DISCOURS CONTRE LES LIRELLES
Custodite vos a mitrmuratione quœ nihil prodest, et a detractione parcite lingaœ.
C'est à bon droit que j'ay tracé les premières lignes de ce discours par les vers d'Alain Chartier, en sa Dame sans Mercy :
« Maie bouche tient bien grand' cour, Chacun à mal dire estudie. »
Puisque contre la nature d'vne populace sanduur
incertum studia
laquelle le plus souuent s'abandonne à au- ^ contraria
-»■ « vulgus.
tant d'opinions que la mer est agitée de .£neid Rii, 39. diuerses bourasques et tempestes, chacun conspire maintenant à coucher la médisance
4 LE MARFOUE.
sur le papier des nouueautez, pour Vampraindre plus facilement es esprits de ceux qui alléchez par ce miel de curiosité ne recognoissent le venin de ces pernicieux effets qu'au préalable ils ne taxent leur peu de iugement et mecognoissent leur trop grande inconstance ; sans toutefois que personne iusque à présent se soit montré pour faire bouleuart et résistance à ce torrent de callomnie, ou qui ait eu la hardiesse, s'armant de la raison, de s'opposer à ceste multitude de libelles, et à esleuer un phare, lequel conduisant au port de la vérité, dissipât les ténèbres de l'ingnorance, soubs la faueur desquelles ces escrips medisans croians scaplaut. uoir : « Id quod in aurem rex reginse
InTrinum.1,2, ^ °
3lâ- dixerit, quod Iuno fabulata est cum loue ; » et pour le faire court : « Quid toto fiât in sltyf\]%2. ort>e, » volent et desrobentla bonne renommée de leur Prince, aigrissent les esprits de ses peuples contre luy, & taschent par ces pommes de discorde de les préparer à une gigantomachie et rébellion manifeste , ou comme ces hommes de Cadmus, à se ruiner eux mesmespar tumultes & séditions; c'est
pourquoy, lassé de dire auec le poète sat) ri que :
« Semper ego auditor tantum, nunquam ne reponam, Ivtkval.
Vexatus toties rabiosae murmure linguse *; « y* "
Je romperay mou silence , et pour n'estre veu asymbolos & sans dicton parmi ceste multitude d'escriuains , ou comme disoit Diogène : ce Inter tôt operarios cessator », courant au plus prompt remède qui est la plume, fîdelle messagère de nos conceptions, ie prepareray vn remède cordial & andidote pour résister au souffle de ces basilics, les- ^JÏJÎî'JJ quels s'accommodant à nos passions comme ilcUven7fTs
diffundet.
le polype et caméléon font aux couleurs , ProvxxiiJ^-.
ou les feus folets au mouvant de nostre
corps, nous conduisent en fin dans des abis-
mes de folles opinions et maximes eronees,
nous faisant succer vne Iliade de malheurs vau*n non
. . -, , . , dantur nisi
parmi le laict de la curiosité, imitant en «^ ">»
1 lit a, et vitia
cela le scorpion, lequel auparauant que pic- ^^^Z quer ceux qu'il trouue endormis , semble par ses embrassements les vouloir caresser,
* Naudè donne, pour sa thèse, une variante au second de ces vers, dont le texte est :
" Vexatus toties rauci Theseidc Codri. •
virtutum.
ou plutost au crocodile qui contrefaisant la voix d'vne personne affligée, fait tomber les passans dans les pièges qu'il leur dresse pour plus facillement les deuorer : estant bien certain & du tout indubitable que ces animaux ne sont plus à craindre et redouter que ces pernicieux cahiers et libelles, desquels le nom seul ayant tousiours esté odieux, fait que Ton les interprète soudain enmauuaise part, & que comme ayant le foin en corne, on se doit donner de garde de leur trop tST\* grande familiarité. Le libelle de repude,
^Sû'à*" ancien instrument de la séparation de mariage parmi les Iuifs et Romains, comme
ll », de so,, aussi celuy qui s'appelle d'Herodien Libellus absolutionis, que Plautien donna au tribun qui auoit commandement de tuer les empereurs Seuere & Antonin, & que les tyrans avoient coustume de donner aux ministres de leurs cruautez barbares, pouroient seruir de base et fondement à ceste vérité, laquelle outre plus est confirmée par le mauuais bruit que se sont acquis Libellus famo-
sus en droict, Libelli sybaritici, dans Mar- EP.g.9fi, iib. tja^ et |e nom|3re infmy de ceux qln* courent
aujourd'huy, lesquels n'estans de meilleur pat^Los alloy que les precedens, Ton peut appeller «•*«?"
an t ici s
auec Erasme « dentatissimos » , veuque „***?'•
' -1 Epistola ad
comme les chiens diogeniques ils n'ont rien Gormanosque la dent pour mordre, comme les guespes Pesguillon , comme les flûtes (auxquelles Demades comparoit les Athéniens) le son, sd°eBf.;,;/'"d2' ou comme les serpens et couleures le siflement; estans remplis de calomnies, impostures, blasphesmes & meschancetez ; mis en lumière sous tiltres friuols, fmcts & suposez ; sans nom de l'autheur ou de la ville, & beaucoup moins de l'imprimeur, de sorte que nous pourions iustement vsurper la complainte d'Erasme en son traicté de la langue : « Olim periclitabatur qui nomine suo prodito libellum famosum euulgasset ; nunc passim ludunt libellis anonymis aut fictos titulos prseferentibus, quibus sic a sese depellunt periculum, ut innoxios aspergent infamia ; » leur impudence estant paruenuë iusques là, que comme dit le mesme : « Ipsas etiam sacras litteras torquent ad maledicentiam , deprauant Euangelium , deprauant Marise canticum, ad virulentiam ac men-
daceni obtrectationem ; » ce qui contre-
uient toutesfois à l'honnesteté publique, à
la reuerence que nous deuons à ces sacrés
Nuiim mer registres & à l'expresse inhibition & defence
m posterum
r,!on1n'o'nnïc du concile de Trente, lequel, au paragraphe eognome» et premier de 1 impression des hures, deffend pra/erat absolument la publication de tels libelles,
tintons.
dignes du feu plutost que de la veiïe des hommes , tels que sont aujourd'huy ces Centons, Colloques, Aduis, Lettres, Echos, Harangues, Remonstrances , & autres de ceste sorte, lesquels se tirent de la poche, ne se donnent qu'entre amis, se vendent en secret, s'achettent bien cher, nevallentrien, &sont encore plus mal faits, comme venant des mains d'vne populasse rude, ignorante & mal polie, laquelle se laissant conduire
Hor at. u yt neruis alienis mobile lignum, «
est plutost emportée des tourbillons du mensonge que du doux zéphyre de la vérité, Se des bouillonnantes vagues de la haine & médisance, que du calme souhaitable de la raison & équité. Les passions de laquelle se recognoissent, comme en vn miroûer, en ces
fruicts ubortifs de sa mauuaise volonté , 5£ danslesqueis on ne recognoistque confusion, "'régnai
... , . . 0 . . impctum est
qu ironie, que sobriquetz ôc moquerie ; rien *«*«•. de sérieux, de sage ou de modeste, veu que **&[£' des trois partyes de modestie remarquées par S. Thomas en sa Somme, asçauoir l'ordre, l'ornement & la brieueté, pasvnene se rencontre en ces remonstrances, mais au contraire rien qu'imprudence, impudence & témérité non-pareille; puisque les autheurs d'icelles faisant rampart (combien que mal à propos) de cette maxime de T)rbère : « In ciuitate libéra, liberae debent esse hominum linguse, » & se confiant en l'étimologie du mot grec parrèsia qui en françois signifie audace et liberté, selon le poëte ancien :
* Et se Parrisios dixerunt nomme Franci, G»CTL"LM,.â
Armoriccs.
Quod sonat audaces ; » Phiiippid.
- lib . 1 .
ils preignent la hardiesse, comme vn Thersite au sixiesme de l'Yliade, & un Drance en l'vnsiesme de l'Enéide, de censurer leur Prince, reprendre en luy ce qu'ils ne blâment en eux, & vouloir régler ses actions aux caprices de leurs volontés ; voulant peutestre imiter en cela ces censeurs de la Chine, tr.cmt, /. i,
de l'Hist. rhin.
10 LE MAHFORE.
^ï'Horio-c' ou ^en ce païsan du Danube, lequel, selon des Princes. Gueuare? vjn^ (je ce quartier si reculé proposer en plein Sénat ses raisons, & déclarer à l'empereur mesme les abus qui se commetoient par ses officiers en ce pays là. A la vérité, si nos brouillons d'escriuains avoient itèrent ]a prudence de ces censeurs chinois , qui i0DqZhTan estoient tous vieillards, rompus & cassés
héros. Horat. . n . , . . ^ ,
de Ane poet. aux affaires, & qui ne donnoient carrière a
leurs plumes que pour retenir leur Prince dans les bornes de la nature ou luy donner aduis de choses qui n'estoient de moindre conséquence, ou qu'ils alassent de pair en affection et bonté auec ce paysan qui auertissoit l'empereur & tout le sénat de chose auparauant à eux incogneiïe, véritablement i'embrasserois leur party, louërois leur zèle, & ferois grande estime de leurs vertus ; mais voyant tout le contraire s'ensuiure, que leur iugement est troublé, leur langue ambiguë, leur raisons nulles ou mestrisées de leurs passions, & que pour parler avec le poëte, d'vne telle troupe de censeurs à la douzaine :
" Nusquam recta acies, liuent rubigine dentés, Pectora Telle virent, lingua est suffusa veneno ; »
LE MARFORE. Il
ma lut n bonum tt
ntes uni in dulcc et dulce M aniara.
veu que par leur babil & audace effrénée. D,^jJ il soustiennent le blanc estre noir & rendent ''onpZé'ùteT
# i • i • l tciicljias luccm
le noir blanc, haussent et baissent qui bon * imcem
tcnebrciA,
leur semble , donnent le tort à qui leur jjj; plaist, disent ce qui n'a esté & jamais ne sera, se pleignent à tort & s;ms cause, Se pour le faire bref :
« Delphinum siluis appingunt, fluctibus aprum ; » Hobat
de ArtP
je ne puis que ie ne blasme grandement, poet- 30voire mesme que ie ne condamne l'impudente & trop audacieuse liberté de ces libelles , desquels l'on pourroit dire auec raison que :
« Centauri in foribus stabulant Scyllaeque biformes ; Disponunt enses, et scuta latentia condunt ; »
puisque, selon l'Escriture : ce Yerba im- Pro„erb. 12,
x x cap.
piorum insidiantur sanguini, » & que leur dessein ne vise à autre but qu'à mutiner vne populace , susciter de nouueaux troubles & remumens , brouïler les affaires & (comme les pescheurs d'anguilles) troubler l'Estat pour se hausser sur ses ruines, reuestir de ses despouïlles, & enrichir par sa pauureté ; ne considerans point le péril qui git à mettre le feu es quatre coings de ceste
grande ville, taire briser cest Hippolyte do la Franco par leurs monstres de calomnies, & ietter les (lambeaux de sédition dedans vne matière laquelle n'est que trop subite à prendre, trop furieuse en ses embrasemens, et très dificile à esteindre ; ce que recognoissant nostre Caton françois, il n'a voulu obmettre de coucher en ces préceptes ceste intruction si louable, pour seruir tousjours de mémoire à ces séditieux :
Pïbrac, « Plus que Scylla c'est ignorer les lettres,
"rviu" D'auoir induit les peuples à s'armer :
On trouuera, les voulant désarmer, Que de subiects ils sont devenus maistres. «
Combien que ce soit à tort et injustement que tant de plumes entrent en lice & s'efforcent de redresser à la voye ceux qui ne sont esgarés, d'induire à repentance les innocens, et donner conseil à celuy qui ne le voudroit receuoir d'eux, bien moins escouter leurs censures, veu que selon le dire de l'Ecclésiaste : ce Nemo potest dicere cassant principi : Cur ita facis? » & que nous lui
34, Cons. li. 5. r r *
(:mumi.;i°' debuons obéir, non pas moins en approuant ce qu'il luy plaist que en nous rendant
LE MARF0RK. 13
soupples à l'exécution de ses commandemens. C'est pourquoy le plus expédient moyen qui se présente pour les réduire euxmesmes à la raison, & leurs esclaircir les yeux de ces tayes de fausses opinions, est de leur monstrer le peu de suiect qu'ils ont de semer tant de calomnies, puisque le principal cahier de leur remonstrance est fondé sur ce que :
" Vitis in Alpheo : ternos ex sere lebetes Fra>c.
Signatosque vtres, injussi nectaris vnda sSH (1°
Impleuit. '.' Rhemrn.
Et c'est sur ce suicet que nos troisièmes Catons donnent carrière au torrent de leurs médisances, coupent le filet de leur silence, pour faire paroistre le venin de leurs conceptions, & font monstre & parade de leur renenum
aspidum sub
sourcilleuse témérité, publiant partout que lahiis les faueurs de Sa Maiesté sont immodérées Psal- 52' enuers ses favoris, que tout se gouuerne par leur moyen, qu'il tirent toutes les finances à eux, & qu'ils se rendent trop puissants dans le royaume, s'esgallant au plus grands de la cour, & marchent de pair auec eux. Mais ie leurs demanderois volontiers s'ils ne reco-
U LE MARFORE.
gnoissent pas que Sa Maiesté voulant soulager le soing qu'elle prend à la conduite de ce grand nauire de la France, par le plaisir et contentement qu'elle reçoit de la communication familière de certaines personnes qu'elle chérit et affectionne particulièrement, elle les doibt rendre recommandables en quelque chose & recompenser de quelques vnes de ses faueurs, puisque la planette de Iupiter estant la principalle des trois fortunées, a d'autant plus de force d'envoier ses influences sur les choses qui luy sympathisent, que plus elle est en ses angles aurientaux, & qu'elle a de coustume de rendre les personnes heureux et fortunés qui se seruent à propos de son image faicte suiuant les reigles qu'en donne l'Astrologie, & l'autheur c«£f*3o%9. de la Philosophie occulte. Mais estant très certain que des trois sortes de biens desquelles les hommes se peuuent vanter, un seul, sçavoir celuy delà fortune, dépend de la libéralité des hommes, & les deux autres de ce Iupiter céleste, qui les eslargit à qui bon lui plaist, nous voyons manifestement que Sa Maiesté voulant produire les effects
de sa bien-veillance enuers les créatures qu'elle affectionne, n'a que ce seul moyen pour les recognoistre et rendre plus dignes s£>ECA,2de de receuoir les influences de son amitié, qui est de les aduancer es charges et dignités qui dépendent absolument de sa libéralité ; laquelle si nous considérons debvoir estre royalle, comme celle d'vn Alexandre, lequel donnant vne cité bien grande & peuplée à vn pauure qui demandoit l'aumosne, disoit qu'il prenoit plutost garde à ce qu'Alexandre debuoit donner, que à ce que ce pauure osoit demander. Il est très certain que les bien faicts de Sa Maiesté n'outrepassent ces bornes de la raison, d'autant que sa puissance ne pouuant estre esgallée, ses bienfaicts ne le doibuent estre aussi ; lesquels sont comme marque et tesmoignage très assuré de l'auctorité absolue qu'optiennent les princes et potentatz sur leur subiects ; suiuant le dire de cest esclaue à l'empereur ottomand, qu'il n'estimoit vn prince digne busbecquu-.
71 r c in Epistolis.
de porter le nom de souuerain, s'il n'estoit en sa puissance d'abaisser les grands et hausser les petits, d'espouiller les riches de
10 LE MAKI- OHE.
leurs biens , & enrichir les pauures. Et qu'ont plus à dire les censeurs de maintenant, qui voyent cest esclaue esleué à vne des premières dignités de l'empire, pour confirmer cette seulle parolle? Le roy Louys XI, dedans Philippe de Commine , estoit en la comm.k. mesme opinion, disant qu'il passoit le temps à faire & deffaire, hausser & baisser, donner & oster à qui bon luy sembloit : ce que les princes semblent auoir par imitation du Souverain Monarque, lequel outre que, pour sa bonté et miséricorde, il est appelle dans le pseaume 122 : « Suscitans à terra inopem & de stercore erigens pauperem, » il a aussi de coustume de punir quelquefois les péchez de ceux qui abusent de ses libéralités, le mettent soudain en oubly, & ne le recognoissent pour leur père & bien-faicteur , les rabaissant iusques soubs les pieds de ceux sur les throsnes desquels ils les auoit esleués, estant aussi seuere à punir les meschansque prompt à recompenser les bons. /Ces choses estant ainsi & cette maxime de la liberté des princes en leurs actions fondée tant sur le discours précédant que sur ceste sentence
LK MARFORE. 17
deffinitiue cl' Alexandre le Grand, rapportée par Gautier de Chatillon :
« Libéra sit Régis et semper salua potesta^ ; • \leundTidt«,
ii. (j.
quelle merueille est ce si ceste poudre philosophale de la royauté, espanchée sur le mercure qu'elle affectionne, le rend susceptible de si riches qualités ? Veu que le firmament et toutes les planettes, enuoyant leurs influences en terre, la recompensent d'une infinité de belles propriétés, et que tous les autres princes & monarques ont vsé de mesme libéralité enuers ceux qui auoient cet honneur que d'estre l'obiect de leur bonne grâce.
le ne m'amuseray point à faire un long narré et récit de tous les fauoris de ces roys anciens , seulement diray-ie que si les créatures de Guillaume, roy d'Aragon , de ceste rovne d'Escoce dont parle Bucanam. ,.,/'"• £*
i x \ liist. d LsCt S.
de Edouart second, Louys XI, Henry III. &niNI1,Ei auec ce pauure Florentin, eussent eu autant de iugement à conduire leur fortune qu'ils auoient eu de bon heur à la faire, ils me seruiroient maintenant de preuue très cer-
liu. de ASiC.
taine pour confirmer mon dire & en soustenir la vérité. Mais d'autant que leur fortune fut abbatuë par la mesme roue qui l'auoit esleuéc, nous prendons en leur place
Genrsis, Ioseph , lequel pour auoir expliqué le songe du roy Pharaon fut faict le second de son royaume ; Lentule qui soubs la faueur d'Auguste amassa quatre mille fois sesterces .
bcdé, qui au rapport de Budé valoient dix millions d'escus; Tatius Rufus, lequel estant de basse condition , soubs le temps du mesme, se vit riche de mille fois sesterces, valant deux millions cinq cens mille escus ; et pour n'ennuyer le lecteur par ces anciens prodiges de richesse, nous mettrons en auant celuy qui par son industrie ménagea si bien sa fortune, soubs Catherine de Medicis, que ses reiettons sont maintenant des plus florissans de ce royaume, & monsieur le duc d'Espernon, pour estre tesmoing suffisant de la libéralité de nos princes enuers leurs fauoris, libéralité laquelle estant le principal ornement d'vne couronne, doibt estre proportionnée à la grandeur de ceux qui l'exercent , comme remarque le
LE MARFORE. M
iurisconsulte Chassencux , en ces mots : « Yt imperialis fortuna omnes supereminet Aj»*"; alias , ita oportet principales liberalitates 5 G^inund.1' culmen habere prœcipuum ; » libéralité de laquelle Alexandre faisoit tant d'estat, qu'il donna à Aristote, pour son Histoire des animaux, huict cents talens , laquelle somme reduicte à nostre monnoye, monte quatre BD2f;£jté' cens quatre-vingt mille escus ; & cet autre Empereur romain, à vn nommé Tirydate qu'il auoit faict venir d'Arménie , vingt cabmvos,
in Encom.
mille escus par chascun iour qu'il passa à Neronis. la cour, & deux millions cinq cens mille escus à son départ , libéralité finalement que nous deuons d'autant plus estimer que moins elle participe de ces deux extrémités vicieuses, comme est celle que maintenant Sa Maiesté exerce enuers ses fauoris, laquelle estant beaucoup plus recommandable que les précédentes, comme venant d'vne affection nonpareille & d'vn cœur très pur & ouuert non seulement à vn mais plusieurs, semble comme singulière & inusitée, auoir esté preueue au ciel vn peu auparavant qu'elle fust exécutée en terre , par la
20 LE MAKFORE.
(;ANÙncUS descouuerte qu'a faict ce sçauant astrologue de nostre temps , des trois estoilles qui accompagnent perpétuellement la planette de Iupiter, estans logés dans sa sphère, & emportés de son mouuement, comme est maintenant nostre Gerion François, logé & conserué dans la maison de son prince, laquelle estant inuiolable & sacrée, luy seruira d'asile, d'Ancile, & Palladion, pour destourner les efforts de ses ennemys, et de ceste peau de veau marin, soubs laquelle se mettant à l'abry du tonnere de la médisance, il filera en paix le reste de ses iours, sans crainte d'estre aterré par ses calomniateurs, lesquels, non contents de cest effort, veulent persuader par leurs discours, que ne s'estimant satisfaict des libéralités de son prince, il s'efforce de destourner l'argent qui deburoit entrer dans ses coffres & tache par tous moyens de se l'attribuer, ausquels ie respondrois volontiers auec le poëte :
Iwenal. il, u Dat veniam coruis, vexât censura columbas. »
sue™, in Puisque les esponges de Vespasian rognent si bien les escus de nostre France
LE MAEFQRE. W
qu'ils ne reviennent à Sa Maiesté qu'au prix de quatorze solz six deniers, comme le tesmoigne Bodin en sa République, c'est pour- ut. c quoy, ce n'est pas merueille, si refusans de leurs Estats des cinq cens mille liures , ils les estiment un million d'or, puisque véritablement ils peuuent estre appelles, « ditis officinge », & qu'ils ne peuuent point entrer c- A *•• en parallèle auec ce peu que les fauoris de Sa Maiesté s'attribuent, lequel est grand, à la vérité, au iugement d'vne populace. Car tout ainsi que le soleil estant regardé au trauers d'vne nuë, semble beaucoup plus grand qu'il n'est, ainsi ces pauures gens ne cognoissant rien de ces affaires qu'au trauers d'vne nuë espesse de rapports & ouy dires, il ne se faut esmerueiller s'ils amplifient les choses, veu que la Renommée, selon Virgile : « Vires acquirit eundo », & que suyuant l'opinion de Lipse : « Opinio &*■ de const. est quse mala attollit et exagérât, atque cothurnis quibusdam auget. » Mais quoy ! c'est le principal que nous n'auons rien à craindre du costé de ceste nuée, puisque comme le rapporte, de Balde, Chasseneux :
K LK MARPOEE.
cn.cj.mmdi, « Rex Francise est tanquam Stella matutina consul. 31. jn me(|j0 ne^ute meridionalis. » C'est pourquoy, cest estoc estant paré, il nous faut repousser les suiuans, sçavoir que cest vne chose insuportable aux fleurons de ceste couronne de veoir ainsi des nouueaux venus se prévaloir & l'emporter sur eux, et h ce propos, nous ramentoivent l'auctorité trop licentieuse qu'vsurperent anciennement les Maires et Gardes des palais de nos princes, l'exemple d'vn Hugue Capet et autres, et disent qu'il s'en faut surtout donner de garde, ne permettant que l'ombrage de ce gros arbre flétrisse la tige de nos lys florissants, le me defenderay donc du premier, assurant qu'il n'en va pas ainsi qu'ils disent, que Messieurs les Princes sçavent assez ce qui est de leur debvoir & ce qui se passe , sans qu'ils ayent affaire de leur conseil Se aduis; que iamais la corneille d'Esope ne l'emportera sur les aigles, les taons sur les mouches à miel , ny les barbeaux sur le rosier. Les estoiles sont tousiours plus stables & lumineuses que la lune, laquelle change tous les mois de face ; tousiours les