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Le Mari d'Antoinette

De tous les usages auxquels a servi cette halle vitrée qu'on appelle pompeusement le Palais de l'Industrie, celui qui semble jusqu’à présent lui convenir le mieux est, sans contredit, l’exposition des animaux reproducteurs. Les tableaux, les statues, les fleurs, les orphéonistes et MM. les aspirants à l’École polytechnique, que l’on a lait successivement concourir dans ce débarcadère du progrès, ont eu à se plaindre de la lumière, de l’air, de la chaleur ou du froid. Il ne semble pas qu’une seule réclamation soit venue de la part des animaux.

Les amants de la nature, qui pleurent tous les jours sur les usurpations des machines et de l’industrie, devraient se réjouir de voir le plus vaste monument de Paris prédestiné, en dépit de la vocation imposée par les architectes, à devenir l’asile de la poésie champêtre, le temple des bucoliques. Ce culte intelligent des bêtes n’est-il pas un symptôme consolant ?

En parlant ainsi , je commence mon rôle d’historien, et je traduis les impressions d'un visiteur de la dernière expo-

sition animale, qui, tout en admirant les robustes taureaux, les vaches symétriques et les chevaux pur sang, se demandait tout bas ce que penserait le bon abbé Delille, s’il lui était permis de quitter les Champs-Élysées académiques, où se promènent les immortels qui sont morts, pour revenir pendant une heure dans les Champs- Élysées do Paris. Quel poème ne tenterait pas la verve de X llomme des champs ? Ne battrait-il pas des mains avec une émotion délicieuse, celui qui s’écriait, en prédisant d’un ton inspiré le croisement des races :

Ainsi, des rochers de la Suisse

S'unit à nos taureaux la féconde génisse,

Et, pendue aux buissons de ce coteau riant,

La chèvre aventurière a quitté l'Orient.

Là, le bélier anglais paît la verte campagne ;

Là, la brebis d'Afrique et le mouton d'Espagne Do leur belle toison traînent le riche poids.

Ici, le coursier barbe^st errant dans vos bois; Là, bondit d'Albion la cavale superbe.

Tandis que ses enfants qui folâtrent sur l'herbe, Se cherchant, se fuyant, se défiant entre eux. De leur course rivale entrelacent leurs jeux.

Le visiteur en question ne se rappelait pas, sans une sorte dejoie^ ce fragment appris au collège avec une si grande répugnance, et qu’il croyait avoir si bien oublié.

Entraîné sur la pente des souvenirs classiques, il se disait encore que ce vaste congrès d’enimaux pouvait fournir une magnifique matière de composition pour des vers latins, et que la génération qui incruste actuellement son nom, à coups de canif, dans les bancs de nos lycéas, n’échapperait sans doute pas à l’obligation de cette paraphrase.

Je me héte de déclarer, pour ne pas lui faire tort, que ce promeneur n’était pédant d’aucune façon, ni par état, ni par vocation; que c’était un homme du monde, et du meilleur

monde, un lettré, un oisif, à qui certaines dispositions mélancoliques suggéraient ces retours vers un passé déjà lointain. D’ailleurs, la poésie de l’abbé Delille et les muses de sa connaissance paraissent jusqu’ici l'expression la plus parfaite de l'émotion didactique, si j’ose ainsi dire, que suggèrent les solennités de l’économie sociale. 11 est plus difficile qu'on no le pense, pour les esprits distingués, de se soustraire, devant un spectacle médiocre, à la tyrannie de certaines réminiscence banales. La vulgarité n’inspire bien que les sots.

Le visiteur se promenait à travers l’exposition, regardant, examinant tout, avec un demi-sourire sans ironie, mais sans gaieté, comme un homme désintéressé des spéculations humaines, qui constate les modes de son temps, pour les analyser, et non pour les suivre ou pour les critiquer.

11 s’arrêta devant un étalon dont le râtelier était orné d’une inscription honorifique qui annonçait un premier prix. L’éleveur ne s’était pas contente de la plaque en bronze suspendue au-dessus de la tête du cheval; il avait attaché à la queue de celui-ci un flot de rubans de toutes couleurs, dont le triomphateur se servait philosophiquement pour chasser les mouches, tandis qu’il tirait à belles dents le foin du râtelier, sans paraître se soucier de l'inscription fastueuse qui le surmontait.

Un groupe, de connaisseurs discutait les mérites du sujet; et, au milieu, un orateur qui, pour mieux établir les Iien9 de solidarité et de propriété existant entre lui et le cheval, portait à la boutonnière quelques-uns des rubans que l’on voyait à la queue du lauréat, donnait avec complaisance des détails sur cet enfant de sis écuries, et n’oubliait pas d’ajouter que ce n’était là qu’un échantillon : « Au prochain concours, il en ferait voir bien d’autres! »

Le promeneur, qui avait silencieusement admiré l’étalon, allait poursuivre sa visite, quand il parut frappé du son de voix de l’orateur : il le regarda en face, consulta sa mémoire

sembla retrouver un nom depuis longtemps négligé, et resta quelques secondes indécis, n'osant passer outre et n’osant pas non plus solliciter une reconnaissance inutile.

Qui donc n’a pas hésité souvent ainsi devant le piège ouvert tout à coup par un souvenir d'enfance, par un nom qui n’avait pas retenti à son oreille depuis le collège, par un visage dont les traits s’étaient obscurcis, mais non effacés de sa mémoire?

Le cœur tressaille et vous pousse en avant; mais la réflexion, la prudence, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme retiennent l’homme qui allait renouveler les dettes d’amitié de l’enfant. A quoi bon reconnaître cet oublié, c’est-à-dire cet inconnu? A quoi bon le contraindre à rougir de lui-mème s’il a échoué dans la vie, à rougir de vous, si vous luttez encore sans succès? Combien d’illusions qui meurent, parce qu’on veut les réveiller?

Le promeneur se livrait sans doute à ces réflexions; mais, comme il ne pouvait, en même temps, par une curiosité qui protestait contre sa réserve, détacher ses regards de l’orateur, l’homme aux rubans bariolés se sentit sollicité, attiré par cet examen, et parut touché à son tour d’une réminiscence. Il s’éloigna brusquement des personnes auxquelles il donnait des explications, et vint droit à celui qui l’observait depuis quelques secondes. Peut-être n’était-il pas fâché d'ajouter publiquement à son triomphe l’applaudissement d’un camarade Combien d’amis qu’on ne reconnaît pas dans le tête-à-tête, mais auxquels on ouvre les bras avec effusion devant témoins !

— Je ne me trompe pas, dit-il en tendant ses deux mains, c’est un ancien condisciple?

— En effet, répondit le promeneur, qui prit avec bonne grâce les mains qu’on lui offrait.

— Charles Devanlay ? demanda l’éleveur.

— Roger Desprez? répliqua M. Devanlay en interrogeant à son tour.

— Quelle bonne fortune 1 dit Roger.

— Comme on se reconnaît, quand on s’est aimé! dit Charles.

Et les deux condisciples se regardèrent avec une émotion qui devenait sincère.

Remarquons, en passant, un trait général de ces sortes de reconnaissances. Il est bien rare qu'on débute par le tutoiement. C’est toujours d’une façon indirecte que les questions sont adressées; et c’est toujours indirectement qu’on y répond. On craint que les familiarités d’autrefois ne soient plus d’accord avec la dignité, la réserve actuelles. Par un scrupule, tout ensemble mesquin et respectable, on a peur de se compromettre, en redesenant collégien, et on redoute de profaner, en les faisant servir aux politesses mondaines, ces formules de la jeunesse.

Et puis, on met sa fierté à ne pas paraître plus affectueux que celui qu’on rencontre; on s’attend réciproquement, on s’observe, on s’épie : on ne veut pas ajouter à l’infériorité possible de l’un envers l’autre, dans la hiérarchie sociale, ce surcroît d’humilité, cette démarche de tutoyer comme un égal un ancien ami qui peut vous répondre comme un supérieur. D’un autre côté, on craint de paraître maladroitement orgueilleux, en commençant par dire vous k qui ne demande pas mieux que de dire loi.

Cette hésitation, ce tâtonnement étaient perceptibles dans les premiers mots échangés; mais l’énergie de la double poignée de main donnée par M. Desprez, le propriétaire de l’étalon, et le sourire franc de M. Devanlay, le visiteur de l’exposition, leur révélèrent aussitôt k l’un et à l’autre le diapason de leurs propres sentiments. Ils n’avaient aucune raison de décliner une reconnaissance qui leur rappelait des années

heureuses, je veux dire, les souvenirs devenus heureux d’années qui leur avaient paru bien tristes au collège.

— Sais-tu qu'il y a plus de vingt ans que nous ne nous sommes rencontrés? dit M. Desprez, en passant son bras sous celui de M. Devanlay.

— Oui; nous ne nous sommes pas revus depuis nos folies d’étudiants, reprit celui-ci, qui ajouta aussitôt, pour tutoyer h son tour son ancien condisciple : toi, tu n’as pas changé!

— Dis plutôt que je n’ai pas v ieilli , car je me sens l'estomac, le cœur et les jarrets de vingt ans. Mais j’ai bien changé, au contraire, j’ai un embonpoint!... Voilà ce que c'est que de se mêler d'engraisser les bêtes!

Rt, sur cette plaisanterie robuste, lancée avec un gi'os rire, M. Desprez frappa plusieurs fois sur son gousset de la main qui était libre.

— C’est vrai; tu fais des élèves, dit M. Devanlay, des élèves qui remportent le prix.

— Que veux-tu? il faut bien s’occuper!

L’éleveur couronné, en parlant ainsi, haussait les deux épaules, comme pour montrer que sa victoire n’était qu’un luxe, qu’un superflu auquel il ne tenait guère, ajouté à tous ceux que sa fortune lui permettait de se donner.

M. Devanlay, pour toute réplique, regarda la cocarde ambitieuse que Desprez portait à la boutonnière.

— Jeine décore au nom de l’agriculture, dit ce dernier en rougissant.

— lîn attendant sans doute qu’on te décore au nom de l'empereur, reprit M. Devanlay avec une courtoisie lin peu railleuse.

— Oh! je n’en sais trop rien, et Desprez envoyafï bruyamment son souffle devant lui. Voilà vingt ans que je suis maire de ma commune; j’ai rendu quelques services; j’ai fait faire un chemin superbe et donné deux belles cloches à l’église.

Eh bien I mon cher, on n’a jamais songé à m’envoyer un bout de ruban rouge.

— Mais cela se demande 1

— Jamais... Ils y songeront peut-êtro cette fois-ci. En tous cas, je les forcerai bien d’y songera la prochaine exposition!

— Ainsi, tu es maire de ton village?

— Oui. J’ai été élu sous Louis-Philippe, presque à mon retour de Paris.

— Comment! dit M. Devanlay, je te croyais alors dans l’opposition. Tu ne te souviens donc plus de nos manifestations d’étudiants, de nos tapages dans les écoles?

— Si fait ! je m’en souviens, et c’est précisément comme opposant que j’ai été nommé, pour remplacer un vieux brave homme qui datait de la Restauration. Je l'ai démoli.

— Il paraît que toi, on ne te démolit pas aussi facilement, car tu as gardé l’écharpe sous des régimes bien différents.

— Voilà ce que c’est, mon cher, que de ne pas être un homme de parti et de faire son devoir avant tout.

— Son devoir! murmura M. Devanlay en hochant la tête.

— Oui. En 1848, par exemple, j’ai avoué que je n’étais pa$ un républicain de la veille, quoique j’eusse pu invoquer les journaux que nous avions fondés dans le quartier Latin. Mais je me suis rallié franchement. J'ai dit a mon curé : — Mettons-nous à la tète du mouvement, dans l’intérêt de l’ordre. J'ai donné un arbre de mon jardin, et le curé l’a béni, au beau milieu de la place, devant la maison commune. Plus tard, quand la république a été mise de côté...

— Tu as donné ta démission?

— Je m’attendais si bien à être destitué, que je n’ai pas pris cette peine. Mais, pas du tout! Le préfet m’a fait venir et m’a demandé si je voulais rester. — Je sais que vous êtes un homme d’ordre, m’a-t-il dit; vous êtes aimé, vous êtes riche, vous connaissez la commune, continuez à remplir un

mandat que vous remplissez si bien... — J’ai dit oui, et voilà comment je n’ai pas quitté l'écharpé, sans cesser d'ètre indépendant. Mais, avoue qu’ils pourraient bien me décorer!

— Et l’arbre que tu avais planté et fait bénir? demanda M. Devanlay.

— Je l'ai fait arracher. D’ailleurs, depuis longtemps, il était mort... Entre nous, mon cher, ces planlalions-là n'ont pas réussi en France.

Desprez crut devoir rire de cette dernière épigramme, que son ancien condisciple accueillit silencieusement. En province, on plaisante encore sur la chute de la République et sur les illusions des républicains. Mais l’éleveur, frappé du blâme indirect qu’il sentait dans le silence de M. Devanlay; voulut reprendre aussitôt l’avantage que cette protestation muette lui faisait perdre.

— Et toi, qu’es-tu devenu? demanda-t-il en regardant involontairement la boutonnière vide de son- ami.

— Moi, je n’ai rien été sous Louis-Philippe ; je n’ai pas été grand’chose sous la République, et je ne suis rien sous l’Empire.

— C’est-à-dire que tu n’as pas d’opinion, reprit avec un imperturbable sang-froid le maire perpétuel.

— C’est au contraire parce que je suis un homme de parti, répliqua M. Devanlay.

— Peut-on te demander de quel parti?

— Du mien, de celui de ma conscience ; celui-là, mon cher, on ne peut pas l’abandonner.

— Ah! ah! tu es toujours boudeur. Au collège déjà, tu n’étais de l'avis de personne.

— Et toi, Roger, tu étais déjà de l’avis de tout le monde.

— Cela vaut mieux pour les autres!

— Cela vaut mieux aussi pour soi-mème, dit M. Devanlay avec une nuance de mélancolie. Mais je ne boude rien, ni

personne, mon cher, «jouta-t-il. Je m’abstiens, voilà tout.

Les deux anciens amis s’étaient arrêtés, comme pour se séparer. Depuis cinq minutes qu’ils se pariaient, ils regrettaient peut-être le silence, l’oubli des vingt années; ils avaient cru se reconnaître et ils ne se connaissaient pas. Le désappointement alanguissait le regard qu’ils échangeaient; leurs mains, restées unies, se retiraient doucement; Desprez fit pourtant un dernier effort.

— Ce serait mal de se quitter ainsi à la hâte, dit-il avec une cçrdialité qui rachetait bien des torts de vanité. Nous ne pouvons pas être devenus étrangers l’un à l’autre. Tu es libre de ta journée, n’esl-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien! passons-la ensemble. Laisse-moi regarder seulement si Inkermafin a tout ce qu’il lui faut.

— Qu’est-ce que c’est qu Inkermannt

— Mon cheval, mon étalon, mon élève. Je te le vends!

— Merci, je n’en mange pas encore, répliqua M. Devanlav.

Roger alla en effet donner le coup d’œil, non du maître,

mais de l’ami, à la stalle de son précieux élève. Il s’assura que le foin était abondant, que l’animal était bien attaché : il lui dit tout haut, de façon à être entendu des promeneurs, quelques mots d’amitié ; il l’embrassa sur le neiet le caressa sur la croupe; puis, tous ces devoirs remplis, il revint à Charles Devanlav, qui l’attendait à quelques pas avec un sourire indulgent et résigné.

Pendant qu’ils sortent du Palais de l'Industrie et qu’ils descendent, bras dessus, bras dessous, les Champs-Élvsées, donnons sur eux les détails qu’ils ne sauraient donner euxmêmes.

Roger Desprez a quarante-cinq ans environ, une belle figure, colorée par le sang des veines et par le soleil. Son grand œil bleu trahit la bonté; ses lèvres épaisses, qu’une moustache

blonde adouci toncore, au lieu de les rendre martiales, s’efforcent vainement de paraître hautaines et dédaigneuses. Il se tient droit, et marche cambré, comme s’il portait toujours l’écharpe municipale. Tout respire en lui la force, le contentement, la placidité d’une conscience en équilibre et d'un estomac robuste; il n’a jamais fait une mauvaise action, ni nne maladie. Ses petites palinodies politiques sont les adhésions naïves d'un homme important, qui croit de son devoir d’être toujours quelque chose, et qui s’imagine que la poli tesse l’oblige à ne rien refuser de personne. On sent ®n lui l’ambition joyeuse qui aide aux bons repas, et qui ne cause jamais d'insomnies. Aussi fier que César, mais d’une humeur plus commode, il est ravi d’être le premier de son village, et il sait fort bien qu’il ne court pas la chance d’être Te second dans Paris. Assez habile pour ne pas parler h tout propos de sa fortune, il oblige, par une sorte de provocation irrésistible, ses interlocuteurs à l’en entretenir; mais il ne pousse jamais l'humilité jusqu’à refuser de donner le chiffre de ses revenus et la topographie de ses biens.

Roger a la réputation d’un homme d’esprit : c’est un bruit qu’il a fait courir dans sa commune et dans les environs. Pourtant, il n’est point sot : mais son intelligence, autrefois fine et svelte, s'est arrondie comme son corps; elle a pris de l’embonpoint. Vêtu avec une simplicité de premier choix, il suit la mode, comme en politique il suit les changements de gouvernement, avec exactitude, mais sans exagération de zèle. En somme, et jusqu’à ce quo l’analyse à laquelle cette simple étude nous conduira nous ai fait pénétrer dans tous les détails de son caractère, Roger Desprez s’offre à nous comme le type le plus parfait du bourgeois campagnard, sans les allures rogues du hobereau, sans les formes banalement émoussées du propriétaire des villes. Il y a dans son orgueil de la candeur qui lui donne presque un charme, et il y a dans

LE M A El D'ANTOINETTE.

ses allures-familières une dignité d’instinct qui empêchera toujours de ie prendre pour un paysan ignorant et parvenu.

Quand à Charles Devanlay, il forme, au premier abord, un contraste saisissant avec son ami; mais leurs natures, extérieurement dissemblables, ont au fend, par la bonté et par le calme qui vient de la force, une étroite affinité. Du même âge que Roger, Charles parait plus jeune que lui; ses traits réguliers, ses yeux noirs dont une mélancolie tendre voile l’éclat, son front bien dessiné et que des cheveux bruns, à peine argentés par quelques fils, encadrent d’une façon correcte, sa bouche petite, faite pour les secrets plutôt que pour los confidences. son teint mat, son allure simple, son costume toujours noir : tout en lui évoque une idée sérieuse qui attire, bien loin d’effrayer.

M. Devanlay est riche; mais on sent en lui la fortune sans la voir, et, par conséquent, sans en être offusqué. Il est fier aussi ; mais, si je ne craignais de commettre une violente antithèse, j’oserais dire que sa fierté tient à l’exagération de sa modestie. Il a si peur d’être inhabile à jouer- le rôle que sa conscience lui dicterait, qu’il s’isole et qu’il semble dédaigner le monde, quand il ne fait que l’éviter.

Ce n’est pas un misanthrope : la mélancolie dont je parlais plus haut est, au contraire, le signe du pardon fraternel qu’il accorde à l’humanité, plainte et non maudite par lui. Il n’a pas perdu ses illusions; seulement, il les porte en lui blessées et saignantes. Il a de l’esprit; si sa bonté n’amollissait toujours la corde qui lance le .trait, souvent il pourrait blesser ceux qu’il se borne à frapper doucement, pour les tirer de la distraction et de l’enivrement de leur fatuité.

Tels sont les deux hommes qui descendent en ce moment .. les Champs-Élysées. Différents d’habitudes, mais rapprochés par une sympathie qui n’est pas seulement l’évocation des serments du collège, incapables l’tm et l’autre d’un mèltscngc»

Charles et Roger se sentent mystérieusement attirés et réunis. Ils n’ont pas encore trouvé le secret de ce nouveau lien : ils attribuent à la religion du souvenir ce qui est surtout un pressentiment.

Quand on fut à la hauteur de la rue Royale, Desprez manifesta le désir de faire une station dans un café pour pouvoir causer plus à l’aise.

Les cafés sont les lazarets de l’amitié ; c’est là qu’oit soumet ses amis à la première épreuve. Le café a remplacé le vestibule classique où Oresle tend les bras à Pylade. Aujourd’hui, les confidences se font en brûlant un cigare et en éteignant un grog. On dirait qu’avant d'ouvrir le foyer domestique à un nouveau venu, on veut s’assurer de sa discrétion et se prémunir contre sa raillerie. Les mœurs, en changeant lès conditions de la vie intime, lui ont donné une pudeur et une pruderie qui ressemblent à de la honte. Il faut parlementer comme entre ennemis pour franchir le seuil d’une maison moderne; et les cafés senties lieux de conférence équivoques où s’échangent les mots de passe de l’hospitalité.

Desprez demanda des glaces et le numéro du Charivari du jour. 11 eût préféré de la bière; mais il crut faire acte de courtoisie en offrant à son ancien camarade un rafraîchissement plus essentiellement parisien : quant au journal, après qu’il en eût regardé la caricature, il le posa sans le lire.

— Tu es marié? dit-il au bout de quelques instants à Devanlay, en allumant un cigare.

— Je suis veuf, répondit Charles.

— Tiens ! comme moi, s’écria sans douleur Desprez qui ne remarqua pas le nuage dont le front de son ami se couvrit tout à coup. Et depuis quand?

— Il va longtemps, il y a dix ans, répliqua Devanlay avec un soupir, Comme si le deuil datait de quelques semaines.

— Moi, j’ai eu le malheur de perdre madame Desprez le jour où je suis devenu père, car j’ai une fille!

— J’ai un fils, dit Charles, dont un sourire éclaira le visage.

— Quel âge a-t-il?

— Vingt et un ans,

— Et c’est-un beau garçon, n’est-ce pas?

— C’est un brave cœur, un peu étourdi, mais qui m’aime ,,,,,

bien. , ,

En parlant ainsi, M. Devanlay laissait voir toute la tendresse dont son âme était pleine; il attestait l’amour de son fils de façon à prouver le sien.

— Antoinette a dix-neuf ans, reprit Roger. Tu la verras; car je veux que tu viennes me rendre visite.

— Tu la marieras bientôt; elle doit être recherchée.

— Oui, oui. On fait les yeux doux à sa dot; mais je ne suis pas pressé.

— Eh bien! moi, je suis impatient de marier mon fils.

* — Oh! il n’y a pas de temps perdu.

— Non , mais je crains d’attendre.

— Pourquoi?

— Pour bien des raisons. Henri est d’un caractère faible; j’ai peur des entraînements de la jeunesse. Je voudrais lui donner de bonne heure le goût de la famille et le sentiment du devoir.

— Parbleu! tu le marieras quand tu le voudras, tu es riche.

On avait servi les glaces. Roger entama la sienne avec

soin : il réfléchissait.

— Tu ne sais pas quelle idée me passe prar la tète? secriat-il au bout de quelques minutes.

— Non.

— Je pense qu’il y aurait peut-être un mariage à faire entre nos deux enfants, dit-il en rougissant, comme s’il craignait de laisser voir son ambition.

— Peut-être, en effet, répondit M. Devanlav, qui sourit à cette brusque proposition suivant de si près l’allusion faite à sa fortune. Mais, il faudrait savoir si nos enfants se conviennent.

— Ils se conviendront.

— Avec quelle assurance tu dis cela !

— Pourquoi ne se conviendraient-ils pas ? Antoinette est , jolie : c’est une fleur des champs qui s’épanouirait merveilleusement à Paris. Tu devrais penser à cela.

— J’y penserai," dit M. Devanlav avec complaisance; mais, explique-moi donc comment, toi, que je croyais juge quelque part ou avocat, tu es devenu agriculteur et éleveur. ,

— C’est bien simple. Mes parents avaient une terre qu’ils négligeaient beaucoup et qui ne rapportait presque rien. J’étais avocat sans cause quand je me suis marié. J’ai épousé la fille d’un riche propriétaire qui m’a donné quelques fermes pour dot. Mon beau-père était un esprit pratique; il m’a fait comprendre la vanité de la procédure. J’aimais la chasse, le mouvement, le grand air; j’étouflàis dans ma robe noire; un beau matin, je l’ai accrochée au clou et j ! ai pris mon fusil pour ne plus le quitter. Je ne me plains pas : cette vie-là me convient ; j’ai été assez heureux pour doubler mon revenu. Tu as vu que je m’entends assez bien à élever des chevaux. C’est même une innovation, un essai ; on ne fait guère d’étalons en Champagne. J’ai eu, sans vanité, quelque mérite à obtenir un produit comme lnkermann ; aussi...

— Aussi, lu mérites bien d'être décoré; voilà mon opinion, continua M. Devanlav.

— Tu le moques de moi, dit Roger en se versant un verre d'eau glacée; mais, viens me voir, et tu jugeras par toimême; tu admireras mes écuries.

— ; ; Si je vais te voir, ce sera pour admirer M u * Antoinette, dit Charles. ■-

— Je voudrais bien te prendre au mot, et t’arracher la promesse d’une visite.

— Nous en recauserons.

— Tout de suite, alors; car je neveux pas laisser refroidir notre amitié qui 6e réchauffe.

Devanlav ne répliqua pas; il prit sa glace en silence. Lui aussi, à son tour, il réfléchissait.

Il n’est p8S rare que les natures les plus sérieuses, les moins accessibles aux préjugés, aient la faiblesse de trouver des oracles, des conseils indirects dans des hasards qui les émeuvent. L'esprit sert à préserver des superstitions ; mais il aime aussi parfois a en créer de touchantes, et à inventer une sorte de fatalisme sentimental qui le repose de la prévoyance et des calculs de la raison.

M. Devanlay, sans croire absolument à la possibilité d’un mariage entre son fils et la fille inconnue de son ancien condisciple, se demandait si l'insistance de ce dernier, si sa brusque proposition n'étaient pas un avis, un conseil fatidique dont il dût tenir compte. D’ailleurs, pourquoi repousser une avance qui n’engageait jusque-là que des souvenirs de jeunesse I ■ . r

— Je te promets d’aller passer quelques jours chez toi, dit-il à Desprez.

— Tu amèneras ton fils?

— Non. Nous n’en sommes pas encore là.

— Il faut pourtant que je Je connaisse.

— Tu le verras ce soir chez moi, où tu viens dîner.

— J’accepte. Ah çà! quel état penses-tu lui donner?

Serait-il disposé à quitter, comme moi, la tribune aux harangues pour la charrue ?

— Il n’a pas encore songé à la charrue, repartit M. Devanlay : il porle de trop jolis gants. Et puis, Henri est bien un enfant de ce siècle. Sans élan, sans vocation, il n’a pas encore ehoisi sa carrière; il attend volontiers que je choisisse pour lui. Si j’écoutais les conseils de quelques amis, je le pousserais vers un de ces métiers faciles qui n’obligent qu'à la cravate blanche, et qui n’exigent du candidat que de savoir sourire et danser. Ces métiers-là profitent si vite à la boutonnière ! Henri me parle souvent de quelques-uns de ses camarades, attachés d’ambassade ou de ministère, qui, sans être plus âgés que lui, portent déjà certains petits bijoux sur leur habit. Mais, tant qu’il m’écoutera, c’est-à-dire tant qu’il m’aimera, mon fils n’ira pas grossir la cohue de ces jeunes importants. Je préfère pour lui l’oisiveté.

— L’oisiveté est la mère de bien des vertus! dit en riant l’agriculteur.

— Elle est souvent, en tout cas, une protestation contre l’activité stérile, reprit, M. Devanlav.

— Alors, mon futur gendre ne sera jamais sous-préfet, dit Roger, en soupirant d une façon ironique.

— Mon ambition pour lui est bien singulière, continua Charles. Je voudrais qu’il ne fût rien et qu’il fût quelqu’un. He.ni aura de la fortune.

— Au moins cinquante mille livras de rente, n’est-ce pas? ne put s'empêcher de dire l’éleveur, en baissant modestement les yeux, comme si ce chiffre le concernait.

— Oui, reprit en souriant M. Devanlav, cinquante mille livres de rentes... quand je serai mort. Mais, sans pousser jusque-là la générosité, j’ai une jolie dot à lui remettre de la part de sa mère. La fortune ! c’est la moitié de la liberté !

Qu’Honri devienne un homme, qu’il ait un caractère; il sera libre tout à fait.

— Je connais des fonctionnaires indépendants, dit Desprez.

— Je ne veux pas en connaître, repartit Devanlay. Je ne forme qu'un rêve pour mon fils: qu’il soit bon, et, dans la mesure de ses forces, dévoué à un principe.

— Nous y voilà! Tu veux l’enrôler dans une secte politique !

— Non. Je veux simplement le marier de bonne heure. Il se fera une opinion, quand il se sera fait une conscience ; les partis ont tous commis assez de fautes, pour éveiller le scepticisme d’un homme impartial. Je veux pour Henri, tout d’abord, non des devoirs relatifs, mais un devoir absolu. Trouve-m’en un qui soit plus impérieux que le respect de soi-même et que le culte de la famille!

— Alors, sa profession sera d’être un mari modèle, s’écria Roger. Tant mieux pour ma fille !

— Crois-tu que la profession d’honnête homme et d’homme heureux soit si commune? demanda M. Devanlay. Son bonheur, voilà ma seule ambition, ajouta-t-il avec des regards brillants et en serrant la main de son ami. Je veux qu’il rende à ses enfants tout l’amour que je lui donne; je veux qu’il en attende toute l’estime et toute la confiance que je reçois de lui... Voilà pourquoi j’ai hâte de le marier.

— Bien des parents pensent et agissent autrement que toi, reprit Desprez. Ils regardent les premières folies de leurs enfants comme un vaccin nécessaire.

— Les pères qui agissent ainsi méconnaissent une responsabilité sérieuse, dit M. Devanlay d’une voix grave. Il n’est jamais trop tôt pour l’honneur et le devoir. J'ajoute que l’amour n’a rien à perdre à l’effusion sincère d’un jeune homme pur et aux illusions d’une jeune fille chaste.

— Paul et Virginie! murmura l'agriculteur avec un peu de dédain.

— Tu aimerais mieux, n’est-ce pas, que mon fils se fût prépare par la fréquentation de filles sottes, ignorantes, vulgaires, malsaines à l’esprit, qui ne sont ni l’amour, ni le sentiment, ni même la volupté, aux obligations sévères et aux joies pieuses du mariage?

— Dame ! s’il était d’abord un peu blasé, il pourrait moins le risque d’être tenté ensuite.

— Quand il aura la plénitude de la vie saine, normale, il ne sera pas tenté par la vie irrégulière et immorale. Le bonheur donne du goût. Tes objections sont mauvaises, puisque tu conviens toi-même qu’il faut être blasé pour être sauvegardé : je ne veux pas de la paix qui s’obtient par la satiété. .

— Tu es un quaker, mon bon Charles. Quand je pense

qu’au sortir du collège tu étais le plus fougueux, le plus invincible, parmi les Faublas de l’estaminet de la rue des Grès ! -

— Comme toi, Roger, tu étais le plus sentimental, le plus poétique parmi les Werther de la Grande-Chaumière I

— C'est pourtant vrai, dit. Desprez d’un ton surpris et en ouvrant de grands veux. Je faisais des vers. Ahl si Maubray le savait, comme il se moquerait de moi 1

— Quel est ce M. Maubray dont tu redoutes tant l’opinion?

— Un ami, un bon vivant. Tu feras sa connaissance quand tu viendras.

Devanlay crut apercevoir un certain embarras sur la physionomie de son ancien condisciple au souvenir de Maubray. Il reprit:

— Tu as ma profession de foi complète. C’est parce que j’ai été l'étourdi, le fou que tu as connu, que je veux épargner à mon fils ces préludes inutiles. Le mariage ! c’est la grande affaire de ce monde.

— Comme tu dis cela! Pardonne- moi; je suis peut-être indiscret... Mais on dirait que tu soupires. Est-ce que tu n’as pas été heureux, mon pauvre camarade? Est-ce que M"" Devanlav?...

— Ma femme était une Parisienne aussi honnête, aussi bonne, aussi tendre, que ce monde élégant et frivole peut laisser d’honnêteté, de bonté; de tendresse à celle qu’il adopte. Je me suis marié par vanité; mais quand je me suis aperçu que j’avais associé ma vip à une enfant délicate que la logique et la nature pouvaient peut-être disputera la mort, et que la toilette, les bals, les fêtes tueraient dans mes bras; alors, mon ami, je rtie pris à aimer, comme un père, cette pauvre victime de l’inutile. Je voulus lui donner la santé, et j’esSayai de fortifier lame avant le corps. Elle était docile; mais tu ne sais pas jusqu’à quel point cette existence parisienne v en amincissant tous les ressorts, les rend fragiles. Quand je lui donnais un livre, elle me promettait très-sérieusement de le lire, et je voyais, une minute après, ses beaux yeux languir et se fermer, sans avoir achevé la première page. J essayai d’avoir un salon; j’artti rai quelques hommes littéraires qu’elle trouva mal élevés, et quelques hommes politiques, qui lui parurent insupportables. Je voulus lui donner le goût des arts; mais c’était pour elle une façon de rentrer dans la vie luxueuse et mondaine que je redoutais. Quand j’eus un fils, je crus que nous étions sauvés : elle était si contente I..v Mais la maternité est une fatigue. Ma femme adorait son enfant quand il était bien propre, bien frisé, enveloppé de dentelles. Si la pauvre petite créature poussait des cris, ma femme éclatait en sanglots ou tombait en attaque dç nerfs. Il fallut lui ménager les émotions de la famille, la laisser jouer quelques heures par jour, seulement à la maternité : de deux à quatre heures, aux Tuileries et dans sa voiture, elle était mère. Le reste du temps, pendant la nuit, je

puis bien l’avouer, c’était moi qui la suppléais. Le petit berceau était installé à côté de ma chambre... La naissance d’Henri, au lieu de devenir une occasion de réforme salutaire et le signal d’une crise favorable dans, la santé de ma femme, acheva donc de la détourner des quelques idées sérieuses que je voulais lui faire aimer, et augmenta sa faiblesse. Obligée de manquer quelquefois de parole au monde qui l’invitait â toutes ses fêtes, ma femme restait chez elle, souffrante, dépitée, ne se plaignant de rien, mais dépérissant dans le devoir et dans la famille. Nous voyageâmes; il était trop tard: l’ennui, la nostalgie de cet enfer parisien la suivait partout. Elle se consuma lentement, doucement, sans que je pusse, jusqu’à la fin, rien tenter d’efficace contre la révolte de cette faiblesse qui me désobéissait en souriant, qui me faisait souffrir avec des regards si doux et des paroles si câlines ! Que te dirai-je? Je la perdis quand mon fils avait dix ans. 11 y avait longtemps déjà que je portais son deuil : elle mourut d’une maladie de poitrine que j’avais pressentie dès le premier jour de notre mariage, mais qui, n’étant ni héréditaire, ni fatalement organique, pouvait être évitée. Bien qu’elle n’eût pas l’effroyable certitude d’être atteinte mortellement, dès qu’elle se sentit malade, elle pleura la vie, comme un enfant pleure.une fête qui va se continuer sans lui. Ce fut une terrible agonie, celle-là : oui, terrible, puisque rien de ce qui pouvait lui donner de la majesté, ni la vue de l’immortalité, ni la conscience d’une tâche bien remplie, ne vint en voiler les horreurs. Elle se débattit avec l’égoïsme naïf d’un être charmant qui ne croyait qu’au bonheur, au plaisir, et qui accusait le ciel de se tromper puisqu’il la frappait... Pourtant, on n’approche pas impunément de la mort. Dans ses derniers cris, dans sa dernière étreinte, ma femme eut comme une vision de la vie réelle qu’elle avait méconnue... « Charles, me dit-elle, tu chercheras plus tard pour mon fils une femme qui soit meil-

leure épouse et meilleure mère que moi... » Ce fut sa première parole sérieuse en ce monde; hélas! ce fut sa dernière aussi. Je la pleurai; je la pleure encore, car je l’aimais, en proportion peut-être de tous ses défauts; son adieu, qui révélait enfin son ûme prête à partir, son adieu me la fait chérir à travers le souvenir...

En achevant son récit, Devanlay baissa la tète et resta quelques instants absorbé dans une rêverie qui ressemblait à un acte de piété.

— Est-ce qu’il prie dans les cafés? se demanda tout bas Desprez, l’ancien poète que cette méditation embarrassait, et qui pouvait y voir un reproche de la résignation plus que philosophique avec laquelle il supportait, lui, son vemage. Toutefois, il eut une hypocrisie de bon goût; il serra assez fort la main de son condisciple, pour que Devanlay pût croire ou pût feindre de croire qu’il était compris.

— J’obéirai à ces paroles de ma femme, reprit enfin ce dernier avec un soupir, et en faisant un effort pour ramener l'entretien à sa partie la moins douloureuse. Voilà pourquoi le mariage de mon fils me paraît un devoir doublement sacrél Je veux lui épargner les douleurs que j’ai ressenties.

— Oh! Antoinette se porte bien! dit en riant l’agriculteur, que ce retour de la conversation enchantait. \

— Je souhaite donc à Henri, continua M. Devanlay, une femme à l’esprit juste, ferme, au cœurdroit, qui le soutienne et qui le dirige. Une coquette, ou simplement une jeune fille d’une nature morale un peu délicate, comme la sienne, le perdrait et le laisserait au-dessous de l’ambition que j’ai pour lui. J’ai hâte de le marier, et j’ai peur, en même temps, de mal choisir. Je voudrais l'empêcher, sans employer mon autorité, de nouer ces premières faisons qu’on croit frivoles, parce qu’elles sont mensongères, et qui déposent une lie au fond de l’àme, sans y avoir versé de liqueur. D*un autre côté,

le marier sans la certitude absolut) de son bonheur, ce serait un incomparable malheur.

— Tes scrupules devraient m'intimider, dit Desprez avec une sorte d'enthousiasme; ils me rassurent, au contraire. Antoinette est précisément la femme qui te convient.,. L’air des champs, qui ne l’a pas trop brunie, lui a donné une santé superbe. Quant à son esprit, tû en jugeras par l’ordre et I’écononiie de ma maison. Tù choiras peut-ètrë que j’exagère; eh bien! je te jure que c'est elle qui mériterait le prix que je Suis venu chercher, fille a élevé Inkermann!

— Oh ! je n’exige pas tant do la femme de mon fils, répliqua DeVanlav avec un sourire; les chevaux n’entrent pas dans mon programme. '•

— Ils ne sortent jamais du mien, dit d’un ton comique le fin éleveur, qui s’aperçut bien que son plaidoyer avait. un peu dépassé les bornes, et qui, en exagérant sa voix, voulut laisser croire qu’il plaisantait, tout autant qu’il parlait sérieusement.

— Au surplus, répartit M. Devanlav, qui appela un garçon de café, pour lui paver les glaces offertes pur Desprez, ’il se peut que le refus vienne de toi. Qui sait si mon fils te conviendra ?

! — J’en répondrais: c’est ton fils, cela me suffit.

— Mais, M 11 ' Antoinette... ,

— Ma fille pense toujours comme moi.

— L’éloge que tu en faisais était donc doublement orgueilleux, dit Devanlav.

Il ajouta avec un regard sans méchanceté, mais non sans ironie:

— Je vois que nous n’aurons pas de peine à conclure.

• — Tope là ! c’est marché fait, dit l’agriculteur, en lui tendant la main. v ’ * ’ ■

— Marché! voilà, mon cher, un vilain mot qui n’est pas en situation.

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— Depuis que je ne suis plus avocat, je parle mal, répondit Roger en se levant pour sortir; mais, en revanche, j’agis bien, tu le verras. •

— Je le verrai, ajouta Charles, qui sortit avec lui du café.

Les dëux anciens condisciples firent encore quelques pas sur le boulevard; puis ils se. quittèrent pour se retrouver à l’heure du dîner chez M. Devanlay.

Ce dernier demeurait rue Taitbout; il remonta jusqu'à la hauteur de Tortoni. Là, if rçncontra son fils,’ qui, tout <en savourant les premiers parfums d’un cigare, promenait nonchalamment son ennui, en compagnie de quelques beaux jeunes hommes, aussi désœuvrés que lui.

Henri Devanlay avait une physiononye douce, spirituelle et presque féminine. Mis avec élégance, bien pris dans sa taille, c’ctàit un-joli cavalier; un danseur agréable. De petites moustaches fort héroïquement Redressées, mais qui sè prêtaient avec candeur à cette attitude, lui donnaient l’air de Chérubin, après une première campagne. Un sourire mélancolique de ses lèvres , que ces moustaches bien apprises ne cachaient pas, semblait trahir le vœu d’une belle marraine à adorer; toute sa personne révélait un mélange de mutinerie et de bonté, de soumission et d’indépendance qui le faisait aimer tout d’abord, avant même qu’on pût savoir s’il valait une estime virile.

Henri, en apercevaht sort père, devint rouge par une pudeur d’écolier, sans qu’il eût toutefois un motif pour rougir, et se sépara de ses compagnons.

— J’étais bien certain de le rencontrer ici, dit Charles en souriant.

— Est-ce un reproche, mon père ?

— Non, mon ami. Le boulevard est inofTensif, et c’est sa banalité même qui t’attire.

— Auriez-vous quelque promenade ou quelque visite à me proposer ?

— J’ai mieux que cela, reprit M. Devanlay, avec une familiarité de camarade et en prenant le bras de son fils qu’il enferma sous le sien. Imagine-toi que j’ai retrouvé à l’exposition des animaux une vieille connaissance , un ami de collège... parmi les exposants : entends- tu? pas parmi les exposés.

Henri regarda son père, dont la gaieté l’étonnait. Cette plaisanterie d’un goût douteux, qu’un homme d'un goût si certain se permettait comme une petite débauche, était un symptôme de vive préoccupation.

— Et vous voulez me conduire à l’exposition? demanda Henri.

— Non; je veux te prévenir que j’ai mon ami Roger Desprez à dîner; que je te recommande de lui faire bon accueil.

— Pouvez-vous me recommander un devoir si simple?

— C’est que Desprez a une fille, une fille à marier.

— Ah! voilà la raison de votre air de triomphe. Bon père, vous voulez donc toujours que je me marie ?

Henri, en parlant ainsi, prenait un air suppliant dont il corrigeait la protestation par un sourire.

! — Je veux, mon ami, que tu débutes enfin dans la vie.

— Choisissez-moi une carrière.

— Eh bien! c’en est une que le mariage.

— Hélasl oui, une carrière... comme celles de Montmartre, pleine de pierres!

— Henri, voilà un calembour séditieux; mais je te le par-

donne, parce que rien n’est moins certain que le dénomment de mon rêve, et que nous rirons peut-être ensemble quelque jour de l’idylle évoquée par moi à f exposition. On dit, d’ailleurs, que M 11 ' Antoinette est jolie.

— Elle s’appelle Antoinette?... Je n’aime pas ce nom-là, mon père; il est le diminutif d’Antoine, et nous avions au collège un garçon de salle qui s’appelait ainsi. Et puis, c’est son père, n’est-ce pas, qui répond de sa beauté?

— Comme moi, Henri, j’ai répondu de ton bon cœur. Nous n’aurons sans doute menti nr l’un ni l’autre.

— Et... quand verrai-je M n * Antoinette?

— Quand je l’aurai vue moi-mème. Oh! je veux ménager tes illusions.

— Si vous vouliez les ménager tout à fait, mon bon père, vous leur donneriez le temps de naître, dit le jeune homme avec un soupir; car je vous jure bien que je n’ai maintenant ni ambition, ni joie, ni regret à respecter.

— Tu sais, Henri, que je ne t’ai jamais demandé de confidences.

— Et vous avez eu raison, mon père, car je ne vous ai jamais rien caché. Mes petites peccadilles, vous les avez connues; si je n’ai pas dans le cœur de vastes pensées, je n’y ai pas-, du moins, je vous l’atteste, de pensées dont je doi\e avoir honte. Vous voulez mon bonheur; moi, je veux le vôtre. Je sens bien-que ma soumission à tout ce que votre tendresse et votre raison décideront pour moi est une des conditions de ce bonheur; je m’incline donc et je me soumets, ô le plus irrésistible des tyrans! Je vais mettre une cravate blanche pour faire honneur à mon beau-père, je cours acheter à la Librairie Nouvelle le Manuel du Fermier , pour m’étudier à plaire à M u * Antoinette.

Henri s’était détaché de son père et marchait à côté de lui

en riant. -■ • \

— Si nous n’étions pas sur le boulevard, je t’embrasserais; lui dit M. Devanlay.

— Comment! vous qur prêchez les vertus de la famille* mon père, vous avez assez de respect humain pour ne pas les pratiquer en publie]

— Tais-toi, mauvais sujet, ou je te marie ce soir, au dessert.

M. Devanlay et son fils qui, tout en causant, s’étaient

avancés sur le boulevard jusqu’à la rue Drouot, rebroussèrent chemin. A l’angle de la rue Taitbout, Henri retrouva quelquesuns des jeunes gens qu’il venait Me quitter. Ceux-ci le saluée rent en souriant.

— Ils se moquent de toi, dit Devanlay; ils te plaignent sans doute d’être un fils si obéissant, et de suivre le Mentor qui t’emmène dîner?

— Non; ils m’envient, au contraire, d’avoir dans un Mentor Si indulgent un ami si jeune. Vou3 croyez donc que je ne leur ai pas parlé de vous?

— Flatteur!

— Oh! je fais vôtre éloge en bien mauvaise compagnie. Quand ils me vantent trop leurs maîtresses, je les rends jaloux en racontant combien vous m’aimez!

L’hôtel dont M. Devanlay - occupait le premier étage lui appartenait, et ce fut uhe occasion pour son ami Desprez, quand il arriva à six heures* de lui adresser un chaleureux compliment sur la valeur et la beauté d'une propriété pareille.

Charles donna un excellent dîner à son condisciple, et se montra d’une humeur enjouée; si bien que Roger, sans défiance. tomba dans le double piège de’cette bonne chère et de cette bonne mine,. Il fut d'un appétit de chasseur et d’une effusion désordonnée. Spirituel, par intervalles, quand il revenait aux souvenirs de jeunesse; sot avec candeur, quand il retombait dans ses vantardises d’éleveur et do propriétaire, il ne laissa rien à apprendre d’essentiel sur lui-même et sur

sa fortune. Henri, qui l’écoutait avec une attention profonde, pensait à M u * Antoinette.

— Si elle ressemblait à son père! se demqndait-il avec une certaine inquiétude.

•Charles devinait la préoccupation de son fils, mais ne paraissait pas disposé 1 a la calmer. Toutes les fois que Roger, dans l’énumération de ses biens ou de ses maux, car, parmi toutes ses fatuités, il avait celle d’être exposé à quelques ennuis, prononçait le nom de sa fille, M. Devanlay trouvait un prétexte pour l’interrompre. Il ne voulait pas que la première apparition d’Antoinette eût lieu ainsi, par évocation, dans un dîner joyeux, et il sc défiait pour l’imagination d'Henri de l’enthousiasme trop vivement coloré de son ami Desprez. S’il y avait quelque chance pour que ce mariage ne fût pas un projet sans consistance, il fallait bien se garder de laisser naitre une prévention. Devanlay, qui avait souvent regretté que son fils n’eût pas son caractère paisible, sa raison tendre, et, tout en l’aimant beaucoup, ne lui ressemblât pas assez; Devanlay se disait qu' Antoinette était peut-être aussi de son côté peu semblable à son père. Il ne se livrait donc à aucune conjecture fâcheuse, et la grosse gaieté de Roger ne l’offusquait pas.

— Si le mariage se fait, pensait Charles, Roger me laissera parfaitement libre d’arranger le bonheur de nos enfants à ma guise et de le diriger. Je n’aurai à lutter ni contre l’affection jalouse d’une mère,-,ni contre les prétentions d’un père.

C’est ainsi que le veuvage et les allures de Desprez étaient, pour la sollicitude un peu subtile de Devanlay, plütôt des motifs d’encouragement que des motifs d’hésitation.

Ces calculs paraîtront bien fins à la majorité des lecteurs. Ce père, cet honnête homme qui a mis toute sa pensée, qui a concentré toutes les ardeurs de son âme dans le projet de bien marier son fils, semblera sans doute un maniaque. Je sais

qu’il est une exception; mais on avouera que s’il a un défaut, c’est celui d’une tendresse logique, d'une prévoyance sage, et qu’il est vrai selon la nature, s’il est invraisemblable selon le inonde.

D’ailleurs, le monde est plein de fanfarons d’égoïsme. Le respect humain impose à tous les sentiments.

Dans un siècle d’affaires, il est presque ridicule d’attacher de l'importance à des intérêts aussi secondaires que les illusions de ses enfants. On est plus fier de passer pour un homme habile que pour un bon père de famille. Mais, combien de fois, dans les yeux de ces parents diplomates, n’a-t-on pas surpris des larmes indiscrètes, parce qu’un fils auquel on avait prêché l’ingratitude a semblé docile à la leçon! Combien j’en connais, de ces pères stoïques, qui portent au fond de la conscience le remords cruel et déchirant d’un avenir qu’ils pouvaient arranger et qu’ils ont insoucieusement abandonné aux caprices de leurs enfants ! Combien nous avons tous rencontré de ces Brulus qui craignent d’encourager la vanité de leurs fils, en applaudissant à leurs succès, et qui s’enferment pour pleurer de joie sur les petites couronnes du collège dont ils se sont tant moqués!

M. Devanlay avait le courage de son amour paternel. C’était sa grande originalité; Son fils avait pris toute sa vie. Quand la jeunesse murmurait en lui ses derniers appels; quand il pensait que bien des hommes de son âge et dans sa position se remariaient ou prenaient une maîtresse, M. Devanlay se disait tout bas : Henri aimera pour moi.

Il grisa son ami Desprez, un peu au physique, par ses excellents vins; beaucoup au moral, par les compliments habiles qu’il lui adressa, et qu’il sut lui faire adresser par son fils. 11 voulait que le lauréat de l’exposition s’épanouit en toute liberté, pour que rien de ce qui le concernait ne pût échapper à l’analyse; et puis, il faut bien en convenir, insen-

LE MARI D’ANTOINBTTE.

siblement, il devenait heureux de renouer ces liens de collège auxquels on ne croyait pas quand on les a formés, mais qui semblent si doux plus tard, après les déceptions du monde, et lorsqu’ils sont rompus. Le moraliste du matin, qui s’était permis quelques épigrammes indirectes sur l’ambition de Roger, avait fait place à l’hôte le plus corriplaisant. Ce qu’il y avait dans le caractère de M. Devanlav de la rigidité d'Alceste se corrigeait heureusement, à certaines heures, par la politesse de Philinte. Inflexible quand il s’agissait d’un devoir, il se fût reproché de l’ètre quand il «était plus question que d’un plaisir innocent. . -

Henri se montra digne de son père. Avec sa docilité habituelle, il voulut être charmant, parce que M. Devanlay semblait lui conseiller de l'être. Mais sa gaieté à lui, le plus jeune, coûta peut-être plus d’eflbrLs. On sentait par instants que ses éclats de rire vibraient pour être entendus. Au dessert, M. Desprez but à la santé des enfants, à l’avenir. Henri approcha vivement son verre; mais Charles crut remarquer que la main de son fils tremblait un peu.

On fuma quelques cigares après le dîner; puis l’agriculteur, qui n’était plus fait aux veillées parisiennes, avoua, vers dix heures du soir, que l'oreiller de l’hôtel. le réclamait magnétiquement à travers les murs.

— Je te reconduis, dit M. Devanlay.

— Nous vous reconduisons, monsieur, ajouta Henri.

— Non ; j’y vais seul. Reste et attends-moi, reprit Charles en serrant la main de son fils, et il continua plus bas : tu as le cœur gros, mon pauvre enfant, je vois cela.

— Le grand air me fera du bien, murmura Henri Devanlay.

. — Alors,’ prends-le à la fenêtre.

Roger eût bien voulu partir sur quelque parole sentimentale, mais les bons dîners engourdissaient sa verve. Il se

borna à frapper deux ou trois coups affectueux, de ceux qu'il donnait à hikermann, sur l’épaule de son futur gendre, et à répéter à plusieurs reprises :

— Ah ça! quand viendrez-vous chasser chez nous?

Henri allait tout simplement répondre qu’il ne chassait pas.

Son père répondit pour lui. <- •

— Parbleu! quand j’aurai été lui rabattre le gibier.

— Ah! je retiens le mot et la promesse, s’écria Desprez en riant.

— - C’est convenu, et nous allons prendre jour en route, reprit M. Devanlay.

Henri, demeuré seül, jeta le cigare qu’il avait encore aux lèvres, s'enfonça dans un fauteuil, prit sa tète à deux mains et réfléchit. Mais la réflexion lui coûtait toujours un travail.

Peu à peu, les impressions qu’il voulait analyser et préciser se mêlèrent, se confondirent dans sa pensée; une tristesse vague, indéfinie, s’empara de lui. La somnolence qui suit de si près la mélancolie des âmes faibles, frappées par une douleur subite, répandit un voile sur ses yeux. Il dormait presque quand son père rentra.

— Qu’as-tu donc? lui demanda M. Devanlay en s’asseyant à côté de lui.

— Je n’en sais trop rien, mon père; un peu de fatigue, sans doute. Votre bon dîner, vos vins qui valent beaucoup mieux que ceux de nos soupers au restaurant, la conversation de votre ami, tout cela m’a étourdi.

-T- Henri, sois franc: tu as du chagrin?

— Eh! bien, oui, mon père, dit le jeune homme, dont les yeux s’emplirent de larmes. Je suis triste, je me sens humilié : ces projets de mariage me font peur.

— Je té l’ai déjà dit : rien n’est encore fait. D’ailleurs, si * M Ue Antoinotte n'est pas digne de toi...

— Oh ! ce n’est pas cela que je redoute surtout, s’écria

Henri en relevant la tète... Je suis honteux d’avoir vingt et un ans, et de me sentir encore si enfant que j’assiste à la délibération de mon av enir et de mon bonheursans oser m’en mêler.

— Tu n’es pas exclu du débat, lui dit son père doucement et avec un sourire encourageant.

— Je sais, je devine quelle amitié prévoyante vous fait ainsi chercher pour moi un mariage avantageux; mais, si je ne rougis pas d'ôlre guidé, j’ai honte de ne pouvoir vous faire le sacrifice d’une volonté, d'un caprice, d’une passion quelconque. Ce n’est pas la peur du devoir qui me fait reculer, c’est le néant de ma vie qui m’accable et qui me décourage d’avance. Vous prenez tant de soin de mon avenir que je tremble de n’ètre pas digne de cet avenir-là !

— Pauvre enfant I murmura M. Devanlay, en passant, par un geste caressant, la main sur la joue de son fils.

— Oui, je suis un enfant; voilà pourquoi, mon père, il ne faut pas me traiter en homme... Nous avons le temps.

— Je ne te contrains pas : tu es libre, Henri, libre d’attendre, libre même de préférer cette fausse indépendance de la vio de garçon à l’indépendance véritable que procure le devoir. Mais alors, il faut choisir un état; tu ne peux rester ainsi désœuvré, inutile, ennuyé.

— Un état? Celui que vous voudrez, mon père.

— Ce que je vais te dire est étrange, repartit M. Devanlay avec vivacité. Un père n’a pas l'Iiabilude de parler ainsi à son fils : mais ta douceur, la docilité, bien rebelle au fond, m’alarment pour toi, mon enfant. Tu sais mon ambition, mon rêve; tu sais combien je serais fier dG te voir aimer pour la première fois, à l'heure où tu feras le serment d’aimer pour jamais I Pourtant, je comprendrais et j’excuserais ta crainte du mariage, si quelque dmour violent, caché, te retenait le coeur; si tu me disais que tu as besoin de quelques années encore pour assouvir cette première inquiétude

qu’on prend si souvent pour une première tendresse. Tu es honteux de n’avoir pas aimé encore? Mais me promets-tu d’aimer? As-tu quelque caprice qui puisse devenir une passion, quelque vision qui puisse atteindre à l’idéal? Est-ce autre chose que la vague appréhension d’une tâche à remplir qui t’arrachait, il y a un instant, ce cri d’effroi? Ah! j’ai horreur de la débauche, et je n’ai pas encore assez effacé la boue de mes années de jeune homme! Mais, enfin, celte débauche même que je condamne, si c'était elle qui te disputât à moi, je pourrais me heurter à un obstacle viril, à une résistance de ton âge; je comprendrais la révolte! Mais, non... Tu m'obéis en pleurant... Tu n’as pas eu besoin, mon pauvre ami, de me désobéir jamais, quand je te demandais d’être sage. Ces petits liens fragiles, pitoyables, qui se nouent à la ^Maison d’or, tu les as contractés par convenance, par mode, tu les as brisés par lassitude; et voilà tout !

M. Devanlay marchait à grands pas en pariant ainsi avec animation. ,v

— Oh! l’amour! l’amour! continua-t-il, tout en frappant dans ses mains l’une contre l’autre. Est-il si méconnu qu’à vingt ans on en ait peur, et qu’on ne cherche pas même à le poursuivre à travers les sentiers battus ! Je te pardonnerais de n’avoir aucune vocation, mon ami, st tu avais celle de la jeunesse et de l’amour. Cette logique saine et droite que je voudrais introduire dans ta vie, je l’ajournerais, je te le jure, si je sentais en toi trop d’élan, trop de fièvre, trop de passion. Ce n’est pas pour me débarrasser de t8i, pour te caser, comme disent les autres pères, que je veux te marier, mon fils; c’est pour que tu te fasses aimer, pour que tu aimes. Si tu possèdes, ou si tu crois posséder l’amour par un autre moyen, dis-le. avoue-le, prouve-le : je gémirai peut-être de ton erreur; mais je la comprendrai, et, en maudissant tes illusions,... je les envierai peut-être!

— Vous, mon père?

— Oui, moi, qui me suis aperçu trop tard du temps que

j’avais perdu dans ma jeunesse, et qui veux, du moins,

revivre en toi, recommencer en toi la vie comme je l’ai rêvée.

Henri contemplait son père, qui se révélait à lui sous un

aspect inconnu jusque-là. Cet homme froid, placide, s’était transfiguré. Ses yeux, dont la séréniléjnagistrale imposait, pour ainsi dire, lu calme et l’apaisement aux autres, lançaient des éclairs : tout son corps vibrait,

— Si je pouvais, reprit-il avec exaltation, t’infuser quelques étincelles du feu sacré, je m’ouvrirais toutes les veines, et je te donnerais tout mon sang... Ah! si j’étais toi!

Henri parut frappé d’une idée 6ubite; il sourit et allant à M. Uevanlav, dont il prit la main :

— Au lieu de me marier, moi qui n’ai qu’une vocation incertaine, mariez-vous, mon père, je ne serai pas jaloux.

Charles dissimula un tressaillement dans un sourire.

— Nous sommes deux ènfanls, dit-il; seulement, je suis le plus jeune. Allons nous coucher; nous recauserons de nos projets demain:., à jeun. Dors bien, mon ami; quant à mon utopie,- c’est le rêve d’un père trop sensible, ému par des souvenirs de collège, par des émanations d’étable etd’écBrie, et qui s’est épris de la vie partriarcale en heurtant un patriarche avec lequel il a fait autrefois bien des folies. Je ne serais pas étonné de découvrir demain que tu es le plus raisonnable de nous deux... Va, tu n’es pas encore marié, et je ne suis pas encore parti... Dormons b'ienl

Quelques jours après la rencontre qui sert de prologue à notre récit, Roger Desprez quittait Paris, non sans avoir

renouvelé, dans un magasin de mercerie, sa provision de rubans pour Inhermann et pour lui, afin que rien ne manquât au triomphe que lui réservait, sur son injonction indirecte, son obéissant conseil municipal.

Roger, toutefois, emportait une blessure; et les cocardes de sa boutonnière étaient une fanfaronnade de son dépit. Nonseulement, on ne l’avait pas décoré, mais on avait paru surpris, en répondant à ses informations, qu’il s’attendit à un pareil honneur. Le député de son arrondissement, qui lui transmit cette réponse, ajouta : '

— Vous t>’ aurez sans doute pas secondé suffisamment le sous-préfet dans les dernières élections.

£oger se promit de Veiller mieux à l’avenir sur ses intérêts, et de soigner les candidats officiels, comme il voulait qu’on soignât ses élèvos. Mais c’étaient encore quelques années d’attente; et maintenant surtout qu’il espérait devenir le beau-père d’un jeune Parisien, il n’eût pas été fâché de cette preuve de distinction, qui lui semblait aussi de nature à donner un charme de plus à sa jolie Antoinette.

C’est ainsi que son amour paternel trouvait moyen de se mettre d’accord avec les petits calculs de sa vanité, et qu’il embaumait sa conscience, pour l’empêcher de contrarier son ambition.

Quant au mariage, Desprez n’en doutait pas. Pour l’amener à bien, il fallait, comme pour la décoration, encore quelques efforts, un peu de zèle habile; mais Roger, parce qu’il ramenait Inkermann victorieux, se piquait de réussir dans

tout ce qu’il entreprenait. En attendant, il était ravi de son futur gendre ; il s’imaginait l’avoir toujours rêvé ainsi. II lui savait gré de ses défauts, de cette élégance un peu frêle qui n’était pas une vertu villageoise, de cette oisiveté, si souvent enviée comhne une preuve de luxe et d’indépendance par ceux-là mômes qui la méprisent ; et il calculait

déjà les réparations qu'il ferait à sa maison, les folies auxquelles le contraindrait raisonnablement la célébration d’un si beau mariage; ,

Tandis que Desprez, le long de la route, faisait bouillir ainsi son pot au lait, son ami Devanlay se repentait presque de sa promesse, et songeait à l’excuse plausible qu’il pourrait trouver pour se dispenser d’une visite inutile.

Ces mots de son fils : u Mariez-vous, mon pèreï » étaient tombés sur les illusions de Charles* comme une pluie froide sur des vapeurs brûlantes; ses rêves lançaient encore un peu de fumée, mais le foyer était éteint. Le doute ne venait plus seulement du peu de vocation d’Henri, mais de l’excès de vocation de Charles. . - .

— Si je me trompais! sa demandait tout bas cet homme loyal; si je prenais pour un conseil de ma prévoyance en faveur de la jeunesse de mon fils les excitations de ma propre jeunesse !

M. Devanlay n’avait pas à rougir de se sentir jeune. Pourtant, il était honteux de paraître l’égal ou le rival en espérances de son enfant. Son dévouement paternel lui semblait atteint; son âme, effarouchée dans sa pudeur par cette exclamation d’Henri, qui avait déchiré un voile, s’apaisait lentement et redoutait presque de s’apaiser.

Quand il fit ses adieux à Desprez, Charles ne put retirer sa promesse, mais il fit. pressentir qu’il en ajournerait l’exécution; et, pendant toute la semaine qui suivit le départ de son ancien condisciple, il fut inquiet, préoccupé, presque maussade. L'éqüilibre de son caractère était rompu: il doutait de lui, il avait peur*de l’entraînement de sa nature; pour la première fois, le devoir lui paraissait difficile et dangereux.

Henri profita naïvement d’aboFd de cette disposition qu’il avait fait naître; il fut ravi que son père ne lui parlât plus de

ses projets do mariage. Bientôt, à la satisfaction d’un pareil avantage remporté en faveur de son indépendance, se joignit le plaisir épigrammatique, mais tout innocent, de tenir une fois en échec une volonté, d’ordinaire si sereine et si inébranlable. Puis, le remords de ce petit succès, une douce pitié succédèrent à ces joies' égoïstes. Henri finit par se croire dans son tort,. puisqu’il avait eu raison de son père: il s’embarrassa à son tour de l’embarras de M. Devanlay; il réfléchit. Nous avons dit déjà que la réflexion était pour lui une opération douloureuse ; il devint mélancolique, presque souffrant.

Charles s’aperçut un jour que son tils le regardait avec toute l’attention dont il était capable.

— Tu m'en veux encore? lui demanda-t-il.

— Je n’en veux qu’à moi-mème d’ètre un ingrat, dit Henri avec un geste de dépit.

— Tu n’as pas de reproche à te faire, répliqua Charles vivement; j’ai eu tort, je me suis trompé.

— Oh! vous ne vous trompez jamais; c’est moi, mon père, qui ai menti.

— Toi ? tu ne mens jamais.

— Il faut donc me croire, alors, si je vous affirme qu’un petit voyage de vous, en Champagne, me ferait grand bien.

— Alors, partons tousdes deux, [>our dégager notre parole.

— Non. Je liens au projet primitif, mon père.

— Sincèrement?

— Sincèrement.

— Henri, continua M. Devanlay après une pause, tu es bon, et je te remercie; mais ce voyage est inutile.

— Raison de plus alors pour que je vous supplie de l’entreprendre, et pour que vous rte redoutiez pas de le faire.

— Tu te venges, mon ami.

— Vous n’ètes pas au bout ; je me vengerai bien davantage le jour où je me marierai.

— Parlons sérieusement, Henri.

— Je parle sérieusement, mon père, dit le jeune homme avec un sourire loyal. Je me trouve pusillanime d’hésiter à vous obéir, à vous qui me connaissez mieux que je ne me connais moi-même; ce voyage promis, juré, est un engagement auquel vous ne devez plus vous soustraire, sans manquer d’égards à une vieille amitié, sans offenser M u * Antoinette.

— Prends garde, Henri ; je puis partir demain.-

— Vous pouvez même partir aujourd’hui. Il çst encore temps.

— Eh bien 1 ta confiance ne sera pas trompée, mon enfant, dit M. Devanlay avec élan, en serrant les deux mains de son fils dans les siennes. Je pars, mais tu décideras seul de ton avenir. Je serais indigne de toi, si je voulais t'imposer mes rêves.

— Croyez-vous donc que, vous ferez beaucoup de rêves dans la maison de M. Desprez?

— Ah ! sournois ! c’est pour me guérir et pour te préserver de mes complots de mariage que tu m’envoies là-basl

— Peut-être.

— Je n’hésite plus alors ; je pars demain.

M. Devanlay partit, en effet, le lendemain même pour le département de l’Aube, et, deux jours après, Henri recevait de son père la lettre suivante :

« Mon cher enfant,

« Bar-sur-Aube.

« Je n’ai pas encore vu M"* Antoinette ; je n’ai pas vu son père; et je ne sais si j’oserai continuer mon voyage. Les renseignements que j'ai pu recueillir dans une matinée ont singulièrement refroidi mon ambition.

« J’ai passé devant les tourelles du manoir où piaffe le brillapt

lnkermann; mais comme le chemin de fer a refusé une station à notre ami Desprez, qui ne sait rien obtenir en dehors des concours agricoles, j’ai dû saluer de loin les grands toits d’ardoise, et venir jusqu'à Bar-sur-Aube, d'où une voiture me conduira au village de B..., à moins que je ne m’y rende à pied, en laissant au messager qui dessert la vallée le soin de transporter mon bagage, si je persiste dans ma folle aventure.

« Que cette épithète soit une première expiation de ma 'légèreté I Oui, mon ami, ton père s’est témérairement engagé, comme un chevalier errant de la paternité, à la recherche d’une bru idéale. 11 en est pour ses frais de poésie et pour ses frais de voyage. L’humble prose va le désarçonner.

a J’ai fait route depuis Trayes avec un digne vigneron qui connaît à fond mon ami Desprez, bien qu’il n’ait pas été son condisciple, et qu’il ne parle pas tout à fait la même langue que lui.

« — Cet homme-là, m’a dit mon compagnon que j’interrogeais le plus adroitement possible, cet homme-là engoulerait un million. Il a fait des essayons de chevaux qui lui reviennent cher, et, sauf votre respect, on pourrait en vendre le fumier au poids de l’or; car il n'y a pas un de ses poulains qui n’ait mangé plus de billets de banque que de bottes de foin.

« 11 parait que Desprez possède quelques hypothèques, suspendues à ces jolis toits que le soleil faisait si bien étinceler, quand je les ai entrevus. J’ai hésité quelque temps avant de parler deM lle Antoinette.

« — Oh! c’est une demoiselle, m’a dit ironiquement le vigneron. Elle a étudié aux Ursulines de Troyes. Elle y a appris la fierté : mais il faudra la voir le jour du contrat !

« — Est-ce qu’on songe à la marier? ai-je ajouté avec un véritable battement de cœur.

« — Il parait qu’il y a des engagements avec un Parisien, m'a répondu le vigneron.

« J’ai rougi alors, mon ami, et je t’assure que je me suis senti doublement blessé, dans ton cœur et dans le mien. Je ne me faisais pas d’illusion sur la réserve de Desprez, sur sa discrétion; mais ces caquets villageois qui ébruitent des projets si peu avancés, et qui donnent comme une certitude un mariage si incertain ; ces façons de nous compromettre, de nous lier, pour ainsi dire, d’avance, en nous faisant solidaires des risques que peut courir la réputation de M ,u Antoinette, me révoltent et me dégagent.

« D’ailleurs, la question des hypothèques a bien son importance. Je ne suis pas si follement sentimental, que je ne tienne compte de tes intérêts solides. Un grand amour me ferait passer par-dessus toutes les considérations de fortune, et je ne comprends pas que la main hésite, quand le cœur est décidé. Mais lorsqu’il s’agit de préparer l’avenir, d’assortir librement deux existences qui peuvent encore rester désunies, il est d’une prévoyance bien entendue de ne pas trop dédaigner ces détails. Il ne me conviendrait pas que Desprez eût spéculé d’avance sur la dot et eût fait des beaux yeux (encore inconnus pour nous) de M 11 * Antoinette l’appât d’un piège vulgaire. L’agronome aux abois se dit peut-être qu’une fois ton beau-père il saura t’amener à partager ses glorieux périls, et il rêve sans doute aussi pour toi, mon cher enfant, ces beaux rubans qui illustraient sa boutonnière, quand je l’ai rencontré.

« Mais si Roger est à ce point déchu des sentiments qui en faisaient jadis mon ami, il faut le plaindre et nous retirer. Je ne veux pas lui écrire, je redoute de lui parler : je voudrais découvrir un moyen de lui faire comprendre ses torts, sans l’humilier d’un reproche.

i Voilà pourquoi, mon cher enfant, lu n’as rien à craindre

jusqu’ici pour cette liberté de l’ennui à laquelle tu tiens encore.. Voilà pourquoi je ne vais pas commander les violons.

« C’est dommage! la vallée que j’ai entrevue est douce, ses sourires câlins invitent au bonheur. Le manoir de Roger a une bonhomie d’aspect qui ferait un décor charmant au tableau de votre félicité conjugale. J’aurais eu du plaisir à m’installer tous les ans dans ce pays pour y passer quelques mois. On m’en dit le plus grand bien, et il exhale des senteurs qui font entrer la joie et la force dans la poitrine, à chaque souffle qu’on aspire.

« J’aime les contrées où l’on fabrique des tonneaux ! Elles ont plus de bruit, plus d’activité apparente que les autres. Ces planches, qu’on arrondit, deviennent les coffres de la vie, les boîtes de Pandore quelquefois, mais les réservoirs aussi de la santé, de la sève, de l’esprit, du génie des peuples.

« Ne te moque pas de ton père, mon cher Henri. C’est parce que je t’écris au bruit de la doloire d’un tonnelier qui siffle sous mes fenêtres, que je me permets cette petite escapade poétique. Rentrons dans le récit.

« Je suis installé dans le plus bel hôtel de Bar-sur-Aube, et peut-être bien dans la plus belle chambre. On m’a pris pour un maitre de forges, ou pour un marchand de bois, ce qui est le nec plus ultra de la flatterie locale. Comme je déclinais cet honneur, on m’a laissé entendre que je pourrais bien être un des entrepreneurs de Clairvaux, c’est-à-dire un de ces industriels philanthropes, au profit desquels les détenus travaillent.

« Clairvaux esta quelques lieues do Bar et jouit ici d’une grande réputation. Tous les gens qui y vont ou qui en reviennent sont particulièrement choyés. J’entends parler des fonctionnaires de cette abbaye pratique , mais je ne serais pas étonné, quand les détenus eux-mêmes, évadés ou libérés, profiteraient, à part épie, de ces bonnes dispositions qui ne

sont que de la reconnaissance. Clairvaux est la grande curiosité, une sorte d’industrie du pays. Non pas qu’on aille pour évoquer, dans la vallée d’Absinthe, le souvenir bien effacé de saint Bernard; mais les hommes en prison sont aussi intéressants à voir que les bêtes féroces en cage, et on peut du moins en approcher sans courir le risque d'être mordu.

« Te l’avouerai -je ? moi qui ne vendrais pas mon droit d’aînesse pour un plat de lentilles, j’ai eu la faiblesse, pour obtenir un plat de matelote très-appétissant, et réservé sans doute aux meilleures pratiques, de ne pas détruire les flatteuses illusions qu’on se faisait sur mon compte. D’ailleurs, j’ai mes projets sur l’hôtesse; elle me semble plus initiée que le vigneron aux faits et gestes des propriétaires, grands ou petits, de la contrée. J’ai l’intention de la faire jaser.

« Imagine une de ces belles et grasses commères, au tablier blanc, à la figure épanouie, comme on en rencontrait souvent, quand les auberges n’étaient pas des hôtels. Celle-ci s’occupe de tout, et quitte vingt fois par jour la queue de la casserole, pour aller, avec une familiarité respectueuse, serrer la main des voyageurs qui descendent de voiture devant le perron de la cuisine. Elle sait les goûts de chacun; elle prévoit l’arrivée de M. le garde général , de M. le conseiller d’arrondissement; et, quand une chambre est réservée par elle pour une connaissance, elle fermerait sa porte à l’ambassadeur du roi de Siam, ou à celui du Grand-Turc, plutôt que de forcer un habitué échanger ses habitudes. Indiscrète avec discrétion , vous demandant compte des motifs qui vous appellent dans le pays, non pas précisément pour les raconter, mais pour les connaître, mon hôtesse a une grande armoire, qui est le trésor et les archives de tous les voyageurs. C’est là qu’elle renferme les papiers importants qu’on ne veut pas laisser traîner dans sa chambre. C’est là, dit-elle, qu’à chaque époque des versements elle met soigneusement les sacoches

du messieurs les percepteurs de l'arrondissement, pendant que ceux-ci dînent ou déjeunent, et avant qu’ils aillent à la recette particulière.

« J'ai failli confier un cahier de papier blanc à l’excellente femme, pour.me la rendre favorable; car elle est irès-obligée des services qu’on lui demande. Mais là précaution serait superflue. Elle m’a déclaré que je lui plaisais, que nous nous entendrions toujours bien, et que si je devais venir souvent à Bar-sur-Aubo , j’aurais ma chambre, et, dans le temps de la chasse, mon gibier à part, comme ces messieurs!

« Entends- tu cela, mon ami? Toutes les fois que j’irais à B... te rejoindre chez ton beau-père, je m’arrêterais, en passant, à Bar-sur- Aube; j’aurais ma chambre gardée; l'hospitalité ne serait plus banale ; je me ferais une amie de celte bonne hôtesse; je lui raconterais mes joies ; elle se chargerait de mes petites commissions dans le pays; ce serait charmant I Voilà à quoi j’ai pensé en mangeant cette délicieuse matelote.

« Je t’ai dit que ma chambre était une des plus belles. J’en ai la preuve dans les gravures suspendues à la muraille. Les voyageurs infimes ont pour tout décor des batailles d’un petit modèle, encadrées de palissandre: moi, j’ai là devant moi, dans un cadre doré, une gigantesque lithographie représentant, d’après Vernet, Rébecca donnant à boire au messager d’Abraham.

« Je suis un peu semblable au vieux serviteur qui porte les présents; mais c’est pour le propre compte de ma paternité que je fais la commission. Ah ! j’irais volontiers m’asseoir auprès des puits, au bord de,s routes, si j’étais certain que le ciel m’envoyât la femme que je rêve pour toi , mon ami, et que je voudrais bénir!

a Mais il est probable que les fillettes n’oseraient pas m’offrir à rafraîchir, et le procédé biblique pourrait être dange-

reux. Pourtant, je veux, dans le cas improbable où le vigne- ,ron m’aurait menti, aller surprendre M 11 * Antoinette dans les soins du ménage. Si elle est digne de toi, je lui donnerai, à celte Rébecca chérie, tous les bracelets, tous les colliers, et je t'appellerai en toute hâte, prince Charmant, qui te maries par ambassadeur..., si tu te maries 1

« Je ne me lasse pas de bavarder avec toi ; mais, en faveur de la mauvaise nouvelle que je t’ai donnée en commençant, et dont tu vas être ravi , ne te lasse pas d’écouter, mauvais sujet !

« Bar-sur-Aube est une petite ville, proprette et jolie. Située au fond de la vallée séduisante dont je t’ai parlé, entourée de coteaux, dominée par une espèce de montagne couverte do vignes, et qu’on appelle la montagne Sainte- Germaine , elle a une grâce avenante qui ne conduit ni à la rêverie ni à la poésie, mais qui invite à boire, à tendre la main, à s'installer pour un jour. Sainte-Germaine est la patronne, la sainte vénérée des habitants. Les vignerons lui demandent du vin, les jeunes filles des maris; elle guérit aussi les yeux malades. Voilà tous les privilèges obtenus par • cette douce martyre, qui fut mise à mort pour la foi, du temps d’Attila.

« On ne m’a pas dit que sainte Germaine fût propice aux pères embarrassés de marier leurs enfants. Je ferai pourtant un pèlerinage à sa petite chapelle; car mon hôtesse prétend qu’elle possède par là un clos snperbe, dont la vue s’étend sur la vallée.

« Ne me demande pas quels sont les monuments. Dieu merci ! à part deux vieilles églises, consacrées, l’une à saint Pierre, et l’autre à saint Maclou , Bar-sur-Aube n’a rien à offrir de plus intéressant que ses coteaux à visiter. L’industrie de cicerone est donc complètement étrangère à la localité. La justice, la piunicipalité et les comédiens, quand il en

passe par là, vivent côte à côte dans le même bâtiment, qui ressemble à une halle, et qui en est peut-être une.

« J’oubliais : sur le pont qui conduit de la ville à la montagne Sainte-Germaine, une chapelle microscopique consacrée à la mémoire du très-haut et très-puissant seigneur le bâtard Alexandre de Bourbon, de son vivant chef des Escorcheurs , mis à mort en 1440 par ordre du bon roi Charles VII et par les soins du bon justicier du roi Tristan l'Ermite. On cousit l’illustre bandit dans un sac et on l’envoya laver ses péchés au fond de la rivière. ‘Il y resta tout un jour. Ce fut assez pour la justice. Ses amis le repêchèrent le lendemain et l’inhumèrent, dévotieusement; puis, comme il était de sang royal, on obtint la permission de lui ériger une chapelle, où la messe fut dite annuellement pour le repos de son âme.

« La Révolution mit fin à cette pieuse fondation. Voilà un grief de plus à signaler aux amis du bon vieux temps. Il est juste de dire, en revanche, que la Terreur passa sur la France, sans voiler d’une ombre sanglante celte jolie vallée et cette jolie ville.

« Tu vois bien que c’est là un heureux pays, une terre privilégiée, et qu’il ferait bon y vivre. Mais j'ai bien peur que tu n’épouses qu'une Parisienne! Tu ne quitteras pas le ruisseau de la rue Taitbout. Proscrit de la nature, tu ne verras jamais le blé mûrir et les raisins emplir ces grandes cuves qui se préparent sous mes fenêtres. Pourquoi Roger est-il si connu au bureau des hypothèques? Pourquoi s’est-il avisé d’ébruiter nos projets?

« A bientôt donc, moncher ami. Ne ris pas trop fort, en lisant cette lettre, et cache bien ta moquerie, lorsque je t’embrasserai. J’aime pourtant à voir ton beau rire d’enfant gâté qui éclaire jusqu’au fond de ton coeur. Mais j’aime aussi à te voir pleurer ! Je suis un père bien cruel? Oh ! non ; c’est

que tes larmes sont une preuve de tendresse; c’est que je me sens pénétré d’une sympathie plus intime; c’est que je ne suis plus seulement ton père, mon ami ; c’est que je deviens aussi ton frère, quand tu pleures ; si ce n’est pas blasphémer la paternité que de prétendre ajouter à ses joies, en empruntant à l’affection fraternelle! #

Après avoir écrit celte lettre, Charles s’était procuré le plaisir d’aller la jeter lui-même à la pôste. Il semble qu'une missive prête h partir emporle de celte façon plus d’amitié; qu’elle tombe, plus chaude, de la main qui l’a écrite dans la main qui l’attend, et dont elle ne parait plus séparée que par un mur.

Quand Devanlay revint à l’hôtel, il aperçut de loin l’hôtesse, postée sur les deux marches de la maison, et guettant son relour avec un sourire ambigu de reproche aimable, de curiosité inquiète. Ses deux bras nus enroulés dans un coin de son tablier blanc et retroussé, la darne, par son attitude de sentinelle, trahissait l’intention de ne plus permettre à un voyageur de rester toute une journée inconnu.

— Il ne fallait pas vous déranger, monsieur, dit-elle : on eût porté votre lettre.

— Je vous remercie, répondit Devanlay avec politesse, et sans ajouter un mot, afin de stimuler cette ardeur de tout savoir dont il voulait profiter pour tout apprendre.

En effet, l’hôtesse, mécontente de cette réponse, répliqua aussitôt d’un ton d’ironie à peine voilé :

— Pardon! si je suis indiscrète.

— Pourquoi le seriez-vous, madame, en voulant m’épargner un dérangement?

— Oh ! je m’entends ; monsieur ne veut peut-être pas qu’on sache à qui il écrit, à qui il envoje des rapports.

Ce dernier mot, fortement accentué, était une terrible provocation. Charles fit de son mieux pour ne pas rire.

— Je tiens si peu à cacher mes démarches que je rentrais précisément, madame, pour vous consulter.

— Moi? demanda l’hôtesse, qui dégagea brusquement ses mains de son tablier, et qui les tourna plusieurs fois devant elle, comme s’il se fût agi de les mettre dans la pâte. A. quoi puis-je vous être bonne?

— Vous connaissez bien le pays?

— Dites, monsieur, que le pays me connaît bien. Je suis née à Proverville, un village qui est au bout du pont, et, depuis trente ans, je liens l’hotel . Ainsi...

-r- On peut se confier à vous?

— Je le crois. •

Et 1 hôtesse eut un rire approbateur qui défiait toute accusation de bavardage. »

— Alors, madame, veuillez me faire servir à dîner.

— Ah ! murmura la commère désappointée, qui tenait plus, pour cette fois, à. ses conseils qu’à sa cuisine.

— Nous serions mal pour causer, tant que l’hôtel sera plein de monde, reprit Devanlav. Je prolongerai mon dîner jusqu’à ce que je reste seul dans la salle.

— C’est bon ! c’est bon ! on sera au rendez-vous, dit en riant de bon cœur l’hôtesse désarmée, qui n’avait plus de motif pour bouder, puisque le voyageur lui premettait d’honorer, tout ensemble sa renommée de cordon-bleu, par un dîner un peu long, et sa réputation de bon conseil, par une consultation dans les formes.

Ce fut vers neuf heures environ que la grande salle de l’hôtel se vida de ses derniers convives; encore fallut-il l’in-

tervention de l'hôtesse, qui mit sans façon deux commis voyageurs à la porto, sous prétexte qu’en restant attablés pour causer ils l’obligeaient à un éclairage superflu.

Le superflu se confondait avec le nécessaire, dans une lampe modérateur suspendue au-dessus de la table principale, au beau milieu de lapièce. La lueur crépusculaire projetée par cet astre, trop nécessaire pour n’ètre pas insuffisant, avait contraint Devanlay, placé dans un coin de la salle, de dîner à tâtons. Il ressentit donc un bien-être relatif quand, afin de lui faire honneur, on apporta devant lui deux bougies dans de grands chandeliers de cuivre, pour remplacer la lampe, qu’on s’empressa d’éteindre.

Ce fut la maîtresse du logis elle-même qui substitua ces deux étoiles au clair de lune, pendant qu’une servante montait sans façon sur la table et étouffait la mèche dans l’huile. Solennelle comme une vestale , elle vint s’asseoir devant M. Devanlay.

— Causons I lui dit-elle, en ajustant des bouts de manches, dans lesquels, par respect, par pudeur peut-être, elle avait mis ses bras nus.

— Causons! répondit Charles, en achevant de vider une tasse de café qu’il laissait refroidir depuis une heure.

Bien qu’il eut médité et préparé toutes les parties de son exorde, Charles se trouva embarrassé. Il lui fallait mentir un peu et colorer d’un prétexte d’acquisition projetée l’enquête qu’il voulait ouvrir sur la situation des Desprez. Outre que cette dissimulation, fort inoffensive pourtant, répugnait à sa droiture, il avait honte encore de la trivialité de ce tête-à-tête.

— Ah! si mon fils me voyait! pensa-t-il en lui-même.

Après quelques recommandations, que l’hôtesse interrompit fièrement comme inutiles, il laissa croire qu’il venait pour acheter une propriété dans les environs, et demanda sincèrement un avis sur le domaine de M. Desprez.

— C’est un bel héritage, dit la dame en frappant la table du plat de la main. Défunt mon grand grand-père a failli l’acheter, quand on l’a vendu, après le départ des abbés, du temps de la Révolution; car vous savez que c’était une ferme qni dépendait de Clairvaux, comme une cinquantaine de nos • villages.

— Ehl bien, je veux faire ce que votre grand-père n’a pu réaliser, .dit Charles.

— Ah! oui : mais ce n’est plus à vendre.

— Qu’en savez-vous?

— M. Desprez me l’aurait dit.

— S’il tenait à garder les choses secrètes 1 il a des dettes,

M. Desprez!

— Allons doncl repartit la commère en haussant les épaules. Je connais toutes ses affaires, et les dettes ne le gênent pas.

— Cependant, il a des hypothèques.

— Parbleu! il lui a fallu emprunter de l’argent pour ses écuries. Mais il trouverait encore cent mille francs sur son billet, s’il les voulait aujourd’hui... je les lui prêterais sans billet, moi qui vous parle.

— Pourtant, on m’avait dit...

— Des envieux! des jaloux I des vignerons!

— Pourquoi des vignerons?

— Parce qu’il y a dans ce pays une rivalité entre les gens de l’échalas et les gens de la charrue. Croiriez-vous qu’on en veut à M. Desprez d’avoir fait venir un élève de Grignon pour améliorer ses terres, et d’avoir essayé d’élever des chevaux dans ses prés? On aimerait bien mieux qu’il arrachât l’herbe, pour planter de la vigne. D’abord, il ne ferait que du mauvais vin, attendu que la vigne serait mal placée, et puis il serait à la mode du pays, qui est un pays vignoble. La ” médaille queM. Desprez viont de remporter à Paris exaspère

les marchands de vendanges : voilà pourquoi ils font courir le bruit qu^il s’est ruiné à élever des Chevaux.

— Ainsi, vous assurez qu’il n’a pas besoin de vendre ses terres ?

— J’en mettrais mes deux mains au feu.

— Je venais pourtant pour les acheter, ajouta Devanlay avec un soupir qui fut une maladresse.

L’hôtesse, pour mieux le regarder, rapprocha, par un geste à droite et par un autre à gauche, les bougies placées aux deux bouts de la table.

— Vous êtes un Gnot, dit-elle à Charles avec familiarité, en se croisant les bras; mais je ne suis pas assez créole pour accepter toutes les dadées que vous me contez. Vous n’ète9 pas un acheteur, mon cher monsieur, mais un épouseur.

— Moi ! s’écria Devanlay, qui tressaillit.

— Vous, ou quelqu’un de chez vous. M 11 * Antoinette vaut bien qu’on fasse le voyage.

— Ah ! elle est jolie, n’est^ce pas ?

— Est-ce que vous ne le savez point? demanda l’hôtesse.

— Je ne sais rien, répliqua Charles avec bonhomie, puisque je viens aux renseignements.

— Si elle est jolie I Mais il n’y a pas dans toute la vallée d’Aube sa pareille; et puis, c’est instruit I

— Oui, elle a étudié aux Ursulines de Troyes, ajouta Devanlay, qui se rappela le renseignement du vigneron.

— Elle n’aurait pas étudié qu’elle saurait encore tout, reprit l’hôtesse avec chaleur. Quel entendement! Ce n’est pas elle, monsieur, qui laisserait son père se ruiner. Je lui fais ses commissions. Si vous êtes ici samedi, vous la verrez venir au marché, tout simplement, dans sa carriole, qu’elle conduit quelquefois elle-même; elle descend chez nous; elle me traite comme sa mère, car vous savez qu’elle n’a pas connu feu M 1 * 1 ' Desprez.

Charles n’eut pas le courage de parler; il inclina la tête. Les bons renseignements qu'on lui donnait l’alarmaient presque autant que les mauvais qu’il avait déjà reçus. Cette jeune fille qui venait au marché vendre ou acheter des poules, dans sa carriole, lui apparaissait brune et robuste, le teint hàlé, la voix sonore, et il ne pouvait songer à lui accorder pour compagnon, sur le siège mal suspendu de la voiture rustique, son fils si délicat, si parisien. Quelle folie que ce voyage! Quelle témérité que celte entreprise! et quel châtiment que ces répondants vulgaires, qui calomniaient ou qui réhabilitaient tour à tour M lle Antoinette! Ce n'était pas là la femme qu’il rêvait pour son fils. Cette jeune fille, dont l’hôtesse se faisait la mère adoptive, était quelque bonne créature, sans doute, destinée à quelque honnête notaire du pays. Mais il était insensé d’v songer davantage.

Et, pourtant, Charles ne pouvait se défendre d’y songer! Comment expliquer cette attraction, cet instinct, ce caprice •mystérieux? Était-ce divination de l’amour paternel, entêtement de sa raison fourvoyée pour la première fois? M. Devanlay, attablé dans une auberge de province, en tète-à-tète avec une commère et discutant les mérites de sa bru, était-il bien le père ingénieux, prévoyant, sentimental, que nous avons vu plus haut? Par quelle aberration venait-il chercher, au fond d'une petite vallée de la Champagne, le cœur ferme et élevé, l’amour profond et dévoué, l'intelligence lumineuse et tendre qu’il souhaitait si ardemment? N’aurait-il pas eu plus de chances de rencontrer cette merveille à Paris, la villo des merveilles! Sur quelle garantie, sur quelle notion s’étaitil mis en route? et ne se trouvait-il pas bien embourbé, entre les méchancetés du vigneron et les attestations de son hôtesse ? Que conclure? n’élait-ce pas un obstacle bien vulgaire, mais bien facile à prévoir, qui l’arrêtait aux premiers pas?

Malgré tout, Charles subissait cette humiliation avec una

oogle

SI

espérance qui ne se laissait pas vaincre. L’abbé Prévost dit que le cœur d’un père est le chef-d'œuvre de la nature. On peut ajouter que c’est un chef-d’œuvre de mécanique. Les rouages nous en sont inconnus, et ha théorie des ressorts ne s’explique pas aisément; mais comme il fonctionne!

M. Devanlay, tout en se croyant ridicule, sentait distinctement qu'une jeune fille jolie, bien élevée, apportant la fraîcheur vivifiante de la vie des champs dans l’atmosphère un peu lourde qui pesait sur Henri; qu’une héritière de bonne naissance et de bonne éducation, assez habile pour dominer l’âme do son fils, tout en l’affranchissant, était l’héroïne nécessaire du roman qu’il avait conçu. Redoutant une Parisienne, il aimait mieux une bourgeoise de village qu’une bourgeoise de petite ville. Il avait moins peur des naïvetés que des préjugés; et ce qui lui avait plu tout d’abord, dès les premières insinuations de Desprez, c’était la perspective possible d’une acclimatation d’Henri dans un beau domaine, qui permettrait à ce jeune homme sans étal de jouer au petit seigneur, les jours de gala , et de s’habituer à une vie active, pratique, fortifiante, les jours ordinaires.

Ce projét pouvait aboutir à un dénoùment grotesque, mais il avait sa logique; voilà pourquoi M. Devanlay s’exposait à des commérages qui heurtaient, qui froissaient tous ses instincts, mais qui lui semblaient pourtant indispensables.

Il garda quelques instants le silence; il composait, en lui, le portrait d’Antoinette, d’après les traits esquissés par l’hôtesse, et il s’effrayait un peu de la belle et naïve image qui se dégageait de celte ébauche.

— Eli 1 bien, vous voilà tout greigne, reprit l’excellente femme, qui s’aperçut de son embarras. Vous ne vouliez donc que des mauvais renseignements?

— Je suis heureux, au contraire, de tout ce que j’apprends, répliqua Devanlay. Mais, avouez que vous n’avez pas eu

grand mérite à dépister un mariage au fond de mon enquête. On en parle assez dans le pays !

— Qui donc en parle? Ce n'est pas moi qui sais bien ce qui se passe, et ce n'est pas surtout la chère demoiselle... qui ne veut pas se marier.

— Comment! elle ne veut pas se marier? demanda M. Devanlay réellement surpris.

— Elle comprend peut-être qu’elle ne trouvera personne qui soit digne d’elle. Un bustarin 1 la ferait mourir, et un muscadin n’en voudrait pas.

— Pourquoi donc?

— Oh ! il vous faut des coquettes, des petites bouches, et M 1,e Antoinette a le cœur trop haut pour se complaire dans des amusements de parole ou d’habit. Oest une femme qui sourit toujours, celle-là... mais, en revanche, elle ne rit jamais.

— Ainsi, elle a refusé plusieurs partis?

— Elle ne se donne plus la peiné de les refuser maintenant, elle ne s’en occupe pas plus que d’une grume de raisin ; elle marche dessus, et elle va à son devoir.

— Est-ce pour me faire entendre que nous serons repoussés, que vous me parlez ainsi? demanda Devanlay, auquel le tour de la conversation commençait à plaire.

— Non, mon cher monsieur; c’est pour vous dire qu’il n’était pas question de mariage avant votre arrivée.

— Bien sûr?

— Bien sûr.

— On m’affirmait pourtant que M. Desprez annonçait partout qu’un Parisien avait demandé sa fille.

— Oh ! je ne garantis pas les gouailles de M. Desprez. C’est un brave homme qui a de l’esprit et de la langue; il

t. Un butor.

aime à brelauder, à parier de ses affaires, et je crois que sa fille n’avait pas six ans qu’il annonçait déjà un Parisien. Mais personne ne se laisse meshui attraper à ces contes. Ce sont ses ennemis qui répètent cela.

— Oui, les vignerons.

— Les vignerons 1 vous l’avez dit.

— Eh bien I ma bonne dame, continua Charles, qui prit les deux grosses mains de l’hôtesse dans les siennes, je vous remercie de vos renseignements. Je sais ce que je voulais savoir : M. Desprez est riche, et sa fille est belle...

— Maintenant, monsieur, vous pouvez être certain que ceci est un tombeau.

Et l’hôtesse montrait sa poitrine, dont la joyeuse ampleur protestait contre toute idée funèbre.

— Si vous vouliez jaser, vous en auriez trop long à dire, n’est-ce pas? lui demanda Charles.

— Ah! monsieur, je ferais battre la ville et la campagne, et je couperais bien des ménages en deux. Mais je défie qu’on m’accuse d’un coup de langue ! Ce n’est pas comme à l’hôtel du Lion-d’Orl

— C’est sur sa bonne réputation, interrompit Devanlay en

souriant, que j’ai choisi votre hôtel. *

— Eh bien! monsieur, foi de femme Guillaume Lambert, qui est le nom de mon mari, je réclame l'honneur de préparer ici un dîner pour le jour du contrat. Vous verrez si je m’y mets bien, quand je m’y mets 1

— J’accepte, pour ma part; mais je voudrais avoir une promesse d'une réalisation plus certaine à vous faire.

— Je me contente de celle-là ! Bonne nuit, monsieur.

M me Guillaume prit un flambeau, remit l’autre en cérémonie à M. Devanlay, et se retira dans la cuisine pour éteindre

ses fourneaux; car il était tard, et l’on n’attendait plus de < voyageurs.

Devanlay eut de la peine à s’endormir. Il eût voulu maintenant retenir la lettre qui s’envolait à toute vapeur vers l’aris, et qu’il n'osait plus suivre. Les derniers renseignements donnés par l'hôtesse avaient une naïve éloquence. Cette belle jeune fille qui ne se laissait pas distraire du devoir par la foule des prétendants, cette vierge Pénélope, si elle n’était point sotte et prétentieuse, pouvait fort bien être une femme intelligente et senséo. Il ne s’agissait pas pour Henri d’une fî.:ncée poétique, mais d’une épouse réelle et charmante. Puisque M lle Antoinette, au dire de ce témoin trivial, réunissait ou paraissait réunir ces conditions, le père n’était-il pas obligé maintenant de poursuivre son enquête ?

— Le sort en est jeté, se disait Devanlay en jouissant de

sou insomnie; voilà le roman de ma vie qui commence I

Dès qu’il fit jour, il régla ses comptes avec l’hôtesse, lui donna une poignée de main pleine de reconnaissance et de promesses. Il l’eût volontiers embrassée, si elle lui eût fait la demande d’une accolade ; puis il salua M. Guillaume, qui ne paraissait jamais qu’à l’arrivée et au départ des voyageurs; et, après s’ètre fait indiquer la route, il partit à pied pour le village de B..., le voyage n’étant plus désormais pour lui qu’une promenade, et quelle promenade !

Jamais amoureux eje vingt ans allant à un rendez-vous d’amour ne ressentit tant d’allégresse juvénile, ne frappa le sol d’un pied si impatient, ne jeta autour de lui des regards plus enivrés, n’aspira l’air matinal avec plus de force, plus de convoitise. Charles oubliait tout : sa jeunesse évaporée dans des joies banales, son mariage de convenance, son noviciat douloureux à la vie réelle, ses anxiétés paternelles. Il se sentait attiré, ébloui parle prestige de l’inconnu; il ressentait de bonne foi ces troubles délicieux, ces agitations intérieures des premières et saintes tendresses.

— Ce n’est pas mon cœur, c’est celui de mon üls que j’ai

dans la poitrine! se disait-il. dans ses raies in.-tanls de réflexion, de retour sur lui-même.

Mais il n’avait conscience, par intervalles, de cette erreur que pour la savourer, que pour y retomber avec délices, que pour absorber ses regrets personnels dans les espérances qu’il voulait concevoir au nom d’Henri.

C’était pour lui que la matinée était belle, que les oiseaux partaient, à tire d’aile, comme des messagers, enchantant sa venue ; que la vallée se couvrait d'un léger voile de brume, d’un voile de fiancée, et que de vagues parfums montaient des prairies vers le sentier qu’il suivait au pied des coteaux.

Deux routes conduisent de Bar-sur-Aube à B... : l’une, poudreuse, montueuse, faite jadis pour des diligences; IHiutre, que la nature a tracée elle-même, au pied de coteaux verdoyants qui rougissent à l’époque de la vendange, et qui, dans leurs molles ondulations, cachent des nids de verdure, des vallées microscopiques.

Ce chemin, fait pour les écoliers, les amoureux et les poètes, passe pour être mal entretenu et n'est que médiocrement fréquenté par les fermiers elles vignerons, lorsqu'ils se rendent au marché. Ils aiment bien mieux la poussière de la grande route, non parce qu’elle exhale une odeur de vanille, ainsi que Balzac l’a découvert, mais parce que, pour eux, au contraire, elle n’a pas le doux parfum du petit chemin vicinal..

Il faut convenir aus?i que ce dernier offre bien des inconvénients aux voyageurs. Des sources, descendant de la montagne, le traversent à chaque instant et profitent quelquefois des ornières comme d’un petit canal. Elles obligent, en tout cas, le piéton à des prouesses de gymnastique; tandis que les voitures, tantôt mouillées, tantôt à sec, se heurtent gaiement aux grosses pierres qui remplacent les arches de pont sur ces rivières lilliputiennes^

Des doubles files de peupliers formant la clôture des prés

56 LE MA.ftI D 'ANTOINETTE.

alternent, le long du chemin, avec des arbres fruitiers. La rivière l’Aube, moins blanche heureusement dans cette portion de son parcours que son nom ne semble le faire croire, glisse lentement, silencieusement, au milieu de la vallée, débordant, par intervalles, sur les pâturages qu’elle féconde. De jolis villages irréguliers, dont les clochers pointus rivalisent avec les hauts peupliers qu’ils ne dépassent pas toujours, sont disséminés dans les arbres; et à une extrémité, à la tète, pour ainsi dire, de chacune de ces agglomérations, en descendant de Bar-sur-Aube, une métairie importante, le château du village, se détache comme une sentinelle, surveillant la vallée.

Tel est le chemin qne Charles Devanlay parcourait avec une joie tumultueuse, qui faisait entrer dans le concert de toutes ses harmonies intimes les bruits divers de la campagne.

Cà et là, de bellès vaches brunes, couchées dans l’herbe, détournaient lentement la tète et le regardaient passer : l’une d’elles, saluant pour toutes, lui envoyait ce long gémissement qui est un appel de nourrice. Dans un enclos, une jument, qui feignait la surprise, rappelait son poulain par un hennissement sonore et cadencé, comme un grand éclat de rire; puis, tout là-bas, sur la grande route, un coup de fouet, le grincement des roues d’une voiture de roulage, plus près, dans les arbres, un aboiement, un cri de bassecour, ou, à la gauche du voyageur, sur les coteaux, une voix humaine s’élevant pour chanter, pour se disputer ou pour jurer : tel était l’accompagnement de cet hymne d’amour qui emplissait de ses plus jeunes mélodies le cœur de M. Devanlay.

Le chemin de fer qui longe la rivière, entre la grande route et le chemin vicinal, avait permis à Charles de reconnaître le village de B..., et de se faire montrer la maison de son ami Desprez. Aussi n’éprouva-t-il aucun embarras à reconnaître qu’il était arrivé, et à retrouver les grands toits dont il avait déjà parlé à son Gis.

B... s’étend du coteau à la rivière, en établissant une sorte de barrage dans la vallée, qu’il interrompt, jusqu’à moitié de sa largeur. L’église est adossée à la montagne; car on peut donner ce nom, sans trop d’hyperbole, à l’éminence couverte de vigne et dépouillée à son sommet qui abrite le village. Une rue large et irrégulière descend vers l’Aube. A l’endroit de sa plus grande dimension, une espèce de grange, devant laquelle sont placés, en carré, quatre marronniers au moins centenaires, indique le cœur de la commune. C’est là, qu'on danse le dimanche; c’est au rez-de-chaussée do cette grange que repose la pompe à incendie, tandis que le premier étage est consacré aux cérémonies de l’état civil.

Mais il est juste de dire que, pour ne pas déranger M. le maire, les réunions du conseil municipal ont lieu chez lui, et que, bien souvent, il daigne procéder aux mariages dans son salon, quand il a affaire à ses égaux, dans sa cuisine, quand il n’a affaire qu’au commun des électeurs. Aussi, le premier étage de la maison communale est-il abandonné au maître d’école, qui y fait sécher ses graines, qui y dépose ses fruits et qui se sert de la hampe du drapeau tricolore pour suspendre des raisins.

Il n’a pas encore trouvé, à ce point de vue domestique,

l’emploi des différeras bustes de souverains qui régnent fraternellement sur la cheminée. B... est un pays essentiellement conservateur; on n’y détruit rien. A chaque changement de dynastie, le zèle des nouveaux fonctionnaires ne se manifeste par aucune fureur iconoclaste. D’ailleurs, B... n’a depuis longtemps qu’un fonctionnaire inamovible, Roger Desprez. Aussi, à àaler de l'Empire jusqu’à nos jours, la maison commune a-t-elle gardé tous les bustes, blanchis ou bronzés, mais uniformément moulés en plâtré,- de ses souverains. Ils encombrent un peu, mais c’est là leur seul inconvénient.

Le village est d’une propreté dont M. le maire se fait honneur, mais qu’il faut attribuer surtout à la pente de la rue principale, qui ne permet aucun ruisseau, et qui, par conséquent, ne redoute aucune eau stagnante. Des arbres sciés et entassés devant chaque maison indiquent la part proportionnelle des habitants dans les bois de la commune; des charrues dételées, des herses au milieu de la rue, dénotent la sécurité, la confiance universelle.

Quand Devanlav, quittant le chemin qui débouche brusquement, à l’angle de l’église, parut au haut du village, on sonnait la messe, et M. le curé sortait du presbytère; des enfants, suspendus aux .deux extrémités d'une voiture faite pour transporter le foin, se balançaient avec de grands éclats de rire; une vieille femme, soutenue sur deux béquilles, se hâtait d’arriver, en même temps que le prêtre, "et donnait la mesure de la ferveur quotidienne des habitants.

— M Ue Antoinette, en tout cas, n’est pas dévote, se dit Devanlav, qui attendit quelques minutes, et qui ne vit personne rejoindre ou suivre la vieille femme.

Un paysan se montra sur le seuil de l'église et appela un des gamins suspendus à la voiture. Charles comprit que c’était le maître d’école qui recrutait un enfant de chœur. L’Éliacin du village était chaussé de sabots. Pour arriver plus

vite, et peut-être bien par respect pour la sainteté du lieu, il retira ses chaussures qu’il prit dans chacune de ses mains, et courut servir la messe.

L’instituteur primaire ne figurait sans doute qu’aux offices du dimanche; car, après avoir grondé l’enfant de chœur sur la tiédeur de son zèle, il se dispensa de joindre l’exemple au précepte, et descendit vers la maison commune. Le village semblait désert. Charles constata que les maisons les plus humbles avaient un aspect de bien-être qui excluait toute idée de misère.

— On est heureux ici, pensa-t-il, tout en s’essuyant le front inondé de sueur.

Il alla s’asseoir sous les grands marronniers de la place; un jeu de quilles était entassé au pied d’un arbre ; un tonneau défoncé trahissait l’orchestre.

— Où donc est le cabaret? se dit notre philosophe, qui connaissait déjà l’église et la mairie, et qui ne voyait pas le troisième pouvoir du village : mais, sans doute, les cabarets de B... étaient trop bons pour avoir besoin d’ enseigné.

De grandes affiches placardées sur la porto de la mairie, sur le mur d’une maison qui bordait un côté de la place, déparaient par leurs tons discordants la couleur de ce tableau rustique. C’étaient les annonces des grands magasins de Barsur-Aube, des superbes magasins de Troyes, et aussi quelques invitations peu naïves de médecins spécialistes de Paris, qui s'étalaient, comme les cocardes de la civilisation et du progrès, sur les monuments champêtres du passé.

— O Delille! pensa Devanlay. Comment aurais-tu fait entrer ce détail dans tes poëmes?

Il oubliait que Delille les eût parfaitement omis, de peur de réalisme.

La maison, le domaine, le château de M. Desprez était à l'extrémité de la rue principale, je veux dire de l'unique rue

LF. MARI D'ANTOINETTE.

du village qu’il fermait aux trois quarts. Il faisait face à l’église, et l’on comprenait qu’étant la dernière maison du pays, il ne devait pas avoir la vue bornée du côté de la rivière et de la vallée.

Devanlay était ému ; il se reposa quelque temps sous les grands marronniers, pour bien se convaincre que cette émotion ne tenait pas seulement à la fatigue delà route, mais au pressentiment ou à l’inquiétude de son amour paternel.

La grande porte de la maison de Desprez était 1 ouverte. Au-dessus d’un portail en pierre, rongé par le temps, dans une niche qui n’avait plus de saint, on voyait encore le bouquet fané de la moisson précédente. Charles se plut à contempler, à admirer ce manoir singulier, véritable chef-d’œuvre de pittoresque, égaré dans un pays charmant, mais d’une coquetterie mesquine et positive.

Cette antique maison, ainsi isplée dans un village qui se modernisait tous les jours, ressemblait à un vieux tableau de maître accroché sans cadre, nu milieu de jolis papiers peints pour des devants de cheminée. Il eût fâllu, comme entourage, la verdure sombre d’une forêt, les rochers couverts de mousse d’une Thébaïde, ou la majesté tranquille d’une longue prairie abbatiale.

Le village si fier, si pomponné, si enclin au badigeon, formait un contraste avec celte résidence tout à la fois seigneuriale et rustique: mais c’était beaucoup déjà pour l’honneur de ce beau vestige, que ses propriétaires l’eussent épargné, et que le vaniteux éleveur que nous connaissons n’eût pas eu l’idée de substituer une maison moderne, en belles pierres, avec des ornements en plâtre, des balcons en fer creux, une maison qu’on eût appelée un château, à ce castel véritable qu’on appelle depuis un temps immémorial la Métairie.

On dit la Métairie comme on disait de Rome la Ville, et comme on dit encore en province la Capitale, en parlant de

Paris. Quelle est la contrée qui n’a pas la Chartreuse, la Commanderie, la Faisanderie, la Grange, la Grange aux Moines, aux Rois, aux Belles ? Toutes ces dénominations sont des souvenirs, le dernier reflet d’une légende*

La Métairie était bien nommée; je crois que ce titre avait garanti ses bâtiments, beaucoup mieux que les détails d’architecture, contre toute tentative de démolition ou de restauration. Dans sa prétention d’ètre un agriculteur , un personnage pratique, Desprez tenait à ce nom qui le consacrait, et n’eût pas osé toucher à une poutre, de peur de démériter. Qui sait s’il ne comptait pas, parmi ses droits à la décoration, le témoignage de son immeuble ? Il eût préféré sans doute que la Métairie put s’appeler le Haras ; mais la réalité était assez belle pour le rendre patient.

Dès qu’on avait franchi la haute porte aux montants de pierre, devant laquelle deux acacias avaient été plantés tout nouvellement, on entrait dans une vaste cour, dont l’abandon apparent était la grande coquetterie, le luxe de Roger.

Des tas de fumier étaient symétriquement établis à droite et à gauche, et des réservoirs, en forme de gués, recevaient, les jours de pluie, l’eau saturée qui s’écoulait, comme une infusion d'engrais.

Des bâtiments de construction récente, ceux qui avaient , nécessité les hypothèques, des granges, des écuries, des étables s’étendaient de chaque côté de cette cour ; des poules animaient l’arrière-plan, tout près de la maison ; des canards s’ébattaient dans le liquide des réservoirs : une petite chaussée pavée, conduisant de la porte d’entrée au seuil de la maison, rendait sans péril pour les piétons le débordement des lacs saumâtres. *

La Métairie était un quadrilatère parfait, flanqué à chacun de ses angles d’une tourelle qui lui donnait l’aspect d’un château. J\ins la partie tournée vers la prairie et regardant le

jardin, une cinquième tour earrép, tenant suspendue à son flanc une sorte de poivrière, divisait, parle milieu, la façade de la maison. Un vieil escalier de bois, aux rampes massives, l’emplissait et y tournait sur lui-même, par mouvements anguleux.

Le toit gigantesque était couvert de tuiles vernissées qui formaient des losanges, et qui étincelaient au soleil, comme

des miroirs. De là l’erreur de Devanlav. En réalité, les tourelles seules étaient couvertes en ardoises; d’élégantes girouettes, des branches fleuries, des flèches traversant des étoiles et s’élançant de potiches en plomb,* surmontaient les cinq tourelles; la cinquième, apparaissant derrière le grand toit, dominait fièrement les autres.

La Métairie était à un seul étage. Une galerie couverte, dont l’appui formait une sorte de tablier en ardoise, de toiture, joignait les deux tourelles de la façade principale. La même disposition, interrompue seulement par la tour carrée de l’escalier, paraissait du côté du jardin. Mais le premier étage atteignait déjà à une bonne hauteur, et la montagne en ardoise qui le surmontait donnait à l’édifie les proportions d’une maison fort élevée. Cette galerie, qui supportait le bord de la toiture par quatre colonnettes en bois artistement travaillées, était elle-même soutenue par quatre colonnes en pierre, tournées en spirale’et ornées de chapiteaux sur lesquels se voyait l’écusson des abbés de Clairvaux. Les fenêtres, garnies de petits carreaux, étaient encadrées dans des nervures gothiques.

Au rez-de-chaussée, du côté de la cour, deux portes donnaient accès dans la maison; l'une s’ouvrait directement dans la cuisine, indiquée d’ailleurs par une rigole peVpendiculaire qui descendait naïvement de la hauteur d’une fenêtre dans un ruisseau d’eau de vaisselle, creusé et canalisé au bas de la maison. L’autre, à côté,- plus élevée, plus ornée, ayant une

ogive sur le front, s’ouvrait dans un grand vestibule carrelé, à l’extrémité duquel, par une autre porte vitrée qui conduisait aussià l’escalier de la tour du milieu, on apercevait le jardin.

Les deux tourelles du côté de la cour n’avaient qu’une grande fenôtre chacune; mais des petites lucarnes les perçaient irrégulièrement, et, tout au haut de l’une et de l’autre, on avait ménagé des colombiers. Les deux tourelles du jardin affectaient plus d’importance. Celle qui regardait du côté de Bar-sur-Aube semblait avoir servi de chapelle, ou tout au moins d’oratoire , à en juger par les trois fenêtres gothiques du rez-de-chaussée : celle qui dominait la vallée, à l’autre angle, avait, auprès du toit, une sorte de porte ouverte ou plutôt fermée sur l’ablme. Une poulie, fixée sous la toiture, en indiquait les usages pacifiques: c’était par cette porte que les moines faisaient monter les récoltes de la tprre, tandis qu'à l’autre tourelle on recueillait la moisson des âmes, les prières pour le ciel.

Quand Devanlay entra dans la cour, des pigeons qui s'étaient mêlés aux poules , et qui disputaient à celles-ci du grain répandu devant la maison, sous la galerie, s’effarouchèrent tout à coup et prirent leur volée, à grand bruit d’ailes, pour aller se poser sur le toit. D’ailleurs, aucun chien défiant ou féroce ne vint au-devant du voyageur.

Comme celui-ci s’avançaitsur la chaussée pavée, il entendit un léger cri de surprise ou d’effroi poussé à sa droite; puis, quand il essaya de regarder, il entrevit, dans l’encadrement obscur d’une porte d’étable ou d’écurie, la silhouette d’une jeune fille qui se retirait dans l’ombre, pour ne pas se laisser surprendre au milieu de ses occupations matinales.

A coup sûr, c’était M u * Antoinette. Charles n’hésita pas : il feignit de n’avoir rien vu, ni rien entendu , et il continua son chemin. Mais la jeune fille en avait sans doute déjà fini avec un premier mouvement de honte ou de coquetterie; elle

sortit bravement de l'ombre qui pouvait la cacher, et, d’un pas tranquille, assuré, rendu plus ferme, en quelque sorte, par les petits sabots qU’.elle avait, aux pieds, et qui accentuaient sa marche, elle vint à la rencontre du visiteur.

Devanlay s'arrêta, en saluant, et concentra dans un premier regard toute la pénétration, toute l’ardeur habile de sa curiosité. Antoinette soutint ce regard , sans en paraître émue; la jeune fermière avait triomphé déjà de M llt Desprez.

Assez grande, bien faite, d’une Ggure régulière, Antoinette rassura tout d’abord Charles contre la desillusion positive du premier coup d'œil ; mais, avec son instinct observateur, il comprit que cette beauté simple, accueillante, avait besoin de l’analyse, et qu’il était aussi difficile de la juger que d’en devenir épris à première vue.

Antoinettepassait pour blonde. Ses cheveux, dont les nattes épaisses gênaient le chapeau de paille brune qu’ellé avait négligemment posé sur sa tète, pour traverser la cour, étaient d’une couleur d’ambre un peu foncée; ses yeux, d’un bleu grisâtre, avaient une douceur qui faisait penser à la force plutôt qu'à la faiblesse. Abrités sous de longs cils, mais rarement baissés, ils regardaient en toute franchise, et se laissaient volontiers voir, comme s’ils eussent été assurés de ne rien trahir. Son teint, légèrement bruni, sans être hâté, avait une coloration diffuse qui attestait la libre circulation du sang, et qui ne trahissait, par aucune pâleur ou par aucune rougeur excessive, les inégalités de l’esprit ou de la santé. Sa bouche, d’un dessin correct, semblait avoir l’habitude du sourire, mais, comme l’avait dit M m ® Guillaume, ne paraissait pas faite pour les grandes gaietés. On ne sentait ni chagrin de vingt ans, ni rêveries dangereuses, ni insouciance enfantine dans cette physionomie sereine. C’était le visage de la Patience.

Il restait à savoir si cette quiétude tenait à la prédomi-

nance d’une raison positive, bornée par des horizons étroits, ou à l’effort de la réflexion; si elle était un résultat du tempérament ou de la conscience.

Vêtue d’un peignoir de mousseline claire, Antoinette avait un tablier de mérinos noir, qui était une précaution sérieuse et qui répondait de ses occupations de ménagère. Elle tenait à la main une sorte de grand tamis, dans lequel sans doute elle avait apporté des provisions aux poules, aux pigeons et aux pensionnaires de l’étable ; une fine poussière blanche, attachée aux plis de son tablier et aux mains, racontait qu’elle avait secoué et vanné au grand air les graines, avant de les jeter; quelques petits débris d’avoine ou de blé avaient même volé dans ses cheveux.

Charles la trouva charmante ainsi, et lui sut gré du petit mouvement de courage par lequel elle avait si rapidement surmonté la crainte d'être surprise : mais n’était-ce pas de la fierté autant que de la résignation? La fille de M. Desprez pouvait-elle être modeste? ne mettait-elle pas, pâr réflexion, après un premier effroi naturel, son orgueil à se montrer dans l’exercice de ses fonctions de ménagère ?

— Si elle cherche à s’excuser, je serai fixé sur sa candeur, se dit tout bas Devanlay.

Antoinette sembla tout à la fois sentir le piège et le braver. Quand Charles se fut nommé :

— Nous vous attendions quelques jours plus tôt, dit- elle en faisant avec grâce un salut de la tête, au lieu d'une révérence que ses sabots eussent rendue gauche, et presque ridicule. Mais, ajouta-t-elle en souriant, nous ne vous attendions pas si malin.

Ce fut la seule allusion qu’elle se permit.

— Mon père est absent, continua-t-elle ; il ne tardera pas â rentrer. Je suis surprise que vous ne l’ayez pas vu, il est sur la route.

Devanlav expliqua comment il était venu à pied, par le chemin de la vallée. ,

— Alors, vous connaissez déjà nos plus belles promenades, répliqua Antoinette, qui, sans mettre d’emprcssemcni vulgaire à lui offrir d’entrer et de se reposer, hâta le pas, en marchant à côté de lui.

Quand ils lurent arrivés devant les deux portes, sous la ■galerie, la jeune fille déposa le tamis contre le mur, donna un petit coup avec son doigt dans la fenêtre de la cuisine, pour avertir la cuisinière de l’arrivée d’un hôte et ouvrit la vieille porte armoriée du vestibule en invitant, par un geste si persuasif, Charles à passer devant elle, que cet homme du monde obéit simplement, comprenant bien quelle avait un petit intérêt à rester en arrière.

Il suffit, en effet, à Antoinette de ce mouvement qui mit Devanlav à deux pas. d’elle, pour qu’elle put se débarrasser, sans être gênée par un témoin, de son grand chapeau de paille et de ses sabots.

Elle rejoignit Charles devant la porto de la salle à manger.

— Je n’ai besoin de rien, dit M. Devanlav, qui reconnut la destination de la pièce dans laquelle on l’introduisait.

— Tant mieux, monsieur, repartit simpjement Antoinette, car j’ai peu de chose à vous offrir.

Charles ne se méprit pas à la naïveté de cette réponse; . mais il fit en lui-même la remarque que la fille de son ami avait une voix d'une sonorité douce, légèrement vibrante, sans aucune de ces modulations artificielles qui sont les coquetteries de la province.

Il vit aussi que le pied d’Antoinette, correctement chaussé, était d’une rare élégance; que ses mains, d’un dessin parfait, n’avaient plus la petite poussière blanche qui les couvrait une minute auparavant; les cheveux, eux-mêmes, lissés par

en

un geste inaperçu, avaient perdu les petits vestiges qui s'y étaient attachés.

Devanlay subit le premier charme de cet accueil simple, de celte grâce si naïve, ou si habile. Par un caprice de son imagination, il se souvint tout à coup d’un détail de sa lettre à son fils, et de la lithographie de sa chambre d’auberge. Tandis qu' Antoinette ouvrait ur. grand buffet pour le servir elle-même, il songeait à Éliezer désaltéré par ltébecca, et il s'aperçut qu’il avait soif.

VU

Antoinette avait sans doute pris ses précautions pour l’arrivée du monsieur de Paris, et ménagé ses effets; car la petite collation qu’elle improvisa était complète, comme une œuvre méditée. Charles y fit honneur, sans s’excuser d’un appétit que le grand air et la marche avaient surexcité. M“? Desprez, de son côté, parut contente du bon accueil fait a ses fruits et à son laitage, sans triompher avec cette modestie exagérée et bourgeoise, qui se défend toujours d’gffrir si peu, quand elle voit qu’on a pris beaucoup.

Devanlay mangeait et buvait, d’ailleurs, pour trouver un aliment à la conversation. Il eût été fort embarrassé de l’entretien, s’il n’avait questionné sur les beaux fruits, dont il se réserva d’aller admirer les arbres, sur l’exeellente crème, à proposée laquelle il calomnia Paris, comme un Parisien vulgaire, en prétendant qu’on ne trouverait pas sa pareille dans la capitale.

— C’est pourtant celle-là même que les chemins de fer

LE MARI D'ANTÇINETTK.

vous porlenl, dit Antoinette ; toutes les fermes c| u voisinage expédient leur laitage à Paris.

— Vous croyez ?

— J’en suis bien sûre, repartit la jeune fille avec un faible sourire.

— C’est qu’alors les voyages aigrissent le lait, dit Charles

d’un air profond. ,

Antoinette le regarda avec étonnement, mais aussitôt elle lui vint en aide : , .

— Les deux lieues que vous venez défaire ajoutent beaucoup à la douceur de notre crème. Demain, elle vous semblera moins bonne.

— Demain, mademoiselle, c’est vous encore qui me l’offrirez.

— Vous convenez donc alors qu’elle n’a pas par elle-même de qualité différente de la crème parisienne?

— Vous convenez donc, à votre tour, mademoiselle, que c’est vous seule qui lui communiquez une vertu, un parfum?

Antoinette passa la main sur son front. Ce ton de galanterie la gênait; Charles prit avec componction une pèche superbe, qu’il se mit à éplucher dans tousses détails, comme pour se punir de ce compliment banal, en s’infligeant une tâche.

Ce fut Antoinette qui rompit le silence :

— Monsieur votre fils viendra-t-il vous rejoindre? demanda-t-elle d’une voix calme et en regardant sans émotion Devanlay, qui rougit.

— Peut-être, répondit ce dernier.

— N’aime-t-il pas la campagne? ajouta Antoinette du même ton paisible.

Charles ne sut encore une fois que répondre. Cette question était l’audacieux défi d'une coquette ou la plus innocente des naïvetés, h moins qu’elle ne fût l’avertissement indirect d’une

âme Gère, qui ne voulait point qu’on lui tendit de piège, et qui se mettait au-dessus des petites diplomaties de famille. Mais l’impénétrable sérénité de la jeune fille ne permettait pas de choisir rapidement entre ces trois conjectures, si différentes entre elles.

Devanlay, sans se prononcer, ou plutôt pour ne pas se prononcer sur les goûts champêtres de son fils, parla des siens.

— Mon père a l’espoir de vous garder longtemps, dit Antoinette, quand il eut fini le tableau de sa promenade et les confidences de ses impressions.

— C’est que votre père et moi, nous sommes de vieux amis, mademoiselle, et que nous n’aurions pas trop de quelques semaines pour combler le vide que vingt années de séparation ont mis entre nos deux cœurs.

Charles, en insistant sur ses souvenirs de jeunesse, semblait répondre indirectement à la demande équivoque de la jeune fille, et voulait la rassurer, si celle-ci concevait des alarmes.

— Il n’en vient pas souvent dans notre vallée, des anciens amis de mon pèrel reprit Antoinette en secouant la tète avec une sorte de mélancolie, comme si, en parlant ainsi, elle eût pensé surtout aux amis nouveaux. Mais, ajouta-t-elle d’un air plus enjoué, c’est uqe raison pour ne pas vous laisser repartir.

A ce moment, il se fit un grand bruit au dehors, dans la cour ; on entendit des aboiements et le piétinement d’un cheval sur le pavé.

— Voici mon père, dit Antoinette, en jetant un coup d’œil vers la fenêtre.

— Il rentre comme un triomphateur, ajouta Devanlay, qui se leva pour aller au-devant de lui,

— Mais ce n’est pas lui qui esta cheval, continua la jeune fille.

— Vraiment?

Charles regarda Antoinette sans comprendre. En effet, quand ils furent sur le seuil de la porte, ils virent Desprez en costume de chasse, tenant un petit fouet à la main, la figure rouge, les vêteinpnls couverts de poussière, et arrivant à pied, d’un pas rapide, tandis qu’un cavalier faisait bondir dans la cour Inkermann, ruisselant et blanc d’écume.

— Bravo! bravo! vous êtes un fier écuyer, s’écria Roger.

Charles allait demander le nom de ce rival de Baucher et

de Rarev, quand Antoinette, qui sembla deviner sa curiosité, lui dit :

— C’est M. Maubrav! Mon père ne vous a pas parlé de M. Maubrav?

— Si fait, répondit Devanlav, qui se souvint du vague cmbarras que ce nom avait répandu sur la physionomie de son ancien condisciple, la première fois qu’il avait été prononcé.

Resprez, à ce moment, s’apercevait de la présence de Charles.

— Ah! te voilà, s’écria-t-il en marchant à lui et en l’étreignant à pleins bras. Enfin, je te tiens et je ne te lâche plus ! Antoinette, il s’est présenté lui-même, n’est-ce pas ? La connaissance est faite. Tu es donc venu à pied, par la vallée?... Un joli chemin ! Mais si lu avais pris par la rouie et par le chemin que j’ai lait faire, tu nous aurais rencontrés. Nous dressions Inkermann. A propos, voici M. Maubrav, un ami dont je t’ai parlé, je crois.

— Je connais monsieur, dit Devanlav en s’inclinant.

Maubrav était descendu de cheval ; il salua à son tour,

sans proférer un mot. La façon dont Charles avait répondu lui produisait instinctivement l’effet d’une menace, ou au moins d’une défiance, et il ne voulait, ni reculer devant ce nouveau venu, ni lui faire d’avances.

Devanlav, tout en serrant la main de Roger, tout en satis-

LF. MARI D’ANTOINETTE.

faisan t à ses questions multipliées sur sa santé, sur Taris, sur son Gis, sur son voyage, sur l’opinion qu'il avait conçue déjà du pays et de la maison, observait à la dérobée M. Maubray.

C’était un grand gaillard paraissant avoir de vingt-cinq à trente ans. Mince, serré dans un large pantalon decoulil, il affectait ces allures dégingandées, interdites au fantassin de vocation. Sa longue moustache noire aidait encore à faire reconnaître en lui un ancien sous-oflicier de cavalerie. Sa figure eût été assez belle, si la régularité des lignes suffisait à la beauté ; mais une sorte de vivacité intermittente de ses yeux trahissait un défaut d'équilibre et peut-être de franchise dans le caractère. Les joues étaient colorées, mais pourtant un peu creuses, si bien que le sang avait l’air de poser un. fard sur les pommettes, pour diminuer les ravages causés par l'enivrement de la guerre, qui ne va jamais sans un peu d’absinthe. Maubray était décoré, et personne n’eût mis en duule son courage : il y avait de l’énergie, do la violence même, dans cette mâle figure. Quant au stoïcisme moral, il était beaucoup moins apparent : les héros de la vie privée se décèlent par une faiblesse tendre, beaucoup pllis que par la force.

Maubray, nous pouvons le dire à sa louange, s’était bien battu à Inkermann, et il avait ramassé la croix dans son sang. C’était à lui que le fameux étalon devait son nom ; il avait fait de l’élève de Desprez un monument de sa gloire, et il prenait un double plaisir à le monter. Mais s’il eût fallu pf tir pour une idée, pour une conviction, pour un serment, c'e?tà-diro accepter la persécution sans armes, Maubray eût déserté. En dehors delà mitraille et des coups desabre, il n’était plus brave. Ce n’était plus son affaire. II ne croyait, en fait de lois, qu’à celles du billard, et, en fait do constitution, qu’à celle de son estomac.

Devanlay, sans deviner, du premier regard , toutes ces nuances, les pressentait. En remarquant le ruban rouge, négligemment attaché à la boutonnière de Maubrav, tout à côté de son porte-cigares, il se dit que Roger attendait peutêtre quelque chose de la contagion, et qu’il aimait à fréquenter les gens décorés, dans l’espoir de se porter bonheur. \

— Ah çà 1 tu dois avoir gagné un bon appétit en venant de Bar-sur-Aube à pied ? s’écria Desprez, quand il eut achevé toutes ses questions et toutes ses réponses préliminaires.

— Oh ! tu n’as plus rien à m’offrir ! Mademoiselle Antoinette t’a prévenu.

— Je l’espère bien. Mais ce qu’eHe a pu te donner est un déjeuner de petite fille; et nous voulons mieux que cela pour ta bienvenue. Maubray, vous restez?

— Je vous gênerais..., dit le sous-officier en tortillant sa moustache, et d’un air qu’il voulut rendre fin.

— Nous gêner! au contraire, vous nous aiderez à boire de ce petit chablis que les Parisiens ne connaissent pas... Antoinette!... Tiens ! elle est partie. Voilà, mon cher ami, ajoutat-il en se retournant' vers Devanlay, ce que c’est qu’une ménagère modèle. Ma fille est allée suggérer des inspirations à la cuisinière... Tu verras cela... Dites donc, Maubray, qu’est-ce que vous avez fait d ’ Inkermannl

— Il a dû rentrer à l’écurie, répondit Maubray, qui s’aperçut que, dans son trouble, il avait oublié le lauréat.

— Sacrebleu ! mon cher, faites donc attention ! s’écria l’éleveur. Vous n’avez pas affaire à une rosse de la cavalerie.

— Je crois que M lle Desprez en a pris soin , dit Devanlay en intervenant.

Antoinette, en effet, avait conduit Ifikermann à un domestique qui, sous une remise, bouchonnait avec tous les égards dus à son importance et toutes les précautions dues à son

humeur, le superbe élève. La jeune fille présidait au pansage, et tenait à la main la bride qü’on venait de retirer.

— Hein 1 toujours au poste, dit Roger avec admiration en montrant sa fille. Cela vous fait honte, Maubcay, ajouta-ÛH d’un ton de provocation amicale, qui étaitune avance, une offre de réconciliation. Puis il reprit, en regardant Devanlay avec le clignement d’œil d’un diplomate qui sç trahit :

— N’est-ce pas qu’elle est jolie? On dirait Hqrminie chez les bergers.

Devanlay trouva. la comparaison poétique, mais vraie, et la ratifia d’un mouvement dé tête. Maubrav, qu’on n’avait pas appelé en témoignage, fit quelques pas, tout en sifflant. Il paraissait de plus en plus embarrassé de la présence de Charles; toutefois, il ne renouvela pas son refus, quand Desprez parla de nouveau du déjeuner.

Il était difficile de proposer une promenade à un Parisien, qui venait de faire un petit voyage à pied. On remit à plus tard la visite des environs : Rogerse borna, si pour lui c’était une occasion de so borner, à la reconnaissance de sa maison et des jardins. Il insista surtout sur les écuries. Il ne fit pas . grâce d’un râtelier à Devanlay.

— Je ne vois pas la plaque de bronze qui désignait inkermann à l’exposition de Paris, dit ee dernier.

— Oh 1 je ne la mets pas à l'écurie. Elle est dans mon cabinet. ’ .

— Au-dessus du portrait de M. le maire, ajouta Maubray, qui se vengeait par cette épigramme. •

— Moquez-vous de moi l’un et l’autre, cola m’est bien égal, dit Roger do bonne humeur.

— Je ne me moque pas, je t’envie ! reprit Devanlay.

— Parce que tu es un homme juste, toi ^ et que tu comprends que je' suis un homme utile, que je doterai mon département d’une industrie nnuvellp : .tu n’es pas comme ce far-

ceur de Maubray. Si je l’écoutais, je vendrais tous mes bien& pour vivre bêtement à la ville, de mes rentes.

- — C’est un moyen de garder sa fortune, dit sentencieusement Maubray, qui , sans trop savoir pourquoi, rougit, en s’entendant dénoncer pour ses conseils.

— Eh ! parbleu ! je gérai toujours assez riche, reprit Roger.

— !*our toi seul, oui sans doute, repartit Devanlay; mais pour ta fille, pour ton gendre!... car tu marieras bientôt M tlc Antoinette.

Desprez regarda son ami avec l’intention de lui rire au nez pour cette réflexion impertinente, intéressée; mais il vit Maubray qui baissait les yeux, et il se contint. .

Devanlay ne tenait pas sans doute à mettre le sous-officier dans la confidence des projets en question, et Roger lui-même ne tenait pas sans doute à parler devant Maubray, qu’il n’avait prévenu de rien.

— Mon gendre I mon gendre! se borna-t-il à dire, n’épousera pas ma fille uniquement pour sa dot. L’argent que je dépense pour mes chevaux n’ôtera rien aux beaux yeux d’Antoinette. D’ailleurs..., je ne mange pas mon bien.

Après les écuries, le6 granges, le pressoir, la laiterie, Desprez montra le jardin.

Nous avons dit qu’il s’étendait de l’autre côté de la maison, et qu’il descendait presque jusqu’à l’Aube. C’était un vaste parterre où l’utile se cacliait à moitié sous l'agréable : on distinguait tout d'abord- des pommiers dans les plates-bandes, des fleurs dissimulant des légumes,' des bordures de buis, hautes et soigneusement taillées, et, au milieu, une vasque de pierre qui servait autrefois à un jet d'eau, du temps sans doute d’une transformation de la Métairie en château, remplie maintenant de terre jusqu’au bord, et tenant lieu de corbeille pour des rosiers de toute espèce.

— C’est la pépinière d’Antoinette, dit Desprez.

A l’extrémité du jardin , un mur en terrasse dominait la vallée et le cours de l’Aube; une allée de marronniers l’ombrageait dans toute son étendue,

— C’est là que nous venons fumer après le dîner, dit Koger.

Ce détail émut moins Devanlay que la présence de deux chaises rustiques, avec un petit banc pour les pieds, disposées de telle sorte qu’il était visible qu’ Antoinette venait là s’asseoir, travailler et rêver. Son regard pouvait s’étendre sur une partie de la vallée, suivre à travers les peupliers et les saules le cours de la rivière; mais ce regard franc, paisible, qu’aucune ombre ne semblait voiler, était-il enclin à la mélancolie?

— Monsieur ne fume pas ? dit tout à coup Maubray, qui ouvrit son porte-cigares.

— Merci, répondit Charles assez mécontent d’être dérangé, de l’être surtout par ce personnage prétentieux et vulgaire.

— Tu ne trouves pas nos cigares assez bons ? demanda

Koger. ’ v ' '

— Non ; je suis certain que'vûs cigares sont très-bons ,»et

que monsieur doit s’y connaître, repartit, doucement Devanlay; mais l’air pur vaut mieux. Quelle belle journée! quel enivrement ! * ,

— Tu aurais dû amener ton fils! dit Roger avec imprudence, par une étourderie d’effusion.

— Il viendra sans doute rejoindre son père, ajouta d’un ton légèrement ironique le sous-oflicior, qui caressa sa moustache.

— J’avoue que je ferai tout mon possible pour l’attirer, répondit Charles simplement, et en regardant en lace son interlocuteur.

— C'est un charmant garçon , s’écria Desprez., qui voulut réparer sa maladresse en affectant la sécurité. Vous vous en-

tendrez parfaitement avec lui, Alaubray! Seulement, ,vous êtes plus mauvais sujet que lui ; c’est une jeune fille pour la candeur.

— Oh 1 il ne faut pas se fier aux candeurs qui vont souper à la Maison d’Orl dit Charles avec un sourire.

— Comment!' tu répands une ombre sur la vertu de ton fils ? repartit lloger avec un gros éclat de rire; toi, si fier dp son innocence ! ,

— C’est que j’ai peur que lu ne donnes à monsieur une mauvaise ppinion d’Henri, en en faisant une rosière.

— Pourquoi donc? Les rosières ne me sont pas désagréables, reprit Maufcray avec une affectation du plus mauvais goût; et peut-être bien que M. le maire ne serait pas fâché d’en couronner une.

— Ne parlons pas de couronnement dans la maison d’un éleveur ; cela porterait malheur aux genoux de ses étalons, v dit Devanlay qui, par cette plaisanterie médiocre, émoussa habilement la conversation et lui enleva l’aigreur dangereuse qu’elle commençait à prendre.

•Roger comprit et profita de la leçon.

— 11 n’y a qu’un homme d’esprit, pensa-t-il tout bas, pour savoir dire à propos une bêtise. Je suis de l’avis de Charles, ajouta-t-il toqthaut, en voulant rivaliser avec celui-ci, et en augmentant jusqu’à l’abus le scandale de la petite facétie échappée à la gravité de Devanlay. J’ajoute que je ne tienâà couronner personne, rii mès étalons "qui , d’ailleurs, ont le pied solide, ni les rosières, sur lesquelles j’aurais des idées tout opposées. N’est-cé pas, Maubray ?

-t Oh ! oh ! 4 pilà un aveu qui compromet ta dignité de magistrat et (je père de famille, répliqua Devanlay.

— Quand je q’ai pas mon écharpe, je n’ai pas peur de lui manquer de respect; et quand nous sommes seuls, entre hotnmes, je me souviens qüe je suis libre et garçon I re-

partit Desprez avec un cynisme presque innocent à force de bonhomie.

Charles sourit; mais c’était pour dissimuler une réflexion sérieuse.. Il se comparait intérieurement, lui, si jaloux de l’estime et de la tendresse de son fils, à ce père insoucieux qui parlait ainsi, et qui devait agir comme il parlait, dans la maison habitée, sanctifiée par sa fille. Le veuvage, qui avait laissé sur l'âme de' Devanlay une tristesse invincible, n’était pour Desprez que le souvenir, le signal de son affranchissement, de sa liberté. Ce titre de garçon, si impétueusement réclamé par ce père de famille, semblait une sorte de sacrilège. . .

— Pauvre enfant 1 pensait Charles, en songeant à Antoi-

nette. Elle doit bien souffrir, si elle comprend ! Et que peutelle être, si elle ne comprend pas?

La visite dans le jardin était terminée : Devanlay n’avait plus rien à voir.

— C’est là ton oratoire ? demanda-t-il en retournant vers la maison , et en montrant les trois fenêtres gothiques dont nous avons parlé, au rez-dë-chaussée d’une des tourelles. /

— Mon oratoire! nous y allons, répondit Roger, c’est la salle à manger, et voilà mon chapelain, ajouta-t-il en montrant Maubray, qui devenait grave, depuis que Desprez devenait léger. Nous chantons quelquefois les psaumes de Béranger. Ah 1 Béranger ! quel poëte national I

Do champagne enivre Julie !

Toute la France est dans ce vers-là. Et puis, quand il s’élève jusqu’à l’ode patriotique, quel style!

Vous que j’appris à pleurer sur la France !

Mais tu ne dois pas aimer Béranger, toi !

— Je l’estime, répondit Devanlay.

LIÎ MAKI .D'ANTOINETTE.

— Alors, tu ne peux pas mépriser sa morale. Et ton fils?

— Mon fils ne le connaît pas.

— C’est vrai : on ne le chante plus à Paris. ^1 faut être à

la campagne, dans un trou, pour conserver le culte de ce génie gaulois.

— Mais lu ne m’as pas répondu, reprit Charles; qu’est-ce que tu fais de cette tourelle ?

— Je n’en fais rien : je n’y entre pas. personne n’y entre, excepté Antoinette qui en a la clef. EUe en a fait je ne sais ' quoi, un petit salon pour elle seule, un boudoir, un-musée, peut-être une office. Comme cette pièce m'est inutile, je n’ai jamais contrarié Antoinette. Il y reste encore des vieilles boiseries du temps des moines, et deux ou trois croûtes qui ne sont pas des Raphaëls.

Charles fut heureux d’apprendre que, dans cette maison si bruyamment occupée, et à quelques pas de cette salle à manger où l’on devait chanter d’autres chansons encore que celles de Béranger, Antoinette se fût réservé une retraite, un asile, un sanctuaire pour sa conscience, interdit à tous les regards profanes.

; — Je saurai bien au moins regarder par le trou de la serrure, se dit Devanlaÿ, si je n’inspire pas assez de confiance pour qu’on me donne la clef.

Antoinette parut sur le seuil de la porte vitrée, qui s’ouvrait dans la tourelle du milieu. C'était un signal.

— A table! h table! s’écria Desprez.

— Je n’ai plus d’appétit, murmura Charles, en suivant docilement son ami.

— Bah ! l’appétit a le temps de te revenir ; nous ne sommes pas pressés de lever la séance.

Devanlaÿ s’aperçut, en effet, à la somptuosité du couvert et aux précautions prises à la cave, que la séance devait être longue. Il se résigna, en invoquant tout bas la faim et la

soif, uonme d^s-diyinitéssecourables, au sein de l’abondance. C'était un vœu qu'il n’avait pas eu’ besoin de former deux heures auparavant, quand Antoinette avait fait à elle seule les honneurs de sa collatien. „

La salle à manger de l’a Métairie était sans doute l’ancienne bibliothèque du manoir, de même que le réfectoire était devenu le salon. En vertu de quelle loi la métamorphose s’était— elle opérée ainsi? Je l’ignore ; à moins que, dans un mouvement tout à la fois révolutionnaire et superstitieux, les acquéreurs des biens ecclésiastiques eussent trouvé plus piquant de dîner et de souper la où l’on avait pâli sur les livres, et eussent craint d’évoquer leje.ûne dans le réfectoire.

Des boiseries, comme on en voit encore dans les sacristies, couvraient les murs jusqu’au plafond. Les buffets, — d’anciennes armoires grillées, — garnis intérieurement de toiles' vertes, rappelaient par leur forme, par leurs moulures, la menuiserie sévère encore, "mais déjà plus élégante, plus profane, de la fin du xvn* siècle.

Roger n’avait pas manqué de moderniser cette pièce. Bien qu'il ne fût pas un grand chasseur, tous les attributs de la chasse étaient suspendus à des bois de cerfs, dans les intervalles des armoires. Deux gravures anglaises coloriées, imitant la peinture à l’huile, et offrant sans doute les poi trails de quelques étalons célèbres, étaient suspendues do chaque côté de la chemine, pour rappeler, même à table, la grande ambition de Desprez.

Je dois confesser qu’au-dessus do la porte d’entrée, et cachant un délicieux ornement sculpté, Roger avait accroché

un abominable tableau à horloge et à musique^ Antoinette, qui se connaissait peut-être en peinture, ruais qui, en tout cas, prenait le plus grand soin du mobilier, avait, sous leprétexte des mouches, enveloppé d’une gaze ce tableau malencontreux, si bien qu’on ne voyait plus f heure au cadran du paysage. Mais la gaze n’empêchait pas d’entendre la sonnerie majestueuse, précédée toutes les heures, en guise de carillon, d’un petit air qui était alternativement la ronde du Postillon de Lonjumeau ou la valse de Giselle.

Dans l’embrasure de la haute fenêtre donnant sur la cour, une petite table à ouvrage et un fauteuil attestaient la vigilance d’Antoinette. C’était là qu’elle travaillait de l’aiguille, en surveillant les domestiques occupés aux écuries, aux granges, ou revenant du dehors.

Le déjeuner était servi avec, une élégance toute particulière, qui tenait moins a la prétentieuse argenterio aêhetée par Desprez, lors d’une tournée départementale de M. le préfet-, qu’à la grâce donnée par Antoinette à la disposition d une corbeille de fruits et à la physionomie des plats. Souvent, les meilleures intentions culinaires sont gâtées par la gaucherie avec laquelle elles se manifestent. Roger était très-fier de sa cuisine, et Antoinette, par condescendance filiale, par vocation peut-être, s’appliquait à bien entretenir cette gloire. Elle, ajoutait à l’œüvre des fourneaux ce perfectionnement -suprême de l’arrangement, çet achèvement qui met de l’idéal jusque dans la matière la plus solide.

Devanlav fit sans doute un prodigieux effort pour ne pas , attrister, par une abstention absolue, ce déjeuner considérable; mais, au risque d’étouffer, il voulut, dans la mesure, ou plutôt, hors de la mesure de son appétit, aider à l’épanchement général.

Desprez semblait se contenir; mais la joie d’un triomphe, •bien supérieur au plaisir de recevoir un ami, débordait dans

hl

ses gestes. Il regardait sa fille avec obstination, comme pour forcer Devanlay .à la regarder à ,son tour. Vingt fois dans un quart d'heure, il la contraignit de se lever, de le servir, d’aller donner désordres, pour qu'oir pût admirer mieux sa démarche. Il devint, peu à peu, si explicite, quç Charles fut obligé de l’interrompre. '

Antoinette, d'ailleurs indifférente à ces manœuvres, petites et grossières, de la vanité paternelle, allait et venait docilement, entendait sans protester des allusions d’uno délicatesse contestable, et, comme si elle remplissait une tâche, dans un pays dont la langue lui était inconnue, offrait indistinctement ses services aux convives, sans paraître s’occuper de ce qu'ils disaient, sans mettre, en parlant à chacun d’eux, aucune nuance sensible dans le ton de ses paroles.

Maubrav, le croirait-on? voulut boire de l'eau pendant la première partie du repas. Il se ménageait. Ce fut un excellent prélex-te pour la verve de Roger. Mais, après une demiheure de dignité, le sous-officier trouva qu’il avait assez fait pénitence; que le Parisien devait avoir une assez bonne opinion de lui, et qu’il était temps de rejoindre Desprez : il l'eut bientôt dépassé; Son embarras s’était caché d’abord sous la réserve ; après le premier verre de vin blanc, il crut d une tactique fort habile de le cacher sous l’enjouement. Il répondit aux épigrammes de M. le maire; il les lui renvoya ; même il ne craignit pas d’effleurer Devanlay. .

— Voilà la cavalerie qui part, s’écria Roger; gare aux piétons!

— Si elle partait lout à fait, j’entends pour s'en aller, vous lui diriez sans doute : Bon voyage! n’est-ce pas?

— Maubray, vous devenez susceptible trop tôt, reprit • Desprez en riant aux éclats : il y a encore quatre bouteilles

à vider.

Maubray fut mécontent de cette observation.

«2 l.B MARI D'A N T 0,1 N ET T R.

— Pourquoi ne pas dire tout de suite que je me querelle au dessert? Vous allez ajouter à la' mauvaise opinion que monsieur a conçue de moi.

Devanlay fit un geste.

— Avouez que vous avez une mauvaise opinion de moi, reprit Maubray en insistant.

— Je n’avouerai rien de semblable, continua gaiement Devanlay.

— En attendant, vous ne niez pas*

— Qu’est-ce que cela vous fait, maudit curieux? interrompit Desprez. Depuis quand tenez-vous donc à l’opinion des autres?

— Depuis que les autres ne sont pas des Champenois, repartit le sous-officier, en regardant Dqvanlay.

— Ne dites pas de hnal des Champenois, Maubray ; sans eux, il n’v aurait pas de vin de Champagne I

— Pour boire à la santé des Champenoises, ajouta Maubray, qui', d une main, éleva son verre, et qui, de l’autre, envoya à Antoinette un baiser insolent et moqueur.

Devanlay sentit un frisson décolère courir sur son visage : Roger riait.cn se renversant sur sa chaise. Quant à Antoinette, jl sembla qu’elle avait pâli.

De quel pays êtes- vous donc, monsieur? demanda Charles d’une voix presque sévère. ■

La question pouvait être inoffensive, mais elle pouvait aussi, dans la circonstance, avoir la signification d’un reproche, surtout avec l’accent qui l’accompagnait.

— Je suis de Paris, répondit Maubray. Cela vous attrape.

— Cela ne m’étonne même pas.

* — Je suis un compatriote de votre fils, ajouta Maubray,

en soulignant ces mots d’une façon narquoise. Mou aussi, j’avais un bravo homme de père qui me dorlotait! qui me passait toutes mes fantaisies, qui aurait couru au bout du monde pour moil

DigitL c l ! I>, Goo-.'Il-

— Vous l’avez encore! dit Roger.

— Oui, je l’ai toujours; mais lui, il ne m’a plus... Je me

suis amusé, j’ai fait mes farces... je ri’avais pas d'état, je me suis engagé... On n’a pas besoin d’examen pour aller à la gloire. ' -

— Je vois, en tout cas, monsieur, que vous avez .bien porté l’uniforme, dit Devanlay avec une sorte de deférence, comme s’il eût voulu conseiller indirectement, suggérer de la dignité à son interlocuteur. '

— Oui, je me suis battu comme un lion, repartit Mau-

bray avec une énergie sincère, et en regardant sa décoration. Sur le chapitre des coups de sabre, je ne me laisserais pas rendre des points. Mais je m’en, tiens là, et je ne veux pas devenir maréchal de France... A votre fils, le bâton! si vous voulez. . '

— Mon fils ne sera pas soldat. • '

— Tant mieux, s’il n’a pas de santéÿ'tant pis, s’il se porte! bien.

— Maubrav, racontez donc la bataille d’Inkermann , dit

Desprez, qui prenait plaisir à la mauvaise humeur du souâofficier, et qui n’était pas fâché cependant dé le montrer sous son meilleur jour. * . '

— Vous me prenez pour un invalide, repartit MaTibcav, en vidant son verre, comme on avale une injure qu’on dédaigne ; et c’est pour amener l’histoire de votre cheval que vous me demandez un récit dont monsieur ne se soucie pas.

r- Je vous atteste, Maubray !.., .

— Vous savez bien que je ne raconte mes campagnes que

quand le curé est là. Il s’en amuse, et, s’il joué au domino, il oublie de tricher. ,

— Ah! vous me faites penser qu’il faudra l’inviter pour dîner, ce bon curé... Antoinette, • lu entends?

— Oui, mon père, répondit Antoinette.

• — Comment! on dînera'? dejuanda Charles avoc un effroi qui n’était pas absolument joué.

Sans doulo, continua Desprez. Seulement, aujourd’hui, on dînera un peu plus tard. Je veux que tu connaisses notre cuté. C’est un brave homme, très-tolérant, qui entend bien la plaisanterie. • - I •

— En tout cas, cela ne lui concilio pas beaucoup ses paroissiens, .dit Charles.

— Comment?

— En arrivant, je l’ai vu entrer à l'église : il a dit la mes ? pour une seule vieille femhio infirme.

-r- M"' Thibaut, murmura doucement Antoinette.

— Eh ! bien, tu verras ce soir s’il leur garde rancune, à ses paroissiens! reprit Desprez. C’est un cœur excellent... Il n’a qu’un défaut... Maubray a raison; on ne peut pas jouer avec lui au domino; il a toujours le double blanc sous sa main, quand il remue les dés... Nous le taquinons, nou sluidisons que c’est sa cocarde, son drapeau blanc; il en rit, car, pour avoir des réparations à son église, il se défend d'être légitimiste. Il s’appelle l’abbé Micoulin..., un drôle de nom...; mais il a une bûnno figure..., n’est-ce pas?

— En effet, dit Devanlay, il m’a paru respectable.

— Ah £à! du premier coup, vous connaissez donc tout le monde? interrompit JMaubray.

— A peu près, répondit Charles d’un tou ambigu.

— Monsieur, ne connaît pas M""’ Buridant, dit à 6on tour Antoinette, de cette même voit calme et douce qui étonnait Devanlay. »

’ Charles s’apcrçut'que .ce nom, prononcé par la jeune fille, avait fait tressaillir et rougir Desprez. Quant à Maubrav, il riait en silence. ' »>

— C’esj bon ! c’est bon ! il a le temps de faire sa connaissance, dit. vivement Roger.

^Ll--i i fT 7 rrri ht/ (

— Si M me Bù ridant apprend demain que nous avons eu ce soir M. le curé, et que nous ne l'avons pas invitée, elle pourrait se trouver offensée, reprit simplement Antoinette.

— Tu crois? dit Desprez, qui voulait se faire doucement contraindrè.

— J’en suis certaine. N’est-ce pas, monsieur Maubray?

Charles remarqua que le sous-officier, h son tour, interpellé par la jeune fille, rougissait.

— Je suis de votre avis, mademoiselle, répliqua-t-il... Mais je crois que M™* Buridant viendra bien d’elle-même.

— C’est égal, dit encore Antoinette; il serait plus poli de l’inviter.

— Eh bien ! invite-la, conclut Desprez.

Un silence suivit ces derniers mots, un silence qui -gênait tout le monde. Antoinette voulut le rompre, l’ourla première fois depuis le commencement du déjeuner, Devanlay vit un sourire qui cachait l’ironie sous la pitié effleurer d’un rayon les lèvres de la jeune fille.

— Ah! la pauvre enfant! se dit-il en lui-même : elle se

vengeait! . *

Il eut le désir de pousser l’efitretien sur ce point délicat, afin d aller, du premier coup, au fond de toutes ses découvertes. Avant donc qu’Antoinette ouvrit la bouche :

— Quelle est cette dame? demanda-t-il à Desprez.

— Une voisine.

— Une veuve, ajouta Antoinette.

— - Une’jolie femme, dit Maubray en faisant claquer sa langue.

Roger lui lança un regard plein de reproche et de jalousie. •

— Ce Voisinage est une société pour vous, reprit Charles avec une fausse bonhomie, en s'adressant à Antoinette.

Célle-ci le regarda fixement :

— Oui, monsieur, c’esi une société charmante, et dont nous ne pouvons pas nous passer.

Desprez se leva. 11 avait les yeux enflammés, les pommettes cramoisies.

— Je porte un toast I s’écria-t-il d’une voix troublée.

— A qui? demanda Maubray. • •

— A mes amis! à l’amitié!

Pourquoi pas à l’amour? •

Devanlay n’v put tenir davantage :

— Vous oubliez, monsieur, devant qui vous parlez! ^

— Devant qui donc?

Charles s’aperçut qu’Antoinette était sortie .de table, ot qu’elle ouvrait en ce moment la porte do la salle à manger pour se retirer. Il n’hésita pas, et sè leva à son tour.

— Nous vous scandalisons? reprit Maubray.

— Vous ne me scandalisez plus... Mais j’avoue que j’ai besoin de prendre l’air.

— Va chercher de l’appétit pour dîner, lui dit Roger eii riant à demi, et en retombant sur sa chaise.

Charles sortit. Antoinette n’était plus dans le vestibule :• il se dirigea en toute hâte vers le jardin.

Il avait, en effet, besoin de dissiper à l’air pur les vapeurs qui lui enveloppaient le cerveau. Ce long déjeuner, Ces vins abondants, cette indignation croissante qu’il dissimulait à grand’peine depuis une heure, tout contribuait à lui donner une ivresse maladive, fiévreuse. Il courut sous les marronniers de la terrasse, mit sa tète dans ses deux mains, et, s’accoudant au mur, il fut quelques instants immobile, se recueillant, se reposant, s’apaisant, pour mieux réfléchir ensuite à tout ce qu’il avait entendu, compris ou deviné.

— Pourquoi suis-je venu? se dit-il enfin, quand il put résumer ses idées. Non; jamais mon fils no mettra le pied d$ns cette maison vulgaire, où l’on boit, où l’on mange, où l’on sef grise, où l’on bafoue l’amitié, la religion, l’amour et la jeunesse ; tout ce qu’il y a de bon, tout ce qu’il y a de grand

sons le ciel. Quelles çens! quelles mœurs t quelles habitudes!

Et ce n'est pas fini ! Cela va recommencer, dans quelques heures, en compagnie du curé , pauvre martyr de ces deux mauvais sujets; en compagnie de cette jolie veuve, qui fait rire M. Maubray, qui rend jaloux M. Desprez ! Et c’est ici que je viens chercher l’enfantdont ma tendresse a besoin !... Pauvre jeune -fille! Voilà les fêtes auxquelles elle préside! Il est impossible que ce, milieu ne lui ait point été funeste ; il est impossible qu’elle ne comprenne pas!... Et pourtant, à part un sourire et cette retraite à la fin, elle a tout entendu sans se révolter... C’est elle-même qui veut inviter M""' Buridant. Que dois-je penser? En tout cas, je parlerai à Desprez; s’il n’a pas fait un pacte avec ce héros d’estaminet, je lui donnerai un bon conseil qu’il devra suivre..., et je partirai.

Mais, en parlant de son départ, Devanlay regardait devant lui la campagne avec des yeux altérés de nature et en prenait possession. La journée s’avançait, le soleil commençait à prolonger sur la prairie les. ombres des grands peupliers .qui bordaient l’Aube; on voyait de loin, à travers las roseaux, étinceler la rivière qu’une brise, lumineuse en quelque sorte, faisait frissonner.

— Les impies ! murmura Devanlay, ils ne regardent plus ce tableau...

On vint le prévenir, au milieu de son extase, que ses ba- < gages étaient arrivés de Bar-sur-Aube. Une sorte de maître Jacques, qui. avait une Casquette de livrée et une blouse, offrit de le conduire à sa chambre. Il s’informa de Desprez.

— M. le maire vient de sortir avec M. Maubray, dit le domestique.

— Us se promènent, sans doute ?

— Je crois qu’ils sont descendus jusqu’au village que monsieur voit là-bas, de l’autre côté de la rivière, à un quart de lieue... Ils sont allés faire une partie de billard.

Devanlay ne laissa pas deviner ses impressions.

• — Et ils n’ont pas pensé à m’èmmener? demanda-t-il, comme s’il eût regretté te tte partie de plaisir.

— Ils ont cru que monsieur donnait dans sa chambre; ils ont voulu le laisser reposer.

— Mais comment, vous, avez-vous eu l’idée de me trouver ici ?' 1

— C’est mademoiselle qui vous a vu et qui m’envoie.

Devanlay ne répliqua pas. •

— Il paraît, pensa-t-il, que, pendant que j’observe, je suis observé à mon tour par M 11 * Antoinette-. Quanti» Roger, il me met bien à l’aise... Son mauvais génie l’emporte aujourd!hui ; si je veux ine donner la peine de le combattre, il ne l’emportera pas demain. Prenez garde à vous, monsieur Maubray !

La chambre destinée au Parisien donnait sur la galerie du jardin ; Antoinette et son père habitaient sur la cour. C’était une pièce carrelée, au plafond en solives, d’une simplicité absolue, mais de cette propreté et de cette grâce domestique que ne savent jamais communiquer aire choses les mains mercenaires. Le linge blanc mis à l’oreiller du lit et les 'serviettes déposées' sur la commode exhalaient une douce senteur d’iris. * . • .

Charles oublia soudain l’atmosphère de la salle à manger, qui pesait sur Ihi comme un remords, et qu’il n’avaiLpas jusque-là entièrement dissipée.

C’est d’ici, sans doute, qu’elle m’aura aperçu, sé dit-il en revenant dans la galerie jeter encore un regard à l’horizon charmant qui se déroulait devant lui.

Mais ce fut moins lo paysage qui attira son attention qu’un bruit de pas sur le sable du jardin. Antoinette, sortant de la maison, marchait lentement, la tète inclinée, entre les allées de buis. Quand elle fut à l’extrémité du parterre, Charles se baissa pour la suivre sous les marronniers. II la vit s’asseoir

où. il s’était assis, s’accouder comme lui sur la terrasse.

— Je savais bien qu’elle devait aller là pour y rêver! pensa-t-il tout joyeux de son innocente découverte.

Il attendit longtemps, immobile, curieux, voyant l'ombre s’épaissir sous les arbhes et recouvrir peu à peu la silhouette de la jeune fille assise.

Des aboiements, qui annonçaient sans doute le retour de * Desprez, les arrachèrent l’un et l’autre, lui sur la galerie, elle sur la terrasse, à la môme méditation.

— Allons! voilà la réalité qui revient, murmura Devanlay avec un soupir.

Il crut entendre un soupir lui répondre. Mais c'était une illusion san/ doute. Comment entendre de si loin? Ce qui v était vrai, ce qu’il distingua parfaitement , c’est qu’ Antoinette, en revenant vers la maison, lissait doucement ses cheveux que ses mains avaient dénoués, en s’v plongeant, et remettait vivement dans sa poche le mouchoir qu’elle venait de passer à plusieurs reprises sur ses yeux.

Devanlay devait une lettre à son fils.

Depuis qu'il avait entrepris de marier Henri, Charles n’osait plus compter sur cette immuable possession de lui-mème, qui l’empêchait autrefois de dévier jamais de la ligue droite. Il lui était nécessaire d'expliquer maintenant sa conduite, qui s’expliquait autrefois toute seule. Il ressentait des troubles, des hésitations dont il ne s’alarmait pas, car son amour paternel n’en attestait que mieux ses scrupules ; mais il lui fallait alors mettre son fils au courant de ces fluctuations, lui

faire comprendre, parexemplo, comment, après avoirannoncé son retour à Paris, il était parti pour B..., et comment, après une journée qui avait porté un coup mortel aux illusions dernières de son amitié, il s’était installé chez son ami.

Le lendemain de ce jour, rempli tout entier par un repas en deux actes, avec un prologue, Devanlay se réveilla, la tête alourdie, le cœur triste. Mais il lui suffit d’ouvrir sa porte sur la galerie, de saluer un clair rayon de soleil qui entra dans sa chambre, avec cette inexprimable odeur'des champs, si multiple et si simple, si douce et si. forte à la fois, pour qu’il sentit son front se dégager, son cœur battre de ce mouvement jeune et impétueux qu’il avait constaté dans sa promenade de. Bar-sur-Aube à B...

D’ailleurs, il ne pouyait quitter cette maison sans y avoir accompli une œuvre de justice et de protection, lîlle renfermait une émgme intèrcssanlë, une victime ; il ne devait partir, renoncer absolument au but de son voyage, qu’après avoir pénétré le caractère d’Antoinette. 1

— Si ce n’est pour mon fils, c’est pour elle que je veux la conhaître, se disait-il ; quelles que soient son intelligence et son âme, elle est encore une trop belle proie pour M. Maubray. Je ne veux pas laisser lp champ libre à ce conquérant

Cette raison humanitaire, qui- n’était pas la meilleure raison de sa faiblesse, parut le décider tout à fait. Il vida ses malles, il répartit ses vêtements dans la commode et dans les armoires ; il installa tout un bureau dans un cabinet, attenant

à sa chambre et ménagé dans une tourelle au-dessds de l’oratoire ; puis, à une heure matinale où son domestique ne se fût pas permis d’en tr’ ouvrir les volets de la rue Taitbout, avant que Desprez fut éveillé, et tandis qu’ Antoinette s’éveillait sans doute pour commencer son rôle de fée dans ce manoir gothique, il s’assit devant une belle feuille de papier blanc, et il écrivit à Henri en ces termes :

LK MARI JVANTOIN'KTTR,

« Mon cher enfant,

« Tu ne m’as pas attendu, n’est-ce pas? Je suis descendu à ce point dans ton opinion, que, lorsque je t’ai annoncé mon départ, lu t’es dit : Il restera I et que tu as ri en toi-même, mauvais fds, des contradictions de ton vieil ami.

a Pourquoi aussi, mauvais sujet, as-tu grandi ? C’était hien la peine de devenir un monsieur, d’écorcher ton menton à des cols empesés, de tirer de ta peau ces vilaines moustaches, que je crois faites avec un bouchon, et dont je veux toujours te débarbouiller. .

« C’était bien la peine, ingrat, de demander l’avenir; tu avais le présent, et je faisais facilement toutes tes volontés. Bien plus, je parvenais à faire les miennes. Il ne semblait pas alors que la paternité pût consister à trouver le meilleur moyen de se débarrasser de ses enfants ! .

« J’avais tant de motifs, pour- ne pas venir, et j’en ai trouvé de si excellents ppur no pas rester, que je demeure, et que je n’ose plus t’avertir de mon prochain retour. Rassure-toi. M Ue Antoinette est une belle et bonne personne,' que je crois digne d’estime et qui mérite d’être heureuse; mais il est peu probable que son bonheur te soit demandé. Jusqu’à présent, du. moinsj enT'econnaissant en èlle mille qualités précieuses, je n’ai aucune raison de pousser plus avant des projets que certaines circonstances me font prudemment retarder.

« Ce n’est pas que les hypothèques me fassent peur. Je crois que mon ami Desprez ne sait pas au juste l’état de sa fortune. Il a des brèches, mais il peut les réparer, et celles-ci n’ont rien d’alarmant. La maison est vraiment superbe; elle est, en tout eas, d’une incontestable originalité. Ce pays est charmant, mais..., malgré tout, je me tiens sur la réserve. Ce qui me fera prolonger mon séjour, c’est un peu do curiosité. Je crois que je suis tombé dans un de ces drames do famille,

SW

sans déclamation, sans fracas, 9aqs péripéties violentes, un de ces drames qui se jouent à table, en riant, en chantant, et qui, pourtant, font cruellement souffrir une âme ingénue. M lu Antoinette ? un père excellent, elle est maîtresse d’elleméme; riche et jolie, elle semble réunir les-conditions ordinaires du bonheur; je ne la crois pas heureuse. Je reste pour voir tomber une larme que jexlevine, et qu’on ne me cachera pas toujours.

« Quaod j’aurai acquis à cet égard une •conviction absolue, je tâcherai de prouver mon amitié à Roger, en lui ouvrant les yeux; j’essayerai de donner quelques conseils à sa fille, et je retournerai vers toi, pour recommencer à Paris, dans notre entourage, dans le monde où nous vivons, et qui est le nôtre, ces démarches qui m’ont fait trébucher contre les tas de fumier de la Mélairie. ?

« Ah! mon enfant, les belles étables! les beaux chevaux! les beaux moutons et les beaux dîners! Tu engraisserais trop vite ici; ton beau-père -ferait toi' un convive gras, joulllu, rose; tu perdrais ta taille élégante; tu ne pourrais plus retourner sans confusion au boulevard des Italiens. Restes-y; plainsmoi, en songeant que je fais des repas qui durent cinq heures, et qu’oo abrège encore par pitié pour mon inexpérience. Tu mourrais au premier déjeuner! »

Après ce long préambule, dans lequel Devanlay essayait d’expliquer son manque de logique, apparent, il entrait dans des détails que nous connaissons déjà sur le pays, sur la maison, sur les habitants et sur Antoinette. Il faisait un portrait exact, sans afféterie, sans coquetterie, de la jeune fille.: il s’étudiait à la présenter de telle sorte qu’Henri pouvait y songer sans imprudence, et s’en détacher au besoin sans grand effort.

Charles racontait ensuite la soirée, presque solennelle, donnée en son hom.our, après un dîner qui avait continué les

exagérations du déjeuner. Maubray avait retrouvé sa serviette et son appétit du matin en se remettant à la môme place. Quant aux nouveaux personnages introduits dans cette histoire, l’abbé Miqoulin et M m<r Buridant, comme ils auront chacun leur rôle,, il est bon de savoir ce qtfe Devanlay pensa de leur personne et de leur esprit : v

« Je nesais, écrivait-il, si mon ami Roger a voulu me montrer le premier jour toutes les ressources que peut offrir la sopiété de B.... ou si'M 11 ' Antoinette a voulu m’effrayer, me faire reculer par le môme spectacle. J’ignore si c’est lui que je dois rendre responsable dé cette exhibition, ou si c’est eUe que je dois accuser de cette malice. Quoi qu’il en soit, on avait convoqué pour le soir le ban et l’arrière-ban des fonctionnaires et des gros personnages qui hantent le plus habituellement la maison de M. Je maire,

« Mais les convocations admettaient des nuafices. M. l'adjoint, par exemple, un honnête cultivateur qui n’.élève pas de chevaux, fut prévenu seulement pour la soirée. M. le maire craint sans doute, avec ses inférieurs, les familiarités qu’erttraîne toujours, surtout ici, le plaisir de la table. La môme faveur restreinte avait "été offerte à une vaille demoiselle, qui vit avec son frère, et qui passe pour appartenir à la famille de la fameuse comtesse de La Motte-Valois, originaire de ce pays, comme tu pourrais le savoir. La respectable demoiselle est assez fière de sa parenté (en province, on est toujours fier de quelque chose), mais elle affirme que ce n’e6t pas à cause de l’affaire du collier. Son légitime orgueil vient de son nom de Valois, héritage légué par Henri de Saint-Remy, bâtard de Henri II. Vouép au célibat par vocation, M Uï de Valois ne connaît que Bar-sur-Aube. Elle a toujours dû aller à Troyes; mais, du temps des pataches, le voyage était trop long; du temps des diligences, il était trop coûteux; depuis le chemin de fer, il présente trop de danger. Quant à Paris, M 11 ' de Valois

94 I.K MARI D'ANTOINBTTB.

n’y a jamais songé : c’est la Chine. Elle iraiterait volontiers de magots ceux qui ont fouetté jadis sa parente, « une femme adorable, dit-elle, qui n’a eu que lé tort d’étre adorée. » Elle me montrera son portrait.

A M lle de Valois n’est pas dépourvue d’instruction. Elle a appris l’histoire de France, pour connaître Sa famille, et elle a lu beaucoup de romans, pour l’oublier. Courbée en deux par ses excès de lecture, presque octogénaire. M Ue de Valois est encore fort ingambe. C’est elle qui porte. la bannière de la Vierge aux processions.

« Son frère a été receveur de l’enregistrement. Il a voyagé, et il a amassé, dans ses divers changements de /résidence, une collection de tableaux 'que je dois aller visiter, qui, dit-on, lui a coûté très-peu de chose, et qui vaut, par conséquent, aujourd’hui, au bas mot, deux cent mille francs. Je crois que le frère et la sœur ne sortent jamais ensemble, pour que l’un des deux puisse toujours veiller sur ces chefsd’-œuvre. de frémis d’avance en songeant à ceux-ci. M. et M He de Valois sont de toutes les cérémonies ; mais on ne les invite jamais à dîner, par respect, sans doute.

« Le percepteur de II..., que j’ai aperçu un instant, est venu s’excuser; il avait un inspecteur à dîner. Je. n’en suis pas quitte. C’est un' gros chasseur, un gros mangeur, un grbs parleur ; on l’a beaucoup regretté. Il appartient à la catégorie des convives convoques pour le repas. Il est de moips bonne maison que lès Valois, et n’est qu’un fds légitime de cultivateur; mais on l'admet pour son esprit et pour sa bonne humeur.

« Le curé me paraît, avec les égards que son caractère exige, au moins extérieurement, du premier fonctionnaire du pays, le souffre-douleur de Roger et de son ami Maubray.

« L’abbé Slicoulin est un brave ûlsde paysan, qui a étudié l’humanité au séminaire, et qui, persuadé que le monde mo-

derne est dévoué à Satan, devint tout à coup indulgent et enclin aux illusions, quand il s’aperçut qu’après tout ces damnés étaient de bons diables. Il est curé du village de B.., depuis trente ans; depuis trente ans, il n’a jamais eu de querelle avec le conseil municipal et avec l'instituteur : il est vrai que la placidité de son caractère, en le rassurant contre la crainte d’avoir des ennemis, ne lui fait pas une paroisse bien ardente. Mais s’il n’a pas beaucoup de fidèles à l’église, il a du moins beaucoup de relations excellentes dans le village.

« — Us ne viennent pas chercher la bonne parole, dit-il, ■ je la leur porte. , 4 -

« M. Maubray et Roger affirment que l’abbé Micoulin a une faiblesse et qu’il triche au domino. Saint François de Sales établit en sa faveur un précédent, qu’il n’accepte pas. Trèsfort au piquet, M. le curé est le partenaire habituel de M 11 * de Valois. J’ai interrogé celle-ci, qui m’a répondu de la loyauté absolue de M. Micoulin aux jeux de cartes; il est vrai que lui m’a laissé entendre que M 11 * de Valois avait une façon avantageuse de marquer les points.

« A table, M. le curé in’a paru un coqvive tolérant. Il est toujours de l’avis de M. le maire; les plaisanteries de Maubray ne lui font pas peur. Quant à SI 11 * Antoinette, il parait la considérer comme un être d’une essence supérieure : pour- • tant, la fille de notre ami n’est pas sa pénitente; pourtant, elle ne va pas plus régulièrement que d’autres- aux offices, et elle a, en lui parlant, un ton facile et dégagé qui n’est pas tout à fait le ton du respect et de la déférence. Mais la nature

candide de M. le’ curé devine confusément sans douto les

vertus cachées dans le cœur de M 11 ® Antoinette ; il l’admire quand même, sans intérêt. Je l’avouo que ce témoignage ngïf m’a impressionné. ’

« Au physique, l’abbé Micoulin est un vieillard robuste, à . la figure rougeaude, aux cheveux gris, aux larges épaules, .

aux membres épais; il n'a pas des mains de prélat; ses doigts remplis de nœuds, de cicatrices, ressemblent à de gros sarments. L’abbé travaille beaucoup à, la vigne; j’ai entendu, à plusieurs reprises, qu’on lui demandait combien il pensait faire de tonneaux de vin, et à quel prix il voulait les vendre.

« M m * Buridant est la Célimène du Salon de M. le maire. Je ne sais si Desprez, qiii, parmi tous les rubans portés à sa boutonnière et à la queue de son cheval, avaitsans doute des rubans verts, poussera plus loin la ressemblance avec Alceste, et s’il se fatiguera des manèges de cette charmante dame; mais je sais bien qu’elle est coquette pour toutfde bon; qu’il dépendrait de moi de faire enrager mon ami Roger, et que je voudrais bien connaître la vie et les aventures de M m * Buridant. -

.« C’est une veuve ; je crois même qu’elle a eu un mari, et que son veuvage est authentique. Elle raconte à qui veut, ou ne veut pas l’entendre, que M. Buridant était un professeur de dessin, et qu’il a amassé' une honnête aisance, à force d’enseigner aux jeunes fillef comment on procède pour reproduire la tête de Bélisaire. Quelles leçons M M * Buridant a-telle pu donner? Elle était professeifr d’ouvrages à l’aiguille dans les couvents et dans les meilleurs pensionnats de Paris. Aussi connaît-elle tout le monde. Veuve de bonne heure, c’est-à-dire après trois années de mariage, M n,e Buridant est venue ensevelir ses regrets dans une petite propriété que son mari avait achetée quelques mois avant sa mort, à B..., dans sqn pays natal. Je t’affirme que l’ombre de M. Buridant doit être satisfaite ; 'la sépulture des regrets* ne laisse rien à désirer.

« La jolie veuve aurait pu trouver à Paris l’emploi do son sourire, de sa petite taille bien prise, de ses yeux en amande, de Ses belles boucles qui encadrent d’un air mutin son gentil visage. J’ai vu dans des cafés beaucoup de dames de comp-

LE MABJ D’ANTOINETTE..

toir qui ont moins de tournure, et qui arrangent des morceaux de sucre dans des soucoupes avec des doigts moins effilés ; mais, maintenant, on va au café pour s'y désaltérer, on n’y va plus pour causer au comptoir, comme du temp de nos pères! M™' Buridant a préféré tendre ses filets en piovince; les oiseaux ont moins de ramage, mais ils ont un plumage plus fourni, et il n’ast pas impossible que Desprez se laisse attirer quelque jour dans le piège qite M. Buridant a déserté. Serait-ce un mql? Je n’en sais encore rien. Voilà, mon pauvre enfant, la belle-mère qui pourrait t’échoir.

«J’ai essayé de connaître l’opinion de M 11 * Antoinette; mais elle la cache bien, si elle en a une. En attendant, elle sourit au rire perpétuel de la veuve, • qui finit toutes ses phrases par un trémolo joyeux, et qui doit pleurer en musique. M“* Buridant est serviable, secourable, compatissante; elle a dû rendre quelques services à Maubray, qui ne met pas précisément de fatuité dans ses égards, et qui la traite comme quelqu’un dont il a besoin. Que s’est-il passé au juste entre eux? Jusqu’à quel madrigal leur amitié est-elle montée? C’est ce que j’ignore. Mais si ce sont deux complices, je parierais qu’ils n’ont pas commis de- crime. Desprez est bien visiblement aujourd’hui l'objet des œillades de la veuve; mais elle m-’a lancé un éclair quand elle a appris que, moi aussi, j’étais libre.

«Libre! entends-tu, mon pauvre enfant? Ils me croient libre, parce qu’ils ne savent pas quels liens tu as mis autour de mon cœur^ et parce qu’ils s’imaginent que la mort est un divorce. C’ostà peine une séparation.

« Tu as maintenant, Henri, le portrait de tous les conv ives. Voilà le monde dans lequel je suis tombé, et dans lequel tu serais exposé à vivre. Tu aimerais nv'mx des paysans, n’estce pas? A ce titre, l’adjoint me plaît beaucoup. Si tu avais entendu la conversation qui a suivi 1 q dîner 1 Si tu avais pu

me voir donnant la réplique à tous ces personnages d’un vaudeville de Picaftl, ou d’un roman de Paul çle Koek ! Je riais en moi-mème de mon voyage, de mes illusions, et des railleries que tu ne m’épargneras pas I

« Pourtant, mon ami, né jurons dp rien. Si M u * Antoinette a résisté à la .contagion dé cette société mesquine et triviale, il faut l’enlever bien vite, la transplanter dans le sol de Paris,’ plus digne ' d’elle ; il faut s’agenouiller, en l’admirant, devant cette créature privilégiée.

« Mais c’est là précisément la question. Qu’est-ce que M lu Antoinette? Je tiens à le savoir. Si mon imagination et ma curiosité paternelle doivent être déçues, comme elles s’attendent ün peu à l’ètre, j’interviendrai seulement pour aider au bonheur tempéré de cette jeune fille., si habile dans les soins du ménage. Je ne crois pas que je veüille en faire ta femme,, mais je sais bien que je ne veux pas qu elle soit la femjne de M. Maubfay.

« Et lui, M. Maubray, qu’est-il au juste? Il est venu s’installer pour six mois chez un parent, dans le voisinage. Mais six mois de séjour dans un village, si mal approvisionné de bière, si dépourvu d’absinthe, et qui n’a pas inôme une salle de billard, cela mo seqible un fanatisme de villégiature bien invraisemblable. Je veux m’amuser de cette-petitp comédie, au fond de laquelle il y a une bonne action à faire. Ne crains rien pour toi-mégme, mon cher enfànt. Encore une •lois, je ne voudrais pas lo voir Ici, môme en photographie. Je remporterai tous mes rôves; nous nous remettrons en route pour l’ineonnu, à moins que... l’invraisemblable hese réalise.

« Voilà une bien longue lettre. Je ne t’ai pourtant pas dit la moitié de tout ce que j’avais à te dire; câr je m’aperçois que je ne t’ai pas seulement répété dix fois que je t’aime, que je n’aime que toi, que tu es tout mon avehir, comme tu

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es tout mon passé, et que tu serais un monstre d'aimer un jour ta femme mieux que ton père. Voilà pourquoi, enfant ingrat, je veux moi-même choisir ma bru.

« Tu as peut-être raison, jeune foü ! A quoi bon Se marier? Nous ne serions pas désunis, si tu restais garçon : tu vivrais avec moi toujours, comme M lle de Valois vit avec son frère. Oui, mais je n’aurais pas accompli le tour de force dont j’ai l’ambition : j’aurais triché avec mon rêve; je serais heureux en égoïste; je veux l’être autrement, c’est-à-dire en faisant mon devoir, et en te voyant faire le tien. Le devoir I voilà un mot qui résonne singulièrement dans cette maison!... Aussi, je ne l’y laisse pas longtemps, et je te l’envoie en toute hâte avec tout mon cœur, qui me gène ici et qui sera mieux là-bas, auprès de toi. »

Devanlay achevait' sa lettre , quand on frappa à la porte. C'était Desprez én veste de coutil, avec un chapeau de paille.

— Comment te trouves-tu ce matin , Parisien ? demanda celui-ci en donnant une do ces énergiques poignées de main qui ne prouvent absolument que la solidité du poighet.

— • Cela va mieux, répondit Charles en souriant. Est-ce que nous aurons encore trois repas aujourd'hui ?

— Antoinette avait donc raison? s’écria Roger. Imaginetoi qu’elle m’a grondé hier au soir des cérémonies que nous avons faites pour toi.

— Je l’en remercie, dit Devanlay.

— Elle a tant de tact I reprit Desprez avec un mouvement

d’orgueilleuse satisfaction. C’est étonnant ! • •

— Pourquoi étonnant? Serait-ce parce qu’elle est ta fille?

LE MARI D'AN l'OIKBTTB.

— Ah! ah ! tu me trouves maladroit. Il est Vrai que je ne mets point de finesse dans ma conduite. Quand je reçois un ami, je ne trouve rien d’assez beau pour lui ; ert qaand j’ai une idée en tête, jp ne tourne pas autour. Je l'aborde franchement. Voila pourquoi, mon vieux, ajouta Desprez en s’asseyant à côté de Charles et en lui frappant sur le genou, je viens causer co matin de notre projet.

— OIH oh ! tu es bien pressé! dit Devanlay en étalant de la cjre sur sa lettre.

— Pressé ! c’était toi qui l’étais, répliqua Roger. Eh bien! comment la trouves-tu, Antoinette ?

— Charmante!

— Oh ! je ne veux pas de compliments. Est-ce vraiment cela que tu as écrit à ton fils?

Et l’éleveur montrait du doigt la lettre que Charles retournait dans ses mains.

— Sans doute.

— Alors ; elle te convient ?

— Tu as une façon de traiter les choses de sentiment ! Le bonheur de nos deux énfants , mon cher Roger, est une entreprise plus délicate, plus difficile que la vente d’un étalon.

— Assurément, dit l’élevetir avec un léger embarras ; mais

un hommp d’observatipn comme toi n’a pas besoin de plus d’une journée pour se faire une opinion.

— Tu te trompes, mon ami; la preuve, c’est que j’écws à mon fils que je prolongerai mon séjour ici...

— A la bonne heure ! c’est déjà quelque chose. Voilà un premier engagement !

Devanlay sourit à demi.

— Que je sois pressé de marier mon fils , — reprit-il en s’accoudant sur la petite table qui lui servait de bureau, et en regardant Roger pour l’avertir d’une question sérieuse, significative, . — cola se comprend, avec mes théories sur

l'amour et sur le mariage. Mais toi, heureux père, qui n’as point de théories, et qui possèdes la plus intelligente des ménagères, pour tenir ta maison, pour faire les honneurs de ta gracieuse hospitalité, comment se fait-il que tu ne redoutes pas, au contraire, le moment de te séparer de ta fille?... car enfin, si mon fils épouse M Ue Antoinette, tu resteras seul ici I ,

— Je resterai seul ! je resterai seul ! répéta Roger en hochant la tète. Je n’en sais trop rien. Je puis aller à Paris. D’ailleurs!...

Un gros sourire compléta' mystérieusement sa phrase. Mystérieusement ! non ; mais indiscrètement ; car Devanlay lui dit aussitôt :

— D’ailleurs, n’esl-ce pas, tu peux te remarier?' • ’ *

— En effet,, je suis assez jeune pour y songer encore.

— Tu y songes, et voilà pourquoi tu veux te débarrasser d’abord de M llu Antoinette.

— Me débarrasser ! Comme lu dis cela ! Antoinette ne m’empêcherait pas de me marier, si... jé trouvais quelqu’un.

Roger insista particulièrement surcètte restriction, Comme si elle devait réussir à éloigner toute conjecture sur desprojetsactuels.

— Oh, ! tu trouveras, lui- dit’ Charles, sans s’expliquer davantage.

— Eh bien ! cela me porterait bonheur de trouver d’abord pour ma fille. D’ailleurs ! il 'ne s’agit pas seulement de cela, ajouta Desprez en se levant. J’ai des raisons, des raisons sérieuses que je ne te dis pas ce matin, mais que tu devineras bientôt, pour fixer promptement le sort d’Antoinette. Tant que tu ne té seras pas prononcé.., je n’ai pas de. prétexte pour éloigner les autres prétendants. ;

— Est-ce que M. Maubray est en tète de la liste ? demanda

Devanlay d’un ton d’ironie, sous lequel on sentait un reproche sévère.

— Parbleu 1 répondit Roger en haussant les épaules.

— Et si mon fils ne se présentait pas, M. Maubray aurait des chances ?

— Je ne veux pas qu’il en ait, reprit De ; ;ez avec énergie.

— Pourtant, tu l’as reçu ; c’est un ami.

’ — Lui, mon amil c’est-à-dire que je le déteste. Et il ajouta, après un instant de silence,, avec un débordement de colère longtemps concentrée : Il est mon maître, ii sait mes affairés. Il a pris toute autorité sur moi. Ah! si je pouvais être débarrassé I

— Renvoie-le ; c’est bien simple.

— Tu crois cela !... Si tu savais ! ,

— Je ne veux rien savoir, se hâta de dire Devanlay.

— Le croirais-tu, mon cher? c’est Antoinette elle-même quf s’est toujours opposée à ce que je le renvoyasse.

Charles ne fut pas trop effrayé de cette confidence. Mais il voulut en profiter sur-le-champ pour pénétrer certains côtés mystérieux du caractère de M 11 ' Desprez.

— Est-ce qu’elle consentirait à s’appeler M me Maubray?

demanda-t-il. -

— Il y a des jours où j’en ai peur, répondit Roger. Elle n’a jamais dit oui ; mais elle n’a jamais voulu di-re "non.

— Et toi, tu n’as pas sans doute été toujours l’ennemi de ton ami ? , , <

— J’en conviens. Il me plaisait tout d’abord; il est de bonne famille, il aura quelque chose, il n’est pas vilain garçon ; et puis, ce diable de ruban rouge qu’il porte à la boutonnière lui donne un prestige! C’est un bon convive, pas méchant... i . > *

— Pourquoi te déplaît il maintenant?

— . Parce que... parce que le misérable est entré dans mon

cœur pour y fouiller mes sentiments, pour s’en amuser, pour les e^plpiter ; parce que j’ai découverhen lui des trahisons..., parce que j’aimerais mieux lui brûler la cervelle que de lui donner la main de ma fille.

— Tu la lui as peut-être promise ? dit Devanlav.

— (Th ! je ne nie pas lui avoir donné des espérances; mais si Antoinette acceptait ton fils...

— Pourquoi M. Maubray n’épouserait-il pas M me Buridant? demanda Charles d’un air parfaitement inoflensif.

Roger devint livide: il passa oonvulsi\ement les doigts dans ses moustaches, en cherchant à trouver un mot pour cacher la pensée qui l’agitait. Devanlay fut sincèrement touché de cet éclair de jalousie. ■

— Ah I mon paqvre ami, dit-il èn regardant Desprez avec des yeux attendris, ce mariage-là serait Un double bonheur pour ta maison.

— C’est possible, répliqua Roger d’une voix sourde; mais je mourrais pourtant de le voir faire.

— Il ne se fera pas* reprit Devanlay avec l’accent d’une véritable pitié.

Roger, qui ne savait pas se mouvoir dans les brumes de la mélancolie, et que sa propre douleur embarrassait autant que celle des autres, dit naïvement à son ancien condisciple :

— Tu devrais bien arranger tout.çela, mettre un peu d’ordre dans ma cervelle et dans mon cœur.

Charles comprit qu’il était inutile d’amollir davantage lés cordes qui se détendaient d’ elles-mêmes ; il donna brusquement, un autre cours à la conversation.

— .Tu viens me chercher pour déjeuner, dit-il, je te suis; mais à une condition : c’est que nous mangerons un morceau dans la cuisine que j’ai à peine entrevue, et qui m’a paru éblouissante. de propreté. Je serais malade, si je devais ren- % trer sitôt dans ta salle à manger.

101 LE MARI D'A N T DINETTE.

— Tu as raison, répondit Hogôr ; on est plus k son aise. Quand nous sommes seuls, Antoinette et moi, mous mangeons sur la. grande table de chêne qui date des moines. Ma fille sora contente : elle était si sûre que tu avais les mêmes goûts! Au fait, les Parisiens adorent le genre rustique. - Desprez, en entrant dans le vestibule qui conduisait, comme on le sait, du jardin k la cour, et qui séparait la sali© à manger de la cuisine, s’arrêlk poùr recev oir les journaux,' les circulaires préfectorales, les recueils administratifs, que lé facteur lui apportait. Le piéton se tenait respectueusement près de la porto de la cour, attendant le passage de M. le maire. entre les mains duquel il tenait expresséïhent k remettre les dépêches.

— Vous a-t-on donné un verre dô vm, père Thibaut? dit Desprez. " . .

— Oui , monsieur le maire, je vous remercie, répondit le facteur, en s’essuyant les lèvres, pour.mieux attester qu’il^ n’avait rien à réclamer. t

Charles lui donna sa lettre. Pendant que Desprez, restant en arrière, déchirait les bandes des imprimés avec un air important, et faisait semblant de parcourir les circulaires qui n’élkient jamais lues que parle maître d’école, secrétaire de la mairie, Devanlay, continuant sa route, ouvrait la porte de la • cuisine. ' ' r

C'était l’heure du déjeuner des domestiques. La longue table de chêne, qui datait des moines, était occupécrdes deux côtés;' les filles de basse-cour, les bergers, les vignerons en costume de travail , c’est-h-dire assez sommairement vêtus, achevaient, dans des assiettes à fleurs bleues et rouges, Une appétissante soupe aux choux. f

Toutes les cuillers s’arrêtèrent à la fois, quand on vit entrer le monsieur de Paris : on -se leva pour lui dire bonur en chœur. Charles invita très-cordialement les mangeurs

t.K MARI D’ANTOINK TT K.

de soupe à se rasseoir, à ne pas laisser refroidir un si excellent déjeuner, et il se dirigea du côté de la grande cheminée, dans l’âtfe de laquelle ronflaient deux -chienat de chasse et chauffaient deux pu trois marmites en fonte. Mais, cpmme il allait s’asseoir, .machinalement, devant le petit feu;qg’on ne tedoute jamais à la - campagne, et qui* d’ailleurs, ne chauffe jamais en été, il s’aperçut de la présence d’Antoinette.

Les gens de la métairie, en se levant tout d’abord, la lui avaient cachée. Debout à ^extrémité de la table, elle préparait les provisions pourceuxét pour celles qui nedevaientpas rentrer avant le soir. Belle et grave-comme Judith, armée d’un grand couteau qui eût parfaitement tradché Ja tête d’Holopherne, elle détachait d’une grande miche de pain de seigle, qu elle appuyait sur sa poitrine, des morceaux d’une dimension robuste, qu'une servante recevait et distribuait au fur et à mesure. ’

Les jolis doigts de M 11 * Desprez étreignaient le coutearf et maintenaient le pain contre elle avee une fermeté qui- communiquait ûné légère vibration au çorps. La farine, espacée en petits -continents sur le segment d’hémisphère que pré=sentait la miche, blanchissait un peu la manche de la jeune: fille ; et comme ce n’était pas assez de ki tension des muscles du bras pour enlever au bloc ses quartiers de pain, Antoinette, à chaque fois qu’elle faisait entrer le couteau dans la croûte, se mordait un. peu la lèvre inférieure et avait une sorte de clignement d’yeux qui complétait l’effort.

Dèvanlay fut ravi du' tableau : il s’approcha doucement. Antoinette le vil venir, mais n’interrompit pas sa besogne. Les gens de la ferme étaient en retard. Elle se contenta de tourner la tète, en souriant, pour saluer son hôte.

— En voulez-vous? lui demanda-t-elle. ' »

— Volontiers, répondit Charles, qui tendit la main.

Il reçut un belle tartine, longue à se bFiser par le milieu,

mais beaucoup mains épaisse que. les morceaux distribués aux travailleurs. .

— On voit bien que je ne la mérite pas! dit Devanlay.

— Ce serait une raison pour l'avoir plus grosse, répliqua

Antoinette, qui achevait sa distribution , et qui frappait légèrement ses mains l’une contre l’autre, pour secouer la farine. > , 1 • \ .

Desprez, à ce moment, ouvrait la porte et voyait défiler, avec une bonhomie hautaine* ses domestiques, qu’il toisait comme des vassaux. Il entra quand la cuisine fut vide. Antoinette était seule avec Devanlay, qui tenait sa grande tartine et se disposait h la rompre.

— Il te faudrait une tasse de thé, lui cria Roger sur le seuil de la porte. Ce n'est pas le pain de seigle de Paris.

— Je l’espèro bien, dit Charles en mordant à belles dénis,

comme un écolier, dans le pain que les jolis doigts d’Antoinette lui avaient offert. *

i— r Prends au moins un verre de mon petit vin blanc.

— Je m’en garderais* bien... Mademoiselle, ajopta Devan-

lay, voulez-vous me donner une tasse de cette- belle crème que j’ai déjà goûtée hier, de celle-là môme que vous envoyez, mais qui n’arrive jamais à Paris? , •

— Très-volontiers, monsieur, répliqua Antoinette.

Et, entrant dans une sorte d’office ménagée au fond de la cuisine, elle y remplit une belle tasse de faïence rustique, du même dessin que les assiettes dans lesquelles les domestiques avaient mangé leur soupe. ' '

— Ah 1 çà, je ne peux pas me mettre au laitage, et je ne peux pas te laisser déjeuner sans faire comme loi , dit Roger en affectant un embarras comique. Que veux-tu m’accorder à moi, Antoinette?

— La même chose qu’hier, répondit la jeune fille. Du fromage et du vin blanc.

LE teARl D'ANTOINE TT B. 107

Il parut dès lors à Devanlay que Desprez avait Un peu honte de ses habitudes, et qu’il voulait affecter la délicatesse, devant un Parisien délicat. -

Mais Antoinette ne semblait pas d’un caractère à rien dissimuler, à rien cacher, et, soit malice, soit candeur, elle tenait à servir son père, comme elle l’avait ser»i la veille. Charles saisit -cette nuance du caractère de la jeune fille, et il la nota dans sa mémoire, comme un heureux indice.

Quant à Desprez, sa précaution diplomatique une fois épuisée, il mangeait avec appétit son fromage et buvait stoïquement son excellent vin. DevUnlay s’était assis sur le banc devant la grande table; il n’avait eu besoin que d’écarter un peu les assiettes et les cuillers qu’Antoinette, d’pilleurs, faisait ramasser parla cuisinière. . * *

— Et vous, mademoiselle, vous ne déjeunez pas? demanda

t-il à M* 1 *’ Desprez. ’ ,

— Obi moi, j’ai fini depuis longtemps.

— Elle' est la première levée, dit Roger en intervenant, il est bien juste qu’elle soit la première servie. TU étais debout, n'eàt-ce pas, fillette, à cinq heures du matin?

— Non, mon père, répondit Antoinette; comme nous avons veillé hier au soir, j’ai été eu retard ce matin.

— Nous ne Veillerons plus, mademoiselle, pour vous épargner des remords, dit Devanlay.

— Et puis, la société de B... ne to convient guère, reprit Desprez, qui regardait si sa bouteille n'était pas déjà vide.

— En tout cas, tu avoueras bien que -je ne suis pas venu pour elle, mais pour toi, répliqua Devanlay*

— C’est vrai, mon amj;, aussi, j’ai été maladroit de t'ennuyer de tout ce mondo-là. Tu ue le reverras plus.

— Monsieur a pourtant promis une visite à. la galerie de tableaux de M. de Valois, reprit Antoinette.

— EU bien ! il n’ira pas, voilà tout. - *

— M ,le de Vaiois en fera une maladies

— Ohl je ne veux la mort de. personne, s’écria gaiement Charles, la bouche pleine ét en portant sa tasse à ses lèvres.

Vous n’exclurez, pas noh.plus M. le curé,, continua Antoinette du même ton paisible qui- cachait, Ou qui affilait si bien l'ironie.

— Je •demande grâce pour M. le curé, dit Devanlay; c’est un excellent homme qui me plaît beaucoup.

— Quant à M me Buridant..., ajouta la jeune. ülle.

— Je lui ai promis aussi une visité; répondit Charles en l’interrompant, je la lui rendrai.

. Roger était mal à l’aise. Il acheva de vider sa bouteille. ‘

g, V ous croyez, mon père, poursuivit M 1,e Desprez

^ d’une voix douce et soumise, que M. Maubray soit désagréable à monsieur, il faut chercher un prétexte pour

l’éloigner. . .

Je liens à M. Maubray comme aux autres, dit Devanlay. Celui-là surtout, reprit-il en riant, je ne veux pas le perdre de vue.

Il sembla qu’une légère rougeur avait passé sur le visage d’Antoinette. .

L’exclusion se bornera donc, dit-Kille, à M. l’adjolpt. Vous voyez, monsieur, qu’il faut être indulgent pour notre société; nous ne pouvons pas vous l’épargper.

Je la supporterai de grand cœur, mademoiselle, et je serais désolé de rien changer à vos habitudes. D’ailleurs, nos journées sont à nous seuls, nous en profiterons.

Et pour commencer, Antoinette, interrompit Desprez qui se crut bien habile et qui, voulait ménager un tèle-à-tète entre sa fille et son ami, tu devrais conduire Devanlay jusqu’au bout de la prairie et lui montrer Un peu le domaine, dont il ne connaît encore que le jardin et la basse-cour.

• • __ Je ne demande pas mieux..., mais vous, mon père?

— Moi, je suis obligé d’aller à Bar-sur-Aube ; le souspréfet m’a fait demander.

— Vous saurez, monsieur, une fois pour toutes, dit Antoinette avec un sourire, - en se tournant vers Devanlay, que quand mon père a besoin d’un prétexte pour s’absenter il parle de M. le sous-préfet. Si tous les maires de l'arrondissement sont obligés à autant de visites à la sous-préfecture, çelle-ci doit être encombrée tous les jours. Je ne vous demande pas de raisons, mon père; pourquoi m’eç donner?

— Voyez-vouS' cela ! Je dis Si bien la vérité, repartit Desprez qui s’entêtait dans son mensonge et qui ne voulait pas en avoir le dpmenti, que vous pouvez venir au-devant de moi par la grande route, et que, si tu as des commissions pour Bar-sür-Aube, je te les ferai.

— Non, merci, mon père; je pense aller après demain au

marché. ■ •

Devanlay se souvint des détails que lui avait donnés 51“* Guillaume Lambert; et il s’étonna de ne plus avoir peur de cette idée du marché qui d’abord lui avait fait faire la grimace. Il s’acclimatait à la métairie; M 11 " Desprez modifiait complètement le portrait imaginaire qu'il s’était tracé de la jeune fermière. Il lui trouvaitmaintenant tant de grâce, de charme, de distinction, qu’il l’eût admirée sans doute au marché, puisqu’il la proclamait adorable lorsqu’elle distribuait seulement du pain bis aux domestiques.

— J’ai maintenant urte connaissance à Bar-sur-Aube, à laquelle tu feras mes compliments, dit-il à Desprez.

— Qui donc? Le sous-préfet? demanda M 11 ' Antoinette.

— Non, mademoiselle, oiais M™ c Guillaume, une brave aubergiste, qui m’a fort bien accueilli bt qqi paraît vous aimer.

— Ahl vous lui avez parlé de moi?

— C’est elle qui m’a parlé de vous. Quand elle a su que je

venais à 13..., je crois qu’elle m’eût volontiers accompagné.

Antoinette garda quelques instants lo silence.

— Êtes-vous prêt, monsieur? dit-elle enfin d’un ton un peu plus bref que celui des paroles précédentes.

— Je suis à vos ordres, madeqioiselle.

La jeune fille alla dans le vestibule décrocher le grand chapeau de paille que nous connaissons déjà et une ombrelle. Devanlay souhaita un bon voyage à Desprez, qui lui serra la main d’une façon significative, en regardant sa fille du coin del’œjl; puis, Charles et Antoinette se dirigèrent vers le jardin pour commencer leur promenade. Une porte pratiquée dahsla terrasse ouvrait, par une sorte de passage souterrain, sqr la prairie.

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