‹ Le Mari d'AntoinetteChapitre 13 sur 14 · I.K A1AHI IV ANTOINETTE · texte numérisé non relu

I.K A1AHI IV ANTOINETTE

Charles et Antoinette sur le procédé brutal qui l’avait ob- • tenu ; tant il est vrai que l’immorale théorie du succès ne fait

grâce à porsonne, etqùe lesnatures les plus loyales sont entraînées à excuser les moyens qui conduisent au but convoité ! « Roger s’éveilla avec une excitation qu’il prit pour du con- ' ’ lentement, et qui pouvait fort bien être au contraire un re- ’mords mal défini. On l’entendit, dès le matin, appeler, siffier, commander, jurer nn peu dans la Métairie; il avait un besoin d’agir qu’il ne savait comment utiliser; il visita plu- ' ‘ sieurs fois les écuries, fit sortir et rentrer Inkermann; pensa à assembler son conseil municipal, pour l’entretenir, d’affaires qu’il trouvait, quelques jours auparavant, fort inu- ' tilede lui confier; il s’étonna de n’avoir pas plus d’occupa- " tion, et rêva l’agrandissement dé sa ferme.

Antoinette voulait bien ne pas paraître heureuse, mais les secrètes appréhensions qu’elle gardait pour Son propre compte , , eédaiênt à l’impulsion de cette fatalité de bonheur qu’elle

sentait venir. La liberté dé son père était un augure qu’elle acceptait du ciel avec reconnaissance. Toutes les fois qu’elle rencontrait Desprez, elle lui souriait pour l’encouragèr, et l’embrassait pour le remercier. La tendresse, d’ordinaire peu expansive entre le père et la fille, s’efforçait d’absOrber ces' deux cœurs agités, l’un de regrets, l’autre d’espérance.

Charles eût souhaité de suspendre en lui tout exercice de l’esprit , tout mouvement de l’âme. Condamné à une attente • • de deux jours encore, ne sachant au juste ce qu’ildevait craindre ni ce qu’il devait espérer, n’ayant ni iHusion trop belle, ni désespoir trop profond, il cherchait l’engourdissement pour la pensée, il rêvait une catalepsie de tout son être moral. Délicat envers sa douleur, comme il l’était envers ses joies, il hésitait à souffrir avant l'heure, si je puis ainsi dire, pour ne pas mésuser de ce trésor précieux de l’affliction qui tente certains courages. -

LE MARI D'ANÏO I N B'FTB.

Chacun avait ainsi un motif pour s’envelopper d’une sorte de brouillard d’indifférence, qui ne laissait venir et qui ne laissait échapper aucun rayon. .

Antoinette, tandis que son père et M. Devaolay dissertaient sur l’économie rurale, et paraissaient occupés aux améliorations dont la Métairie était susceptible ; Antoinette, qu’on laissait seule, parait la maison, t’arrangeait comme à la veille d^une ffête. Catherine mit des rideaux blancs à toutes les croisées; on donna un peu d’air au salon; le petit oratoire Hat l’objet d’un culte particulier : il semblait qu’on attendit une grande visite. >. , , <

J — On n’en fait pas tant, quand le préfet doit arriver, dit Desprez qui rencontra sa fille et qui se trouva pendant une

minute en téte-à-tête avec elle dans le vestibule.

— C’est que M. le préfet n’est pas le bonheur! répondit

Antoinette. \

Deux jours se passèrent ainsi, deux jours de trêve, de silence, de somnambulisme en quelque sorte, pendant lesquels chacun vivait, en apparence, d’une vie automatique. Charles n’avait pas reçu de lettre de son fils. Henri se décidait-il enfin à arriver? ou délibérait-il au delà du terme qui lui avait été assigné? Devanlay ne savait plus s’il devait souhaiter ou redouter ce voyage ; il s’abandonnait au hasard, ménageant son cœur pour la lutte; d’autant plus calme qu’il sentait la , crise imminente, .*.• •• . - . t

Le matin qui commençait la dernière journée fixée dans son esprit et consacrée par un serment pour son départ, il alla • trouver Desprez dans sa chambre : . > * f .

— Si le facteur ne m’apporte pas de nouvelles de Henri, je te ferai mes adieux, lui dit-il du ton le plus résolu qu’il, put prendre.

— Oht le service de la poste est si mal organisé dans la campagne, répondit Roger d’un air hypocrite et en dissimu-

. l.E MARI D'ANTOINETTE.

lant ses tentations de rire, que tu nous accorderas bien la •journée ou la demi-journée!

Charles regarda son ami et n’eut aucune peine à deviner une arrière-pensée, à soupçonner un mystère.

— Roger, tu me caches quelque fchose.

— Moi! que pourrais-je te cacher?

• — il y a une lettre pour moi ? '.•.•• • •

— Pour toi? Non. r, - * ■

— Ah 1 c’est à toi qu’on a écrit ? S 1

Roger fit un srtgne de tète affirmatif. ‘ V v

— Henri t’a prévenu de son arrivée?

— Sans doute, puisque je suis son hôte; et je crois même que dans une heure tu auras le plaisir de le serrer dans tes bras. •> '

— Dans une heure !■ , *>-

Devanlay se sentit rougir.

— Alors, prête-moi une voiture, que j’aille au-devant

de lui? • •

— Non pas! tu n’aurais qu’à l’empêcher d’arriver; on l’attend depuis assez longtemps, ce beau monsieur, pour qu'ilj • soit superflu de se déranger encore. Tout est prévu. Antoinette prépare le déjeuner. - *'■ ■ r.

, • — Qu’est-ce que cela signifie? demanda Charles, pour-

quoi ce mystère?

— Ah ! tu te permets d’avoir des secrets, de te mêler des affaires de tes amis? Tu as conspiré pour moi et contre moi ; je me venge à mon tour, mon bon, repartit Desprez en se frottant les mains. Seulement, mes petites intrigues, à moi, me coûtent plus cher : ce n’est pas dix mille francs que je donnerai ; c’est ma fille et une belle dot par-dessus!

De grâce, mon ami ! causons sérieusement, dit Devan- * a y qui se sentait torturé par Un sentiment dont il s’épou- ( vantait comme d’un accès dé jalousie contre son fils. Tu 9 ais

• x Î.E MARI D’ANTOINETTE. ■ '* ' - 339,

ce quej’ai souffert ; est-il généreux à toi de me préparer une nouvelle douleur?

— Gomment dis-tu cela? Une douleur, parce que ton fils arrive? ton fils, annoncé, attiré par toi!

— Oui, j’ai tort sans doute; mais j’ai peur de ce projet ;

il fallait me laisser partir. .

— Allons donc! s’écria avec une brusquerie amicale le

bon Desprez, qui serra les deux mains de son ami ; toi qui donnes de l’héroïsme à tout le monde, tu en manquerais 1 M’as-tu mis sur des roses, tous ces jours-ci? Tu vois que je supporte philosophiquement le martyre. Est-ce que mes lauriers ne te rendent pas jaloux ? . , < ,

Le persiflage manquait de finesse, mais non d’à-propos. Charles sentait à travers les railleries de l’éleveur un bon conseil, un appel à son énergie. D’ailleurs, il devait s’abstenir de blâmer absolument un complot qu’ Antoinette avait surtout préparé. . „

. — Dans une heure! répéta-il en soupirant! comment viendra-t-il? ; , -

— Ce détail est encore prévu, repartit Roger avec de

grands éclats de rire : il aura des ailes et il volera, comme l’Amour au-devant de Psyché! - t , :

Devanlay n’insista pas; il laissa Desprez achever sa toilette et descendit, impatient de voir arriver ce. cher rival.

Antoinette donnait, en. effet, des ordres pour le déjeuner. Charles lui trouva un air île douce fierté, de triomphe, et en tnême temps de défi, qui l’embellissait encore. . - v

Elle était mise, non pas avec plus de coquetterie que d’habitude, mais avec un soin plus minutieux, avec une harmonie mieux observée, et plus sévère. .

Devanlay, qui avait tressailli à ces marques d’apprêts, ne put s’empêcher de penser qu’elle avait ainsi l’aspect d’une femme, d’une veuve, beaucoup plus que d’une jeune fille. Il

n’osa souhaiter qu’elle déplût à Henri; mais il Se demanda si c’était bien là la fiancée que l’imagination ou que la soumission de son fils avait prévue. N’était— elle pas bien gravé pour cet étourdi? V • • '

— Je devrais vous gronder, lui dit-il, en s'approchant d’elle; vous n’avez pas, comme Roger, l’excuse d’une vengeance à exercer, pour me tepdre ainsi des pièges.

— Qu’en savez-vous? lui répondit-elle. Croyez-vous donc, monsieur, que vous n’ayez jamais manqué de franchise avec moi?

— Jamais! répliqua Devanlay.

— Si j’avais un miroir, je vous le mettrais devant les yeux, reprit Antoinette en le menaçant du doigt, et vous verriez qu’en ce moment même vous n’ètes pas tout à fait sincère.

— Un miroir! il ne doit pas en manquer dans la maison,

repartit Charles avec raillerie, quand on a fait une si belle toilette ! ■ ( "•

— Moquez-vous, monsieur; il faudra bien faire honneur au prince Charmant; Je vous ai reçu sans façon, vous; mais avouez que si je gardais mes Sabots, et que si je me laissais surprendre à l’écurie, j’effaroucherais M. Henri.

— Tant pis pour lui H <•- - • V •

— Tant pis pour moi f II ne faut faire peur à personne.

Antoinette parlait ainsi dans le vestibule, en tenant à la

main une assiette de fruits qui devait servir au dessert; elle fit une révérence et entra dans la salle à manger.

Devanlay sortit dans le jardin. A peine avait-il achevé trois tours que le’bruit d’une voiture le fit tressaillir.

— Le voilà I se dit-il en posant la main sur son cœur, dont les palpitations menaçaient de le suffoquer.

— Arrive donc! arrive donc! lui cria Desprez, qui descendait en toute hâte de la galerie.

Charles rejoignit son ami sur le seuil de la porte armoriée ; la voiture n’avait pas encore gravi la rue qui s’étendait -le long de la Métairie; elle s’avançait au pas.

t — M ra « Guillaume ménage bien son cheval, dit l'éleveur,

—sComment ! c’est M rae Guillaume?

— Parbleu ! elle n’a pas laissé à son mari l’honneur d’une

pareille compagnie. . •'

ta carriole (cette fois c’en était une) tourna devant la grande porte et s’engagea dans la cour sur la chaussée pavée. 'L’excellente aubergiste conduisait elle-même; elle occupait .les trois quarts de la banquette, et la dimension de sa robe des dimanches contribuait encore à diminuer la place réservée à Henri. Celui-ci, un peu pâli par un voyage de nuit, dans un joli costume acheté pour la circonstance, enveloppé d’un châle écossais pour lutter contre le brouillard, paraissait ou plutôt disparaissait sous le renflement de la belle robe de soie, aux reflets changeants, de M nie Guillaume.

— Il aurait pu être écrasé dans les cahots, dit en fiant Desprez à l’oreille de Devanlay.

La voiture s’arrêta devant la maison, les deux amis s’avancèrent. Henri voulut sauter. . ,

•J— Attendez ! jeune homme, lui dit familièrement M rae Guillaume en lui posant la main sur le bras : nous n’y sommes pas ! il faut décrocher le tablier.

La carriole était fermée par un de ces grands tabliers à traverse de bois, qui s’accrochent au moyen d’une cheville, et qui montent jusqu’au milieu de la poitrine, . -

Charles se rappela ce rêve qu’il avait fait de Henri voyageant à côté d’Antoinette, sur le siège mal suspendu d’une voiture de campagne. Était-ce un démenti que cette arrivée / do M m * Guillaume? et si la carriole n’avait pas été inventée, pouvait-on conclure que le surplus du rêve se réaliserait?

Quand la barrière eut été abaissée, le jeune homme s’élança . -

du marchepied, courut à son père, l'embrassa à plusieurs reprises avec violence, avec une sorte de foire.

— Te voilà, mauvais sujet, fils désobéissant, murmurait' Devanlay, en couvrant .de caresses cette jolie tête qui, pour ,1a première fois de l’année, peut-être, n’avait pas encore été accommodée à cette fieure-là par le coiffeur. ■

— Oui, vous ne m’attendiez plus! mon bon père.

. — Ingrat 1 tu te moques si bien de mes conseils! lia

fallu une voix étrangère pour te décider à venir.

— La voix d’un ami, dit Desprez en tendant la main.

— Nous causerons de tout cela, mon père ' je m’excuserai, • répondit Henri, qui se laissait secouer le bras par la vigoureuse étreinte de .Roger. . , ,

M" 1 * Guillaume, pendant ce temps, descendait à son tour, avec lenteur, avee précaution, dé sa voiture.

"-*• Oh donc estM 11 * Antoinette? dit-elle.

— Me voici, madame, répondit M 11 * Desprez qui était restée sur le seuil du vestibule, et qui avait contemplé, sans être aperçue, ce tableau d’embrassades.

Tout le monde se retourna ; la jeune fille rougissante, mais sans embarras, s’avança à son tour -s

— Bonjour, madame Guillaume, vous êtes bien -aimable d’être venue vous-même. — Bonjour, monsieur, ajouta-t-elle en saluant Henri avec un petit sourire de supériorité féminine qui mettait à la fois une sorte d’égalité, de familiarité entre eux, et qui, pourtant, établissait une limite, une distance.

Henri s’inclina. ; - , r

— A table! à table! s’écria Roger qui voulut brusquer ces préliminaires de la connaissance. Allons, madame Guillaume,

nous ne serons pas traités par vous, mais Catherine a reçu de vos conseils I,

— Je m en défie, de la Catherine, reprit en riant l’aubergiste, voilà pourquoi je demande à la compagnie, la permis-

LE MARI D'ANTOl'NETTE.

sion de me retirer. On m’attend Iii-bas; il noua est venu des . yovageurs. >

•- Ce fut ua cri général de protestation. . s..-

— Comment!, vous faites des cérémonies? demanda Des-

prez, i

— Non, c’est parce que je n’en fais pas que je ne me

gène point pour refuser votre invitation ; encore une fois, . c’e6t impossible. ,, . . 0 , . ., . ..

Et M“" Guillaume retourna à la carriole, pour empêcher que le domestique qui tenait le cheval ne commençât à le dételer.. . -, - '•

— Vous nous faites dç la peine, dit Devanlay à demi-voix,

en lui serrant la main. .< . . -

— J’en suis, bien fâchée, mais je dois partir... Laissezmoi, continua-t-elle à l’oreille de Charles, M 11 ** Buridant m’a fait préparer une omelette; c’est bien le moins que je la console. Je vais peut-être l’emmener à Bar-sur-Aube.

— Ce n’est pas là votre seul motif de nous refuser.

— Je n’en ai pas d’autres, repartit l’excellente commère, en

devenant cramoisie. v . •.

Par un sentiment d’humilité touchante, de pudeur délicate, M mc Guillaume ne voulait pas s’asseoir à la même table que ceux dont elle arrangeait le bonheur; il lui semblait que c’était se récompenser trop et trop tôt. Quelque chose de ce scrupule se montra, quand elle dit encore à Devanlay :

— D’ailleurs, 'vous serez en famille, vous avez à causer. Desprez fut le seul à s’entêter, pendant quelques minutes,

dans une invitation qui fut obstinément refusée.

Antoinette connaissait mieux, estimait plus simplement M m * Guillaume; elle se garda bien de la tourmenter de son insistance, mais elle l’embrassa d’une façon significative. Qui sait si cette jeune fille, par une, fierté qui tenait au respect de certaines convenances, parmi instinct artistique, en quel-

que sorte, ne redoutait pas, sans laisser rien paraître de son goût, la présence de ce témoin excellent, mais trivial ? Elle ne rougissait d’aucune amitié; mais voir M 1 " 1 Guillaume entrer solennellement au bras de M. Devardav, c’était là un tableau qu’elle était loin de désirer, et dont elle eût secrètement souffert. Elle n’avait pas, il est vrai, songé une seule minute à s’offusquer du tête-à-tête de l’aubergiste et du jeune homme élégant de Paris dans l«t même carriole 1

Henri renouvela pour sa part ses remerclments à son excellente conductrice.

— C’est bon! c’est bon! lui dit M rae Guillaume. Quand vous vous ennuierez un peu par ici, véus viendrez me voir, et nou3 causerons! Mes conseils valent mes dîners!.:, demandez plutôt à monsieur votre père.

Cette petite malice fut la seule et inoffensive revanche que l’amour-propre plébéien de l’hôtessè se permit, quand elle remarqua que son refus était accepté. Deux minutes après, la voiture sortait de la Cour. • ' ■ '

' Pendant le déjeûner, auquel Henri fit honneur avec des dents de vingt ans, Charles, dont le cœur était gonflé de joie et de douleur, sans qu’il pût démêler au juste s’il était plus alarmé que ravi de la présence de son fils, Charles observa Antoinette à la dérobée. Elle semblait émue r mais d’une émotion sans curiosité, comme si elle eût trouvé la réalisation attendue, comme si son rêve eût été satisfait. Par instants, elle soupirait doucement, de façon à ne pas se trahir, et elle adressait la parole à Henri avec simplicité, comme une maîtresse de maison paisible, bienveillante, qui ne demande que des hommages de politesse, et qui ne promet qu’une hospitalité cordiale. .' ‘\i

Roger ne dissimulait pas sôn plaisir de voir enfin à la place de Maubray (il jeta ce nom dans l’oreille de Charles) le fils de son ami, si impatiemment attendu; il trinqua vingt

fois à son voyage. Était-il dans tous les secrets de sa fille? Peut-être; mais alors it oulre-passait son rôle, et il te. rendait invraisemblable, à force de vérité.

Henri avait seul une aisance parfaite; tout au plus pouvaiton soupçonner un léger embarras, un trouble, quelque chose comme une sollicitude affectueuse, quand il croisait son regard avec celui de son père; mais il tenait bravement tète à M 11 * Desprez, s’excusant de son mieux d’avoir tant tardé à venir et racontant ses impressions avec cet esprit tout spécial, parfumé des senteurs du boulevard des italiens, qui faisait sourire Antoinette. On eût dit qu’il connaissait depuis longtemps la jeune fille, bien qu’il la vit pour la première fois; il lui parlait. Il lui répondait avec une bonne humeur familière, ne cherchant ni à l'étudier, ni à l'admirer.

Oevanlay ne savait trop que conclure de cette attitude des deux jeunes gens. Henri était-il sincère? Antoinette dissimulait-elle? <

Le déjeuner fut assez court. '

— On t’épargne, dit Charles à son fils ; ce n’est.pas comme moi, le premier jour; je suis resté à table toute la journée!

— C’est qu’on avait peur de vous, osa dire Antoinette.

— Je vous remercie, mademoiselle, de ne pas me traiter

en ennemi, répliqua gaiement Henri. • - .

— Ah çà ! nous vous gênons, interrompit Roger avec une

finesse qui fit rougir tout 1e monde, et en regardant Devante}’ et son fils. • . <.

Anloirtette se leva pour donner le signal. . . .

— C’est vrai 1 vous ne m’avez pas encore pardonné, reprit Henri avec un mouvement caressant et soumis, et en allant prendre te bras de son père.

— Te pardonner ! c’est peut-être moi qui ai besoin d’excuses... balbutia Charles.

Pendant qu’ils sortaient tous les deux, Antoinette se re-

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tourna vivement vers son père et le regarda avec un rire étincelant de malice et d’amour.

— Eh bien ! es-tu contente? dit l’éleveur, en se croisant

les bras. - * •* • . .

Antoinette craignit de parler; -elle mima une réponse, un applaudissement, avec un simple mouvement des paupières.

- — Comment le trouves-tu ? demanda Roger.

— 11 est joli garçon, dit Antoinette d’un ton aussi paisible que si elle eût constaté le beau temps.

— N’est-ce pas? je le l’avais exactement dépeint!

— Oui, oui, répéta la jeune fille en mettant cette fois une h aternelle ironie dans ses paroles; c’est un bel enfant!

— Ah! s’il t’entendait! -•

— C’est précisément ce que je veux lui dire à lui-méme, répliqua M lle Desprez, dont les yeux s’illuminèrent; c’est pour cela qu’il est venu! . ,

Roger haussa les épaules, et se mit à rire.

Charles son fils s’étaient dirigés vers le jardin. Dès qu’il ne craignit plus d’être entendu :

— Comment la trouves-tu? demanda Devanlay, comme s’il eût fait sa partie dans un duo, à travers les murs.

— Je la trouve charmantol répondit Henri sans enthousiasme. '

. — N’est-ce pas ?

-r- Oui, tout à fait charmante, ajouta complaisamment lé jeune homme. '»

— Eh bien ! mon ami, continua Devanlay, il ne tient qu’à toi d’en être aimé. .

— J’essayerai, mon père, repartit Henri, qui cherchait dans la poche de côté de son joli costume un élégant portecigare»

Chartes avait plusieurs questions à adresser à son fils. Il brûlait de connaître ^argument victorieux employé pér Des- , prez pour décider Henri à ce voyage. Se sentant menacé par un complot qui ne lui était pas nécessairement hostile, Devanlay tenait à honneur de ne pas laisser son repos dépendre absolument des autres. Il était trop grand pour avoir de l’orgueil, trop bon pour craindre une dette de reconnaissance envers ses amis et envers son fils. Mais sa conscience, sa dignité réclamaient rinitiativ«| pour conserver l’entière responsabilité de sa conduite. S’il devait souffrir, il tenait à n’accuser personne, et son amour lui eût paru amoindri, s'il eût eu besoin de trop d’auxiliaires pour triompher»

Henri n’était pas un diplomate impénétrable; il répondit ingénument que les premières lettres de son père l’avaient alarmé ; qu’il redoutait d’abord ce mariage ; qu’il s’était aperçu toutefois de -l’indulgence contenue dans les sollicitations de Devanlay, et qu’il se laissait appeler, s’attendant toujours à ce que la voix paternelle se fatiguerait et compren- . drail sa révolte. . . ' < . .

Cependant, la lettre écrite de Clâirvaux Savait troublé ; il s’interrogeait, et, triste d’accepter un bonheur que son père arrangeait pour lui, sans qu’il en eût lui-même l’intelligence bien précise, il allait venir* quand le mot de Desprez, rassurant ses scrupules, le conjurant d’arriver pour mieux rompre* pour dégager la parole de Devanlay^ ne lui avait plus permis la désobéissance. ' ' .*-•'• ’

— Mais je t’avais déjà dit tout ce que Desprez a pü t’écrire,

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et je ne t’avais pas donvaincu ! objecta Devanlay à la confes- 1 sion de son fils. '*

. .. ( — Sang doute, mon père ; mais c’était vous, et vous m’avez

tant gâté !...

— Tu m’avais autorisé tout le premier à ce voyage, tu l’avais presque exigé ! ^

— J’ai toujours beaucoup de volonté quand vous .êtes à côté de moi, reprit Henri. J’ai honte alors de ma faiblesse, de mon inutilité ; mais- vous m’avez laissé seul! c’est un mauvais conseiller pour le devoir, que la solitude à Paris.

— Et maintenant, à quoi es-tu résolu? demanda Devanlay en s’arrêtant devant son fils, et en le regardant en face.

— A vous obéir en toute chose, à obéir à M. Desprez, à ’M 11 * Antoinette, répondit Henri que le regard de son père embarrassait un peu, et qui nfugit. . ^

— Henri, Henri 1 je n’ai plue toute ta confiance!

— Ai-je bien toute la vôtre, mon bon père? demanda le jeune homme avec un accent d’amitié Gliale qui troubla profondément Devanlay.

Celui-ci serra la main de son fils et fit quelques pas en silence. ’

J’ai eu tort de t’interroger, reprit-il au bout d’un instant. — Non, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, vous n aurez jamais tort, mon père, continua Henri avec tendresse ; 'ous êtes infaillible, parce que vous avez la science divine : vous savez aimer. '

Charles fut étonné de cette réponse.

^ est ^ une science que je voudrais hien partager avec lob mon enfant !

Oh I moi, je suis un ignorant de vocation: mais vous, won père! il a quir , ,

suin a un court séjour dans cette contrée pour

wintÀ° tre Cœur y fît des miracles. M m * Guillaume m’a raconte VOS cnmhalo

contre je dragon Maubray, votre autorité

DM MAKI D'ANTOINETTE.

sur tout ce qui vous entoure; elle vous admire, l'excellente femme, comme je vous aime, moi ! Nous nous sommes parfaitement entendus. •

— Allons ! dit Charles avec un petit soupir, tu me flattes, je ne saurai plus la vérité. ~ • . , , • . *.

— La vérité I mais il faut être aveugle pour ne pas la voir, J s’écria Henri... Cette maistTn, ce jardin en sont illuminés.

La vérité I c’ést que vous êtes içi le maître, et que vous n’avez qu’un mot à dire, pour que tout le monde s’incline.

— Et si je te disais d’épouser Antoinette? „ .

— Vous me l’avez déjà dit, mon père; aussi n’ai-je aucune objection à faire; mais c’est à M lle Antoinette maintenant qu’il faut Je dire. • , ,.

Devanlay n’ajouta plus rieo. Sous le prétexte d’aller installer son fils dans la chambre qu’on lui avait préparée, à côté de la sienne, il le ramena vers la maison.

Henri était impatient de corriger un peu le désordre que le voyage et la carriole de M me Guillaume ayaient jeté dans sa toilette. C’était là un motif assez sérieux pour qu’il s’en- . fermât au moins une heure. Charles sourk, en le voyant ouvrir ?vec une sorte de dévotion son nécessaire de voyage ;

.il le laissa à cette grande affaire; et ne voulant pas gêner les petites manœuvres de ses aiûis, avec cette demi-compli-

cité des gens qui se prêtent à une surprise, en même temps qu’avec^ une inquiétude réelle, il sortit de la Métairie pour >

' descendre vers les prés; \ • ‘ ; < ...

En route, Devanlay se comparait à son fils. Il s’en voulait de ce parallèle odieux, égoïste, sacrilège, mais il ne pouvait s’en défendre; il se rappelait toutes les preuves d’expérience, de maturité qu’ Antoinette lui avait données, et il se demandait si cette châtelaine rêveuse, mélancolique, pieuse sans vaine dévotion, sans superstition, toute disposée à ouvrir son âme à l’air pur et vivifiant, dans sa mâle froideur, des seules

LE MARI, D’ANTOINETTB.

théories de la raison, pouvait être la femme de cet étourdi, dont le bon petit cœur ne se souciait jamais de méditerou de prier? Est-ce que cette grande artiste, qui contenait si bien la nature, pouvait se résigner à l’horizon de la Chausséeti'Antin, si elle n’avait pas un autre guide que ce jeune élégant pour la transporter, par la pensée, au delà de cette atmosphère? Est-ce que cette imagination ardente et cet esprit solide pourraient s’associer aux petites joies, aux préoccupations mesquines de ce Chérubin gracieux qui s’accommodait aussi bien du ruban do la comtesse que du baiser de Suzanne. - • , '

— Elle n’est pas faite pour lui ! il n’est pas fait [pour elle ! se répétait-il avec une joie dont il avait tout aussitôt la conscience et le remords. La passion la plus pure est-elle donc un mal? se disait-il encore ; ne puis-je aimer la plus noble des femmes, sans immoler mon fils à mon amour? Le ciel estil donc jaloux des joies qu’il nous donne ? Faut-il qu’il mette de la lie dans la plus douce, dans la plus pure des liqueurs dont il nous enivre? > '

Il était arrivé dans la prairie, vers ce bouquet d’arbres où Desprez, avait, un soir, si tendrement écouté les reproches de M mt Buridant.

— Qu’est devenu ce grand amour? pensa-t-il, en se rap-

pelant les protestations presque féroces de son ami. Est-ce que, pour être plus idéal, le sentiment que j’éprouve tient moins à toutes les flbresdemon être? Pauvre Roger! il croyait aimer, comme je crois aimer moi-même; il a fait son sacrifice plus simplement qde jé ne ferai le mien. Après avoir lutté contre le devoir, contre toutes les raisons, il s’est soumis par drgueil. N’est-Ce pas par orgueil que je refuserais moi-même de me soumettre? EtM me Buridant, combien de jours porterat-elle le deuil f ' - s • ■’ , .... -

Ce soüvenir irdniqué, cet intermède plaisant, se mêlait à

Lfi MARJ D’ANTOINETTE. SOI

ses préoccupations pour satisfaire un besoin instinctif de doute, de résistance. Il essayait, pour ainsi dire, tous les acides sur l’or pur dont son amour était fait. D’ailleurs, si gravement, si profondément ému qu’U fût lui-même, l’espérance qui vibrait tout au fond de son cœur, en dépit des conjectures et des suppositions, lui communiquait une gaieté qui se satisfaisait par cette évocation.

Ce qu’il y a de mécbant en nous se révèle souvent aux heures de notre plus grande bonté, pour servir à notre triomphe, et il n’est pas rare de voir.luire, sous le voile delà plus légitime douleur, un irrésistible feu follet de l’esprit qui nous trouble par un souvenir grotesque. Le rire est souvent la tentation de l’humanité contre le bon génie des larmes.

Par une coïncidence qui ajoutait au contraste, tandis que - Devanlay songeait à M m ' Buridant, il entendit la voiture de M 1 "* Guillaume qui descendait du village, et qui allait regagner la grande route. Il aperçut la veuve blottie contre l’excellente aubergiste; elle ne paraissait pas pleurer très-fort l’abandon de Roger.

— Ils étaient faits pour s’entendre, se dit Charles, demain ils seront également consolés !

Quel dictame, quel remède de bonne femme avait appliqué M n,e Guillaume sur le cœur de M me Buridant pour le guérir? Voilà une question peu importante, mais qui sera sans doute éclaircie.

Charles resta longtemps dans la prairie ; il affectait pour lui-même de ne pas rentrer trop tôt; il voulait, par une supposition naïve et touchante, feindre plus de confiance qu’il n’en avait réellement, se donner du courage, en éprouvant jusqu’au bout celui qu’il possédait déjà. Comme il remontait vers B.. ., il rencontra Desprez un peu plus triste que le matin. M. le maire avait-il vu passer la carriole qui emportait une de ses administrées, celle qui jadis lui avait tenu le plus

3^ I-E MAKI D ’A N TOI NBTTB.

étroitement au cœur? Étail-ce seulement un magnétisme à son déclin qui l’attirait sur la trace de l’Eurydice énvolée, après qu’il l’avait chassée d’abord?

Quoi qu’il en fût, Roger avait le front soucieux.

Est-ce que tu as été pêcher aux écrevisses? demanda-til à son ami, avee on sourire qui mettait un formidable sarcasme dans cette question.

— Et toi-même, est-ce que tu songerais à y aller?

Desprez regarda Devanlay en secouant la tête.

— Nous sommes décidément bien fous dé ne pas laisser aux jeunes gens, aux enfants, des projets qui sont de leurâge.

Charles ne fit rien pour confirmer le sens de cette exclamation ; il se borna à serrer la main de son ami.

— Tu me paraissais guéri ?

— Je le suis, mais j’enrage d’être guéri 1 voilà tout I

— Qu as-tu fait de mon fils? demanda Devanlay.

— Ah! ah! tu aspeurjaour lui, ce jouvenceau! je l’ai laissé en compagnie d’Antoinette. ‘

Charles ne put s’empêcher de rougir.

— Ne faut-il pas qu’ils sé connaissent et qu’ils s’apprécient, continua Desprez, ils ont beaucoup de choses à se dire!

— Sans doute; et je te remercie d’avoir décidé Henri à venir.

Tu me remercieras plus tard. '

— Est-ce qu’ils sont sortis ? demanda encore Charles. -Oh! non; on jaserait danà le village! c’était bon avec

toi, ces promenades à travers champs. Ils sont dans le jar-

>n, et si. tu veux les surprendre, je vais te donner la clerde la terrasse. .

‘ v-uui u X

Cest-k-dire les rejoindre plus tôG — Non ; tu as raison, ils ont besoin de pour se connaître, pour se comprendre, et

longtemps

Devanlay.

H est dans notre rôle, à nous autres, grands parents, de ne pas effaroucher leurs jolis rêves. Prenons le chemin le plus ( long, le chemin des écoliers, pour les retrouver,

— Hypocrite! dit Roger de bonne humeur.

— Le suis-je plus (|ue toi ? v ' . • .

— Parblëu 1 je laisse voir mon chagrin; toi, tu essayes de

cacher ta joie. ; ' ■ ' :

-^-Majoio? ‘ .

Charles se sentit parcouru par des étincelles.

■*- Mais, oui, ta joie de marier si facilement ton fils, ajouta Desprez en ricanant. . :• •• *

Il continua sa route; Devanlay poursuivit la sienne. >' , •

Henri et' Antoinette causaient sous les marronniers de la terrasse. Charles, dès qu’il eut franchi le vestibule, hésita à entrer dans le jardin. A travers la grande porte vitrée, il contempla ce- couple assis dans l’ombre. *

— Pourquoi les dérangerais-je? se demanda-t-ih Ne sont-

ils pas bien ainsi? . r ,

Henri était charmant, après les secours que le nécessaire de voyage avait porté à ses beaux cheveux, à ses petitesmoustaches. Posé de côté sur une chaise de jardin, et sa petite tète délicatement appuyée sur une main, H écoutait, dans l’attitude de la déférence, du respect, ce que lui disait * M u * Desprez, ta physionomie d’Antoinette était étrange; elle rayonnait dans la chaude obscurité que les feuilles jaunies projetaient sur elfe. De temps en temps, elle passait la main sur son front,, ou bien elle souriait, en s’arrêtant, et en s’inclinant à demi, pour attendre une objection, un acquiescement. - • '

— Que peuvent-ils se dire? pensa Charles avec anxiété.

M lle Desprez se leva ; une grande émotion s empara tout à

coup d’Henri. II joignit les mains, secoua plusieurs fois la tète, en attestant le ciel.

Toutes les résolutions héroïques, toutes les sagesses de Devanlay ne tinrent pas contre cette vision. Il ouvrit violemment la porte et entra dans le jardin. Le bruit ne parut pas effrayer les deux jeunes gens, j’allais dire les deux coupables; ils échangèrent un regard rapide, sourirent, se serrèrent la main, pour mieux ratifier le pacte qu’ils venaient de conclure, et s’avancèrent au-devant de Devanlay.

— Je vous dérange, dit celui-ci, craignant de trahir par une maladresse de parole l’horrible souffrance qui lui étreignait le cœur.

— Nous avons fini de causer, répondit Antoinette qui devina quelque chose de sa douleur. . .

Henri était tenté de sauter au cou de son père et de lui demander pardon de la jalousie dont il était cause; car il devinait, lui aussi, l’angoisse dont Devanlay n’osait se plaindre. Il glissa doucement son bras sous celui de Charles :

— J’ai eu grand tort de ne pas venir plus tôt! lui dit-il.

— C’est vrai ! murmura son père.

— Mais on .peut rattraper le temps perdu 1

Henri voulait être caressant; et le bourreau faisait encore une blessure avec sa caresse mystérieuse.

Antoinette avait sur la figure cette rougeur trouble, agitée, qui ne lui était pas habituelle, et qui révélait en elle un mouvement extraordinaire, un effort sublime de son courage.

— Savez-vous où est mon père? demanda-t-elle à Charles.

— Je l’ai laissé du côté de ja prairie.

— Quél dommage qu’il ne soit pasJà!

Baissant la tète, craignant de rester une minute de plus en présence de l’homme qui avait acquis une si grande habitude de lire dans son cœur, elle se dirigea vers la maison.

Charles et Henri continuèrent, en silence, à suivre l’allée qui les conduisait sous les marronniers. Devanlay s’assit à Ja place même où Antoinette s’était assise; il attendait que

l’orage se fût apaisé en lui, pour reprendre l'entretien.

‘—Elle a autant d’esprit qu’elle est belle, n’est-ce pas? ditil enfin à son fils, en lui frappant doucement sur l’épaule.

— Est-ce de l’esprit? est-ce de l’âme? Je n’en sais rien,

répondit Henri avec candeur; mais c’est u« charme 1 Vous aviez raison dans toutes vos lettres, mon père, et j’étais un sot de ne pas vous croire. • '

— A l’avenir, me croiras-tu?

l — Oui, je vous croirai, continua le jeune homme qui se prit à considérer Devanlay , et qui eut un mouvement nerveux des lèvres, comme si un secret qui coûtait un trop grand effort à sa soumission filiale menaçait de s’échapper.

— Mon père, reprit-il en transigeant avec sa pitié et aVec ce secret lui-même, ne trouvez-vous pas que M u ® Antoinette ressemble beaucoup au dessin, au portrait de ma mère que vous avez dans votre chambre?

Charles regarda vivement son fils.

— Tu trouves qu’elle lui ressemble?

— Assurément; telle a Tàge que ma mère devait avoir, quand on u fait co dessin ; cette ressemblance m’a frappé tout d’abord.

Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’une observation motivée par un Tait exact, ou suggéré par le besoin de donner un autre côurs à l’entretien : c’était toute une consolation filiale, tout un repentir, toute une soumission offerte avec tendresse et -d’un ton humble.

Henri voulait -il s’excuser ainsi d’avoir admiré M 1U Antoinette, ou demander à prendre l’engagement de ne plus la trouver, belle qu’eu pensant à Sa mère ?

Charles ne se donna pas le temps d’analyser les intentions de cette réponse; il la comprit dans son ensemble et en fut touché. Il saisit la tète de son fils à deux mains et l’approcha de sa bouche.

LJi MARI" D'ANTOINETTE.

» — Pauvre orphelin! lui dit-il' avant de l'embrasser à plusieurs reprises. .* ; . -■ .

Voulait-il faire entendre par là qu’ Henri ne retrouverait jamais sa mère ; ou, à son insu, était-il entraîné à faire pressentir à celui-ci qu’il pouvait perdre bientôt l’amour exclusif de son père? Peut-être bien, au contraire, Charles ne voulaitil que trouver le mot le plus douloureux et le plus sacré de la langue humaine, pour trahir sa douleur et pour formuler le serment de se dévouer pour toujours à son fils?

Devanlay ne se reprochait pas de se sentir jeune et d’aimer. Il était fier, au contraire, de son amour, comme d’une vertu gardée en dépit du monde. Il s’accusait seulement d’être injuste et jaloux. Il eût voulu élever si haut ce sentiment dont son cœur était rempli, qu'aucune faiblesse humaine ne pût y atteindre. Mais les attaches matérielles de cet amour idéal, en le laissant planer dans l’infini, le retenaient au-dessus de la vie terrestre et pratique, et ne permettaient pas à Charles d’oublier, de sacrifier les èonditions réelles de son bonheur.

A l’amoureux de vingt ans* la femme peutne sembler qu’unô âme ; pour l’homme de quarante ans, l’àme ne s'isole plus. Il lui devient difficile de se résigner au fantôme impalpable et poétique. La délicatesse, le dévouement ne perdent rien à ne plus soupirer après - line abstraction. Mais le cœur ne poursuivant plus un rêve n’a plus de compehsation à demander aux seules idées; et, sans devenir égoïste, l'homme défend alors avec âpreté un bien positif, qui est le gage de son bien moral. ■ . • ■ •’ ■„ • . . ,

Antoinette a’ était pas seulement une jeune amie, c'était une femme. Charles ne devait plus s’en tenir à cette fiction, à cette chimère de la sympathie de l’esprit; il aimait avec toutes les fièvres celle qu’il estimait déjà avec toutes les piétés. Mais s’il était heureux de cette possession complète de l’amour, il s’en voulait, en songeant que son affection, que sa dignité paternelle en était troublée, qu’Henri pouvait être son rival, ou plutôt qu’il avait usurpé lui-même toutes les joies de l’âme et des sens, promises à son fils.

Cette journée fut une torture, mais aussi une magnanime épreuve. En serrant la main d’Henri, vers le soir, Devanlay put se rendre secrètement ce témoignage, qu'il s’était vaincu autant qu’une créature humaine pouvait se vaincre, et qu’il gardait tout son amour, sans avoir laissé pénétrer aucune haine sacrilège dans son cœur : il était seulement décidé à souffrir. Antoinette, qui n’avait cessé de l’observer, et qui avait suivi toutes les phases de cette agonie, terminée par une sorte d'épanouissement dans la gloire d’une tristesse éternelle, Antoinette profita d’un moment où Henri et M. Desprez étaient sortis de la salle à manger, après le dîner, pour s’approcher de lui et pour lui tendre la main. .

— Merci, lui dit-elle, en le regardant avec tendresse, merci d’avoir tant souffert I

Charles la vit si heureuse et si belle, qu’il fut tout à coup transporté loin de ce monde.

— C’est moi qui devrais vous remercier, répondit-il, vous m’avez rendu meilleur.

— Je vous dois, monsieur, une explication, ajouta la jeune fille en baissant les yeux. Je ne vous la ferai plus attendre que jusqu'à demain matin ; d’ici là, ne me maudissez pas trop.

~ 80 * r » jo vous bénis, comme je vous bénirai demain.

Antoinette ne répliqua pas ; elle lui sourit, et le laissa tremblant de cette promesse ou de celte menace.

LR MARI D'ANTOINR TTJÎ.

^ La nuit Tut longue. Charles la passa tout entière debout. Vers le matin, il craignit qu’on ne s’aperçût de son insomnie, et il affecta de se laisser surprendre au lit par son fils. Henri vint le trouver d’assez bonne heure.

— Quand partirons-nous, mon père? lui demanda-t-il.

— Comment! partir? tu arrives seulement, répondit Devanlay, en commençant à s’habiller.

— J’ai fait preuve de soumission et de politesse; c’était là ce que vous vouliez, n’est-ce pas? N’attendez rien de plus, je vous en conjure.

— Mais... Antoinette? balbutia Charles en regardant son fils.

— M u * Antoinette a toutes les vertus; peut-être en a-t-elle trop pour moi, répliqua Henri. On dirait qu’elle cache son âge, et qu’elle consent par pitié à ne paraître que ma contemporaine. Elle m’impose tant de respect, que je n’ose croire qu’elle puisse m’inspirer jamais un autre sentiment.

— Cependant, dit Devanlay qui s’efforçait de ne pas trahir l’émotion dont il était agité, hier, je t’ai vu dans le jardin...

— La remercier de l’honneur qu’elle me faisait, mon père, en me parlant de vous.

— De moi ? s’écria Charles, qui s’élança Vers Henri ; de moi? c’était de moi que vous parliez?

— Nous n’avons jamais parlé que de vous.

Devanlay sentit ses genoux fléchir.

— Henri, prends pitié de moi, mon enfant, lui murmürat-il en s’appuyant sur son épaule.

— Avoir pitié de voust dites, mon pèfe, que je vous envie!

— Mais que se passe-U-il dortc?

— Vous ne le devinez pas?

Charles se couvrit le visage dé ses deux mains, il voulait

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