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Le mari confident

restât, pour y jouir encore des vestiges de cette féodalité qui, sans avoir rien conservé de sa puissance, a gardé dans de certaines provinces toutes les formes dont elle était revêtue. Le seigneur des Bruyères avait son banc à Féglise, son fauteuil au conseil municipal. Les notables du village le complimentaient le jour de sa fête. H rendait le pain bénit à Pâques, et les charrettes s'arrêtaient quand son carrosse allait passer. Ces petits privilèges le consolaient de la perte des grands, et ce ne fut pas sans de vifs regrets qu'il se résigna à en faire le sacrifice.

Se voir remplacé dans ces honneurs de châte* lain par le fils de son fermier, ajoutait encore à son chagrin ; car des motifs d'économie l'obligeant à habiter une maison très-modeste qu'il avait fait bâtilr autrefois dans les environs de son château pour y loger une vieille tante, il aurait sans cesse sous les yeux la prospérité du nouvel enrichi, comparée avec sa propre déchéance.

n se consola bientôt, en apprenant que ce François Thomassin, qui n'était pas revenu dans le pays depuis qu'il avait jeté sa blouse aux orties^' était ce qu'on appelle un assez bon diable, rusé comme un paysan, vain comme un parvenu, mais très-facile à vivre dès qu'on se résignait à le croira

Lfi SIARI CONFIDENT 5

«or parole et à le prendre pour ce qu'il ea donnait, e'est-à-dire oomme le Bonaparte de la finance.

Ce ridicule le sauvait de celui de chercher à dissimuler 9on origine pauvre ; loin d'en rougir, il s'en vantait, et c'était pour prouver combien, Tattrihuant à son génie, il s'en enorgueillissait, qu'il venait étaler sa fortune là où l'on avait vu sa misère.

A peine ëtabU dans son château, il invita à dlner ce qui restait dans le village de camarades de son père, mort depuis deux ans. Il leur fit l'accueil le plus cordial, tout en Viur rappelant, par ses manières protectrices, la distance que l'argent mettait entre eux.

Le maire, le curé eurent les places d'honneur à cdté de la maltresse de la maison, femme ni belle, ni laide, d'un cœur noble, d'un esprit timoré, dont le premier mérite était aux yeux de son mari dans une soumission à toute épreuve. Il l'avait épousée à New-Tork, c'était la fille d'un négociant américain aveo lequel il était associé. Sa dot, employée dans d'heureuses spéculations, avait triplé la for" tane de Thomassin ; dès qu'il s'était vu assez riche pour tenir une bonne maison dans son pays, ii avait projeté d'y revenir ; et pour être plus sûr de n'être pas contrarié dans ce dessein par sa femme,

» • fc » . t

LE

ma:ri confident

fait admirer et adorer, malgré leur chevekre d'or, ainsi que disent les poètes!

— C'est un fiait incontestable, reprit M. ThômaBein, et je n'ai jamais compris le préjugé établi en France contre les cheveux roux. D'abord la plu* part deviennent en vieillissant d'un blond foncé fort agréable à Tœil ; et même, en gardant tout leur éclat. Os ne sauraient nuire à un beau visage ; mais il n'est aucun moyen d'aller contre une sottise consacrée par le temps, il faut se contenter d'agir avec elle comme avec les puissances imbé« ciles. Il fatit ruser. L'industrie nous y engage; grâce à ses progrès, chacun peut s& donner aujourd'hui l'âge qu'il veut et la couleur qu'il pré* fère. Les feuilletons , les vaudevilles ont beau se moquer des inventions réparatrices, elles n'en sont pas moins très-estimables ; car s'il est permis de se livrer à de profondes études dans l'art de plaire, on doit encore plus encourager les soins, les ruses mômes qui ont pour but de ne pas déplaire. Je trouve fort simple que la femme dont les cheveux grisonnent avant le temps, ait recours à ces teintures miraculeuses qui lui assurent des vieux jours semés d'œillades et de propos galants. Enfin, le talent de cacher ses défauts en faisant valoir ces agréments, étant le premier mérite

des femmes, il est de leur devoir de dissimnler ce qu'à tort ou à raison on critique chez elle : aussi ferez-TOus bien, lorsque nous sortirons Clotilde de son convent, de la mener chez cette fameuse

madame M qui ne demande que deux

heures et une soBmie fort modique pour teindre la plus abondante chevelure.

— A seize ans, vous voulez qu'elle se résigne à subir une semblable opération? Ahl je doute qu'elle y consente.

— Soyez tranquille , elle y consentira , surtout si vous lui dites que la couleur de ses cheveux peut l'empêcher de trouver un mari, et il n'y a pas de fille qui résiste à cette raison-là.

Madame Thomassin n'insista pas contre Tavîs de son mari, sachant par expérience qu'elle n'avait pas le pouvoir de l'en faire changer; elle espéra dans l'influence qu'aurait probablement sa fille sur l'esprit de son père, pour obtenir de lui de ne pas s'astreindre à une suggestion fatigante à tous les âges et ridicule au sien.

Espérance vaine, M. Thomassin resta inébranlable dans sa résolution, et Clotilde, sortie de son couvent parée des couleurs de l'aurore, arriva au château des Bruyères dans tout l'éclat d'une brune âpeau blanche» mais avec l'air triste et confus

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d'une personne qui porte avec elle nni secret huiriiliant.

Thomassiû, ravi dii succès ^é sa petite JBrâuctë et de l'admiration que la nèâùté dé sa fillè inspirait à tous ses voisins , ne pëiisa plus qù'î là manér selon ses vœiix. L'occasion s'en présëhiait naturellement dans le fils de son ancien cnàtelain, Adai&ért de Bois-Verdun, jeune homme beau, bien lait, spirituel, qu^ûne bonne éducation rendait propre à se distinguer dans plusieurs carriëres, mais que son père s'obstinait à garder près de lui, dans la crainte de le voir servir un gouveruemeni dont il niait la légitimité. Cette inaction, le chagrin iJà se sentir inutile à son pays et de ne T)ouvoir employer dignement ses facultés spirituelles» inspiraient à Adalbert un tel dégoût pour sa vie campagnarde et monotone, qu'il était prêt à accepter toutes les conditions pour en sortir.

Tbomassin ne l'eut p^s plutôt aperçu un matin à la grand'messe, qu'il se dit : ce Voilà mon affaire, » puis, se faisant annoncer chez le vieux marquis, il lui proposa, sans aucun préambule, de marier le jeune comte de Bois-Verdun ^ la belle et riche Ciotilde.

lia proposition méritait d'être approfondie, la fierté du marquis s'en arrangeait mal, mais tz.

Lfe MARI CONFIDENT II

rdison y voyait de si grands avantages ponif ravëiilr âë son fils, qu'elle devait Remporter sur toutes lëâ rëpiigiiànces kHslbcraiiques. L'orgueil d'Adal* berty portant stir des motits moins intéressés, était jplùs difficile S ébiiihëtirë ; lUdée de devoir sa ^oirtune à sa femme lui déplaisait vivemëiit, il se sentait tiibapàbié dé sacrifier i'indépendance de soli caMÉtèfe aux exigences de tous genres que le plus riche d'îih ménage se éf bii; éii àroit d'exiger de Tatiti'e. boue, où pliilôt éfdîgS dé cette loyàtiié ehevàlërebque gui donnait Jadis k la pai^oié d'un gentilhonune toute la valeur d'un acte hbiàrié, il avait eh horreur là tolérance inbdëriië pour tout ce ig[di dupe, et \eé ihaiivàises j;>laisâhtè]4es 'qiië lili attirait sd prétention de h'étrë jfts ttbtn^S ne rempèchaient t^as d'y j;>erslster. Je éài^ Bieii, disait-il, qu'on ne changera pas le inondé ^biii* iii^ faire plaisir, et que lé nombre des mystifiés et des mystificateurs y sera tbujoùrd lé &êmë; înais du moins m'appliquerai-je à fuir de tiiôii înieùx ces mëhteilsës de ptdfëssion ^ui se màintiëniient dans l'habitude d'une foulé de petite^ trompëHes en attéiidanf les grandes.

bon père savait se jduer dés msinië^ ëh homme qui en connaît la puissance, il se servit avec adresse de celle d'Adalbert, et lut prouva que s'il y iâvai

i% tS MARI CONFIDENT

quelque chance d'échapper au malheureux sort de la plupart des maris, c'était bien certainement dans le choix d'une femme modeste, n'ayant encore aucune idée des travers, des ruses et des plaisirs du monde, et toute disposée à se laisser gouverner par on mari aimable.

Cette considénition, et plus encore l'idée» qu'affranchi par le mariage, il pourrait se consacrer à des travaux sérieux, soit pour entrer dans la diplomatie ou dans l'armée, soit pour arriver à ' la députation, déterminèrent Adalbert à céder aux avis de son père.

L'entrevue eut lieu à la satisfoction des deux fianfcés, qui se trouvèrent réciproquement fort beaux, mais que l'embarras de leur situation ren« dit fort gauches, Gotilde surtout, stupéfiée par ces paroles de son père :

— Mets ta plus belle robe, ta plus jolie guirlande, car l'on te présentera ce soir celui que tu dois épouser.

Le trouble que cette nouvelle avait jeté dans l'esprit de la jeune fille la rendait si confuse, qu'elle perdait toute sa grâce; il lui semblait impossible de plaire par ordre; quant à aimer par devoir, elle n'en avait pas même l'idée, elle éprouvait cette terreur dQ l'inconnu ist contraire & tout épanche-

ment; rapproche d*Adalbert la faisait trembre; elle lai répondait à peine, et avec si pea de snite, qu'il pouyait également mettre ses bévues sur le compte de la sottise ou de l'émotion.

Les deux pères, d'accord sur les articles du con« trat, s'empressèrent de fixer le jour du mariage. On fit venir de Paris un riche trousseau; Adalbert aurait touIu y répondre par une corbeille aussi magnifique, mais sa forfune y mettant obstacle, il se borna à faire monter les diamants que lui avait légués sa mère, il chargea le premier joaillier de Paris de les convertir en élégante guirlande, et roffîrit à sa future, en lui disant combien il serait charmé de la voir briller sur ses beaux cheveux noirs.

A ce compliment Clotilde s'était sentie rougir de honte, et dans l'excès du malaise qui la paralysait à la seule idée que son futur pouvait découvrir son innocent secret , elle vint dire à sa mère qu'elle ne se sentait pas le courage de le tromper plus longtemps, et qu'elle préférait lui confier sa petite fraude avant le mariage que de la lui voir décou* vrir après.

Madame Thomassîn se récria contre ce projet, avec autant de véhémence que la colère de son mari lui inspirait de terreur. Clotilde se sentant

a LE kxki GONt^ibENT

plus âe Ibrce à braver le ressëntimèm de son père, qiié les reprochés bùmiliants aè lliomme qu^elle commençait à aimer, parlait» de céder à sa noble franchise, lorsque madame dChomàssin fondit en làlcmbs en disant :

pas toi seule que ton père accuseraiijC'ès^ moi, dont il se rappelieraitla résistance lorsque j*ai tenté de combattre sa volonté à ce sujet, et Dieu sait ce qu'il me faudra souffrir. Ah ! par pitié pour moi, chère enfant, ne fais rien qui puisse i'irrijier. (Tu sais que la moindre injure de sa part mé l)ouiéverse, et que ma pauvre santé me met hors d'état de supporter une scène un peu vive; ne m'y expose pas. D'ailleurs, il est dans ton intérêt d'attendre que tu aies acquis la confiance de ton mari, que son attachement pour toi soit consolidé par la connaissance de ton caractère, pour lui faire l'avœu de cette simple supercherie, que luiioaôme t'aurait eans doute conseillée, si ton père ne te l'avait ordonnée.

À la vue des larmes de sa mère, Clotilde s'était jetée dans ses bras, en lui promettant de ne rien faire et rien dire qui pût lui attirer le moindre bhàgrin.

Dans l'inquiétude que lui donnait la maladie de poitrine dont madame Thomassin avait tous les

«ymptAme^, Cloitilde se serait rait oh crime d'ajouter â la sonfÈrance de àa. mère par la moindre ëontrariSté. Ètlé renferma dans son cœur le tourxhent d'être [iar iliië misérai)le rase en contradiction avec son caractère loyal, ei se résigna à toutes lés conséquences d'un mensonge qui n'avait pour bdt 4tiO lé désir de plaire.

Le Jour de là c^féinonie arrivé, elie laissa poser là giiii*laiide de oiàmahis sur sa beile tête, sans aVdlr révélé iè terrible mystère cle sa longue chevelure»

Il n'est pas, dit-on, de jeune fille lai^e en cos« tume de mariée, tant le voile virginal et le bonqaot symbolique ajoutent aux charmes de celles qui en

Eossèdent, et en donnent à celles qui en manquent^ in peut d'après cela s'imaginer tout ce que la beauté de Clotilde gagnait à ce costume à la fois

16 llB MARI CONFIDENT

riche et simple. Adalbert ne pouvait la regarder Bans être ému de crainte et d'orgueil; il se repré* sentait l'effet que prodni):ait dans les brillants sa* Ions de Paris« cette taille élégante, ce profil grée, cette grâce française ; et l'admiration conjugale qui le transportait lui en faisait redouter de moins honnêtes. Sans cet excès de modestie, il aurait trouvé dans son propre mérite des raisons de croire à la préférence qu'il devait naturellement obtenir sur tous les adorateurs; mais avec sa nature orgueilleuse et méfiante, il regrettait que sa femme n'eût pas une di> ces figures d'héritières qui attirent les épouseurs et éloignent les amants.

Les complimenta qu'on lui adressait de tous cô« tés sur la beauté de sa future ajoutaient encore à ses craintes, surtout ceux de son oncle, le baron de Croix-Neuve, vieux grognard de l'Empire^ qui avait passé sa vie à faire beaucoup de bien et à dire beaucoup de mal, professant l'immoralité par ton et la bienfaisance par caractère ; aussi était-il chéri et détesté,

•— Ha foi ! tu as bien fait de la prendre jolie, disait-il à son neveu, car il n'en est ni plus ni moins, et il y a toujours plus de profit à êtro trompé par une belle que par une laide; vois

Saint'Irène, il a cru se mettre à Tanri de tout maL

LE MARI. CONFIDENT il

heur en épousant un petit monstre sans esprit, eh bien, sa bossue en a tout juste assez pour se faire courtiser par un jeune ambitieux qui Tadorera tant qu'elle aura un onde au ministère.

— Par grâce, cher oncle, n'ajoutez pas à mon effroi conjugal par vos réflexions désolantes. Vous savez tout ce que j'ai tenté pour ôter à mon père l'idée de me marier si tôt; ne rendez pas mon obéissance plus pénible. •

— En vérité; n'es-tu pas bien à plaindre? tu épouses une fille charmante; riche, bien élevée^ que son origine plus que bourgeoise te soumettra comme une négresse est soumise à un blanc dans nos colonies ; une Agnès qui ne connaît pas le monde, à qui tu peux faire accroire tout ce qu'il te plaira tant que tu la garderas dans tes forêts de la Bretagne. Ya, je te garantis au moins trois ans de bons. C'est plus que le Ciel n'en accorde à la plupart des maris heureux.

Thomassin avait exigé que la noce se fit le plus discrètement possible, et ne se souciait pas de réunir à cette solennité les rejetons de la noble famille des Bois-Yerdun aux humbles parents qui lui restaient ; pourtant il avait employé une assez forte somme à sortir ces derniers de leur condition plus que modeste; mais en les habillant comme lui.

ii n.àvàii pu changer ietir latigàge, sêâlément la recominàndàtioh qu'il leut répétëiit saiis cesse, de parier en hbhs terméô, en avait ^àit de grossiers beaux parleiirs.

L'idée de s'âlller à dé braves gens de cette est)ècè avait âët^tirn^ Âdàlbert d'entrer dans ïa di* piloïneltië, et cl'àccepter l'offre que lui faisait le tnitiistre de fiànëmàfk cle l'emme^èr avec lui comme attaché à l'ambassade aè France. Cependant il n'avait pas fait un refus positif, et s'était réservé cette occasion de servir son pays, si les fa-

tigdëà d'iin long voyagé ëf l'âbsencé des plaisirs

de Paris ù'è&âyàient pas sa fenmie. Au peu de

ïnoià ^'il avait dits à Clotilde de ce projet, elle

avait répondu avec une grâce si affectueuse qii^elle

le suivrait âans peine partout où il voudraii là con-

dtdrë, ^'11 s'était senti moins d'empreësemënt à

là j^river du bonheur de vivre près de sa mère, et

que le bonheur de commander à une jolie per-

i^oniiëàiiësi soumise avait triomphé un moment de

sa mëfidnëe et âë sëâ pi'éventions.

Nos pères, en lii^lliiànt les fêtes de noces et en

sodixiëttailt ce jdtir éâlënhel à touiès lés folies do

Ist joie; tendaient lîH grand service aux mairies qui

âë ëoiinaiâsent peu et à ceux qui se connaissent

trop. Que ée dire d'uii pareil joiir eh ^résenco

LE AAtll GO^iFlfifiNT îîè

d'an petit nombre de parèiîts âont lé sérieux en«

nui et dont la plaisanterie blessé iï Dans i'ivresse

du i}ang[aet nupliàl tout s'éxciisè, le bi*uii; général

couvre les propos trop légers et permet aux oreilles

chastes de iiè pas les entendre. La surveillance

des amis, des gargons de noce» forçant les mariés

à ne se parler que furtivement et devant témoins, ajoute éi leurs aiinoûrs tout le piquant de la coii-^ trainte ; en voyant tant ^e personnes célébrer leur bonbeor, ils se croient heureux et attendent le moment du tête-à-tête conjugal avec plus de patience ou de résignation.

On se moque de ces vieux usages qui remontent aux temps fabuleux» et quand on examine ceux que la philosophie moderne leur a substitué, on s'apergoit qu'on y perd, car rien n'est si mortellement ennuyeux qu'une (noce en petit comité. Pour celles dont les mariés montent en voiture de poste au sortir de Téglise, elles sont sans prestige pour les imaginations poétiques etimpudiques à l'œil ; ce téte-à-tête forcé, au grand jour, entrecoupé de cahots, de hennissements de chevaux, des claquements du fouet des postillons, des regards des passants curieux de voir les voyageurs qu'on entraîne aussi vite; tout cet appareil de fuite n'a rien de solennel et ressemble trop à un

enlèvement pour ne pasikire craindre quHl en ait les tristes suites.

Malgré le soin qu'avait pris Thomassin, de couper la journée par un excellent repas , elle parut longue à tous les assistants. Xe marquis de Bois- Verdun et son frère avaient beau exciter à causer les vieux parents de la mariée, ils semblaient humiliés par la différence de leur langage ; cependant ils étaient fiers du luxe qu'étalait leur neveu, leur cousin, et se promettaient bien de se parer d'une manière tant soit peu insolente auprès de leurs amis, d'une si noble aUiance. Hais la présence de leurs anciens seigneurs leur imposait en dépit de la peine que le marquis se donnait pour établir entre eux une camaraderie impossible.

Âdalbert restait près de Glotilde, autant pour l'admirer que pour l'apprivoiser, blâmant Tneage qui livre une jeune fille à un homme qu'elle connaît à peine; il cherchait à lui inspirer quelque confiance en la flattant sur sa beauté, enl'approuvaut dans ses goûts simples et élégants; enfin, en lui donnant l'idée d'une sympathie quil espérait faire naître.

D'abord entraînée par le charme d'une conversation douce et timidement spirituelle, Glotilde y avait répondu avec toute la franchise» la grâco

LE MÂRl GONFIDËNl SI

naïve de son ftge et de son caractère à la fois sérieux et eiqoué. Puis, tout à coup, arrêtée par une idée importune, elle achevait sa phrase dans la contrainte; spn visage changeait d'expression, rembarras succédait à l'épanchement. Elle semblait sous l'empire d'une arrière-pensée douloureuse, d'un mauvais pressentiment, et Adalbert, qu'un mystère quelconque alarmait toujours, se levait alors et s'éloignait de Clotilde» pour lui cacher l'impression pénible qui le 4ominait,

Enfin, ce jour solennel et éternel finit* Madame Thomassin^ le visage noyé de larmes et avec toute la résignation d'une mère qui abdique, conduisit sa fille dans l'appartement destiné aux nouveaux époux, La richesse de l'ameublement, la réunion des objets les plus précieux qui font aujourd'hui l'envie des jeunes maltresses de maison, n'attirèrent pas môme les regards de Clotilde. Su mère pleurait, elle pleura. EUe douta d'un bonheur qui coûtait des larmes à sa mère, et c'est tremblante de douleur et de crainte qu'elle entendit fermer et bientôt après ouvrir la porte de la chambre nuptiale.

Fa

n LZ MABi Confident

ni

Le lenflemain, le dernier coup du^éj^unçr iU^ sonné, gn n'attendait plus <]ue les ponygaijc^ avariés pour se mettTQ à table» lorsque xnadexppiç^Uç Joséphine, la femme de chambre, passée (^n service de madame Thomassin à celui ^ sa Qllç, entr'ouvrit la porjt.e dji salon et fit signe à go» çtnclenne maîtresse qu'elle ^vait quelque chose d'important à lui dire.

— Ah! mon Dieu ! vous m'eflfrayez T s'écnçi madame Thomassin en voyant Taltération du visage de Joséphine, gu'est-il arrivé ?

— > Je' n'en sais rien , Madam^iB ; mais Ju^me^ù m'ayant dit que M. le comte avait été se promener de Bonne lieure ce matin, à cheval, et yojfj^ffffi^ Mademoiselle, qu'est-ce que je dis donc, que Ma* dame ne sonnait pas, j'ai craint qu'elle ne fiït malade^ et je suis entrée tout doucement dans sa

chambre, pour ne pas la réveiller si elle dormait encore. Ah! bien pai« dormir! elle n'y P^^?^^ guère, vraiment! Assise snr sgq lit sans ètfe ba-< billée, elle tenait une lettre à I^ main et sangle-* tait de tont son cœur. J'ai fait du brjoit en refermant la porte, pour lui apprendre que j'étais là. Elle ne m'a pas entendue, seulement ; elle se disait à elle-même toutes sortes de choses.

»— Mon père l'a voulu I. . . Âh I je Tav^jig prédit. .. II n'est pas d'innocentes tr9^pçnes , guan4 o^ s'ain^e... Que vais-je devei;iir? Oh! mpn Dieul...

Madame Thon^assin n'entendit pas la ^ du r^cjl de Joséphine, elle cou^rut chez sa fille, la pr^^a^ dans ses bras^ et mél^ ^es ji^iaeç aijs: ^îj^q^ç, sans oser la questionner. '

— Lisez, dit Glotilde en lu| remettant 1^ Içjir^ qu'elle avait trouvée sur son lit en se :fj$vçijjant; lisez, car je n'en crois pas mes y.euf • ^çif se? d^e tant d'amour à tant de barbariç... m'abandoimer sans pitié... sans regrets... avec l'idée que jp suis vaine, perfide, menteusç... Afr ! j'en n>ow:?*a}.

Pendant que Glotilde jpxhalait sa ^oul^niT) mar dame Thomassin interrompait sa ^ectur^ par des exclamations injurieuses pour Adalbçrt.

— C'est infâme I s'écriait-elle, pour une c^use semblable... livrer une honnête fille auxsoupçpi^

U LE MAHi CONFIDENT

les plus flétrissants... violer ses serments, désoler toate une famille... le monstre.

Voici ce que renfermait la lettre, cause de tant de douleurs chez Clotilde et de tant d'indignation chez sa mère :

A Madame la gomtssss de Bois-Verdun.

« Â votre âge ! douée de tant de beauté, d'à* 9) gréments, avoir recours à la fraude quand il n vous serait si &cile de plaire sans ruse, tromper » avant de savoir aimer? Ah 1 Madame, quel ave- » nir promet ce début dans la vie.... que de n chances d<3 suppUces pour un mari méfiant par i> nature et trop- fier pour payer la fortune par » une tolérance dégradante. Ma philosophie ne » saurait aller jusque-là, et c'est pour nous sons- » traire tous deux à une existence semée de re- » proches, de soupQons, de mots amers, de pré- » visions offensantes, que je me décide à vous » abandonner à votre fortune, en vous priant de » me laisser suivre tranquillement la carrière où » je puis espérer quelque succès.

» Comme je ne me dissimule point le tort quo n notre séparation peut vous faire, je m'engagea » ne m'opposer d'aucune façon à vos projets, à ne » contrarier aucune de vos volontés par le moindro

LE MARI CONFIDENT ft

» acte de Tautorité que la loi me doune et gae » rhonneor, la justice m'interdisent à jamais. En » m'aSrancbissant des torts et des malheurs d'im » mari trop exigeant, je ne mets pour condition à » votre entière liberté que le respect dû à votre » rang et au nom de ma noble famille.

» Le motif de cette séparation ayant un côté fort » ridicule, je crois que nous sommes également }> intéressés à en garder le secret. J'accepterai » toutes les raisons qu'il vous plaira de lui donner, )) sans jamais trahir la véritable. J'hésitais à suivre }> notre ministre en Danemark. Je m'y décide. Je » pars à l'instant et je serai bientôt si loin de voas, I) que vous me pardonnerez en m'oubliant. Adieu, » Madame, puissiez-vous trouver le bonheur que » j'espérais vous offrir, et qu'une misérable su« D percherie a rendu impossible.

» AdaLBSET de B01S«V£KDUIf. »

^6 h]^ MARI CONFIDENT

jy

tMS9»y; i ^a ^Q IÏ9 4ÎSB0B1»? dfi » loftim^ dt de ses y0lmt6^ ^ ^ pon^Uttess {^eisi jsévèces , mm ne

9»£isin, «U^ ^sp^rjijt te faise p&rtager à çoa mari, et Vepgagor k oQmv ^prèsUf. de Bois- Verdmi pour

le ramener ou le t^^.

Mais comme elle entremêla ses plaintes, ses prières, d'imprécations contre la déplorable idée de n'avoir pas permis que Clotilde parût aux yeux de son mari telle que le bon Dieu l'avait faite avec ses cheveux d'or, M. Tbomassîn ne voalut pas se reconnaître un tort, encore moins s'en trouver puni.

— Eh! pourquoi tout ce désespoir? dit-il, n'avons-nous pas de ce beau Monsieur tout ce que

LE &ÀRÏ CONFlûÊNt sf

nous en voulions avoir i son tiirè è( àùh fioiâî que nous importe le reste. Sont*ce tek airs de gentilhomme et les politesses insolentes de ses parente qu'il nous hiit regretter? Ati i moU t)ieà, il iious rend peut-être un grand service, en allaùf mourir de faim avec ses pareils , plutôt que de dépenser ici notre argent en nous humiliant pour aiinuser ses amis. Je prends très-phîlosophiquenlèni inoii parti aë son absence, et Ctotilde finira par s'en arrâiiger irès-bien. L'essentiel est d'éviter l'éclat, éi dé réduire ces torrents de larmes à là juste proportion de celles qu'exigent un adieii ordinaire. Glotilde va s'établir pendant quelques jours malade, nous ne recevrons personiié, cela nous donnera du temps, et nous verrons ensuite ce qui conviendra lé mieut à la situation.

Hélàs i il ne fallait pas inventer Àë moilfs pour se soustraire aux visites, Madame Thbmâssin, ai*fligée âepuis une année d'une maladie de foie, succomba en trois semaines à îinë irritation dont tons les secours de là vieille et noûveuè mëdëcme ne purent triompher.

Pràppée d'un si grand malheur, Glotiidë èublia le sieu, éi laissa sdn ^èhe âis^^kéi d'elle à M gré, sans m^ine mi témoigner le inôin^rè^ d^gtiâi, la j)ids tietité i^téférënàe pi^ti^ l«â dlMHiHXpïc^éii

qu'il lui proposait. D est un degré de douleur où la contrariété comme le plaisir sont sans effet. M. Thomassin ne pouvant obtenir de sa fille un seul avis qui pût le guider dans son zëlé à la consoler, espéra qu'en mettant un grand espace entre sa nouvelle habitation et celle où elle avait taat pleuré» elle serait moins en proie à ses tristes souvenirs. Il l'emmena avec lui aux États-Unis. Il y avait encore d'immenses intérêts à soigner. Il lui persuada qu'elle lui serait nécessaire. C'est l'unique moyen de rendre le courage aux âmes nobles et abattues.

Glotilde se ranima en donnant des soins aux propriétés de son père, en l'aidant à gérer les établissements qu'il fondait autant par charité que par spéculation. Hais on devine qu'en se soumettant de si bonne grâce à tout ce qu'il désirait, elle s'était révoltée contre la complaisance qui lui avait coûté si cher, et n'avait plus recours à aucune ruse moderne pour embellir sa beauté.

Quand elle revenait sur ce triste sujet de rupture, en comparant les jeunes gens qu'on lui présentait dans les fêtes de New-Tork avec son mari, dont la distinction en tous genres était le plus doux comme le plus amer de ses souvenirs, lorsqu'elle accusait son père de lui avoir fait perdre à

LE MARr CONFIDENT ttf

jamais la confiance et l'afiféct ion de celui qu'elle aimait, il loi répondait aussitôt :

—-.Va, ne le pleure pas si longtemps, n n'était pas mal tourné, j'en conviens ; et sans faire fi de bons bourgeois comme nous, il avait des manières de prince ; mais l'homme qui t'a plantée là pour une semblable cause ne peut ôtre qu'un mauvais sujet, n aura craint les plaisanteries de quelques merveOleux sans le sou, tels que lui, et il a sacrifié le bonheur d'une honnête femme à cette sottise. C'est un procédé infâme ; il viendrait t'en demander pardon, là, à genoux, que je te dirais de le repousser et de me laisser lui prouver que le pistolet d'un parvenu tire aussi bien que celui d'un seigneur ruiné. Mais n'y penses plus, car il mérite encore plus l'oubli que la colère. Nous sommes ici dans un pays superbe, on y roule sur l'or, amusons-nous, et ne nous inquiétons pas de ce qui se fait et se dit de bôtises en France.

Amusons-nous 1 voilà le difficile! un beau pays et de l'or cela suffît aux besoins de la vie, mais ceux de l'esprit ne sont pas moins exigeants, et H. Thomassin Idi-même ne trouvait pas à remplacer ces bonnes causeries françaises du coin du feu. Ces théâtres où l'on va rire ou pleurer, à son choix , ces réunions brillantes où toutes les cé^'^-

brités se donnent rëndez-voiis , où sans être obU« gës & aucun frais â^esprit, on jouit clé celui ^és gens les plus âiinables. Enfin, ceà plaisirs variés, délicats, qui font du séjour dé Paris un bonheur indispensable. Le climat de New-York était con« txaire è sa santé, et après deux ans d'habitatiOD}

il laissa Clotilde orpheline et riche héritière.

On pense bien qu'elle ne manqua pas de gens ^pressés de la servir en cette douloureuse ocça« sfpn ; tes premiers mois de son deuil accomplis, elle confia le soin de sa fortune à un vieil ami de son père et se disposa à revenir en Europe le plus tôt possible. Y revenir seule lui sembla très-pé« nible; elle se rappela le projet qu'avait formé la inarquise d'Almédarès d'aller passer l'hiver en Italie, qu'elle voulait visiter avant de rentrer en Espagne. Elle lui offirit de l'y accompagner, et la marquise accepta avec joie.

La marquise d'Almédarès avait un fils de vingt* deux ans que ses devoirs retenaient à la cour 4e l^adricl, et sa înère, craignant pour les intérêts de fortune qiili avait à La Havane , s'était décidée courageusement à faire le voyage, en compagnie d'un vieux serviteur et d'une jeune femme de chambre. Elle revenait assez mal récompensée de sa peine, et de plus atteinte d'une faiblesse de

« • tj

LE MARI CONlriDENT ^t

poitrine ' qni lai avait fait prescrire par les inëdè^ cins le séjour ae Iltaiiè pendant tin hvfét an moins.

La marquise d'Almédarès avaii tout ée (^ c6m« mande le respect sans nuire à la confiance; t)'d« bord, son visage, encore beau, portait le^ itkcën du calme que laissent les succès; on la voyait flèje, on la devinait indulgente. En effet, sans pitië jfoiii rëgoîsme^ la mauvaise foi, Ja licence, elle Hïàii pleine de commisération pour là faiblesse. Sa pàH avait été si belle en amour, que l*envie lui était étrangère ; elle aurait pu, mieux que tant d'autres, prolonger son existence romanesque ; Inàid un noble orgueil l'avait fait abdiquer de nonne heure de peur de compromettre son empire, ÈDlë

se consolait de cette retraite prématurée en s'ihtéressant aux émotions qu'elle né voiilaii plus éprouver, aussi son amitié se portait-elle particulièrement sur les personnes dont l'esprit distrait, les manières nonchalantes, trahissaient un tœùr tristement occupé.

Guidée par ce bon sentiment, elle né xàrciâ pas â se lier avec la comtesse des Bruyères, nom qii'avàil pris Clotilde au moment de quitter la France, d'abord parce que c'était celui de sa terré, et puis, qu'en le prenant, elle s'épargnait toutes les ques-

tions embarrassantes qu'on n'aurait pas inanqué de lui adresser sur son mari; elle s'était de plus établie comme veuve, et rien ne devant malheureusement la démentir, elle souffrait de tous les inconvénients du veuvage sans profiter de la liberté qu'il donne.

Le mystère répandu sur son passé, bien qu'il ne fût pas long, ayant piqué la curiosité de la marquise, elle avait essayé de l'éclairer; mais en voyant la tristesse profonde qui s'emparait de Glotilde au moindre souvenir qui la reportait à l'époque où elle perdit sa mère, madame d'Almédarès changeait aussitôt de conservation et se contentait de plaindre son amie, sans jamaial'interroger : il en résulta entre elles une intimité qui rendait souvent à la marquise une fille qu'elle avait vu mourir, et à Glotilde la mère qu'elle pleurait.

Un vieil onde dlsidora d'Almédarès, autrefois attaché à l'ambassade d'Espagne en France, l'ancien général Vascova» venait d'écrire à sa nièce que, ne pouvant se faire à l'idée de la savoir ainsi seule en pays inconnus par elle, il se décidait à aller l'attendre à Naples ; il la suppliait de ne pas se faire désirer trop longtemps.

—J'aide grandes obHgations à mon oncle, dit madame d'Almédarès & Glotilde» c'est un de ces bom-

mes qui, nés dans nne classe sQpérienre» ont sobi tontes nos révolutions et les vdb^es» ce qui leur a donné de fréquentes occasions d'employer leur courage, leur esprit et leur philosophie». La perte de ses privilèges et d'une grande partie de sa fortune, n'a point altéré son humeur, ni ses manières; c'est un général auquel il ne manque qu'une armée, un grand seigneur sans cour élégante, un homme do monde qui sait fort bien s'en passer, un vieillard plus jeune que la plupart de nos /ton» fatigués et blasés. Je suis sûre que vous l'aimerez, chère Qotilde. Le général Yascova a vécu autrefois à Paris, vous pourrez en causer avec lui, car il parle français mieux que moi, malgré l'habitude que nous avons été forcés de prendre dans ma jemiesse, car c'était plaire au frère de Napoléon qae de s'exprimer dans cette langue. Allons, çuivez-moi, venez demander à l'Italie ce qu'elle ne refuse à aucune douleur, un air pur, des sites enchanteurs et de grands souvenirs; n'ajoutez pas à vos regrets ceux d'une séparation qui nous serait à tontes deux bien cruelle. Vous avez besoin d'être aimée, vous avez droit à l'amitié la plus dévouée; abandonnez-vous à la mienne; jo désire si vivement votre bonheur, que je me croisdestinée à vous y conduire.

a ik MAàl CONFIDENT

•^ £ f quelle que soit ilnuuence a*un si doux sentiment ae votre part, je m'y livre avec reconnaissancfe, À'écrîa Clotiide; sans vous, mon amie, je serais seulô au monde, disposez de moi. vous suivre, vous obéir, vous aimer, voilà ce qui va m'âider à passer une vie sans intérêt, sans but, à m'èmpéciiér cle réteindre dans les regrets et rennùi.

V*«**if»/>>-Jt •.»• ••

— Vraiment je saurai bien vous en empêcher :

à votre ègè, lés premiers chagrins out une apparence d'éternité effrayante ; mais, grâce an ciel, il en vient d'autres qui les font oublier, puis de nouvelles illusions, puis des plaisirs qui consolent de tout. Laissez-nidi l'espoir d'un meilleur temps pour vous, et sachez-moi gré dé ma discrétion à rester dans l'ignorance des causes de votre mélancolie.

Je les devine du reste, cela me suffît pour vous

ii'.i..^*.—

aider à les oublier.

~Àlîi que je vous remercie de me rappeler ainsi le bon despotisme de ma mère!

— J'accepte de grand cœur l'autorité que vous m'offrez, reprit la marquise, et je vais vous le prouver en faisant tout disposer pour notre embarquement.

LE MARt CONFIDENT 3iK

aç^jjjjjg «ïijgf |fg|ur|ç ^^ 4g |$g ygj^^«g

iiï^^sauiu À Ift lîroihijié di^ff ori ou lui avdiJ; £oiisûiilé Italie. M. ÉjJsBW^I-f^c^ 368*989^ â'*»»? lï^ft-

^'^«iyew'Q «^ iftteiîfi^t» ]^ sues.

36 LE MAHl CONFiDËNX *

Edouard avait été recommandé, disait*oii, à M. Tbomassin, par un de ses parents. Cela expligoait pourquoiil était eay>k>yé si gravement, bien qu'on le trouvât trop jeune. Qlotilde savait céder au vœu de son père,* en conseitant à son protégé la place dont M. Thdmassià Tavait cru digue, et elle le chargea de toucher ses revenus et d'administrer tous ses biens.

Les ennuis d'une longue traversée rendent avide de conversation. Celle de l'intimité épuisée , on a recours à celle des passagers et même des marins de l'équipage. Là où la lecture est au premier rang des plaisirs et des fotigues, un bon lecteur est un être précieux; la marquise ayant plusieurs fois prié H. Fresneval de lui lire des notes [imprimées en trop petits caractères, s'était aperçue qu'il lisait a merveille, talent fort rare, et elle conçut aussitôt l'idée de l'employer. Edouard se prêta de bonne grftce à ce désir. H fut convenu que chaque soir, après avoir pris le thé, il lirait à ces deux dames les nouveaux ouvrages français auxquels l'étranger accorde l'honneur de la contrefaçoo^ certain qu'ils doivent être les meilleurs.

Bien ne révèle mieux laprofondeur, la légèreté, la finesse ou la lourdeur de l'esprit, qu'une lecture en commun. Les réflexions qu'on ne peut s'empé-

eher défaire sur Tcavrage, sont autant de professions de foi littéraire, <de certificats d'ignoranoe, ou de cennaissance des hommes et de la société, d'indices de froideur ou de sensibilité; de grossièreté ou de délicatesse. Edouard sortit de cette dangereuse épreuve à sa gloire, et madame d'Aïmëdarës félicita franchement Qotilde d'avoir pour ministre de ses finances un homme aussi distingué par ses talents et sa probité, que par ses ma* nières nobles et gracieuses.

Clotilde rendait justice à Edouard, et le remerciait chaque soir de sa complaisance à leur lire; mais sans cesse préoccupée du même souvenir, elle ne s'intéressait qu'à ce qui l'en rapprochait, soit par la comparaison, soit par la difi^érence. Elle interrompait souvent le lecteur par des acclama* tions singulières, et qu'elle se refusait à expliquer. La marquise et M. Fresneval se regardaient alors comme pour se demander s'ils la comprenaient; il se faisait un moment de silence, dont Clotilde ne s'apercevait même pas, tant elle était absorbée dans sa rêverie ; puis Edouard continuait sa lecture d'uue voix oppressée, avec l'esprit distrait et des intonations monotones qui prouvaient que son obstination à lire ailleurs le captivait tout entier.

Employer les loisics d'uDe longoa traverséa 4 sûîgner, à dësiHaiiiiyer deux fomiaes belles , sjgitU taelles, et ne pas deveiiir amoureux de la plus jeune, serait de la pari d'un homme agréable et bien élevé, une impolitesse dont M. Fiesneval était incapable, liais tout en cédant au charme in* viseible gui le rendait si heureux d'obéir aux moindres volontés de la coaitesse des Brojères, il n'avait pas k {Nrésomption de pouvoir l'aimer autrement qu'en esclave. La voir souvent, l'adorer en seeret, lui semblait une condition préférable à tous les bonheurs fi&ciles auxquels il avait droit de prétendre.

Pour les imaginations poétiques, pour les &mtt délicates, un amour sans espoir, bien placé, rap* porte plus d'émotions enivrantes qu'un sentiasient réciproque obtenu sans peine et cidlivé sans gloire. Edouard ne se fit aucune illu«on sur le sort qui l'attendait; mais préférant un noble malheur à des plaisirs communs, îl s'enferma dans sa passion comme im avare dans son trésor, et non moin^ s(»gneux d'en cacher l'existence, il la revêtit de tant de froideur et de respect, qu'il la crut pour jamais à l'abri du soupçon.

Nulle tempête, nul danger ne vint lui o&ir une occasion de se dévouer ni de se trahir. Au débats

qBeraent, la marquise jeta on cri de joie en recoin naissant snr la Santa Lucia^ an milieu de la foule qni Tenait saluer leur navire, le général Vascova ; il avait fait de sa canne et de son moueboir un drapeau pour lui approadre qu'il était 16 avec son carrosse prêt à la conduire , ainsi que son amie, dan9 la belle maison qu'il leur avait retenue, et dont les fenêtres donnaient sur le Jardin-Uoyal et snr la mer de Naples.

nn'ya pas de tristesse ^ de mauvaise humeur qui puissent résister à cet enchantement des yeux qa'cm éprouve à la vue du port et des lies de Naples. Edouard en doubla l'effet sur Qotilde, en récitant, comme malgré lui, les beaux vers de La* martine sur cette terre aimée de Dieu.

*— Merci, lui dit^elle, au moment où il l'aidait à descendre dans le canot qui devait les conduire au port; et ce seul mot le rendit à moitié fou de joie, car il avait deviné le poète qu'elle préférait, cl c'était une sympathie qui en pouvait faire espérer une autre*

Ce fut bientôt la nouvelle de toute la ville, que Tarrivée d'une jeune, belle et riche veuve venant passer Thiver à Naples, en compagnie d'une amie malade et d'un vieux soigneur espagnol. Le choix qu'on avait fait pour elle du ploa magnifique ap*

40 LE MAUl CONFIDENT

parlement qui fût situé sur la Chiaja, laissait sqpposer qu'elle avait le projet d'y donner des fêtes» et on se disputait d'avance l'honneur de lui être présenté; mais la comtesse des Bruyères, bien loin de maintenir cette espérance, ne sortait que pour aller voir, avec ses deux amis, tout ce que Naples et ses environs offre de beautés pittoresques et d'intéressants souvenirs; puis elle se renfermait chez elle, ob la famille de M. d'Acosta, son banquier, et le ministre de France, devaient seuls être

admis.

Edouard logeait, à ses frais, dans le même bôtel; il cumulait les fonctions d'intendant et de secrétaire, et les remplissait dignement; sa place aurait été marquée à la table de la comtesse, si elle n'avait préféré assurer plus d'indépendance à Edouard et à elle, en doublant ses émoluments pour lui donner la faculté de vivre chez lui, ce que leur jeuuesse à tous deux rendait plus convenable.

La marquise d'Almédarès avait recula duchesse Monterosso à Madrid, lorsqu'elle y était venue visiter la cour, et cela avec une si gracieuse hospi* talité, qu'elle ne pouvait se refuser aux soins que prendrait la duchesse de s'acquitter envers elle.

D'abord il fallut accepter pour elle et son amie

les places que la duchesse lear réservait dans sa loge aa tbéfttre Saint-Cbarles. Clotilde tenta, vai* nement, de jse soustraire à ce plaisir mondain ; maïs bientôt lé ravissement causé par une si bonne musique si bien exécotëOy et de plus écoutée dans une de ces loges discrètes où Ton se montre et se cache à volonté, devint un puissant adoucissement à la tristesse de Clotilde; elle ne Tarrachait pas à ses cruels souvenirs, mais elle en changeait Tamertume en langueur, et les malheureux savent toute retendue de ce bienfait.

U est d'usage, en Italie, de n'écouter que les morceaux saillants d'un opéra ; pendant le récitatif, on prend des sorbets, on ferme le rideau des loges et l'on cause comme dans son salon. Les visiteurs choisissent ce moment pour aller ré« paudre ou chercher des nouvelles et prodiguer leurs adorations.

Ce soir-là, il n'était bruit que de la prochaine arrivée du nouvel ambassadeur de France. La duchesse de Monterosso s'en réjouissait d'autant plus qu'elle connaissai!; depuis longtemps le duc de Tourbelle, l'un de nos plus aimables diplomates.

Le général Vascova profita d'un entr'acte de la Semiramidey pour aller recueillir des informations

Il lE HÀRI CONFIDENT

positives sor oe fait, el il revint bientôt demander à la çluchesie la permisaion de lai présenter le fils de Tambassadenr et l'un dek secrétaires d'ambassade, qui avaient précédé le dnc' de Tourbelie d'un jour» et s'étaient empressés, comme tons les étrangers, de venir admirer les béantes de Saint- Cbarles.

A cette proposition, madame des Bmyères s'é* tait retirée dans le eoin le plus obscur de la loge, évitant tonjoors les regarda des gens qu'elle ne connaissait pas et ne désirait pas connaître.

-^Ce eber petit Sosthëne!... dit la ducbesse, nons n'allons pas retrouver le moindre souvenir de ce que nons étions quand je le Eslsais danser sur mes genoux et qu'il ventait manger toutes les pastilles de ma bonbonnière ; il y a pins de quinze ans de eala> il est devenu nn beau jeune bomme» et moi une bonne vieille femme.

En ee mom»it la ritournelle annonça le grand air de la prima'^donay en repassa snr le devant de la loge. Bientôt après, la porte s^onvrit, M. Vee* cova, tenant par la main le jeune marquis de Tourbelie, le présenta à la dncbesse, puis se tour* nant de l'autre côté, en lui montrant le premier secrétaire d'ambassade, il lui nomma le comte de BeiS'Verdun.

A ce oomda comte de Bois-Verdun, il se fit une telle révolution dans le sang de Glotiide, qu'elle éprouva un étourdissement complet; elle porta son mouchoir sur ses yeux comme pour expliquer son aveuglement) et crut un moment avoir mal entendu ; mais le son d'une voix dont les accents étaient restés vivants dans son souvenir, la sortit bientôt de son incertitude. Oui... c'était Adalbert, c'était bien son mari, c'était bien l'homme dont l'injustice, l'abandon, Tavaient livrée aux regerta les plus déchirants, aux soupçons les plus calomniateurs ; c'était le bourreau de son existence, celui qui en rendait le bonheur impossible.

La situation était dramatique et pouvait devenir dangereuse, Glotilde en vit, tout d'un trait, les

difBlcultés, eUe se décida,en personne courageusa,

à les braver dignement et à se laisser guider dans

sa conduite par celle que tiendrait H. de Bois- Verdun.

D'abord toat occupé de répondre aux politesses de la dachesse qui l'engageait à prendre place dans sa loge, le comte ne fit nulle attention aux autres personnes qui se trouvaient là. Il commençait à regarder avec quelqu'intérèt les restes de beauté qui se voyaient encore sur le visage de la marquise d'Almédarès, et devinait son esprit gracieux à son regard fin et doux, lorsque Sosthène s'approcha de son oreille en disant :

— Ah I mon ami, quelle belle personne.

— Oà la vois-tuT

— Là, dans le fond de la loge.

Adalbext porta aussitôt les yeux sur la femme qu'on lui désignait, et resta dans un étonnement mêlé d'incertitude qui ne lui permit pas de répondre un mot

— Eh bien, qu'en penses-tu !

^ — Oui... oui... fort belle... mais...

— Un peu trop blonde, n'est-ce pas? voilà ce que tu veux dire; mais moi j'adore cette couleur, continua M. de Tourbelle, surtout quand elle s'harmonise avec des traits si admirables, un teint si resplendissant.

Pendant ce temps, Adalbert, frappé des chan-

LE MARI GONFlDIiNT 48

gements aTantageux qui s'étaient iifiits dans Clotilde depuis qu'elle avait atteint l'âge où la beauté des femmes est dans tout son éclat, se demandait s'il n'était pas dupe. d'une illusion, et si la per« sonne qui lui imposait autant par la noblesse de son profil, son maintien fier et son air calme, était bien la même que cette jeune fiHe timide, embar* rassée, dont le regard toujours baissé dtait toute expression à son visage et dénotait un secret embarrassant, n avait peine à croire que cette meta» morphose se fût opérée en trois années.

Le silence qu'il gardait en se livrant k ces réflexions, Sostbène le mit sur le compte d'une admiration excessive, etClotilde l'interpréta comme la preuve d'une indifférence que rien ne pouvait troubler.

— Cette rencontre ne lui donne seulement pas un peu d'humeur, pensa-t-elle ; peut-être m'a-t-il complètement oubliée? Nous nous sommes vus si peu de temps !... peut-être trouve-t-il plus amusant de n'avoir pas l'air de me reconnaître. Eh bien, qu'il en soit comme.il voudra; et moi aussi je le traiterai en inconnu, aussi bien je ne pourrais faire autrement sans dénoncer son infftme conduite envers moi, sans lui attirer la haine, le mépris des gens qui me portent de l'amitié, et il en résulterait ici

quelqQe 8Càné ftetteuee. Ayons du courage... n me iaura gré, sans doule, de ma discrétion, et de pins, ie suis carieose de voir le parti qa'il prendra dans cette étrange eirconstanoe,

— Je vona trouve bien froide anjonrd'hni pour mon opéra fayorî, e(m» c(mte$nna^ dit la duchesse en s'adressent à Glo tilde ; pourtant il Mi^monio SegretQ vous ravit ordinjûrement; peut*étre corn-» mence^t-il à vous ennuyer I

•^ Ah 1 je n'ai pas eu le temps ni l'ocoasion de m'en ennuyer, reprit Clotilde en s'efforçant de sourire, car je l'ai teujeurs vu et applaudi avec vous. Mais j^i mal à la téta ee sdr, et il faut que vous m'excusiez d'ôtre maussade.

•^ Soyea tout ce. que vous veudres, nous ne serons pas fâchés de vous voir autrement qu*adorable, dit le général, et cela est peut-être fort heureux pour ees jeu9es Messieurs, car on leur a tant vanté la beauté, Tesi^it, les grâces de ma* dame la eomterae des Bruyères, qu'ils en avaient déjà la raison fort troublée.

-^ On la perdrait à moins, dit Adalbert à demi« voix.

Otfant à M. de TourbeKe, il était dans une contemplution muette qui en exprimait plus qu'il n'aurait pu dire. La duchesse lui avait déjà parlé

LEMAHI CONFIDENT 47

ètnx ibis sans qall Teùt entendue. Adalbort fat obligé de le tirer par le l»*as, en disant :

<^ Madame la duchesse te demande quand arri* ?era ton père.

•>*» Demain soir, lladame, il a Tonia se reposeï' on jour de plus à Rome ; s'il avait pressenti le bonheur qui rattendaît ici...

!— n ne serait pas venu un moment plus tôt, dit la duchesse en interrompant Sosthène. Le temps passe si vite et si agréablement à Borne. La comtesse de M... y est-elle toujours!

— Oui, Madame, elle y reste pour prouver à tous ceux qui visitent TltaTie, qu'une femme du monde peut avoir le talent d'un artiste, et qu'une jPrançaise aimable est ce qu'il y a de pins aimable :6ur terre, ajouta SosQiène en regardant madame 4es Bruyères.

— ^ Voilà qui est plus flatteur pour vous qne pouir notrs/dit la marquise àClotilde, mats comme nous sommes de l*avis de Monsieur, nous tie nous eh fâcherons point, seulement vous êtes forcée de le juétîfîer.

— Du de me taire, dit Clolllde avec modestie» ce qui me parait plus facile et plus sûr.

— Ah I Madame, ne me punissez pas d'une par* tialité que tous rendes si excusable, s'écria Sos^

i» LE MARI CONFIDENT

thène, empressé de se mettre en corommiication directe avec la comtesse. Mais la ritournelle dn fameox dao bouffe vint suspendre la conversation. Clotilde l'écouta les yeux baissés, ce qui permit à Sosthèae et à son ami de la considérer tout à leur aise.

Pendant cet instant de réflexion obligée, Clotilde s'avoua que le ressentiment lui donnait seul la force de faire bonne contenance, et conmiença à s'effrayer du danger de sa situation ; elle méditait le projet de partir la nuit même pour Florence, en motivant ce brusque départ sur la maladie grave d'un parent ; puis la crainte du bruit qui résulterait de cette démarche, des conjectures qu'elle ferait naître, la maintenait dans une irrésolution pénible ; elle en était fort tourmentée lorsque M. de Bois-Verdun fit signe à Sosthène qu'il était convenable de terminer leur visite, et que tous deux se retirèrent pour aller voir finir la représentation dans la loge de l'ambassadeur de France,

A peine furent*ils sortis de celle de la duchesse» que chacun donna son avis sur les jeunes secré« taires d'ambassade.

La marquise montra une vive préférence pour H. de Tourbelle, ses regards brillants, sou visagq

fin et sa taille élégante, lai rappelaient certains seigneurs espagnols dont les hommages avaient jadis flatté son amour-propre.

La duchesse, tont en rendant justice aux agréments qui distinguaient Sosthène, à son esprit animé, à ses manières gracieuses, penchait pour la heauté plus sérieuse, la tournure plus nohle et les manières plus réservées de M. de Bois- Verdun.

— Je conviens qu'il a Tair d'un homme trèscomme il faut, reprit la marquise; mais vous conviendrez aussi qu'on ne saurait juger de son esprit par son silence, et de sa bienveillance par son sourire.

— N'importe, dit le général, j'aimerais mieux avoir l'autre pour rival. Ces beaux silencieux se font aimer de toutes les femmes. Elles leur supposent autant de mérite que de discrétion, et je vous prédis que le comte de Bois-Verdun aura ici beaucoup plus d'aventures galantes et de succès que son ami ; ne pensez-vous pas comme moi? ajoutat-il en s'adressant à Glotilde.

— Je les ai à peine vus, répondit-elle avec embarras, et je ne saurais porter un jugement sur ces messieurs ; pourtant M, deTourb.eUe m'a paru fort agréable.

En parlant ainsi, elle éprouva un malaise tel qu'elle demanda la permission de se retirer.

La marquise d'Almédarës, eflkrayée de lap&leur deClotilde, voolat l'aecompagner jusque chez elle. Ses soins ne furent pas inutiles, car dès que madame des Bruyères ne fut pins soutenue par la présence d'Adalbert, elle se trouva mal au point de perdre connaissance , il fallut la transporter dans son appartement ; le repos du lit lui rendit un peu de calme. Elle se dit beaucoup mieux qu'elle ne l'était effectivement pour empêcher la marquise de la veiller toute la nuit.

Lorsqu'elle fut seule et livrée aux afférentes réflexioi^s que devait lui inspirer l'événement de la veille, elle s'excita de nouveau au courage, à la résolution de supporter bravement les inconvé* nients d'une situation qu'elle n'avait pas choisie ; mais chaque bonne raison qu'elle trouvait pour ne pas fléchir, était accompagnée d'une tout aussi bonne raison pour laisser le champ libre à l'homme dont elle avait trop à se plaindre pour n'en pas redouter encore quelque mauvais procédé.

Le jour la surprit dans ses calculs interminables, et il était déjà tard, lorsqu'ayant sonné sa femme de chambre, celle-ci eçtra une lettre à la main.

Lfi MARI CONFIDENT 51

— De quelle pari} demanda Clotilde.

"^ Je l'ignore, Aladame» seulement c'e$t an domestique portant la livrée de l'ambassadeur de France qui a remis cette lettre à Richard*

A la vue des armes du eacbet, Qotilde se sentit oppressée» un nuage passa devant ses yeux, il lui fallut attendre un moment avant de pouvoir lire ce peu de mots:

iii Ne eraignçi rien de mon indi&crétioni Ma* n dame, vous avez ma parole, je saurai la tenir, » lors même qu'il fiiudrait tout quitter pour vous 9 ôter la crainte de m'y voir manquer; un mot de )i vous sera un ordre de départ.

» J'ai rbonneur d'être, etc.

» Adàlbert db Bois-Vebdun. s

Clotilde relut plusieurs fois ces lignes en se disant :

— Pas un mot de regret, pas une expression qui laisse supposer qu'il ne recommence rait pas aujourd'hui sa fuite, l'abandon qui a fait mourir de chagrin, il y a trois ans» ma mère, mon père, et qui m'a condamnée à une existence éternellement malheureuse Sans doute, abusé par £on

exemple, il me croit consolée..... infidèle peut-

être!..». Laissons-lai son erreur, qu'elle soit ma vengeance. Non, je ne lai donnerai pas h joi« de penser qae sa présence me trouble au point de^ne pouvoir vivre dans la même ville qu'il habite. Je laisserai ce billet sans réponse. Ce sera lui prou- Ter que je n'exige rien de lui, qu'il peut rester ibi ou partir sans que je m'en inquiète; d'ailleurs, si j ai moins de force que je ne le crois, je serai ton* jours à temps d'avoir recours à ce mot auquel il jure d'obéir; mais cet ordre l'enlèverait à son devoir, à sa carrière , au noble but qu'il ne peut manquer d'atteindre, il perdait avec sa place toute espérance, tout moyen de rétablir sa fortune, et ma haine est trop généreuse pour lui vouloir tant de mal.

En acceptant sa situation avec tout ce qu'elle avait de périlleux et de piquant, Clolildenecroyai

tE MARI CONFIDENT 5S

céder qa'à la raison et à la clémence; mais nn sentiment qu'elle ne cherchait pas à définir, lai faisait tronver nn grand intérêt aux plus petits incidents qni devaient naître d'an tel secret, gardé par denx personnes entourées de tatit de pièges et de séductions.

La nouTelle de Tindisposition subite de la corn* tesse des Bruyères s'étant aussitôt répandue dans la société de Naples, Sosthène entra chez son ami le lendemain, le visage altéré ; il sonna fortement et dit à un domestique :

— Qu'on aille à l'instant même s'informer, de ma part, des nouvelles de madame la comtesse des Bruyères.

— Que lui est-il donc arrivé? demanda M. de Bois- Verdun avec une vive sollicitude.

— Tu Tas vue hier belle, fraîche, brillante de santé; eh bien, à peine avions-nous quitté sa loge, qu'elle s'est trouvée mal, qu'il a fallu la ramener chez elle, et qu'elle est tombée dans un état fort inquiétant, à ce que prétend son amie, madame d'AJmédarès.

— Sait-on la cause de ce mal subit?

— Non, c'est le général Vascova que j'aireù^ contré fumant soti cigare dans le Jardin-Boyal, qui m'a donné ces détails, et j'en ai en bien d'autres

84 LE MARI GONFl&ENT

vraiment par le chevalier Stradalii» sur cette ado* rable comtesse des Bruyères.

«» Eh bien I çpi'eo dit-o& T *

«- Ce que l'oD dit de toutes les jidîas femmes, an pen de bien et beaucoop de mal.

•— n y a donc longtemps qu'elle est ici!

-» Déjà qnelqnes mds, et il n'en faut pas tant pour connaître et joger une ièmme dont la beanté fixe tons les regards.

~ On lui donne sans doute des amants?

— Pas trop, on l'accuse plutôt de s'amuser à |daire sans qu'il lui en coûte aucun sacriSce, pour l'unique plaisir de faire des malheureux, etUssoiU en grand nombre.

-« Ce n'est pas lu un crime, et si son mari ne s'en fâche pas..,.

— Son mari f interrompit Sosthène, elle n'a pas eu le temps de l'aimer, tu qull a en la politesse de mourir très-peu de jours après sa noce.

— Ah! elle est veuve dit Adalbert d'un too

moqueur.

— Oui, et de plus très-riche, aussi est-ce à qui fera le plus d'efforts, non pour la séduire, la compromettre, mais pour s'en faire aimer au point de lui inspirer le désir de se remarier.

— Et en donne-t-elle respérance à ses adora* teurst demanda Adalbert en souriant

-» Je no le sais pat» ; mais ils paraUsaieat trèB« décidés k garder cet espoirt loraqa'ils ont décou- ?ert ene petite passioa doioeetiqae, toute modeste, tettte discrète, qui poarmt bîea expliquer les ri* goeurs de la dame*

•- Ahl abl dit Adalbert en pâlissant et d'un ton grivois. Ces vertus de haut parage aiment souvent i déroger.

^ n*eat pas sûr qu'elle en soit à ce point d'humilité ; mais elle a ramené d'Amérique un cer^ tûn gérant de ses propriétés^ jeune et assez bien tourné» qui en est amoureux fou. Les uns prétendent qu'elle ne s'en aperçoit pas, les autres assurent qu'elle est fort indulgente pour ce travers, et qn'après avoir confié sa fortune à ce M. Edouard Presceval, elle po«irra bien pousser la confiance eneore plus loin.

•^ Jusqu'à l*épottser, peut-ètret dit avec uurire amer le comte,

— Elle a trop d'esprit pour bire nne pareille sottise; c'est déjà bien assez de laisser supposer une inclination si déplacée; mais du reste je n'en suis pas JEàché, l'accueil qu'elle fait à cet amour bourgeois donne à penser qu'elle ne serait pas Bane pitié pour une passion de meilleure compagnie, et cela m'encourage ; car tn sauras que

56 LE MARI CONFJDBNT

l'image de cette ravissante personne m'a poursuivi tonte la nnit; je méditais déjà nne fonle de démarches pour la rencontrer le plob souvent possible, pour me faire présenter chez elle, lorsque j'ai appris par madame d'Alroédarès, qu'elle était encore fort souffirante et ne recevrait qui qne ce soit de la semaine.

•— Excepté son homme d'affaires, sans doute ; ces Messieurs, qu'on affecte de regarder comme étant sans conséquence, ont toujours leurs petites entrées chez les prudes, et se vengent d'avance, dans les confidences matinales, des dédains qu'on leur réserve pour les cercles du soir,

** C'est ce que je veux savoir, reprit Sostbène, et ce qne l'adroit Oervais m'aura bientôt découvert. C'est un Scapin moderne qni en remontrerait à ceux de Moli&re. U sera avant deux jours lié avec tous les gens de madame des'Bruyëres et le meilleur ami de sa première femme de chambre, si ce n'est mieux.

— * L'idée est excellente, cela nous amusera de savoir comment se gouverne une intrigue de ce genre, et ce qu'il faut penser des airs pudiques de ta belle, ajouta Adalbert avec nne gaieté convnlsive ; autrement tu pourrais rester longtemps cnns Tignorance de ce qu'elle fait; car son indisposi*

tion subite va lai servir de prétexte pour s'enfermer chez elle : tu ne la rencontreras plus.

— Que cela ne t'inquiète pas, je trouverai bien moyen de parvenir jusqu'à elle , il ne sera pas dît qu'une si ravissante personne soit la proie d'un amour si bourgeois, et dussé-je y sacrifier tout ce que je possède» j'espère bien lui prouver, avant peu, que le dévouement d'un bon gentilhomme vaut bien le servage d'un conunis. Tu as l'air de douter de mon succès? Eh bien! établissons un pari.

-* Moi, parier contre la chute de cette idole, ce serait trop plaisant.

-— Pourquoi pas ? ta es de sang-froid dans cette afiaire, je m'en fierai à ton jugement.

— Je craindrais pour son impartialité. J'ai en grand mépris les liaisons domestiques, et ne pardonne même pas aune femme de s'en laisser soupçonner.

— * Raison de plus pour justifier madame des Bruyères de ce ridicule par une liaison plus sortable. Tu verras si je m'y prends bien. Je compte sur toi pour me guider. Mais mon père doit arriver dans une heure, allons au-devant de lui.

Les deux amis montèrent achevai pour se rendre sur la route de Remet P^i^ laquelle devait ve-

n LB MAKI CONFIDENT

sir rambtflnâear. Adalbert mettait son chef?al au grand trot, lorsque Sosthëne lui dit :

-* Pas si vite, nous allons passer eons son balcon ; elle démettre là, à dix portes de notre maison... snr la Qiiaja. Ahl mon Diebl la voilà , ajoQta*t-ii d'une voix étouffée en apercevant Clo* tilde lisant près d'une fènéire.

Le bruit d'un cheval qui se cabrait et menaçait de jeter par terre son cavalier, plutôt que de 8'as« treindre à marcher au pas, fit lever les yeux de Clo tilde; elle éprouva un instant de frayeur en voyant Adalbert aux prises avec sa monture ; mais la force et l'adresse du cavalier n'ayant pas laissé longtemps la victoire douteuse, madame des Bruyères reprit son attitude ealme, et rendit avec assea de froideur le salut respectueux que ces Messieurs lui adressèrent.

•— Tu vois bien qu'elle n'est pas si malade qu'on le prétend, dit Adalbert d'un ton ironique...

•^ Ab ! mon ami, qnelle pâleur ravissante I cette femme-là a an mélange de vivacité dans le regard et de langueur dans toute sa personne, qui inspire un grand désir de s'expliquer l'une et l'autre, ajouta Sosthène. Va, je m'y connais. Tarmour a passé par là et il y aura fait une de oea blessures..*

— Oa'ufl antre amour neul gtiérit, iBferrotapit Aidalbert ; ali t traiment, il faut avoir de la pitié de reste pour en accorder à ces belles tietimes^ toujoars accablées de malbeers ço'eHes pouvaient éritei^, et gui leur eervent d'attraits pour s'attirer des eousolateure.

En eel instant une etlècbe élégante passa rapidement près d'Adalbeii et aUa s'arrêter à la porte de madame des Bruyères. Les deux amis s'arrêtèrent aussi presqu'invalontairement^ pour voir descendre de ce bel équipage une jeune et jolie femme, gui s'élança du marchepied et disparut aussitôt sous la voûte de la porte.

— * Mais toutes les beautés de l'Europe se don« fient donc rendez-vous ici? s'écria M. de Bois- Verdun, car célle-cî me parait aussi ravissante, pour le moins, que ta belle blonde.

— Eh bien! j'en suis charmé, pendant que tu admireras cette belle Italienne, car si j'en juge par sa chevelure et son teint, elle est du pays, tu me laisseras adorer l'autre en paix ; il faut bien se créer des occupations & nos âges. La diplomatie n'est pas absorbante par le temps qui court, et pour n'en pas perdre Thabitude, il faut l'employer, à défaut d'intérêts politiques, à des intérêts de cœur. Je vais mettre tous nos espions en cnm-

eo LE MARI CONFIDENT

pagne, comme s'il 8*agi8sait de la découverte d'im grand secret d'État, et avant deux jours nous saurons le passé, le présent et peat-ôtre un peu l'avenir de ces deux jolies femmes.

Adalbert trouva le projet hardi, mais il l'encou* ragea vivement, car il n'était pas moins curieux que Sosthène de savoir à quoi s'c . tenir sur l'emploi que Clotilde faisait de sa liberté. Le désir de la rencontrer lui fit suivre son ambassadeur dans toutes les réunions, à la cour, à la ville, aux théâtres, aux promenades; mais il se passa deux semaines entières sans que madame des Bruyères sortit de chez elle. Les instances de ses amies ne pouvaient parvenir àlui faire quitter sa retraite,lorsque la princesse Ercolante vint lui dire, un jour, qu'elle avait d'autant plus tort de fuir la société de Naples, que l'arrivée de l'ambassadeur de France y jetait beaucoup d'agrément.

— D'abord parce que lui-môme est un homme d'esprit, d'une conversation brillante, et qu'il a, dit-elle, pour attachés à son ambassade les jeunes gens les plus aimables ; il en est un surtout qui m'a frappée par son beau visage et ses manières distinguées. Vous qui trouvez les miennes trop franches, trop vives^ vous êtes surprise de me voir si bien ap^iprécier celles de vos élégants diplo-

Lfi MARI CONFIDENT «1

mates; cependant c'est l'usage, on n'aime rien tant que ce qu'on n'a pas. Avant même que le duc de Tourbelle me l'eût présenté, tous pensez bien que j'avais demandé le nom dïx bel FranceUf l'ambassadeur m'a répondu en riant que si le comte de Bois-Verdun avait l'honneur d'être remarqué par moi, il le devait sans doute à sa profonde admiration pour ma personne. £h bien I vous l'avoue* raîs-je? j'ai été charmée d'apprendre qu'il me trouvait agréable, et cela m'a fait l'accueillir le plus gracieusement possible lorsque le duc de Tourbelle me l'a présenté, ainsi que le marquis de Tourbelle son fils , celui-ci m'aurait paru charmant s'il n'avait été à côté du comte de fiois- Verdun; m^is vous devez le connaître, ajouta la princesse, car il s'est vanté, à moi, d'avoir eu le bonheur de vous voir l'autre soir au théâtre ?

— Il est vrai... je le connais... répondit Glotilde fort troublée.

— Vous devez savoir qu'il est aussi spirituel que beau T

— Je n'ai pas eu le temps déjuger de son mérite.

— Eh bieal moi je n'eu doute pas, avec ce re« gard-là on n'est jamais un sot. Au reste, je n'ai paj cViuturèt à vous le vanter, car s'il vous plaisait

61 LB HABI CONFIDENT

un peu, il vous aimerait beaaeoap^ et feà diMi^ ridëe que cela me ferait de la pelne^ Yeilà de ces aTeux que tous autres Françaises ne faites qu'à la dernière extrémité, c'est«À-dirê quand ils ne sont plus bons à rien. Moi, je préfère tous laisser toi^ ma faiblesse dans Tespok que tous la ména^erei^i et qu'elle tous détournera du désir fort naturel de tourner la tète à un si charmant compatriote.

<— Je erois que J'aurais bien peu de chances, dit Clotitde 8Tec un sourire atnef .

~ N'import«y n'essayei pas, et pour Usé tassti* rcr tout à fait, Tenez aToc moi, ce soir, cbe2 la duehesse de Monterosso, elle donne un grand coU'* eert, et compte sur vous, car elle sait par moi que TOUS n'êtes plus malade. Vous me direx loyale* ment si je ne me fais pas d'illusion, si ce que je prends pour des soins particuliers, ne sent que de simples politesses parisiennes, si la préférence dont je me flatte est réelle ?

•^ C'est beaucoup exiger de ma pénétration, dit Clotilde, émue d'un sentiment dont elle ne se reiH dait pas compte; mais puisque tous Toulez savoir par moi à quel point M.. de Bois- Verdun tou9 aime, je tâcherai de le deviner, ajoula-t-elle du ton dont on prend une résolution courageuse.

Au sortir de col enirelien, madame des Brnyfr*

LE MAHi QONPIDBKT 81

les ovdonna de lui préparer une robe élégante ei 1» guirlande qui venait d'arriver de France, pour a'en par^r le même soir. Slle s'effraya da ce mouvemeiU de coquetterie» pais cherchant i le

jQstiSer •'

— Au fait, pepsa-t-elle, pourquoi ne ferais-je pas valoir le peu d'agréments que le ciel m'a donnési lorsqu'il tire un si grand parti des siens? liOrsqu'il s'applique à séduire, je puis bien m'ami»ter à plaire ; d'ailleurs je n'ai rien à perdre à ce jeu : ou mes succès lui seront indifférente, et je B'aurai pas lieu de me les reprocher, ou ils loi donneront de l'bumflnr, et cela ine ravira.

Pendant q^ la comte^e cédait k son dé^t, en efoyant obéir & la raison et i l'amitié, Sostbène racontait 4 son ami to^t œ qu'il savait de la prin* ^egse ErcolflAte.

Elle ctait née i Bologne, d'une fiunille noble el rainée par le^ différentes révolutions du pouvoir en Italie, Son père s^^tait vu réduit à Timplolar pour le sauver de ia misère, ainsi que trois autres enfants qull avait à élever; et la belle Her* minia, dans Tàge où Ton n'a pas la moindre idée des joies de l'amour et encore moins des ennuis du mariage, avait consenti, sans nul effort, à épouser le prince Srcolante, quoiqu'il fât laid» vieux et

goutteux. Le prince était riche, il s'engageait, en épousant Hermînia, à assurer le sort de son père et de ses sœurs ; elle n'en vit pas davantage, et c'est dans toute l'exaltation de la reconnaissance qu'elle le suivit à l'autel et qu'elle lui jara de bonne foi une fidélité impossible.

— Après avoir subi le martyre d'un dégoût in* surmontable, ajouta Sosthène, elle est parvenue à réduire les transports conjugaux du vieux prince en amour patemeh Sa goutte ne lui permet pas de sortir; elle le soigne toute la matinée, puis elle le confie le soir à quelques vieux amis qui font sa partie, pendant qu'elle va dans le monde. Cette manière d'être les arrange tous deux, et permet à la princesse d'accepter les hommages de ses ado« rateurs, ce qui rend ta position bien meilleure que la mienne. Avoir pour rival un mari plus que désagréable, c'est déjà la moitié d'une bonne fortune, et puis tu rencontres ta princesse tous les jours ; elle ne manque pas une fête, pas un spectacle; moi j'en suis encore à ma première entreroe. On dirait que mon idole s'enferme dans son temple pour redoubler mon fanatisme.

— On ponr n'écouter que les prières de son premier desservant.

•—Non, c'est une calounie, je le vois tous les

soirs à Saint-Cbarles, et voilà quinze jours qu'elle n'y est venue. Tâches de savoir par ta princesse ce qui retient son amie prisonnière 7 - — Moi, lui parler d'une autre que d'elle? ah 1 ce serait une faute impardonnable, et qui me fe« rait chasser avant d'avoir été admis. Je me garderai bien d*entraver ton bonheur; mais^vrai^ i^^*7 saurais contribuer. Dirige*toi par tes propres inspirations, et tiens-moi au courant de tes progrès, j'y prendrai un intërôt extrême, tu peux en ôtr« certain.

— Si elle continue à se séquestrer ainsi, je n'aurai pas beaucoup de choses à te raconter.

— Sois tranquille, elle est trop jolie pour se cacher longtemps.

Et le soir même, la prédiction d'Âdalbert s'accomplit. Soit que l'absence de la comtesse des Bruyères eût attristé la haute société de Naples, soit qu'elle y reparût plus belle que jamais, son retour y produisit un grand e ffet.

-^ Enfin, el[9 nous est rendue, dit lord VVaring* ton à M. de Bois-Verdun, allant à lui.

— - Qui cela? demanda le comte.

— Notre adorable Française, la comtesse des Bruyères. Âh! pour cette fois je lui crois des projets de séduclÎpQ; ç^r nous ne l'avons jamais vuef '*i

brillante. A sa parure on jaga qu'elle est armée d« pied en cap*

Et le seigneur anglais^ euelianté da sa coippairaison chevaleresque, que son accent rendait en« eore plus piquante, en rit si longtemps, qu'Adal« bert crut pouvoir se dispenser d'y répendre. Il oheroba des yeux Clotilde, la devina au groupa d'élégants qui l'entouraient et empêchaient de la voir.

Préoccupé des hommages que Clothilde recevait, le comte passa à côté de la princesse Ereolante sans y faire attention. Sosthène lui en fit la re« marque, et bientôt, empressé de réparer son impolitesse, Adalbert, après avoir salué la maltresse de la maison, revint sur ses pas, et s'établit derrière le fauteuil de la princesse de manière à pouvoir causer avec elle, à travers le bruit du salon, dans les intervalles du eoncert, et malgré le silence que l'en gardait penctont que Rubini qu la Nini cbaUf* talent.

Aux premiers accords du piano, les hommes se retirèrent pour laisser les femmes au premier rang, c'est alors que madame des Bruyères parut dans tout son éclat. Adalbert lui-même en fut ébloui, et l'idée qu'il avait abandonne volontairement une si 3 elle personne l'altrisla; mais le mal était fait^

et comme les oonséque^pes loi en paraissaient ini^^ Yitables, il s'exborU i^ l/i résignation. SenJemestil éprouvait une curiosité ardente de savoir quel heu* feux mortel forait baltire ee GC3ur que lui-même avait si sottement dédaigné.

Sosthàne, k fior^ii de soins, de petiles rns^s, était paçF^tui ^ occuper, pfàs de madame des Bruyères, la même place qu'Adalbert avait près de la prineesse Srcolante; Le voisinage de son père lui avait fervi de prétexte pov^ arriver jiisque-lè.

La dudies^e, apr^a avoir présenté réciproque* jBSk&nii Tambassadeur d^ France et la comtesse, les fit assoir Vun près de l'autre. U s'établit entre eux «ne conversation daps laquelle le duo s'étonna qu'une ^ cbarmante Parisienne n'eût aucune idée de Pafii. SUe lui eq dit en par^e la cause > et nowne eUo iaisc» entendre qne le souvenir de la mort de sa mère li»i vendrait le séjour de Parid douleureux, la due n'insista pas pour en savait davantage.

Le due de Tourbelle était un de cea aneiena modèles d'hommes de cour dOAt la raee commence j| se perdre^ d'une politesse imperturbable, recher« ehé dans ses idées, simple dans ses expressions, procédant par ironie, soit pour critiquer ou pour jattes. Ne a'animant jameia sur aucun stQet, prorv

nant l'avis de tout le monde, sans jamais donner le sien; affectant la pins parfaite indifférence pour les intérêts qui le dominaient; galant dans toute Tacception du vieux mot avec toutes les femmes et toutes les puissances, mettant la coquetterie d'esprit en tête des devoirs d'un diplomate, gardant sa franchise et ses pensées pour sa corres* pondance*

Ce qu'il avait entendu dire de la comtesse des Bruyères, de sa fbrtune et de l'estime qu'on lui portait généralement, lui inspirait un vif désir de la connaître, et de voir lui et son fils bien accueillis par elle; raison de plus pour lui parler avec toute la froideur du respect; mais Sosthène qui était très-ignorant dans cette tactiqne de salon, déconcertait le savant manège de l'ambassadeur par les aveux imprudents du jeune attaché. On aurait pu traduire chacune des phrases qu'il adressait à Clotilde sur les sujets les plus insignifiants, par ces mots:

— Vous êtes la plus belle, la plus aimable, et je suis décidé à vous adorer! dût*il m'en coûter la vie.

On ne s'irrite contre les aveux de ce genre qu'autant qu'on les croit dangereux. Clotilde resta longtemps sans les comprendre. So^ ^^tention, fixée su,^

les agaceries de la princesse Ercolante et sur la manière gracieuse dont Adalber^ y répondait, ne

loi permettai tpas de témoigner ùi plaisir ni roë-

contentement de tout ce que lai disait Sostbëne, et comme Tamonr-propre aime à se flatter, tant de complaisance à l'écouter semblait au jeune de Tourbelle d'un bon augure, il en tressaillait d'espérance lorsque, à la fin d'un trio fort applaudi, la comtesse se leva tout à coup en le priant de lui donner le bras pour l'aider à passer dans un autre salon. Qu'on juge de sa joie I lui demander un ser vice après l'avoir entendu dire le prix qu'il attacherait à la moindre faveur d'elle. Disposer de lui avec ce despotisme charmant que les femmes em* ploient particulièrement envers ceux qu'elles pré« feront. Se montrer à son bras devant tant de gens qui lui portaient envie. C'était plus de bonheur que la raison de Sosthène n'en pouvait porter; aussi lorsqu'il passa près de son ami, dans b galerie où celui-ci promenait de même, à son bras, la princesse Ercolante, ne put-il s'empéchet de serrer la main d'Adalbert en signe de contentement.

— Ahl mon Dieu! s'écria la princesse, comme la belle Clotilde est fière aujourd'hui, elle ne daigne pas me dire bonsoir! Est-ce parce qu'elle

70 iE MARI CONFIDENT

est mm à ram 1 Mais nons nVons pas ridée àê rivaliser sur ce point avec nue Française de b<m goût : heureusement qu'en lui accordant le don d9 plaire, noue nons an réservona nn antre qui a bien «on mérite,

-^ Comment faire pour I9 savoir! demanda en souriant Adalbert.

-^ n fout être sensible, bon» franc, n'en pas dire plus qu'on n'en éprouve, et uQ pas se faire un jeii 4'un sentiment vif et profond*

(.a conscience d' Adalbert fut troublée de cette répopse. H bénit la ritournelle qui mit fin à l'eur tretien, que le peu de dissimulation de la princesse allait rendre décisif, la creinte de le voir se ver mnBt après la cantate, çt de se trouver engagé & ^^pp. insu dans une liaispn périeuse, lorsqu'il n^ çbe^cbait qn'une aventure amu3ante, le fit s'éloigner de la princesse pou? aller rejoindre son am« ba^sadeur.

^ C'était se rapprocher de Clotil^e, et pi^rtapt de Sostbène qui ne la quittait pas. En passant près de c^ dernier» Adalbert lui dit tx vm basse:

— Il me semble que cela marche asseï bien?

*- A merveille. Elle a epusenti à recevoir mon pèr^ deoiain, et je dois fitr^ de la vi^itç* Qomme

LE MÂHI CONFIDENT 71

c'est tme présentation presQQê diplomatiqae, tu peux en faire partie.

^ Merci, répondit tiveteent Adalbert, je n'ai pas grand goât ponr les visites de corps, et j'en ai Que pins agréable en vue.

^ Je devine; mais prends garde, les beautés ita'* liëimes ne badinent pas; elles veulent être aimées beàdcottp et toojonrs, sinon, elles poignardent.

^ Cela vaut mienx que d'être tné à coups d*é^ pitigles, selon la coutume de nos charmantes Pm^ itsiennes.

<-» Tu prends mal ton moment pour en médire; Jamais je n'ai mieux reconnu leur supériorité sur tCrùtes les femmes de rEurope«

— Eh bien! j'attendrai que tu les aies adorées conveilSiblement pour t'en parler, alors, je le pré« dis, c'est moi gui prendrai leur défense contre toi.

Sans pouvoir entendre un mot de ee que se di« Baient les deux amis, GûtQde, soupçonnant élre le sujet de leur entretien, s'empressa de l'interrompre, en demandant à Sosthëne le nom d'une FraU" çaise placée en face d'elle, et qai l'observait d'an œil assez malveillant.

— ' C'est la comtesse âCrffioval^ fine femme bien née» veuve d^an bravcf gentilliommey et qui n'ea

devient pas moins très-embarrassante à recevoir^ par Tespèce de gens qui sont à sa suite, ou pour mieux dire à la suite desquels die voyage. Mon père, qui la connaît depuis plusieurs années, prétend que malgré son indépendance, sa fortune et ses autres moyens de bonheur, c'est la plus malheureuse femme de la terre, par le peu de succès de tout ce qu'elle tente pour arriver à produire de l'effet. Elle s'est faite, tour à tour romanesque, sans imagination; bel esprit, sans système; dévote, sans religion; et politique, sans opinion. Cela n'a étonné personne, elle s'est accrochée à tout ce qu'elle a pu attraper de gens marquants, sans parvenir jamais à s'acquérir la moindre partie de leur célébrité, on dirait que la malice du public aime k déconcerter les vices bruyants et les ridicules ambitieux.

— Il se dédommage bien de cette insouciancelà, sur les personnes qui cherchent Tombre, vous en conviendrez, dit Clotilde.

— Et il a raison, quand un artiste fait un chefd'œuvre, c'est pour le livrer à l'admiration gêné-

raie, pourquoi Dieu serait-il moins fier, moins gé* ncrcux de ce qu'il a fait de plus beau?

— Ton père est fatigué, il désire se retirer, dit Aduibert à Soslbène en l'attirant vers luu

LE MARI CONFIDEJiT 73

•^ Eh bien, fais-moi le plaisir de l'accompagner* Cette musiqae est ravissante, et je n'en voudrais rien perdre,

— Ni moi non plus. A la manière dont tu l'ë* contes, ajonta Adalbert en riant, il me semble que ta peux en faire le sacrifice sans beaucoup de regrets.

•— Sans doute, et ce n'est pas toi que je veux tromper à ce si:get, mais moins j'écoute la musique, et plus j'ai d'intérêt à rester au concert. Tu comprends?

— Oh ! parfaitement, je te jure,

-* Songe que je puis te rendre, d'un instant à l'autre, le môme service, et que je me mets à ta disposition pour tout ce qui secondera tes projets auprès de la princesse.

— C'est bien le moins; mais comme je n'abuserai pas de ta complaisance, n'exige pas tçop de la mienne.

— Maudit soit ton bavardage. La voilà qui se lève, reprit Sosthène avec humeur, et en courant offrir son bras à madame des Bruyères, pour l'aider à traverser la foule élégante qui remplissait le salon; mais le duc de Tourbelle l'avait devancé; et son fils en fut réduit à le suivre pour ne pas quitter la comtesse.

-* Aâalbert HTait peine à «aoher le plaiair que loi oansaîl le dësappoinlMiient de son ami.

— Dieu me pardonne, dit Sosthène, j'ai pour f ival mon père I

— Oh lia bonne découverte! reprit Adalbert, respecte, je l'en sopplie, ce nouvean Mithridate ; il ne se tuerait pas pour te laisser le champ jyjlire, el tn te ferais simplement déshériter^

—* Ta ris de ma situation; mm elle n'est pas amusante pour moi; mon père est encore fort ai* mable, il a tout ce gui peut flatter la vanité d'une femme; et je ne serais pas surpris qu'on le préférât à un jeune homme tout bêtement amoureux.

«— Celle qui fara un pareil choix ne sera pas à regretter.

«— Cela est bien facîL) à dire ; nais à tort ou à raison, qq pleute to^^ours ce que Ton aime«

En cet instant, on vint avertir l'ambassadeur et la comtesse que leurs carrosses étaient avancés. Le duc, se retoii^nant vers scm fils et M. de Boiaverdun, leur dit :

^>— Vous n'êtes point obligés de me suivre, Ifes^ è!6urs> restez, le bal va succéder Au concert; il fiera eharmant, car il y a beaucoup de monde.

— Il n'y a plus personne pour moi, dit Sosthène

M aidant maâanio des Bruyères à monter dans sa toiture.

Et, malgré les iiistaBces de rambassadeor, Adalr bert et Sostbèno rentrèrent aveo kU an palais de Fi'aBoe«

Plusieurs jours se passèrent en obsertafkms réeipreqoes qui affermirent seulement Adalbert et Clotilde dans Topiniaii que l^utnoiir de la t^riiicesse E^eolanle et celui de Sosthène, loitl d'être décontagé», devenaient de plus en plus vifs et menaçaient de tourner k la passioâ.

Gervais, adroit agent de police anidctretide, instraisaît soa maître des moindres démaircbes de la eomtesse. Il lui apprit un soir, en le déshabillant» qu'elle allait souvent le matin, à l'heure où Ton ne lait pas dé visite, dans nùe petite rue de Naples, assez mal famée ; <(âe là^ elle entrait daBU la totà^

son d'un charpentier, dont la cour assez vaste était remplie de bois de construction, qu'elle gagnait un petit escalier fort sale qu'on apercevait de la porte d'entrée, mais que cette porte n'étant gardée par personne, il n'avait pu demander par qui cette vieille masure était habitée ; seulement, en faisant le guet près de là, il avait aperçu M. Fresneval qui se glissait furtivement vers le petit escalier. Gervais aurait bien désiré savoir le temps que durerait la visite du beau gérant ; mais son service le rappelant près de son maître, il remit à un autre moment son fidèle espionnage.

*— Que dis-tu de cet épisode? demanda Sostbène à son ami, en lui faisant part du récit de Gervais.

— Mais cela me semble assez clair, répondit Adalbert avec impatience.

— Tu crois qu'ils ont choisi cet horrible temple pour s'adorer plus commodément, et.surtout plus secrètement. Âh 1 si j'en étais sûr...

— Eh bien, que ferais-tu?

— Je tuerais ce freluquet d'homme d'a&ires,

— Pour te faire aimer f beau moyen , vrai** ment!

— C'est que tu ne te doutes pas de la fausseté de celte femme. A voir son regard si pur, ses ma*

nières si natnrellement chastes ; le plaisir qu'elle semble prendre à se laisser adorer, on la croirait un ange. Non, tant de franchise, de grâce ne saa* rait s'allier à de si basses intrigues. Gervais aura mal vu, se sera laissé tromper par de fausses apparences ; peste soit de la mission que me donne mon père, et qui m'oblige à me rendre à Tinstant môme à Bologne chez le cardinal L... J'aurais été moi-même chez le charpentier de la rue P..., et là, à force de questions et d'argent j'aurais su la vérité du fait.

— On la sait toujours trop tAt.

— Ah I si cruelle qu'elle puis être, j'en soufilrirai moins que de mon incertitude ; tu ne peux te représenter l'état où je suis depuis que Gervais est venu me faire son rapport.

— - Tu es donc bien amoureux?

— Ah ! mon ami, à en devenir fou, à faire la plus grande des extravagances, à braver la colère de mon père, si tu ne viens pas à mon secours,

— Et que puis-je7..«

— M'empêcher de rester ici en dépit de ma mission, me donner le courage de remplir un devoir sacré, en me promettant de te résigner au triste métier que je regrette tant de ne pouvoir faire, en

'informaut toi-même de ce qui attire madame dee

Bruyères dans cette abominable maison ; en employant font ce que tn as d'esprit, de bonté, d'adresse même, pour qu'à mon retour de Bologne, je sache s'il me &ut la haïr ou lui consacrer ma vie.

*« La commission est délicate, mais je me sens de force à la remplir. Je suis curieux par nature, et je te dispense de toute reconnaissance pour la peine que je vais prendre. Pars en toute confiance, et crois que je ne négligerai rien pour nous fixer sur l'estime qui est due à cette jolie femme.

Le zèle d'Adalbert dépassa, en cette circonstance, tout ce qu'en pouvait attendre son ami. Il s'introduisit chez le charpentier de la rue P..., sôus prétexte de la commande de pièces de bois de tout un pavillon, puis il entra en conversation italienne avec l'ouvrier. L'espoir d'un grand bénéfice redoublant la cupidité du charpentier, il se plaignit des langueurs de son commerce et de la peine qu'on avait à tirer de l'argent de ses débiteurs, même de ses localaiiâs.

— fist-ce que vous n'habitez pas seul cette jolie maison? demanda M. de Bois-Verdun, en désignant le vilain corps de logis qui menaçait ruine.

-*-Eh mon Dieui non, reprit le charpentier; j*al cru faire une excellente affaire en en louant la

SioiUé à «Be SeuniHe française qui paraissait honnête (Ce qui voulait diro assex riche» dans la bon* che del signor Giacomo) ; mais je m'ensuis bient&t rep^itî en voyant où ees gme^ià sont tombes pendant la maladi9 du père. C'est un "rieox capitaine da votre Bonaparte, qui s'est &it chasser de France à force de crier : Vive Napoléon I Vive le rm de Rome ! et qui s'obstine à ne pas croire morts» ni l'un» ni l'autre. U gagnait de quoi nourrir lui» sa femme et ses enfants dans je ne sais quelle maison de banque» lorsqu'une attaqua de paraly# sie l'a forcé de garder le lit ; et Dieu sait ce que cette famille serait devenue sans une brave dame qui leur donne de quoi vivre et leur apporte» de temps en temps» de quoi se vôtir. Hier encore, ne pouvant venir eUe*fnéme» elle leur a envoyé de l'argent par son homme de confiance ; mais pas assez pour acquitter le loyer qui m'est dû. Sans (}oute que la nière et les enfants, déjà bien hen* reux de ce qu'on leur donnait» n'ont pas oslé avouer ce qu'ils devaient ; mais moi, qui gagne aussi mon pain et qui p'en ai pas de trop» je ne peux pas at»

tendre davantage, et je vais leur signifier

— Accordez-moi encore quelques jours de délai, interrompit Adalbert, si cette famille mérite l'inté* rét de la jeu.ie dame qui ia secoure, elle sera

bientôt protégée par rembassadear de Frai. ce, que des Français dans la misère n'ont jamais im* ploré en vain.

— Ah I bien oui ! l'ambassadeur de France payer les dettes d'an bonapartiste enragé, qui répète toute la journée que la France n'a été glorieuse et heureuse que sous Napoléon ! C'est comme si vou9 demandiez la protection de nos ministres pour un Napolitain fanatique de Murât.

— N'importe, voici de quoi vous faire prendre patience, dit Adalbert en mettant sa bourse dans la main de Giacomo. Donnez-moi les moyens et le temps de savoir positivement ce qui a réduit cette famille à une si complète misère, et je me rendrai caution de tout ce qu'elle vous doit.

A cette promesse, le charpentier répondit par une foule de bénédictions, et il s'étendit sur le bonheur qu'allait éprouver madame Raymond et sa ' jeune fille en apprenant qu'elles ne seraient pas forcées de mettre leur cher malade à l'hospice. II parla de la beauté de la jeune personne, en laissant entendre que la mère en aurait pu tirer un grand parti si elle n'était pas si prude. Enfin, il laissa Adalbert convaincu des vertus de cette pauvre famille et de Tinuocence de sa bienfaitrice.

lA-

Le lendemain ven midi lorsque, sons le nom (le madame Lefebvre qu'elle prenait d'ordinaire pour cacher ses bonnes œuvres, Clotilde se rendit à à pied chez madame Raymond; eUe trouva toute la famille dans une joie folle. Une lettre était tout ouverte sur la table qui, avec trois chaises de paille et le lit du malade composaient tout le mobilier de la chambre ; auprès de la lettre était un sac de toile grise rempli de piastres, et le regudu propriétaire. La lettre sans signature était ainsi conçue :

a Monsieur,

Un compatriote qui prend le plus vif intérêt » à votre situation, vous supplie de lui permettre y> de la rendre moins pénible, en vous offrant les » moyens de vous guérir et par conséquent de re^

» prendre le& travaux gui serviront bientôt à vous » acquitter. »

— C'est encore à vous, je le devine, que nous devons ce bienfait, chère dame, s'écria madame Raymond en baisant les mains de Glotilde, tandis que les enflants se prosternaient devant elle.

— Non, mes amis, répondit-ellé, et vous m'en voyez non moins surprise que vous. Comment aurais-je pu vous obtenir ce reçu de votre propriétaire, jenelui ai jamaisparlé et j'ignorais votre dette envers lui ; voii^ aviez eu le tort de me la cacher.

— C'est que vous faisiez déjà tant pour nous... dit le malade. Et puis j'espérais toujours reprenilrt mes travaux.

— Je ne connais pas cette écriture, reprit Clo-

tUde en relisant la lettre.., ni ce cachet, il n'a ni armes... ni chiffre... On veut rester inconnu... Peut-être avez-vous fait savoir votre triste position .: 2'ambassadeur de France?

--> Moi, Madame, demander l'aumôi.c à un ennemi, à un renégat de l'empereur Napoléon, s'écria le vieillard en soulevant sa casquette en signe de respect pour le nom qu'il proférait. Ah ! je ver« rais plutôt là mourir de faim mes pauvres enfants et leur mère, que de..«

«i» Si c'était... interrompit Glotilde... mais non... mes domestiqaes em^némes ne m'accompagnent jamais jasqu'icî... je les laisse tonjoors avec ma calèche à la grille da pare. Et qaant k Edouard. .. je connais sa discrétion... Mais...

« Qvf imparte de quel bras Dieu daigne se sertir t &jonta4-«lle ep souriant. Prêtez^moi cette lettre, elle m'aidera sans doute à découvrir ce bienfaiteur anonyme. J'apportais une petite robe à Mêlante pour qu'elle fût convenablement habillée lorsqu'elle ira à l'école de dessin, où j*ai retenu sa place. Elle a tant de dispositions que je lui prédis un grand talent ; et, par conséquent, une fortune très-honorable. L'exemple de madame de Mirbel, de mademoiselle Godefroy, de madame Hersent et de bien d'autres sont là pour la guider, et je mets pour prix de mes faibles encouragements, qu'elle me donnera un jour son portrait peint par elle-môme.

En finissant ces mots, madame des Bruyères sortit brusquement pour se soustraire aux remerciements etauxbénédictionsdela famille Raymond.

Rentrée chez elle, Clotilde fit appeler M. Fresneval, lui raconta le bonheur dont elle venait d'être témoin, et l'accusa à tout hasard d'y être pour quelque chose.

— Je voudrais , Madame, peavoir m'avouer complice d'un si noble crime, répondit Edouard, je m'en trouverais aussi fier que d'être l'instrament de vos bienfaits; mais je n'ai pas cet honneur, et je ne soupçonne même pas qui peut voue disputer le bonheur de secourir cette pauvre &mille... Je n'ai jamais rencontré personne chez elle... Je n'ai confié, à qui que ce soit, la douce émotion qui m'enivrait à la vue des transports de reconnaissance de ces malheureux, qu'un message de vous rendait à la vie. Seulement, la der^ nière fois, que je leur ai porté ce dont m'avait chargé madame la comtesse, j'ai reconnu à quelque distance de la porte du charpentier, le valet de chambre du marquis de Tourbelle, il s'est caché dans une allée aussitôt qu'il m'a aperçu. Ce même valet de chambre vient souvent à l'hôtel voir mademoiselle Augustine , et j'ai dans l'idée qu'il lui est ordonné par son maître de savoir ce qui se passe chez madame la comtesse.

'— Quoil vous pensez 7... aht si j'en étais sûre,

je le ferais mettre à la porte Mais au fait... je

n'ai rien à craindre de sa curiosité... II s'ennuiera

bientôt de la vie monotone qu'il doit raconter, la

. mienne offre si peu d'intérêt... Ouï... c'est cela

Augustine aura bavardé sur la robe qif elle vient

de faire pour Mélanie... Et le fils de l'ambassadeur, instruit par son domestique de la misère où se trouvait une famille parisienne, aura cru de son devoir de la secourir. Brave jeune homme, ajouta-t-elle avec attendrissement; je lui sais bon gré de cet acte généreux et de la manière délicate dont il l'a accompli.

— C'est déjà un grand bonheur que d'en être soupçonné par vous, Madame, dit Edouard en pâlissant; mais nous l'accusons de charité sur un bien faible indice.

— Il n'en faut pas davantage pour arriver à savoir la vérité, reprit la comtesse. D'abord je vais lui tendre un piège dont il ne se méfiera point. Son père et lui doivent venir prendre des glaces chez moi ce soir après l'Opéra. Je le prierai de m'écrire quelques mots sur mon album, et je verrai bien si c'est la même main qui a écrit la lettre. Ne trouvez-vous pas le moyen excellent 7

Edouard garda le silence. Hélas I c'était son unique recours contre le danger de trahir sa pensée; il se retira convaincu du désir qu'avait la comtesse de trouver dans le jeune homme qui l'aimait, celui qui venait de s'acquérir son estime et peut-être plus encore par une preuve de générosité.

Peu lui importait que Sosthène méritât une

86 LE MÀHl COBIFIDËNT

telle faveur. Celui qu'une femme préfère n'a-t-!l pas toutes les vertus qu'elle lui souhaite?

Clotilde attribuait aux petits événements qui animaient sa vie depuis quelque temps, l'espèce de fièvre qui l'agitait jour et nuit, et la livrait & une activité involontaire, dont l'effet tournait sonvent en mauvaise humeur, en dépit, et parfois en gaité.

En s'observant mieux, eUe aurait découvert que les accès de cette fièvre redoublaient à l'aspect de M. de Bois- Verdun ; qu'à peine était-il entré dans le salon, dans la loge où elle se trouvait, une sorte de délire s'emparait de son esprit^ qu'elle parlait àtort et à travers sans désir de plaire, sans crainte d'ennuyer, comme poussée par une force surnaturelle. Cette crise morale et nervale, toa* jours funeste aux gens d'une mauvaise nature, est

tsès-^favorable aux personnes dont un fonds de mélancolie et de timidité neutralisent souvent l'esprit et rimagination poétique ; dans sa déraison charmante ou son éloquence sans prétention, Giotilde se feisait vivement applaudir de ses amis. Loin de la déconcerter, l'attention maligne qa'Adalbert mettait à l'écouter, semblait exciter 8a verve ; et lorsque de certains apologues se présentaient tout naturellement dans la conversation, elle ne se refusait pas le plaisir d'en faire un instrament de vengeance.

Rien ne revient plus souvent dans toutes les causeries que les lieux-communs sur les mauvais ménages ; les galanteries conjugales, les ruses réciproques qui alimentent les caquets de la bonne compagnie. A chaque nouvelle aventure, vraie ou fausse, il se trouve toujours à travers un grand nombre d'accusateurs, quelqu'avocat de la faiblesse bumaine qui se met à la place du mari outragé ou de la femme trahie, et plaide de tout son esprit pour la mauvaise cause. Lorsque ces occasions se présentaient, Giotilde ne manquait pas à demander l'avis particulier des personnes qui se trouvaient là poyr arriver à celui d'Adalbert.

Un soir que l'on discourait, chez la duchesse de Monterosso, sur le célèbre empoisonnement d'un

brave mari par sa tendre moitié, Sosthène déclama contre les sentiments philanthropiques et snrtoat aristocratiques, qui avaient fait admettre des circonstances atténuantes en faveur de la coupable.

— Soyez bien persuadés, ajouta-t-il, que sans les jolis yeux et le nom honorable que portait Tempoisonneuse, elle aurait subi la peine de mort. Quant à moi, si j'avais fait partie de ses juges, je n'aurais pas été si indulgent. Et toi? demanda Sosthène à Adalbert.

— Moi, je raurais acquittée tout de suite.

— Après un tel crime I s'écria involontairement Clotilde.

— J'en connais de plus grands qui restent impunis, Madame ; au vrai, sauf les derniers moments de ce mari qui ont été douloureux comme le sont la plupart des derniers moments, soit qu'on meure de sa belle mort ou des poisons de la médecine, il a joui tant qu'il a vécu du plaisir de posséder une jolie femme, de la douce illusion de s'en croire aimé ; c'est entouré des plus tendres soins qu'il a rendu son âme à Dieu, sans crainte que nul sentiment amer, ni nulle vengeance ne lui

'fermât les portes du ciel. Il a quitté une vie agréable avec l'espérance d'une meilleure. On ne saurait le plaindre. C'est le mari vifiblement

trompé, celui que la conduite de sa femme condamne à la privation éternelle du bonheur intérieur, des joies de la famille ; celui qui se voit réduit à risolement, à une existence toute personnelle, sans avenir, sans ambition pour ce qu'il aime. Ah ! croyez-moi I celui-là, seul, mérite votre pitié, car tout lui est refusé, jusqu'aux douceurs du pardon ; la honte est là pour lui interdire la clémence.

Cette sortie véhémente blessa sensiblement Glotilde. Tant d'injustice la révolta, et la crainte de laisser deviner, à l'émotion de sa voix, l'indignation qu'elle éprouvait, lui donna seule la force de garder le silence.

En efiet, cet excès de dureté ne pouvait s'expliquer que par Tentretien qui avait eu lieu le matin même entre Adalbert et son ami, et dont Clotilde ne pouvait se douter.

Les amoureux se divisent en deux classes, composées de ceux qui croiraient profaner leur amour en le confiant, et de ceux qui ne peuvent pas parler d'autre chose. Sosthëne était de ces derniers. Son caractère ardent, sincère, enjoué, le portait à s'abandonner facilement à ses impressions. Chéri de sa famille, gâté par les femmes et les amis qui s'attachent toujours aux jeunes gens riches, il était naturellement enclin à voir les évé« nements, les gêna et les choses de leur beau côté, et à se flatter du succès là où un*autre n'aurait vu que des obstacles insurmontables. Habitué à réussir dans des projets souvent déraisonnables, il ne doutait pas de la protection du ciel pour le vœu le plus honnête qu'il eût jamais formé, et prenant ses espérances pour autant de réalités, il crut devoir faire partager à son ami la joie qu'ii ne pouvait contenir.

LE MARI UOMlflDKNT 9I

— Ta vois rhomtne du monde le plus heureux, dit-il en rencontrant Adalbert au parc.

— Quoi! déjà! s'écria M. de Bois-^Verdun d'en air dédaigneux.

— Ah ! voilà bien nos Don Juan modernes ! ne connaissant qu'un bonheur, et regardant comme nuls tous cens qui le précèdent.

— le n'en méprise aucun, 8ois«en persuadé; mais enfin quel est donc celui qui te réjouit tant!

-— En vérité, j'aurais peine à le raconter, car il n'a pour source que des niaiseries; mais, tu me Tas répété souvent, il n'est rien d'insignifiant en amour, quand la moindre démarche peut dire :

« Vos soins me plaisent ou m'ennuient, » on a le droit de s'en désespérer ou d'en être fou de joie.

«— Et ces charmantes niaiseries qui te font délirer? demanda Adalbert avec impatience.

— Ce sont des questions qui d'abord m'ont effrayé sur ma police secrète.... sur les découvertes qu'elle me faisait faire. J'ai pensé que Gervais avait commis des indiscrétions, et que la comtesse était justement ofifënsée du rôle qu'il remplissait chez elle ; mais elle a ajouté en voyant ma confn« sioB :

— Pourquoi rougir d'un fait qui vous honore, jo dis plus.... qui vous fait aimer?...

92 LE MÂRl CONFIDENT

••^ Serait-il vrai, me sais-je écrié avec un battement de cœur qui m'étouffait; mais non..., vous vous trompez..., je ne mérite pas...

*^ Je m'attendais bien à vous entendre tout nier, interrompit-elle. M'importe, vous mentez fort mal, grâce au ciel, je n*en veux pour preuve que l'embarras qui vous domine. Vous tremblez comme un criminel.... G'estVous.... oui, c'est vous.... Et pour vous épargner la fatuité d'en convenir, je vais m'en assurer par tous les moyens qufune femme curieuse peut employer, je vous en avertis. En ce moment, mon père et la duchesse se sont approchés de nous, et je sois resté si complètement anéanti sous le poids de tant de réflexions, de suppositions et d'émotions, que la duchesse m*ayant adressé la parole sans obtenir aucune réponse, mon père a demandé h madame des Bruyères ce qu'elle avait pu mo dire pour me rendre si complètement imbécile; les rires excités par cette question m'ont sorti de mon rôve; on me l'a répétée, et après m'étre confondu en ex<cuses, j'ai répondu qu'effectivement la comtesse m'avait fortement intrigué à propos d'une aventure dont je n'ai pas l'honneur d'être le héros, mais qu'elle m'avait valu un si joli mot de sa part, que j'étais décidé à usurper et à pro&ter de tous les

avantages gui résulteraient de son erreur. Alors on a voulu savoir l'aventure. La comtesse a dit en riant que c'était un secret entre nous deux. On Ta plaisantée sur la nature des secrets gui existaient d'ordinaire ^tre les personnes de notre âge, elle ne s'est point récriée contre le soupçon d'un mystère amoureux. Enfin , tu le sais , je suis confiant, mais point fat, et il faut gue la belle Clotilde m'ait laissé clairement voir son indulgence pour ma folie, autrement je n'aurais jamais osé lui en parler si franchement. Cependant j'ai failli me brouiller avec elle pour avoir résisté à un de ses caprices, et cela au moment où je me croyais le plus sûr de sa bienveillance. D lui a pris fantaisie de me faire écrire guelque chose sur son album. Je n'étais pas préparé à cette attaque, et, dans la terreur, très-fondée, de mettre guelgue lourde sottise à coté de vers signés Lamartine, Victor Hugo , Alfred do Musset et autres noms célèbres, j'ai refusé net. «Très-bien,» m'a dit mon père à voix basse , avec les jolies femmes , il faut refuser pour obtenir.

— Ahf vous ne voulez pas me laisser une preuve de votre complaisance ; ceci est désobligeant et maladroit, car votre refus est un aveu, mais je vous le pardonne, a dit la comtesse du

M iE MARI OONFiDËNt

ion le plus affectueux; voas pouvez vous donner bien des torts envers moi, avant de détruire la bonne opinion que j'ai de vous. Le sourire presque tendre, le regard caressant qui accompagnaient ces mots ont achevé de me tourner la tête. A dater de ce moment, j'ai déraisonné sur tout avec le plus grand succès. On a £ait de la musique; j'ai chanté un duo avec elle ! oui, mon ami, sa voix, sa ravissante voix s'est mêlée à la mienne; jamais je n'ai tant béni ma pauvre mère de m'avoir forcé à prendre des leçons de Rnbini. Ahl combien j'ai regretté que tu ne fusses pas là, témoin des applaudissements qu'on nous prodiguait et delà joie que je ne pouvais contenhr. Chanter un duo d'a^^ mour avec la femme que l'on aime! s'entendre aj^eler par elle : Caro-toie, amor mio! Deviner, à sa manière d'exprimer la passion, toute la chaleur de son âme I est-il au monde rien de plus enivrant ! Mais qu'as-tu donc fait hier soir ? pourquoi n'es-tu pas venu chez madame des Bruyères 7

-^ Parce qu'elle ne m'a point invité » et que je n'ai pas l'habitude d'aller chez les gens qui ne se saucienipas de moi, répondit sèchement Adalbert.

•^ Gela ne peut être qu'uo oubli de la part de la comtesse, elle a reçu ta carte avec toutes celles dé Tambassadef tu lui as été présenté dans toutes

les règles du cérémonial par la daehesse et par mon père ; elle le croit sans dovie compris dans les imitations qui nous sont faites.

^ Je ne le pense pas ; d'aiUenrs je vanx bien la peine d'une politesse particnlière ; mais si je prends mon parti très-philosoplnqaementsurlesrigaenrs de madame des Bruyères, je n'en suis pas à ton point d'adoration pour elle. C'est fort simple, tu loi plais, et moi je la crois très-mal disposée en ma faveur.

-^ Qui peut t'en donner Tidée ?

— Ces mêmes niaiseries qui font rétélé sa pré* férence. Si tout sert de langage à l'amour, la malveillance n'a pas moins de moyens de s'exprimer.

— Au fait, je n'en sais rien, quand oïi parie de toi, elle garde toujours le silence; peut-être lui a-t-on fait quelque sot rapport sur ton compte, peut-être on t'a prêté quelque méchant i^opos sur elle. J'éclàircirai cela.

— Garde-t'en bien, je t'en conjure, ne lui pa.tle jamais de moi; j'ai des raisons pour ne pas chercher à vaincre ses préveùtions.

— i Je devine, tu t'en fais un mérité auprès de la princesse Ërcolante, reprit Sostfaène d'un air âitfin.

— - C'est possible.... euQn» je oe contrarie pas tes projets; ne cherche pas à ébranler mes résolutions. Raconte-moi tes succès amoureux sans me contraindre à en être témoin; j'en verrai toujours assez dans les occasions qui s'offrent journellement de me rencontrer avec madame des Bruyères.

•^ Je suis fâché de ton éloignement pour elle ; tu m'aurais donné de bons conseils.

o— Cela n'est pas certain. J'ai mal débuté en amour, et il m'en est resté un fond de rancune contre les jolies femmes qui me rend parfois injuste envers elles ; je les crois toutes plus ou moins perfides, et si cette idée no m'empêche pas de profiter de leurs bontés, elle me sauvo clu danger d'y attacher trop de prix.

— C'est-à-dire çu'en faisant tout co qu'il faut pour leur plaire, tu tn dispenses de les aimer ! Voilà le principe fondamental de la nouvelle école I je te félicite d'y pouvoir rester fidèle ; mais un cœur sans prétentions ne saurait atteindre à ces grandes manières ; il se» laisse prendre* tout d'abord à la moindre cajoleriOi et lorsqu'on y joint quelques mots encourageants, il succombe à l'espoir d'être aimé. Voilà où j'en suis; peut-être me trouves4u trop prompt à me flatter ? c'est ce que

LK MAAl CONFIDENT W

ta pourras me dire ce soir, après avoir vu madame des Bruyères dans la loge de la duchesse; ton œil exercé aura bientôt distingué la coquetterie de rémotion.

— Je ne doute pas de sa faiblesse pour toi, et si elle doit en avoir une, elle ne saurait la mieux placer.

— Voilà ce que tu lui aurais dit sans ta ridicule susceptibilité, et ce qui aurait bien avancé mes affaires.

-— Ah 1 c'eût été jouer un rôle par trop étrange ; je veux bien lui paraître désagréable, mais ridicule, non.

— « Eh bien, continue à ne pas lui adresser la parole , puisque cela t'amuse ; mais observe-la pour me dire franchement ce que je puis attendre d'eUe.

— ^ La froideur de nos rapports l'engagera à se contraindre devant moi; n'importe, je te promets de la regarder t'adorer avec toute l'attention dont je suis capable»

^ Liù MARI CONFIDENT

Âdalbert tint parole, et c'est par suite de cette inspection et trompé par les marques de bien-

veillance dont Clotilde pensait devoir récompenser une action charitable, que M. de Bois-Verdun supposa Sosthène plus heureux qu'il ne Tétait réellement. Tout autre à sa place aurait dissimulé le résultat de ses observations; mais Adalbert s'imaginant qu'il était de sa loyauté d'en convenir, et qu'un esprit fort conjugal devait se mettre au-dessus de ces petites misères^ n'hésita pas à mettre le comble au bonheur de son ami en lui disant qu'il le croyait vivement préféré par sa beUe. Beu^ lement une ironie amère, sur un succès si vite obtenu, prouvait le désir d'en diminuer tellement la valeur aux yeux de Sosthène qu'il en deviendrait peut-ôtre dédaigneux.

Il n'en fut pas ainsi; confiant dans ce qu'il ap«

pelait le sang-froid d'Adalbert, et partant certain de voir ses soins bien aceneillis, Sostliène les redoubla. Dans son besoin de tant dire à eeUe qall aimait, il alla jusqu'à lui raconter comment, douf^ tant des raisons qui l'autorisaient à espérer, il avait eu recours à l'esprit pénétrant de son ami pour savoir ai son adoration n'était pas importune.

•— Ah ! c'est à M. de Bois^Verdun que vous vous adressez pour savoir si Ton vous trouve aimable» dit en riant Cloiilde.

-*. Que voulez-vous, quand on a tant de motifs pour douter de soi, quand on a la tête perdue, il &ut avoir recours au jugement des sages.

-^ Bt e'esl le sage comte de Bois-Verdun qm vous a conseillé de persister dans votre folle?

•*- Me laisser croire qu'elle ne vous déplaisait pas... c'était m'y encourager.

---Et c'est tranquillement qu'il vous donnait cet atis ? qu'il vous portait à toutes les extravagances dé la passion; certain que Je la trouverais irrésistible?... C'est më juger un peu légèrement, vous en conviendresn ; et je ne pense pas avoir donné è personne le droit de me supposer si ftioUe à en« traîner.

•^ Aussi n'a-t-il pas eu un moment l'idée de

VOUS offenser par une semblable supposition ; mais vous ôtes libre, Madame, et Ton peut, sans crime, prévoir qu'entourée des hommages de tant d'hommes distingués et empressés de vous plaire, il s'en trouvera un assez heureux pour vous dégoûter du veuvage.

— Je vous l'ai déjà dit, j'ai juré de ne jamais mo remarier.

— C'est un tort, mais qui n'oblige pas à s'en donlier un plus grand.

— Lequel 7

•— Celui de vivre uniquement pour soi, de se refuser à faire le bonheur d'un être dévoué.

— Ah I je comprends ; phrase à part, cela vent dire que la femme gui redoute la puissance d'un mari, peut essayer de l'obéissance d'un amant t Est-ce aussi M. de Bois-Verdun qui vous affermit dans cette belle morale ?

— Oubliez, je vous en conjure, ce qu'il m'a dit et ce que vous interprétez si mal, que je suis aa désespoir de vous en avoir parlé. Madame ; mais toutes mes actions, mes pensées aboutissant à vous, je croirais vous tromper en vous cachant co que j'imagine pour alimenter mon espoir. Oui, mon espoir; vous avez beau sourire d'un air mo» queur, je ne vous suppose pas assez méchante pour

LE MARI CONFIDENT lOi

TOUS amuser à me rendre fou sans avoir quelque pitié de ma démence, et comme je ne suis pas exigeant, je ne vous demande qu'un peu d'indulgence pour mon amour.

— > Votre amour, interrompit Clotilde avec gaité ; mais je vous assure qu'il m'est fort agréable I

— Vraiment! s'écria Sosthène ens'emparant de la main de la comtesse.

— Oui, d'autant plus agréable que je compte m'en servir pour me débarrasser de tous les ennuyeux soupirants qui se font un devoir de tenter la chance d'un mariage lucratif, comme ils tente* raient une spéculation à la Bourse ; mais ne vous faites point illusion, ajouta Clotilde en retirant sa main de celle de Sosthène, tout en vous avouant ma profonde estime pour votre caractère et l'affection que m'iuspire

-* Je ne veux pas entendre un mot de plus, s'écria le marquis en se levant tout à coup; le bonheur qui m'enivre ftlt-il un rôve, je ne veux pas le savoir, dussé-je mourir de regret au réveil, j'agirai toujours joui un instant de l'enchantement d'une vision céleste, ne me Tenlevez pas.

Alors Sosthène s'enfuit, malgré tout ce que madame des Bruyères lui dit pour le retenir; et l'on peut se figurer le rayon lumineu:i: qui brillait sur

m LE MARI CONFIDENT

80Q fSroDt lorsque, en entrant dans la gj*andd allée du parc pour j savourer son bonheur, il rencontra M. de BoiB'Verdun.

xin

Lé sentiment amer qui se mêlait àdi plaisante^ rlès et même aux éloges qu'Adalbert faisait souvent à propos de madame des Bruyères, n'avait point échappé à l'observation de Sosthène; n'en pouvant deviner la cause, il l'attribuait & ces sortes d'antipathies qui naissent uniquement de la différence des goûts et dés caractères entre personnes qui ne se connaissent point; tnais comme l'idée de luette prévention lui était désagréable, il se promit de ne pins la mettre à l'épreuve et de ne plus exposer ses confidences amoureuses aux railleries dé l'amitié.

— Eh bien 1 conmient s'est passée la Visite ^e ce matin? demanda Adalbert; elle a été assez Ion-

LE HÂRl CONFIDENT 108

gne, si ta es resté chez la comtesse depuis l'heure où tn nous a quittés, car tes chevaux étaient encore à sa porte U n'y a qa*nn instant.

— C'est vrai, mais je l'ai trouvée avec du monde.

— Ah I c'est gênant; et quels étaient ces heureux importuns?

— M. Presneval.

•— Tu appelles cela du monde? une espèce de secrétaire qu'on renvoie à volonté.

•—C'est le compter pour trop peu; d'ailleurs c^est le filleul du père de la comtesse, et elle a tant d'égards pour lui, qu'on ne saurait le traiter en subalterne. *

Sosthène disait vrai, Edouard était eflèctivement chez Clotilde lorsqu'on annonça le marquis do Tourbelle, mais ce dernier n'ajouta point, qu'après Favohr salué poliment, ainsi que la comtesse, Edouard s'était retiré sous prétexte d'aller écrire la lettre d'aflàires qu'elle venait de lui dicter.

Adalbert adressa encore plusieurs questions à

son atui, auxquelles il n'obtint que des réponses ôvasives.

~ Ah 1 tu en es déjà à l'obUgatidn d'être discret, même envers moil je t'en fais mon compli* ment, dit Adalbert du ton dont il aurait fiiit une

i04 LE MARI CONFIDENT

meoace; pais, s'efforçant de paraître calme, il ajouta : mais, dans cette circonstaDce, ton silence en dit pins que tn n'aurais à avouer peut-être? Songe qu'après m'avoir tant parlé de ton amour, je dois supposer qu'en le recompensant on t'a défendu de m'en rien dire.

— Quant à cela, je puis t'a£Srmer le contraire ; j'ai fait part à madame des Bruyères des conseils que tu me donnais; elle a commencé par s'en étonner, puis elle a fini par en rire. Elle est si franche, si naturelle, qu'on voit passer sur son beau front ses impressions l'une après l'autre. D'abord, elle a trouvé singlier qu'un homme, dont elle était si peu connue, se mêlât de prédire ses faiblesses; mais sur l'observation que la sachant parfaitement libre, on pouvait, sans l'injurier, prévoir qu'elle échangerait bientdt sa liberté contre un bonheur plus doux, eUe s'est apaisée, et loin de me mettre en garde contre tes conseils^ elle m'a laissé croire qu'ils l'amusaient.

— J'en suis trës-flatté, dit le comte avec ironie , c'est dommage que tu n'en aies plus be* soin.

— Quelle erreur! jamc' . ils ne m'ont été si né« oessaire. Il ne s'agit pas ici d'un de ces sentiments oue le môme mois voit naître et mourir, d'une do

LE MARI CONFIDENT l<yS

ces aventures plas oa moins amusantes qui ornent nn voyage sans nuire en rien aux plaisirs du re« tour, je sens qu'il y va de ma destinée, et qu'après avoir aimé une femme dont la beauté, Tes* prit, le charme dépassent tout ce qu'on rêve de plus adorable, il n'y a plus moyen d'ôtre heureux d'aucun autre amour. Oui, je me sens capable de préférer le tourment que celle-là peut me donner, à toutes les joies qui me seraient offertes par une autre.

— niasion commune à tous les amoureux. Ta en diras autant de la première femme qui te ven* géra de madame des Bruyères.

-— Non, j'ai déjà fait plus d'une fois l'épreuve de mon courage, car elle ne m'épargne pas les tortures de la jalousie* La manière dont elle ac« cueille les soins de lord Richard Needman, me plonge souvent dans des accès de rage d'autant plus douloureux que je les comprime. Le priûce Doria, ce beau Romain, arrivé depuis quelques jours tout exprès pour l'adorer, me donne souvent l'envie de le jeter par la fenêtre ; mais au plus fort de mes craintes, de mes fureurs, un mot d'elle, le regard le plus insignifiant, suffisent pour me calmer. Je me dis que son esprit, si complètement français, lui fera toujours pré*

fërer nn homme de son pays au plus aimable étranger.

«— Ë'est lui supposef un singulier patriotisme. Mais depuis le temps que tu Tobserves, que ta l'espionne môme, tu dois savoir à quoi t'en tenir sur ses goûts. Ceux qu'elle avoue doivent aider à découvrir ceux qu'elle dissimule. Te parle-t-elle quelquefois de son mari... défunt t demanda Adalhett avec un peu d'hésitation t

•— Jamais, et je m'en étonne; car les jeunes veuves ne tarissent pas d'ordinaire âtir les qualités et les agréments dn mari qu'elles pleurent...

— Et qu'elles auraient trompé avec déliées, in^** terrompit Adalbert. C'est une manière de prouver leur recotiliaissance, elles leur savent si bon gré de ne plus les gêner.

'— Il est vrai de dire que madame des Bruyères n'affscte pas des regrets amers sur son état de vetlvage, et que sa patience à en supporter l'en nui , m'a souvent donné ridée qtie son itiari était un de ees freluquets bien nés, que le edllégë range Sans les /hiitê èecê^ que la diplomatie repousie, que l'Armée effraye, et que leur oisiveté, leur hoh papaèité, réduisent k chercher dans un mariage lucratif une existence honnête.

— Ah I o'est là l'idée qu'elle donne de son mari!

LE MARI GONFIDBNT lOt

— Non, maip c'est celle que je m'en faîi^ Gomment expliquer autrement sa répugnance è parler de lui ; va» pour âtre aussi âisorète, il failt qtt'etté ait à s'en plaindre.

— Ne peut-on savoir son crime, par quelques serviteurs de la miaisen 7 sa femme de ehamt^re^ par exemple, a dû connaître le défunt?

— Tu penses bien que je m'en sms déjà i«« formé; mais, en suivant son père aux Étatd*Uni8^ elle ne s'est Hût accompagner d'aucan de ses gens, et ceux qu'elle a maintenant sont mmtié Français tr^guosplantés et moitié Américains^ Pas un d'eux n'a connu M» des Bruyères. Augustine, ayant surpris plusieurs fois sa maltresse dans la contemplation d'un médaillon renfermant unemi^ niature, espérait profiter d'un moment de distrao^ tion poi^r s'emparer du médaillon « et jeter «n coup d'œil f urtif sur le portrait qu'il renferme ; mais ce portrait, attaché par une petite chaîne^ ne quitte ni jour ni nuit le beau col de la eositesse^ elle le cache aussitôt qu'eUe entaid venir quel^ qu'un, et la curiosité d'Augustine n'a pu encore se satisfaire. Pourtant je la pai<e assea bien.

«- C'est de l'argent jeté par la fenêtre, le soin que prend sa maîtresse de cacher cette mîsktni e à tous les yeux, prouve assez l'illégitimité du mo«

dèle. Si ce calte muet était adressé à l'objet d'an pieux sonveoir, d'un amour conjugal, pourquoi en ferait-elle mystère 7 On ne dissimule aussi bien que les adorations qu'on se reproche.

— Oh ! si je pouvais, par quelque ruse, tenir là, un moment, ce médaillon 7

•— Eh bien, que verrais-tu? un grand niais d'Américain, tout réjoui du succès galant que lui vaut ea richesse, souriant à l'espoir de revenir bientôt au pied de sa belle Parisienne chercher le prix de sa constance. Que gagneras-tu à cette découverte ? l'avantage d'être le premier à reconnaître ton rival quand l'amour le ramènera près de ta Dulcinée. Voilà tout.

-« En vérité, je ne sais quel démon tinspire toutes les suppositions qui doivent le plus me désespérer. Certes, je ne me crois pas un séducteur irrésistible ; mais je vaux bien un intendant romanesque, ou, comme tu le dis, un niais d'Amérique. Je n'ai pas la prétention d'être le premier qui ait parlé d'amour à madame des Bruyères, elle est trop ravissante pour ne s'être pas fait adorer du nouveau monde comme de l'ancien ; n^is en t'accordent qu'elle ne soit pas restée insensible aux hommages d'ennuyeux millionnaires, ce n'est pas une raisoo de leur consacrer sa vie et de ne

pas lear préférer nn adorateur plus amusant. Comment, toi 1 le plus entêté négateur de la fidélité des femmes, te fais-tu, tout à coup, l'avocat de celle de la spirituelle Clotilde pour un sot absent! Est-il donc si rare de voir la présence triompher de l'éloignement? Oui, malgré tes oracles désolants, je me fie à mon dévaûment de toutes les iQinntes, à cettç constante étude de ses désirsi de ses moindres caprices; à propos de caprices, il faut que tu m'aides à en satisfaire un nouveau ; bier, en nous promenant à Capo di Monte, nous avons rencontré la pripcesse Ercolante avec sa sœur, elles étaient suivies d'un de ces jolis cbiens dont notre grand poète a, dit-on, perfectionné la race, madame des Bruyères é*esi récriée sur le bonheur de posséder une si charmante levrette, elle a ajouté que probablement la princesse la tenait de vous, et j'ai deviné sans peine, au ton dont elle a fait cette réflexion, qu'elle regrettait de n'avoir pas une petite chienne semblable ; toi, qui as Thonneur d'être l'ami de l'auteur des Harmonies et des Méditations, ne pourrais-tu obtenir de lui qu'il te donnât l'un des enfants de sa belle Fida.

— - Ce serait une indiscrétion impardonnable^ reprit Âdalbert vivement, et je t'avoue que si je m'en donnais le tort» ce serait pour en avoir le

ilO LE MAni CONFIDENT

profit ; tenir ud joli chien qui vous aime, un corn-

pagnon fidèle d'un ami de génie, c'est quelque chose de trop doux, de trop intime pour dn faire le sacrifice.

*- Ainsi, je ne dois pas compter sur ton crédit pour cette grande négociation 7 c'est dommage, car on réussit plus par les caprices qu'on devine que par les importants services qu'on rend.

-— Ahl quand le but est si beau, les moyens ne manquât pas, et tu en trouveras bien de plus puissants pour te faire adorer.

En finissant ces mots avec l'expression d'une gaieté fort peu naturelle, Adalbert quitta brusquement Soslbëne pour se rendre chez la princesse Ercolante.

-— C'est singulier, pensa H. de Tourbelle en cherchant à s'expliquer la manière étrange dont Adalbert recevait ses confidences, je ne saurais douter de son amitié pour .moi, de l'intérêt qu'il prend à ce qui me réjouit ou m'afflige , il m'en a donné cent fois la preuve, et Ton dirait maintenant que je l'importune en répondant aux questions qu'il m'adresse. Tout à l'heure encore, connaissaut ses préventions contre madame des Bruyères, je voulais me taire, c'est lui qui m'a forcé ft loi en parler^ et è peine loi ai-je eu pro*

LE MARI CONFIDENT Ui

noDcé le nom de la comtesse, qu'il a pris un air de mauvaise humeur et ne m'a plus dit que des choses désobligeantes. Serait-il vrai que le meil* leur des amis n*écoute jamais avec plaisir les confidences d'un bonheur qui, bien qu'en espérance, excite plus son envie que son intérêt? Non, je ne veux pas soupçonner d'une telle turpitude le plus noble caractère que je connaisse ; mais pour rester dans cette douce croyance, je n'ennuierai plus Adalbert des craintes, des prévisions qui m'affligent on me ravissent tour à tour, ni des projets que je ijiédite ; par exemple, celui de la petite fête antique que, grâce à mes instances, mon père veut donner à la comtesse dans la maison de Salluste, à Pompéi, je crois fort inutile d^en faire part à Adalbert. D'abord il voudrait qu'on y invitât sa jolie princesse, et il me semble que Tamitié qui régnait entre elle et la belle Glolilde est très-re« froidie. Mon père prétend qu^elles sont trop jolies toutes deux pour s'aimer longtemps; je croirais plutôt que madame des Bruyères trouve la princesse trop peu dissimulée dans ses amours ; le fait est qu'elle a une manière d'aimer tout haut Adalbert parfois embarrassante pour les personnes qui fuient les confidences, et même pour lui. Il est une aorte de mystère g;ae ranoûtié la^noins prude a la

droit d'exiger ; mais une Italienne passionnée ne comprend rien à ces charmantes hypocrisies qui ajoutent tant de charmes à Tamour, décidée à né vivre que pour celui qu'elle aime, ou aie poignarder s'il la trahit; peu lui importe ce qu'on dit de son bonheur ou de son désespoir.

En expliquant ainsi le soin que mettait Cblilde à diminuer ses relations avec la princesse Ercolante, Sosthène était loin d'en deviner la véritable cause.

Fidèle à son projet de ne plus s'exposer aox railleries d'Adalbert, le marquis évitait toute espèce de confidence, sans discontinuer son servage auprès de madame des Bruyères ; il s'était déjà passé plus de quinze jours dans ce silence, lorsque M. de Bois-Verdûn lui dit un soir en revenant de chez la duchesse »

LE MARI CONFIOEiNT 113

— C'est fort bien d'être discret, mon cber, et je méprise autant gne toi le bonheur bavard ; mais qoand on te donne l'occasion de te plaindre, je te demande la préférence, certain que ta ne trouveras jamais personne mieux disposée à t'écouter et à prendre intérêt à tes peines.

-*• Je suis fort touché de cette preuve d'amitié, répondit Sosthène avec contrainte et amertume ; seulement j'ignore à quoi je la dois.

— Non, tu le sais fort bien ; la scène de ce matin est encore trop vivante dans ton souvenir ; je n'en veax pour preuve que l'agitation qui t'en reste, et cette mautaise humeor que je brave pour venir à ton secours.

— Qui peut t'avoir dit 7...

— Que dans ta fureur jalouse tu as voulu étran* gler cette pauvre petite bête, soupçonnée d'être donnée par un rival peu digne de ta colère? Mais ce que les domestiques d'une maison savent, est bientôt connu de tout le quartier Et madame des Bruyères, en mettant son chien sous la protection d'un valet de chambre qui a sa conOance , n'a pu dissimuler le danger que la pauvre bête courait ; enfin, on sait que la comtesse, ravie de trouvei hier soir en rentrant le joli chien qae je m'étais refusé à demander pour elle, t'a cru l'auteur de

m LE MARI GONPIDENT

cette agréable surprise, qn*elle t*en a remercié, el que iv as si mal pris ses remerciements qu'il en est résulté une scène violente..-

— Et dont je suis inconsolable, s'écria Sosthène, beureux de pouvoir exhaler tous le» sentiments qui Toppressaîent. Eh bien ! oui, tu vois le plus malheureux des hommes, ajouta-t*il en prenant la main de son ami, je voulais te cacher mes sottises, mes ennuis, mais puisque le basard t'en a appris une partie, tu sauras tout.

A ces mots qui comblaient le désir curieux d'Adalbert, il frissonna, et se sentit tout h coup pris de Tenvie d'échapper à la confidence, mais il n'y avait pas moyen de la fuir après l'avoir provoquée ; il se résigna.

— Ta te rappelles mes inquiétudes sur ce Fresneval, que tu prétends être placé trop bas pour mériter l'honneur d'une rivalité dont il fiiudrait rougir, reprit Soslhène. Eh bien I Texcellente tenue de cet homme, son application à se rendre utile à la comtesse, sans jamais lui parler de son dë« vouement, son art à laisser deviner son adoration à travers son respect, son esprit à travers -son silence, son bonheur à travers son désespoir, tout cela, joint à d'antres observations faites sur Glo* tilde, m'a inspiré je ne sais quelle fièvro de jalon*

sie qui m'a donné le délire. Cependant, J'en dois convenir, pas un fait, pas un mot n'autorisa mes soupçons; mais en amour on est plus éclairé par ce qu'on sent que parce qu'on voit» et je ne sais quel démon a fait germer cette idée dans ma tète; mais j'ai la certitude qu'un amour profond, violent et tourmenté, agite depuis quelque temps le cœur de Clotilde.

— Vraiment, rien n'est si croyable, dit en souriant Adalbert, et ta passion est bien digne de troubler cette jeune âme.

— Plût an ciel, mais je ne saurais m'en flatter; je suis trop son esclave pour lui coûter une larme I et quand je la surprends les yeux encore humides de celles qu'elle vient de verser, quand je la vois me sourire sans pouvoir obtenir de son beau visage la gaité qu'elle veut feindre, quand je la vois m'écouter sans trouble, sans crainte ni joie, et comme absorbée dans une pensée qui la rend indulgente pour ma folie, qui lui fait prendre en pitié les tortures d'un amour non partagé; je me sens dévoré de l'affreux soupçon qu'elle en aime un autre, de l'idée qu'on obstacle insurmontable l'oblige à sacrifier, k étouffer le sentiment qui la domine, et que c'est à ce qu'elle souffre que je dois sa patience à supporter mes plaintee, sa grflce

affectueuse à recevoir mes soins; enfin cette bonté qui lui a fait tant de fois pardonner mes reproches, mon dépit, mes injures. Ahl pourquoi ai-je perda tant de biens pour le triste plaisir de lui avouer mes soupçoQ9 ? Pourquoi, dans ma démence, lai avoir dénoncé Tamour de cet homme, l'avoir ac« cusée d'y être sensible, quand elle l'ignorait peutêtre?

— L'jgnorer, interrompit Adalbert, ab ! la moins pénétrante ne se trompe jamais sur ce qu'elle inspire.

•^ Au reste, tout a concouru à me prouver ce que je redoutais. Il y a douze jours que ce Fresneval est parti tont à conp pour Florence, sur un ordre de madame des Bruyères; elle l'y envoyait, me ditelle, pour y Caire l'acquisition d'un tableau attribué à l'un des plus grands maîtres de l'école italienne. Ce tableau, il en fallait constater l'origine avant de donner la forte somme qu'on en demandait, et M. Fresneval étant un grand connaisseur en ce genre, la comtesse l'avait chargé de s'assurer de la valeur de l'ouvrage, et de l'acheter pour elle, s'il le trouvait digne de son prix. Moi, j'expliquais ce départ d'une tout autre manière, je pensais qu'à la suite d'un entretien où ce nouveau Saint-Preux avait un peu trop laissé deviner son amour, on

LE MARI CONFIDENT ii7

l'avait prié d'allel* porter ses sonpirs assez loin pour n'être pas entendus d'ici ; la mesure était bonne, et je l'approuvais sincèrement, quand je me suis aperçu que la tristesse de Clotilde s'augmentait de jour en jour pendant l'absence de ce ponsieur^ qu'elle semblait moins en garde. contre sa préoccupation, et j'en conclus qu'ayant en le courage d'éloigner le héros de son roman domestique, elle le continuait en imagination et se livrait d'autant plus an bonheur d'être aimée à la Jean-Jacques, qu'elle pensait être mise à l'abri de tout danger par le grand moyen de l'exil. Cette supposition m'était déjà assez pénible, mais ce fut bien pis vraiment, lorsqn'en arrivant ce matin chez la comtesse, je la vis toute joyeuse et caressant une petite levrette couchée à ses pieds.

-^ « Qui vous l'a donnée ? me suis-je écrié.

-— » Ah ! vraiment , vous le savez mieux que moi, a-t-elle dit, vous qui êtes le seul à qui j'ai parlé du désir que j'avais.

— » Je l'ignore, je vous jure.

— » Eh bien I je ne veux pas le savoir plus que vous. » Alors elle m'a fait admirer le collier élégant et simple de la jolie petite bête, l'attention qu'oa avait eue d'y faûre graver sa demeure à Napies.

— Mais elle n'est pas yenue toate seule ieiî qui Ta amenée t ai-je demandé; à qaoi madame des Bruyères a réponda qa'en revenant hier soir du théâtre, elle avait trouvé cette jolie cbiennesor le coussin de sa bergère, et qu'en dépit de toutes les questions adressées à ses gens, aucun n'avait pu lui dire comment, ni à quel moment on était entré dans sa chambre pour y déposer la jolie Fida.

— « Â vous parler yrai, je n^ai pas insisté dans

mon interrogatoire, a-t-elle ajouté, tant j'étais persuadée que vous aviez payé leur discrétion; mais pen importe l'auteur d'une si charmante surprise, je m'obstine à placer ma reconnaissance sur vous, acceptez-la de bonne grâce, ce ne doit pas être un effort au-dessus de votre courage. »

Et, séduit par ces gracieuses paroles, j'oubliais mes mauvaises pensées, lorsqu'elle me dit de la suivre dans sa galerie; là, nn chevalet portant un grand tableau frappa mes yeux, je ne pus contenir un cri moitié de surprise et moitié d'admiration, car cette vierge de Carlo Dolci a le double mérite d'être belle et de ressembler à la comtesse, comme si elle avait servi de modèle au peintre.

-— « Vous trouvez ce tableau admirable, n'est»ce pas? n)Q ixHW^x M. Fresaeval Ta rapporta hier de

Florence, je crois qu'il m'a fait faire là une très* t>onne acquisition,

— > Si bonne, repris-je,' que si vous voulez me céder ce tableau, je le paierai de tout ce que je pQSsëde. Maintenant je ne m'étonne plus du zèle que ce Monsieur a mis à vous le faire acheter, sa place cbez vous lui donne le droit de se promener dans votre galerie à presque toutes les heures ; et c'était s'assurer le bonheur d'être encore avec vous que de pouvoir contempleràloisirvotreimage.

— Je ne sais pas de quel ton amer j'accompagnai ces mots, mais la comtesse s'en offensa au point de me défendre de remettre les pieds chez elle; en vain j'ai renié mes soupçons, j'ai prié, supplié, elle est restée immuable dans son ressentiment et dans l'idée que c'était autoriser la calomnie que de ne pas sévir contre elle. Enfin, ne pouvant me mettre elle-même à la porte, elle est entrée dans son appartement particulier, en me faisant signe de ne pas la suivre.

Un moni^ent après je l'ai entendu dire à un domestique :

— Faites prévenir les gens de M. le marquis de Tourbelles, et je suis parti au désespoir. Ah I si j'avais rencontré ce Fresneval sur l^eçc^lieri ^uç j'aurais çu do pUWr à Tesçommer f

m LE MARI CONFIDENT

L'amonr, ce doyen des aveugles, ne doit son éternelle cécité qu'à son égoïsme imperturbable; Renfermé dans son intérêt personnel, il ne voit que ce qu'il imagine, et sent trop pour observer ; sans cela Sostbène aurait été frappé des impressions qui assombrissaient le visage d'Adalbert, de la colère qui fronçait ses sourcils et décolorait ses lèvres chaque fois que le nom de Fresneval revenait dans son récit ; il aurait deviné à rimmobi« lité, à l'oppression d'Adalbert, son application à paraître calme et la peine qu'il avait à se taire. Hais, tout à son regret d'avoir perdu en un moment de dé|>it le fruit de tant de soins, le trésor de tant d'espérances, Sostbène ne vit dans l'air sombre, dans le regard farouche de son ami, que la juste indignation d'une âme loyale contre ces sortes d'intrigues si communes chez les femmes qui espèrent concilier les avantages d'une conduite austère avec les plaisirs d'un amour clandestin; et cela en choisissant leur adorateur dans une condition assez humble pour échapper aux soupçons,

— Je le vois, dit-il, malgré la pitié qui te retient, tu partages mes craintes ; tu n'oses me dire ce que je me répète sans cesse, qu'il est des rivalités inacceptables, qu'il faut obtenir le renvoi d^ cet homme ou lui céder la place«

-*- Non, ce n'est pas mon avis, répondit vive* ment Âdalbert, ce serait risquer de ne jamais savoir la vérité; car il n'est pas de femme assez patiente pour se laisser ordonner même ce qu'elle veut faire, à plus forte raison ce qui la contrarie. Cela peut tout au plus se tenter quand on règne, mais quand on aspire il faut sou£Erir pour arriver. Avant de compromettre l'autorité que tu n'as pas encore, en exigeant le renvoi de ce M intendant^ il faut t'assurer de ses droits à ta colère.

— Quant à cela, je les crois trop fondés , car si je n'ai que des soupçons sur la manière dont son ajnour est accueilli, je sais très-bien à quoi m'en tenir sur sa passion et ses désirs ambitieux.

— Que t'importent ses soupirs, tu n'as pas la prétention d'empêcher une jplie femme de se laisser aimer sans qu'il lui en coûte rien. L'important est de voir, par tes propres yeux, l'effet de ce double servage sur madame des Bruyères, dit Âdalbert en hésitant comme si ce nom lui était désagréable à prononcer, et tu ne peux t'éclairer sur ce fait, qu'en tolérant la présence de cç Fresneval, et même qu'en faisant naître des occasions de le rencontrer. Tu as déjà commis une grande faute en lui sauvant, par ta fureur jalouse, rembarras d'une dcclaralion qu'il n'aurait sans doute

m LE MARI CONFIDENT

jamais osé risquer ; mais le mal est fait, il faut s'en servir pour persuader à la comtesse le pea d'importaace que tu attaches à cette adoration domestique, et lui demander pardon d'avoir pu la soupçonner un instant d'y répondre autrement qnt par l'iadiilgcnce qu'on doit à la folie, et la protection qu'on doit aux malheureux que lear naissance et lenr pauvreté mettent dans notre dépendance.

•— Elle ne me croira jamais si raisonnable, si généreux. Si tu savais à quel point je me suis laissé emporter par la jalousie ; tout ce que j'ai osé lui dire sur sa tolérance pour un amour dégradant, sur son audace h braver les soupçons d'une intrigue honteuse ; enfin, ne sachant qu'imaginer pour l'humilier dans sa faiblesse, j'ai été jusqu'à citer le mépris qu'elle tinspirait; je ne sais plus ce que je t'ai foit dire, mais elle en a paru plus offensée que de toutes mes injures.

^^ Quelle folie I interrompit Adalbert, et pourquoi me mêler dans vos querelles ? Madame des Bruyëreà a raison de trouver très-mauvais que j'y veuille jouer un rdle. Je désire... je dois y rester étranger... Elle est libre de faire ce qui '.:ii plaît, mais moi aus^i, je imis lib?e d'çn penser ce que je

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•^ C'est ce que je n'ai jamais pu lui faire comprendre, j'avais beau lui répéter que les indifférents ne jugeaient que sur les apparences, et qu'elle leur donnait le droit de lui supposer un amant peu digne d'elle.

— Ce droit appartient à mes ennemis, mais M. de Bois-Verdun ne l'a point, a-t-elle dit pâle de colère. Laisser accuser d'inconduite une femme... nne compatriote qu'il devrait protéger ; joindre ses calomnies à celles d'un public méchant, ses plaisanteries aux propos malins dont on accable toujours une femme jeune et sans mari pour la défendre... c'est une lâcheté de sa part.

En vain j'ai aggravé mes torts, pour disculper les tiens; en vain j'ai soutenu la justicd de tes arrêts, j'ai prétendu qu'ils étaient ceux de tout le monde, qu'elle en subirait les conséquences, je n'ai pas plus gagné par l'intimidation que par la prière. Elle a parlé de fuv à jamais un monde si impi^ toyable. De quitter Naples...

— Diable I il ne faut pas le souffrir ! s*est écrié le comte avec véhémence, elle partirait avec lui, et ce serait leur faire trop beau jeu.

— Sans doute, mais comment l'apaiser mainte* pant? comment oser me présenter chez elleT «

f-- Rien de si fm\e\ Px l» r^uçoptreiras ce wir

dans la loge de la duchesse, prendii un air accablé, lance quelque sentence générale sur le malheur de se laisser entraîner par .la fougue de ses passions, au point de dire des choses exagérées, ridicules; parles du regret d'avoir déplu, des douleurs attachées au repentir (les femmes sont toutes sensibles au repentir), et tu rentreras bientôt en grâce.

-*« Ah f mon ami, avec cet espoir tu me rends la vie 1 Comment puis-je jamais m'acquitter de tout ce que ton amitié imagine pour me guider, me consoler!'

— En ne mettant pas de bornes à ta confiance; tu en as beaucoup dans les mauvais moments, et je ne m'en plains pas ; maïs dans les bons tu n'as pas le même épanchement, et c'est un tort...

— Dans lequel je n'ai pas souvent l'occasion de tomber... Hais, grâce à toi, j'espère faire plus de progrès, mes fautes m'y aideront ; un pardon obtenu est déjà une faveur. Adieu, puissé-je bientôt t'apprendre la fin de mon exil.

Dès qu'Adalbert se trouva seul, il réfléchit naturellement sur l'étraugeté de sa position, sur ce qu'il arriverait le jour où Sosthène découvrirait à quel confident il livrait tous ses secrets d'amour, à quel protecteur il demandait conseil; il sera fu*

rieox pensa-Ml, il m'accasera d'avoir provogaë sa confiance, de ne l'avoir point détourné dn piège qn'on lui tendait, il m'appellera traître, infâme. Eii bien \ je me défendrai en l'attaquant à mon tour, je lui reprocherai d'avoir voulu séduire ma femme, je l'appellerai libertin, suborneur, il i^'emportera et nous nous couperons la gorge... N'est-ce pas là le dénouement des plus belles amitiés du inonde 1

Le lendemain Adalbert fut réveillé par son valet de chambre beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire.

-^ Eh bien? que viens-tu m'apprendret demanda M. de Bois^Yerdun les yeux à peine our verts,

— C'est un domestique du pays qui veut à toute fo;ce voir monsieur le comte, j'ai beau lui répéter qu'il est trop matin pour parler à Monsieur, il pré-*

m LU MARI CONFIDENT

tend, dans son baragonin moitié italien et moitié français, qu'il vient sur nn ordre donné par Monsieur lai-méme , et qae son service ne lui laissant que cette heure*ci de libre, il faut qu'il en pro* fite.

-*- Ah I c'est Ricardo ; a raison, fais-le entrer.

Ricardo, valet de chambre de bonne mine, plas spirituel que brave, plus beau que propre, indo-» lent, pour le travail et tout z;ële pour l'intrigue, était un de ces Frontius italiens que les voyageurs prennent ordinairement pour leur servir de guide, et que les étrangers, dont le séjour à Naples doit se prolonger, adjoignent à leurs domestiques pour les aider à se faire comprendre des naturels du pays et pour les diriger dans le choix de leurs empiètes. C'est en cette qualité que Ricardo était depuis quelque temps au service de madame des Bruyères.

Adalbert ayant deviné à son allure que Ricardo n'était pas incorruptible, l'avait mandé un beau matin dans son cabinet, à l'Ambassade de France ; et là, sous prétexte d'intérêts politiques de la plus haute importance, il lui avait fait subir un interrogatoire sur les questions les plus étrangères à celles où il voulait en venir, et avait fini par lui faire accroire que le gouvernement français atta*

tB MARI CONFIDENT lt7

chant nn grand prix & savoir les moindres dé* marches de la comtesse des Bruyères, celai gui en rendrait un compte exact serait généreusement payé, surtout s'il joignait à ce service une discrétion à toute épreuve.

La convention faite» et le traité ratifié par un pour-boire d'une dizaine de louis, les conditions en furent exactement remplies de part et d'autres.

-— Je suis content de toi, dit M. de Bois-Verdun à Ricardo dès qu'ils furent seuls ; tu t'es fort bien Uré de ma commission.

— • Corpo di Baccol cela n*a pas été sans peine, signer comte, répond le Napolitain; ce maudit Germain, gui est toujours sur mon dos, rendait la chose impossible ; mais je me suis aperçu qu'il courtisait la fille du glacier de la cour; je l'ai tout simplement envoyé chercher l'autre soir de la part de la Picola Ninetta^ et pendant qu'il se faisait beau pour l'aller voir, j'ai pu me glisser jusques dans la chambre de la padrona pour y déposer la canina que vous m'aviez confiée; puis j'ai vite couru au théâtre pour m'y trouver à la sortie et faire avancer la voiture de la signora comtesse, c'était un sûr moyen de n'être pas soupçonné.

— xr. gu'a-t-elle dit en voyant la jolie Fida?

— Elle s'est récriée dix fois sur sa gentillesse^

sa couleor, l'expression de ses yeux de gazelle, snr la finesse de ses pattes, la grâce d^ ses mon- Yements, et l'on aurait dit qae la petite chienne comprenait ses flatteries, car elle sautait après sa maîtresse et la caressait comme si elle l'eût connue depuis longtemps.

— Vraiment, tu penses que cette surprise lui a fait plaisir?

— Ah ! jamais je n'ai va tant de joie dans les beaux yeux de la comtesse. Elle disait : u Enfin, je ne serai plus seule, j'aurai une petite amie dont le regard me plaindra dans mes jours de tristesse, et que je pourrai gronder, ennuyer sans crainte d'en être abandonnée. Comme je vais la soigner, la gâter pour en être aimée. Mais à qui dois-j^ cette gentille compagne? »

Elle a fait venir tous les gens de la maison, excepté moi et le cocher qui l'avait conduite, pensani bien que nous ne pouvions pas être en même temps à la casa et à Sant<hCarlo. Elle a questionné tous les autres domestiques sans en tirer le moindre renseignement sur la personne qui avait apporté le petit chien.

** M. Fresneval était-il là lorsque la comtesse a questionné ses gens ?

— Non, signor comte, M. Fresneval, revenu de

Florence sans s'arrêter, s'était retiré dans sa chambre, où je pense bien qa'il venait de se mettre an lit à moitié mort de fatigue. Pourtant il y avait encore de la lumière chez lui à deux heures après minuit. Ah! c'est un singulier cavaliei*e que ce bel Édôuardi on ne sait ni quand il dort, ni quand il mange ; excepté les jours où il dîne avec Sladame, il ne reste jamais plus de dix minutes à table, et passe la plus grande partie de la nuit à écrire ou à lire, puis il se lève avec le jour. Hier matin, à peine reposé de son voyage, il était dans la galerie à faire déballer, encadrer et accrocher le tableau qu'il venait d'apporter et cela pour que la signora comtesse le trouvât tout placé àsonréveil.

— C'est, dit-on, un personnage mystérieux que ce jeune intendant Quelle est son attitude dans la la maison T qu'en pensent tes camarades !

— - Ilpoverinot reprit Ricardo en soupirant.

— Tu le plains? ne serait-il plus aussi bien traité ipar ta maîtresse?

— An contraire, vraiment; comme elle prend sa langueur pour de la maladie, elle a toutes sortes â'égards pour lui; elle s'informe de ses nouvelles, l'engage à ne pas se fatiguer par trop de travail? lui parle toujours avec nne bonté^ une grftce char<; mante, et \oilâi ce qui te ttùg

— Quoi ! ta as Tidée qu'il aimerait...

-* Pardine, est-ce qu'on est maître de ça ? On est là tous les jours près d'une madona belle comme celle de San-Piétro, à Rome. On l'adore, c'est dans l'ordre.

— Oui, mais ce qui a*est pas si simple, c^estque la madone vivante supporte patiemment les adorations du pécheur.

— Elle ne les voit pas peut-être.

— C'est ce que tu ne devrais pas ignorer, car cette connaissance doit naturellement apporter quelques changements dans les manières de ta maîtresse envers M. Fresneval.

— Ah I c'est donc pour cela que je lui ai trouvé ce matin un air presque joyeux.

— A qui? demanda vivement Adalbert.

— A M. Edouard.

— Quoi ! il t'aurait parlé de..;

— Lui, parler; ahl vous le connaissez bien vraiment, est-ce qu'il dit jamais une parole? cela n'empêche pcs, tout de même, de savoir ce qu'il pense.

*- Eh bien ! de quoi t'a-t-il paru si content 7 — > Des compliments que Madame lui o faits t propos de ce tableau qu'il a acheté pour elle ; on aurait dît que c^étaii lui qui Tavait peint.EIIe van-

tait son bon goût, le remerciait si gentiment de la peine qu'il s'était donnée pour empêcher que ce tableau ne îài acheté par un autre amateur, qu'il a dû en avoir le vertige.

— Et pense»"tu que, dans ces remerciements de la comtesse, il y ait plus que de la reconnaissance?

— Ëcouiez donc, signer comte, nous avons un proverbe de notre pays qui dit : « qu'en ampur le jour veut des titres et de l'argent, et la nuit de la beauté. » Le bel Edouard, qu'on ne voit pas en brillants équipages, qu'on ne remarque pas à la cour, dans les salons , au théâtre , n'en est pas moins un garçon de mérite; la première qui le devinera pourra peut-être bien vouloir le mettre à l'épreuve; nous ne manquons pas d'exemples de ces amoors-là, ajouta Ricardo avec fatuité.

— Ainsi, tu ne doutes pas que ses soupirs, ses airs de patito ne plaisent à ta maîtresse I

«-> A vrai dire, Monsieur, j'étais si occupé à guetter les progrès que faisait M. le comte de Tonrbelles dans la maison, ainsi que Monsieur me Tavait commandé, que je n'ai pas donné grande attention à la manière dont ou traitait M. Edouard ; mais à présent que cette avcntuie-là semble amuser monsieur le comte» je ?ais m'appliquer à sa* ?oir ce qui en est»

— Songe que je la teux connaître dans tons ses détails et qne je te la payerai double.

— Que votre Excellence se fie à ma pénétration, il n'est pas de secrets pour votre serviteur.

Peu de jours après ce rapport, Rieardo en vint faire un autre, dans lequel il avait réuni une foule de petites circonstances, moitié vraies, moitié fausses, qui devaient faire soupçonner une bien* veillance très-marquée de la part de madame des Bruyères pour les soins respectueux et l'adoration muette de M. Fresneval.

— Mais où peut-on le voir, ce beau Monsieur, interrompit Adalbert avec impatience ; je l'ai à peine aperQu quand Sosthène me l'a montré dernièrement à Saint-Charle». Je voudrais savoir où l'on a quelques chances de le rencontrer?

— • Rien n'est ai facile; il va tous les soirs prendre une glace au café Francese ; il se place d'ordinaire derrière le comptoir, dans le seul endroit obscur de la salle ; on disait que c'était pour être plus près de la gentille Ninetta, qui trône là dans son comptoir, conmic la reine dans son palazzo reale; mais je crois qu'on se trompe, fi vise àplus baptque çà.

— Et à quelle heure va*Ml dans ce café!

— A celle où les élégants le^ quittent pwr sa

rendre au théâtre. U y est venu tout ces jours-ci. Madame n'étant point sortie de chez elle, il s'est dispensé d'aller se planter dans l'endroit où le carrosse de la comtesse doit passer. U n'est pas moins exact à se tronver à l'église chaque fois qu'elle y Ya prier. Ah! c'est on vrai fidèle !

—Mais il est impossible que tant d'afifectation à se trouver partout où il peut l'apercevoir, ne frappe point Clo... ta maîtresse, dit Adalbert en se reprenant aussitôt, et si elle voyait sans plaisir toutes ces simagrées, il les cesserait bientôt.

— Ma foi, je commence à le croire, d'abord parce que Madame l'ayant fait questionner par mademoiselle Augustine, sur le cadeau qu'elle voulait lui donner en manière de (ma manda pour le récompenser de l'excellent marché qu'il lui avait fait faire. M. Edouard a répondu que si la comtesse daignait Im permettre de faire copier le fameux tableau par un jeune élève de l'acadé* xnie de Rome, qui se trouve en ce moment à Napies, il regarderait cette &veur comme le plus ]>eau présent qu'elle pût lui donner, — Et cette permission ?..« —Lui a été accordée sans la moindre diiEculté. -^ Malgré la ressemblance qui frappe tout le

moadet '

-* Excepté Madame, car elle prétend qu'on in* vente cette ressemblance pour lui donner un ridi« cule et faire ressortir les défauts de son visage, que cette belle tftte et la sienne n'ont de rapport que dans la couleur des cheveux.

— Mais c'est touf bonnement donner à ce Moi^ sieur son portrait.,

<— Tiens, vous dites comme M. le marquis de Tourbelles I Ah 1 c'est lui qui est d'une belle cck lëre!

— Moi je le trouve d'une patience héroïque ; à sa place, il ; a longtemps que j'aurais. ••

Et un geste expressif acbo « a la phrase d'Adal« bert.

— Sans la crainte de se brouiller avec Madame^ reprit Rîcardo, je crois qu'il ne s'en gênerait pas, mais je pense qu'il n'y gagnerait^ rien et qu'on le chasserait plutôt que l'autre.

— C'est ce qu'an gaillard placé comme tu l'es ne peut pas être longtemps à découvrir.

— Je me doute bien , Monsieur , que cette femme-là a quelqu'amour en tête, cela se voit sans peine; elle reste quelquefois des soirées entières à regarder les étoiles et à essuyer ses yeux par intervalle comme s'il en tombait des larmes; chaque Ibis qu'on raconte à taUe une de ceahisICMree

de nos amants du port qn! se taent par amouPi elle leur trouve toojours qnelgu'excase ; tenez, ce poyero Mareschino^ qai va être pendu pour avoir poignardé sa femme, la belle gondoliëre, Madame lui fait porter tous les matins, en cachette, des secours , et quand on lui reproche de s'intéresser à un jaloux si féroce, elle répond : que lorsqu'on a une jeune femme, il vaut mieux la tuer que Tabandonner.

— - n suffit, dit Adalbert en se levant tout à eoup. Revenez demain matin.

Ricardo n'avait garde de mander & Tordre de M. de Bois-Verdun, car s'il était soudoyé par lui pour lui rendre compte des moindres démarches de madame des Bruyères, il était aussi bien payé par elle pour l'instruire de toutes les actions du comte. Elle voulait surtout qu'il la tint au courant

des progrès de la passion de la princesse prcolante pour Adalbert ; et comme il loi semblait impQssible que celoi-ci n'en fût pas toacfaë, eli^ l'accosait^ à bon droit, d'y répondre par une reconnaissance sans bornes.

L'esprit féminin est si étrange, qu'elle aurait également blâmé M. de Bois-Verdun dans sa résistance ou son entralnepient ; aussi lui pardonnait-elle son servage auprès de la princesse, malgré tout ce qu'elle soufifrail à la vue des soins auxquels elle avait seule des droits; mais ce qui lui importait de savoir, c'était si dans cette liaison, l'amour était réciproque, si le cœur d' Adalbert subissait le despotisme de cette passion italienne, avec autant de complaisance que sa personne; enfin sll aimait la femme dont il était adoré.

Le vague espoir qui survit aux plus vifs regrets, ce besoin de se tromper sur ce qu'on redoute, avaient quelquefois jeté dans l'esprit de Clotilde ridée que son mari se reprochait sa conduite envers elle et qu'il ne voyait pas sans déplaisir les hommages qu'elle recevait; cette idée la plongeant dans un trouble insupportable, elle résolut de sortir de son incertitude à tout prix.

Dans ces sortes d'anxiétés le cœur n'est pas ingénieux, il a recours au moyen qui réussit le plas

sonrent et s'mq[niète peu qu'il soit commun, pourvu qu'il ne manque pas son effet.

-— Au terme où nous en sommes, pensa-t-elle, notre indépendance mutuelle aussi bien établie et ma liberté autorisée par celle qu'il prend, il doit lui être indifférent de me voir plus ou moins sen-^ sible aux sentiments que j'inspire. E2h bien ! feignons de profiter du loisir qu'il me laisse. Il ne tient qu'aux apparences, mettons à les ménager fous les soins qui font d'ordinaire soupçonner une liaison coupable ; à force de mystères, de précautions maladroites, ne lui laissons aucun doute sur mon amour pour celui qu'il lui plaira de croire digne de ma préférence. Si le bonheur tout qu'il s'en afflige, peu m'importe son mépris, ses injures, la joie que j'en ressentirai me justifiera du reste. S'il se montre juste, tolérant enyers moi, j'en mourrai de chagrin, mais je ne serai plus en proie à l'incertitude qui me dévore.

A dater de ce moment, Clotilde, sans encourager positivement les espérances de ses adorateurs, se montra flattée de leur culte. Sosthène avait la première place dans ces innocentes coquetteries. Edouard lui-même, retranché dans son secret, le crut un instant découvert par celle à qui il s'efforralt de le cacher, tant elle mettait de douceur

13t LE MARI GONFIDEMt

dans ses commandements et de délicatesse à lot sauver tons les dégoûts d'une situation presçpe subalterne.

— La coquetterie mène quelquefois à Tamoar, se disait M. de Tourbelles.

— * La pitié mène souvent à un intérêt pins tendre» se disait M. Fresneval. Et tous deux, stimulés par une illusion ravissante, s'abandonnaient à tous les prestiges de l'espoir.

Ce petit manège avait lieu dans l'absence de madame d'Almédarès, qui, accompagnée du général Vascova, était allée visiter une de ses parentes retirée à Perugia. Leur retour, loin de rien changer au projet de Clotilde^ lui donnait plus d'occasions de rencontrer M. de Tourbelles et son ami ; car la marquise avait cette activité des vieilles voyageuses qui veulent tout voir et tout revoir, et elle forçait madame des Bruyères à la suivre, sous prétexte qu'on ne s'amuse de rien qu'avec les gens qu'on aime

Ce jour-*Ià, son goût pour les antiquités avait conduit la marquise au Musée-Bourbon, autrement dit au Studi, et C3otilâe, qui trouvait daas sa passion pour les arts la seule distraction a ses peines, s'était empressée de l'accompagner.

Eien ne caime les agitatioos présentas çomioQ

LB MiBI CONFIDENT iSS

la Tne de ce gni reste des agitations passées. L*a6« pect de ces dieux de marbre anxqaels on sacrifiait Ipbigënie, sans avoir égard pour le rang ue son père et les cris de sa mère ; ce Néron, trouvé à Telese, dont la pose, Texpression rappellent les férocités de son règne sanglant; cette belle statue dont les traits altérés, vieillis sur un corps jenne, font deviner la veuve éplorée de Oermanicus ; tant de grands souvenirs, de regrets, de désespoirs, inspiraient à Glotilde pour ses propres ennuis, cette patience qui tient lieu de résignation, ce dédain qui supplée au courage.

Elle ne fut pas très-surprise de rencontrer* Sostbène au milieu du grand escalier.

-* Que feites-vous là? dit la marquise en lui donnant sur l'épaule un coup d'éventail.

— Je regardais cette statue colossale, madame, en cbercbant à m'expliquer comment il était posnble qu'un homme de génie tel que Canova, ait jamais eu l'idée de représenter ce vieux roi Ferdinand en Minerve ; cela justifie bien l'opinion de madame de Staël, qui prétendait qu'il n'était point de grand talent à qui la flatterie n'ait fait dire ou faire une énorme bêtise.

— On ne saurait reprocher celle*ci à Canova,

dît ta corotcsse, car il ne pouvait passçr près dQ

cette statue sans slndigner contre elle et sans Ini jeter son bonnet à la tète.

•«* C'est dommage, reprit Sosthëne, que le regret d'avoir fait une sottise ne la détruise pas. Henreosement les miennes ne courent pas le risque de passer à la postérité, elles s'arrêtent à vous, ajouta-t-il de manière à n'être entendu que de Clotilde; aussi Dieu sait comme j'en suis puni.

— Ce qui ne vous rend pas plus sage, reprit-elle en riant; mais comme votre folie est au fond trèsflatteuse et très-amusante, je suis décidée à ne plus m'en fâcher.

— -Ahl je vous amuse! eh bien, c'est toujours cela de bon, faute de mieux, j'accepte l'emploi de votre bouffon, à condition que vous me laisserez toutes les prérogatives de la place, dont la première est, comme vous le savez, de dire la vérité dans toute son étendue.

— Soit, puisque c'est encore le seul moyen qu'on ait trouvé de la dire aux rois et aux femmes. Habillez-la de manière à nous la faire paraître agréable.

— C'est difficile , d'abord vous ne voulez pas qu'on vous parle d'amour.

-« Eh bien! qu'est-ce que cela prouve?

— Ah t s'écria Sosthèue les yeux l^ illants de

LE MARI CONFIDENT l4i

joie, VOUS permettez qu'on passe outre la dé^ fensc...

Une question de la marquise à Glotilde vint tr^s à propos délivrer celle-ci de l'embarras de répondre à M. de Tourbelles, !a conversation redevînt générale, mais tout à son idée fixe, Sosthëne trouvait sans cesse quelque moyen de la rendre complice de sa pensée; il avait cette gaieté, ce piquant dans l'esprit que donnent la confiance, le vague espoir de plaire.

Cette heureuse disposition fbt un moment troublée par la rencontre de M. Fresneval, que So&« thène aperçut le premier en entrant dans la salle de la bibliothèque, malgré le soin d'Edouard à se tenir la tête presque entourée dans un gros manuscrit latin qui semblait le captiver entièrement.

A l'instant même où M. de Tourbelles se disait avec humeur : a Cet homme-là est donc inévitable ! » il le vit lever brusquement la tête au nom de Clotilde prononcé à haute voix et répété par l'écho de la salle. Cet écho, très-connu des Napolitains et fort peu des voys^eurs, a la propriété de répéter trente-deux fois le mot qu'on lui adresse.

D'abord, madame des Bruyères, étonnée de s'en* tendre appeler si familièrement, se retourna tout

us LE MARI CONFIDENT

è ooop, mais n'apercevant personne derrière elle et son nom ne cessact pas de frapper ses oreilles, elle demanda à Sosthëne l'explication de cette mauvaise plaisanterie, de manière à proaver qu'elle l'en accusait. U s'offensa du reproche et montra du doigt M. Fresneval, qui, de son côté, s'indignait d'entendre un nom si révéré livré au rabâchage de l'écho miraculeux.

Le gardien de la bibliothèque, consulté sur ee phénomène acoustique, en démontra tant bien que mal la cause; mais il nç dit rien qui put apprendre comment et par qui le nom de Glotiide avait été jeté à l'écho. La comtesse se reprocha rémotion involontaire qu'elle venait d'éprouver à Pappel de cette voix anonyme, et persista dans l'idée que Sosthëne, encouragé par quelques mots d'elle, s'était permis cette plaisanterie, au fond très-innocente.

Elle passa près d'Edouard en le saluant à peine, comme par crainte de Tarracher à ses recherches scientifiques; puis elle rejoignit madame d'Aimédarès qui était dans l'admiration de l'écho bavard et comptait sur ses doigts le nombre de fois qu'il avait déjà répété le nom de Clotide.

— Heureusement que les tendresses se rTîsent tout bas, observa la marquise» car cet écho-là serait d'une indiscrétion perfide.

LE UAEi CONFIDENT US

— Ott d'an grand secouiSi interrompit Sosthène. Essayons :

Alors il s'écria : « Je faimet » et Téclat de sa voix mftle, l'accent passionné, l'inflezion tendre de oe mot sorti de son cœur, retentit avec tant de promplitnde et de force, que l'écho fit VeSei d'une réponse; et qu'enivré par cette illusion, Sosthène devint aussi joyeux, aussi spirituel qu'un homme aimé peut rétre.

Les manuscrits, les médailles, les objets les plus sôrienx sex*vaient d'interprètes à sa galté amoureuse. Clotilde commençait à chercher le moyen de la tempérer et d'empêcher l'imagination de Sosthène de s'abandonner & plus d'espérances qu'elle n'en voulait réaliser, lorsqu'après avoir parcouru les principales salles dei Shidi, et rêve* nant sur ses pas, elle aperçut la princesse Ercolante et Adalbert qui entraient dans la bibliothèque.

Us paraissaient servir tous deux de cicérone à lord Needman et à sa femme; emploi que l'esprit de M. de Bois-Verdun et son goût pour les antiquités loi rendaient facile, mais qui semblait ennuyer mortellement la princesse. Le fait est que pour les naturels du pays, montrer sans cesse les mêmes cheGs-d*œuvro anx étrangers qui se succèdent»

voir les mômes admirations, entendre les mômes exclamations plus ou moins dictées par l'enthousiasme vrai, ou par cet enthousiasme de convantion que les plus ineptes et les moins sensibles se croient obligés d'exprimer en face d'un tableau ou d'une statue célèbre» c'est un de ces ennuis dont la société ne tient aucun compte, mais qui peut trouver sa place dans les petites misères de la vie si bien dépeintes par un de nos philosophes modernes.

La princesse Ercolante était loin de posséder cette charmante hypocrisie française qui aide nos Parisiennes à cacher leur aversion sous une politesse flatteuse, leur dépit sous une çalté piquante et leur ennui sous un sourire gracieux ; elle quitta brusquement le ménage anglais pour venir se joindre à madame d'Almédarès.

Aux questions qu'on lui adressa sur lord et lady Needman, elle répondit que tous deux étaient de ces nobles curieux dont l'Angleterre meuble chaque année l'Italie, et qui, munis de lettres de recommandation, se font amuser gratis par les notables du pays.

— Ceux-là, ajouta-t-élle, sont assez aimables, mais je les livre sans regret à la patience et à la science d^Addilberi^ à qui leurs éternelles questions

ne paraissent ni assommantes, ni embarrassantes.

Ce nom d'Adalbert, dit si naïvement, cette familiarité si indiscrète, produisit sur madame des Bruyères une sorte d'impression qui la mit en colère contre elle-même ; de toutps les prétentions, la plus pénible à voir déconcerter est la prétention à rindififérence. Bien que ce nom, prononcé avec un ton d'autorité, n'apprit rien à Glotiide, elle en fut blessée comme d'une insulte à son malheur. Indignée de se voir si sensible à l'abandon de l'un et si peu émue de l'amour de l'autre, elle imagina de laisser croire & Sosthène que sa résolution de fuir tout attachement romanesque était la seule cause de sa froideur envers lui, et qu'elle lui savait gré de la persévérance qu'il mettait à lui plaire.

Sosibène n'était pas difficile en espoir, il accueillit les premières coquetteries de Glotilde comme autant de serments d'amour; son visage s'illu** mina de tous les feux de la reconnaissance, et en passant près d'Adalbert, il ne put s'empêcher de lui serrer la main avec toute l'efTasion d'un homme dont le bonheur dépasse jusqu'à la force de le dissimuler.

«• 1.iE MàM COVf U)<Nf

ts «olr 4e ee oitaie jo«F, Adutt^ert te «eatant dominé par tme tritileeee, one maa^aise linmenr nmneiMe^ prétencta des ie^ea importantes à êisme ponr m dispenser d'aoeompagaer la i^ineesse Ereolmte à ropéra, «I il s'enferma flbez Im penr «e rataenner et ee pronTcr à toi* môme qu'ayant perdn, par sa volonté, tottt ses droits sot le 'cmffr de Qotilde, fi devait ti-onver font eini]^^ qu'elle en disposftt en faveur d'an imtre ; qu'en sacrifiant A son faidépendance peraonnelie le bonfaenr de sa femiàe et tous ses devoi» envers eVè, la justice voulait qu'il ne s'offim^ point de la voir profiter de la liberté à laquelle il Tavait condamnée. Mais que peuvent la raiscm et la philosophie contre les mouvements du c<eQrî

— Gomment n'ai-je pas deviné, se répév;aii-iit sous cette froideur pudique, la délicatesse de cette

âme ri BoUe; daas €8lte grande eoqoette VobéîB' fliurae 4L^«M jMine fiMe pour les mittes idées 4e mm fètB; dans ce searise dim, la grAce d'iia esprit enebaMteor. Gammeirà ai-Je fm. ioanoler 4aiil de mérite, tant de charmes, à la sotte rancune d'ar veir élé troxDp4 6«r «in lait de ri peu dHmporUnee ; mais Toigiieil &*6St pas moiwAveugle qae Tasioiir, ei les fautes ftt'tl fait ooMBiettre aonties plus irréparaUes. Le imal «st fait, j'en dois snirfr les ean«séquences avec courage ; «a ptovoqsant sa halae, je n'ai pas eu la prélealîoa de l'tdbliger à haJff tout ceax ^i raimeramit, mon autorité se borne à M interdire oartaioe cboîa que le SKHidfi ré* provfo; mak les hoBunages d'un honuoe tel qne le «ar^s de ToerbeUes ne penvent qu'honorer une £eauiie de bonne compagnie, qui passe pour être libre, et que je ne puis démentir^ moi qui Tiri forcée àcacber sa {^osiiioa puur laisser ignorer mon indigne «enduite. J'ai ëté aottement barbare ; eh bira l ne soyons pas lâche, supportons bravemrat les tristes iaconvénients d'un rôte que j'ai adq^ et que tant de maris jcnteat sans se plaindre I

Adalbert amt passé toute sa swée dans ces mëditj^iotts où l'esprit et le o^eujr plaident tour à tour sans rien gagner l'un sur l'autre; lorsque Soslhëne, inquiet de i'abseofte de son ami» vint

en sortant da théâtre s'informer de ce qui l'avait empéejië de s'y rendre : il le tronva assis sur son balcon, les yeux fixés sur les vagues de la mer dont la lone faisait autant de diamants flottants.

— Je conviens, dit M. de Tourbelles, que ce spectacle vaut tous les autres ; cependant Ronconi et Nini ont chanté ce soir mieux que jamais^ et ta aurais pu les entendre à côté des personnes que tu aimes. Qui t'a fait renoncer à ce plaisir?

— Des affaires indispensables.

— Ce n'est pas pour l'ambassade ; car fl n'est point arrivé de courrier, et mon père nous a dit qu'il ne t'avait chargé d'aucun travail extraordinaire ; cela nous a fait craindre que tu ne fusses malade, et m'a déterminé à venir te voir malgré l'heure avancée.

— n n'est que minuit, reprit Adalbert, c'est ici la plus belle heure du jour ; surtout lorsqu'on peut, comme toi, l'employer à récapituler tous les bénéfices de la journée.

— En voilà un sur lequel je ne comptais pas, dit Sosthëne en montrant un flacon qu'il tenait dans sa main et qu'il cacha aussitôt entre sa chemise et son gilet.

— Qu'est-ce t un billet douxt

LB MARI OONFIDBNT 149

— Mieux que cela yraiment, an billet ne se montre pas, on le cache, on l'oublie ; mais ce flacon qu'elle portait sans cesse, qui la ranime quand la chaleur l'accable, qui la soutient dans une émotion Tive, est mille fois plus précieux, aussi j'en raffole I

— Ah I TOUS en êtes aux gages ! s'écria Adalbert d'un ton moqueur, voilà une passion qui marche à pas de géant l

— A dire vrai, je ne suis pas mécontent des progrès de la semaine, malgré la peine qu'on prend de déprécier le peu de faveurs qu'on m'accorde ; car la comtesse n'a pas plus tôt fait quelque chose de gracieux pour moi, qu'elle emploie tout ' son esprit à me prouver qu'il ne faut y attacher aacune importance. Mais je ne suis pas dupe de cette ruse, et lui sais bon gré de tout ce qu'elle imagine pour gâter mon bonheur, c'est me forcer à y croire. Par exemple, en me remettant ce flacon, qu'elle emporte chaque soir au théâtre et que l'air de la salle rend fort nécessaire, elle me dit : gardez-le, il est trop lourd, j'en prendrai demain un plus léger.

— Est-ce un acte de confiance où de générosité ? lai ai-je demandé bien timidement. —Ah I mon Dieu, s'il vous est agréable, je vous

m EB màm corfident

le donne sans regret, m^a-t-^tte Jépoialu, ear €3 flacon me vient de qnetqa'im 91e je détesté.

-«' Montre-le'^moi, je t'en prie t s*tona vivemesit Adalbert.

— Non , ces relSqnes ne se nientntiit qcfwa vrais croyants, et ta es d'un septicîsme en smeor qui ne peimet pas dPexposef tes miettaes à ttt sonnerie.

— Moi, douter de ramcttr (}ti*oii te porte!

Abr c'est m'injarier à pl^if, eaf j'eA sais plus convaincn que toi-ménre, et tn peux Mie confiant sans rien m'appvendi^e; d'aiBenrs fm« discrétion est commise , je sNrit de qui tn tiens ce flacon; que timporte de use le liiss» voirt

— jnai peur d'avoir l'air d'efi être fH, mèam à tes yeux d'ami.

— Quel enfantiïïage r ne voncbiiie-ltt jpae sttvh quel est celui dont on reçoit de semblables pfésents, bien qu'on le déteste.

-^ Tu m'y fois penser! An tsH ee ftiee» est ri* cbement monté, et pour avoir osé Foflfirir il fiIMt être intimement lié avec la comtesse, nht e^sel quelque grand parent, je le gagerais.

— C'est ce que noM reconttattreiM UmtM m mativitis gottt de ta monture.

tE MARI CONFIDENT ?Sâ

««- Akfs je m^ treaipe, csr c'eti on bqott ébsr^ muni, TOîs plaMt.

Bl SoâtbAne omril m tbais oA s» troo?iRt vu flacon garai d'émcvaude» qu'Adalb«n v«conniit pour éin cel«î ^'il arait mie dass la eorbaille dfferle à la fesmie la jour oè lew cotttf at de «»* fîage fnt cogné.

A calte Tma, AdaBhart pftKtte nga eta'ampaia éo flaton d'uM ai«iiài# m oaanMvé qaa Boatkèna a^éerîa:

-^Ta le recoaaiâil ae«]Ko*nania-to U {NfeanoB

•«^ Non 9 iatemnint Adalbett daiia xm grand tranble t j'avais an» d'abord. .. mais ja m'abaslttt. «. en le regardant de plus ptèa»^.. jm Toia foa aa saut des émeiaadaa.*», aè ja nw aosviaBa 4Mw*«# Ahl a'écria^t-il, que ja soia màtadiaitl..^

■a jalavt ea cri de détroflaa, li^ da BolaiVeirdiai blsaait tombe» le flaoon lar tapaté de lacAîitat tt se confondait m excusas prèa te aoa ami» auds SotttièM na l^aAlaadît pas* A ptiaa le brmll de la ebnte da flacm a^il tteippé son ûtaSIè^ 91II i^é» Itaca. vers rescaliar, dans reàj^r d'arrner aasas à temps pow empédMr ase aalddiÉ nasafaiile de broyer sons ses raoes se 9m restait da la leU* qaa in^écieiise ; peet^éM aoéaoa la fatronnttratt-n

intacte, car il était loin de soapçonaer avec quelle force musculaire le flacon avait été lancé du balcon 8or le pavé. U pensait qu'ayant glissé des mains d'Adalbert il n'était pas entièrement brisé.

Sosthëne resta anéanti en voyant scintiller les sayons de la lune sur chacun des morceaux de cristal épars devant la porte cochëre et les ramassa avec soin, les réunit à la monture, qui était ellemême en fort mauvais état, et il remonta en soupirant chex son ami. Celui-ci n'avait pu dissimuler an point de l'aider dans ses recherches, il se dit accablé par le regret de la sottise qu'il venait de £aire, et sur ce point il disait vrai; car il se reprochait sincèrement d'avoir cédé à un mouvement de dépit impardonnable.

—Laisse-moi cette monti^re, dit-il avec instance, je vais l'envoyer par un courrier à Possin, ce bijou était de trop bon goût pour n'être pas sorti de cbex lui. Je lui écrirai d'en faire un pareil, si exactement que tu pourras t'y méprendre.

— Ce ne sera pas celui qu'elle tenait sans cesse, celui qu'elle m'a donné! Et puis que pensera-telle en ne le voyant pas dans mes mains !..^. Ahl conibien il faut que je t'aime pour te laisser vivre après m'avoir joué ce tour-là I

— Par ma foi, s'il ne faut, popr t'en consoler,

qae de me laisser donner un coup d'épée par toi, je t'ofire ce plaisir de grand cœur, je ne serais pas fâché d'avoir à soigner une blessure graye, cela me désennuierait,

— C'est possible ; mais comme cela ne me rendrait pas ce que je pleure, j'aime autant accepter ton antre proposition; et avoir recours à ton bijoutier. Ahl pourquoi ai-je cédé à ta coriositél... à tes ridicules instances... qu'avais-je besoin de me vanter à toi de mon bonheur t C'était une Ce^ tuité.... le ciel m'en a puni... pourvu qu'dle aussi ne m'en punisse pas.

— Quelle idée I comment saurait-elle ce qui se passe entre nous deux seuls.

— Je rignore, mais un démon fàmiUier l'instruit de tout ce que nous faisons; et je ne serais pas étonné que malgré le mystère que je vais mettre à commander à Fossin un flacon tout semblable au défont, elle ne me dise un beau jour :

— Eh bien, vous avez donc jeté mon flacon par la fenêtre?

— Si cela arrivait, je ferais aussitôt maison nette, dit Adalbert, car j'aurais la preuve d'un espionnage domestique que je ne pourrais tolérer.

— C'est bien plutôt le bavardage des gens de la princesse qu'on peut accuser d'apprendre à tout

M LB MARI CONFIDEUt *

k moade ce qui m passe entre nous. Tti Ves pas très^eo&fiant par natnte, et tir ne m*as rien dit de ta deniière seèm avee ton Herarione, ce qjai ne t'empêche pas d'en savoir tous les détails.

— C'est elle qai, dans sa colère, t'aura fait ses plaintes centre moi; les femmeB de ce pays-ci se croient tonjonrs trahies lorsqa'on n'est paâ jaloul d'elles^

— Nm, je n'ai pas l'bonnetfi^ d'^âvoif sa confiance ni sa Menreillanee, die me parie rarement et fort sèchement^ anrlMt qaarftd elle est mécontente de toi. C'est la comtesse, kqdjé ftiisatis renarquer eètle mahreitlafnce particntiëre, ^i ine Ta expliquée ainsi.

-^ Elle yfom acense satts dmrte, m'^t^etie t it, de chercher à tempérer Farnoor qu'elle inspire à M. de Boi»-Verânn; les amis les phiâ fous ont toujours assez de raison pour combattre la fotie de leur ami, et vons venez d'êfre la cause, sans vous en douter, d'une sc^te très-vive entre ces deux tendres amants.

— Quoi f vraiment, ello ci dit : ces deux tendm amants?

— Oui, mais en souriant, et de ce ton de plai- Kinterie qu'on met d'ofdirtaîre à parler des aventares galantes dantlTiérotae dédaigne le mystère.

LB «1RS GOnriVERY f»

ITimpoite, j* trau^ Tespittâûii iott kt^mt

•^ Nerat^ta pa» l'oflèBsér d» ee ^*ob te snpN posé ttop bien éle^é pa«f te pas répondra à k passion qo'cnie joKe tenme & pour toi! on vérité, te dotions d'mio bammr par tropdiffioîkr, ai 910 ta trottTOTaio inânpportaUo dite maîy ménifton oa tHoMczit, ot, aano roj^ochot te a'ao dotinéle imfà d'an OToir^

-^ Eb bioB, oui, l'on ooavions, repril Adabort OB 80 lovant brooqiioniOBA, l'idéo do t'afoit bit do la poino par WM ootto maladrosse^ mm doilno tant é^kiiBioiir oontro moi» gao tont co ^o jé ponoéf toat oa qao }e dlo t'on rossant; et pais, jo no sais ^tioUo souffiaooo tt'agitov )# tnio itudado, raio do Ifa^ooM DM vont Hott, je toIo prior ton pèro do no dottfl^ ttù ocuï^éf iino laisoion^ onÛA nno oo^ eadioil ^ quittent ntaUe»

-^ Qooi I tu tiko latesoiais là an nomont oè lùûh t&tt êé ééêMo, anmoinotit ob f ai rospétaftco de ifolt eotlé feafttto adoraUo répondre à iimi amour.

-^ Ab! tdn bMfaM^ petit éo pad6«^ do ma pré^ SÀBce, iiLferroflipit Adalbert ateé iveniOb

— ' Nea, jàmaie je n'aomt plao besoin do toai aiPitié, de te» eo{»^l)«», Mn je le lens, je n'ai pini

ma tête, on dc saurait la garder en aimant Glotilde « et je tenterais en vain de te faire comprendre le charme attaché à tonte sa personne ; c'est nn mélange de sensibilité» d'esprit, de séduction, de retenue, de vivacité, de langueur, qui vous plonge dans un enchantement continuel. En voyant ses beaux jemf. s'animer, son front te colorer d'une ij^udique rongeur, ses lèvres s'entr'ouvrir pour laisser tomber sa parole divine, on n'a plus qu'une idée, qu'un vœu, qu'une ambition: lui plaire, et toujours lui plaire; on ne veut plus qu'arriver, à force d'amour, à posséder cet ange, à s'acquérir le droit de couvrir d'adorations chacune de ses beautés, de vivre, de mourir pour elle. Ah ! mon cher Adalbert I combien je suis heureux que ma bonne étoile t'ait conduit vers une autre femme ; car je me rends justice, tu es plus beau, plus aimable que moi, tu as par-dessus tout cette froideur apparente dontl'amour-propre féminin aime tant à triompher. Si tu Tavais connue avant d'être enchaînée à la princesse Ercolante, tu aurais subi comme moi l'effet de ce charme invincible, tu n'aurais pu la voir s'approcher sans Tadorer, et, trop fiëre de ton hommage, elle ne se serait pas même aperçue de ma passion. Je rends grAce au fiel de. m 'avoir épargné un rival tel que toi.

-» Pardon si je te chasse, dit Adalbert d'une Toix brisée, mais j'ai la fièvre, et je vais me mettre an lit

— Ahl mon Dien ! tu trembles, ta as le frisson, s'écrie Sosthène, surpris de l'altération peinte sur le visage décoloré d' Adalbert ; et moi qui ai la cruauté de te tenir là, debout, à entendre mes confidences. Je cours chez le docteur Gorona, je le ferai réveiller, il sera ici dans un quart d'heure.

— Oàrde-toi bien de me l'envoyer, interrompit Adalbert, j'ai en horreur les médecins, et tout leur art ne peut rien contre ce que je souffre. D'aileurs, ce mal n'est pas inquiétant, quelques moments de repos m'en délivreront.

— Eh bien, tu as tort de le traiter si légèrement. Certes, tu n'es pas en danger, mais je te vois depuis plusieurs jours si soucieux, si dégoûté de la vie, que j'accuse ta santé de ce changement dans ton humeur; comment l'expliquer autrement, tu as tous les biens qu'on envie, un beau visage, un beau nom, l'esprit et les talents qui mènent à la fortune, et par-dessus tout cela, la plus jolie femme de Naples pour maîtresse. Vraiment tu ne saurais accuser le sort sans ingratitude.

— Aussi, n'airje pas le tort de me plaindre.

•— Alors pourquoi cotte tristesse, ce dédain des

t58 LE MARI COl^DENT

pi«i9îi9T êemft-ce la priûcésse qui te dëfendrait de V^mmmf loia d'eUe ; elle en serait vraiment bien capable, on la dit si jalonse. Cependant je ne vois ys» qui pourrait exciter sa fareor, elle est sans contredit la ptns belle des beautés de notre so* dété, à l'exception de madame des Brnyires, et Voû ne t'accdsera point de faire ta conr à celle* tà et d'être l'objet de sa coquetterie, car vous êtes à peine polis Itin pour Tautre.

-*• Je la connais si peu I •^ Parce que tu le veux bien. Oni t'etnpéche de te faire présenter chez elle par mon père ? elle te j^eeevtaH à merveille, j'en suis certain.

— Et moi j'en doute, j'ai trop raison de croire à son antipathie ; d'ailleurs, elle ne se donne pas beattcoup la peine de la dissimuler.

«- Ta sais bien que la femme la plus indulgente ttû pardonne pas l'indifférence, et ton peu d'emt>ressement à te fier avec madame des Bruyères, Taffectation que tu mets à fuir toutes les occasions de te rencontrer avec elle, est, je le parie, la seule catrse de sa froideur poar toi ; mais il est temps que cola finisse, et ce soin m^ regarde... Je vous aime trop tous deux pour ne pas souiTrir de cette étrange malveillance, et jo vais luideman-* der,n

LE IIJIRI CONFfDSNT 189

'^ Afal psr grice I ne Itil ptrie pts de moi, t'ëerie Adalbert I ne lente pas de détraire ses jvé- Tentions contre moi; elle a raison de ixte trouver eanvyenx.,. détestable; laisse-lui me balr à ion gré ; aussi bien je ne saurais pro&ler de ses bo»tés, lors même qu'elle reviendrait à de meilleurs sentiments.

«- Je comprends, tu la fois par ordre. Si c'est ainsi, je n'insiste plus sur ta désobéissance; on sait comment une amante napoliiaine agit en pareil cas, et j'ai trop peur d'exposer la vie de madame des Bruyères.

-^ Que dis-tu, moi exposer sa vie...

— Et ne vois-tu pas tous les jours ici le poîglierj ou le poison &ire justice d'oûe rivale hnportane.

-^ Quelle hoTtettry VHéé seule en ferait abborfer le plus bedle femme du monde.

~ ODi^ flMis q«ffind on a eu le tei^ d'aeeepler un îMtant son atiieur, i) en faut subir les cdnséquen* ees. La i^incesse Ereelante est aeeoufutnée à te Tefar très-froid, presque dédaigneux près de la eenutesse. Si demain tu ebangcais d'allure, Dieu •ait ee qui en arriverait ! mais tu souffres^ ta pâleur redouble, et moi qui al la cruauté de te tenir là,

è t'étonrdir de mon bavardage, Ab î parâgoi eber

ami, c'est qo'en parlant d'elle, le% momenls passent si vite ! Adieu, j'espère te retrouver demain mieax portant.

Et Sosthène quitta son ami, très^alarmë de l'état où il le laissait.

La fièvre pernicieuse régnait alors dans un fan* bourg de Naples. On en crut atteint M. de Bois- Verdun. L'inquiétude de M. de Tourbelles, dont tous les sentiments allaient jusqu'à l'extrême, ne laissait aucun doute sur le danger qui menaçait son ami. Ce fut la nouvelle des salons, on s'abordait en se demandant si le malade passerait la journée, et l'on proportionnait ses homélies aux preuves d'intérêt que lui donnait l'ambassadeur de France. Ce fut par ce dernier que le bruit en parvint à madame des Bruyères, et tout son courage à comprimer ses plus douloureux sentiments

LE MARI CONFIDENT l6t

faillit rabandonaer ; à peine eut-elle la force d'adresser an duc quelques questions sur ce que pensait le docteur Gorona sur Tétat du comte, et, BOA trouble n'aurait point échappé à l'obsenration de Sosthène, si dans sa véhémence à peindre Tinquiétude qui le dévorait, il eût été capable de s'occuper d'autre chose. En vain son père disait à la comtesse :

— N'en croyez pas sa terreur, Adalbert n'est pas aussi mal qu'on le dit, les convulsions ont cessé...

— Mais la fièvre continue, répondit Sosthène, et moi qui l'ai veillé toute cette nuit, je sais que le délire. ne l'a pas quitté.

— Ah I mon Dieu I s'écria Clotilde atec efEjroi.

— Oui, le délire le plus cruel & supporter, le plus pénible à voir. Celui d'un criminel déchiré de remords, ayant sans cesse devant les yeux sa vic^time adorée, l'accablant tour à tour de tendresses, de menaces, de supplications et d'injures, voulant tuer tous ceux dont elle est aimée, puis se frapper lui-môme.

— > Qu'est-ce que cela prouve? dit le duc, que la princesse lui a donné quelque sujet d'alarme.

«« Ah I la pauvre femme n'y pense guère, je vous l'afiSrme, si vous la voyiez elle vous ferait

fkééi toftoot depuis fs'Adalbtf k a refaaé îk la leeevoir, elle eel là dtnt sa roHare, à la petto ài maledev goattasl} tons cen qui sortent de diei 1», les iotefregeant, cbevefaent à Um nir leur fh»t abatto» daas lean yem plus om moine alUMés, ce mai leur lesta d'eepértnce.

«— Efc poiitq[aot la lai88a4-on se ddsder ainsi loin de celui qu'elle pleure ?

*^ Le doeleui prétcwl que la moindra émotion pautaal M» flmesle ao malade, il iavt a?ast ïmA lui en éviter, et ne pas laisser approcher de hii tes persoimes dMt riiiquiéliidei»is3>IepoQmHPéclaiter s w soft état ; c'était proserire la princesse dont le visage est sans cesse inondé de larmes.

M» Biais qui doae le soigne } demanda Qotilde d*um voix oppressée*

— Son valet de ebaailire^ brate garçon trèsialelMgent, très-déroné, et puis la mèro du eon* ciei^e de l'ambassade; mais ces pauvres gens sont si fat^és do service qu'ils font jonr et nuit, qu'on va leur ad^omére une soeur de charité; c'est le cardinal Belmonte, l'ami d'Adalbert^ qrA s^est dutrgé de la demander à la supérieure des dames de la llisérieorda et de aoae renvoyer ce soir. Bile aura poor tout emploi de ▼eiller le malade pendant son sommeil et d'aUer prévenir de SM

r<Teil stft gttidîeB» ocdiaakttfr; par m aicqren €08 patnv9s diables pounoot piicfiter des moaneBts de repeB dos a«z GalmaAt» dont on «bteuva le malade, et &e mettre aa lit pendant qnelqaes hentes.

— J'espère que ta feras comme eux» dit le doc; car TOUS saorezt Madame, que depuis rinstant où la fièvre s'est emparée de M. de Bois-Verdon, Sosibène nV pcàot passé une nuit dans notre maison, aussi vojex comme il est p&Ie, défait...

— Eh! qui ne serait iau de voir à la mort un ami si jeune,» n partait ! il faut le connaître intimement ainsi que je le connais pour se douter de tout ce que son cœur renferme de sentiments nobles, profonds, de tout ce que son esprit peut concevoir d'idées généreuses» d'aperçus piquants» de réflexions touchantes! jamais tant de sensibilité n'a été unie à tant de légèreté, de grftce ; jamais la force de caractère, le courage, le dévoue* ment n'ont été mieux dissimulés sous des manières froidement polies, sons un langage frivole ; c'était l'idéal d'un ami. Ah I lorsqu'on a goûté wol seul jour le charme d'une semblable anûtié, oaen doit pleurer éternellement la perte l

En parlant ainsi, Sostbène cachait sa tète dans sas mains, vonlaot cacher lea lai^mes qu'il ne poo- Tait retenir*

«« Mais quelle rage as-tu de te désespérer d'avance, disait le duc, ne voit-on pas s'opérer journellement des cures miraculeuses I La jeunesse d'Adalbert, la bonne santé dont il a joui jusqu'à présent, tout doit faire présumer qu'il résistera à cette crise, c'est du moins l'opinion du docteur Gorona.

— Oui, mais ce n'est pas celle de notre médecin de l'ambassade, qui a vu succomber hier deux de nos compatriotes à la fièvre pernicieuse, et qui reconnaît dans l'état d'Adalbert tous les symptdmes de cette affreuse maladie.

— Nous le sauverons, te dis-je, j'en ai le pressentiment; mais il faut te calmer et te bien garder de lui montrer la terreur peinte sur ton .visage, ii se croirait à.l'agonie.

On devine dans quelles angoisses était la malheureuse Qotilde pendant ce débat, n'osant ni faire un mouvement, ni proférer une parole qui put trahir sou inquiétude, ot méditant une foule de projets plus insensés l'un que Tautre, pour arriver à savoir positivement ce que l'état de M. de Bois- Verdun pouvait donner de crainte ou d'espoir.

— Je n'en croirai que moi, pênsait-elle, il faut que je le voie. Ahl je suis trop sûre de deviner aux battements de mon cœur si le sien doit battre encore!

LE MARI CONFIDENT i65

Et toute à cette iiée^ elle ne faisait plus attention à ce qui se disait autour d'elle ;le duc, prenant l'immcâilitë de la comtesse poorderi^différence, lui demanda pardon de l'ennuyer si longtemps de ses chagrins d'amitié, et il se retira suivi de Sosfhène, pour retourner près d'Adalbert.

A peine Clotilde se Tit-elle seule, qu'obéissant à une de ces pensées soudaines que le ciel jette dans le cerveau des malheureux et qui y produit l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot; eUe envoya chercher une mauvaise earatella ^ et se fit conduire au couvent des sœurs délia Carita. Elle en connais* sait la supérieure, femme que sa haute naissance et ses nobles vertus mettait en rapport avec toute raristocratie de Naples, et que l'on chargeait ordinairemrat de distribuer ses aumônes.

Ilinistre habituel des bienfaits de madame des Bruyères, la mère tanta VaUntina ne s'étonna point de sa visite, quoiqu'elle fût un peu tardive, car le jour commençait à baisser; mais elle fut frappée de l'altération des traits de Clotilde, de son tremblement, de son air égaré, de sa respiration pénible.

— Vous souffrez, ma pauvre enfant! dit la su* périeure.

i. Calèciie de louage à Naplas»

lee L« ukm confident

— Oai, ]• Bo«fl&?>e le martyre ! s'éeria Glotilde en tombant à gesoiiz; fai besoin ëeeeeturs, je n'ai plue ûe mère, j*ai beeom de confier à un bon cœur les tortures dn miem, fl me faat me protection, un guMe, une ▼a«x q«i m'ordonne an nom de Dm ce que je dois fiiire. Vous qu^il a domée de taiitde Tertns, de eageasCyTons qni n'balUtes la terre que ponr le faire aimer, aidei«moi à flédiir «a colère, à deviner ea Tolontë dans lee différente projets gull m'inspire; îts tiennent à la fois de ta haine, de i'emenr, de la teireor, dn délire; je sens que je perds tout av^ sa ^e, et ponrtantelle eet ànne antre! le ie wis assis cesse près de cette £smrae défaontée, lui prodigaerdes soins qui n'appartiens nent^n'à mei, c'est elle qui recewa een dernier soupir, ou qui verra son prunier sourire en rêve- TXBXii k rexisteiice. Maïs, non I le tki ne sonffiira pas tant dInjusUcee, je le verrai, n^est^ee pas! II saura -qae je lui pai^donne, et c'est à vous que je devrai de pouvoir parvenir jusqu'à M.

Voyant è quel p<rint ces discours paraissaient inintelligibles à la mère Santa^Valentiaa, Cllotilde lai en donna l'explication dans le récit complet de tous les événements qoi l'avaient amenée dans l'étrange situation où elle se trouvait.

Confier ses peines à ane Ame générensey & uit

LE MAai COJÎFJDKNT fff

o^^t échkrf> c'est déjà vmê consobtioB. Mais se 90iv»#tt9e À 9eiB «viSi les tegarder ooiMie a«iaiit i'nwéte éttoiiés de la justiee divuie, c^esC se décharger d'ans f éaMe nspsnsabilîfcs envers soi <t envers le auHKle. Dès qm madease des Bruyères est diposéeea eeoret doidoiiM&x dsas le teaipte es la dtaii^ «Us se sentit plus oataie et attendit avec résignation la décision qui devait en résalter. «— 'Laeoodidle de votremari eston ne safirah ptus conpsAile, ma fille, el vous Toyez que le ciel l'en punit; mais ht miséricorde de Dieu égale isa justice, etce&e-ei mie fois satisfaite, le repentir obtient boaneoiipâe l'antre. Vous voulez avant tout sauver, dîtes-TOQS, à M. de B(RS-Verdun, une émotion trop vîTO, eon état de faiblesse ne lui permettant pasde supporter la moindre crise. Ek bien I quand le bol est loaaUe , le SeigM«r est indulgent sur les moyens d'wriver. D'aQlents oehii que vous propeses n'^est nuisible à peisonoe* Le cardinal Belmonte a requis une de nos sœurs pour veiller cette nuit votre cher malade. J'ai désigné la sceur Sanid^ M0r§ariêa peur reflq[>lir ce devoir; elle est à peu près de votre taiUe, et quoique moins jeune que vcMUy riea n'empècbe qne vens ne la remplaciez; eoos son babit de Imnc , sens sa guimpe et sen voile ^is> OB ne voos rseonnalto pa»

-— Ah ! ma bonne mère, s'écria Clotilde en em* brassant les genoux delà snpérienre; votre charité lit dans mon Ame, elle y voit le seul vœa que je forme, et, semblable à Dieu, elle n'attend pas la prière pour apporter le secours. Je pourrai donc le revoir, le soigner, deviner A sa respiration, A son regard éteint, son front décoloré, ce qui me reste A vivre î

— C'est votre devoir, reprit la mère Santa^Vo' lentina. Le Seigneur a dit : La femme quittera père et mère pour suivre son mari, » et saint Paul ajoute: € Car que savez-vous, ô femme 1 si vous ne sauverez point votre époux?» Si Dieu vous réserve, comme je l'espère, cette sainte gloire, ma fille, il protégera notre ruse innocente, il vous pardonnera d'employer ce déguisement pour reconquérir votre place auprès d'un lit de douleur; il vous donnera la force de braver tant de rudes épreuves, el celle de vous humilier, s'il le faut» devant la femme qni usurpe vos droits, plutôt que d'exposer la vie de votre mari. Il doit ignorer votre présencOi car Dieu sait l'eSét qu'elle produirait sur le pauvre mon* rant.

— Ne craignez rien, interrompit Qotilde, je saa* lai tout endurer avant de lui laisser voir qui Tas* elstCi avant de lui laisser reconnaître dans la main

LE HJlRl CONFIDENT 16^

qui ëtanche ses larmes de souffrance » la main qa'il a repoassëe ; dans cette sœor si humble, si charitable, la femme parée de son nom et digne de son amour. Mais la nuit vient, ajouta-t-elle en se levant, les moments sont précieux; par grftce, donnez vos ordres. ma mère, prenez pilié du tronUe où me jette tant de crainte, de joie, de désespoir. Soyez ma raison, ma providence ; je m'abandonne & votre charité.

Alors la supérieure fit appeler la sœur Santa-Margarita, et toutes trois combinèrent les moyens les plus sûrs de faire entrer la comtesse chez M. de Bois-Verdun, à la place de la sœur de charité. On convint de l'heure où Clotilde reviendrait au couvent, après avoir prévenu ses gens qu'elle y passerait la nuit près d'une religieuse malade. A son retour, elle essaya l'habit tpû devait la cacher. Certaine qu'il la rendrait méconnaissable, elle se rendit à la chapelle où le directeur des dames du couvent l'attendait. Là, comme si elle touchait à ses derniers moments, elle réclama du saint homme tous les secours de la religion, et c'est prosternée devant l'autel, plongée dans le recueillement de la prière, dans l'extase d'un rêve cet leste, que la voix de la supérieure la ramena brusquement sur terre» par ces simples mots :

no LE MARI GONriBENT

"*-Le cairosM de mcwtsrigiieur le cardinal Bd* moule attend la 9mviT Samto^Mar^aHa.

Nent renoii^iis à peiodi» les tortatses Jq mar* tfre volimtaiiw ifa'aUait aiiUr €lotikl6; i'kiagiiur tion d'mi être aussi dévoué, aittsî j^asiûimé qu'atte* peut seale s'en faire on^e idée.

-»* C'est voi» qui êtes laseBiirSa«ita4bigarilat dît ie coseterge de l'ambassade ea la voyaiit descendce de Tmtnre» J'ai l'oidse de ?eiis Jaisser mont^.

— Comment ¥a«441T demanda ie valet de fied du eardinal.

«-* Je ne sais trop, reprit le coneier^, «als le docteur avait l'air bien triste lorsqu'il est sorti tout à l'heure, et s'il faut eu croire le signe qu'il nous a fait en passant, le malade n'a...

—'Mais viens donc, Stéphane, cria «n domee> tique de l'hôtel, c'est toi qui dois ocmdaire laae^^r

LE MAll COHFIfi^ENT 171

jusque éaos le aak)» où l'atlfod monaeigneiir le MrdiiiaL

Et Glotilde, obligée de saivre Stépbano, n'en put Mim davastege. k pecœ entrée dans la galerie eb se trooraient réiiBia plaaieors amis da malade» eBe ynt le aatdinal Tenir aub-devant d'elle, pais la cOBdnive tnr le divan placé près d'one fenêtre d^efe ette ponratt, disait-il» respirer l'air de la BNr et attendre an frais le moment d'entrer dans la efaœariKra d» malade.

«-^ fi est encere trop éveillé, trop agité pour vous «entrer à fad» dit-U, neos profiterons de l'effet des eaAmants qu'a vi^Bt de prendre,, et gui vont bientôt l'asscmpir, peut vem mtarodiÛFe sans bruit et vous eaciier derrtète ks rideaux de son lit. Là« veos anm f^dnr nniqae aeîn de lui faire boire d'heare n beare tmeeniUeréft de la potion çpi'on va vous apporter; poâs^ vans guetterez le bruit de sa fê9pkà6ao^ el dans te cas où die deviendrait très^oppresaéa, vous appellerez du sesours. Le doÊteor Cenma eôoâe ici, nous l'aurons bientèt réveillée

-^ QudAt & mei^ dit Sostbène en s'approcbant da cfardiMl, je ne qnilliBrai point cette porte» et an moindre sigee que Utm la sœur, j'aeeourrai... -^ Peur effravÀT le malade par ta présenee» in-

m LE MARI CONFIDENT

terrompit le duc de Toarbelles, pour lui apprendre son danger; car comment serais-ta là, au milieu de la nuit, s'il n'était à la mort?

A ces mots, Clotiide, saisie d'un tremblement général, fut obligée de s'asseoir et craignit un moment de ne pouvoir accomplir sa mission périlleuse. Se trouver ainsi entourée des gens qui la voyaient tous les jours et n'en pas être reconnue, entendre sortir de leur bouche les plus cruels arrêts sur le sort d'Adalbert et leur cacher ses larmes; subir toutes les convulsions du désespoir sans exhaler une plainte, c'était plus qu'il n'en fallait pour abattre son courage, si elle n'avait trouvé de nouvelles forces dans l'excès de son amour; mais ces paroles du Christ revenaient sans cesse à son esprit : Que êavez^vonti, à femme^ si voui ne sauverez pas votre mari? Et cette espérance, descendue des cieux, lui rendait toute son énergie*

Elle en eut grand besoin lorsqu'un domestique vint dire à Sosthène qu'il n'y avait plus moyen de s'opposer à la fureur, aux cris de la princesse Er« celante, qui voulait à toute force savoir par ellemême l'état où se trouvait M. de Bois-Verdun, et s'il était vrai, comme le laissaient entendre les médecins, qu'il ne dût point passer la nuit.

— Ah I mon Dieu ! s'écrie Sosthène, nous sommes

penlas, elle va faire quelque scène, il faut que je lai parie, il faut que je la conjure au nom d'Adalbert de ne pôl::^ hâter ses derniers moments, de respecter la paix de son âme.

— Elle ne t'ëcootera point, la pauvre femme n'a plus sa tête, dit l'ambassadeur, tâche d'obtenir seulement qu'elle suspende les cris, les sanglots qu'on entend d'ici. Peut-être la crainte de tuer le malade calmera-t-elle un moment son délire.

En effet, les cris cessèrent, et l'on vit bientôt le marquis rentrer dans le salon tenant à son bras «ne femme p&le, défaite, le visage baigné de larmes, et dont les vêtements en désordre démontraient assez le désespoir qui troublait sa raison.

— Oui... je vous le jure, disait*elle d'une voix étouffée, si vous me permettez de rester là, près de sa chambre, à prier le Seigneur de no^is le conserver, à coQpter les minutes qu'il doit vivre encore, je serai muette, immobile, il ne m'enten» dra pas f»émir ; mais je saurai s'il respire, je saurai si la vie lui revient, et je ne mourrai pas dans les tourments de l'inquiétude.

En parlant ainsi, elle alla se réfugier dans l'endroit le plus obscur du salon , espérant se Jôustraire à tous les regards, et surtout à ceux du cardinal.

m IB MARI CONFIDENT

-- PMpquoi nous F«iiièiie8-4ii?^i avee nu toa àé téptothê te due à son fils*

-* Pour te orimsr, la svnreiHer surtout, répond Sosthène, il n'y avait pas d'antre moyen de V^mr pdclier de faire mille extravagancds ; je me suis setti dé sa détotion pour modérer sa folie* Je lui ai dit fu'appelée par te cardinal, celte si»ar de êfaarité qui était là défait ]*éciter vingt fois son ebapdit pour efetrair de Dieu la résurrection d^Adàlbert ; mais que cette résurrection ne lui 6e« ftit accordée qu'autant qu'elle te serait point îa^ térrompue dans sa longue |Hfière« La pikicesse a Oédé aussitôt à cette bonne raison et s'est eapgéa à ettendre en silence l'efRit du chapetet*

Comffi3 a acliefvait ::es mots^ la porta de la ebamhie à coucber s'tetr'ouvrit, et une vcâx s'é* etiai

~ n sé trouve malv que foire ?

Aussitôt SdStbène se précité dans te cbamïwe, ébacun veut l'y saivrc^ mais te cardinal eeajare les amift d'Adalbert de ne pas lui montsar le«r efiroi.

^ Tous êtes trop ému« pôtir paavoir te secourir, dit^S, laisses ce soin à la sœur Santa^ai^arite» eBe est calme, elle sait mieuic que vaoa^qu'exiga réiat de faiblçgse deç «çil^icles, D'ç^îHeurs, te 4o^

Lfi MARI CONFl]>fiNT ns

tear a orâooaé un» potioa qui à(M tempérar ces spasmes, il a de jjixks laissé par écrit tout ce cfii'il fallait faire en cas d'un évaaoïiisseaie&t eonplel. Cela servira de guide à la sœur, ajoata4-îl en e»* traînant madame dee Bruyères dans la ebambre d'Adalbert

Malgré l'émotion qu'elle avait prévue, et sa résolution de la surmonter avec courage, elle faillit, y succomber à la vue de ce beau mourant, la tête penchée sur le sein du vilet de chambre qui le soutenait, les yeux fermés, les lèvres blanches, inanimées, enfin dans toute l'immobilité de la mort.

— Trop tardléi. s'éeriaClotilde d'une voix étouffée par les larmes, et, t(MBbant à génome près du Ut« elle se cacha la tète dans les plis du couvrepieds. On la crut en prière*

-* Que Ton courra après le docteur, s'éoia &ofi^ thène, et nous, tâchons de le ruiimet •

Eu partent aiixù, il secouait k mand» de s^rge de k sœur pour k sertir de son extase reHgieose et pour lui remettre k linioseat qn'eOe devait étendre sur k front du malade, pewknt quV)n oberaherait à ramenas la chaleur aux extr&nités par k vertn deasinapismes,

CI0UM9 hésti» un inetant event de porter k meift

sur cette belle tête dont l'image lui était appamé tant de fois dans ses jours de regrets; mais, surmontant bientôt sa faiblesse, elle exécuta tout ce qu'avait ordonné le docteur avec tant d'habileté, tant d'exactitude, que ses éèins éclairés, son zèle intelligent, la déguisèrent autant que son costume.

Dans les situations extrêmes, liâee de ne pas survivre an malheur qu'on redoute, rend capable des actions les plus héroïques; on les accomplit sans effort et pour ainsi dire avec Tinsensibilitë d'outre-tambe. Aussi Clolilde retrouva-t-elle toutes ses forces lorsqu'il fallut remplir son emploi de sœur de charité, et frotter le front du malade, le couvrir d'essence spiritueuse^ tout cela dans l'espérance d'en chasser la pâleur.

Si, comme le disait un grand général « le danger a ses voluptés, » le désespoir a aussi les siennes, et c'est dans tout le ravissement d'une admiralion douloureuse, que Ciotildé contemplait

LE MARI CONFIDENT iV

cet homme adoré qu'elle disputait à la mort. La douleur de le retrouver dans un état si déplorable disparaissait sous le plaisir de le revoir, de sentir ce beau front perdre de sa froideur à mesure qu'elle y ramenait la vie.

Encouragée par la certitude de n'être pas re-* connue, elle posa sa main sur le cœur d'Adalbert; il battait faiblement, mais sa respiration devenait par degrés plus facile et faisait prévoir la fin de révanouissement ; c'était un moment à la fois craint et désiré.

— Passez par ici, dit Sosthène en attirant Clo« tilde derrière la tête du lit, il ne fout pas qu'il vons voie en rouvrant les yeux , il devinerait le danger qui nous bit réclamer vos secours.

Elle obéit sans répondre, car elle avait peur do mal déguiser sa voix. Prévoyant l'eSét que celle d'Adalbert allait lui produire, elle s'empressa de réunir les plis de son voile pour le rendre plus épais, et attendit de cceur ferme les premiers mots que prononcerait son mari.

— Sosthène... tu es là... dit-il d'un ton si bas qu'on l'entendait à peine.. • tu ne me laisseras pas mourir... aeiil... toi?

Et il cherchait de sa main dé&illante celle de son ami.

r% LB MARI CONFIDENT

— Non, ta as trop aimé pont mourk*» »'iefiail. Sosthtoe, si tu mv9M jusqu'où va Tiulér At que ta inspire», ob dirait que notre existence à tous dé**^ pend de k tienn»; mon père est ici pcès avee plc^ sieurs de tes amis , chacun vent Atve le prendes à satoir qcre tu sonfllres moins ; je ^is lea rassurer. Alore Adalbert, se croyant seul avee 6ecniaiià«. fil un effort pour élever la voir ol kn oommaaader â'aRer demander an ooncittge la Bâte de» peirsonnes qui i^élafient lait ineerire dans In journée i l'espoir de trouver le nom de la comtesse âe& Bmyèree parmi ccia des gens qu env^^aieat prendre de ses nouvelles lui taàsM ttre cette leste fous les soirs avec atlenticm. Qotilde s'étonna d'»» bord de hn ve«r attacb^ tant dlnq^ortance à xëmb SHâ|^e fovfflolité qui ne pnmve rien f làmfm le satoir^vivre de la seeiété qu'on fréquente; le seel litre de premier secrétaire d'ambassstde loi répoiK dait de tontes les marqnes de déférence en usage. Ge désir ne pouvait être qu'une fantaisie de nte* lade ; mais elle perdit brantôt cette idée en entaon* dant Adelbert ^'écrier après atoir paiceom des yeox ta liste que rapportai! Oemmin :

->» Quoi? pas même une pcditesse !••»

--^ SeraHhtt blessé de mon indifférence ) pensatelle, ah! si je pouvais le croire!... mais je

LE MABI CONFIDENT 179

flatte ; ti*Mt leiMoi de «a priaeesee fs'il slodigiie d« «e pas trcMiivr paraii 4)eiix de tonles le« grandet dames de Naplaa: iltgaM)re<qii^Uac8tià, ehcBltti, à veeadlMr de aea «onveUesde aiimte eu ndiuite, al qp^n «at ei ezaet 4 Im en doimer ^'elia se croit dispeinëe d'en taire demander. Ah t s'il est tnd ^'3 l'aime emaî, qu'elle ait tant d'^npireanr M, Je foi paxdemie, eni, qu'elle tienne M ordonner de vivre... qu'elle l'arrache à la mort... et je la bénirai en dépit de ma inine.

fin eet inataat le malade, épmaé par l'eflEioct qu'il venait de faire en Usant cette Uste, retomfaa dans on aeeaMeAent eomplet : sans les mouvemanta cOBvnisifis qui agitaient de temps en temps eea membres et lui tiraient quelques j^aintes, on an» n^ pu le croire plongé dans nn nouvel évanonia* sèment. L^eure du redoubleraenÉ de la fi^e ap« prœhait : Corona avaH prédit que cet aocès serait le dermer de toutes manières , soit que le malade y eueeembàt, soit que les convulsions cédant aux calmants, l'ordre se rétabltt après la crise et sous rinfluenee ^un sommeil régén^ateor. Le docteur arriva pour ce moment décisif, et Clotilde ne vit pkrs, n'entendit {tes que lui ; les yeux attachés snr les eiens, elle y guettait en vain un rayon d'ea* pérance» BSle devinait à son air morne^ au ton

itO LE MARI CONFIDBNT

langaîssant dont il donnait tes ordres, qa'il n'em* ployait les reesoarcee de son art qne par pare conscienee et sans nnl espoir de succès.

Dans la violence de Taccès, en proie au plus affreux délire, Adalbert criait sans cesse : Je veux la ToiTi.. elle est là... j'en suis sûr... je le sens à ma joie... laissez-la venir ou je vous tue 1 » Et, s'armant de son flacon de sel, il voulait le jeter à la tète du docteur.

— Puis^'il la désire avec tant de rage, dit ce dernier, il faut essayer de l'effet de sa présence , peut-être en obtiendrons-nous quelques moments de calme dont nous profiterons pour le saigner de nouveau. Faites entrer la princesse ; mais recommandez-lui bien de contenir son émotion, point de cris, point de larmes, et s'il se peut un visage souriant ; dites-lui qu'il y va de la vie du malade.

Avoir recours à ce moyen extrême , c'était prouver le peu de confiance du docteur pour tous ceux qu'il avait employés. Il n'avait point bésité à reconnaître là princesse Ercolante, dans la femme qn'Adalbert appelait de tous ses vœux. Elle seule était aimée, d'elle seule on attendait quelqn'adoueissement aux douleurs du mourant, et la malheureuse Glotilde , dont chaque battement du eœur suivait les convulsions du malade» dont la

vie s'éteignait avec celle d'Adalbert, était là, témoin des honneurs rendus à sa rivale, car le se* cours qu'on attendait de sa présence faisait redoubler d'égards envers la princesse. Dès que le docteur Taperçut, il fit signe à la sœur de lui céder sa place à la tôte du lit, voulant préparer Adalbert à cette vue; un sentiment de révolte bien naturel la rendit un instant sourde à cet ordre ; puis, ramenée à la résignation par la crainte dtine scène violente, elle se retira à quelque distance du lit, pendant que la princesse, oubliant tout ce qu'elle airait promis de modération, se précipitait sur le sein d'Adalbert et l'étouilait dans ses bras*

— Reconnais-moi I s'écriait-elle, c'est bien moi, c'est ta chère Antonia qui vient te rendre à la vie, au bonheur, rappelle-toi ces moments de félicité, de délire, qui m'ont enchaîné à toi pour jamais; vis pour les retrouver encore, Adalbert!... Amibr miol... Ahl mon Dieu ! il ne m'entend plus I ditelle avec l'accent du désespoir, et en voyant qu'Adalbert ne répondait à toutes ces exclamations passionnées que par un regard stupide.

£n effet, à sa fièvre convulsive, avait succédé

tout à coup une sorte d'insensibiUté qui tenait de

ia paralysie. Le docteur en profita pour lui faire

avaler la potion que, dans son accès, le malade

iH LE MARI CONFIDENT

s'était, constamment refusé à prendre, pu)s déclarant que» dans l'effet de ce calmant, était sa dernière espérance, il supplia tous ceu:^ qui se trouvaient là de se retirer, pour ne point échauffer l'air de la chambre, et ne troubler en rien le silence profond que la situation exigeait.

— Moi-même, j'irai vous rejoindre dans le salon, ajoota-t-il^ dès que j'aurai donné à la sœur Santa-Margarita les instructions nécessaires; je ne la connais pas , mais elle parait intelligente ; d'ailleurs, la supérieure de son couvent ne l'aarait pas recommandée au cardinal, si elle n'avait pas l'habitude de bien soigner les mi^lades. Elle restera seule près du nôtre, et je m'en fie à son observation ponr suivre, par le mouvement du pouls, l'effet de la potion. S'il est tel que je Tespère, elle en doubler^ la dose; sinon, elle viendra me ebercher.

achevant ces mots, le docteur leva les yeux an ciel en signe diB détresse.

D'abord, la princesse protesta de toute sa puissance conl^ l'avis du docteur,

-T- Je ne le quitterai pas, disait*elle en se cramponnant au lit d'A.dalbert. Dieu l'inspirait quand il a voulu me voir, et vous oseriez résister à sa dernière volonté, barbares que vous êtes ? de quel

LE MARI CONFIDENT 18à

droit no9s séparç^^voas ? Et les noms les plas injarieux venaieat soulager sa colère « mais persomie n'y prenait garde ; enfin, elle eut une attaque de nerfs qui servit de prétexte pour la transporter hors de la chambre, et; Corona resta maître de la place.

«^ GrâGAs 91^ cie} I dit-il, les cris de cette folle n'ont pas agité le ina|ade ; on dirait que, dans son aceablfiment, il ne }es a pas entendus ; je n'y comprends rien, dit«il..« il l'appelait avec ardeur, il l'a vue sans émotion ; sa pulsation est restée la mêma à l'aspect de fcette femme, •• serait-il déjà engourdi par*- o^„^ Voilà ses yeux qui se fer* 0i6nt.>. ^respiration est moins haletante... Âh! s'il ppuFai) dorjçpir l .,

En se parlant ainsi, le docteur plaçait un fantenil près dn lit, de manière à ce que la sœur de charité qui devait §'y asseoir, pût avoir le^ yeux 6ans cesse fixés sur Jie malade et la main sur son poignet, afin 4a juger, pa]r les pulsations, du degré 4e la fiàvrp,

•^ &o^^i dit-'il à la sgeur, que dans ce moment de /calmo e^tuoU^^ unique espérance, et qu'il f^ut, afaot tout, ^vljb^r 4^ Ip troubler, le malheureux ii'ea sortirait qne pou^ ept^rer dans les douleurs de ragonio.

A ces mots, Clotiide sentit un frisson mortel parcourir ses veines, elle vint s'établir, tremblante, à la place disposée par le docteur, et lui promit de suivre religieusement ses ordonnances.

Quelle épreuve pour son courage, pour sa raison! Être seule avec cetAdalbert si coupable et si adoré, le voir livré à ses soins, pouvoir prier près de lui, pour lui, dans toute la sainteté de sonàme, attendre, de la pureté de ses vœux, de la cruauté de son martyre, la pitié du ciel pour ce jeune mourant; bénir ses propres souffrances comme autant de droits à la miséricorde de Dieu en faveur du coupable, et tout cela sans nul espoir de récompense. Ah! ce désintéressement sublime, cet héroïsme sans pareil! l'amour d'une fenune en est seul capable?...

Avant de se retirer, le docteur avait mis sa montre sur le lit, et posa lui-même la main de Clotiide sur le bras du malade qui venait de tressaillir à cette approche ; elle devait compter le nombre des pulsations par minute ; elle le fit d'abord avec toute l'attention de l'inquiétude, puis s'apercevant que la fréquence des battements s'apaisait d'une manière sensible, elle interrompit son calcul par des actions de grâce. Il n'était pas douteux que le sommeil tant désiré ne fût la cause de cette diminu-

tîon de fièvre, un instinct secret» une joie indéfi* nissab]e semblait avertir Clotilde dn saccès de ses prières» et, ne pouvant contenir les transports de sa reconnaissance, elle tomba à genonx et fondit en larmes.

Un mouvement d'Adalbert lui fit craindre de ravoir réveillé, elle se relève aussitôt, se rassied, et feint d'être endormie. En effet, il avait les yeux entr'ouverts et se trouvait dans cet état de somnolence, suite assez ordinaire de l'effet de l'opium, et dans lequel on croit rôver ce qu'on voit.

En renversant sa tête sur le dos de son fauteuil, Clotilde sentit glisser son voile de chaque côté de sa guimpe, ainsi son visage restait à découvert ; tenter de ramener le voile sur son front, c'était prouver qu'elle ne dormait point, c'était risquer de troubler le calme qu'éprouvait le malade et Tempêcher de retomber dans son assoupissement; elle resta immobile et tellement maltresse d'elle-même, que nulle marque d'émotion ne la trahit lorsqu'elle entendit ces mots incohérents sortir de la bouche d'Adalbert :

— Est-il bien vrai?... est-ce elle?... est-ce son ombre qui vient me chercher?... Attends-moi... je te suis... suspends ta... malédiction... va, je suis...

trop puni... je ne veux pas mourir... sans... emporter... ton... pardon... viens... >

Et le pauvre malade faisait de vains efforts! pour se soulever et pour se traîner aux pieds de Clotilde. Saisie d'effroi à la vue de ce transport et redoutant de l'accroître en se faisant reconnaître, Clotilde appelle du secours, et profite de l'emprôs* sèment de Sosthène et du docteur à se rendre près d'Adalbert^ pour se soustraire à leurs regards et aller se réfugier dans le éalon. Là, elle se livre à un désespoir qui tient du remords.

-— C'est moi qui le tue, disait-elle, moi, qui donnerais cent fois ma vie pour le sauver ! comment n'ai-je pas prévu que cette apparition lui rendrait son délire... qu'en me voyant là, près de lui, à ses derniers moments, il se croirait poursuivi par un démon vengeur, que je ne pouvais plus être, à ses yeux, que instrument de la colère divine i fatale imprudence I... maudite curiosité!...

— Silence ( dit Sosthène en ouvrant doucement la porte, il est endormi, son pouls est moins agité, et le docteur attend beaucoup de l'effet âe ce calme . Mais, de peur qu'il ne soit troublé par aucun bruit, il ne veut pas que personne reste dans ce saloa, il dit qiL^on entend, de la chambre à coucher» tout ce qui s'y fait et *'y dit.

Lfi MARI CONFIDENT 187

Alorâ, Clotilde se leva pour se conformer à l'orare du docteur.

Le jour commençait à poindre, il fiiUait traverser a ville pour se rendre an couvant, elle demanda par quel chemin elle devait prendre , et cela, d'nn air si craintif, si embarrassé, que le domestique auquel elle s'adressa, voyant bien qu'elle n'avait pas l'habitude de se trouver dans les ru es à pareille heure, s'offrit pour la reconduire aux Dames de la Misérieûfde. Madame des Bruyères accepta avec empressement, heureuse de quitter l'hdtel de l'Ambassade de France , en emportant une laear d'espoir»

Arrivée au couvent, Clotilde, qui «'était munie de quelques pièces d'or au moment d'entreprendre son pèlerinage hoctume, en donna une à ion eondncteuf pour le payer de sa peine, sans penser que cet excès de générosité pourrait sembler étrange de la part d'une pauvre religieuse* BUe

i88 LE MARI CONFIDENT

roava la mère Santa-Valentîna déjà levée etprête à la reconduire.

— Pourquoi ne m'avoîr pas attendue î dît-elle, il était convenu que j'irais vous prendre à sept heures dans la voiture du cardinal, et que {e vous ramènerais chez vous, sans nul mystère, comme ayant passé la nuit ici, près d'une sœur malade... qu'est-il donc survenu ?

Clotilde raconta à la supérieure comment elle s'était vue forcée d'abandonner son rôle« et le dangereux effet qu'avait produit sa présence; heureusement, ajouta-elle, je ne lui suis apparue qu'un instant, comme un songe, dont il a sans doute déjà perdu le souvenir; mais, au trouble qu'il a ressenti, à l'état de spasmes où il est retombé, j'ai trop bien compris que mon aspect lai était odieux, mortel peut-être, et je n'ai plus pensé qu'à m'éloigner de lui. Quelle triste épreuve, ô ma mère ! j'en reviens le cœur brisé, car, lors même que le ciel accorderait sa vie à mes prières, je ne serai jamais pour lui qu'un objet de remords; une antre aura sa reconnaissance, son amour I... et je verrais tant d'ingratitude sans en mourir I... oh! Dt)n, Dieu aura pitié de mes soulBrancos, j'y succomberai.

La supérieure employa toute l'éloquence de la

religion pour calmer ces plaintes, hélas! trop légitimes; pnis, démontrant k Clotilde la nécessité de laisser ignorer la démarche qui lui avait si mal réussi, elle la ramena chez eUe, ce qui dissipa naturellement tous les soupçons qu'aurait pu faire naître son absence nocturne.

La comtesse reprit' son existence de la veille comme si rien ne l'avait troublée, eUe y ajouta seulement la politesse d'envoyer demander, en son nom, des nouvelles du comte de Bois- Verdun, bien que Sosthène fût venu lui en donner, selon son habitude.

— Notre pauvre malade, dit-il en entrant, a passé une nuit fort orageuse» mais le sommeil du matin a produit un bienfait merveilleux, Gorona en attendait la fin de toutes nos inquiétudes lorsque, tout à l'heure, en me voyant, Adalbert a été repris du délire.

— Et, dans ce délire, que dit-il? demanda imprudemment Clotilde.

— 11 parle d'un être imaginaire qu'il a entrevu, qn'il veut revoir... qui l'attend dans le ciel; il af^ firme que cette femme lui est apparue, la nuit dernière, sous les habits de la sœur de charité qui Ta veiUé, il mêle à tout cela les mots d'abandon, 4'isfortttné« de remords s il veut se puniri se tuer.

19» LE MARI CONPIDENt

enfin, il extravaguë, et ce retour au délire ren* verse tottteâ nos espérances.

— Qnoil dit GlotUde avee l^aecentde la terreur, vous pensez que cette vision ?.#.

-^ Est l'enfant de sa fièvre, interrompit 8os« thène; mais le docteur ne sait à quoi attribuer cette recrudescence, il s'obstine à la croire provo* quée par quelque incident que nous ignorons et qu'il maudit de tout son cœur; aussi estait résolu à ne plus quitter Adalbert tant qu'il né lé verra pas moins agité. Je retourne près d'eux, là j^attendrai le moment qui doit m'accabler de douleur ou de joie; faites des vœax pour qilè nulle peine ne vienne empoisonner le bonheur que je trouve à VOUS adorer.

Alors Sostbène baisa la main de madame des Bruyères, et sortit sans s'apercevoir qu'il la laissait plus morte que vivante.

Le même soir, après une cri^e bienfaisante, M. de Bois-Verdun fut déclaré par Gorona hors de danger. L'âge du malade, sa bonne constitution lui assuraient une convalescence rapide; ses amis en témoignèrent une joie extrême et voulurent la fêter. Le duc de Totirbelles s'offrit pour lui donner un dîner antique dans la maison de Salluste à Pompéi. Il fallut tout le crédit de l'ambassadeur

de France poar en obtenir la permission. Dès qn'il l'eut, Sosthène eourat en prévenir «on ami.

-^ La cour de Naples, dit*il, y a mis beaucoup de bonne grâce, seulement la ppine exige que les convives, maîtres et gens, soient vêtus en cos* tûmes romains, et que Ton imite le mieux possible un des festins qui se sont donnés à l'ombre de ees colonnes du temps de Salluste. L'époque du carnaval, qui touche à sa iBn^ rend cette mascarade fort simple, et nous comptons sur toi pour nops seconder dans cë projet.

-» Je ne suis pas encore très-vaillant , dit Adalbert en témoignant 1^ désir de ne pas fiiire partie des convives.

Alors Sosthène lui prouva qu'il ne pouvait refuser un diiier dotmé en son honneur.

— Cette iréunlon de l'antique société de Rome , dans les tulties de Pompëi, doit être piquante, ajouta-t-îl, et mon père ne te pardonnerait pas d'y manquer. Nous venons de faire la liste des con^ vives, ils seront peu nombreux, mais tpus parés de noms célèbres. La reine, désirant les voir et jouir du spectacle de ce banquet renouvelé des anciens, nous avons décidé, pour en doubler l'illusion, que les curieux ne seraient admis à le voir qu'autant qu'ils consentiraient à revêtir la tunique romaine.

Ce sera charmant, le sort disposera des r5Jes, et j'espère bien qu'il m'en réserve an propice à mon amour. Cher Adalbert, soigne-toi bien pqnr être fêté (Kgnement ce jour-là; ne sois ni malade, ni triste par égard pour mon bonheur!

— Sois tranquille, il m'est trop cher pour lui nuire, répondit M. de Bois-Verdun avec ironie.

Et Sosthène alla porter à son père l'assurance de voir Adaibert accepter le rOle que le hasard lui destinait dans la mascarade historique.

Un plaisir nouveau dans un monde blasé sur tous ceux que la richesse et la vanité lui prodiguent, doit nécessairement y produire beaucoup d'e£fèt ; aussi toute la ville de Napies s'occupa-t-elle du choix des (personnes qui assisteraient au festin de Salluste. Chacun des invités, soit acteur ou témoin, voulant adopter le costume qui conviendrait le mieux à son âge, sa figure et son caractère, consulta M. Fresneval, qui, en qualité de jeune antiquaire, devait les guider mieux qu'un autre. Sosthène les y invita par son exemple. Il pensa que c'était un moyen d'éprouver les sentiments généreux ou désintéressés du savant Edouard; car ce serait par trop d'héroïsme que de sô refoser le plaisir d'accoutrer son rivai d'une manière ridicule

iQMgtt'U vltfll dt Itti-méffitifooiM eâlrlr l'oMtiioiii

LE MARI CONFIDENT m

M. de Tourbelles ignorait à quel point une passion sans espoir rend dédaigneux des petites ruses de Tamour-propre; il s'étonna de recevoir de M. Fresneval, le lendemain même du jour où il le lui avait demandé, un dessin des plus gracieux et &it avec tout le soin possible; c'était celui du costume que portait Talma dans Brutus, il se faisait remarquer par son austère simplicité et par sa coquetterie à faire valoir les avantages personnels de celui qui s'en vêtirait.

Réclamer d'Edouard un tel service, c'était le charger de tous les soins à prendre pour faire de ce dîner la parodie exacte d'un repas antique; c'était s'obliger à se mettre au nombre des convives; aussi fut-il un des premiers invités.

On convint que chacun se soumettrait sans murmurer au rôle qui lui serait assigné par le sort; mais, lorsqu'à une soirée chez le duc, on vit échoir celui de Jules-César à M. de Bois-Verdun, celui de Lucullus au prince de T***, le plus riche et le plus gourmand des seigneurs de Naples, celui de Salluste à Sosthène, chargé par son père de faire les honneurs du festin, on eut peine à ne pas soupçonner la loyauté de l'ambassadeur, cependant personne n'osa en faire tout haut l'observation^ âoithène pria les futuri oonvivM de ne faire au*

m LE MARI GONFIDENt

cune allusion ni flatteuse, ni critique des talents et des défauts du célèbre historien, à son mérite et à ses défauts personnels; chacun réclama pour lui la même faveur, et le duc avec plus d'Instance que tout autre.

•^ Car il me serait fort pénible, dit-il, si la ch^ce me donne le rôle de Brutus, de penser tout le temps du dlnôr à Tobligation d'assassiner mon cher Adalbert.

— Le sort vous en dispense, mon père, dit Sosthène en lisant le nom du consul Pison qui venait de sortir de Tume en môme temps que celui du duo de Tourbelles, mais il faut suspendre le tirage jusqu'à l'arrivée de madame des Bruyères, elle pourrait nous accuser de fSraude, surtout si elle doit représenter la plus belle femme de l'ancienne Rome.

11 avait à peine achevé ces mots qu'on annonça la comtesse. Chacun remarqua l'élégance de sa parure. C'était la première fois qu'elle se trouvait avec Adalbert depuis la nuit où elle l'avait tenu mourant dans ses bras et, bien qu'elle (ht préparée à cette rencontre, elle se sentit prête à s'évanouir; mais sa fierté la soutint; mourir plutôt que de laisser soupçonner sa faiblesse, mourir avec son secret était l'unique vœu de son âme. deu-

LE MARI CONFIDENT ]d5

fl

rensdmeiit pour elle, le tirage des autres noms captmil rattentioii générale. Voici dans quel ordre iU sortirent :

TËËENCl (femmede Salluste) La princesse Ercolantk.

BRUTUS Lord Nekûhan.

SBRVILIfi (mère de Brtttns, sœur de Gaton d'Utique. . La duobeiBe fie MoNTKRoeso.

CASSIUS Édouar4 ?^8NSVAL.

PORCj (femme de Brutus) . La marquise ç^'Ai^M^DAfiM- ANTOINE. ....... Le chevaliçr d*IsoLABELLA.

Ce dernier, jeune négociant de Naptes, dont la taille élancée et le noble visage convenaient trèsbien à ridée qu'on se fait du bel amant de Cléo« pâtre.

On attendait avec impatience le nom de la dame romaine qui allait échoir à madame des Bruyères, lorsque M. de Tourbelles proclamaceluide... Cal* pumie.

Une exclamation se fit entendre, et tous les regards se tournèrent vers un coin retiré du salon, où se trouvait M. de Bois-Verdun. Mais Adalbert, rendu par l'attention qui se portait sur lui au calme qu'il voulait montrer, n*eut pas l'air de s'apercevoir de l'effet produit par Texclamation qu'il n'avait pu retenir au moment où Clotilde était désignée pour être la femme de César,

i96 LE MARI CONFIDENT

Ainsi, le hasard loi rendait sa place près de ini; elle allait être encore an jonr anx yeox de tons son ëponse légitime, sa compagne chérie» il loi

faudrait la protéger, Faimer toat haut. Cette idée le troublait beaucoup, et celle du dépit qn'épron- ▼erait Clotilde de cette malice du sort, ne loi était pas moins pénible.

— C'est dommage, pensaît'-il , cette charmante fête l'aurait amnsée, elle paraissait y prendre un ▼if intérêt. C'est tout simple, elle est belle, et le plaisir de se faire admirer du bavard Sosthène sons le costume dessiné par son esclave muet. Cette co< guetlerie à double détente, qui ne pouvait manquer d'atteindre ses victimes, la petite ruse d'employer les talents de l'un à l'embellir aux yeux de l'autre, lui souriait d'avance; et, bien que cette réunion ne soit en réalité qu'une soirée de carnaval, une vraie mascarade, la pensée d'y jouer le rôle de ma femme, de cette Qalpumie qui aurait sauvé Jules-César s'il avait cru aux songes de cette veuve qni l'a tant pleuré , va sensiblement la gêner... je devrais peut-être lui épargner cet ennui, en me récusant, comme indigne de tant d'honneur? Oui, je le devrais.

L'idée pouvait être généreuse, mais le dépit â'un mari ne le rend guéri sttioiptibli de ébirit«i

et puis, à défaut de mieux, on préfère donner de l'humeur aux gens qui intéressent àne leur rien inspirer du tout. Alors, mettant son véritable projet à laplacedeceqn'ilcroyait convenablede faire, Adalbert chercha à se justifier vis-à-vis de lui-même.

£hl pourquoi, pensa-t-il, me saurait-elle mauvais gré de jouer le rôle de son mari devant toutes personnes qui ne savent pas mes droits à ce triste emploi? En n'acceptant pas ma proposition de quitter l'ambassade, de m'éloigner d'elle, de la laisser libre de vivre loin de moi où il lui plaira, elle a accepté tous les inconvénients de notre position. Celui-ci n'était pas à prévoir, j'en conviens, mais moi aussi, j'en supporte tous les jours de plus désagréables encore à commencer par les confidences de ses adorateurs. N'est-il pas bien divertissant de suivre pas à pas la marche des passions qu'elle excite, des espérances qu'elle donne? elle peut bien se résigner à passer un moment, et sans danger, pour ce qu'elle est réellement, quand je me donne tant de peine chaque jour pour empêcher qu'on ne le devine.

Enfin de bonnes en mauvaises raisons^Adalbert arriva à se prouver qu'il était de son devoir de faire ce qu'il désirait. Résultat assez ordinaire des mé« ditations d'un jeune philosophe.

19g LE MARI CONFIDENT

Il âaislt cette oeeasion pour se mettre eiï rapport avec M. Fresneval, dont le eamctère fier et discret, lui inspirait ane Curiosité fflatTeillante qu'il vonlaii satisfaire. Potir arriver k ce but, 11 se décida à se faire écrire Chez Édodard avant d'aller l^ider à choisir son costame; car M. de Bois-Verdnn était de ces hommes chez lesquels réducation domine tes sentiments, et qne la haine la plas fé« rooe n'empêche pas d'être polis avec leurs ennemis. Il n'en faut rien conclure contre l'énergie de ses passions; il en est du savoir-vivre chez les hommes distingués, comme de la pudeur chez les femmes qui se tuent; en slnquiétant, pour dernière pensée, de tomber morte décemment, elles n'en ont pas moins eu le courage de préférer 'honneur à la vie.

xxn

M. FresTieval, flatté de la démarche du comte et se doutant qu'elle avait dû lui coûter be^ucoup^ voulut y répondre par une politesse non moins

marquante ; il se rendit cliez le marquis de Toarbelles pour mettre son faible talent de desslnatenr érudit à la dispôsitioû dô tonte l'ambassade. Chacun en profita pont le conjurer de ne (>aa le ren* dre trop ridicule, et métne de faif'e Taioir le peu d'avantages qu'il avait reçus dû eiel; car, tout en paraissant s^immoler de la meilleure grâce, ces messieurs ne manquaient pas de coquetterie. C*est, dit-on, la maladie des grands hommes, et Napoléon, lui-même, aimait à laisser admirer sa belle main.

Dans cette espèce de répétition, Sosthène demandait une tunique qui couvrit bien set épaules , dont les contours lui semblaient un peu aigus.

Adalbert laissait voir complaiôamment son bras , qui était d'une beauté remarquable ; son cou , di* gne support de sa belle tête, et dans l'essai qu'on fit des costumes commandés, on décida qu'il était, de tous les déguisés^ celui qui représenterait le mieux un lion de l'ancienne Rome.

— C'est dommage que vous soyez trop Jeune, lui disait Edouard, Jules-César était plus vieux que vous, Monsieur, lorsque Salluste lui donnait à dîner.

— • Et il n'avait pas une si belle femme, inter-

rompît Sosthène en voyant entrer Glotilde, vêtue à l'antique.

En effet, les traits si corrects, Texpression noble de son visage, sa riche taille, son attitude, sa dé-marche, tout en elle rappelait un de ces camées admirables qni nous ont transmis les costumes et les usages des dames romaines.

Son apparition fut, pour Adalbert, un vrai coap de théâtre, car il était encore incertain du parti qu'elle prendrait, et il comprit sans peine comment l'embarras de se trouver un instant aussi intimement liée à lui, avait cédé au désir de se montrer si belle.

La princesse Ercolante arriva couverte de toutes les perles de l'orient et de tuniques brodées en or, qui protestaient contre les lois somptcaires. Elle seule avait voulu présider au choix de ses vôtements antiques, simaginant qu'une princesse siciiieime en devait savoir plus, en fait de parure et d'élégance romaine, qu'un Français sans titre.

L'ambassadeur reçut de sincères compliments sur sa tenue sévère et la manière imposante dont il représentait le sénateur Pison; chacun reçut ««a part de compliments sur l'illusion qu'il produisait, grftce à l'exactitude et au bon goût qui caractérisaient les dessins de M. Fresneval; mais celui, de

tous ses Romains, gui obtint le plas de succès , il faut eu convenir, ce fut lord Needman, il portait le même costume que Talma dans Manlius, c'est-àdire qu'il en avait le moins possible, et que cette simplicité antique, jointe à un fond da tenue anglaise, inaltérable che^ un vrai gentleman y en faisait le personnage le plus grotesque, pourtant, il était grand, bien fait, porteur d'un visage régulier, calme, froid et illmbley comme disait une femme d'esprit en parlant de celui de M. Talleyrand ; on ne s'expliquait pas comment tant de détails parfaits en eux-mêmes formaient un tout si ridicule, et l'on profitait, sans nul scrupule, du plaisir de louer de bonne foi chacun de ces avantages incontestables, en riant tout bas du Junius Brutus anglais.

— * Eb bien t vous ne me faites pas de compliments sur mon costume? dit la princesse Ërcolante en passant près d'ÀdalberU

— U n'est vraiment que trop beau, répondit-il en souriant avec malice; mais son intention critique ne fut même pas soupçonnée, et la princesse s'en serait réjouie comme d'une Uatterie, si la femme qui aime, si peu fine qu'elle soit, pouvait se tromper sur ce qu'elle inspire. Les soins que lui rendait M. de Bois-Verdon auraient dd la rassurer

t02 LE MARI CONFiDËNT

sur l'mqui4ïude incessante qui la tourmentait, d'abord parce qu'il m cherchait à plaire à aucune femme, pais qa'il n'adressait jamais la parole à ipadame des Bruyères ; mais la princesse, née dans un pays où l'impoçsibilité de contraindre ses paj^sioQs dispense d'aucun effort pour les cacher, loin d^ savoir gré à Adalbert de la réserve qu'il mettait d$il)8 39s sojiis, kii en faisait un crime. Tant de raison ne pouvi^ii: s'allier qu'4 tr^s-peu d'amour, prét^odait-eUe; e) p^rtapt de là, poar se livrer à toutes 1^^ ^tatiops d'me jalousie sans cause, elle av^U aouv^t lie tort de lui adresser, en plein salon, d9S reproches fort embarrassants k écouter âevant l;éiDoips. '

€e jour4à, «e voyant te plp9 brillante de toutes, elle se crut la plus jolie, et elle traita madame des Bruyères avec une sorte de prptfetipn qui fit sourire Sosthène et spu anû ; malbeureusemeqt, ce sourire n'échappa point à la priocesse etlaren4it à tous les soupçons qui troublaient son esprit, sans se rendre cj^notptQ de ce qu'eUp éprouvait de peine à la vue de ClotjldQ» sans ^e demander si l'admiraJioo qu'ÀdaUnert semblait avoir pour la comiette, n'était pas VeS^i d^ s» çoo^ipiaj^ante amitié pour Sosthèae.

«- Uaime cette femmue^ pensa«t-eU0,.. ç^tt^ fend*

me... qu'adore 8oa ami; dontSosthène est aimé... cette femme qui le dédaigne... U espère la séduire, la rendre paijara..« infâme 1... Ah! si j'en étais certaine!...

Et la princesse porta machinalement la main à l'endroit de sa ceintare» qui recouvrait d'ordinaire nn de ces jolis stylets en forme de flacon gothique, dont la mode n'est pas encore perdue en Italie.

On se trompe soayent sur ce qu'on espère, et rarement sur ce qu'on craint; mais comment se nier révidence ? comment s'affermir dans pne croyance que tout dément 7 L'observation alors combat Tinstinct^^t sans en triompher complètement, le réduit an silence. C'est ce qui calma momentanément la colère jalouse de la princesse Ercolante. La conduite si ëgalemeat insignifiante de Clotiide et d'Adftlbert^ leurs manières si froides, leur politesse réciproque ei peu affectueuse, ne permettaient pas de supposa la moindre intimité entre eux.

20i LE MARI CONFIDENT

Une circonstance particulière vint encore ajouter aux sentiments amers qu'Adalbert nourrissait contre Clotilde, et contribuer à maintenir l'illusion de la princesse en dépit de ses avertissements secrets. En réclamant le zèle et les talents de H. Fresnevaly pour donner à son repas antique toute la vérité et l'éclat possible, l'ambassadeur de France avait nécessairement établi de fréquents rapports entre Edouard et les personnes attachées à Tambassade. Or, on ne pouvait le voir souvent sans être frappé de son caractère à la fois digne et modeste, de son esprit fin, gracieux, bien qu'un peu grave, et particulièrement de ses manières distinguées qui dénotaient l'éducation d'un homme destiné à vivre dans le monde et à y occuper une place supérieure à celle qu'il remplissait. Cependant, il s'appliquait avant tout à paraître jaloux de conserver le titre de gérant des propriétés de la com« tesse des Bruyères, bien moins pour les profits pécuniers attachés à la gestion, que pour le bonheur d'être utile àl'objetdesonculte; mais eu dépit de ses soins à prouver qu'il avait besoin de son emploi pour vivre, Adalbert avait scrpris de certaines générosités de la pa,;rt d'Edouard, de certaines dépenses qui, sans être fastueuses, ne viennent jamais à l'idée des gens quekur modique

LE MÀRl CONFIDENT 205

revenu foi*ce à réconomie» il en conclnt qne l'amour seul le réduisait à Fétat subalterne qu'il exerçait, et qu'il préférait son humble condition chez madame des Bruyères, au plaisir de vivre plus confortablement dans le monde. La beauté, l'esprit deClotilde, rendaient cette supposition trèsprobable^ et ce n'est pas cela qui tourmentait Adalbert, il lui importait seulement de savoir si la comtesse ignorait la ruse de M. Fresneval, ou bien si elle la tolérait.

Dans cette pénible incertitude, il résolut de se servir de la jalousie de Sosthène pour éclairer la sienne ; il lui fit part de sa remarque, de ses soupçons, et comme les amoureux adoptent facilement les bonnes ou mauvaises raisons qu'on leur donne de s'alarmer, M. de Tourbelles se promit d'exercer une telle surveillance sur les moindres actions d'Edouard et de Giotilde, qu'il saurait bientôt si elle était sa dupe ou sa complice;

La mascarade romaine devait lui faciliter les moyens de se convaincre^ par les fréquentes occasions qu'il allait avoir de les rencontrer ensemble. Cet incident jeté à travers une partie de plaisir en redoubla l'intérêt, et la plupart des invités étaient loin de se douter des événements dramatiques qui

pouvaient résulter de cette innocente fête.

m LE MAR CONFIDENT

Le lundi-gras arrivé, plusieurs char^ ponstraits et drapés à Tantiqoe, traînas par de beapx chevaux & tous crjnç, et conduits par i^n hc^f^ yigoureux à peine couvert des plis d'uue toge, vinrent ^ Vrêter à la porte de la brillante Térenci^» de |il belle Calpumie et des autres dames romaine^ de8tiné08 au banquet de Pompéi. Il devait con]^p[iepcer k ^pt heures^ à la tombée du jour.

Une de ces nuits que le cieji ré^f rve au p^ntemps de NaplesS éclairait le cortège, au point de rendre inutiles les torches enflammées que portaient les esclaves. La lune semblait s'être rapprppl^ée de la terre pour mieux voir ce peuple qui Tj^vait adorée jadis ; un grand nombre de Napolitains, désirant jpuir de la vue de cette fête curieuse, c'étaient résignés au déguisement e^âgé et ajoutaient beaucoup à rillusion; c'était; la nouvelle de Naples, chacun vçnait reponn^tre son parent^ ^onami ^ous la toge, dans le vrai co^tim^ de ^on aïenl. En Toyant passer ces chars entourés d'une troiipe de Romains qui se disputaient {'honneur 4^ Up p^é* céder qu de les suivre ^ pn pouvait se croire au temps où Salluste réunissait à Pompéi ses îHustres amis,

1. Dn sait que la an des jours gras arrive au momoit où commence le printemps en ItaUe*

Grâce ans soins intelligents de M. Fresneval, la maison du célèbre historien complétait le prestige. Le tridinium^ autrement dit la salle â manger, n'étant pas assez grand pour contenir la table du festin, les convives et leurs spectateurs, on avait disposé à cet effet Vatrium^ espèce de forum intérieur où les anciens recevaient leurs hôtes en plein air. L'intervalle des colonnes qui entoure ce cavedium, était rempli par des draperies écarlates suspendues à des patères en broilze. Une petite forêt d'orangers ayant bravé l'hiver fictif de Naples, embaumaient le péristyle de leurs fleurs hâtives, en réjouissant les yeux par leurs fruits d'or.

Mais tout en s*astreignant le plus possible aux recherches d'une imitation pédante, on s'était révolté contre certains usages romains ennemis du plaisir, iel que celui qui excluait les femmes des grands festins, à cause de la manière dont les hommes se plaçaient sur les lits pour prendre leur rçpas. Pe plus, on avait décidé la suppression des lits remplacés par des chaises de foyme aptiqtt^. telles que les bas-relièfs nous en ont transmis les modèles.

Vhé belle table carrée en bois de cèdre, à ^eê» d'ivoire, attendait les convives, déjà couverte d'un

premier service composé d'une saigne * entourée d'huîtres, de hérissons de mer, d'olives, d'œufs et d'autres mets plus propres à exciter l'appétit qu'à le satisfaire*. On commença par tirer an sort le roi du festin. Le hasard, ou plutôt l'adresse des serviteurs, donna ce titre au sénateur Pison. Salluste, en le mettant à la place d'honneur, désigna la duchesse de Monterosso et la princesse Erco< lante, pour être à côté du roi de la fête, se réservant le plaisir de se placer entro l'austère Servilie et la belle Calpumie.

La présence du sénateur Pison chez Sallnste prouvait leur réconciliation; mais le temps des folies du jeune historien et des rigueurs du Sénat envers lui était passé, et puis, dans ce siècle-là comme dans le nôtre, on pardonnait beaucoup de

1. La saigne était attirée à Rome des extrémités dn monde, parce que ce poisson était fort estimé ; on le faisait Tenir de la mer Carpathimne, avant qu'un certain Optatus, afEranchi de Tibère, qni avait le commandement de l'armée navale sur la côte d'Ostie, en fit apporter un très-grand nombre qn*on jeta dans la mer de Toscane» L'empereur ayant ordonné que l'on rejet&t tous ceux qu'on pécherait ; il s'en trouva quelque temps après une fort grande quantité, particulièrement vers la Sicile où ils avaient été inconnus jusqu'alors. Pline, le naturaliste, dit que ce poisson vit d'herbes et rumine comme le bœut

% Voyage de Polyetète, t. Il, page lei.

choses aux gouverneurs de provinces conquises qui revenaient de leurs missions lointaines avec assez d'argent pour étaler un grand luze/)t teliir une bonne maison.

Un jeune poète français, arrivé de la veiQe et présenté par Edouard à l'ambassadeur de France, avait été invité par lui au repas de Pompéi. Brutus devait l'amener, ainsi qu'il amena jadis le jeune Horace en qualité de tribun à son armée, et comme le talent et les goûts 4e H. Alfred de*** lui donnaient des droits à porter ce beau nom du poète romain, on le lui prêta d'un commun accord '.

L'admission d'un homme jeune, agréable, spirituel, dans une société quelconque, y fait toujours plusieurs mécontents. Aussi, Alfred, accueilli avec toute la politesse habituelle aux gens comme il faut, ne fut-il reçu avec empressement et cordialité que par lord Needman; cela tenait à un motif particulier qu'on était loin de soupçonner. Jaloux de jouer Junius-Brutus avec tout ce que l'érudition pouvait fournir à la vérité du personnage, Mylord

i. « Salluste passa les dtmières aonéés de sa vie parta* géant son temps entre l'étude, les plaisirs et la société des gens de lettres illustres, tels que Cornélius Népos, etc., •tt Horace qui commençait à se faire connaître* » «-> Fi« 4i SàUiikitêt par Panckoucke, page il»

fr'ëtait donné la peine d'apprendre par cœnr tout lé rdie de Brutas dans la tragédie de la Mort de César y par Voltaire, et il se flattait que les vers du philosophe français, ornés de sa déclamation anglaise, seraient doublement appréciés par un aUteor. Tout antre aurait été arrêté dans ce projet par la diffi^ culte d'amener à propos les citations, surtout les tirades républicaines, embarrassantes à réciter devant Jules César; mais lord Needman, autorisé par les conversations rimées de César avec son assassin, et par ces vers :

« Je déteste César avec le nom de roi ;

» Mais César citoyen serait uû Dieu pour moi. w

se promettait le plus grand succès dans son appli*cation à faire parler Brutus par la voix de Voltaire.

Ce succès, il l'obtint : car il n'y avait pas moyen de résister au comique de cette déclamation, à la fois brève, saccadée et ampoulée, dont les imitations de Levassor peuvent seules donner une idée. Il fallait en rire en dépit de toutes ses préoccupatiens. Ce qui ajoutait au burlesque de la situation, était le soin que chacun prenait d'interrompre ses éclats moqueurs par des éloges fanatiques sar la

diction du lord et sur le génie qui Pavait inspiré dans le choix de ce rôle.

La gaieté des convives ayant gagné les speetateurs, on fît des libations générales en l'honneur de TApollon britannique. A mesure que les escla^ vas apportaient les plats, Varchiiriclin ^ les plaçait avec symétrie sur la table, réservant toutefois une grande place au milieu, que devait occupe]^ le sanglier classique. En effet, on vit bientôt arriver quatre esclaves, porteurs d'une grande civière, sur laquelle reposait majestueusement un sanglier, rappelant celui d'Érymanthe, couronné de lauriers, et ayant suspendus à ses longues défenses deux petits paniers remplis de dattes.

— Vous ofErirai-je de ce sanglier à la troyenne? dit Salluste;il tire son nom de sa ressemblance avec le cheval de Troye, et vous allez voir s'il eh est digne.

Alors» Tesclave tranchant commença à découper en cadence l'énorme sanglier; il tira d'abord dô ses enlrailles un chevreuil; dans celui-ci était un lièvre qui renfermait un faisan, et ainsi de suite jusqa'À un rossignol. Cet oiseau, mis sur iln plat

i, (Mni qmi repapU^Bdit h Borna lea fo^ctioa9 de mattred'hôtel.

m LE MARI CONFIDENT

d'argent, fat présenté à Calpornie comme le morceau d'honnenr, ce qui choqua visiblement la jalouse Térencia et fît sourire le grand Jules César, moitié par dépit, moitié par amour-propre, car il était sensé avoir sa part dans cette marque de distinction. U n'était pas moins sensible à toutes celles qu'obtenait Clotilde. L'admiration des peuples do Midi est fort expansive, aussi, entendait-on les Romains, citoyens ou esclaves, s'extasier de tous côtés sur la beauté, la noble élégance de la femme de César. Entraîné par l'exemple de ces nombreux flatteurs, et craignant qu'on ne remarquât le silence qu'il gardait avec Calpurnie, Adalbert hasaida de lui adresser un compliment sur la gràpé et l'exactitude de son costume» ajoutant qu'uA semblable éloge de la part d'un mari avait bien peu de valeur; mais qu'il n'avait po résister * à son admiration.

— Je reçois d'autant mieux cet éloge, répondit Clotilde, qu'il est entièrement dû au forouche talent de Cassius.

— » C'est dommage, reprit sèchement Adalbert.

Kt, se tournant aussitôt vers sa voisine, il affecta de ne pas écouter ce que disait sa femme des jolis dessins de M. Fresneval.

«-» A fiât qo'iU» m lit le tétt ptrâiM» p«flM-

t-il, pour oser vanter ainsi ses talents à tons pro-pos. C'est nne manière fort maladroite de le recommander à la bienveillance des gensi qui l'admettent avec grand'peine dans lenr société; car pins elle exalte les moyens de séduction, plus elle se compromet et le rend hiufssable aux personnes qui ne sauraient lui pardonner de la déshonorer. Malheureusement, une foule d'autres observations vinrent confirmer la pensée d'Adalbert. Encouragé par les questions de l'ambassadeur, par le désir que chacun avait d'imiter de son mieux le personnage qu'il représentait, ce qui forçait à avoir souvent recours à lui, Edouard laissait aller son esprit avec cette facilité piquante que donne l'envie de se faire écouter de la femme qu'on aime. Armé de son Plutarque, il en plaçait les discoure, les anecdotes, les mots avec une adresse telle^ qu'elle servait de modèle aux autres causeurs et qu'il en résultait une conversation très-divertissante, où les apologues, les citations, les flatteries, les épigrammes, inspiraient tour à tour l'intérêt ou la gaieté. Jamais le pauvre Edouard n'avait eu l'occasion de se montrer si aimable; et la vérité oblige à dire que Glotilde semblait jouir de son succès. Adalbert eu était visiblement contrarié et cherchait à le déconcerter par tous les moyens

m LE MARI CONFIDENT

que la malice fournit ordinairement à Tenvie; il naissait de ce combat, assez bien motivé par les mauvais sentiments de Cassius pour César, un feu roulant d'injures polies, de plaisanteries ironiques, qui auraient pu devenir très-s(^rieuses, si les tirades voltalriennes de lord Needman n'étaient venues les interrompre, et réunir sur elles seules l'attention et la malignité de tous les convives.

— En vérité, ma chère Calpumie, dit Servilie^ j'admire votre sang-froid en écoutant ces dîscus* sions, moitié philosophiques, moitié républicaines, et dont te dénouement doit vous codter si cher. Comment désistez-vous au besoin de défendre de tant de sottes accusations un héros aussi adorable qne ce beau César. Ah t il me semble que si le ciel m'accordait l'honneur d'être seulement vingtquatre heures sa femme, j'en profiterais pour confondre tous ses ennemis, pour le soustraire à leurs coups, ou bien en mourir avec lui.

-^ Vingf-qaati'6 heures ! répéta Clotilde stupéfaite et tremblante à l'idée que lô hasard seul ne pouvait avoir fourni à Servilie un rapprochement aussi etact. Elle crut son secret trahi et lança sur Adalbert un regard de mépris et d'indignation, qui rani*a{t accablé s'il n'eût été soulenu par le calme de sa conscience.

Ji£ MiL^l CONFADEMT 215

-^ Viagi-quatre heures 1 dit à son tour Adalbert, c'en eat as^ez pour voir te b^ros ^jfx robe de/»haxa- I)ra af; pou^* perdre toutes se9 iU^eioiu» ^^r |ui« N'^t;-il p«s Tirai, Madame?

QlQ^fifit un inQm0Rt déçQap9rté9 par Aette iu* tfjrpeU^tion directe, hésita à répondr»; çr^igMct 4^ laissa 9pupçpmier sa pensée^ eljie cherchait à I4 c^c^er sous qoelope ei^prassion froide et d^i* gn^se» lorsque SjMluste, frappé de Taml^arras qa'ejUe ^prpavait» lui dit ^ voi^ basse :

-x- Allons, jou§^ mevffi vo^e rOle ; dissimulez un pe)! yotre malveillance pçur ce pauvre Adalbert; qo voyez eu lui que rîpwortel César, le vainqueur de tant de nations et de belles femi^es; 909K#' 9^0 ae nom de Calpornie vous oblige à l'aimer au moins jusqu'aux dernières libations du fiçstin; vous seres toujours libre de quitter votie tendresse coujugale avec cette tunique qui voios va si ))içn.

— * Et si cejtta boQ^èta passiop survivait au 4cgîlîsgmçpt?

— Ahl mon Djeu! gardez-yous bien d'e^ faire seulement la plaisanterie, dit Sosthène avec effi'oi, la princesse vous tuerait.

— Vous croyez? Ah! ce serait amusait.

'— Par grâce, n'en faites pas l'épreuve. Vous

autres, charmantes Françaises, qui ne pensez qu'à plaire, vous ne sauriez prévoir jusqu'où peut aller la jalousie d'une Sicilienne. Élevée dans Tignorancé de tout ce qui captive l'esprit, rien ne la distrait-de son amant; et, tenez, dans ce moment même où Adalbert devine peut-être que nous parlons de lui, voyez de quel air elle le surveille, et comme elle supporte avec impatience l'attention qu'il nous donne. Elle ne lui pardonne pas de vous regarder si longtemps. Jugez si elle pouvait craindre qu'il vous vit des mêmes yeux que les miens.

«» A la gloire de César! s'écria le sénateur Pi« son en levant sa coupe d'or remplie de vin des Gaules.

Et les acclamations du peuple ayant répondu à cet appel, les cris de vive Jules César! l'emportèrent sur la conversation des convives. Alors César se <eva et témoigna sa reconnaissance dans un discours si éloquent, si bien semé d'idées ingénieuses^ d'images poétiques, de termes précis et harmonieux, que l'on crut un moment entendre la pai'ole entrainante, le génie persuasif du vainqueur de Pompéi. Il parla des présages qui menaçaient sa vie, des rêves de Calpurnie, des pleurs qu'il avait vu couler dé ses beaux yeux endormis, des gémis- Sâments qu'elle avait poussés au milieu de ce som-

meil léthargiqae où elle voyait César assassiné et

mourant dans ses bras S il fît du désespoir de Cal-

pumie, de celui des Romains, une peinture admi<>

rable, et finit par conclure que l'honneur d'inspirer

de tels pressentiments, de tels regrets, valait bien qu'on le payât de sa vie.

Ramener à des idées sérieuses, à des sentiments touchants, des convives livrés à la gaieté et que le Brutus anglais maintenait dans un rive continuel , était une de ces victoires qui n'étonne pas moins celui qui la remporte que ceux qui l'applaudissent. Mais Adalbert en se laissant aller à l'émotion qui

le dominait, à la pensée d'être chéri, d'être pleuré par Glotilde, était parvenu sans s'en apercevoir à faire passer dans l'âme de ses auditeurs une partie des sentiments qui Tagilaient; déjà pour le plus

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