‹ Le mari confidentChapitre 2 sur 6 · Plutarque. Vie de César, t. x, p. 2!d · texte numérisé non relu

Plutarque. Vie de César, t. x, p. 2!d

il$ LE MÂRft CONFIDENT

•grand nombre des assistants le marquis de Bois* Verdun avait dispara, César^ le beau César, le conquérant, le civilisateur du monde, la terreur de Tennemi, l'amour de ses soldats, le supplice dçs envieux, l'idéal des femmes, César seul était là avec tout le génie, toutes les séductions qui lui soumettaient les peuples et les rois, enfin, tel que la gloire Ta fait, tel que Tbistoire le montre.

L'effet de cette évocation ne saurait se peindre ; voir naître tant d^impresçions vives, nobles, tant d'enthousiasme du fond d'une mascarade, était une chose si imprévue, que ceux mêmes qui en étaient témoins nesel'expliquaientpas. Mais comme le beau agit en dépit du raisonnement , ainsi que le vrai en dépit des apparences, les convives, les spectateurs, transportés par enchantement dans l'époque où l'éloquence plaçait un orateur au rang des dienx, couvrirent d'applaudissements le discours de César et lui décernèrent àrnnanimitéles honneurs du triomphe.

Cassius seul gardait, au milieu de ces acclamations délirantes, un silence menaçant. Car Brutus, entraîné par l'admiration générale, avait oublié son rôle d'assassin, et se répandait en éloges plus on moins burlesques sur le talent de M. de Bois- Yerdun à imiter un grand homme. Sostbène, jaloux

maigre lui d'un succès qui plaçait «i haut son ami dans l'opinion des assistants, voulut savoir si les préventions de Clotilde contre Âdalbert n'étaient pas vaincues par ce succès. II se pencha vers elle pour lui demander ce qu'elle pensait de cette improvisation ; n'obtenant aucune réponse, il leva les yeux sur cens de Clotilde et en vît tomber de grosses larmes.

— Vous sou£&e«9 $'écria-t-il avec inquiétude; voulez-vous prendre l'air?

•— Non, je ne soa£&e pas, répondit en souriant Galpumie, de Tair d'une personne qu'on réveille en sursaut.

«-« Mais vous pleurez?

-«Se peut-il? dit*elle en portant vivement la main sur ses yeux et confuse de la sentir baignée des pleurs qui en coulaient à son insu.

— Quelle triste pensée vous occupait donc?

— Je ne sais... Je révais... Toute à mes souvenirs^., j'oubliais le présent. Mais ce rôve n'était pas âoulonreus, et Je pleurais sans m'en douter quand vous m'avez tirée de ma léthargie.

Ces larmes répandues sans qu'elle s'en aperçût, n'avaient point échappé à l'observation passionnée â' Adalbert; c'est à elles qu'il devait ses plus belles inspirations et ce délire éloquent qui, venant di^oit

du cœur, arrive de mêiAe à ceux qu'on veut émouvoir. Que de fois à la vue de ces pleurs, espérant en ôtre la cause, il s'était senti prêt à tomber aux genoux de Clotilde, à révéler publiquement ses torts envers elle pour en obtenir le pardon; mais, aussitôt retenu par la crainte d'un éclat dont les suites pouvaient être funestes à Clotilde elle-même, il s'ordonnait le sacrifice de toutes ses es][»érances, le silence de toutes ses impulsions. L'orgueil aussi lui en donnait le courage. Si les accents plainti& échappés de son ême, avaient simplement ouvert celle de Clotilde aux sentiments de pitié, de ten* dresse qu'un autre amour méritait; s'il avait ému son cœur, exalté son imagination au profit d'on amant malheureux; s'il avait servi d'interprète k un rival timide; ahf combien de résolutions énergiques, féroces mêmes, puisait-il dans ce soupçon.

L'espoir de Téclaicir tenait ees regards fixés sur la comtejBse. C'était la livrer au ressentiment de la princesse Ercolante; quelque chose avertissait celle-ci que ce brillant succès d'Adalbert ne loi était pas dédié , qu'elle n'était pour rien dans son trouble, dans sa joie; et de cette humble pensée à celle qu'une autre en avait l'honneur, il n'y avait pas d'intervalle. La princesse, subitementiUuminée

tE MARI CONFIDENT 22i

par les torcbes de la jalousie » lat dans le cœur d'Adalbert tout ce qui s'y passait , sans chercher même à comprendre d'où venait l'amour qui le dominait, ni comment les froideurs de Clotilde pouvaient l'inspirer. Elle les accusa tous deux de trahison; et, nourrissant sa haine des moindres découvertes qui venaient confirmer ses soupçons « elle arriva à ce degré où la rage muette oppresse au point de suspendre la respiration. Â sa place , une coquette se serait évanouie, d'abord par excès de soafErance, ensuite pour faire de i'e£fét et ramener sur elle une partie de l'intérêt usurpé par sa rivale. Mais la fiëre Sicilienne , trouvant dans fia passion même la force d'en supporter les tortures, rouvrit ses yeux presque aussitôt que la douleur les lui fermait; et> ranimant ses esprits par toutes les visions de la vengeance , elle obtint d'elle le courage et la dissimulation propres à l'accomplir.

Un amant amoureux ne s'y serait pas trompé, il aurait deviné, au sourire diabolique de sa maîtresse, l'enfer qui régnait dans son cœur; mais les infidèles ne regardent jamais en arrière. Le bonheur qu'ils ambitionnent les empêche de voir les tourments qu'ils causent, et c'est dans toute l'innocence de leur âme qu'ils joignent la

à rincoDstance : Féroce eoiûme un indifférent, a dit ane femme d'esprit. En effet, on a plus d'na exemple des exploits veng^eurs inspirés par cette férocité involontaire.

Pendant que la ^rinbesse choisissait parmi tons les coups que peut porter la jalousie , celui qui devait le mieux frapper le cœur d'Adalbert, loi» non moins préoccupé de Tintérôt que Clotilde semblait accorder à Edouard, choisissait parmi tout les pièges que la ruse peut tendre à la passion, celai où devait tomber infailliblement une âme sans défiancé et dominée par un sentiment qu'elle n'osait s'avouer. Certain que Clotilde se défendrait mal de sa faiblesse si on l'en accusait fhinchement, sans lui laisser le temps de prévoir l'attaquoi il pensait & se servilr de l'aniôur de Sosthëne pmtv provoquer entre eux une explication, une soène, une brouille méine, qui le sortirait de son incertitude dévorante.

Quant à Edouard, passant tout à coup des enîvrements d'un succès inaccoutumé, au désespoir d'une affreuse découverte, il ne voyait plus rien de ce qui ëe passait aîitotii' de lui, et n'entendait plul que la toit intérieure qui lui criait :

— Qabi! ce seiltimëtit que rieti n'expliquait, cette profonde mélancolie dont nulle présence ne

triomphait, ce culte mystérieux voué à une puissaiice inconnue, cette idole, ce rival occulte... c'était luit... C'était le seul de nous tous qui ne fût pas à ses pied^... le seul qu'un autre amour sauvât de la séduction qu'elle exerce, qui lui soumet également le cœur, la raison , la vie de tous ceux qui la connaissent... Âh! l'adoration du sau« vage pour le soleil, du dévot pour la Vierge, le dévouement de l'esclave pour son maître, du martyre pour son Dieu, tout ce que le ciel a mis de noble dans le cœur de l'homme , ne pouvait rien sur cette âme de glace. Les froideurs, le dédain, ces armes dont elle se sert avec tant de succès, ces poignards tournés contre elle, devaient seuls la blesser ; et je resterais témoin d'une faiblesse aussi déshonorante pour moi que pour elle ? Je la verrais sabir le supplice humiliant qu'elle m'impose?... Non, dès demain je m'éloigne d'elle à jamais, je la laisse en proie au vautour qui va la dévorer... Mais avant de la livrer au malheur qui l'attend, elle saura ce qu'elle perd dans un amour sans exemple, qui ne demandait que la faveur de souffrir, de mourir pour l'objet de son culte! d'un amour qui la voulait parfaite comme là divinité pour avoir le droit de l'adorer de môme t On ne se parle pas ainsi sans que le visage ne

trahisse quelque peu les sentiments qui bouleve^ sent le cœur ; et M. de Tourbelles, dont grâce aux inductions d'Adalbert, Tobserif ation se portait parculièrement sur M. Fresneval, s'aperçut de l'état violent qu'Edouard s'efforçait de dissimuler, était-ce le trouble du dépit ou de l'espoir, de l'inquiétude ou de la reconnaissance ; voilà ce qu'il ne devinait poiut, et ce qu'il était ré^lu de savoir h tout prix.

Ainsi les convives dont on vantait les manières antiques, la grâce dans l'imitation, la malice enjouée et surtout la liberté d'esprit, étaient secrètement torturés par une idée plus ou moins douloureuse.

Pourtant, la fête s'animait de plus en plus. Les innocents, tels que Williams Brutus, Gechino Lucullus, s'épuisaient en frais d'érudition, pour prouver qu'ils savaient leurs rôles. Les malins, tels que Marc-Antoine, Plson, Gassius, suppliaient Salloste d'écrire Thistoire de ses convives, et, sans préciser l'époque qu'il devait choisir, prédisaient pour cette œuvre, légèrement critique, autant et plus de succès qu'en avaient obtenus la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtka.

— Pour être plus sûr d'intéresser et d'amuser.

:2. pourrais commencer par les aventures de ta femme, dit en riant le sénateor Pison à Sallnste; car en épousant la femme répudiée de son ennemi, on veut apprendre jusqu'à ses moindres défauts, jusqu'aux torts qu'il cache le mieux, et la vie de Térencia*, si longtemps liée à celle de Cicéron, doit renfermer plus d'un mystère piquant; quant à celle de César, ajouta-t-il en se tournant vers Calpumie, il ne faut pas badiner; car chacun sait qu'il n'estpasendurant et qu'il ne veut pa^ même qu'elle soit soupçonnée.

«— Ce qui prouve pîâs d'orgueil que d'amour, dit Calpumie en lançant un regard d'indignation à rinfidèle César. Je sais qu'il ne m'appartient pas de plaider la cause de cette pauvre Pompéia, à laquelle Calpurnie devait succéder ; mais la justice l'emporte, et toutes les gloires de César, depuis celles qui le font craindre jusqu'à celles qui le font aimer, sont obscurcies par sa conduite, sa barbarie envers sa première femme. La livrer aux accusations les plus flétrissantes, au mépris général, et cela sur un soupçon que lui*méme ne par-

1. Saint Jérdme dit, en parlant de Terencia : « Au sortir d'une maison où elle aurait dû puiser la sagesse dans la plus pure source, elle n'eut .pas honte d'aller se jeter dans les bras de Salluste, ennemi de son premier époux. » Vie de Salluste, p. 15.

tageait pas ; sur Tapparence d'nne trahison dont sa jeuaesse, la pureté de son âme devaient la rendre incapable. Faire d'un motif puéril la base d'Un malheur étemel , le prétexte d'une injustice révolt&ûté, tédiiii'e à l'abandon, à l'exil, la femme qu'il avait Juré de protéger et de défendre, c'est un crime ehvers la famille, envers la société, un crime que là conquête du monde ne saurait absoudre.

— Âhl mon Dieu! la belle colère t s'écria Salluste, frappé de l'animation qui brillait dans les yetlx de Galpumie et donnait à sa voix l'accent d'une fureur concentrée; jamais l'on n'a miëilx combattu pour l'opprimée, mais avant de côndaînuer si rigoureusement l'oppresseur, il faudrait l'entendre.

Alors il s'adressa à César qui, tout en ayant l'air d'être fort occupé des agaceries de sa voisine, n'avait pas perdu un mot de la diatribe conjugale que sa femme, entraînée par un sentiment invincible, avait improvisée malgré elle, sans s'apercevoir que le masque de Galpumie ne cachait plus assez les traits altérés de Ciotilde. Étonné de le voir si calme, Salluste lui répéta les accusations foudroyantes dont on l'accablait , et lui demanda ^Xueis étaient ses moyens de défense.

— Âh ! vraiment, je n'en ai qn'an, répondit César, mais il suffît pleinement à ma justification.

— Ta nous le diras, j'espère , et tout de suite, car nous ne voulons pas te laisser le temps de le chercher ?

— tl ne le trouverait pas, dit Galpurnie du t(m le plus amer.

— - J'aimerais autant que vous eussiez la bonté de le deviner, reprit en souriant l'accusé; mais je pense que le bonheur de la victime doit obtenir la grâce du bourreau.

Et se laissant aller, & l'exemple de Glotilde, au danger de l'apologue, il ajouta :

— On ne saurait plaindre la belle Pompéia, en la voyant si bien entourée d'hommages et d'adorations de tom genres^ on doit même la féliciter de pouvoir recueillir tant de soupirs amoureux, sans avoir à craindre la jalousie d'un mari, et c'est sur sa bonne foi, sa franchise même, que je compte pour plaider en ma faveur ; comiment me feraitelle un crime de l'avoir rendue à la liberté dont elle use si bien !

Heureusement pour l'imprudent César, qui commençait à confondre son rôle avec sa situation, il fut interrompu par les instances réitérées que chacun adressait au jeune Horace pour ea

obtenir quelques vers, c'était à qui lui prouverait la nécessité de justifier son nom par un sacrifice aux allusions.

Alors, faisant remplir sa coupe d'un vin des Ôaules rapporté par César, et slnclinant avec tonte la modestie d'un lauréat en herbe, il entama la première ode d'Horace ; mais les femmes s'écrie^ rent à la fois :

— A bas le pédant et vive le poète! qu'Horace nous parla daas la langue que tout le monde entend ici.

—-J'obéis, reprit Alfred , sans paraître embarrassé de satisfaire à cet ordre , et il improvisa la traduction de Tode : a Crispum Sallustium^^ en ajoutant celle des premières strophes de l'ode : à ses amis^, et ces beaux vers philosophiques et bachiques furent traduis avec tant d'exactitude, avec tant de bonheur et d'harmonie, que Salluste, s'emparant d'une des couronnes de ûeurs qui ornaient les flambeaux du festin, la posa sur la tète du jeune poète. On le proclama l'Horace moderne, sauf à prouver plus de courage et autant de talent que son modèle. On but à sa future gloire, on l'autorisa à en réclamer un prix, et se fiant à sa

1. Nullus a/rgento eolor est avaris (Ode ii, liv. jtA ^. Aune est Hbsfutum ^Od« xzxvn, liv. i.)

discrétion on s'engagea d'avance à le lui accorder.

Alors, s'adressant à César, le jeune poète lui demanda, la permission d'embrasser la belle Galpumie.

A cette proposition imprévue, Adalbert fit un^ mouvement involontaire qui pouvait s'interpréter par im refus ; mais, réprimant aussitôt sa première répulsion, il répondit :

— En votant avec vous la récompense due au poète que nous venons de couronner, j'ai abjuré tous les droits de César sur la belle Galpumie ; c'est à elle à disposer de la faveur qui doit servir de prix.

Cette phrase n'était pas achevée, que déjà l'amoureux Horace, doublement enivré par l'éclat da festin, les vins de Chypre et de Lesbos, le bruit des applaudissements et surtout par le bonheur de les obtenir en présence def Ootilde, s'était précipité à ses genoux, et déposait sur son bras d'albâtre un baiser brûlant.

-— Ah I c'est ainsi, dit-elle un peu confuse, que vous attendez ma permission?

— Vous ne me l'auriez pas donnée , répondit Alfred, et je vous ai épargné une mauvaise action. A^I ne vous en repentez pas; qui sait ce que le

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souvenir de ce divin monletit peht sur ioa destinée!

Ces derniers mots d'Horace farent également désagréables à Salluste , & C!ésàr et à Cassîus. Le premier regretta d'avoir aidé au succès d'an nouveau rival, et l'autre se dit avec remords :

-^ Gomment résisterait-élle à toutes les séâu<> tions où son indépendance la livré? Grâce à i)oi; n'est-elle pas le but de toutes les ambitions i ^ cœur, de tous les rêves de la vanité , de toutes leà ruses de la fatuité 1 Sur cet océan perfide qu'on appelle le monde , sans rames, sans pilote, pou« vait-elle échapper au naufrage? non, j'ai voulu sa perte, j'en dois subir l'afifreuJi spectacle. Ce n'était pas assez de la voiî* adorée de mon ami, de la savoir joumellëmenl exposée aux aveux tacites de ce Freisneval, il faut que ce jeune poète vienne encore essayer ses armes puissantes sur ce cœur satis défense? Celui-là du moins offre plus de ressoiirces : en qualité d'auteur il doit être fàciie & mécontenter, et je pourrai tirer parti de ëa mauvaise humeur pour apaiser la mienne.

— - Contraignez-vous donc mieux, dit là princesse à Âdalbert! On vous parle de tous côtés, vous ne répondez à personne , vous ne voyez que cette iemme ; prenez-y garde, tant qu'elle vous résis-

tera on vous pardonnera d'y faire attention , mais si jamais ses yenz s'arrêtaient sur vous I si jamais

eiieaaaé*

— Âh! que dites-vous? s'écria Adalbert entraîné par le sentiment de joie que cette supposition faisait naître en lui.

-— D suffit, vous m'avez comprise, ajouta-t-elle d'un ton menaçant; puis, s'efforçant de singer la gaieté, elle encouragea lord Needman à continuer son rôle.

— Je craignais de ne pas plaire à ces eharmsLiites ladys qui aimé le beau César, répondit*!! d'un air fin.

— -. Quoi 1 parce que vous deves le tuer incessamment? reprit la princesse; oh Y que cela ne vous gêne pas! Le plus bel homme du monde qui trahit ses serments, politiques on autres, mérite là mort et ne m'inspire aucune pitié.

Fort de cette assurance, le Brutus anglais entonna de nouveau ses vers républicains, et toutes les préoccupations parurent céder au comique de sa déclamation étrange, de ses mouvements saccadés et de son républicanisme empesé.

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Les esclaves chargés de remplir les diters 8er« TÎces, souriaient malgré eux en voyant s'escrimer Brutus, que son costume romain n'empêchait pas de se livrer à ses habitudes anglaises : telles que de faire sans cesse le geste de relever sa cravate, d'accrocher ses deux pouces aux entournures de son gilet, et de planter son lorgnon dans la cavité de son œil, avec l'aide d'un froncement de sourcils qui lui donnait assez l'air d'un conspirateur, mais des plus modernes.

SaUuste , ne pouvant modérer les rires excités par le monologue du Brutus de la tragédie , imagina de les éteindre sons le bruit des applaudissements. On comprit sa ruse charitable, et l'on demanda à grands cris le triomphe de l'éloquent républicain. On lui vota à l'unanimité une corbeille d'or destinée à parer l'autel de ses dieux Lares, où chacun déposa le fruit qu'il préférait.

Galpnrnie y mit deux de ces belles grenades que rÉgyptA. fournissait à Rome, et qui portent le nom de Carthage ; on y joignit des châtaignes de Sicile, des noisettes d'Ave/Zantim, Tabricot d'Arménie, les oranges de Lusitania, les poires dorées delà Crète, les rayons de miel du mont Hybla, ce rival du mont Hymète , et le tout fut couronné par des belles grappes de raisin de Galabre ; car toutes les richesses de ce luxe romain, qui bravait les lois somptuaires, avaient été évoquées pour représenter dignement un festin de Salluste, offert h LucuUus.

L'hommage de la corbeille et les libations qui l'accompagnèrent, eurent tout l'effet qu'en espérait Salluste. Ravi de se voir le héros du dessert, Brutu3 s'abandonna à toutes les joies du succès.

Plusieurs esclaves entrèrent chargés de ces grands vases de terre cuite, fabriqués à Samos, tous bouchés soigneusement avec de la poix, et garnis d'une étiquette qui indiquait le pays, Tannée du Consulat sous laquelle le vin avait été récolté; sur quelques-uns de ces vases, on lisait ; buvez^ et sur d'autres : j*ai soif, Â cette vue, Lucul^ lus s'écria :

— l'heureux siècle que le nôtre ! Rocuulus fai«

sait aux dienz des libations de lait; Numa défendit d'arroser de vin la cendre des morts, et pour obtenir la victoire dans une occasion importante, un général romain promit au maître des dieux, de verser sur ses autels quelques gouttes de ce vin qui coule à grands flots autour de nous *; honorons le temps passé et jouissons du temps présent.

Jamais citation ne vint plus à propos; aussi fût-elle vivement applaudie.

En ce moment, Varchitriclin^ suivi de plusieurs esclaves, vint avertir les convives que le théâtre était prêt à les recevoir. Dans ce haut fonctionnaire, Adalbert reconnut Ricardo et lut dans son regard qu'il avait quelque chose à lui apprendre, mais il fallait laisser terminer la fête.

Le plus petit et le mieux conservé des deux théâtres de Pompéi, VOdéon^ avait été choisi pour cette représentation, qui consistait en un acte de l'opéra des fforaces et le ballet des Sabines. La maison des danseuses, qui a gardé son air de fête par la variété, la grâce et la volupté de ses figu« res, ne laisse aucun doute sur l'existence des ballets dans cette époque.

L'aspect de ces gradins entièrement couverts de

!. Pline, liv. x, chap. xii«

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BDmains et de Romaines, faisait une grande illusion; l'on aurait voulu qu'un de ces anciens, si parfaitement représentés , s'évoquât tout à coup pour juger de là ressemblance.

Pendant le trajet qu'il fallut faire pour aller dé la maison de Salluste au second théâtre, les mécontents murmurèrent, ils ne furent pas écoutés; leur dépit s'en accrut.

-—Vous ne pouvez plus feindre de l'ignorer, dit Sosthène à Clotilde en lui montrant Edouard, cet homme «là vous aime à en perdre la raison, et comme tout le monde le voit, excepté vous, on croira bien vite que cet amour vous plaît, et vous en subirez toutes les conséquences.

— Par grâce, répondait-elle, attendez avant de porter un jugement dont vous aurez à vous repehtu:, et surtout ne répandez pas un semblable bruit, qui me placerait dans une position très-pénible.

— Quoi? parce qu'il faudrait l'éloigner de vous? le grand mal !

— Pas un mot de plus à ce sujet, je vous conjure, reprit Clotiidé ; ce n'est pas le moment d'en parler.

— Mais quand on n'a qu'une idée, de quoi voulez-vous qu'on parle?

236 LE MARrCONFIDENT

— De rien, répondit-elle brusquement en d^ tournant la tète, et elle se trouva face à face avec Edouard, qui venait lui rappeler le nom des maisons devant lesquelles on passait et lui recomman* der la célèbre mosaïque du chien noir. Tout cela n'était qu'un prétexte aux yeux de Sosthène, pour entretenir la belle Galpumie; il aurait bien voulu confier d'un regard à son cher \dalbert l'ennui qu'il éprouvait; mais son ami, en proie lui-même à des reproches jaloux, et tout occupé de chercher de mauvaises raisons pour les calmer, ne prenait part au supplice de Sosthëne que pour son propre compte; car l'amour d'Edouard lui était doublement odieux, il s'en trouvait à la fois blessé et humilié, et cela, autant par les éminentes qualités que par l'humble position du rival.

L'amphithéâtre, orné de draperies relevées par des patères de bronze, éclairé par des lampes anti* ques remplies d'huile parfumée, occupé par un public exactement semblable à celui de l'ancienne Rome, et gardé par des licteurs, offrait tout le prestige d'une illusion complète : on se croyait vraiment au temps de SaUuste, et les spectateurs les plus érudits s'évertuaient à montrer leur science historique par des rapprochements plus ou moins ingénieux. Les femmes, surtout, s'épui-

saient en sensibilité snr le sort rësenré an beau César, et plaignait hautement Calpumie : pleurer un tel mari, leur paraissait le plus grand des malheurs.

Enfin, les places réservées pour la société de Salluste étant remplies, le spectacle commença et captiva pendant quelque temps Fattention générale; mais comme Tîntérét de la salle l'emportait de beaucoup sur l'intérêt de la scène, les conversations reprirent bientôt leur courant, et la médisance reprit ses droits. Le fier César avait derrière son gradin un groupe d'invités du pays, qui, ne se doutant pas de l'effet que pouvait produire leur bavardage, répétait de confiance la nouvelle du prochain mariage de la belle madame des Bruyères. Curieux de savoir è qui l'on mariait sa femme, Adalbert prêta l'oreille et entendit le dialogue suivant entre un seigneur florentin placé derrière lui et un gentilhomme trançais tout ré** cenmient arrivé à Naples.

Ce voyageur, nommé le baron de Grandménil, était un de ces Parisiens actifs, bien élevés, igno* rants des grands intérêts qui bouleversent les na« tiens et agitent la vie, mais très-savant dans la science du monde ; au courant de toutes les aven« ttires, des moindres différends, des mariages, de»

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naissance», des moucts, des testaments, des nominations, des destitutions et môme des voyages. Espèce de journaux ambulants ass^ complaisamment attendus dans les salons de Paris, et reçus avec une considération, une bonne grâce toutes proportionnées à l'importance de la nouvelle ^'ils apportent.

M. deCrandménil visitait en ce moment Tltalie» non pas poussé par la noble curiosité de yoir tout ce ^'elle réunit d'admirabla en beaux sites, en monuments, ^^ objets d'art« non pas ^^tralné par le plaisir de se trouver au milieu de taxKfc de choses et de noms célèbres; mais uniquement parce qu'il regardait ce voyage classique comme un devoir ^nposé par Tusage aux gens de bonne compagnie, conipie le dénomment indispensable de réducatîon d'im tiqmme çojpame il faut* Eq con« séquence, amples,., p^l^s, antiquités, il se faisait tout montrer avec la plus scrupuleuse exactitude, classait les noms, retenait les dat^s, distinguait les auteurs des fondateurs, les destmctei^» des . régénératçurs ; mais son attentioUj» entièrement captivée par ces détails, semblait dédaigner le sujet principal. Peu lui importait qu'un monument, ' une rui^ie lui rappelât les triQmpbes de i^ yieilla Qk>me ; qu'une s.tatue, un tableau, lui offrit un mo*

dèle de la beauté idéale ; le monument s'appelait le Colisée, la statue était de Praxitèle, le tableau était de Rapbaêl, cela lui suffisait.

Il en était de même pour la musique : le cban- ^eur à la mode, la Prima Donna la plus biisée (comme on dit aujourd'hui) avaient seuls droit à ses applaudissements, et ils étaient d'autant plus frénétiques, qu'il ayait plus souffert des roulades d'une longue cavatine ou des cris déchirants d'un duo interminable. A l'abri d'aucune impression personnelle en fait d'art, il empruntait celles de tout le monde, et s'en pénétrait si bien, qu'on s'y trompait sou* vent au point de lui demander son avis. C'est alors qu'il déployait une guirlande de lieux-communs en rhonneur des talents dont personne ne contestait la supériorité, et qu'il s'établissait en causeur moderne, tranchant des succès, des réputations, et se croyant le Christophe Colomb des idées dont il n'était que l'écho monotone.

Mais si le plus humble des voyageurs l'empor* tait de beaucoup sur lui par la vérité, la finesse de ses jugements artistiques, il n'en était pas un capable de rivaliser avec lui sur la connaissance des moindres événements de la société; il avait la prétention, presque toiyours fondée, d'en savoir les causes et les résultats.

On n'arme pas à une telle hauteur dans une science quelconque, sans passer par de profondes études, sans se maintenir à la recherche de tout ce qui peut fixer les doutes, éclairer l'opinion et multiplier les expériences ; aussi, le zèle de M. de Grandménil redoublait-il à l'aspect d'un inconnu ou d'un de ces mystères que le monde s'obstine à ne pas deviner, comptant sur l'indiscrétion d'un bavard pour le lui révéler.

Avec ce besoin de ne rester étranger à aucune personne marquante, à aucune favorite de la mode, on trouvera bien simple la surprise de M. de Grande ménil en voyant toute la cour de Naples en admiration devant une jeune Française dont il n'avait jamais entendu parler.

-— Tu la crois née à Paris? dit*il à son ami en profitant d'un entr'acte ; cela me semble impossible : une femme de cette beauté-là, de ces manières nobles et gracieuses qui trahissent les habitudes d'un certain monde, n'aurait pu y paraître sans .y foire sensation , et je la connaîtrais.

— > Elle vient, dit-on, tout droit de New-Tork, répondit il sigutor Belcampo ; elle n'a point encore produit son effet dans vos salons de Paris.

-—N'importe, si c'était une femme bien née, on saurait par ses parents, par les ami? de sa famille,

LE MARI CONFIDENT «il

d'où lui vient sa foituue et ce qu'on lui doit de considération ; le silence qu'on garde sur tout cela est la preuve certuiue du peu d'estime qu'elle mé* rite.

•» Cependant l'ambassadeur de France la regoit avec beaucoup de déférence.

— - Je le crois bien, vraiment, 8on jÙs en est amoureux ; et il préfère le voir enchaîné au char d'une jolie femme belle et galante, à le voir soumis aux caprices ruineux d'une jolie courtisane ; c'est moins cher et moins dangereux.

En ce moment M. de Bois- Verdun fit un monvement involontaire, mais ne voulant pas perdre un mot de cet entretien, il se calma aussitôt.

-— Vois donc que de soins on lui prodigue ; c'est à qui en obtiendra un mot, un sourire ; l'ambassadeur» Itd-même, ne semble occupé qu'à lui être agréable. Ah I pour la traiter ainsi, ils savent bien, sans doute, à quelle personne ils ont aifaire.

— Qu'est-ce que cela prouve, ne voit-on pas tous les jours les plus grandes autorités dupes des plus grossières intrigues? et ces dames qui font profession de fasciner les seigneurs riches^ ne prennent* elles pas tous les masques, tous les caractères, toutes les conditions, pour arriver à régner sur ces

nobles imbéciles I

lé

ut LK MARI CONFIDENT

— Il eftt vrai, je dois convenir en avoir vd» pour parvenir à ce but, se réduire jusqu'à joner le rôle d'une honnête femme*

— C'est probablement celui qu'a choisi cette prétendue comtesse des Bruyères ; qui diable a jamais rencontré ce comte des Bruyères qui n'a passé sur cette terre que pour léguer son nom à une jolie veuve ï C'est, à n'en pas douter, un de ces maris de fantaisie qu'on prend, qu'an quitte à volonté, selon qu'on veut se fitire désirer ou épouser ; s'il en était autrement, elle ne serait pas ainsi livrée à elle même, ou plutôt à tous ceux qui veulent lui faire la cour ; elle aurait un protecteur, à qui son défunt Taurail recommandée, qui loi servirait d'appui, de guide et de défenseur contre les médisants qui l'attaquent* Va, pour l'abandonner aussi complètement à toutes les séductions qui doivent la corrompre, il faut qu'on sache qu'elle ne les. eiafait point

«- Copiment n'es^tu pas encore instruit de tout eela?

***- ie ue fais que d'amver ; la nouvelle de eette fête dans les raines de Pompéi est venue me surprendre à Rome ; je suis parti aussitôt dans l'espoir d'y être invité; à peinèi ai-je eu le teiups do me faire écrire à l'ambassade &e France et d'y

déposer mes passe-portd ; le soih de commander mon costume, de prendre quelques informatioiift sur les étrangers et les naturels du pays formant iei le corps de la bonne compagnie, à rempli tous mes moments; mais Je vais réparer le temps perdu, et je m'engage à te donner avant deux joufs, tbiis les renseignements possibles sur le compte dé (cette nouvelle étoile qu'en n'a encore vu briller qu'ici.

-^ Peine inutile, qu'apprendras-tu?

■-• Sa vie entière.

-m> Tu as donc de grands projets sur elle t

««- Et pourquoi n'en aurais-je pas 7 C'est une monnaie en circulation,

•*- Pas positivement, s'il feut en croire le bruit nouvellement répandu de son amour pour une espèca de Saint-Preux, pauvre et lettré comme le béros de la prude Héloîse.

•«^ Ah I son cGBur a déjà parlé t je m'en doutais, Eh bien I tant mieux» le (riosiphe en sera d'autant plus glorieux.

«*^ Ce qa'en a peine à concevoir, c'est qu'elle préfère ce jeune homme, chargé de la direction de sf» bienf , w fil» de l'ambassadeur de ViaBce.

— Qqpi ! c^tte joUe comtesse des Bruyères ; cettQ )^eU^ Calpurnie, est éprise de soii intendant. ••

— A tel point, te dis-je» qu'elle va l'épouser.

tu LB MARI CONFIDENT

•—Cela n'est pas vrai» dit Adalbert en se retournant vivement.

Ce démenti donné avec tant de brusquerie, fat mal accueilli» il s'ensuivit plusieurs phrases amèreSf dont l'explication fut remise au lendemain» et sauf les voisins de cette altercation, personne ne la soupçonna.

— Je ne savais pas offenser ce Monsieur, en parlant de la tendresse de cette dame, dit le plus jeune du groupe.

«• Madame des Bruyères est Française, répliqua Adalbert, et en cette qualité elle a droit à la protection de tous les attachés de l'ambassade de France. Je ne souffrirai pas qu'on Tinsulte. A de-

man

Et il rejoignit la princesse qui ne l'avait pas perdu de vue.

La fôte se continua de la manière la plus brillante. Après le ballet on se rendit dans la maison de Diomède, où l'on dansa jusqu'au jour, et jamais tant de plaisirs enivrants ne cachèrent plus de sentiments et de projets hostiles.

— J'aurai besoin de toi demain matin, dit M. de Bois-Verdun à Sosthène, dans le courant de la nuit ; connais-tu ce grand brun qui danse là^bas avec la marquise del Prato.

-~ Certainement, je le connais, c'est nn gentilhomme florentin nouvellement arrivé à Naples, il signor barone Belcampo, qoi a la prétention d'ôtre au courant de toutes les intrigues; cette manie lui jouera un mauvais tour.

— C'est déjà fait.

Alors Adalbert apprit à son ami l'espèce de service qu'il attendait de lui, et eut beaucoup de peine à l'empêcher de se mettre en son lieu et place, comme vengeur du duc de Tourbelles; car M. de Bois-Verdun, bien loin de lui avouer le véritable motif de sa querelle avec le jeune Florentin, s'était appliqué à lui faire croire que ses épigrammes amères, les propos blessants del signor Belcampo et de son baron français, sur la fête de Pompéi, et la prétention de ressusciter le beau temps de Salliiste, lui avait semblé une injure pour celui qui la donnait, et qu'excédé de leurs plaisanteries insultantes, il leur avait témoigné son impatience avec trop de vivacité pour n'être pas è leur disposition.

Puisque mon père est l'ofTensé, sa vengeance me regarde seul, dit Sosthène ; et d'ailleurs, si tu as quelque amitié pour moi, tu me céderas ce petit danger ; il ne saurait t'être bon à rien, à toi qui sais trop bien à <|uel point tu <$& adoré ; mais moif

qai suis encore dans le doute, ou plutôt, ajonta-t-il avec amertume, qui tremble de le perdre, je ne serais pas fâché d'en sortir par un de ces événements qni rendent toute dissimulation impossible. Ah I mon ami, si elle allait s'évanotdi* en appre<nant que j'ai une balle dans la poitrine ! qàe je serais heureux 1 1 !

-— C'est un plaisir qae je ne te laisslsrai pas ; c'est moi seul qui ai provoqué Pai&irè, c'est à tnoi à la finir. Le baron de Grandménil se rendra Se* main chez moi, dans la matinée, il m'apportera Vultimatum de son ami, et In viendras ensuite ré« gler toutes nos dispositions.

Ému par tant de sentiments tristes, il fallut de grands efforts au marquis de Tourbelles pour maintenit son rôle de Salluste jusqu'à la fin de la mascarade ; il rentremélait de tant de mots aecerbes^ d« reproches indirects, d'allusions frappantes, qu'il rendait celui de Calpurnie tout aussi diflBicile; elle s'interrogeait vainement sur ce qui causait l'agitation sourde qui régnait autour d'elle ; il lie s'y disait rien qui pût laisser soupçonner les craintes onles projets sinistres qui occupaienila plupart dei esprits, et pourtant elle devinait à leur affectation à paraître l&res, qu'ils étaient sous le joug d'otio pensée pénible, d'un avenir menaçant*

Elle surprenait ft chaque instant le regard d'Adalbert fixé sur elle ; mais non plus curieux, mal« Veillant, vindicatif; il était tendre, mélancolique conune un adieu. C'était l'expression d'un sentiment qu'il s'avouait pour la première fois, et que l'espoir d'une an prochaine ne lui donnait plus la force de dissimuler. Pourquoi n'en pouvait-elle traduire le langage? elle aurait moins souffert. Enfin, les premiers rayons du jour vinrent mettre fin aux plaisirs et aux tourments de cette nuit qui devait laisser tant de souvenirs.

Le lendemain, grands et petits, chacun s'entre-' tenait à Naples du dîner de Salluste; on s'en racon* tait tout haut les magnificences, les identités historiques, puis on ajoutait tout bas, qu'il était dommage qu'une si belle fête se fût si mal terminée» car si M. de Bois-Verdun avait gardé le plus pro^ fond silence sur les suites que devait avoir son al-

848 LE MÂRl GONFIDBNT

tercation avec ses voisins au théâtre antique, ceux* ci n'avaient pas été si discrets. Contents de remplir leur promesse envers le comte, en restant maets sur la véritable cause du duel, ils ne s'étaient pas crus obligés à plus de mystère, et avaient été consulter plusieurs officiers du roi, pour savoir^comment ces sortes de rencontre se pratiquaient à Naples.

•--* D'abord, avait répondu l'un d'eux;, elles ne peuvent avoir lieu dans la ville, où les duels sont défendus sous peine de mort; il faut se rendre au moins à deux lieues de Naples, et choisir un en-* droit des plus solitaires, car le moindre passant a le droit de vous dénoncer ou d'aller chercher ses camarades pour vous séparer; ce qui est fort désagréable.

Mun\ de cet avis, le baron de Grandménil avait été en faire part à M. de Bois-Verdun, heureux de saii^ l'occasion de le voir chez lui et dans un de ces moments dramatiques où les caractères les moins expansifs se révèlent involontairement.

Ricardo s'était trouvé là comme par hasard, quand on annonça la visite du baron. En voyant l'air contraint du visiteur, son regard scrutateur, sa démarche impoisante, il devina sans peine qu'il était chargé d'une importante mission. Ce soup*

LE MARI CONFIDENT t49

çon joint aa propos qu'il venait d'entendre dans le café voisin, le confirma dans l'idée qu'il se tramait quelque projet où l'on se flattait de pouvoir se passer de ses services.

Prétendre soustraire un secret à la pénétration de Ricardo était non-seulement une injure à ses yeux, mais une ambition vaine et ridicule. Déjà instruit par les bruits de la ville de ce qui s'était passé entre M. de Bois- Verdun et un étranger, il lui restait à apprendre de quelle façon et en quel lieu se viderait l'affaire. U quitta les gens du comte sans leur adresser la moindre question; puis il alla s'établir dans la loge du concierge de l'ambassade, jusqu'au départ de H. de Grandménil.

Une personne attendait ce dernier dans sa vo^ ture; il lui dit en montant :

— U n'y a pas moyen de rien obtenir de ce diable d'homme.

Ces mots surpris à la dérobée jetaient déjà ua grand jour sur la situation. Ricardo remonta une heure après chez le comte, sous prétexte d'inviter son valet de chambre à venir prendre sa part d'un déjeuner qu'il donnait le lendemain de grand matin à plusieurs de ses amis.

— C'est jouer de malheur, répondit Gervais, rien ne m'aurait été plus facile aujourd'hui. Mon-

sieur est si bon, qa'à moins d'avoir positivement besoin de moi, il ne m'aurait pas refusé ce plaisir; mais nous partons demain pour la eampagtie,

— Eh bien I tu partiras après notre déjeuner, tu en auras plus de force pour supporter les fatigues du voyage.

— Gela est impossible, te dis-je, j'ai l'ordre de me tenir prêt à monter en bar^e avec mon maître à cinq bem*es du matin.

— Corpo di Baceo I s'écria Ricardo, vous allez donc bien loin ?

— Ma foi ! je n'en sais rien.

-^ Eh bien, moi je suis plus savant, dit le jeune groom qui les écoutait, car je reviens du port, où j'ai fait prix avec deux gondoliers pour vous eonduire à Portici.

— Mais c'est une promenade que le trajet d'ici à Portici, et le soleil n'est pas encore asses brûlant pour l'éviter en prenant sur sbn sommeil. Vous n'allez pas là pour une partie de plaisir.

— J'en ai peur, mais cela ne me regarde pas»

Adieu, j'ai un paquet à faire, des lettres à porter, des commissions à donner à ce gamin. Va prier Dieu pour nous, et demain, à ce déjeuner que je regrette^ tu boiras à ma santé.

Ils se séparèrent; peu d'instants après, Rieaidi

LE MARI CONFIDENT âSl

vit passer, snr la Gbiaja, le petit groom portant une boite en palissandre dont il reconnut sans peine l'emploi; pour en être plus sûr, il snivit de loin le groom jusqu'au moment où il le vit entrer dans la boutique d'un armurier.

Ainsi c'est par les plus petits sentiers qu'on par vient au sommet des plus grandes montagnes. Pos» sesseur d'un secret découvert par de si faibles moyens, Ricaido ne pensa plus qu'à l'exploiter à son profit. Il se rendit sans délai chez madame des Bruyères; comme il ne demandait jamais à lui parler sans avoir à lui communiquer un fait intéressant, elle le faisait rarement attendre.

— Qu'y a<t-il de nouveau? demanda Clotilde avec une sorte d'effroi en voyant la mine consternée que prenait Ricardo.

— Madame la comtesse le sait probablement éé}k, répondit-il, car toute la ville en parle, et saiis l'ordre que j'ai reçu d'instruire Madame la comtesse de ce qui arrive à Monsieur de...

-7- Non, je n'ai rien entendu dire^ interrompîtelle avec impatience. De quoi parle toute la ville?

*- De ce qui doit se passer demain matin , à Portici, entre M. le comte de Bois-Verdun et un cqvaliero florentino,

-— Us doivent se battre peut-ôtret

— Tout le fait présumer.

Alors, Ricardo raconta comment à force de dâmarches, de peines, il était parvenu à savoir riieure, le lien du duel et jusqu'aux armes des combattants.

— Et Ton connaît sans doute le motif de cette querelle?

— Obi très-certainement, reprit d'un air fin Ri* cardo, qui n'étant pas préparé à cette question, feignit un grand embarras pour se donner le temps de trouver sa réponse, la cause n'est pas difficile à deviner, M. le comte n'est pas endurant surtout quand on attaque les personnes qu'il aime.

— Et qui osait*on insulter devant lui? demanda Clolilde d'une voix à peine articulée.

•*- Je ne sais trop si je dois le dire, car il a recommandé à ses gens le plus profond secret sur cette aventure, et s'il pouvait me croire capable de.**

-» Qu'importe ! dis toujours. U y a un nom de femme mêlé à tout cela, n'est-ce pas ?

Ricardo, saisissant cette idée qui venait au se« coure de son. ignorance, n'bésita pas à convenir qu'en effet des plaisanteries fort déplacées, faites sur ip compte de la princesse Ercolante, avaient

LE MARI CONFIDENT S5t

excité la colère du comte, et ga'il Tavait exprimée en termesirop injurieux pour qu'il pe s'ensuivit pas une affaire sérieuse.

Au nom de la princesse, Cloti}de retomba anéantie sur son siège, et dit en pleurant

— C'est pour elle...

Puis congédiant Ricardo, elle se livra à tout l'excès d'une douleur qu'elle n'avait pas même la consolation de pouvoir confier. Sans doute cette douleur n'aurait pas été moins vive, si Qotilde avait pu soupçonner la ventée cachée sous cet odieux mensonge. Sans doute la pensée qu'Adalbert exposait ses jours pour la défendre, l'aurait plongée dans une anxiété mêlée de remords; elle se serait accusée de l'avoir mis dans l'obligation de prendre son parti, lors même qu'il y serait le moins enclin; mais aussi, que de sentiments doux, d'espérances délicieuses attachées à l'idée de ce dévouement. Quel noble prétexte pour montrer sa reconnaissance, pour' opérer le rapprochement qu'un autre amour rendait impossible. Mais toute illusion s'évanouissait à ce nom redouté, et la malheureuse Clotilde, victime de sa modestie, en était réduite à envier les charmes et le sort d'une rivale qu'elle faisait mourir de jalousie.

«4 te MARI CONFIDSNT

XX vr

La pire de tentesles bimrifiatioiis, ponr une toe eoiNrageime, est de se sentir hiotile dans le danger qui ttenaeeVêtre qu'on afane. Attendre dans l%fae* Mon Pairdt cpri deft vous frapper mortellement on vons rendre k une triste vie, est ns smpplice andesene des forces fafonMiiiies. On vent èebapper à la rëfleaiott par le mouvement. C%9t ee qui déler» ■ma madame des Brayères à se rendre ehez FamtessadeordePranee, poorlul dénoneercedoel» eH Ifigaeraît, on k conjurer d^empleyer tente son iafliieiiee ponr l'empdeher. Mais le due de Teni^ bdlesy an voolani m l'^nletiser ni le défendre^ élûl resafenni dans smi ealmely pcmr y temmer ses dépéehesy se soostraiBe à tcmte mile el partait à toute requête.

C'était jour de gala. Il 7 avait réeeptkm à la cour, et l'on devait s'y rendre en sortant du Ibëàtre. Madame de Monterosso avait &it pr om ettre à Clotilde d(S L'y accompagner.

Lfi MARI GONPIDExNT 195

S'ooGopor de toilette» de vanités mondaines quand on est dérorée d'iflqniétadee; se composer no visage serein, nn legard sonnant, lorsque le moindre mot prononcé par nn indifférent peot vous livrer à toutes les tortures d'an pressentiment sinistre, il y avait là de qoei effrayer une personne plus courageuse qae madame des Bruyères. Mais rile n'avait pas d'antres ehances de rencontrer Adalbert, de le revoir, pemtrètre pour une dernière fois. Et le besoin ée lire sor ssn front ce calme des gens braves, qui semble nn bouclier contre les coups qu'on lenr destine. Enfin cet instinct dn cœur qui nous porte à lui obéir, en dépit de ce que kt raison nous ordonne, lui donnèrent la force de surmonter tontes les angoisses d'ime situation sans

EBe ne voulut pas quitter Tambassade sans ont' ployer son ascendant sur Sostbène^ pourappvenârs de sa francbise et de son imprudenee natnreUe, les détails de cette malheureuse affaire, et s'il lui ree^ tait quelque espérance de la concilier. Il devait être le témoin de son ami, et Fiotérét qu'elle pov tait à l'on , pouvait s'étendre à l'autre sans qn'ott s^en étonnât; Sosthène, fiafcté de la sollieitude que lui témoignait la comtesse en le faisant prier de venir ktroavev âa&saftwit«t0f se laissa eondaire

tS6 LE MARI CONFIDENT

cbez elle pour lai raconter plus à loisir ce qa'elle désirait savoir. Pendant la route, il s'engagea à répondre sans détour à toutes ses questions , une seule exceptée.

— - J'ai juré sur l'honneur de ne jamais révéler la cause de ce duel, igouta«t«il; ainsi ne me le demandez pas.

— Cela me sera d'autant facile que je crois la connaître dit ClotQde , et c'est justement ce qui me désole. Mettre en péril la vie de deux hommes distingués pour un semblable motif. C'est un meurtre qui pèsera sur la conscience de tous ceux qui pouvaient l'empêcher.

— Croyez, reprit Sosthène, que je ne mérite pas ce reproche, et que j'ai fait l'impossible pour remplacer Âdalbert en cette circonstance. J'avoue que je n'avais pas grand mérite, car vous me rendez la vie si insupportable que je ne demande qu'à m'en débarrasser; mais il n'a pas voulu me rendre ce Service.

— - Âh! ne pensez maintenant qu'à le secourir; songez combien vous lui êtes utile en ce moment, et que sa cause étant celle des Français qui sont à Naples, ils seront reconnaissants de tout ce que vous ferez pour lui.

~ Quoi, vous^mêmOt vous me sauref >gré de mon dévoùmentî

— Pourquoi pas? son titre de Français lui répond de mon... intérêt... de ma partialité en sa £aYeur... ajouta-t-elleavec embarras. Que dit-on de l'adresse de son adversaire 7

— Rien de rassurant... il est très-fort au pistolet.

•^ Ab ! mon Dieu ! s'écria Clotilde sans s'apercevoir de son exclamation.

— Oui 9 mais le sort décidera lequel des deux doit tirer le premier, et si Adalbert tombe sur le bon numéro, je plains le Florentin. En attendant, je vais tout disposer pour que la police de Naples ne vienne pas s'opposer à notre rendez-vous.

Grâces à nos soins, le bruit n'en est pas encore parvenu aux oreilles de la princesse Ercolante, et eomme elle verra ce soir Adalbert au théâtre, puis à la cour, nous espérons qu'elle ne se doutera pas de sa visite à Poriici; autrement. Dieu sait ce qu'elle tenterait pour l'empêcher. Le scandale ne lui fait pas peur; elle n'est pas capable de souffrir sans crier, et l'on chercherait vainement à lui démontrer que dans ces sortes d'a&ires une femme ne peut intervenir sans laisser soupçonner la discrétion et même la bravoure de l'homme qui l'intéresse.

Cette dernière réCozion frappa d'une clarté

m LE MAEl CONFIDENT

SttUlte Tesprit troaUé de Ootilde et renversa d -un seul coup tons les projets insensés qu'elle médi* tait.

— Allez, dit -elle à Sosthène en faisant un effort sur eUe^-méœe, ne perdez pas on instant pour pré^ venir les imprudences de cette folle princesse et ce qui en résulterait pour l'honneor de votre ami, ne pensez qu'à le sauver de la honte et de la mort.

-«- J'obéis, mais à ime condition, e'est qne vons pe laisserez vous dire ce soir tout ce qne j'ai sur le cœur; c'est que vons écouterez mes avis, mes reproches, mes...

--» Tout ce qu'il voua plaira, interrompit Ootilde, mais partez.

Joséphine attendait le départ de M. de Tow> belles pour venir demander à sa maltresse quelle robe elle devait lui préparer. Joséphine la trouva tellement absorbée dans ses réflexions, qu'il fidlut la questionner de nouveau.

— Qu'est'Ce?... que me demandez-vonaî dit madame des Brnyères sans sortir de son rêva ; si je veux le revoir?... oui, sans doute... dusaé-je mourir là... devant toute la cour... suffoquée par la contrainte... l'inquiétude.., la terreur du coup fui Tattend*

•— E8t«€6 la robe de taSétas blanc oti oelle à# pékin rose, qu'il faut apprêter à Madame I

«^ La plus belle des deux.». U &ut au moins qo'il me donne un regard. ••

— Certainement » Madame eat trèskjolie avec l'une et l'autre, maia le rose est si bien eabarmonie avec son beau teint...

•«p Non, il l'est trq^ peu avec mes idées*. • je mettrai la robe blaaebe»

^ Et la guirlande ?••»

— De scabieuses*

~ Ahl c'est bien sévère pour tm bal, reprit Jo« sépbine, et si Madame doit danser^»

«» Moit danser... s'écria Glotilde, moi, me livret au plaisir lorsque le glaive vengeur est là... sus* pendu sur sa tète... Non, ao% o'est bien assea de sabir les soins, les ennuis d'une grande parure; de cacher les battements de son cœur eous des jQots de dentelles, la pUeur de son Croat sous na bandeau de diamant; mon courage ne saurait aller plus loin. Dissimuler ce qu'on souffre» passe en-* core, mais feindre la joie quand la mort est dans l'Ame, c'en est trop. ^

Et la comtesse continuait à se parler tout haut sans s'apercevoir de Tétonnement do Joséphine» gui ne comprenait rien à ce discours entremAlé à^

soupirs et de mots sans saite. EnfiOi cédant i une résolution spontanée, Clotilde dit :

— Oai, je peox me fier à vous, Joséphine, j'ai déjà reçn des preuves de votre dévouement, j'en demande une nouvelle.

— Ah I Madame est bien sûre de mon zèle et s'il&ot...

— Ne me questionnez pas et faites aveuglément tout ee que je vous commanderai. Avant de m'habiller, vous avez encore le temps d'aller m'acheter à Santa^Lucia^ deux jupes, deux fichas d'indienne et deux de ces longues capes noires que mettent ici les femmes du peuple; enfin les gros souliers, les bijoux d'argent qui parent d'ordinaire les fem* mes de pécheurs. Puis vous vous rendrez sur le port, vous ferez prix avec le maître d'une barque, pour vous conduire demain, à la pointe du jour, avec votre sœur, à PorticL Voici de l'argent, n'épargnez rien pour que tout soit prêt à l'heure indiquée.

Joséphine obéit sans se permettre la moindre réflexion, et revint bientôt munie des objets que désirait sa maîtresse et de l'accord fait entre elle et le pécheur le plus renommé du port.

Si Glotildeavait étémoins tristement préoccupée, eUe n'aurait pu s'empêcher de sourire à la vue cb

ces deux costumes si différents Tan de l'autre, à ridée que le même pied allait habiter ce petit soulier de sAtin blanc et ces énormes sandales ferrées à dous; que la môme tôte allait porter ces rubis étincelants et ces boucles d'oreilles en similor. Joséphine s'amusait dans ce contraste sans oser en faire l'obsenration, et s'effrayait de ce que madame des Bruyères ne le remarquait pas, tant sa pensée était ailleurs. Cependant sa toilette était commencée et elle se laissait faire avec toute la docilité d'un enfant dont la coquetterie n'est pas encore éveillée, lorsqu'elle s'écria subitement en détachant de son cou une petite chaîne à laquelle pendait une amulette : « Ma mère me l'a dit cent fois, cette relique a sauvé ma vie, elle sauvera la sienne, pourvu qu'il consente à la porter 1»

En parlant ainsi elle fait asseoir Joséphine près d'une table à écrire et lui dicte ces mots :

« Pour l'amour de Dieu et de la personne qui vous aime le plus au monde, portez dès ce soir cette relique, et ne la quittez que lorsqu'on vous la redemandera.»

La chaîne et le billet renfermés sous la même enveloppe, Joséphine crut rêver en recevant Tor-* dre d'y mettre sur l'adresse, le nom du comte de Bois-Verdun, Elle se le fit répéter, ne pouvant

m tE MARI CONFIDENT

s'expliqaer oomment fa maîtresse écrivit en d» semblables termes i on homme qu'elle n'avait ja^ mais reça chez elle, et pour lequel ou ne pouvait Taccuser d'aucune bienveillance. Il est vrai que la, lettre n'était point signée et que les apparences, ne devaient pas aider à en deviner l'auteur. Mais toutes ces démarches étaient si étrangères aux ha^ bitudes de la comtesse, que la pauvre Joséphine se perdait en conjectures et cachait mal sa sur» prise. Qotilde s'en aperçut et dit :

•— Suspendez fout jugement sur ce qui "^ons étonne aujourd'hui, sur ce qui pourra vous étoo* ner plus encore demain. Épargnes-vous les remords d'un injuste soupçon : continuez à être discrète et dévouée, le ciel vous en récompensera, j'en suis garant. Allez confier vous-même ce billet à un des commissionnaires qui sont toujours là en face de notre balcon, à la grille du pare. Il ne faut pas qu'on voie un de mes gens à l'ambassade.

Joséphine jura sincèrement de tout voir sans rien juger, de tout exécuter sans rien dire, cer« taine que Dieu ne pouvait la punir d'obéir à un anro.

Adalbert finissait d'écrire Quelque diêpo8lti(n(i qa'il devait déposer soos cachet dans les mains de Sosthëne, lorsgae celui-ci entra suivi du porteur de la lettre anonyme*

-*- C'est encore quelque demande de présentation à la Cour, dit M. de Bois» Verdun; lis cela pendant que je ferme ce paquet.

A peine Sosthëne a-t-il entr*ouvertle billet, quil s'écrie : Nous sommes perdus I Malgré toutes nos précautions, nos mensonges, la princesse sait que tu vas te battre; et la voilà qui t'envoie des amulettes bénies par le Saint^Père pour te sauver de tous dangers. Ah I je la reconnais bien-là I

•» Mais ces trois lignes ne sont pas de son écri* turel

— Cert^Jnement; elle veut donner à sa prière saperstitie^âe tout le charme du mystère.

— Elle? se soumettre aux ezigencesd'uu secret quelconque I Elle en est incapable.

te& LE MARI CONFIDENT

— C'est peut-être un piège qu'elle te tend? EHe Teut savoir si tu n'es pas en droit de soupçonner une autre femme d'une semblable preuve d'intérêt.

— Eb bien ! je la punirai de ce soupçon en le partageant. Qui sait? J'ai peut-être inspiré sans mte douter une passion moitié sainte et moite profane à quelque dévote de Naples. N'importe, cette prière ne peut venir que d'une bonne âme,

« et je l'exaucerai.

— Quoi, tu vas t'affubler de cette cbainet

«- Pourquoi pas? J'en ai porté de plus lourdes.

— • Au fait, s'il t'arrivait malbenr, nous nous reprocherions d'avoir dédaigné ce secours apostolique.

— Seulement, garde-moi le secret de cette fai« blesse.

-*^ Soi£f tranquille. S'il est vrai que la princesse n*y soit pour rien, il restera enfoui pour jamais.

En disant cela, Sostbène fit remarquer à son ami, que s'il ne mettait pas mieux l'épingle de sa chemise, on pourrait apercevoir l'amulette. C'était bien ce que voulait Adalbert, mais il n'en convint pas, cenain que la princesse se trahirait par un mouvement, une exclamation, en voyant qu'ellQ était obéie.

tE~MARrCONFIDENT 265

L'entrée de madame des Bruyères, dans les wr Ions dn Palazz(hRealey&i sensation. Elle était belle à faire pitié, comme aurait dit le romancier moderne qui a découvert que les agitations du cœur, la fièvre de l'inquiétude, la terreur du pressentiment, embellissaient beaucoup les jolies femmes. Son regard brillant des larmes qu'elle retenait, avait une expression divine; ses efiforts pour dissimuler fiia souffrance, animaient son teint, ses gestes; elle parlait avec vivacité et même avec cette éloquence qui sait des sentiments exaltés et fournit des mots heureux en dépit de la raison. Adal. bert se sentait attiré vers elle comme par un charme invincible.

— • A la voir si éclatante, si fière des succès qu'elle obtient, pensait*il, on dirait qu'elle devine le sort qui m'attend et la liberté dont elle va jouir. Si elle «avait qu'en cet instant je la lègue à mon ami, que je la supplie de lui accorder le bien que j'ai perdu si sottement, le bonheur qui m'eût fait chérir la vie, et dont la perte m'ôte tout désir de la défendre. Ahl que ne peut-elle lire dans mon cœur, le sien serait moins implacable, il me donnerait un souvenir.

En se parlant ainsi, Adalbert ne se doutait pas de la trace que chacune de ses pensées laissait sur

m LE MARI CONFIDENT

son visage; mais Gloiilde remarqaaft ses différentes impi^essions, et les parti^geiût sans les expliquer. Plus d'une foie la sympaibie des idé^s agissant sor son esprit, elle fut prête à repondre à ce qae loi taisait Adalbert ; qaelque chose l'avertissait qu'il pensait à elle; la joie qu'elle éprouvait dans ce cruel moment ne pouvait avoir d'autre cause; et cette joie, Adalbert lui en fait un crime. Ne pouvant la voir sans colère, il se lève brusquement; son épingle tombe, il la ramasse, et laisse voir en se baissant sa médaille bénie. Alors, la joie de Clotilde redouble. Elle l'exprime en phrases dont la déraison £ait le charme. On l'écoute, on l'applaudit, elle sourit à tout le monde. Et cette gaieté, qui tient de la fièvre et touche au désespoir, achève de lui aliéner le cœur de celui qu'elle aime.

La princesse Ercolante, placée près de la reine» n'avait pas perdu de vue H. de Bois^Ver^un, et s'était confirmée dans l'idée qu'il était amoureux de la comtesse. Tout autre se serait trompée à son peu d'empressement pour Clotilde, à la parfaite ipdifférence qu'il lui témoignait. Mais, en pareille occurrence, l'instinct est plus fort que l'esprit, elce qu'on sent persuade mieux que ce qu'on voiLLa certitude d'être trahie plongeait la princesse dans une tristesse mêlée de rage, qu'Adalbert mit sor

LE MARI CONFIDENT 2i7

le compte d\iae anxiété impossible à dissimuler. Il e'approcbt ^'élle dans^intention de la rassurer par son calme pej'soanel eVlui demanda comment elle se trouvait.

-*Mal, très^mal, répondit^elle, et sans la crainte de faire une efclande, je sortirais d'ici, j'y souffice trop.

-* Ab ! garâez*T0U3 en bien, dit Adalbert d'un ton suppliant, songez que tous les yeux sont sur vous.

Heureusement, Sostbène qui, guettait les moindres mouvements de la princesse, s'aperçut de la fureur qu'elle ne pouvait dominer et, frémissant de voir tomber cette rage sur le baron di Belcampo ou le marquis de Grandménil, que M. de Tourbelles devait présenter au roi, il accourut au se* cours de son ami, lui dit que l'ambassadeur Iq dor mandait, et crut l'arracher ainsi à toutes les conséquences d'une scène ridicule.

Ils arrivèrent près du duc au moment où il énuméraît les titres et qualités qui donnaient au baron et au gentilhomme parisien le droit d'être présentés à leurs Majestés Napolitaines, et c'était, pour Sostbène, quelque chose de piquant que de voir assister Adalbert à l'éloge de ce monsieur, avec lequel il devait se couper la gorge le lendemain,

ce qu'on n'aurait certes pas soupçonné à l'échange de leurs politesses et aui: manières gracieuses qu'ils affectt^ient l'un pour l'autre. .

EnfiUt ce dupplice de salon finit, la comédie fit place au drame et, pour les principaux acteurs, le reste de la nuit s'acheva dans de graves occupations. Le Florentin la passa à se fortifier par des frictions et des boissons toniques; Adaibert à écrire, et Glotilde à prier;

Le jour paraissait à peine lorsque Joséphine, ayant prévenu ses camarades de la permission que lui avait donné sa maîtresse d'aller déjeuner à la campagne, se rendit, accompagnée d'une amie^ à Santa-Lucia. Toutes deux s'établirent dans la barque qui devait les conduire à Portici, en commandant aux mariniers d'attendre, pour rainer, que la plus jeune en eût donné Tordre, et d'emporter leurs filets ; tant d'autorité de la part d'une femme du peuple, tant de générosité unie à tant de misère apparente, auraient semblé suspecte partout ailleurs, mais àNaples, où tout s'explique par l'amour, les pécheurs n'en firent pas seulement la remarque. Au bout d'un quart d'heure, ils virent arriver trois hommes masqués, que madame des Bruyères reconnut à leur taille pour être le marquis de TourbeUes, M. de Bois*

Verdan et le chirurgien qui l'avait soigné lors de sa dernière maladie.

— Laissez partir cette barqnOi dit-elle en italien à ses mariniers, pnis vous la suivrez à distance, en vous arrêtant quelquefois pour jeler vos filets. Vous ne toucherez le port qu'après avoir vu mettre pied à terre à ces trois passagers.

Sa volonté faite et son bateau amarré à vingt pas de celui d'Adalbert, elle le vit s'asseoir sur la rive pour y guetter l'arrivée de son adversaire, tandis que Sosthène et le chirurgien iraient à la recherche d'un endroit solitaire et approprié à leur projet.

Les regards d'Adalbert se portèrent d'abord sur la barque voisine, il la crut un moment conduite par des gens chargés de l'espionner; mais la vue des filets que raccommodaient les femmes, et de tous les ustensiles de poche que rassemblaient les hommes, dissipa bientôt ce soupçon.

n tira de sa poche une lettre qu'on lui avait remise au moment de sortir et qu'il n'avait pas eu encore le temps de lire, il rompit le cachet, jeta l'enveloppe, et tomba dans une sombre rêverie à mesure qu'îl avançait dans la lecture de cette lettre. L'arrivée du baron et de M. de Grandménil vintl'interrompre, il serra précipitamment le billet,

fit un fittnt des plos polis à ses adversaires, et marcha avec eux au-devant de M. de Tourbelles qui venait les chercher pour les conduire dans un pe«it pré voisin» entouré d'une haie d'auhëpine, et gteanti des rayons du soleil et des re* gards importuns par le feuillage déj& touffu de plusieurs chônes-verts.

Ce qu'éprouva Clotilde en voyant Adalbert se diriger vers ce pré» ne saurait se peindre» et pour^ tant, le tremblement qui s'empara de tous ses membres, ne Tempôcha point de céder à un mou*vement de curiosité, dont tout autre, à sa place, aurait eu peine à se défendre. Elle fut ramasser l'enveloppe restée sur la rive, et sentit ses pleurs couler en reconnaissant sur l'adresse l'écriture de la princesse Ercolante.

— Elle !... et tom'ours elle... sa première, sa dernière pensée*., tout est pour elle I s'écria Clo«> tilde; à son lit de mort, sur le terrain qui doit boire son sang, il ne regrette qu'elle I Et moi... je suis là, vivante de sa vie, mourante de sa mort... sans espoir d'un regret, d'un souvenir I... trop certaine que ce cœur... en cet instant point de mire de la colère d'un homme» n'a jamais battu pour moi.. • .

C'est en proie à ces réflexions cruelles que Cio*

LB MABI COMPIDBMT 971

tilde regagnait & pas leoto le bateau où l'attendait Joséphine, lorsque le bruit de deux coups de feu la fait tomber évanouie sur l'herbe; Jobcrphine vole & son secours, la transporte à Taide des pôchears dans une cabane de paysans ; là, on lui prodigue les soins les plus hospitaliers, elle se ra* nimOy mais elle ne sort de son anéantissement que pour entrer dans une agitation qui tient du délire, elle demande à grands cris qu'on la ramène dans la barque ; elle veut courir vers l'endroit où les deux coups de pistolet ont été tirés, mais elle n'en a pas la force, il lui faut attendre, dans un désespoir immobile, la nouvelle qui doit la ranimer ou mettre le comble à sa douleur.

Enfin, Dieu prend pitié d'elle, Adalbert sort le premier de la haie qui cachait les combattants ; il a la main gauche entourée de son mouchoir, mais tout en lui prouve qu'il n'est pas sérieusement blessé. Son adversaire, moins heureux, a reçu une balle dans la jambe, mais comme elle n'a point atteint l'os, il en sera quitte pour un mois de réclu* sion.

Clotilde, rassurée, retrouve ses forces avec sa sécarité, et son retour à Naples s'accomplit sans événement. Elle a vu Adalbert rentrer chez lui, tout lui présage un débarquement sans trouble et

m LE MARI CONFIDENT

lai fait espérer qae son voyage à Portici resteta ignoré» lorsque AI. Presneval s'olBCre tout à coup, pour l'aider à descendre de la barque, et dit :

— Madame la comtesse voudra bien me permettre au moins de protéger son retour.

Stupéfaite de cette apparition, Clotilde se laissa GonduirOi sans répondre, jusqu'à une voiture qui se trouvait près de là, elle y monta avec Joséphine. Edouard donna un ordre au cocher, puis il s'éloigna, les chevaux partirent et ne s'arrêtèrent qu'à la porte de madame des Bruyères.

Rentrée chez elle, Clotilde se mit au bain, pour y méditer sur l'espèce de surveillance qu'Edouard exerçait sur toutes ses actions; sur les conjectures que cette inquisition devait faire naître, et sur le parti qu'elle était forcée de prendre pour ramener M. Fresneval à la raison et elle-même au repos.

— Il le faut... pensa-t-elle... l'honneur passe avant tout... et la nécessité â*y satisfaire me relève de ma promesse.

LE MARI CONFIDENT f73

Alors, Calmée par la satisfaction qui suit tou* jours une résolution courageuse» elle sortit du bain, puis, prenant dans son secrétaire une lettre depuis longtemps décachetée, elle la relut à travers un ruisseau de larmes.

Quand Theure où Ton pouvait raisonnablement donner audience fat arrivée, elle fit prier M. Fres*neval de se rendre dans la bibliothèque où elle allait l'attendre, pour lui parler à^sSsiiW importantes.

«- Vous devinez, sans doute, dit madame des Bruyères en voyant entrer Edouard, pâle, trem« blant, le motif qui me &it vous déranger de si

bonne heure et désirer causer avec vous sérieusement dans ces jours de folies; mais la sotte mé** chanceté du monde m'y contraint. Vous savez ce qui a failli arriver ce matin par suite des malins propos répandus sur vous et moi ; je ne suis pas en position de les braver, de braver les jugements qui provoquent vos inconséquences, il faut... noua séparer*,.

-•Quoi? eur de simples propos... m'exiler?..; me tuer?... s'écria Edouard d'une voix étouflfée.

•— €'est absurde, j'en conviens, et rien ne me donne le droit de vous traiter ainsi ; mais on %'amuse à vous prêter des sentiments que je ne puis

tolérer. On ?o«s erëe une passion poor m'obliger 4 sévir contre. On vons inTenie un tort pour ms donner nn ridienle; nuâsqoe voalez-vous ; je suis sans boncli^ contre tontes cea sortes d'attaques, le soin de ma réputation... le.*«

«— Et qui phis que moi la respecte» interrompit Édonaid, qui mieux que moi saurait la défendre? Qoel insensé oserait la flétrir devant moi?. «. Quelle faute y quel ooUi de nui part les autorise à parler de mon crime?... Pourquoi vous réapprendre?

— Non, ce n'est pas vrai 1

— Plût au ciel» dil Edouard avec Taceent de la désolation.

«-^ Ce n'est pas vrai, vous dis*je, répéta Glotilde avec violence

— Cela passe toute idée» reprit Edouard avec ironie. Quelle audace» n'est-ce pas ? Un malheureux» sans nom, sans fortune» sans famille, oser vous adorer .•• Cela méritait un exemple. Eh bien I frappe?» s'écria Edouard en tombant aux pieds do Clotilde , arrachez-le de mon cœur cet amour qui vous bunûlie, mettez-la à mort celte puissance qui von» soumet pia vie. Moi ]e n'en ai pas la force, je nfen veux pas avoir contre un mal dont je meurs

avec délices^ — » Tflisei^vous l ne m'enlevez p$8 la consolation

LE MARI CONFIDENT m

qui me reste dans mon malheur ! Si toqs saviez qnel appui vous m'ôtea, ee que vous êtes pour moi...

~ Sarai^ce poetiUe» mon Diea ! dit Édoaatd en préaant la main de Qotilde. Vous plearasu^ Je TOUS fais {Mtié... Oh I na me plaignaa pas. Envies mes tortures. Vous aimer saas esgoify vivre là, près de vous» de mon adoration, mais c'est un supplice enivrant^ semé de plua de joie que tous les Irioniphes de la terre.

-—Ah! M prahnea pas le pli» saint de tous les sentimenls, s'écria^t-eUe en repoussant Êdooard... Oui, votre honheur était mon plus doox rtve ; je ne i^nsaîs qo'aui moyens de Taecomplir, sans laisser soupçonner que je satis&isais 4 un devoir ; votis ne l'avez pas votdoy et votre démenée me ravit mon unique consolation. Lisez, ajouta Clulilde en présentant à Edouard une letlre ouverte , Obéissez à cette voîx mourante, et fixez vousr^néme l'heure de votre départ.

« A MA CHÈKE ClOTILBE,

a Dans ce moment extrême, il n'est plus de a secrets, ma fille, et j'emploie le peu de forces ]i qai me restent à te fsiia l'aveu d'une £iate que

m LE MARI CONFIDENT

tu peux m'aider à réparer. Ce jeane Fresnevai, qne ta as trouvé établi ici, dans mon habitation, et chargé de la gestion de mes biens, cet aimable Edouard, est le fmit d'nne erreur que, grâce au ciel, ta mèro -d toujours ignorée, Tftche que le monde et lui-môme l'ignorent aussi; mais songes qu'il a droit à ta protection, que je l'ai £ait élever de manière à la mériter, et que de l'humble condition où sa naissance l'a condamné, rien ne l'empêche de s'élever, par ses talents, au rang de nos artistes les plus célèbres. Enfin, je te confie le soin de son bonheur et de ma mémoire. Fais qu'il la bénisse ; bis qu'il me pardonne en &veur de l'ange que je lui ai choisi » pour guide sur cette terre. Assure*lui une exis- » tence modeste. H est appelé à de cruelles » épreuves, la fierté de son caractère et sa fausse » position dans le monde, l'exposeront à de nom- » breux dangers. Sois son asile contre l'injustice » des hommes ; et si pour son malheur il devenait n ingrat, pardonne, et rappelMoi qn'il est ton &ére. s

En vain, les yeux fixée sur te visage d'Edouard»

pendant qae la lectore de cette lettre y faisait naître tonr à tonr la p&leur du désespoir et Tanixnation d'nne félicité céleste, Clotilde s'appliquait à deviner le sentiment qui dominait cette lune passionnée, mais Ini-méme l'ignorait

— - Ma sœur I disait-il d'une vois éteinte... Ellel ma sœnr t et je n'en meurs pas de joie. .. Et je me fais horreur à moi-môme... car cet amour qui devient un crime... quelle puissanut» peut l'étein* dre? Est-il un devoir, un remords capables d'en triompher? Nonl... c'est moi, c'est ma vie... et le condamner à mort, c'est ordonner mon supplice ; mais avant de le subir, j'aurai soulagé mon cœur de tout ce qui l'accable, je t'aurai dit les douleurs, les ravissements de ce cruel délire ; ta sauras jus» qn'où ce culte fanatique pouvait..

«— Non, je ne le saurai pas, interrompit Clotilde, car c'est offenser le ciel et flétrir le plus pur des sentiments , que d'y mêler les aveux d'une si criminelle démence. Quoi, vous, sur qui je comptais pour me défendre contre mes ennemis, vous Toulez leur donner le plus beau prétexte de me calomnier, de m'accuser d'avoir toléré, encouragé même cette passion, qui n'est au fond qu'une affection détournée, un instinct de cœur, un aiioar fraternel dont j'attendais mes seules joica

178 LE MARI CONFIPEIIT

dan» ee méotent monde. Ab ï ne me les êBler^ pQ»! Songez qoe je àei» toui mimet, que mofl pire IM Tof âd»M, que votre intérêt, le mieo, tout m'y porte^ el qu'en jetant tmt u lien taeré toete la fange d'ud amoni* addlère^ too» flft'ebBgez à ton» abandottneltf

«^ Adoltète !..« répéta Edouard #n portaiil ma Ckrtiide on regard étonner

*^ Ooiy adultère* <• fit paieqne petfr vous leâditl à la tdimaf à l'bonnenr, il fout von» Imer le seerel de ma vie : apptenez que ^ ne sais pas Uhre«

Alors» profitant de la etnpewp où cee demiera mot» plongtarrat kdeaavd, Gletilde l«i fil le léeîl de son otanage cft da motif ïidieato ^'eUe pr>« (ewlait airoiv servi de {nrétezte àréirange ednâiiil# de son mari; mais voyant la eolèr# raaimer peu à pea lee Irnte abattes de Fresneval él frappée des esdaaaatioiis menafMtes qui loi éebappuenl invelentatîreaaeftt h mesnra qa'elle peignait le» donlears d» l'abandon, eUe crut prudent de se taîie sor la présence de son mari à Naples. Parmi les articles eonvenns de kur séparation et les événements qui s'en étaient suivis, elle n'avait pas parlé de son changemeM de nom et s'était abstenue de faire connaître celui du marquis de Bois-Verdaa. ESIa avait ]^is> disaU-elIe, rengagement de cette

diserétion, qoi défait 4tro réciproque entre les 4eux époux*

•*- Et ce moastre d'ingratitude, cet homme abo« minabk, e'éeria Edouard» voue l'aimez toujours? Et Ton ne peut le toeriuine vous coftter des larmes, sans être maudit par yousT

« U eet trop vrai* Ahl plaignes ma &iblesse, n'a* joutes pas à tous mes malbeurs celui de craindre pour lui et pour vous. Saovezrmoî de tout scandale, ne ma rédoiees pas à violer le dernier serment fait à mon père, à trahir son dernier vœu en révélant ses torts. Sacrifiez-vous à sa mémoire, résignezroui à n'avoir que moi dans les secrets de ce que Bona sommes l'un pour l'antre. C'est k ce prix seu« lement que je puis vous protéger, vous aimer de tonto la tendresse d'une sœur. Y consentez^fpus?

«*^ Aht ma vie voua appartient, dit Edouard ree^ pirant à peine, disposez de toutes mes actions, elles voue sont soumises... mais ce misérable cœur dévoré d'un amour impossible, que le désespoir nourrit, que le remords augmente, que pourrea^ vous sur lui} n'ai-je pas tout épuisé pour l'éteindref peut-il mourir avant moi?.... Abl pardon! pardon I je vous offense; prenez pitié de mon égarement, aidez-moi à me rendre digne de...

•- Levez-vouSi interrompit br usquement la com«

880 tE HARt CONFIDENT

fesse en toyaot entrer Ricardo porteur d'one lettre dont l'ambassadeur de France attendait, disait-il, la réponse. Il aurait pn ajonter que Son Excellence l'atteadait depuis une heure. Car Ricardo Toulant 8*en faire nn prétexte pour entrer chez sa maîtresse an moment où il croirait l'entretien le plus animé, avait conservé la lettre , écoutant à travers la porte i l'inflexion des voix si l'instant était bien choisi pour troubler le téte-à-tôte.

La vie simple et chaste que menait madame des Bruyères Ini faisait négliger les précautions habituelles aux femmes sujettes aux aventures galan* tes; excepté son cabinet de toilette et sa chambre à coucher, on pouvait entrer à toute heure dans le reste de son appartement, Ricardo le savait, et il en profita. Trompé par les apparences, par la fi^ gure bouleversée d'Edouard, par sa précipitation à quitter son humble attitude, par le tremblement qui agitait la main de Clotilde en prenant la lettre sur le plateau qu'il lui présentait, Ricardo ne doota point qu'il n'eût interrompu un de ces entretiens que les Anglais appellent une crimnelk amversor tùm; il en ressentit toute la joie d'un espion découvrant un secret dont il doit être bien payé^ et qui le dispense d'en imaginer de fictirs pour conserver ea place.

LB UARI CONFIDENT ttl

— Approches cette table » dit madame des Bruyères à Ricardo, je vais répondre un mol que vous remettrez au domestique de l'ambassadeur.

Se mettre à écrire, c'était ordonner à Edouard de la laisser seule. Il comprit Tordre, et se retira.

Ricardo se garda bien de dire qu'il avait écon-> duit le messager du marquis de Tourbelles en s'engageant à lui porter lui-même, dans une heure, la réponse de la comtesse. Il s'était ménagé cette occasion de faire son rapport à Sosthène, à M. de Bois-Verdun et à la princesse Ercolante.

L'effet de ce triple rapport fut tel qu'il pouvait l'attendre, Sosthène se refusa d'abord à le croire et le traita de misérable imposteur; puis, vaincu parles preuves dont Ricardo ornait son récit, par l'accent de vérité que celui-ci tenait de sa propre conviction, M. de Tourbelles tomba dans la stupeur d'un fanatique dont on vient de briser l'idole. 11 courut chez son ami, dans l'espoir qu'Adalbert, moins intéressé que lui dans le fait qui accusait madame des Bruyères, lui fournirait des raisons pour combattre l'évidence. Mais loin de trouver près de son ami la modération, les sages conseils qui de* vaient l'aider à calmer sa colère, il le voit pâlir de rage à chaque mot qui dénonce le bonheur d'É- ^ouard, il reotend s'écrier :

su I,B BIABl GO|)FiDENT

««- St nous laisseriona vivre cet infâme goboriieun» ce valet ambitieaxl et nous pourrions souf^ frir qu'abusant de ce titre d'homme d'affaires, de secrétaire 9 ces Saint-Preuz d'antichambre vinssent nous enlever nos scsursi nos maitressQ9 et nos femmes?. Non, Tintérôt, l'honneur de la société eiigent que l'on fasse jiistice de leurs intrigues, de leurs projets infâmes, qu'on les remette 4 leur place en leur ordonnant de n'en plus sortir.

Puis, remarquant la surprime qui ne peignait dans les yeux de Sosthône en lui voyant prendre si cbau* dément son parti, Adalbert ajouta :

«^ Pans cette circonstance, ta cause est celle de tous les gens de bonne compagnie ; ils sont tous offensés dans le triomphe qu'un semblable personnage remporte sur eus ; et il faut un exemple qui décourage les folles ambitions en punissant le euceàs ridicule de ees audacieuse esclave^.

fin parlant ainsi, M. de Bois-Verdun marchait à grands pas dans son cabinet, sans s'apercevoir que eon indignation dépassait celle de son ami. Heureusement pour lui, Sostbène, dominé par sa propre fureur et par cet égoîsme bienfaisant qui ne permet de penser qu'4 ce qu'on souffre« mit l'emportement d'Adalbert sur le compte d'une amitié passionnée, et lui demanda comment il devait cbd*» tier le coupable»

«-* L'embarras n'est pas d'en faire naître l'occasion, car je le crois brave, dit Sosthènei mais te provoqua» c'est la perdre.

«-« Ahl garde-'toi bien de ce tort, s'écria Adal** bort avec terreur, songe que cette femme a peutêtre été entraînée par des malheurs.., que le monde ignore... que livrée à elle-même par l'abandon de. M quelque ingrat) elle s'est trouvée sans défense contre les séductions d'un misérable à qui son emploi cbes elle donnait le droit de la voir tous les jours, qui s'en sera servi pour la corrompre, et qui compte sur un éclat pour la contraindre à lui consacrer sa personne et sa fortune. Songe qu'elle tient à une famille distinguée que son dés* booneur mettrait au désespoir. Épargne-la, je t'en l^onjure, la justice, la pitié, tout t'en fait un devoir; mais en te contentant de la mépriser, de la plaindre» gnette le moment de la venger, il ne se fera paa attendre, orois-moi; celui qui spécule sur sa faiblesse nous fournira bientôt l'occasion de l'éolaîrer 9ur la rusa dont elle est dupe, et les prétextes ne noua manqueront pas pour traiter ce petit Monsieur comme il le mérite.

«-^ Attendre !.•• attendre quand le sang me bout dans les veines, s'écria Sosthène, quand je n'ai plus qu'un sentiment, qu'an besoin, qu'une soif (m.

la vengeance. Qaand je donnerais ce qui me reste à vivre ponr la voir un instant en proie an même supplice qu'elle m'inflige. Ah ! mon ami ! si ta savais ce que je souffre ! L'empire que cette femme exerce sur moi, le délire où me plongeait Tespoir de l'obtenir I la rage qui me saisit à l'idée qu'on autre la possède !•••

Et Sostbène, étouffé par ses larmesi en inonde le sein da son ami. Âdalbert le serre sur son cœar sans pouvoir trouver un mot de consolation à lai adresser, tant il se sent torturé de la même don» leur, et de plus agité de remords; accablé sous le poids d'un secret qui devient à chaque minute plus difficile et plus essentiel à garder, il médite vingt projets qui tous ont pour but de tuer l'infâme qui déshonore sa femme, puis de s'éloigner à jamais d'elle, dùt-U se condamnera un éternel exil; mais avant de tout sacrifier à sa féroce jalousie, il veut savoir qu'elle est fondée; il éprouve cette incrédu* lité qui succède à tous les violents coups du sort; il espère dans l'aveuglement de Sostbène, dans ces visions d'un amour iusensé qui montrent alternativement ce qu'on désire et ce qu'on redoute. Il veut apprendre de Ricardo, lui-même, ce que Ri« cardo a vu et entendu,«t, ferme dans sa résolution, il porsuade Sostbène de la nécessité de cacher son

ressentiment pour en rendre l'effet pins eertain. L'espoir d'assnrer sa vengeance en feignant d'ignorer le crime commence déjà à calmer l'agita* tion de M. de Tonrbelles, il jure à son ami de se laisser gnider par Ini; tous deux s'encouragent à chercher le moyen le plus sûr d'atteindre le coupable sans perdre sa complice; on ce moment la porte s'ouvre, la princesse Ercolante entre les yeux brillants de joie, et dit :

— Vous pensez bien que pour venir vous relancer ainsi jusques chez vous, il &ut que j'aie quel* que chose d'amusant à vous apprendre. Eh bien f écoutez, et vous me pardonnerez d'avoir osé interrompre avec tant d'indiscrétion vos conférences diplomatiques.

XXÎX

-«• Pardon, mais je ne suis pas curieux, dit Ses* fhènccn saiuunt J ^ prmcosse> puis il se retira sans

^ LB MABI CONFIDENT

ypnU>ir eptendre la nonvelladont elle venait se ré* jaiiif 9tqoi| b^w ii>ntJ^9 éUit la même qui le iiipU Citait âéfie3poir.

Apx prei»ièr98 lîpigrjBmmeSi am premièiw épith^fjes méfmBiU^B gui sierve^t de préface au récit je la princeesoi Adalbert 99 peut comprimer son jiiuJigQaUoB; il traite de calomnie l'aventure scandaleuse qu'elle prétç à Glotiliie avant même qu'elle ait en le temps de la raconter, il lui demande d'no Ipn iffipérieu?^ de q)ii elle tient ce mensonge, et lui 4éfend de le répéter^ sous peine de lui paraître odieuse; cçir il ne saurait lui pardonner le plaisir ^'elle prend à perdre une femme comme il faut, ^nt elle n'a jamais eu à se plaindre. Plus elle met d'acharnement à l'accuser, plus il en met à nier ses torts.

En vain la princesse demande qu'on fasse appeler Ricardo pour invoquer son témoignage, Adalbert ne veut rien croire, rien entendre; seulement lors» qu'elle prononce le n^m d'Edouard, il se livre à des menaces, des imprécations terrifiantes; sa raison l'abandonne, il oublie que sa rage contre Fresneval est l'aveu de tout ce qu'il dément, la preuve du bonheur c[u'il lui suppose, et ne s'aperçoit point que pâle, immobile, les yeux fixés sur lui> la princesse s'applique t deviner quel sentiment le do»

wfàtÈë^ fM tféiùH de utottiu&M dans la douleur qm yoppF(^s0f dans la colère qni le fcM délirer^ les effets de cette affrease jriMrie qui eoiHHieQee à te teftof er dle^mvlviei^

*>- G'eal donc trai^ disaH^He d'une voix élonf^ Ma; cette feaoBie ^i la dédaigne. «* qui loîppëfèfe na «ieéndria iâteiidatit.*. mi demi- laquais. ^« il ralate léê S »'aM pèàkouldiix de la défendre <iua&d t0Df f «ecosaf de la protégea contra la Hiéj^is, da kl eo^eftir dans l'ablote faageusL o& eUa est tom* bée...

— L'aimir! ittot I sTécria ikdalbert saiei tout à coup d'un effroi délateur, aimer la femme qa'oii peut 8o«?p^oifflfer k ftml a» a rme» da sa dégrader asasi T Qoî voua iaëjptoa eelte injarievse pensée?

<w t&a WoiMsr an parlant d'elle^ ta colère à la sMle idée da eelta dégr^datie» qui te désespère..^

«—Non, vous dis-je, interrompi^^il en ^mblant^ eafte à»otioxf ^ n'agite i»» ce moment) a'est de la haine pour ses calomniateurs, de la pitié pour ette. Cessé» de la persécaHèt, d^ la livrer aus^ propos aaécbants, aux soupçons fiétrissasts aux oris élu seandala} sauvéz-la do désbonnei^r et je n'y petmeirm plai».< msôs, ajûuHHt^H avec etofbarras, j& eofiaais.«if sa famille... elle mérita des égards.,* ^eUsa ^6 aoteaa IsafnbiasBes da oiadaaiedea

Brayères, eUe est ici.r. sons la protection de rambassade de France, et nous ne pouvons souffrir qu'on rinsulte impunément.

«*- Ah f c'est uniquement le soin de sa réputation qui vous anime à ce point! dit la princesse avec une ironie amère» c'est pour l'honneur du nom français que vous prenez si chaudement son parti, il ne se mêle à ce beau don guiehottiime nul iittérét pour sa personne. •• Eh bien! tant mieux, vous en supporterez avec d'autant plus de courage ce qui l'attend.

— Qae voulez^vous dire? e'écria Adalbert en frémissant.

— Je veux dire que vous n'êtes pas le seul que la passion bourgeoise de cette belle dame met au désespoir, et que tous ses adorateurs ne sont pas si généreux que vous; j'en connais dont la vengence sera cruelle.

— > Malheureuse t serait-il possible}... vous oseriez?.. •

Et, frappé d'un horrible soupçon. Adalbert s'em* pare du bras de la princesse, comme pour Tempecher de commettre un crime. Le souvenir de ceux que la jalousie enfante chaque jour sous ce climat brûlant, la glace de terreur; il voudrait étouffer sa pensée de peur de la communiquer; il sait que

hK UARI GONriDENT 28»

prévoir nne action atroce, peut en donner l'idée. Il menace, il implore, et, voyant qne ses injures comme ses prières attisent également la colère muette qu'il redoute, il s'épuise en faux serments sur l'amour qu'il n'a plus, sur la profonde indifiEérence qu'il éprouve pour tout ce qui n'est pas l'objet de cet amour. Enfin, à force de paijures, il obtient la promesse de ne rien tenter contre une personne que les bruits répandus sur elle doit, sans nul doute, engager à quitter Naples très-prochainement.

Tranquillisée par cette espérance , et surtout par le calme apparent de M. de Bois* Verdun en parlant de ce prochain départ, la princesse lui tendit la main, et dit :

«—Je veux vous croire*. • En effet, comment vous supposer assez lâche, assez stupide pour sacrifier un dévoûment tel qne le mien, aux dédains de la maltresse d'un antre I... Oui, ce trouble.. • cet excès de zèle... c'est de la protection, voilà tout... je le vois bien... Mais s'il en est ainsi, vous hâterez le moment qui la ramènera près de ses protecteurs naturels, et vous vous empresserez de faire signer ses passe^ports.

— Je m'y engage.

— Songez-y bien.. . ne me trompez pas.. « qn'eile

Iilt MAHI CONFIDEHX

«ott partie dans trois joarst •otremeot ja m réponds pas de iDoi...

«-* Quoi} vooSf si beUst ai iioUa^ wom semaca^ paUel...

m» Ne m'imploras pas poor aUe..« iotenrompil U princesse, sinon vons me lendrea à toôte ma sage, & toutes ces bombles pansées qne je m'eC* force de chasser.^. Vous n'avez poiid «tbiie id à une de ces petites dames financaises qjm la ce» qoetterie console de toot, qu'on a toojoors le droit de trahir, et gui n'ont jamais celui de s'en venger... En acceptant mon amour, vous 4tea davenn l'arbitre de ma vie; il dépend devons de lalinrar aux actions généreuses^ au bonbeuTt ou au désespoir et au crime... choisisses.

Et, laissant Adalbert jk tontes Isa réflexions que devait inspirer cette menace, dédaignant la réponse que la crainte pourrait dicter an coupable* la princesse sortit sans rattendre.

Malgré les cruelles impressions qnî se 4ispatalent le cœur d'Adalbert, il savoura un moment le bonheur d'être seul, de pouvoir s'intareger H se répondre de bonne fin sur les seotimenis qai ragitaient; espèce de t6te-i-tète fort rare-entre les malheureux et leur chagrin, et qu'ils employant plus souvent à s'étourdir sur leurs dangers v^% 'éclairer aq^ten» torts^

LB UAEI CÛNFiDEW S9t

~ Awez d^illofiionl peii8a*t*il, assez de rase* pour me trompa?» Cette femme à la dans mon flme; «oo amoar a daviné celui gne j'espéraU ëtouf* fer en le niant à moi-même, en lui donnant tonlei les allures de la haine, du dédain, le suis à bout des mauvaises raisons qui ponvaient la rassurer, et ma folie est telle, que je ne puis manquer de tomber dans le premier piëge que sa jalousie ma tendra. La seule idée de TOir Clotilde victime de cette jalousie féroce, me glace de terreur; je sens un orage prât à fondre sur nous. Oui i la fuite peut seule nous sauv^ d'un éclat irréparable; par* tonsl... inventons un malheur de famille, un de ces devoirs despotiques auiquels l-autorité cède sans examen. «. Ah! pourquoi n'ai*je pas reconnu plus tôt la nécessité de mettre tout un moude entre Clotilde et moil... Mais qui l'aurait présagé, que ce ressentiment si vif d'un tort si léger, cette rancane ahsuidet ce malaise, fruit de sa générosité, ce trouble, cette tristesse causée par sa présences ce besoin de la lui révéler par des mots amers, de lui déplaire plutôt que de lui être indifférent; c'é* tait de ramourl... Ahl maudit sait l'instant où ce fatal amour s'est ainsi masqué pour se glisser dans mon cosur. Maudit soit le démon qui m'a rendu 4 ^Ue l Eaca?:e. n ma lâche adoifttioii était t'œuvr»

de sa Tolonté I Mais j'ai la honte de m'avoner qae son orgueil de femme en est innocent, que loin de vouloir mon suppliée, elle ne s'en aperçoit môme pas. Ah! qu'elle ne s'en doute jamais... que je meure avec le secret de ma faiblesse, de mon inconséquence, de mes regrets pour le bien que j*ai perdu volontairement, pour ce trésor que j'ai tenu dans mes bras, dont le souvenir me brûle, dont la perte me rend fou de désespoir. •• J'ai mérité mon sort... accomplissons-le dans toute sa rigueur.

Et, se levant aussitôt, avec la précipitation qu'on met à s'ôter tout moyen de revenir contre nue décision pénible, Adalbert sonna Gervais ponr lui commander les apprôts de son prochain départ; puis il se rendit chez le marquis de Tourbelles, en chercfaaùt l'événement qui devait servir de prétexte à la demande de son passe-port.

Pendant que M. de Bois-Verdun avait recours à l'unique remède contre l'influence d'une passion qu'entretient la présence, Edouard se soumettait à employer le môme moyen pour réduire la sienne aux proportions d'un amour fraternel.

Un bâtiment grec se disposait à mettre à la voile, Edouard feignit, par ordre^ un ^f désir de visiter les mines d'Athènes, et le jour de son embarque* ment fut bientôt fixé»

Qotilâe, épouirantée des dangers auxquels rayaient exposéeramour de Sostbène, pensait très-sé* rieosementà l'en guérir. Ainsi» cbacon de son côté méditait on projet sage. La princesse ErcolantOt seule, abandonnait son imagination à toutes les idées insensées qu'enfante l'orgueil blessé et l'a» mour outragé; décidée à se convaincre de ce qu'elle redoutait, ou à s'aflEranchir du soupçon qui rendait son bonbeur impossible» elle cboisissait parmi tous les moyens qui se présentaient à sa mémoire et dont la vulgarité ne nuisait point au succès, celai qui devait amener infailliblement Adalbert à trabir son amour pour madame des Bruyères.

Lorsqu'une semblable pensée s'est emparée d'un esprit sicilien, elle n'y est combattue par aucune aiitre crainte que celle de ne pas réussir. Les suites de l'épreuve sont tellement voilées par la douleur ou le plaisir qu'il en attend, que l'es* poir du succès l'emporte sur tout pressentiment funeste, et, partant, sur toute prudence. Ces diffé* rentes agitations, comme toutes celles des gens du monde, prétendaient au mystère, et cbacune des personnes qui en étaient atteintes ne pensait qu'à les dissimuler en s'appliquant à remplir ses devoirs de société, et même à prendre sa part accoutumée des plaisirs dont elle s'élait fait des habitudes.

m LE MARI GONFIDBKT

On donnait le loir même un opërtt notiirdftii de Verdi. Ne pas le montrer âa théâtre Saini^Gharlef, eût été une espèce de scandale àrenter8,«qQi aurait fourni des réflexions malTéillantes aux esprits malins et aurait confirmé les brnits répandas sur les événements de la journée ; aussi^ malgré les préoeupations pénibles de nos personnageSi eba- Oan d'eux était-'il déeidé à paraître dans sa loge comme à rordinaire et à affecter autant de trao^ (faillite qu'il ôprouvail de trouble.

Lorsque madame des Bruyères entit dans la iàlle, tous les yeux se fixèrent sur tile, naturelle» ment attirés par i'édat de sa beauté et respérance qa'on avait de lire stt son visage la trace des in* quiétudes que le duel du metin était dû lin causer.

~ Jamais je fié l'ai vue pies l'avissante I É'écfia rambass&déur de France, n'étes-veus pas de mon aviSi Sostbène I

Mais Sostbène, aCCablé éous le peids d'une affreuse pensée, n'entendait paâ éô qvté disait son père. A pëiuè contenu par le pet^nle qu'il avait donnée à Àdalbétt de Hé faire eu6une âotne qui dût Compromettre la réputation dé GotHde, il cbercbait comment il pourrait satisfaire 6on ressentiment sans trahir sa prômftâse. Le problème était difficile à résoudre, et âosthèue y aurait r6vé

éternellement» si M. de Bois- Verdun ne Teât seeoiié de manière à le sortir de son sonmambu* li«r '^.

— Que Doe vonlez-yons I dit-il de Talî* d'un homme fn'on réveille en sursaut*

— Nous voulons que tu nous répondes, quand on réclame ton admiration pour une îoUe femme*

«-« Je les déteste toutes 1

«*» Vraiment? dit le duc» aht nous connaissons ces belles crises de baine, ces fureurs barbares qui tombent devant le premier sourire et se calment an grand air.

Adalbert» qui craignait la colère indiscrète de son ami, Tentratna dans la loge de la princesse £rcolante, heureux d'avoir à le surveiller pour échapper au tort de se trahir lui-même, car il avait bien de la peine & contenir son Jndignaiion è la vue de cette femme si vantée, si brillante, et qu'il supposait la proie d'un amour flétrissant.

Quant à M* deTourbelles, il se contint jusqu au moment où il vit entrer, à rorchestre, M« Fresnetal. Mais le soin que prenait Edouard de se placer dans le coin le plus obscur de la saUe pour se met« tre en contemplation, disait^-il, lui paraissait une fhtuité, il se disposait à aller l'en punir* Adalbert l'en empêcha en l'engagent à profiter, de cette

S9e LE MARI CONFIDENT

occasion de se conyaincre, par ses propres yeux, de l'intimité qai régnait entre les coupables ; car les plas prudents, après s'être imposé le chagrin de n'être pas près l'un de l'autre, tombent tous dans le tort de laisser dire à leur regard ce qae lenr bouche veut taire.

Ce tableau, d'un monde torturé par les sentiments les plus cruels, les projets les plus atroces, et paraissant uniquement occupé du final qui vient d'être applaudi» de la poggiature manquée par la prima-donna, se présente bien souvent aux yeux de l'observateur et console l'envieux. Découvrir que toutes ces personnes belles, riches, nobles, enjouées, comblées de tous les biens dont on man« que, ont un serpent dans l'àme et méditent un parti désespéré, cela rend philosophe.

Ricardo était de ces philosophes*là. Tapi dans le fond d'un amphithéâtre des combles, que les bourgeois de Naples appellent leur colombier doré% il examinait à loisir les différents effets produits par ses rapports sur les gens qui les lui payaient plus généreusement Fun que l'autre, il se félicitait d'avance des événements que devaient amener tant de passions exaspérées, pour lesquelles ses services seraient indispensables. Son unique em* barras était de satisfaire à tant d'intéreis coutraires,

sans laisser soupçonner sa triplé trabison* H ayait reçu Tordre de se rendre» le lendemain de grand matin, dans la petite église de Saint-Jean-Carbonara, et d'y attendre, près dn tombeau de Carae^ eioU\ la personne qni avait à lui parler.

Le mystère, le lieu du rendez*TOtts ne laissaient aucun doute sur l'importance des intérêts qu'on y devait traiter. Ricardo savait qu'à Naples, les plus horribles complots se trament d'ordinaire à l'ombre des autels ; là toutes les rencontres sont faciles et n'attirent pas l'attention, on est habitué à y voir le grand seigneur à genoux près de l'artisan, la princesse à côté du lazzarone : celui-ci prie tout haut, pendant qu'elle lui parle tout bas ; et les ordres qui se donnent ainsi sont rarement charitables.

Le départ de M. de Bois-Verdun enlevait à Ricardo un des meilleurs profits de son industrie, aussi espérait-il bien y mettre obstacle en en dénonçant le projet à la princesse. U réservait la confidence pour l'entretien de l'église Saint-Jean, car U devinait sans peine à qui il aurait à répondre et n'avait d'incertitude que sur ce qu'on exigerait de son savoir-faire. U repassa dans sa tête les mé-

4. Oianai CaraceioU, l'amant, le ministre de la tee^nde reine Jeanne, espèce de comte d'Ëtsex napolitain.

ttt LE HAUI CONFIDENY

ftiW ^1 lui avaient le pies rappovté } S a*ttHi9a à tôiBi lé ^rbt de èeai qui lui seraient eenteaiiâési 6t laisâë si bietl emirif son UiagiiuKtiett dans ee chttiij^ de dësafttfe, qu'il aarail M âifilcile de hasarder avee loi une prûpeaibeB qci'il n'aiirait pas ptêViië: Gélâ éipliqtié poarqaei les géas eapa][d98 de toof ne êôûl {«filait éimoH de moi

fie cette hrmàhiê «(ôirée êtkmiiiftiè, M ma^ dame des Bruyères avait été l'oBjet dé Tattenfion la plus flatteuse, où ses eunémis coiÉinie ses j^rfi^ sans l'avaient admirée hàutéméât, étie rap(fèrfa une crainte vague, aussi impossiBié à oiotiver qu'à vaincre.

L'affectation àë SoMhënë à ne pas venir lÉ ^ siter dans sa loge, lorsque tant de personnages, à ij&iît'jbncet put sotï pfcjte Fambassadeur de France^

tfi MAftl CONFIDENT

n f^feâdttieht AUtonl^ d'elle, lui laissail «apposer ttttelquë grief établi %\\t nne calomnie, et dont elle âtitait à stibir Peffât àtant d'en saToîr la cause» En vain elle cherchait à se rassurer par le voyaf(e qui allait la ëépisirelr d'Édéuard et Ater tout prétexte à la médisance, par la lésolution qu'elle tenait de ptendi^ en secret de fhir le monde, où sa posbtion étrange l'ëipbserait à dés dangerb également funestes pour sou boiihèur et sa réputation, elle eptoutait cette opressiou qui étouffé k l'approche â*nn Orage. Cette tristesse d'tin événem^t inftbntou qtti va agir pûisft&tnment stii* là destinée. Gidtte hisoninie qtlb tiuUé douleur n'éxpliqiie^ sem« ble iivertir de teiller sur soi, G(M^ la haiue aussi

C'était au moment où les cérémonies saitites allaient succéder fttat jbiés du carnaval, où le printemps fleurit déjà les jardins de Nâples, quand t^ùt de Fr&nce iToht étteore sbus la tieigÉ, où les ^ssions àmouredèeSi liées aux temps dès plaisirs de l'hiver, se dévelop^ébt àûx p^^emiers rayons du Holeil et slflttagmeilteht de tout l'amotir qui semble ranimer la nature.

Qùittet^ Nazies à éette époque de l'année, c'est %*eii\^f dix paradis teri*estre. Clotilde, attristée par cid reçreti espérait i^ae nul autre ne viendrait s'y

joindre; elle pleurait en contemplant ces beaux eites, cette belle mer» ai souvent confidente de ses peines, et leur faisait honneur des larmes qu'Adat bert fitisait couler.

On voyait à peine jour : le sacristain de Téglise Saint-Jean en balayait le portique; il se rangea ponr' laisser passer Ricardo, sans témoigner aucun étonnement de sa dévotion matinale.

An bruit que fit la lourde portière tapissée en tournant sur ses gonds, Ricardo crut entendre une exclamation sortir de la cbapdle consacrée au tombeau dn ministre jadis assassiné. U se dirigea de ce côté, et aperçut derrière le monument funè« bre» une personne si bien encapuchonnée dans sa mantille noire, qu'il était impossible de distinguer sa tournure ni ses traits.

Il la devina plus qu'il ne la reconnut. Elle lui fit signe de s'agenouiller sur la pierre, elle-même se mit à prier; et l'on ne saurait douter de la ferveur de sa prière, car dans de ce pbys, où la religion se mêle à tout, il n'est pas rare de voir implorer le ciel pour le succès d'une mauvaise action, avec autant de foi que de zèle.

Pendant que tous deux priaient, une vieille fenmie vint allumer une petite bougie plantée sur la grille du chœur, et s'assit sur la marche de mar^

LE MÂRl CONFIDENT 301

bre gai séparaitrautel de la chapelle» en regardant brûler son ex-voto,

Qaelque temps après nn firanciscain entra silencieusement et s'agenouilla près du confessionnal* Peu à peuTéglise se remplit des ouvriers du pays qui ne croient à une bonne journée qu*autant qu'ils en ont consacré la première heure à entenrire une basse messe, puis survinrent les écoles religieuses. Un entretien secret était difficile devant tant de témoios, mais Ricardo, fort dans l'art de traiter des intérêts les plus dévorants de l'air le plus calme et de cacher une ruse infernale sous un regard imbécile, se glissa insensiblement, à pas de genoux, jusqu'au prie-Dieu de la pénitente, et là, sans changer. d*attituâe, sans discontinuer es mea culpa dont il se frappait la poitrine, sans regarder celle à qui il adressait la parole, il lui apprit tout ce qui devait la désespérer et porter son délire de vengeance au point de ne pas marichander sur les moyens de le satisfaire.

— Contraiguez-vous, disait -il en entendant trembler sur le marbre la chaise où la princesse était assise, avec un livre de prières ouvert sur ses genoux. Songez qu'on vous regarde, et puisque tout est convenu entre nous, sortes d'ici avant

ff

^ Se M tinta më iotttdftilhiM ]*épond^eUe d*iiiM voix haletante.

•i^ n le filUt, Gtafiia printt^Hm^ siûoli toat est {)erda; il fatit que toab sôyeil^atrëe atant Thenre où yoas aonnek d'ordinaire à toirë Mveil ; sinon tottë ëvèiUerei^ le» soupçons et nous serons à court lôràt{û'ilfiiitiâra prononcer l'dibi..ab Allons^ s ^ soyez trani|uillè... votre afl&ire ëstenboiinëd mains; mais âë nëos rninës pas par ({uelque imprudente. Nous à^àVôiiê pâè de tëmpA à perdre;,, rbeiire du départ éât âléë ft là nnit.

— Èli rapt^elant éë fttit d'nnë séparation clandestine et peut-être éternelle, Riéardo savait ranimer tonte la rage assottpie nn iiistaiil sotid la terreur tpû précède toujôttfs tme gtànde résolution.

— Oui, il ne séi*a plus tempsi.. àlï Ift pHneéësë en se levant d'iihë manière cônvolsive.t. LajusUoe le Vêtit... Dieu l'ordonne... ëUë on moi... .

Et, marchant d'un pas ftmë, elle «HiVei^ 1*»* glisë et se perdit bientôt dans la foulé ^i se tëndait en chantant au marché dé Sànta-Lncià.

tlentrée dans son palais pà^ uhë poirtë ëëcrètë, là princesse Ërcolante se mit au lit; mais né trouvant y trouver le repos, elle sonna sa femme 8ë chambre et se fit servir une grande tasse de café

tfi MâHI GONPlDfiHT M

pour se ttttkteiiir dans ràgitatmn qui d«Tàitl'em- {lécher de tëflichir.

Mademoiaelle Géraldina^ frftppée de ralté^ation des traits de sa maltresse, et de la rongeori de la paient qui se siieoëdaieiil dans la même minute Sur ëon beau fronts lui pi'oposa d'eavoyer ebercheif son mëdeciii.

— ^ Gài'déiMreus^n bien, répondit^lle tiVèment, je me porte à merveille; seulement ees premiers beaux jours de printemps m'agitent... je ne puis tester en plaee.^^ il faut que je prenne l'aif... ap- ^l*éteÉ une robe..^ je tais sortir;

Ef tout en slîabaiant, 1& ^iucesse proférait des jparoleë iânâ bùltè, tantôt d'un ton nieiiàçanti tantôt d'uâe Tôix tà oppresftée^ ^'elle semblait prête i s'étanouir.

Lorsque sa tdilette ftltëéberée et que Géraldine lui présenta le maàtelét i^û'élle inettait d'ordinaire I là proméliadé, elle la ^t è'ftssèoir comme si elle énonçait à fout ptojét de sortie et tomber dans une rêverie pirôfonde, elle semblait retenue pût ahé terreur invincible, sa respiration était inégale, 8on regard fixe, Géraldine commençait â s'inquié* fèf dé cet état de stupeur, Idrd^ti'elle entend s'arrêter Sëtlx Chevaux de selle sous le balcon dé sa maîtresse; elle court aussitôt à la fénêlre, et s'écrie;

m U MARI CONFIDENT

— C'est M. le marquis de Bois-Verdant

A ce nom, la princesse fait un mouvement d'ef* firoi. Puis, se frottant les yeux comme si elle sortait d'un songe :

•*• Que dis-tn T demanda-t-elle à Géraldina.

— Je dis que M. de Bois^Verdun descend de cheval et fait demander si Madame est visible.

•— Oui... cours... dis que je veux lui parler. Puis, lorsque la princesse se vit seule, elle ajouta :

— Bst-ce un adieu qu'il vient... obf non... c'est pour mieux assurer sa trahison... sa fuite, qu'il vient me voir... qu'il vient rire en secret de ma sécurité. Ah f sainte patronne I donne-moi a force de lui cacher ma rage I Répands sur mon visage le calme qui doit encourager sa perfidie. Que chaque mot de lui m'en donne une nouvelle preuve. Que je la lise sur son front soucieux, dans ses regards inquiets, sur ses lèvres tristement souriantes, dans ses paroles froidement passionnées^ Que jfr savoure l'affîreux plaisir de le confondre, avant de savourer celui de le voir p&lir aux premiers mots qui loi révéleront ma vengeance.

L'entrée d'Adalbert interrompit ce monologue, qui avait suffî pour ranimer l'esprit abattu de la princesse. Malheureusement. Adalbert se présen»

tait devant elle, pAle, défait, et dans une agita* tion contrainte très-propre è confirmer ses soupçons.

Le cœnr humain est sujet à de grandes inconséquences. U n'est pas rare de le voir regretter ce qu'il fait volontairement et déplorer le sacrifice d'un amour qui l'importune. Celui de la princesse pour Adalbert, comme tous les amours mal récompensés, était devenu tyrannique, insupportable; il le maudissait et le redoutait comme une démence sinistre. Mais tout en frémissant de ce qu'il en pouvait attendre, il éprouvait ce bonheur d'être aimé, auquel les plus insensibles, les infidèles mêmes, ne renoncent pas sans peine.

L'idée de ne plus revoir ce beau visage, que son brusque départ allait couvrir de larmes, troublait

visiblement Âdalbert, et donnait à sa voix les in- Ûexioos tendres et tristes d'un adieu étemel. Tout en lui dénonçait un douloureux mystère.

D'abord il tente de prévenir la princesse sur sa prochaine absence, en lui parlant d'une mission dont l'ambassadeur de France le menace, et qui peut l'obliger à s'éloigner d'elle d'un instant à l'au* tre. Cille l'écoute sans l'interrompre, mais de l'air le plus crédule. U insiste sur ses craintes, ses regrets de la quitter. ËUe semble prendre un plaisir

m LS MA&I GONFIDBKT

oioqiieor mt «fforis qall tait pour la tromper. BDe les encoorage même par des question» captieuse»; puis cessant tout à coup de se contraindre :

-* A quoi bon ce manège t dit-elle avec un sonlire terrifiant C'est assez jouir de ton talent dans Tart de mentir« Je sais quel sort to me prépares* Traître I tu m'abandonnes, ta pars ce soir pour longtemps» pour to^iours peat*être, et tu ne pars pas seul*

'^Qûe dites^ousT s'écrie Adalbert^ Oui, le devoir me force à partir ; mais je le jure sur Thon* neur, oreyea que personne. «.

^»^ Tu ipensi Je sais toute Cetto femme que ma haine avait devinée* i* cette femme que lu arraches ft un misérable qu'elle aime.. < cette femme dont tu préfères les dédains, la trahison, à l'amour qui me brûle ; o« beau monstre que l'enfer a vomi iei pour f semer le malheur, le crime, tn lui donnes ma vie pottr m de ses caprices. îu Tenlèves, et t'est c« soir même que tu attends le prix dd ta perfidie. Mais l'amour veille sur ses mariyrsi et le eiel punit quelquefois les ooupables avant leur triomphe^

— Qm ftut'^fl invoquer, 6 mon Dîeuf pour vous contaittcre de la vérité t Antoiiia, chère An* toMa, i'6s prends & témoin l'âme de x&a mère,

jimtàÈ Jê n'êA m la pensée de eet enlèteinent.

^«» Eh! qu'importe qae ce soit de gré ou de force qu'elle te eaive ; qae vous partiez d'accord, ou que tu coures après elle, tu'sais trop bien où la retrouver.

•-^ Non, j'ignore ses projets... Jene connais que •on antipathie pour moi, et loin de vouloir la vaincre je ne demande qu'à la légitimer, je vous le jure sur l'honneur.

— S'il était vrai! s'écrie la princesse en se levant dans une agitation qu'elle ne peut dominer? s'il était vrai !... mais, non, le dépit seul t'inspire. Ton orgueil la hait, ton lâche cœur Tadore.

— Non, te dis-je, je ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer, vois-en la preuve dans ma soumission à tes ordres. Dispose de moi, je te sacrifie mes de* voirs, ma fortune; viens, allons cacher danë quelque paya lointain ta faiblesse et là mientiè, êi^t-ce assez pour calmer ta jalousie, pour aifracher lé bstnâeau qui t'atretiglë t

— Quoi ] cette Clotildc^ dollt lé fiûni td fftit très* ââillir<*. ne mériterait pas ma colère?... tu eonsentii'ftié a la fui^ éternellemeât potr moi ? pour toa Alfittoiiia ?..è Malheureuse !••• qu'ai-je fàit?.^*

Et, cOitrant sa tête de aes mainSf la princesse ]p(i08se un cri d'effirpl ; puis^ s'indignant eottire l'ély^tioB qpi'eUe épreuve^ «fte ajoute ;

808 tS MARI CONFIDENT

«* Hais IQ veux m'apai^'^r par an nonveaii meii» songe ; perfide, ta me tronîpes encore, je le sens.

•*- Viens ; quand j'aurai touit quitté pour te rassurer, tu me croiras, peui-étre.

En parlant ainsi, Adalbert, effrayé du délire qui brillait dans les yeux de la princesse, ne pensait qu'à la sauver des excès auxquels ce délire pouvait l'entraîner. CSraignant de l'irriter par la moindre réflexion, il écoute, il approuve tout, il répète les serments qu'on loi dicte, il proteste cent fois de son indifférence pour Glotilde*

•«» Eh bien I tant mieux, dit la princesse d'une voix tremblante. S'il est vrai que la jalousie m'é* gare... que ta ne l'aimes pas I... tu me pardonneras.

Ces derniers mots, è peine articulés, glacent le sang d' Adalbert.

•—Pardonner? dit-il en p&lissant... pardonner! grand Bienl qa'as-ta bitt

^i» Tu le devines, traître, je le vois à ta pâleur» à la terreur qui te saisit; tu trembles pour elle... tu ne l'appliques à renier ton amour quç pour su8« pendre ma vengeance ; mais il n'est plus temps.

— Malheureuse r qael crime as»ta commis!

s'écrie Adalbert en «'emparant avec force des

deux bras de la princesse. Parle, on je te tue...

-» Frappe donc ; car elle aussi se meurL Vengela snr moi du poison qui la dévore. J'ai assez ▼ëcn... j'ai vu ton désespoir... Frappe... et que je meure de joie.

Mais au mot de poison, Adalbert, hors de lui, a rejeté la princesse avec tant de violence, qu'elle est allée tomber sur le parquet de sa chambre.

Pendant qu'elle exhale sa rage, il court comme un fou chez madame des Bruyères, il donne Tordre au concierge d'aller chercher au plus vite le docteur €orona, et sans demander si la comtesse est visible, il monte précipitamment l'escalier et s'ë* lance vers la porte de l'antichambre, lorsque deux valets de chambre l'arrêtent et disent :

— Madame né reçoit pas; Madame est très* souffrante.

En vain les domestiques de la comtesse s'opposent à ce que H. de Bois^Verdun entre d'autorité

m LS IIABI CONFIDENT

chez leur ïnaltratM. Il parvimt, malgré aux, jus» qu'au salon qui précède la chambre de Gloiilde ; il leur crie :

— Il faut que je la voie ; il faut la 8eeourir«M Elle se meurt I...

Le désordre oè il est... les imprécatious.», les menaces. •• les efforts qu'il &it pour se dégager des bras vigoureux qui Tarréteut , fout craindre pour sa raison; il est au moment de &ire céder la porte à ses coups redoublés, lorsqu'elle s'ouvre et qu'une femme de chambre s'écrie :

^ Appelés Ricardo, qu'il se rende tout dt suite chez le pharmacien d^là Chiaja, qu'liramèneid; Madame est sans connaissance...

Adalbert se précipite dans sa chambrOi voit Clo* tilde étendue sur son canapé, la p&leur de la mort couvre son visage; son peignoir dénoué laisse voir sa poitrine dont la respiration sembk^arrétée; ses mains sont froides, ses yeux entr'<mverts sont sans regard... en vain Adalbert l'appelle ; çUe ne l'entend point.

— Qui ètes-vous? que venez-vous faire icit demande avec effroi la pauvre Joséphine, en voyant sa maltresse mourante dans les. bras d'un homme qu'elle ne connaît pas et dont le déses* «oir.Iuifaitpeiir et pitié; que voulex^voust dU*ello»

LE MàEI CONFiDEUr S||

— La fiauverl 8'écrie-t-il en s'enfuyant ponr courir après le docteur Corona.

Henreosemeati le concierge Ta trouvé chez lai, et Àdalbert le rencontre sur Tescalier; il l'en* traîne aossitôt vers la malade» parle de poison, de erime^ et, dans son impatience de se faire comprendre, dit tant de mots incobérents, que le docteur, ne pouvant agir d'après une explication si confuse, interr<)ge la femme de cbambre. Celle-ci lui apprend que pen de temps après avoir pris la tasse de chocolat qui compose ordinairement son déjeuner, la comtesse s'est plaint d'un grand malaise qui a résisté h l'eau de fleur d'orange, aux frictions d'éther faites sur le front, sur l'estomac, ets'estaugmentéau point de lui ôter tout sentiment.

Le docteur ordonne avant tout qu'on s'informe ai la tasse n'a pas encore été lavée et qu'on la lui «pporte ; pendant ce temps , il consulte les pulsations presque étdntes de la malade; puis il écrit à la bâte une or&nnance qu'un domestique porte, au grand galop de son cheval^ chez le pharmacien le plus voisin. .

Pendant ce temps, Adalbert, le regard fixé sur

|es yeux du docteur, cherche à y lire ce que l'état

lie Clotilde lui laisse d'espérance ; il l'accable de

%aeâtîoii8>la fiOittoKa de la aauvâr... de le sauves

lui-même... car il jare de ne pas sarvivre à cette femme adorée qni meurt pour lui ; mais le docteur, tout à son inquiétude , ne s'aperçoit môme pas de ce qu'il y a d'étrange dans Pexcès de douleur qui fait délirer Adalbert ; il voit seulement qu'il ne peut avoir recours à lui pour s'éclairer sur les causes de l'état où est tombée la malade.

Le bruit de l'empoisonnement delà comtesse se répand dans tout l'hôtel ; il parvient au pavillon qn 'habite Edouard; il s'élance vers l'ofiBce, arrache des mains de celui qui s'apprête àla plonger dans l'eau, une tasse encore teinte des restes du chocolat qu'elle a contenu, court la porter à Corona, et attend, comme l'arrêt de sa propre mort, les paroles qui vont sortir de la bouche du docteur.

Le mot de morphine se fait entendre... il glace de terreur tous ceux qui doutaient encore, et pourtant un rayon d'espoir semble ranimer le visage assombri du médecin; il ordonne de s'assurer du valet de chambre qui a servi le chocolat; mais on cherche vainement Ricardo, il a disparu.

La chambre se remplit de tous les gens de là maison, dont les exclamations, les sanglots étonr* dissent le docteur; il prie qu'on le laisse seul avec Joséphine et une vieille gouvernante de la corn* tesse, pour n'être point troublé dans les soins qot

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son danger réclame : on lai obéit. Adalbert veut être excepté. Le doctenr est inflexible ; mais pour obtenir quelque patience des malheureux qu*il force à se réfugier dans la chambre voisine, il leur promet de venir les instruire, de moments en moments, de l'effet des antidotes qu'il a déjà fait avaler avec peine à la malade, dont les dents serrées et l'état complet d'inertie, rendent tons les secours difficiles*

An môme instant Adalbert et Edouard, unis par un commun désespoir, passent dans le salon, ils y voient entrer l'ambassadeur de France, «son fils et le médecin de l'ambassade.

Le duc de Tourbelles, qu'un regard jeté sur Adalbert a bientôt convaincu du malheur qu'on vient de leur apprendre, exige, au nom de la protection qu'il doit à tout Français, que son docteur soit admis à soigner madame des Bruyères, con« jointement avec Gorona. Edouard s'introduit près de la mourante, et revient aussitôt partager l'anxiété qui se révèle dans chacun d'une manière différente, mais qui les domine à tel point que tout sentiment de rivalité» de haine, est suspendu,

Sosthène, oubliant sa colère, son antipathie

pour Edouard, Taccable de questions sur la cause

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