « de France le fondement de toutes les « institutions qui, dans les siècles les « plus policés, ont constitué l'unité, la « force, la prospérité de ce pays? Le « petit-fils du vainqueur de Bouvines , non « moins héroïque que lui sur les champs « de bataille, fut un habile et puissant « législateur. Le code de ses Établisse- « ments fit disparaître les coutumes bar- « bares devant la raison et l'autorité des « lois écrites, exposa le principe de tout « cet ordre de justice régulière qui, jus-

« qu'à nos jours, a tant honoré la magis- « trature française. Louis IX appelait à « sa cour des jurisconsultes instruits, et *« se montra excellemment le roijusti-

« cier Sous son règne, la splendeur

« de l'Université de Paris attirait de « toutes parts les jeunes intelligences ; « la Sorbonne était fondée ; l'art élevait « des monuments que nous nous effor- « çons de restaurer dans leur primitive « beauté ; l'ascendant moral de la France « se manifestait dans le monde. »

« Quand se lève le premier jour

» du siècle où nous sommes, il n'éclaire

<» que les ruines immenses de la religion,

« de la monarchie, de toutes traditions,

« de toutes croyances, des droits même

•« de la propriété et de la famille. Pour

« instituer une société nouvelle, pour

» aviver un nouvel esprit national, après

« avoir subi l'essai de l'athéisme et de

« la terreur, l'abus de la liberté et de la « gloire, cette nation, comme fatiguée « de son impuissance, jette ses enfants, « sa fortune, son avenir, aux pieds d un « guerrier victorieux, qui, enivré de ses « succès, emporté qu'il était par le gé- « nie des batailles, remue le monde et « veut le subjuguer, mais ne laisse après « lui qu'un fatal exemple de despotisme « et le souvenir dangereux de ses con- « quêtes perdues. »

Le nouvel académicien disait en prenant possession de son fauteuil : « Je « ne sais ni lire ni écrire. » Gela est peut-être heureux; car, s'il se mettait un jour en tête d'écrire un livre d'histoire, il en ramènerait évidemment la philosophie aux procédés systématiques d'un homme de parti. Je ne prends qu'une seule phrase dans la réponse de M. le comte de Salvandy à M. Berryer : « Les crises politiques et so-

« ciales servent à montrer ce qui ré- « side au fond des esprits et des âmes. » Et je crois qu'en l'appliquant aux deux orateurs, on trouvera en eux bien plus d'orgueil froissé et d'espérances déçues que d'amour de la réalité et surtout de la possibilité.

M. Berryer n'a perdu, avec l'âge, ni la verve, ni l'impétuosité de la jeunesse. Nous l'avons vu récemment plaider en Cour d'assises, dans les affaires de Célestine Boudet et de Mme de Caumont-Laforce (1855), et dans celle de Jeufosse ( 1857 ), et ses plaidoyers ont été, comme autrefois, accompagnés d'un grand retentissement. Si les malheurs et les déceptions sont venus assaillir ce grand orateur, si l'homme d'Etat et l'homme pmésont aujourd'hui abîmés dans les regrets et les souvenirs, que l'avocat les console. Il est encore, maintenant, le défenseur des causes impossibles : les

grands crimes comme les grands intérêts désespérés trouvent en lui un avocat ardent, convaincu, entraînant, qui a l'oreille des juges et sait le chemin de leur cœur.

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