‹ Le Mari d'AntoinetteChapitre 14 sur 14 · I.K MAKI D'A NTU1 N RTTK · texte numérisé non relu

I.K MAKI D'A NTU1 N RTTK

empêcher le vertige de le terrasser : il devinait tout, au contraire, et il avait peur de mourir.

— Où est-elle? murmura-t-il d’une voix faible.

— Elle nous attend, mon père!

— Embrasse-moi. méchant! Et Charles serra son fils sur sa poitrine, à l'étouffer.

— Vous m’aimerez donc encore un peu? reprit Henri avec un sourire et avec des yeux brillants.

— Si je t’aimerai! oserais-tu me demander si je t’ai aimé? et Devanlay riant, pleurant, l’embrassait encore.

— Descendons! mon père. 1 1 j V

Devanlav avait fini de s’habiller. Pour la première fois,

peut-être, depuis son arrivée à la Métairie, H jeta un regard sur la glace; mais c’était par coquetterie pour son âme. Il avait peur d’être pâle et ému comme un enfant; il était jaloux de l’air de dignité Virile dont le joli visage de son fils était illuminé.

— Viens, dit-il à Henri en l’éntralnant.

Quand ils furent au bas de l’escalier :

— Où est-elle ? demanda-t-il pour la seconde fois, et d’une voix étranglée.

Henri le conduisit jusqu’à la porte du petit oratoire.

— Est-ce que tu es entré là ?

— Non, mon père; mais je sais que c’est là qu’on nous

attend. >

La porte s’ouvrit Antoinette , rayonnante, mais en même temps recueillie, sa douce figure couverte pour ainsi dire d’un voile lumineux, qui répandait à la fois l’ivresse et la pudeur sur tous ses traits, Antoinette apparut comme la vision de l’amour, de l’honneur. Vêtue avec sa simplicité habituelle, mais avec ce petit raffinement âe gravité qu’elle avait adopté depuis la veille, depuis l’arrivée d’Henri, elle était si manifestement l’aînée de ce jeune homme, que Charles s’é-

tonna d’avoir pu laisser la jalousie mordre un seul instant son cœur, et qu’il comprit la distance qui séparait à jamais son Gis de cette imposante jeûne fille.

Devanlay la contemplait; il n’osait franchir le seuil; il se fût agenouillé, si l'indéGnissable sourire de M 1 !* Desprez n’eùt été, on même temps qu’une promesse idéale, une tendre ironie des extases humaines.

— Je ne suis qu’une femme, semblait dire cette bouche entr’ouverte et silencieuse; aimez-moi, estimez-moi, acceptez mon dévouement comme un bien de ce monde; vous me feriez injure, en mo donnant des ailes et une auréole!

Charles comprit que l’infini de la joiè, en ce moment, dépassait le langage humain, et que la poésie s’élevait sf fort au-dessus des formules, qu’il devait traiter simplement, religieusement, ce bonheur profond, chaste, Religieux.

— Vous conspiriez avec mon fils? dit-il à Antoinette, ■

— Il l'a bien fallu ! répondit-eHo avec un soupÎT, vous seriez parti ! .

Charles entra dans le petit boudoir, qui lui parut avoir fa solennité d’un temple. Henri, malgré son émotion, regardait avec étonnement cette pièce singulière ; il S'assit.

— J’ai pensé, dit Antoinette en montrant un fauteuil à Devanlay, et en en prenant un pour elle-même, que e était ici, devant ce portrait, qui m'a déjà donné une fois le courage de vous parler, que nous devions avoir cette explication décisive, nécessaire, que vous ne m’auriez peut-être jamais demandée.

— Que faut-il donc vous dire? interrompit Charles en joignant les mains. J’en prends Dieu, mon fils et votre mère à témoin : je vous aime, Antoinette, je vous aime!

— Je le saisi ohl je le sais depuis longtemps, reprit la jeune fille avec une modestie qui n’était que la pudeur de sa fierté; j’ai bien compris, quand vous m’avez ouvert ces ho*

rizons de l'esprit, ce monde dé l’imagination, que j’osais seulement entrevoir et rêver dans ma petite cellule, j’ai bien compris que personne ne pourrait plus être mon mari , si vous no vouliez pas devenir le mien. Votre fils, j'en demande pardon à M. Henri, n’avait pas assez souffert pour me conso-

1er; il se croyait de mon âge; je suis plus vieille en douleur; voilà pourquoi j’ai l’ambition d’être son amie et (je n’ai pas peur du mot) d’être sa mère.

• Henri eut des larmes dans les veux. ’ \

— La ressemblance avec le portrait est-elle complète maintenant? demanda-t-il à Charles, èn faisant allusion aux paroles de la veille.

Devanlay, qui n’osait interrompre Antoinette, inclina la tète et fit un geste pour prier son fils de la laisser parler.

Quand vous êtes arrivé à la métairie, continua M 11 ' Desprez d’un ton paisible, et qui dominait le tumulte de son cœur, j’avais des préventions; je m’imaginais que c’était une affaire de contrat, de dot, qui vous attirait. Aux premiers mots; j’ai reconnu mou erreur; et cette découverte vous a profilé. Vous êtes si bon ! vous avez si bien deviné tout ce que je soutirais, tout ce que j’ignorais suç moi-même! Alors, j’ai essayé de me laisser guider naïvement par vous. — Si son fils lui ressemble, me disais-je, je puis être heureuse! — Je voulus vous aimer comme un ami; vous ne m’avez pas laissé un jour cette illusion. Dans cette curiosité qui vous faisait venir seul pour étudier la fiancée inconnue de M. Henri, j’ai soupçonné une inquiétude, un regret. Ah ! vous êtes pius jeune què moi. Je me suis sentie bien heureuse de ma découverte!... Nos promenades, nos dissertations, nos façons * de comprendre les choses de la terre et les choses du ciel, tout cela m’a donné une ambition, oui, Une ambition bien grande!... — Pourquoi ne serait-ce pas lui, et non son fils t

aie suis-je demandée? — C’est moi, monsieur, entendezvous? c’est moi qui vous ai aimé la première.

Il y avait tant de chasteté, tant de confiance dans la façon dont ces mots étaient prononcés, qu’on ne pouvait s’étonner de les entendre.

— Oui, je vous ai aimé, mon ami, quand vous hésitiez encore, et je suis bien fière de vous le dire! J’eus peur de voir arriver M. Henri; mais quand, à ses hésitations, je compris qu’il s’alarmait de la petite fermière pédante que vous lui aviez décrite; quand j’espérai qu’il ne viendrait pas, je lui vouai une grande estime, et je le remerciai de sa désobéissance. Ce n’étajt pas tout... je sentis bientôt que vous aviez ' l des remords : des remords d’aimer une pauvre enfant qui no voulait plus vivre que pour vous; des remords de m’avoir "enlevée aux horreurs d’une vie enfermée, étouffée; vous soutiriez d’avoir été le bon génie de toute cette maison. Comment ne vous aurais-je pas béni ? comment ne vous aurais-je pas consacré ma vie tout entière ? N’est-ce pas vous qui avez éloigné M. Maubray? éloigné une autre personne encore? N’est-ce pas vous qui m'avez révélée à moi-même?

Jo me jurai alors de vous dire un jour : — Je n’étais rien sans vous, je suis devenue quelque chose par vous seul. Je suis votre œuvre, voulez-vous de moi ?

— Tu entends, Henri ! tu entends? disait Devanlay à plusieurs reprises, dans le débordement de sa joié.

— J’ai voulu aussi, reprit Antoinette avec une majesté souriante, que votre fils entendit cet aveu... quand il serait digne de l’entendre. Mais avant d’arriver à cette confiance, à cotte conviction absolue qui me donne le courage de parler, j’ai eu, moi aussi, mon ami, mes orages, mes doutes, mes inquiétudes. M’aimera-t-il assez pour me pardonner d’être jeune? Ne rougira-t-il pas de moi quelque jour? me suis-je demandée. Fst-ee une illusion qui m’égare? Voilà

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pourquoi je \ous ai laissé partir pour Clairvaux, afin qu’à l’heure où vous vous interrogiez librement, je pusse, moi aussi, m’interroger à l’aise. S’il ne me revenait pas, me disaisje! J'ai tremblé, j’ai eu la fièvre. Mon panvrç père, auquel j’avais tout confié, m’exhortait; mais j’étais si ambitieuse, que j’avais des terreurs folles! À votre retour, je me décidai, ot c’osticique commence le complot qui a fait venir M. Henri.

— Oui, interrompit Henri; on m’écrivit ce quî se passait; je l’avais soupçonné. Mors j’imaginai la plus belle des, vengeances»Ce n’est pas mon père qui me mariera, me dis-je, en faisant mes malles; c’est moi qui marierai mon père! Voilà pourquoi je suis venu, tout joyeux, dans cettemaison qui m’effrayait un peu de loin; voilà pourquoi j’ai eu tant do plaisir à me faire conduire par M"" - Guillaume!

> — Ce n>st pas uniquement pour m’associer à ces projets

de vengeance que moi j’ai fait venir M. Henri, continua Antoinette d’une voix plus sérieuse. Jç sais Ce que c’est que la I v jalousie filiale; je no voulais pas que votre fils me redoutât comme une marâtre. Je désirais le connaître, m’en faire comprendre, et vous obtenir de lui d’abord, avant d’avoir l’audace de vous réclamer à vous-mèmej Henri se leva avec une dignité touchante, vint s'agenouiller devant Antoinetle, et lui baisa la. main, comme il la lui avait baisée la veille.

— No vous ai-je pas déjà proclamée ma mère? lui dit-il. Cette soumission était absolue, sincère. Charles vit alors, avec une certitude que rien désormais ne- pouvait ébranler, la sainteté du bonheur qui lni était, réservé. Son veuvage fi- < nissait réellement; son fils n’avait rien à craindre, ni rien à

menacer dans cette félicité parfaite.

— Je vous remercie. Je n’oublierai jamais le devoir que vous m’imposez, reprit Antoinette. Ce n’est pas votre père qui vous mariera. Ce sera moi, quand vous serez un peu

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plus vieux, âjoula-t-elle aveu un sourire maternel. Les paysannes no sont pas faites pour vous. If doit y avoir 'à Paris de belles jeunes GUes ri elles, honnêtes et dévouées; je vous en choisirai une. Vous l’accepterez de moi, n’est*-e.e pas?

— Pourvu 'qu'elle ne soit pas trop savante! répliqua llenrj.

— Pourvu qu’elle soit bonne, monsieur, et pourvu qu’ellé veuille bien fn aimer. Vous savez maintenant toute la vérité, continua-t-elle en se tournant vers Charles; j’ai voulu me rendre digne de vous, en venant vous tendre cette main, ce cœur que vous n’osiez demander. Ai-je bien fait?Hésiterczvous encore? Me suis-je trompée?

— C’est un rêve! murmura Charles ébloui.

— Non, c’est la réalité, repartit M 11 * Desprez, dont les yeux étincelèrent. Si M. Henri n’avait pas. voulu venir, je ne sais si j’aurais jamais pris sur moi la forcé de cet aveu. Mais il est venu! nous nous sommes entendus; j’ai la conviction do ne rion déranger à votre affection. Vous étiez un duo, nous serons un trio : l’harmonie, je vous le jure, ne sera pas troublée.

Devanlay eût voulu se précipiter aux pieds d’Antoinette; mais il se sentait faible, écrasé par le bonheur qui lui venait ‘ du ciel et de la terre. Il admirait, connue uil prodige, comme une visitation divine, cette démarche simple et loyale de la jeûné ûlle. II se leva.

— Monsieur Henri, allez chercher mon père, dit vivement Antoinette, il faut bien qu’il reçoive la demande!

Henri s’élança vers la porte. ‘ ‘ ,

— N’avez donc plus peur, maintenant que votre enfant

est sorti, reprit avec une effusion ardente et chaste M ,u Des- • •

prez, en s’avançant vers Charles, et en lui tondant les bras.

Devanlay l’attira à lui, osa poser ses lèvres sur ce front pur, que la joie couvrait d’une rougeur charmante.

— Ah! comme je vous aime, mon Dieu! comme je vous aime! dit-il entre deux baisers et avec un sanglot.

Antoinette le regarda.

— Et moi , soupira-t-elle, confuse, enivrée, est-ce que je. no serais pas morte do votre départ !

Il y eut un silence ; leurs deux cœurs battaient l’uh contre l'autre; leurs âmes s’unissaient.

— Ma femme! dit enfin Devanlav d’une voix tremblante.

— Mon mari ! répondit avec une coquetterie sub'ime, avec une sorte de bravoure dans l’accent de la parole, Antoinette éperdue. »

— Vous avez donc tout prévu, continua Charles : les terreurs paternelles, les faiblesses de l’enfant? Serai-je jamais digne de vous?

— Ne parlez pas ainsi, reprit Mï 1 * Desprez; laissez-moi aspirer à vous mériter, à m'élever, à vous aimer encore! Ce que j’éprouve n'est pas encore assez. Dieu me doit davantage. J’ai tant souffert!

Elle fondit en larmes.

— Pleure tes dernières larmes! lui dit Charles avec transport. Devant Dieu, je réponds de l’avenir.

— Ne demandons pas au ciol de ne plus pleurer, ajouta Antoinette, nous ne mériterions pas d’ètre consolés par lui.

— Comme Desprez va se moquer de moi !

— Lui ! vous le méconnaissez, mon ami ; c’est mon amour qui l’a presque guéri du sien.

On entendit, des pas dans le vestibule. Desprez et Henri se rapprochaient de l’oratoire. Antoinette se dégagea de l’étreinte qui la retenait, et passa la main sur ses yeux.

— Mentons un peu, dit-elle en souriant; vous pour votre fils, moi pour mon père ; ne les rendons pas jaloux !

Elle se détourna pour reprendre de l’assurance, et, regardant autour d’elle:

— J’ai tenu mon serment ; j’avais promis de no laisser entrer ici que mon mari.

— Voici M. le maire ! s’écria Henri qui ouvrit la porte avec une solennité comique. *

Desprez s’avança majestueusement; il avait son écharpe tricolore parfaitement étalée autour de sa taille.

— Au nom de la loi, je vous unis! dit-il en riant, et pour s’empêcher d’ètre sérieux; puis, se rapprochant de son ami : Et au nom de l’amitié aussi.

Devanlay lui serra les deux mains.

— Je no me doutais guère, quand je t’ai rencontré, que tu deviendrais mon gendre, continua l’éleveur. Cela va mo vieillir un peu; mais tu ne me diras pas ton âge !

— Oui, je connais ton opinion, tu me l’as répétée plusieurs fois, reprit Charles : c’est une folie !

— Tout.est folie dans le monde, à commencer par la manie d’élever des chevaux. Mais, crois-moi, mon anti, il y a des folies moins excusables que la tienne. (Desprez devenait grave. ) C’eÿ une folie, celle-là. qui ne te laissera pas de remords.

— Roger !

— Écoute donc ! je te dois des comptes; tu deviens mon gendre, et si -tu veux que je te promette...

— Ne promets rien, ce n’est pas à toi aujourd’hui à faire des serments.

— Ni à toi non plus, mon vieux camarade, interrompit Desprez, en embrassant cordialement son ami. Antoinette ne t’a pas fait jurer de l’aimer toujours ! Je suis comme elle ; j’ai confiance. Mon allocution paternelle sera courte. Tu nous fais bien de l’honneur, mon gendre, et je tâcherai que ton beau-père ne te fajise pas rougir. Quant à la dot, tu te donnes tout ce que tu as; moi, je partage la moitié de mon bien, pour Vivre en garçon.

XK MARI D’ANTOINKTTK.

Il poussa un soupir ; il aperçut le portrait de sa femme qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, car il n’entrait jamais dans la petite chapelle. . . '

— Si elle était là, elle serait bien heureuse !

— Elle y est, mon père, dit Antoinette en levant les yeux vers la voûte, et avec un doux sourire.

— Tu as raison , ma fille, elle est là, car elle revit en toi ;

tu es bonne et jolie comme elle. Devanlay, tu ne voulais me donner que ton fils; je te donne davantage, en te donnant ma fille ! N • v

— Merci ! dit Henri, en frappant sur l’épaule de Desprez.

— Voilà une affaire terminée! Ce n’est pas sans peine, reprit l’éleveur avec uu mouvement des bras ; si Antoinette ne s’en était pas mêlée t...

— Mon père ! mon père ! interrompit la jeune fille en souriant.

— C’est la vérité, et je ne m’en étonne pas. Tu sais bien,

Devanlay, que, quand je t’ai rencontré à Paris, je t’ai prévenu qu’Antoinette se mêlait de tout dans la maison ; elle s'est mariée elle-même. . •

— Vous aviez disposé de moi sans me consulter , repartit la jeune, fille en regardant Charles, j’ai voulu mettre tous vos calculs en défaut, et vous donner une leçon à l’un et à l’autre.

— Mes calculs n’ont rien à perdre, quant à moi, dit Roger, la dot est meilleure.

— Ce n'est pas moi qui me plaindrai, ajouta en riant Devanlay.

— Ni moi non plus, moi qu’on sacrifie, s’écria Henri.

— Alors tout le monde est content, continua Desprez. Eh bien! j’ôte mon écharpe; j’ajourne les solennités. Je me sens mal à l’aise dans mon nouvel emploi. Monsieur Henri, venez avec moi rendre visite à Inkermann. Vous ne le connaissez

pas encore? Il mérite bien d'être de la noce, celui-là , car c’est lui pourtant qui est cause de tout. Laissons ces jeunes • gens à leurs romances !

Henri et l’éleveur sortirent ensemble. Antoinette et Charles les suivirent. Qu’avaient-ils besoin do se parler , do rester seuls? N’auraient-ils pas fait injure à l’amour dont ils étaient pénétrés, en essayant de le définir et de le compléter par quelques confidences de plus ? D’ailleurs, ils voulaient que la profondeur même de leur sentiment s’attestât par sa dignité, par sa décence. Devant l’éternité qui s’ouvrait pour leurs âmes, toute impatience eût été sacrilège. Voilà ce qu’ils comprirent tous les deux à la fois, et voilà pourquoi, se séparant île Devanlay dans le vestibule, Antoinette entra dans la cuisine, comme à l’ordinaire, pour donner ses ordres.

Roger conduisit le fils de son ami dans ses écuries. Il lui fit admirer Inkcrmann.

— Je devrais lui donner un autre nom, dit-il avec une sorte de mélancolie.

— Pourquoi ?

— Parce que ce nom do victoire me rappelle, à mon des

relations avec un héros suspect et une défaite I

Charles, pendant ce temps, sortait de la métairie; il alla rendre visite à l’abbé Micoulin.

— Monsieur le curé, lui dit-il, vous aurez vos tableaux et vos chandeliers. .

— 1 J’en étais bien sûr ! Monsieur votre fils est arrivé ?

— Oui, mais ce n’est pas lui qui se marie... c’est moi !

— En vérité! s'écria l’abbé; puis il ajouta, par réflexion,:

Si la Providence le veut ainsi, tout est bien. J’irai faire mon compliment à M. le maire.

En revenant à la mateon, Devanlay eut une singulière tentation, ce fut d’aller rendre visite à M m * Buridant, qu’il croyait revenue de flar-sur-Aube. Il éprouvait quelques

remords de la retraite brutalement infligée à cette pauvre femme. Il était pour beaucoup dans la façon dont s’était dénoué le roman d’Armide et de Roger ; il voulait adoucir, par quelques explications, la douleur de la veuve.

— Antoinette a guéri son père; si je guérissais M me Buridant! se dit-il en lui-même avec un sourire de contentement.

Mais quand il fut devant la petite maison aux contrevents verts et aux jolis rosiers, il s’aperçut que sa charité était présomptueuse, inutile. Armide n’était pas revenue; toutes les fenêtres étaient fermées, toutes les portes bien closes. Par une bravade, par un défi qui témoignait de sa colère, encore plus que do sa douleur, la veuve avait fait clouer, en deux endroits, des écriteaux de grande dimension, surlesqnels on lisait : Maison à louer ou à vendre, entrée en jouissance immédiate.

— Elle n’a plus de prétention pour elle, pensa Charles avec malice, elle en a pour sa maison:

Ce départ était l’œuvre surtout de M me Guillaume.

— Excellente femme! se dit encore Devanlay, elle aura aidé au bonheur de tout le monde. Les poêles s’imaginent que le devoir et l’amour suffisent à renverser tous les obstacles : combien d’auxiliaires qui conseillent la modestie au cœur le plus vaillant !

Après le déjeuner, Desprez proposa une grande promenade à cheval jusqu’à Bar-sur-Aube. Il rêvait une marche triomphale; il eût voulu inventer quelque moyen de faire part à toute la vallée du bonheur et de l’honneur qui arrivaient à la maison. Peut-être connaissait-il les écriteaux que M m ' Blindant avait suspendus autour du colombier, dont les tourterelles s’étaient à jamais envolées; et peut-être voulait-il répliquer par une démonstration d’une générosité douteuse à ce fier dédain. Il était ravi d’apprendre à l’ingrate, qui ne mourait pas de son abandon , qu’on so consolait de son

absence, et qu’on oubliait dans des noces magnifiques, dans la bénédiction d’une union décente, les joies équivoques promises par elle.

Le plus sûr moyen de faire arriver vite la réponse à son adresse, c’était d’aller à Bar-sur-Aube. M m * Guillaume reçut tous les visiteurs avec empressement.

Antoinette était venue sur Résignation , dont le nom, comme celui d 'Inkermarm, manquait désormais d’à-propos ; mais la jeune fille ne songoait pas à changer quelque chose au passé.

— Je ne vous attendais pas tous, dit l’hôtesse; mais j’espérais bien voir quelqu’un de la métairie. Eh ! monsieur, m’étais-je trompée? demanda-t-elle h Charles, en se croisant les bras.

— Le beau mérite! dit Devanlay en riant. Je me marie uniquement pous vous donner raison.

Puis, attirant M""' Guillaume à part, Charles l’interrogea sur M roe Buridant.

— Elle est partie pour Paris, dit l'hotesse. Voulez-vous que je vous fasse encore une prédiction qui passera avec les autres, et qui ne sera pas payée plus cher? Eh bien, avant trois mois, elle aura épousé son Maubray. C’est le seul parti qui lui convient. Elle le sait bien, et lui aussi! sans compter, monsieur, qu’en nous débarrassant ils seront heureuv. Maubray aime ses aises : il les aura. M n,e Buridant a de la vanité: elle sera toute glorieuse, quand on la verra se promener au bras d’un militaire jeune encore et décoré. Je ne dis pas que quelquefois ce bras-là ne s’allongera pas pour lui faire sentir le commandement; vous m’entendez? Mais la veuve est de ces fruits qui ne perdent rien aux lalures , et qui sont plus doux quand on les meurtrit un peu.

— Vous ne l’aimez guère! ma bonne madame Guillaume.

— Je l’aime assez, mon bon monsieur. J’ai vu pendant

plus longtemps que vous des larmes dans les beaux yeux de M 11 * Antoinette; mais, Dieu' merci, maintenant, on ne pleurera plus .. Non, personne, excepté moi peut-être, quand vous èmmènerez votre jeune dame à Paris.

Devunlav assura M nw Guillaume d’une amitié fidèle, et lui promit de passer une bonne partie do l’année dans la vallée de l’Aube.

Quand la cavalcade revint au village de B..., bien des gens étaient sur les portes, pour guetter le retour : la grande nouvelle s’était répandue immédiatement, M. le curé, dans sa joie d’avoir prochainement de beaux tableaux et de beaux chandeliers pour son église, n’était peut-être pas étranger à la rapidité de cette rumeur. La vieille Catherine, qui avait été le matin même embrasser secrètement Antoinette dans sa chambre, s’était parée d’un bonnot neuf et d’une croix d’or qu’elle ne mettait que dans les grandes occasions.

— Vous auriez dû convoquer le conseil municipal, monsieur le maire, dit Henri en plaisantant. *

— Êtes-vous sûr qu’il no viendra pas dans la soirée? répliqua Desprez sur le même ton.

Catherine aurait bien voulu adresser un compliment à Devanlav. Elle ressentait la plus forte émotion de sa vie : rouge comme une pivoine, frollant ses mains sur ses hanches pour s’échauffer l’esprit, elle choisissait la plus éloquente parole qu’elle pût dire, et elle ne trouva rien autre chose à balbutier, avec un tremblement dans sa voix, qu’un :

— Bonjour, notre maître!

— Tu le vois! dit Roger à son ami, tu me prends tout: ma fille et ma place au logis ; tu deviens le maître.

Antoinette remercia Catherine par un sourire.

— Ah! mon vieux camarade; non, je me trompe, mon cher gendre, continua Desprez, jo suis si content que je n’ai pas le temps d’être jaloux ; mais tu me permettras bien de te dire

que j’ai ton âge, et que, puisque l’on se. marie à nos âges, j’aurais bien le droit de rêver aussi quelque beau-père de bonne humeur, quelque douce maison s’ouvrant devant moi, et quelque vieille servante m’adoptant aussi... va, je ne suis pas indigne de ce bonheur-là !

— Eh bien ! mon ami, qui t'empêche d’y songer? répondit Devanlay en rougissant.

— Qui? personne; mais trouverais-je jamais ce que tu as trouvé chez moi, une âme loyale et pure comme celle d’Antoinette? On ne m’épouserait que pour mon argent, et moi j’épouserais peut-être pour ne pas rester seul. Tu ne me quitteras pas pour toujours, n’est-ce pas? Laisse-moi rester père!... je ne l’ai jamais été aussi fortement qu'au moment de ne plus l’être.

Roger était visiblement attendri ; mais il y avait tant de gaieté autour de lui, que scs accès de sensibilité ne dégénérèrent pas en tristesse. Le Soir, au dîner, Desprez voulut fêter les fiançailles de sa fille : il remplit son verre ; mais au moment de se lever pour porter un toast, il devint rouge, et se rasseyant tout honteux :

— Je me souviens qu’au premier dîner que lu as pris ici, nous avons bu à la santé de l’amitié et... de l’amour... ; cela m’a porté malheur. D’ailleurs, c’est de mauvais goût, n’est-ce pas, mon gendre? Cela ne se fait plus à Paris?

Devanlay, souriant, tendit son verre; Antoinette alla embrasser Roger.

— Cela vous a porté bonheur, au contraire, lui dit-elle tout bas à l’oreille. Ne soyez pas superstitieux, dans un jour comme celui-ci. Monsieur Henri, reprit-elle à haute voix, avec une vivacité charmante , je boisa votre avenirl Souvenez-vous que vous m’avez promis de vous laisser marier, quand je le voudrai !...

Tous les amis, tous les curieux, qui avaient honoré de leur

présence la première soirée donnée à la métairie en l’honneur de Devanlav, s’annoucèrent au dessert, sans avoir été convoqués. Mais ils pensaient que l’événement justifiait leur arrivée, en leur fournissant un prétexte de félicitations. L’adjoint, le percepteur, M. et M 11 * de Valois, l’abbé Micoulin, d’autres encore, vinrent, comme des gourmands, tremper le bout de leur langue dans le doux miel qui s’épandaitce soirlk ; ils avaient hâte de voir la contenance d’Antoinette, la belle dédaigneuse, qu’on désespérait de marier, et qui avait refusé jusque-là tant de partis!

M. de Valois s’empressa d’offrir à Henri l’occasion d’admirer des chefs-d’œuvre authentiques.

— Comment feras-tu pour l’aider à vendre sa collection? dit Desprez à son ami. Il compte sur toi et s’imagine qu’un amateur de Paris a le gouvernement dans sa poche... A propos, je pense à une chose! s’écria-t-il tout à coup, sais-tu bien que je n’ai plus de chances pour être décoré, maintenant que j’ai un gendre qui est dans l’opposition? Sacrebleu! ton mariage va me coûter la croix.

— Au contraire, on te la donnera pour me tenter.

— Bah! c’est un sacrifice de plus que je fais à ton bonheur, repartit Roger. Je suis sûr, du moins, que si tu t’installes dans le pays, tu ne seras pas nommé maire à ma place.

Qu’ajouterai-je pour compléter le tableau ? Les noces furent simples; l’éleveur eût bien voulu y inviter tout le pays* mais Devanlay demanda grâce. Antoinette, qui désirait que rien ne troublât le recueillement et la sérénité pieuse avec laquelle elle engageait son âme, Antoinette sut déterminer son père à la modestie. De toutes les victoires récemment emportées, celle-là fut la plus difficile à obtenir.

Le bonheur était venu à travers des larmes; le mariage se fit à l'automne. Il sembla que ces deux influences assuraient une paix mélancolique à cette union contractée dans

toute la sincérité de deux cœurs longuement éprouvés. La joie sérieuse et discrète impose la discrétion. A quoi bon chanter un épilhalame ? J’ai pu analyser les émotions, les doutes, les combats des deux amants; ne profanerais-je pas cette simplicité du bonheur des deux époux, en essayant de le décrire ? Il en est du bonheur comme de la prière : le plus profond est celui qui n’a pas de formule.

Desprez n’est pas encore marié, ni Henri non plus. Ils attendent tous les deux une occasion, que le premier ne cherche pas et que le second évite ; le mariage de Devanlay aura eu cette influence sur Roger, qu’en l’excitant à se rajeunir il lui a donné une jeunesse un peu orageuse.

Quand il vient passer quelques mois d’hiver à Paris, Desprez trouve la société de son gendre trop grave pour s’en contenter. Il va souper quelquefois avec Henri. Il voudrait bien être un mauvais sujet; mais sa bonne nature l’empêche de démériter absolument de l’estime de sa fille.

D’ailleurs, il n’a pas renoncé à ses élèves, et tout porte à croire qu’à la prochaine exposition d’animaux reproducteurs il obtiendra une grande médaille d’honneur. Mais sa boutonnière est toujours vide. Devanlay ne peut rien demander pour lui. Il est vrai que Henri, qui a de belles connaissances, lui a promis sa protection !

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