XI
Devaplay se trouva fort embarrassé quand il fut seul avec M 11 * Desprez. L’usage du monde, l’esprit, les droits que lui donnaient son âge eti’amitié de Roger, rien de tout cela no suffisait pour commencer habilement une conversation -qui qui ne mit pas Ja jeune fille en défiance. Il fallait tout d’abord une sympathie secrète, une affinité de jennesse. Charles se sentit tout à coup vieilli : il pensa à son fils.
, — C’.est lui qui devrait être ici, et qu’ai-je à faire à sa place? se'dit-il tout bas. En une promenade, il saurait tous ses secrets. Je suis pour elle un inconnu ; on doit voir mes cheveux blancs au soleil. Lui parlerai-je comme un tuteur? Et püis-jo lui parler autrement?
Après quelques pas dans la prairie, et un grand travail de réflexion, Devanlay inventa, ce début ingénieux, qui est la ressource commune dos gens d’esprit et des sots :
TTÜ*~
— Quelle belle journée ! mademoiselle.
Superbe, en effet; mais on peu de pluie vaudrait mieux.
Charles allait demander pourquoi la pluie était préférable à ce ciel d’uaazur si profond; il vit que M. 11 ' Antoinette regardait autour d’elle, et il devina qu’elle pensait aux dernières récoltes de la 'saison.
— Il est bien fâcheux, reprit-il, que le chemin de fer coupe la vallée. 11 gâte le paysage. •
— Il est fâcheux surtout qu’on ne nous ait pas donné une station, répliqua la fille de M. le maire.
Devanlay p’osa pas continuer : ce début l’effrayait.
— Se moque-t-elle de moi? se demanda-t-il en la regardant de côté.
Mais le doux visage d’Antoinette ne laissait soupçonner aucune raillerie; elle paraissait obéir à une conviction profonde. Son chapeau de paille projetait sur sa figure une ombre qui semblait un voile, et, qui Ajoutait à sa grâce décente. Une de' ses mains était posée sur sa ceinture; l’autre tenait une ombrelle , dont~ellè frappait doucement les herbes en marchant.
— C’est ici que finit la propriété de mon père, dit Antoi-
nette à haute voix," en s’arrêtant devant un petit fossé. Je voulais qu’il achetât la Suite, tout ce que vous vovez là-bas» jusqu’aux saules de la rivière; mais il a mieux aimé faire bâtir ses écuries* , „
Les saules sont fort beaux, en effet. Vous les regrettez, mademoiselle ? . -
— Je regrette le pâturage, qui vaut mieüx là-bas qu’ici, et vous devriez le regretter commé moi, monsieur, Car ma crème serait meilleure.
Antoinette avait fait cette reraarque d’un ton plaisant, qui rendit de l’espoir à Devanlay. 1
lia . ' jle Mari -d'antoi^ette.
— Vous aimez bien ce pays? lui demanda-t-il.
Elle promena autour d’elle un long regard qui sonda tous les points de l’horizon, comme pour s’assurer qu’elle n’aper-' cevait rien qui démentit ce qu’elle allait dire.
— En effet, je l’aime beaucoup, répon, dit-elle simplement.
— S’il vous fallait le quitter? dit Devanlay, dont le cœur, sans qu’il sût trop pourquoi, se mit à battre aveb force.
— Pourquoi le quitterais-je ? • .
— Si vous vous mariiez I
— Pourquoi me marierais-je? ajouta-t-elle avec un accent plus ferme, et comme si elle se' défendait.
— Voilà bien la réflexion d’une enfant heureuse l
Si maîtresse qu’elle fût d’elie-mème, Antoinette ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel. Devanlay saisit ce regard, , ' ' >
— Je suis heureuse, en effet; dit-elle au bout d’une minute,’ et elle ajouta avec une intention marquée : — Je Voudrais rester toujours ainsi !
— Môme jusqu’à l’àge de M lle de Valois? reprit Devanlav.
— Le terme no dépend pas de nous, continua gravement
Antoinette. .* *
— On parle ainsi à votre âge, mademoiselle. Ah ! les enfants! Mon fils dit la môme chose. Lui, non plus, ne veut pas se marier et se trouve heureux cdmme il est.
Antoinette s’arrêta brusquement. • Cette réponse était un piège ou une énigme; elle sourit, remua les lèvres et demeura silencieuse.
— Je devine ce que vous n’oséz me dire, mademoiselle, reprit Charles, qui trouva l’occasion excellente pour un commencement d’explication. Vous voulez me demander pourquoi je suis venu, puisque mon fils pense ainsi?
— Non, monsieur. Je voudrais savoir pourquoi, étant venu, vous parlez ainsi de votre fils ?
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LE M A Ri D 'ANTOINETTE. 113
— C'est que Vous ne savez pas au juste pourquoi je suis venu, madernoisëlle, dit Devanlay, qui posa doucement la main sur le bras d’Anfoinelte, par un geste paternel.
i — C’est donc bien difficile à deviner? répliqua M 11 ' Desprez qui ne se contraignit plus, et quirougit.
— Peut-être.
— Alors, monsieur... supposez que je n’ai pas deviné, ou plutôt, ajouta-t-elle vivement, supposons qu’il n’y a rien à deviner.
— Je n’aime pas les suppositions, reprit Charles avec une sévérité tendre. Elles peuvent égarer les meilleures natures et les amener à des défiances injustes* à des soupçons cruels. Je suis venu, je ne m’en défends pas, pour vous connaître, pour vous estimer, pour vous offrir, avant toutes choses, une amitié loyale, l’amitié d’un homme qui a l’âge de votre père, et qui a un fils de votre âge.
— Oh! l’amitié! murmura doucement Antoinette en fermant à demi les yeux, je n’y crois guère.
— Pauvre enfant! parce qu’une camarade de couvent Vous aura oubliée, trahie!
— Non; mon doute est plus récent !
— Vous essayez de douter, mademoiselle, mais vous ne pouvez pas. Vôtre cœur donne tort à votre raison.
— Je ne vous comprends pas, monsieur. Le cœur est-il donc un ennemi de la raison? Lé mien, je vous l’atteste, est fort docile, bien résigné. Que m’arrivernit-il, si je croyais davantage à l’amitié?
— Ah! comme vous blasphémez, mon enfant, repartit Devanlay, ou plutôt, comme vous trahissez votre cœur et votre foi par ces petites exagérations de scepticisme! Ce qu’il vous arriverait, si vous croyiez à l’amitié, c’est que vous ne seriez plus seule au monde; oui, seule, avec une âme fière qui souffre de tout ce qui l’entolire, et qui se fait indifférente
pour ne pas se faire expansive; c'est que vous auriez une âme fidèle pour vous comprendre, pour vous aider; c’est qu’enfin, permettez-moi de vous le dire, vous n’auriez plus, besoin d’aller vous cacher sous les marronniers de la terjasse pour prier et pour pleurer !
Antoinette qui* pendant les dernières paroles, avait hâté le pas et marchait un peu en avant do Charles, afin de lui dérober sans doute les émotions que son visage n’avait pas toujours la fo'rçe de dissimuler, poussa un cri et se retourna. Dans ce mouvement rapide, son chapeau, légèrement posé sur sa tète, glissa sur ses épaules- et tomba derrière elle, comme si, par un coup de théâtre, Dieu, mécontent de sa résistance, avait voulu la dévoiler brusquement et la contraindre à se laisser voir dans la douce confusion de son innocence, de sa purqté.
Il y avait une sorte d’effroi pudique dans ses yeux. Quelqu’un avait deviné ses larmes, un étranger, un inponnu, arrivé le matin même; toute l’énergie qu'elle dépensait à se cacher, à se calomnier elle-même était vaine : on la savait malheureuse; on le lui avait dit en face; elle n’était plus sa maîtresse.
* Tandis qu’une flamme étrange emplissait son regard et luttait contre les pleurs, sa bouche, qu’elle tenait toujours si discrètement fermée, palpitait pour retenir les paroles. Son sein agité l’eût trahie encore, si son visage avait pu continuer à mentir.
•Devanlay fut ébloui de cette révélation, qu’il espérait, sans l’attendre si tôt. Il ne sut que dire. Par un mouvement involontaire, naïf, passionné, il joignit les mains avec un geste de respoet et d’adoration.
— Vous m’avez vue!... vous m’avez épiée!... murmura Antoinette d’une voix entrecoupée, et en essayant de ramener sur son front, sur son cœur, autour d’elle, ce voile invi-
sible et pourtant impénétrable dans lequel elle se croyait si bien cachée.
— Oui, je vous ai vue. Pardonnez-moi, mademoiselle, une indiscrétion bien involontaire, qui vous prouvera du moins quevousavezun ami véritable, un ami pour vouscomprendre.
Antoinette mit une de ses mains sur ses yeux et tendit l’autre' à Devanlay, qui la pressa doucement.
— Si- je gardais cette jolie main-là dans la mienne jusqu’à ce que mon (ils vînt me la disputer, dit-il d'un ton caressant et paternel.
Antoinette osa le regarder avec un sourire.
— Vous oubliez que je ne veux pas me marier.
— Ne recommençons pas notre querelle, répliqua Charles, puisque nous venons de faire la paix.
— J'avais bien pressenti que vous étiez un ennemi, dit Antoinette avec un sourire.
Charles s’était baissé pour ramasser le chapeau de paille; M He Desprez k) reçut avec un mouvement dé dépit et de rancune, et affecta pendant quelques minutes de ne pas le remettre sur sa tête, pour bien montrer qu’elle n’avait plus peur et qu’elle n’avait aucun secret à cacher.
La promenade se continua, mais en silence. Devanlay ne • vonlait pas compromettre l’heureux résultat qu’il avait obtenu. D’ailleurs, il réfléchissait à part lui et il se demandait, avec mélancolie, combien de douleurs étaient enfouies' dans ce jeyne cœur, pour qu’à dix-neuf ans Antoinette eût acquis cette expérience de la résignation, et fût devenue si habile en diplomatie féminine. Mais l’énergie qu’on sentait dans çe caractère pouvait avoir pris trop de place; Ces larmes pouvaient être surtout les protestations secrètes d’une âme humiliée : Charles eût voulu qu’elles fussent aussi les épanchemonts d’une àme tendre. Jusqu’à présent la tendresse ne s’était pas suffisamment prouvée.
LR MAJtl D’ANTOINETTE.
Ils étaient arrivés à l’extrémité de la prairie, sur le bord de la rivière; Antoinette s’appuya contre un saule et regarda quelques instants l'eau paisible ' qui glissait silencieuse, comme sa vie jusque-là, entre les deux rives.
— Vous avez raison, dit-elle à Dcvanlay ; j'aime celte prai-
rie pour autre chose encore que pour ses. pâturages ;... — puis, après une minute de recueillement, elle reprit avec ce ton indifférent d’autrefois : — C’est ici que mon père et M. Maubray vienneqt pécher les écrevisses. Si vous le voulez, monsieur, on peut organiser cette partie pour un de ces soirs... C’est la nuit surtout quo les écrevisses se laissent prendre; le clair de lune les trompe, elles sont victimes de leur mélancolie. . -,
Charles ne fut pas fâché de ce petit retour à l’ironie. Les âmes fortes ont de ces mouvements, rapides et se reprennent volontiers pour attester leur libre arbitre, après quelles se sont livrées une fois.
— Nous viendrons pêcher aux écrevisses, dit-il en saluant. Codoit être amusant, même avec-M. Maubray.
— Vous n’aimez pas décidément M, Maubray?
Antoinette était redevenue assez sûre d’elle-même pour
recommencer la conversation.
— Je ne suis pas son ennemi, comme je suis le vôtre, répondit Charles.
M. Maubray est une grande ressource pour mon père, continua la jeune fille. Quant à moi, il me sert aussi un peu.
— En vérité! ... .
• C’est mon secret. Oh! vans le saurez, puisque vous finissez, ou puisque vous commencez par savoir tout... Est-ce. que M, votre fils est aussi grand que M Maubray ?
Non, certes; il joue aussi beaucoup moins bien au billard, répondit Devanlav, qui se prêta à la plaisanterie.
T Pardonnez-moi, monsieur, cette singulière question, dit
Antoinette avec line étourderie un peu étudiée; est-il vrai que vous ôtes riche, très-riçhe ?
— Je suis obligé de cpnvenir qu’il manquera à mon fils l'intérêt sentimental d’un bachelier sans fortune.
— Alors, monsieur, si vous êtes riche, très-riche, plus
riche que mon père, pourquoi êtes-vous venu? M. votre fils a donc des goûts bien champêtres? ou a-t-il fait voeu de racheter une âme de la province pour la faire jouir du paradis de Paris? -
Ceci, mademoiselle, c’est mon secret, comme vous avez le vôtre.
— Prenez garde, ‘monsieur ; si mon père a une moitié de
cé secret-là, je l’aurai bientôt en entier. M. jVIaubray, lui, n’a pas de secrets.; il a des dettes. Son plan est tout simple : avec lui, ,on sait à quoi l’on s’engage. On a des chances pour qu’il soit reconnaissant. * ,
— C’eSt donc pour cela que voas ne l’avez pas encore refusé ?
— C’est peut-êtré aussi pour cela que je ne l’ai pas encore accepté, répliqua Antoinette avec un enjouement ironique. Mais j’oublie, monsieur, do vous faire admirer le domaine, comme dit mon père; vous l’apercevez d’ici dans toute sa splendeur. Nos cinq tourelles font un joli effet, n’esbee pas? elles humilient le'clocherdu village... C’est là-bas qu’on moissonne le seigle et le blé pour le pain que vous avez rompu ce matin avec moi. Yoioi du chanvre pour la belle toile que vous admirez sur notre table. Il est encore bien vert, ce chanvre-là, s’il doit servir à mon trousseau?
Devanlay écoutait on riant.
•— De quoi vous moquez-vous, monsieur?
— De moi-même, mademoiselle, qui vous avais prise pour une personne silencieuse, renfermée, positive...
— Et un pou bête, n’est-ce pas? acheva Antoinette avec
un rjre frais, éon'ore, qui montra pour la première fois toutes ses belles dents.
Devanlay eut le bon goût- de ne pas protester.
— Eh bien! monsieur, je suis tout ce que vous supposiez. Je n’aime pas à parler longtemps ni souvent... Aujourd’hui, c’est un excès, une débauche; c’est aussi pour me venger, paree que vous abusez du silence des gens. Je suis renfermée... Seulement, aujourd’hui, je donne un peu d’air à mon cœur. Je suis positive... Tout le monde vous dira à la maison que je ne laisserais pas perdre un grain de sel et une once de pain. Enfin, vous ne niez pas que je sois uftpeu bête... oh! un peu... mais assez pour n’avoir pas su tenir envers moi-môme la parole que je m’étais jurée.
— Quelle parole? •
— Je m’étai6 promis de vous accueillir le mieux possible, de ne rien changer, contrairement à l’avis de mon cher père, à nos habitudes de simples paysan^. Je m’étais promis de vous mettre, dès le premier jour, au courant dp nos relations, de nos plaisirs, de nos affaires môme, si vous veniez pour une affaire... Quant à moi, je redoutais un peu. votre perspicacité, et j’avais fait le serment do la laisser toujours en défaut.. mais...
— Vous avez pçis en pitié, n’est-ce pas, cette prétendue perspicacité?
— Non , mais !e moyen de n’êtro pas sincère envçrs qui vous a vu pleurer? dit Antoinette avec une grâce infinie. Moi qui me croyais si bien cachée!
— Vous voyez qu’il est inutile (Je vous eacher encore.
— Oui , je suis’ punie...
Le sentier que Charles et M u ° Desprez suivaient pour revenir au village commençait à s’engager dans des haies vives, à travers des jardins. Antoinette dit à demi-voix, en mon-
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tranf une petite maison blanche avec des contrevents verts, près de laquelle ils passaient :
— C'est là que demeure M m * Buridant. Si vous' voulez lui rendre visite?... .
— Elle reçoit déjà quelqu'un ; j’enterids parler et marcher dans son jardin.
Antoinette pâlit et porta la main à son coeur. Une idée absurde, insensée, traversa l’esprit de Devanlay.
-Est-ce qu’elle serait jalouse de là veuve? se dit-il, jalouse de M. Maubray ?
— Pouvez -vous, monsieur, voir dans le jardin la personne qui se promène avec elle? dit Antoinette d’une voix étouffée, et comme si elle eût voulu conlirmer les singuliers soupçons de Charles.
Celui-ci monta sur un taâ de pierres disposé près d’une haie d’épines et de sureau, et, en levant la tète avec précaution, il aperçut M me Buridant en toilette du matin, un joli bonnet rose orné de rubans flottant sur les épaules, un peignoir rose à .peiqe noué autour de sa taillé, chaussée de pantoufles qui semblaient roses, sô promenant autour, d’une pièce de gazon. Elle riait, et se fouettait doucement la joue avec une rose qu’on venait de lui’donner, ou qu’elle avait cueillie, Gomme si elle eût vdulu emprunter un fard naturel à la fleur de son jardin.
Devanlay reconnut le sous-officier d’Inkermann dans la partie masculine du duo.
Maubray semblait de mauvaise humeur; on se moquait évidemment de lui. Mais sa façon de supplier était étrange; il saisissait la belle veuve par la taille et Jui donnait de bruyants baisers sur le cou, dont - elle ne paraissait ni scandalisée, ni surprise, ni charmée, à cause sans doute de l’habitude.
— Eh bien? demanda Antoinette. . .
Devanlay fut sur- le point de commettre un mensonge pour
ménager la triste jalousie qu’il croyail deviner, mais, heurreusoment, sa nature loyale l’emporta ; il connaissait d’ailleurs déjà assez Antoinette pour ne pas craindre d’être sincère avec elle.
— C’est M. Maubray, lui dit-il en descendant.
— Ah! tant mieux! soupira la jeune fille, dQnt le cœur se dégonfla, dont les joues se colorèrent vivement,
— Elle craignait que ce ne fût son père, pensa Charles tout, honteux de son erreur, tout humilié d'avoir méconnu la chaste et fière jalousie de l’enfant.
11 eût voulu pouvoir demander pardon à M lle Desprez j mais Antoinette ne s’était pas aperçue de sa rfiéprise et paraissait si contente, que Devanlqy garda pour lui son remords.
Ils rentrèrent par la porte principale de la métairie. Avant de tourner l’angle de la rue qui conduisait à la place, Antoinette jeta- un dernier regard sur la prairie qu’on apercevait au bout du chemin, puis elle leva les yeux au ciel : une joie nouvelle, ineffable, éclaira son beau visage.
— Vous aviez raison, dit-elle à Devanlay ei) lui tendant les deux mains avec june coquetterie candide, si je puis ainsi parler! Que c’est beau! que c’est bon la nature! et comme j’aime mon village!
Charles sentit ses genoux trembler.
— Je savais bien qu’elle avait une âme, se dit-il en lui— môme avec transport.
Mais il ne répondit rien à M ,le Desprez, qui d’ailleurs, ne voulait pas de réponse, et qui^se dirigeait vers les écuries pour aller dire bonjour à Inkernuinn .
LR MARI D’ANTOINETTE.
Devanlay remonta dans sa chambre en toute hâte. Il avait besoin d’être seul. Sous la gravité apparente de son visage il cachait une agitation profonde, une ivresse dont il avait presque peur, et don.t il voulait dominer, c’est-à-dire savourer secrètement les premiers vertiges.
La sévérité que Charles s’était imposée, ou plutpt qu’il avait adoptée facilement dans sa vie, en lui maintenant le cœur au dessus des attachements vulgaires, lui avait conservé une innocence, je veux dire une naïveté, une sincérité d’impression qui s’accordait parfaitement avec la virilité de son esprit. Frappé par un deuil qui avait avivé son amour en le plaçant hors des horizons humains, Devanlay n’avait eu depuis longtemps qu’une préoccupation,' qu’un but, qu’un objet extérieur , de tendresse, son fils; et à l’heure où, pensant à marier Henri, jl faisait, loi qui allait se trouver seul dans le monde, un retour sur lui-même, il croyait no préparer avec désintéressement que l’avenir de son enfant, et, à son insu, il en cherchait, il en rêvait un pour lui-même. Cette folie maternelle qui entraînait sa plume à des délicatesses si raffinées, si puériles, n’était que le premier symptôme d’une sensibilité égoïste. A mesure qu’il inclinait, sans s’en douter, vers la passion pour son propre compte, il se tourmentait avec exagération pour le compte.de son fils.
Voilà pourquoi, au retour de cette promenade où Antoi->. nette s’était révélée à demi, où il avait imaginé tout un poëme ardent et chaste, ilse sentait impatient d’informer son fils de sa découverte et croyait lui faire partager, à distance, un espoir dont son cœur était rempli.
Mais cette innocence deDevanlay n’allait jamais jusqu’à supprimer sa conscience; elle la trompait légèrement, en la laissant toujours parler. Aussi se trouvait-il sérieusement embarrassé, comme il devait l'être, en songeant à écrire de nouveau àHenri; mais il ne se rendait pas compte du motif de son embarras.
— Je me suis trop avancé, se disait-il : voilà encore une contradiction! J’ai presque demandé Antoinette à elle-même, et j’ai dit à Henri de n’v pas songer! Je ne puis les tromper l’un et l’autre, et je ne puis, à distance, les rendre dignes l’un de l’autre. Si je faisais venir Henri?... Mais c’est trop tôt... il ne la comprendrait pas encore.
Par intervalles, il avait le soupçon du danger auquel l’exposaient ses subtilités psychologiques.
— De quoi me mêlai-je? Henri peut venir; et moi, je puis
partir. Leur jeunesse, leur pureté, lêur amour sauront bien * . ■ * s’entendre sans' moi.
Mais à peine s’était-il repenti de sa démarche, qu’il avait le regret de ce repentir, et que, conseillé Ou plutôt étourdi- par le souvenir de cette promenade, il revenait à ses illusions d’une sorte de tutelle et les confondait avec les aspiratibns de sôn cœur.
— Ce serait un sacrilège que de laisser Henri seul dans cette maison, sans l’avoir bien prévenu de tous les mérites, de tous les trésors de cette âme charmante. Non, j’irai jusqu’au bout dans ma tâche; Henri a confiance en moi, je ne saurais le tromper.
Alors, pour mieux continuer son rôle de juge, Charles se plongeait dans une contemplation dangereuse; il voyait toujours, dans la prairie, Antoinette, la tête nue, le regard brillant, les lèvres entr’oüvertes, au moment où -il l’avait contrainte à avouer ses douleurs cachées; il croyait la bénir dans l’extase que ce souvenir lui donnait , et il se fût volontiers agenouillé devant elle pour en être béni.