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Le mari de Jacqueline

— Je ne suis pas en peine de Roger, répétait souvent le vieux Philibert de Noirel; il saura se débrouiller; mais notre Jacqueline sera difficile à caser... Je voudrais pourtant bien la voir mariée avant de m'en aller dans l'autre monde!...

Il n'eut pas cette satisfaction; la mort le prit dans sa soixante-cinquième année, en son . château de Val-Dormant, où il laissa Rose-Jacqueline de Noirel, sa fille cadette, en passe décoiffer sainte Catherine. — Quand

cet événement se produisit, Jacqueline comptait A'ingt-quatre printemps. Le vieux Noirel l'avait eue sur le tard, alors que son aîné Roger atteignait déjà sa majorité. M " de JVoirel était morte après ses couches, — fort éprouvée, disaient les uns, par cet enfantement tardif; honteuse, ajoutaient les mauvaises langues, d'avoir attendu si longtemps pour mettre au monde un laideron.

La naissance de Jacqueline ne fut donc pas précisément accueillie par des sourires. Néanmoins, comme la petite lui ressemblait, le vieux Philibert finit par s'attacher à elle et, en dépitde lamaussaderie dupremier accueil, la fillette poussa comme une asperge sauvage, grandissant en robu.stesse, sinon en beauté. — C'était une gaillarde : des extrémités fortes, un teint bis, de gros os, une voix rude; rien de féminin. Douée d'une vitalité exubérante, elle la dépensait en chevauchées à travers bois, en grimpades aux

arbres, on joucries tapageuses avec les gamins du village. — Ces allures gareonnières choquaient un peu M. de Noirci qui, se sentant incapable de diriger l'éducation de cette sauvageonne, s'empressa, dès quelle eut douze ans, de l'envoyer au couvent de Dijon. Il espérait que, grâce à l'influence des milieux, elle y gagnerait un peu de cette réserve et de ce charme qui sont les marques distinctives de son sexe. Jacqueline en effet revint assagie, mais non mondanisée ni embellie. Elle n'avait aucune coquetterie et se fagotait à la diable ; si bien taillées que fussent ses robes, dès qu'elles étaient sur son corps elles l'habillaient comme un paquet. Quand .son père, désireux de l'établir, la conduisait à quelque fête du voisinage, elle mettait sa vanité à une rude épreuve, faisant généralement tapisserie ou n'étant invitée que par charité. Bien qu'elle dût avoir une centaine (le mille francs de dot, les prétendants sérieux

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ne semblaient nullement pressés de frapper à la porte de Val-Dormant, et Philibert de Noirel commençait à jeter le manche après la cognée quand un accès de goutte remontée l'emporta.

Les obsèques une fois terminées, après le départ des parents et des amis, Jacqueline, cnvelopj)ée dans ses crêpes noirs, se trouva seule au château avec son aîné, Roger de Noirel, (pii avait pris un congé de quelques jours afin de mettre en ordre les affaires de la succession. Ce lèle-à-tète équivalait à un quasi-isolement ; car Roger, homme très pratique, fin et retors comme un ancien procureur, passait la plus grande partie de sa journée à dresser des comptes et à compulser des paperasses en compagnie du notaire de l'endroit, .larqueline i-estait donc livrée à elle-même et à ses pensées qui étaient fort tristes.

Le rliàleau de \'al-Dormanl iTaNail licn

qui fût do nature à dissiper la mélancolie. C'était un giand bâtiment carré aux toitures de tuile moussue, aux murailles grises, flanqué sur la façade principale de deux tourelles aux toits on éteignoir. Situé à mi-côto, au milieu d'un parc où les chênes se mêlaient aux arbres verts , il dominait la vallée étroite et boisée au tournant de laquelle on apercevait les premières maisons du village de Champlain. Au-dessus du village, la forêt recommençait à moutonner, et, juste en face de A'al-Dormant, on voyait pointer parmi les hêtres les pignons aigus de la Roserelle, habitée par M^^ des Cliàtelliers, une respectable douairière que la paralysie clouait dans son fauteuil, et avec laquelle les Noirel entretenaient de loin en loin des relations de voisinage. De tqus côtés le regard se heurtait à des horizons boisés. En bas, à tiavcrs une mince bande de prés, un ruisseau descendant de. la forêt courait entre une double lignes

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d"aunelles et allait se jeter à deux lieues plus loin dans l'Aubette. Un chemin vicinal, tout blanc dans la verdure, franchissait le ruisseau sur nu pont à dos d'âne, montait vers le château par des rampes aux courbes adoucies, longeait le mur du parc et fuyait vers des plateaux dénudés. Ce chemin lui-môme était fort solitaire; on n'y voyait guère circuler que le piéton portant les dépêches. Aucun bruit n'interrompait la somnolence du site forestier, si ce n'est, le matin, des chants de coqs, le tic tac d'un moulin pendant le jour^ et, à la brune, de lointains aboiements de chiens dans les fermes éparses sur le plateau.

Jacqueline, accoudée à l'embrasure d'une croisée, songeait au défunt qui dormait maintenant sous les sapins du cimetière et. qui la laissait seule au monde. Elle pensait aussi à sa jeunesse déjà mûrissante et probablement condamnée à se faner dans un chà-

toau désert. Elle savait qu'elle ne pouvait guère compter sur son aîné qui habitait Paris et qui y vivait en garçon, partageant son temps entre ses fonctions de Directeur aux Affaires Étrangères et les plaisirs qu'offre la capitale à un célibataire très lancé dans la haute société mondaine. De son côté, Roger de Noirel, tout en compulsant ses dossiers, jetait de temps à autre un regard d'observateur sur Jacqueline et se demandait, non sans ennui, ce qu'il allait faire de cette sœur cadette. Il était trop égoïste et tenait trop à sa liberté pour Temmener avec lui dans sa garçonnière de la rue de Varenne; d'ailleurs, elle lui semblait peu propre à s'accommoder aux exigences de la vie parisienne. D'autre part, il se faisait quelques scrupules d'abandonner à l'isolï'ment et aux hasards de la vie campagnarde cette fdle de vingt-quatre ans, chez laquelle il devinait une vitalité turbulente, un sang ardent et une imagination

vive. « La solitude, se disait-il, est mauvaise conseillère; l'nnuii peut pousser Jacqueline à s'amouracher du premier croquant venu, et je me soucierais peu de devenir le beaufrère d'un rustre. Non : le mieux serait de lui chercher dans notre monde un mari présentahle... Seulement, voilà!... avec sa figure et sa tournure, la pauvre enfant n'est guère séduisante!... >> En même temps, il glissait de nouveau vers .lac(|ueliiie un furtif coup d'œit de connaisseur.

Assurément elle n'avait ni goût, ni grâce. Sa robe de laine noire, coupée par une couturière du village, plissait dans le dos et enve- ■ loppait le buste comme un sac; un corset, qui devait être semblable à celui des paysaimes, lui épaississait la taille et lui aplatissait la poitrine : tout ce noir l'enlaidissait encore en ombrant d lin rellel terne son visage hàlé,au\ sourcils trop drus, aux mâchoires li op saillantes, à la bouche Irop fenduiv Mais, mal-

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giv l(»ul(.'s CL'S lares, la rul)u.sl(' lillc, nourrie au grand air, avait une verdeur qui réjouissait les yeux, je ne sais quoi de sympathique qui corrigeait l'irrégularité de ses traits. Sous le liàle, sa peau était fine et douce comme du satin ; si sa bouche était trop large, ses lèvres rouges et charnues exprimaient la franchise et la bonté, et, quand elles s'ouvraient pour sourire, elles laissaient voir des dents très blanches. Ses grands yeux bruns avaient la limpidité dune eau de source, à la fois transparentt' et profonde; on pressentait dans cette profondeur une âme tendre, intelhgente, désireuse d'aimer et d'être aimée. — L"' perspicace Roger de Noirel lut sans doute tout cela dans les regards éloquemment muets que .Jacqueline tournait de temps à autre vers lui, comme un appel et une prière, car il en fut touché, et cédant à un de ces mouvements de sensibilité que les cœurs égoïstes éprouvent parfois comme un re-

mords, il résolut de tenter quelque effort généreux pour arracher Torpheline aux tristesses de la solitude. Aussi quand, après avoir procédé par-devant notaire au partage de la succession, i\ prit congé de sa sœur, il lui dit en l'embrassant :

— Bon courage, ma mie Jacqueline ; ne t'ennuie pas trop à Val-Dormant.... le vais me mettre en campagne pour te trouver un mari, et tu auras bientôt de mes nouvelles!...

Ces précieuses nouvelles, M"* de Noirel les attendit pendant une année entière. Ensa naïveté rustique, elle avait cru d'abord, qu'aussitôt à Paris, Roger n'aurait rien de plus pressé que de tenir sa promesse, et qu'un mois ne s'écoulerait pas sans que le mari désiré surgît à riiorizon. Chaque matin, en s'évcillant, elle ouvrait sa fenêtre et regardait, par delà les frondaisons du parc, la route blanche qui coupait la colhne enécharpeet se perdait tout là-bas au milieu des peupliers de Champlain.

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Elle épiait l'arrivce du piéton avec un sourd J)attement de cœur; mais le plus souvent rhomme à la blouse bleue et au collet rouge [tassait négligemment devant la porte de Val- Dormant, et Jacqueline, dé(;ue,le Aboyait fuir en se rapetissant vers le sommet du coteau. Parfois il franchissait la grille et s'engageait dans l'avenue des sapins; alors les battements de cœur recommençaient; la jeune fdle descendait palpitante à la cuisine, ordonnait qu'on apportât pour le facteur une bouteille (le vin et un verre ; puis quand, convaincue qu'elle allait recevoir des nouvelles de Paris, elle tendait vers la sacoche ses mains impatientes, il se trouvait que la lettre attendue n'était qu'un prospectus ou un billet insigniliant. Jacqueline remontait confuse dans sa chambre haute, en se reprochant à elle-même sa précipitation. Elle ne se décourageait pas cependant et continuait à surveiller la l'élite. Sa tète travaillait ; elle s'imaginait que

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lo mari rêvé lui apparaîtrait peiit-ùtre à l'improviste, comme un héros de roman, et qu'un beau matin, ou un Ijeau soir, elle entendrait sonner les grelots d'une voiture amenant au château son frère, accompagné du prétendant dont il voulait lui ménager la surprise. Mais les matins et les soirs se succédaient, et en fait d'équipages, il ne passait sur la route que des voitures de routiers et des carrioles de cultivateurs.

A la fin, lasse d'attendre, elle se dépita et reprit son train de vie ordinaire, courant les bois, s'occupant de ses coupes et de ses récoltes, cueillant ses fruits, voisinant avec ses fermiers et néghgeant sa toilette. — C'est généralement lorsqu'on n'espère plus rien que le destin se plaît à réahserles rêves qu'on avait relégués avec les vieilles lunes. L'automne avait nové de brumes l'étroite combe de Champloin ; puis décembre était venu, ensevelissant routes, landes et forêts sous

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une épaisse couche de neige Jacqueline était persuadée que son frère l'avait complètement oubliée, quand elle reçut de lui une déprclio urgente ainsi conçue :

« Ma chère sœur, tu es, si j'ai bonne mémoire, en relation d'amitié avec une Santenoge de Dijon qui s'est mariée à un M. de Langeaux. Il \ aura dans un mois un bal chez le préfet de la Côte-d'Or, et je me propose d'y aller avec un de mes amis qui désire faire ta connaissance. Ton deuil est terminé et rien ne s'oppose à ce que tu prennes quelques distractions, Ecris donc sur-le-champ à ton amie et demande-lui de vouloir bien te chaperonner au bal du préfet, pour lequel tu recevras dans la quinzaine une invitation. Je t'y présenterai mon ami qui a des idées de mariage, maife qui veut naturellement te voir sur un terrain neutre. Mets-toi en route le plus tôt possible : soigne ta toilette et consulte

ton amie qui doit avoir là-dossusplus d'expérience que toi. Enfin fais-toi belle : ton bonheur futur en dépend. Dès que tu seras à Dijon, avise-m'en par un mot. Je t'embrasse. A bientôt.

« Roger. »

Jacqueline, rouge comme une pivoine, mit brusquement dans sa poche la dépêche fraternelle, et, sans perdre de temps, écrivit à M"^ de Langeaux. — C'était une amie de couvent avec laquelle elle s'était liée intimement et qui venait d'épouser un conseiller à la cour. La réponse ne se fit pas attendre. La jeune M'"® de Langeaux mandait à sa chère Jacqueline qu'elle serait heureuse de lui donner l'hospitalité, de la piloter dans les magasins et de la conduire au bal du préfet.

Après avoir à la hâte empilé ses robes au fond d'une malle, M"« de Noirel partit pour Dijon dans un état de fièvre facile à concevoir.

Voici ce qui s'était passi'- : Roger de Xoii'el n'avait nullement oublié sa promesse, nuiis il ne se dissimulait pas les dilTicultés de l'entreprise. Jacqueline n'était ni liés riche, ni très attrayante, et on ne pouvait guère la proposer à un jeune homme bien rente et bien pose dans le monde, sous peine de courir au-devant d'un échec regrettable. Roger, en garçon expérimenté, voulait pour sa sœur un parti convenable et honorable, ni trop jeune, ni trop mùr, en un mot un galant homme peu fortuné, ayant un nom, une tournure agréable et qui verrait dans cette union un avantage sérieux. Après avoir longtemps cherché ce merle blanc, M. de Xoirel eut la satisfaction de le rencontrer.

Il y avait aux Affaires Etrangères un attaché au protocole nommé M. de Gurgis, avec lequel Rogerentretcnait des relations de camaraderie mondaine. — Ce M. de Gurgis était un célibataire de quarante à quarante-cinq ans, grand.

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élégant et portant beau. Cliauvo surles tempes et le liant de la tète, il gardait par derrière et de côté des cheveux châtains qui frisaient : sa moustache bien fournie et son impériale lui donnaient un air militaire. Des yeux d'un bleu gris, un peu saillants, éclairaient d'une lumière froide son teint fané où de petites rides s'accusaient déjà au coin des paupières. Il était très boulevardier, très répandu dans le monde, où il avait eu mainte aventure galante; mais il passait pour aimer encore plus les cartes que les dames, et son patrimoine était fortement él)réché. A l'heure où commence cette histoire, Gurgis. las des plaisirs parisiens, harcelé par ses créanciers, songeait à faire une fin et intriguait pour obtenir un consulat. — Uoger de Xoirel, mis au courant de la situation, se dit qu'il y avait peut-être moyen d'exploiter ce désir d'avaur cernent an profit de l'établissement de Jacqueline. M. de Gurgis Ini parut être dans la

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situation d'un liommo assc/. anibilicux pour accepter un mariage di- convenance, du moment où ce mariage lui assurerait la place qu'il convoitait. D'ailleurs, avec ses restes de beauté, son nom et ses manières, \o futur consul devenait un parti fort présentable pour Jacqueline, qui n'avait pas le droit de se montrer trop difficile.

Un soir qu'ils sortaient ensemble du ministère, Roger passa son bras sous celui de Gurgis et lui demanda à brùle-pourpoint :

— .Mon (lier ami, voulez-vous vous marier?

— Hein? répondit Gurgis ahuri... Que vous ai-je fait? Vous savez que je suis un célibataire endurci.... Pourquoi me jetezvous ce pétard dans les jambes :'

— Parce que, reprit de Noirci, en lui lançant un fin regard de côté, je connais vos intentions. Vous désirez un consulat et jai mes raisons pour croire ([u'un

mariage aplanirait toutes les difficultés.

— Noirel ! se récria son compagnon en s'arrêtant net et en le regardant avec une certaine anxiété, de quoi s'agit-il ?... Expliquez-vous plus clairement!

— Mon cher, je vais jouer cartes sur table... Il y aura avant un mois un consulat vacant dans l'un des piincipaux ports du Levant... C'est un beau poste, et je suis en position de vous le faire obtenir si vous voulez épouser une demoiselle de ma connaissance.

— lïum! murmura Gurgis avec méfiance, la pilule doit être amère, car vous essayez de la rouler dans du sucre... Je parie que votre demoiselle est vieille, laide, ou... pis encore peut-être !

— Pour qui me prenez-vous? répliqua l'autre, froissé. Non; la jeune fille dont je parle a vingt-quatre ans ; elle est d'excellente famille, ni laide, ni jolie, et elle apportera en

luariago cent mille francs espèces, plus un château situé en Bour^^^ogne.

— Bon, une provinciale!... Mon cher, vous savez mes goûts... J'ai horreur de la campagne et je n"ai jamais pu vivre vingt- (juatre heures hors de Paris.

— Comment vous arrangerez-vous, alors, quand vous serez dans votre consulat?... ^'oyons, Gurgis, pas d'enfantillage!... La demoiselle, d'ailleurs, ne demandera pas mieux que de quitter sa province et vous suivra où vous voudrez... Tenez-vous à être consul? Tout est là.

— Certes, oui, j'y tiens!... Je ne suis plus assez riche pour vivre à Paris.

— Eh hien, consentez à épouser, et avant un mois votre nomination sera à la signature du ministre.

M. de Gurgis devenait rêveur; l'occasion liait tentante.

— Sapristi, reprit-il, je m'étais pourtant

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bien promis de rester garçon!... Et vous nie jurez, Noirel, qu'il ne se cache aucun serpent sous les roses du contrat de mariage?... La personne est parfaitement honorable?

— Cette personne est ma sœur.

— Ah!... c'est différent, balbutia l'autre, interloqué... Dans ces conditions, je ne pourrais qu'èlre fier d'entrer dans votre fann'llc... Pourtant, le mariage étant un pas difficile, sans contester les qualités de mademoiselle votre sœur, je ne voudrais rien faire àraveuglette, dans son intérêt comme dans le mien... Mon Dieu, je ne tiens pas à épouser une jolie femme, mais je désirerais que sa figure me fût agréable, puisque je devrais lavoir sans cesse sous les yeux... Avant de m'engager, je voudrais donc être mis à même déjuger de visu si nous nous convenons l'un et l'autre.

— Parfaitement... et c'est à quoi j'ai déjà pensé... Le préfet de la Cùte-d'Or est de mes

amis; il doit donner dans un mois un b;il auquel ma sœur assistera... Venez à Dijon, je vous présenterai; vous causerez avec .Jacqueline et nous saurons immckliatement à quoi nous en tenir.

— Diable!... Cent soixante lieues aller et retour pour assister à un bal chez un préfet, c'est dur! objecta Gurgis, auquel la province avait toujours produit l'effet d un pays sauvage et inaccessible.

— La main de ma sœur et un bon consulat, répliqua sèchement Noirel, valent bien le voyage... C'est une promenade, d'ailleurs... L'express du matin nous mettra à Dijon à six heures; nous dînerons à la Cloche; à dix heures nous serons chez le préfet et à onze heures nous reprendrons un train qui nous ramènera à Paris avant le jour... Vous voyez que vous ne serez pas bien malheureux; je ne comprends pas que vous hésitiez.

— -Mon cher ami, je n'Iiésile plus et ji' me

fie à VOUS... Proparez le terrain... Au jour dit, je .serai votre homme...

Ce fut à la suite de cette conversation que Jacqueline reçut la dépêche de son frère. Elle déharqua à Dijon dix jours avant le hal et ne perdit pas son temps, car elle avait tout à faire. L'imminence de cette entrevue, qui allait peut-être transformer sa vie, la houleversait tout entière. Elle } pensait une partie de la nuit et passait ses journées à courir les magasins, n'épargnant rien pour se « faire belle », suivant la recommandation de son frère. Après une première visite et une rapide comparaison des toilettes à la mode avec le fonds de sa modeste garde-robe, rien de ce qu'elle avait apporté ne lui parut digne du prétendant qu'elle attendait.

Elle rougissait de s'être contentée si longtemps de gros linge et de corsets de coutil. Ses commandes chez la corsetière, la lin-

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gère, le cordonnier et la modiste, creusèrent une large trouée dans sa bourse, mais elle ne regrettait pas son argent. Aidée des conseils de .M"'" de Langeaux, elle se ruina en jupes de dessous, gants, dentelles et parfumerie. La couturière lui promit une robe qui ferait sensation, et la sauvage Jacqueline, qui jusque-là n'avait su ni tenir en place ni supporter la moindre gène, se résigna avec une patience d'ange au supplice de l'essayage. Pendant ces longues stations, immobile devant une armoire à glace, tandis que deux ouvrières tournaient autour d'elle, épinglant, échancrant, prenant des mesures, M"" de Noirel soulfrit le martyre; son sang bouillait, -es nerfs s'agaçaient; elle avait des inquiétudes dans les bras, des fourmis dans les jambes et elle osait à peine respirer, de peur de faire manquer l'opération. — Enfin, après des épreuves et des fatigues sans nombre, le grand jour arriva. Tout avait marché à

souhait, les fournisseurs avaient été exacts, et à cinq heures Jacquehne se mit à sa toilette ; un coiffeur vint accommoder sa chevelure rebelle, la femme de chambre la corseta. Tous ces apprêts lui coupèrent l'appétit : elle toucha à peine du bout des dents au dîner, mais dès huit heures elle fut sous les armes. Pendant ce temps, M. de Noirel et M. de Gurgis roulaient dans l'express qui les emmenait à Dijon. Sitôt monté en wagon, Roger s'était absorbé dans la lecture de ses journaux et Gurgis avait allumé un cigare. Le temps était maussade, une pluie fine éclaboussait les glaces des portières, et, vue à travers cette humidité ruisselante, la campagne semblait encore plus désagréable et plus absurde à ce boulevardier qu'on entraînait loin de ses chères habitudes, vers un mariage pour lequel il ne se sentait qu'une médiocre inclination. Tout en lan<;ant de légères bouffées de fumée bleue vers le filet qui surplombait

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au-dessus de sa tète renversée, M. du Gurgis songeait :

— Que vais-je faire dans cette galère? Ce diable de Noirel m'a embobeliné avec la promesse d'un consulat à Smyrne ou en Syrie... J'ai coupé là dedans, sans réfléchir que j'aurais peut-être pu obtenir ma nomination, tout en restant célibataire... Pour qu'il se remue de cette façon et pour que cette demoiselle ait atteint sa vingt-quatrième année sans trouver un mari, il faut qu'elle soit d'un placement diablement difficile. 11 va me montrer quelque provinciale accoutrée ^^n singe savant, raide et guindée comme si elle avait avalé une tringle de rideau, et quand je l'aurai vue, j'aurai l'ennui de chercher un prétexte poli pour me dégager, en risquant par-dessus le marché de me brouiller avec le frère... J'ai fiien peur de m'ètre laissé circonvenir comme un écoUer. — Enfin, je suis dans la nasse ; il s'agit de m'en tirer le plus ad roi-

tement possible... Après toiil. le hasard nie réserve peut-être une surprise ?. . . Une perle rare enfouie dans sa coquille, une violette cachée sous Ihcrbe! Iluin!... C'est douteux. Roger avait terminé la lecture de son dernier journal.

— Noirci, demanda son compagnon, mademoiselle votre sœur habite donc Dijon en hiver ?

■ — iVon ; elle y est en visite chez une amie. . . Ma sœur a des goûts très simples et depuis sa sortie de pension elle n"a pas quitté notre terre de Val-Dormant.

— En vérité ! ... Ce n'est pas une mondaine, alors ?

— Pas du tout... Elle aime la vie d'intérieur et elle vient au bal pour la première fois.

— Une campagnarde, j'en étais sur!... se dit l'attaché au protocole.

La conversation en resta là. Gurgis ne se

souciait mônio plus di? s'informer si la domoisclle L'iait blonde ou brune, petite ou grande. — Persuadé à l'avance que l'av.'nture finirait en queue de poisson, peu lui importait la couleur des cheveux ou des yeux de -AI"*' de Noirci. H alluma un second cigare, tandis que Xoirel tirait un livre de son sac et en coupait lentement les pages, puis il ramassa un des journaux tombés à terre et le lut distraitement en se rencognant dans un angle. Peu à peu cette lecture, jointe au balancement du wagon, le plongea en une demi-somnolence d'où il ne sortit que lorsque son compagnon s'écria :

— Nous approchons !

En effet, on avait passé le tunnel de Blaisy et le train filait entre deux grands murs rocheux percés çà et là d'échancrures qui laissaient voir sous le ciel crépusculaire de profondes prairies plantées d'arbres. Bientôt on aperçut des " alignements de maisons bordant la grand'roule, puis, dans un fouillis-

de toits, la flèche mince de Saint-Bénigne pointant vers les nuages. La clameur du train devint plus sonore, un long sifflement déchira l'air hrumeux. On était à Dijon. — Après avoir dégusté à l'hôtel de la Cloche un plantureux dîner qui rasséréna un peu Gurgis et le remit d'aplomlj. les deux voyageurs procédèrent à leur toilette, et, au coup de dix heures, un des huissiers du préfet jeta d'une voix éclatante leurs deux noms à l'entrée du grand salon.

Jacqueline, assise dans une encoignure à côté de M"'- de Langeaux, épiait déjà depuis une demi-lieure la venue de son frère. Les deux amies s'étaient entendues pour avoir des toilettes pareiUes ; seulement M'"® de Langeaux, pimpante, fluette et mignonne, avait l'air d'une jeune fifle dans sa robe de tarlatane blanche garnie de roses de haie, avec sa guirlande d'églantines légèrement tortillée dans ses cheveux blonds. — Jacqueline, au

contraire, dont les traits énergiques et le teint hàlé tranchaient sur ces blancheurs vaporeuses, faisait penser à une mouche noyée dans du lait: par égard pour son deuil à peine terminé, elle avait cru devoir choisir pour sa coiffure une couronne de violettes qui lui durcissait le visage et la vieillissait. En apercevant l'ami de Roger, elle reçut un choc au cœur. Il lui parut très imposant dans le frac noir qui faisait valoir sa taille élégante et le gilet blanc qui moulait sa large poitrine. Elle trouva que sa calvitie lui donnait quelque chose de sérieux et de distingué, et elle se sentit très émue rien qu'à l'idée de se le voir présenter.

— Tenez, dit Roger à Gurgis, voyez-vous ces deux dames en toilette blanche, assises dans l'angle auprès d'un palmier?... La plus jeune des deux est. ma sœur.

Gurgis, le monocle à l'œil, regarda dans la direction indiquée : â première vue, AI'"" de

Langeaux lui parut être la plus jeune, avec sa vivacité d'oiseau, sa fraîche toilette et sa taille mignonne; il honora donc à peine d'un regard la dame hrune coiffée de violettes et porta toute son attention sur la blonde qui lui produisit une impression agréable. Sa figure se rasséréna.

— VA\ bien? demanda Roger avec une pointe d'inquiétude.

— Eh bien, elle n'est vraiment pas mal ; elle a du charme.

— Je suis ravi qu'elle vous plaise, reprit M. de Noirci, non sans être un peu surpris de l'indulgence de l'attaché... Je vais saluer ces dames et les prévenir de votre arrivée... Attendez-moi près de cette porte; je viendrai vous chercher dans quelques minutes...

Il fendit la foule des habits noirs et alla trouver les deux amies. Après l'échange des compliments et des poignées de main, il se pencha vers Jacquehne et murmura :

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— T/ami dont je t'ai parlo, M. do Guri;is, est ici... Il ta drjà aperçue et la première impression a été bonne ; je Aais te l'amener... Sois aimable !

Il quitta sa sœur, tout en remarquant avec ennui qu'elle rougissait A'iolemment et que cette subite rougeur lui épaississait encore le teint; puis il rejoignit M. de Gurgis.

— Venez! lui dit-il. — Et saisi d'un scrupule, il ajouta : — Surtout pas de bévue ! Ma sœur est la personne qui est assise le plus près de la plante verte.

Gurgis braqua de nouveau son monocle dans la direction des deux jeunes femmes, afin de s'assurer de l'identité de sa future liancée, mais à ce moment une haie d'invites lui masqua les banquettes. Des quadrilles se formaient et ils durent attendre la fia de la contredanse pour traverser le salon. Quand ils purent se. frayer un passage , il se trouva que Jacqueline et son amie , (pii vc-

naient de danser le quadrille, n'occupaient plus les mêmes places , de sorte que M*"® de Langeaux était maintenant assise près du palmier.

— Mesdames, commenta Nuirel, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis : M. Antoine de Gurgis, attaché au Ministère des Affaires Étrangères... Mon cher Gurgis, M"' Jacqueline de Noirel, ma sœur; M*"^ de Langeaux, son amie.

Gurgis s'inclina devant les deux jeunes femmes, mais réserva son salut le plus aimable pour W' de Langeaux, qu'il prit décidément pour la personne à qui on voulait le marier. Elle était si vive et paraissait si jeunette, qu'il ne lui vint pas un instant à l'esprit qu'elle fût déjà en puissance de mari ; l'autre, au contraire, avec ses gros sourcils, son teint bis, sa lourde coiffure violette, répondait trop bien à Tidée qu'il se faisait d'un chaperon pour qu'il ne persistai pas

dans sa méprise. Dailloiirs, M"" de Langoaux, qui aimait à flirter et qui voulait motlre le prétendant à l'aise, parla la première et taquina M. de Gurgis à propos des impressions qu'un bal de province pouvait produire sur un Parisien. La conversation s'engagea. Jacqueline, très émue, se bornait à s'éventer et à sourire gauchement. Roger s'efforçait en vain de la mêler à l'entretien; elle répondait par de rares monosyllabes en baissant les yeux. M. de Gurgis, du reste, n'y prenait pas garde. 11 n'avait de regards et de compliments que pour M"*' de Langeaux, et celle-ci, très sémillante, lui donnait gaiement la réplique. Ce fut Noirel <iui dut mettre fin à la causerie, en faisant remarquer qu'il allait être onze heures. L'attaché exprima tous ses regrets , et , après avoir pris congé, les deux Parisiens descendirent au vestiaire, enfilèrent leur pardessus et se jetèrent dans une voiture

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qui les conduisit directement à la gare.

M. de Noirel gardait le silence ; il était mécontent du peu de succès de sa sœur et il s'attendait à chaque instant à ce que son compagnon de route lui annonçât que décidément il préférait rester garçon. Aussi, dans le wagon, fut-il 1res agréablement surpris lorsque Gurgis s'écria, en lui serrant la main :

— Mon cher Noirel. je suis fort content de ma soirée et vous remercie cordialement d'avoir pensé à moi pour mademoiselle votre sœur... Elle est simple, naturelle^ aimable... Si je ne lui déplais pas trop, je me trouverai très honoré d'être agréé par elle... Vous avez dès à présent ma parole et le mariage aura lieu quand vous voudrez.

Bien que cette déclaration enchantât Roger, néanmoins, en son par-dedans, il était troublé. De nouveau il se demandait si, dans l'esprit de Gurgis, il n'y avait pas erreur

Lli MARI DF. JACQLI::LIN1:. lio

sur la personne et si l'honnêteté ne rublijjfeait l»as à prévenir toute équivoque en iiisistuiit avec plus de précision sur l'identité de la jeune dame ([ui avait charmé l'attaché au protocole. xMais la crainte de nuire à l'étabhssement de sa sœur triompha de ce premier mouvement généreux et inspira à Noirel des réflexions plus égoïstes. « Après tout, se dit-il, je l'avais suffisamment averti; s'il y a eu quiproquo, ce n'est pas ma faute; dailleurs, en supposant qu'il se soit trompé, Terreur lui sautera aux yeux quand il ira voir Jacqueline à Val-Dormant, et, s'il se repent, il aura encore la possibilité de se dégager. » Cet argument, plus spécieux que loyal, le détermina à ne rien préciser davantage. Avec une réserve tout à fait diplomati<{ue, il se borna à répondre qu'il s'estimerait heureux >i tout s'arrangeait au gré des deux parties. — Toutefois, ajouta-t-il, le mariage étant chose sérieuse, il importe que nous réfléchis-

sions mûrement chacun de notre côté avant de nous engager à fond. Je n'ai pas eu le loisir d'interroger ma sœur ce soir, et je ne connais pas ses sentiments. Dès demain je lui écrirai ; si sa réponse est favorable, eh bien, mon cher ami, nous irons de l'avant, et personne plus que moi ne se réjouira de l'heureuse conclusion de cette affaire.

La réponse de Jacqueline ne se fit pas longtemps attendre. Elle ne dissimulait pas à son frère que M. de Gurgis l'intimidait et lui sembJait déjà un peu âgé; mais lui trouvant en somme d'excellentes manières, de l'esprit et de la distinction, elle se déclarait très honorée de sa démarche et Tinvitait à venir à Val-Dormant, où elle serait heureuse de le recevoir avec Roger. — M. de Gurgis aimait que les affaires fussent menées rondement ; impatient d'ailleurs de tenir sa nomination en poche, et de plus, détestant la campagne, il ne se souciait pas de se trans-

porter deux fois à A'al-Dormant, la première pour y faire sa cour et la seconde pour s'y marier. Dès que M. de Noirel lui eut donné connaissance de la lettre de Jacqueline, il s'écria qu'il regardait d'ores et déjà cette réponse comme une acceptation tacite, et il supplia son futur beau-frère de presser les choses de façon à abréger le stage qu'on exigeait de lui. — Pour ce qui le concernait, ajouta-t-il, il avait déjà pris les devants, ses papiers étaient prêts, et il désirait que les bans fussent publiés le plus tôt possible. Par acquit de conscience, Roger éleva quelques prudentes objections, mais, devant l'insistance de Gurgis, il jugea avoir satisfait à son devoir strict et écrivit à sa sœur pour lui exprimer les justes désirs de son fiancé. Jacqueline, mise ainsi au pied du mur, en passa par où on \oulait. et les premières publications eurent lieu. Le futur avait déjà envoyé à la jeune fdlc un énorme bouquet de roses et de

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lilas, avec une galanle épitro où il la romorciait d'avoir compris son impatience et où il lui annonçait sa prochaine arrivée. Les envois de fleurs se succédèrent de deux jours en deux jours, puis, une semaine environ avant la date fixée pour la cérémonie, Roger et Gurgis se mirent en route pour Val- Dormant.

Pendant le trajet, les rôles semblèrent changés : Gurgis se montra d'humeur expansive ; son siège était fait, le mariage Teffrayait moins et il songeait avec un certain plaisir qu'il allait être compris dans la plus prochaine promotion. — jVoirel, au contraire, semblait préoccupé. Il se demandait avec une confuse sen.sation de malaise, comment se passerait la première entrevue des deux fiancés. Si, comme il le craignait, Gurgis était victime d'un quiproquo ; s'il avait réellement pris, au bal de Dijon, M'"^ de Langcaux pour Jacqueline, et réciproquement.

quelle mine ferait-il lorsqu'il s'apercevrait (le son erreur? L'attaché au protocole possédait à la vérité une bonne dose de philosophie, et, de plus, il était ambitieux. Mais si philosoplie qu'on soit et si fort que l'expectative d'un consulat vous tienne au cœur, ce sont là de ces surprises auxquelles on ne se résigne pas facilement et qu'on ne pardonne guère. Gurgis pouvait se fâcher, récriminer, causer un esclandre, et, dans cette hypothèse, quelle serait la situation de la pauvre Jac(jueline?... Outre le déboire d'un mariage manqué, elle éprouverait encore la mortification de devenir la fable du pays. Roger commençait à sentir la piqûre d'un remords et à se dire que, pour un diplomate, il avait agi avec une déplorable légèreté...

— Heureusement, songeait-il en manière de consolation, je tiens Gurgis par son consulat, et cela me permettra de le mater s'il fait trop le méchant.

LE MARI DK 1 ACQU ELIN E. .1

On descendit vers la lin du jour à la slalioii la plus voisine de Val-Dormant et on trouva près de la barrière la voiture que Jacqueline avait envoyée au-devant des voyageurs. C'était une vénérable berline, peinte en vert olive et capitonnée à l'intérieur en velours amarante. Deux chevaux de labour la traînaient, et, sur le siège, se tenait un coclior en blouse, coiffé dun vieux chapeau haut de forme. A Taspect de cet antique véhicule, qui datait pour le moins du règne de Louis XVIII, et dont un marchepied à plusieurs étages facilitait mal la pénible ascension, Gurgis eut un imperceptible froncement de sourcils et un ironique sourire, (pic Roger saisit à la volée.

— Cela manque de confort, dit-il en plaisantant, mais quoi? mon cher, nous sommes dans. un pays aiixmceurs simples, où l'on a le culte des vieilles choses et où Ton tient à SCS habitudes, même lorsqu'elles sont incom-

42 LE MARI Dlî J VCO U liLlN E.

modes... D'ailleurs, ma sœur sort si peu, qu'elle n'a jamais pensé à renouveler son équipage.

A l'aide du facteur de la station, le cocher avait hissé les malles et les valises des voyageurs à l'arrière do la herline, on les fixant au moyen de cordes laborieusement nouées. Il fouetta ses bêtes et l'on partit.

On touoluiit à la fin do mars, une saison détestable en ce pays montueux et boisé. Une pluie glaciale était tombée pondant une partie de la journée; elle avait rempli d'eau les fossés et détrompé le chemin où les roues s'enfonçaient lourdement. Sous un ciel bas, plafonné do nuages gris, le jour déclinant faisait miroiter les flaques des ornières et laissait voir un long ruban de route, se déroulant parmi des champs pierreux qu'encadraient au loin de noires lisières de forêt. La voiture criait, les roues grinçaient, un vont de galerne sifflait contre

les portiriM's et pénétrait aigrement par les interstices des glaces mal closes.

— Brr! murmura Gurgis en se pelotonnant dans sa pelisse, il fait frisquet chez vous,

Noirel.

— Oui, répondit son compagnon en manière d'excuse, le climat est un peu âpre.

— Le climat... et le paysage aussi... Enfin, nous nous réchaufferons au château!

Dans l'esprit de ce Parisien, qui n'avait jamais été plus loin que Versailles et Fontainebleau, le mot « château » évoquait tout un décor luxueux et mondain : grille monumentale en fer forgé, flanquée des confortables pavillons du jardinier et du concierge; avenue coquettement sablée, avec des becs de gaz de distance en distance ; pelouses, pièces d'eau reflétant une façade Louis XIV, dont les rangées 'de fenêtres s'illuminaient à la tombée de la nuit; laquais en culotte courte debout dans le péristyle ouvert sur le grand

liall aux (lieminées flambantes. — Il lui fallut en rabattre quand, au sortir de Champlain, Roger, qui avait abaissé l'uiu' des glaces, lui moulra la > aguc silboiiette des bâtisses se profdant sur le ciel jdus clair.

— Voici ^'al-I)ormant. dil-il.

— Où donc? demanda Gurgis en écarquillanl les yeux.

— A droite, dans les bois. . . , là où pointent ces deux tourelles en éteignoir.

— Ab!... très bien... Pardon! balbutia latlaclié, notablement désenchanté.

Ce fut pis, quand la voiture, après avoir péniblement gi-avi les rampes de la montée, passa entre deux pibers de pierres grises et s'enfon(;a en cahotant dans la nuit profonde des sapins. Les roues tantôt montaient sur de grosses pierres, lantùt retombaient en des ornières boueuses, d'où un rejaillissement d'éclaboussures s'écrasait contre les glaces.

— Ah (.àîon uy a oit goutte, s'exclama

Giirgis inquiet, le cocher va nous verser dans le fossé !

— N'ayez pas peur, Jacquet est prudent, répliqua jVoirel avec une afîcctation de gaieté nerveuse... Il est comme les chats, il y voit la nuit.

On sortit enfin des ténèbres. Les cheA'aux, sentant lécurie. se mirent à trotter, et bientôt la voiture s'arrêta devant une façade ornée d'un perron nu, au bas du(|uel une servante attendait, un falot à la main.

— C'est-il vous, monsieur Roger? demanda la paysanne avec Taccent traînant et chantant du Chàlillonnais,

— Oui, Catherinette, c'est nous, répondit Noirel en ouvrant la portière et en aidant Gurgis à descendre.

— Ah béî... Vous n'êtes mie en avance et mademoiselle commençait à s'èmouver...

Elit' est dans le salon à aous attendre...

A la suite de Roger, Gurgis ]»rii(''liii

dans un hirge vestibule, dallé do carreaux blancs et noirs alternés, où grésillait la faible clarté d'une lampe-veilleuse posée sur une console. Dans cette demi-obscurité, on distinguait, adroite, la cage d'un escalier de pierre conduisant au premier étage. Les murs étaient salpêtres et humides ; on sentait dès l'entrée une buée glaciale vous tomber sur les épaules. La servante ouvrit une porte à deux battants et cria de sa voix la plus aiguë :

— Mademoiselle, voici vos messieurs!

Le salon, haut et sombre, n'était encore éclairé que par la réverbération de la cheminée où flambaient des bûches de hêtre. Soit timidité, soit coquetterie, Jacqueline avait préféré, pour une première entrevue, cette douteuse lumière, où le jour mourant du crépuscule et la lueur dansante du brasier faisaient flotter un vague mystère sur les choses et les gens.

— Bonsoir, messieurs, dit-elle très cordia-

LE MARI l)i: JACQUELINE. il

leiiionl, VL'iicz vile vous cliaiifTcr, vous devez être morfondus...

Aux sons de cette voix très douce, bien (|u'un peu tremblante, M. de Gurgis tressaillit, puis, fouillant du regard la pénombre du salon, il aperçut dans une encoignure la confuse silhouette d'une jeune femme qui ne ressemblait en rien à son interlocutrice du bal de la préfecture.

A ce moment, Catherinette apporta la lampe. M. de Noirel s'était approché de sa s(eur, l'avait embrassée, et, l'attirant vers son compagnon de voyage :

— Mon cher Gurgis, commen<;a-t-il, je n'ai [tlus besoin de vous présenter à ma sœur Jac- (jueline... Je crois même qu'au point où nous en sommes, vous pouvez donner Taccolade à votre fiancée...

Gurgis put constater pleinement que cette iiancée n'était nullement la sémillante blonde du bal, mais bien la robuste brune couronnée

de Aiolettos, qu'il avait à peine regardée. Ses traits s'allongèrent, ses yeux exprimèrent un soudain ahurissement ; néanmoins, comme il était trop bien élevé pour laisser voir son désappointement, il s'inclina, prit la main de Jacqueline, y déposa un froid baiser et se releva en murmurant quelques mots polis ; — après quoi, un mortel silence régna dans le salon.

Rogeravait observé Tallération de laphysionomie du futur ; il comprit qu'une explication devenait imminente, et, pour éviter qu'elle eût lieu en présence de sa sœur, il s'empressa de rompre les chiens :

— Ma chère amie, reprit-il, Gurgis et moi nous avons besoin de secouer la poussière du voyage et de faire un brin de toilette... Permets-nous de te laisser seule un moment et dis à Catherinette de nous montrer nos chambres.

— Certainement, répondit M"*^ de Noirel en

tirant un cordon de sonnette; nous ne dinerons pas avant sept heures, et vous aurez tout le temps de changer de vêtements... Catherinette, ajouta-t-elle en s'adressant à la servante qui venait de rentrer, tu vas conduire M. de Gurgis et mon frère chez eux, et tu veilleras à ce que leur feu claire bien... A bientôt, messieurs !

Gurgis s'inclina de nouveau, et, se retournant pour suivre Noirel, il frôla un guéridon où il aperçut son dernier bouquet qui s'étalait dans un cornet de verre bleu.

Ce spectacle accrut encore son iiritation latente ; il monta en rongeant son frein l'escalier du premier étage et accompagna Roger dans sa chambre ; puis, quand Catherinette eut disparu, il se planta devant son ami, les bras croisés,, les lèvres serrées et le regard furibond :

— Ah çà ! Xoirel, dit-il en éclatant, vous moquez-vous de moi? Est-ce une [)laisanterie

OU une gageure ? La personne que je viens de voir est-elle réellement votre sœur?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

répliqua Noirel sans se démonter, ne vous l'ai-je pas présentée l'autre soir au bal ?

— Vous m'avez présenté deux dames, riposta Gurgis en s'emportant, l'une assez jolie, et l'autre, dont je ne dirai rien par politesse... Il ne m'est pas venu un moment à l'esprit que la jolie ne fût point M"« de Noirel.

— Permettez, n'exagérons pas... Si vous avez fait confusion, ce n'est pas faute d'avoir été averti... Je me rappelle même que, pour prévenir tout quii)roquo, je vous ai précisé la place que ma sœur occupait près d'un palmier...

— Diantre soit du palmier!... Il n'a fait que m'embrouiller, et la preuve, c'est que j'ai causé tout le temps avec la blonde, sans échanger trois paroles avec la personne qui est en bas... Cela seul vous indi(iuait ma

LE MAKI DK J A COU ELI NE. ol

méprise, et il oùt été loyal do m'éclairor quand vous avez vu que je me fourvoyais...

— Comment pouvais-je supposer une pareille aventure?... Xo vous avais-je pas dit que ma sœur était brune? repartit Noirel avec aplomb,

— Brune?... Du diable si je me souviens que vous m'ayez donné ce détail!

— Désolé !... Mais au point où en sont les choses, je ne vois pas moyen de remédier à ce malentendu.

— Plaisantez-vous?... 11 y a erreur sur la personne, je reprends ma parole

— Je ne plaisante nullement, reprit Noirel d'un ton sec; vous avez sollicité la main de ma sœur; malgré mes conseils, vous avez agi avec une précipitation peu sage; maintenant les bans sont publiés, et au cas où vous vous dédiriez, il ne me . resterait plus qu'à vous demander raison de cette rupture injurieuse. . .

— Kh! monsieur, s'exclama Gurgis exas-

52 LE MARI DK JACOL'ELIMî.

péré, à volrc aiso... Je suis à vos ordres! — Mon cher, répondit Noirel. vous vous emportez, et la colère est mauvaise conseillère... Quand Tun de nous deux aura reru un coup d'épée, en serez-vous plus avancé?

Songez que votre nomination n'est pas signée et qu'il dépend de moi seul quelle le soit. Demandez-vous si, au lieu de provoquei- un esclandre, il ne vaudrait pas mieux, dans votre intérêt, accepter une situation très honorable en somme et épouseï" Jacqueline, qui est une excellente fille. La beauté corporelle est peu de chose; au bout de huit jours de mariage, vous oublierez les traits irréguliers de votre femme et vous ne veri'ez plus que ses qualités... Elle en a. et de sérieuses, je vous assure, outre (pi'elle est jeune, fraîche et saine comme un bon fruit... Tenez, Ourgis, vous êtes en de mauvaises dispositions pour prendre une détermination aussi grave...

Donnez-vous le leiiqts de rélli'cliir. et d'ici là

LE MARI DK JACQUELINE. î«

demeurons dans le ^tafu quo a)itc hcllif,n... Demain matin, si vous le voulez, nous exaiiiiuerons la chose à iVoid... Je vous pi-ic seidc^ment de mettre ec soir une sourdine à votre mauvaise huuirur, afin que ma sœur ne s'aperçoive de rien pendant le diner...

Dans une discussion, chacun le sait, celle des deux parties qui reste calme a un avantage jiiai([ii('' sur lauti-e. Endépitde son irritation, (iurgis sentait largumentation de Xoirel se répandre comme une douche froide sur son cerveau en ébullition. Peu à peu la r(''fl(^\ion lui revenait. — On l'avait fait choir dans un piège, la chose était certaine, mais il fallait sen tirer, et là commençaient les difficultés praitiques. Dans son indignation, (Iurgis jurait de ne pas rester un cpiart d'heurr de plus à \al-Dormant; toutefois, quand il eu venait aux moyens d'exécution, il était obligé de reconnaître (pic 1'' château se trouvait ii trois lieues de la prochaim:' station, et «pi à moins

(le cheminer à pied, ce dont il ne se souciait nullement, il ne pouvait se procurer d'autre voiture que celle qui l'avait amené. Or, à supposer qu'on la mît à sa disposition, l'heure était trop avancée et les chevaux trop fatigués pour qu'il put parlirimmédiatement. II fallait donc différer le départ jusqu'au lendemain matin, et, par conséquent, accepter pour cette nuit le vivre et le couvert chez M"* de' Noirel. Dans ces conditions, la nécessité le forçait de faire honne mine à mauvais jeu, de descendre à la salle à manger en compagnie de ce traître de Noirel et de s'y conduire de façon à ménager l'amour- propre de la maîtresse de la maison.

Tandisqu il ruminait ces pénibles réllexions, Roger, d'un air indifférent, ouvrait sa vahse, en tirait du linge, des vêtements frais et commençait à réparer le désordre de sa toilette. Tout en déballant ses peignes et ses brosses, il se retourna vers le méditatif Gurgis :

LE MARI DF-: JACQUELINE oo

- Eh bien, que décidez-vous ? demandat-il.

— Rien, soupira piteusement son compagnon, j'attendrai à demain et je me tairai jusque-là.

— A la bonne heure !... En ce cas, hàtezvous de changer de vêtements, car il est déjà six heures et demie.

A sept heures, ils redescendirent au salon, où ils trouvèrent M"® de Noirel en compagnie d'un nouveau venu, le curé desservant de Champlain , un ecclésiastique entre deux âges, rond comme une pomme et de figure poupine. La vue de ce quatrième convive allégea un peu Thumeur de Gurgis ; la présence du prêtre enlevait au dîner un caractère de trop grande intimité et devait maintenir la conversation sur un ton banalement cérémonieux, qui .mettait l'attaché plus à l'aise. On n'attendait plus que les deux Parisiens, et, dès qu'ils eurent été présentés

au curé, on i)assa clans la sallo à manger. Cette pièce, comme le vestibule, était dallée de petits carreaux blancs et noirs, avec une natte sous la table. Dans une nicbe de stuc, un poêle de faïence bleue, allumé trop tard, chau (l'ait médiocrement l'atmosplière glacée. Les mui-s étaient tendus d'un papier vert d'eau où des corbeilles de fleurs étaient peintes sur cliacun des panneaux séparés par des colonnes également fleuries. Un baromètre^ de bois doré, au-dessus d'une console, entre les deux fenêtres voilées de rideaux de cretonne: un dressoir chargé de vaisselle, et, au centre de cluKiue panneau, des bois de cerf, alternant avec des Ides de cbevrruil, constituaient Tunique et IVoidc décoration de cette pièce cpie Gurgis prit incontinent en grippe. La nappe damassée et cylindrée avait des luisants qui miroitaient; le service de porcelaine jjlaïubc était l)anal comme celui d'une table d'iiùle; ou dressait les plats sur

Llî MAKI DK .lACoLKLINK.

des réchauds de plaqué dont l'ai-gcnlurc uséo laissait transparaitro le rouge du cuivre. Deux lampes en forme d'urne éclairaient lugubrement la salle trop vaste. Tout cela exhalait un parfum lamentablement bourgeois et provincial qui écœurait le boulevardier. Placé à gauche de Jacqueline, qui avait le curé à sa droite, il l'examinait à la dérobée, tandis ([u'elle servait elle-même le potage. Elle était \ctue d'une rohe de cachemire gris garnie de nieuds de rubans pensée, et cette toilette de demi-deuil n'avantageait certes pas son teint. Ses cheveux noirs, qu'elle s'obstinait à lisser •Ml bandeaux plats, se grippaient çà et là en mèches rebelles et peu gracieuses. Il la trouvait trop grande, trop masculine, avec des mains rouges, et se disait in petto que jamais il ne pourrait se faire à cette figure-là. — .Jacqueline, qui se sentait observée, se troublait et commettait plus de gaucheries que jamais. Le mcjii: était copieux : poisson.

o8 LK MAIU Dl:: .) ACoU KLIN K.

gibier, pâté en gelée, conserves de légiiiucs. tout y foisonnait; les vins de Bourgogne étaient Adieux et premier choix; mais, justement, Gurgis ne buvait que du bordeaux, à cause d'un commencement de goutte, de sorte qu'il restait insensible au l)onquel du corton et du chamberlin. 11 ne se dérida pas, en dépit de la grosse gaieté du curé et de la dépense d'esprit de Roger de Noirel, qui se mettait en quatre pour animer la conversation, et le diner lui parut d'une longueur interminal)le. — On se leva enfin pour prendre le café au salon; après quoi M"* de Noirel, qui ne savait comment distraire ses hôtes, proposa timidement un boston, « le jeu favori de. M. le curé ». La physionomie de Gurgis prit une telle expression de détresse, que Roger de Noirel eut pitié de lui. Il représenta à sa sœur que le voyage depuis Paris était long êl fatigant, que son ami et lui-même avaient besoin de prendre du repos; l)ref, il la [uia

LE MARI Dli J ACQL' KLIN Iv. oO

de leur permettre de se retirer de bonne heure. Au fond, Jacqueline, fort émue et mal à l'aise, ne demandait pas mieux que d'abréger la soirée; elle supplia ses hôtes d'agir comme s'ils étaient chez eux; au bout d'un (juart d'heure de causerie banale au coin du feu, le curé alla chercher son chapeau, sa canne et sa douillette, et les deux Parisiens regagnèrent leurs chambres.

Quand ils se trouvèrent tous deux, un bougeoir à la main, devant leur porte respective, Roger toucha légèrement l'épaule de son fonqjagnon :

— Allons, mon cher, murmura-l-il, je vous laisse à vos réflexions... La nuit porte conseil.

— Allez au diable! répondit Gurgis qui ne se possédait plus.

Il rentra brusquefment chez lui, s'y enferma tt se soulagea en allumant un cigare.

Malgré le feu qui pétillait dans Tàlre. tin

60 LK MARI l)i: JACOUELINE.

air froid r(''|;;nait dans celte i)iècc longtemps inliabitée. I/altaché empila des l)ùches sur les chenets, eiilila un veston et se mit à arpenter la cliambre de long en large.

Bien qu'il lut vanné de fatigue, l'agitation, le tenait en éveil. Tout en tournant comme un tigre en cage, Gurgis examinait machinalement le lit d'acajou trop haut, avec ses rideaux de drap rouge bordés d'une grecque jaune ; la pendule et les vases d'albâtre de la cheminée; le papier de lenture saumon imitant la moire, et les cadres qui ornaient chaque panneau. — Deux deutre eux étaient des lithographies coloriées de Boilly, intitulées : La prciuicre dent et La dernière dent; les deux autres étaient des paysages également enluminés, représentant une éruption du ^'ésuvo et un coucher de soleil sur le Bosphore.

— Tout est enharmonie, niunnura-t-il avec une raiïe sourde, le mobilier el la maîtresse

LK M A m DK JACOLKLINK. 61

du logis... \on, jamais je ne pourrai vivre là dedans!

La vue du « (loucluT de so1(mI sur le Bospliorc » ramena sa pensée vers le consulat qu'il convoilait.

« Mais , pensa-t-il, si je n'épouse point, serai-je consul?... Je vais me brouiller avec Noirel, et je le connais : il est vindicatif, il manœuvrera si bien, qu'on me laissera moisir dans les bureaux.. . Voyons, l'important serait d'être nommé... Une fois que je tiendrais mon consulat, rien ne me forcerait à vivre dans cette escargotière; même, je pourrais, en m'y prenant adroitement, persuader à ma future que le séjour de l'Asie Mineure serait malsain pour elle et qu'elle agirait sagement en continuant d'habiter la province jusqu'au moment où j'obtiendrais un poste plus rapproclïé. La demoiselle a des goûts casaniers ; elle doit tenir à son petit train-train de vie campagnarde, et il serait peut-être assez

(52 LE MARI DE JACOUKLl N E.

facile Je lui faire accepter une séparation momentanée; puis une fois que le pli serait pris, nous nous verrions seulement de loin en loin. Dans ces conditions, ce ridicule mariage serait tolérable; je donnerais mon nom à M"^ de Noirel, et en mrme temps que je garderais mon indépendance, je laisserais à ma femme une honnête liberté... Je suis certain qu'elle n'abuserait pas, sa laideur étant pour moi une excellente garantie!... Tout bien pesé, il y aurait là un moyen d'arranger les choses et de tirer convenablement mon épingle du jeu... .Ma foi. Noirel avait raison et la nuit porte conseil... »

Là-dessus, M. de Gurgis ayant jeté son cigare, se déshabilla lestement et s'étendit sous les rideaux du baldaquin, où, tout en maugréant contre l'incommodité des lits de province, il finit par s'endormir.

Le lendemain, avant le déjeuner, il alla

LE MAKI DK .1 A CoU Kl. I NK. 63

trouver M. de Noirel et s'excusa de son emportement de la veille :

— J'ai réfléchi, comme vous me l'aviez conseillé, lui dit-il, et j'ai reconnu que j'avais eu tort de me fâcher... Quand un galant Jiomme s'est mis dans une situation difficile, il n'a plus qu'une chose à faire, s'en tirer le plus correctement possible... Je suis galant homme et j'épouserai mademoiselle votre sœur; seulement je désire avoir ma nomination en poche, le matin même du jour où nous nous marierons...

— A merveille ! répondit Roger de Noirel, je suis ravi de voir que vous êtes devenu laisonnable... Quant au consulat, chose promise, chose due, et vous pouvez compter sur moi.

A partir de ce moment, Gurgis fit sa cour à Jacqueline et • s'efforça de se montrer aimable. Néanmoins ce rôle de fiancé malgré lui ne laissait pas de lui semlder lourd, et. en

64 LC MARI Di: JACOUELINIi.

son for intérieur, il gardait à sa liancéo une amorc rancuno qu'il avait grandpeino à dissimuler. Si dii>lomatc qu'il fût, il jugeait humiliant de jouer la comédie de la tendresse auprès d'une fille pour laquelle il éprouvait chaque jour une aversion plus marquée. Jacqueline était gauche, timide cl inélégante; elle ne savail ni s'hahiller. ni parler, ni représenter, et, aux yeux de (Jurgis, c'étaient autant de défauts inexcusables. Elle avait des façons l»riis([ues, des goûts rusticjues qui agaçaient le Parisien; un mépris du (piendira-l-on el des coiivenlions mondaines qui faisait dresser les cheveux sur la lèle à ce formaliste, habitué à estimer au-dessus de tout la correction et l'étiquette. Aussi, par moments, ses répugnances perçaient-elles à travers son masque de politesse et d'amabilité ; il lui échappait parfois d(\s mots dune ironie cruelle, soulignés par de mécbaiits sourires, (pii décontenançaient la pauvre

Lfcl MAIU D1-: J.VCgLJllLlM-:. 63

Ja(i|iioliu!'. Elle constatait que son liancé nianqiiait d'expansion ot do tendresse; elle se demandait avec une secrète appréhension si elle trouverait jdus tard dans son mari la sympathie et l'indulgence dont elle avait tant besoin, et il est }trobable que si les choses n'eussent pas été aussi avancées, elle eût renoncé à lier sa vie à celle de cet homme dont la froideur et l'humeur caustique s'accentuaient do plus en plus, à mesure qu'on approchait du jour fixé pour le mariage.

La veille do la cérémonie, une voiture amena au Val-Dormant un ami de M. de Gurgis, qui devait être un de ses témoins, et, le lendemain matin, comme le futur était en train de passer son habit noir, Roger de Xoir(d entra dans sa chambre et lui tendit un numéro du Moui'rio'.

— Ti'uoz, lui dit -il. voici mon cadeau de noce.

66 LE .AlAKl IJ1-: JACQUKLI.Nli:.

Gurgis (Irplia la feuilk', courut à la coluiuic des actes officiels et lut cet entrefilet :

« Par décret du 20 de ce mois, sur la proposition de S. Exe. le Ministre des Affaires Étrangères, M. de Gurgis (Kvariste-Antoine), attaché au })rolocole, est nommé consul à Smyrne. »

Il serra silencieusement la main de Noiicl. mit le journal dans sa poche, et ils descendirent au salon où l'on n'attendait plus qu'eux. Peu après, Jacqueline, escortée de deux de ses parentes, apparut dans sa toilette de mariée. Sa robe à traîne et son voile à la juive étaient loin de lui être avantageux. Ses traits irréguliers, sa grande bouche et son menton massif s'accusaient avec plus de relief sur ces blancheurs du satin et du tulle.

— Elle est encore [dus laide en toilellf df cérémonie ! pensa Gurgis, tout en s'inclinant

LE MARI DE JACQUELINi:. «7

et en lui l)aisant le boni des duigls; non, Jécitlément, je ne pourrai pas m'y faire!

Des voitures louées à la ville voisine conduisirent les futurs, leurs témoins et leurs amis à Champlain, où devait avoir lieu la double cérémonie civile et religieuse; puis, quand on eut passé par la mairie et l'église, on remonta dans le même ordre la rampe de \'al-Dormant, tandis que les cloches sonnaient en volée et que les jeunes gens des fermes liraient, en l'honneur des mariés, des coups de fusil (|ui faisaient se cabrer les chevaux de louage.

On avait préparé un de ces plantureux déjeuners dinatoires comme on n'en voit plus qu'au fond des provinces. Un peu avant de passer dans la salle à manger, JVoirel dit à sa sœur, devant ses hôtes :

— ^^ Jacqueline, tu peux féliciter ton mari... 11 vient d'être nommé consul à Smvrne, ce qui vous procurera le plaisir de faire

es LK .MARI Dt: JACgUKLl.Nt:.

tons doux un cliarrnanl voyaiio de nucc.

— Madame, ropi-il le nctuvcan marié d'un air liypocritcmcnl conlns. j'ai à m'excuser auprès do vous do coït»' nomination, (|ue jo n'attendais pas si tôt... On mo donne Ididio de partir au plus Aile, et vous me voyez désolé... Smyrno est si loin que je me fais un cas de conscience di' vous forcer à vous expatrier.

— Rassurez-vous, monsieur, sécria la nouvelle M'"« do Gurj;is, 1res loueliée de ces délicats scrupules, bien que je sois peu accoutumée aux longs voyages, j'ai retenu ce (jue m'a dit le maii-e ce malin : « La femme doit suivre son mari », et je suis prête à vous accompagner partout où vous irez.

Cette déclaration ne parut pas produire sur Gurgis l'agréable impression à laquelle .lactjueline s'attendait; il s'inclina. silencieusement et sembla, durant tout le déjeuner, en proie à une maussade Immeur qui stupéfia

LE MAiu D1-: JACOL i:lim:. 69

los convives. Dès qu ou Sf Icnu de tablf, il sesquiva, remonta précipitamment dans sa chambre, et quelqu'un qui le rencontra dans l'escalier l'entendit murmurer entre ses dents : — Ah, ça..., par exemple!... Non, jamais I

L'ami qui lui avait servi de témoin reparlait le soir même pour Paris; au moment du dé[)art, Guri^is l'accompagna naturellement jiisqu à la voiture qui devait le conduire à la station; mais, tandis que le voyageur s'installait sur les coussins après avoir pris congé de son hôte, la portière se rouvrit brusquement cl le nouveau consul, se jetant avec précipitation dans rintérit'ur. ordonna au cocher de détaler, leva les glaces et dit à son ami stupéfait :

— Je fde a\ec loi... Mulus!... .le t'('\i)li- ([uerai tout çii, en route...

La voiture descendit au tiol la iauq>e du ^'al-Dormaut, traversa le [»onl cl disparul d<'i:rière les maisons de CJianipIaiii. l'ciidaut

co temps, Jacqueline, son frcre et deux ou trois invil(''s qui ne repartaient que le lendemain, attendaient le retour du marir en devisant autour de la cheminée du salon. Une heure se passa sans qu'on vît rentrer personne. La figure de Jacipirlinc s'altérait, Roger fronçait les sourcils, et tous deux commençaient à trouver inexcusable rindifîérence du nouvel époux. Les invités pensaient de mcme, sans oser montrer trop clairement leur surprise. Seulement, de temps à autre, la conversation tombait; un silence morne, un silence d'attente, planait tout à coup dans la haute pièce, où l'on n'entendait plus que le pétillement des bûches et le mouvement de la pendule. A la fin, Noirel, visil)lemeut agacé, sonna, et Catherinette accourut :

— Voyez donc, lui dit-il, si M. de Guigis est cliez lui et prévi'Me/.-lc (pTon l'attend pour prendre le thé.

La conversation se renoua languissam-

Lli MAUI Dli JACOLJtLKNK. 71

mont : cinq minutes s'écoulùrcnt, puis Calhorinette reparut avec un air ahuri :

— Monsieur n'est pas chez lui, murmurat-elle, ayant grand'peine à reprendre son souffle, mais j'ai trouvé sur sa table une lettre à l'adresse de madame... et j'ai cru bien faire-de l'apporter.

Jacqueline, très inquiète, s'était levée ; elle saisit le billet cacheté que lui tendait la femme de chambre, déchira nerveusement l'enveloppe, se rapprocha de la lampe pour en lire le contenu, pâlit très fort, et, sans articuler une syllabe, retomba suffoquée dans son fauteuil. Roger, interdit, lui prit la lettre des mains et la déchifl'ra à son tour. Elle était ainsi conçue :

« Madame,

« Nous voici mariés; vous vous appelez M'"^ de Gurgis : c'est, je crois, ce que vous et votre frère désirit^z surtout. J'ai tenu ma

72 LE MARI l)i: J ACgL i: LLN E.

parole ; mais roxpôrioiico de ces dix derniers jours m'ayant convaincu de la complète incompatibilité de nos caractères, je crois agir dans votre intérêt comme dans le mien en mettant entre nous la distance qui sépare Smyrne de ^'al-Dormant ; elle sera suffisante pour nous permettre à tous deux de nous mouvoir dans la vie sans gène ni ennuis réciproques. Je crois vous connaître assez pour être persuadé (\nk vos yeux comme aux miens la liberté est le trésor le plus précieux. J'ai la certitude que vous saurez en user, comme moi, avec toute la bienséance due au nom que vous portez. Excusez donc mon brusque départ, et agréez, madame, les bommages et les adieux de votre respectueux serviteur.

A.NTOI.NK I)K Gl ItdIS.

«P. -5. — Veuillez avoirTcxtrème obligeance de faire expédier à Paris, bureau restant, les bagages que j'ai laissés dans ma cliambre. »

Ce fut ainsi que Jacqueline, le soir mémo de ses noces, passa de l'état de jeune mariée à la mélancolique situation de femme abandonnée. Dès le lendemain, Roger quitta Val- Dormant, afin de courir après Gurgis et lui représenter toute l'incongruité de sa conduite. Mais le nouveau consul n'avait fait que toucher barres, et il était déjà en route pour Marseille. Menaces, prières, rien ne le fléchit. La seule chqse qu'on put obtenir de lui, avant qu'il s'embarquât pour les Échelles du Levant, ce fut un acte notarié par lequel il donnait procuration à sa femme à l'efl'et

74 Ll' MARI DE JACQUELINE.

d'administrer librement sa fortune personnelle.

Lorsque Jacqueline fut revenue de sa première stupeur et qu'elle analysa ses sentiments, elle s'étonna de se tiouvor moins affligée qu'elle ne l'aurait cru. Elle éprouvait môme une sorte de soulagement, en songeant qu'elle échappait à la tyrannie d'un mari dont l'hunuMir maussade et sarcastique lui avait, pendant dix jours, inspiré plus de crainte que de sympathie. A la vérité, l'abandon de M. de Gurgis la blessait au vif, mais c'était son amour-propre et non sa tendresse qui saignait. Elle ressentait amèrement linjure que lui avait infligée ce singulier mari, en lui faussant compagnie au seuil même de la chambre nuptiale, mais elle ne regrettait nullement le fugitif» Sa mésaventure eut surtout pour résultat de lui faire prendre le monde en grippe, et de la rejeter plus à fond dans ses habitudes de sauvagerie. Elle n'afla

que (le loin en loin à la ville et se remit à courir les bois. Seulement elle ne retrouva plus en elle cette tumultueuse activité, cet entrain de jeunesse, cette sève d'espérance qui la soutenaient autrefois dans la solitude.

Sans trop s'en rendre compte, elle avait, pendant quelques semaines, ébauché des rêves d'amour et de vie familiale qui laissaient au fond de son cœur une sorte de levain troublant. Son âme de jeune fdle ne possédait plus le calme virginal d'autrefois. Quand, maintenant, pendant les soirs d'hiver, elle tisonnait rêveusement au coin du feu, son imagination était hantée par de chimériques visions conjugales. Elle se plaisait à échafauder d'inutiles châteaux en Espagne et à chercher ce qui serait advenu si M. de Gurgis eût été un totit autre homme. Elle songeait à la tendresse qu'elle aurait pu lui donner, aux délicieux tète-à-tète qu'ils auraient passés

ensemble, aux enfants qui auraient pu survenir, et tout cela la mettait dans un pénible état d'agitation. Lorsqu'elle s'endormait, des rèves amoureux traversaient son sommeil; au petit malin, encore sous l'impression de son heureux songe, elle s'éveillait pleine d'une joie confuse qui s'évaporait peu à peu avec la sensation de la réalité, et qui la laissait, tout le restant du jour, triste de cette illusion envolée.

Quand le printemps revint, ce fui bientôt une pire souffrance. — En ce pays langrois où l'hiver commence tôt et finit tard, le renouveau éclate sans presque aucune transition; il y a tout d'un coup une explosion de sève, une abondance de végétation, un épanouissement, qui amollissent les cœurs et grisent les tètes. Des ruisseaux grossis par la fonte des neiges courent à travers la forêt mouillée: des chants d'oiseaux montent sous les grands couverts qui verdoient, et cette sensualité

('parse dans la campagne semble filtrer dans Tàme des passants. Le robuste corps de Jacqueline tressaillait sous l'impression de cette joyeuse fièvre de la nature : ses yeux étaient éblouis, ses oreilles charmées. Une langueur fondante coulait dans ses veines et la faisait tomber lasse sur l'herbe des talus. Elle s'enivrait de l'odeur des plantes, et des larmes de regret lui montaient aux yeux à la pensée de son isolement. — Xi fille, ni femme, ni veuve, elle se voyait condamnée à passer le reste de sa vie dans cette fausse situation. Et elle n'avait que vingt-six ans, et elle sentait au dedans d'elle sa turbulente jeunesse bouillonner comme une eau vive dans un réservoir fermé...

Ses troubles et ses regrets s'accrurent pendant l'été^ puis l'hiver revint avec son silence et sa monotonie, puis un nouveau printemps. — Un matin de juin, .Jacqueline sortit de très bonne lieure, sans autre compa-

gnon qu'un épagnoul favori qui la quittait rarement. Elle avait le projet de visiter une coupe récemment exploitée. Elle s'enfonça très vite sous bois, escortée de l'épagneul qui lirait des bordées à travers les fourrés, revenait se frôler à la jupe de sa maîtresse, puis reparlait d'un air affairé, heureux de vagabonder dans Iherbe et surexcité luimême par les émanations printanières. On touchait à ce moment de la saison où la forêt reverdie est dans toute sa gloire. Les muguets avaient déjà passé fleur, mais les orchidées dressaient çà et là leurs panicules de corolles bizarres, les chèvrefeuilles foisonnaient et dans les jeunes taillis les fraises commençaient à rougir. La coupe que visitait Jacqueline étendait sa surface déboisée entre une rangée de hêtres et trois lisières de futaie. Le soleil tombait d'aplomb sur ce grand carré nu, où les baliveaux de réserve mettaient seuls par place de claires taches d'ombre ;

parmi les cépées basses, les rondins empilés, les ronciers rampants, un som'd bruissement d'insectes bourdonnait dans la pleine lumière. 'Tandis que Jacqueline se penchait vers les broussailles pour cueillir quelques fraises déjà mûres, l'épagneul, qui gambadait à travers la coupe, jeta brusquement un aboiement plaintif, et la jeune femme, qui s'était précipitée dans la direction d'où partaient les gémissements, arriva juste à temps pour voir fuir une vipère qui venait de mordre son chien. L'animal se roulait en gémissant. Désespérée, Jacqueline poussa elle-même une exclamation de détresse ; elle avait pris l'épagneul dans ses bras, et se voyant impuissante à lui administrer la médication nécessaire pour arrêter les effets du venin, elle songeait à s'encourir à travers bois vers Val- Dormant, quand un jeune homme déboucha de la tranchée et marcha droit à elle. Il avait entendu les gémissements de l'épagneul.

l'exclamation de sa maîtresse, et il s'empressa de s'informer de ce qui s'était passé.

— Mon cliien, ré]tondit-ellc, vient d'être piqué par une vipère... Je suis à une lieue de chez moi, et d'ici là, la blessure peut devenir mortelle. . . Que faire ? mon Dieu, je perds la tète!...

— Rassurez-vous, dit son interlocuteur, je vais lui donner les premiers soins... Dans ce pays, où les vipères al)ondent, je ne vais jamais au bois sans un flacon d'acide pliénique. Voyons d'abord où l'animal a été mordu...

Il prit des bras de Jacqueline l'épagneul, qui les regardait tous deux avec cette expression tendrement suppliante des animaux blessés, et sageiiouillant il lexamina attentivement. Il constata que les crochets de la vipère s'étaient attaqués àlune des pattes de devant. Immédiatement il pratiqua une ligature au-dessus de la partie lésée, et se retournant vers la jeune femme :

— Il y a *^lo l'eau ù qucl(|iies pas dici, ajouta-t-il... Venez, nous y laverons d'abord la plaie...

Elle s'empressa de le suivre et ils atteignirent rapidement un pli de terrain où une source glougloutait dans les ronces et les joncs. En un clin d'œil la blessure fut lavée, puis, malgré les cris du chien, le jeune homme la cautérisa largement avec de l'acide phénique.

— Voilà ! reprit-il ; maintenant, si vous le permettez, madame, je vais porter votre épagneul jusque chez vous... Où demeurez-vous donc ?

— ; A Val-Dormant... .Je suis M""® de Gurgis, repartit Jacqueline, tandis qu'une rougeur lui montait aux joues.

— En ce cas, nous sommes voisins, dit le jeune homme... J'habite la Roserelle.

Jusque-là, Jacqueline, toute à son émotion, avait à peine eu le temps d'examiner le sau-

A'cur de l'épagneul. Elle le regarda alors plus attentivement : c'était un jeune homme de vingt-cinq ans, vêtu en chasseur campagnard, bien pris dans son veston de velours côtelé et laissant voir sous son feutre une physionomie ouverte, encore qu'un peu timide, deux grands yeux clairs couleuç noisette, un teint brun, une barbe blonde qui frisait. Elle se rappela l'avoir entrevu lors de Tenterrement de la vieille douairière de la Roserelle, morte l'automne précédent.

— Seriez-vous, monsieur, le neveu de ^[me j(.s Chàtelliers? demanda-t-elle.

— Oui, madame, je suis Hubert des Chàtelliers.

— Monsieur, murmura .Iac(iueline, permettez-moi de me féliciter doublement de cette rencontre et laissez-moi vous remercier... Si mon pauvre Ami guérit de la morsure de cette affreuse bète, c'est à vous (jue je le devrai.

— Oh ! Ami en reviendra, répliqua Hubert des Chàtelliers en regardant l'épagneul qu'il portait dans ses bras, j"ai eu deux chiens mordus et je les ai sauvés en les soignant par le même procédé...

Ils marchaient d'un bon pas, sous bois, et dans un sentier vert dont l'étroitesse les forçait à se serrer l'un contre l'autre.

— Est-ce que vous êtes depuis longtemps à la Roserelle ? reprit M"" de Gurgis.

— Je n'y suis retourné que lors de la dernière maladie de ma tante... Mais, quand j'étais enfant, j'y venais souvent aux vacances... Maintenant je vais l'habiter constamment, car la pauvre chère femme m"a institué son héritier.

— Je m'étonne de ne pas vo4is avoir rencontré déjà.

— Pardonnez-moi... Etant en deuil, je n'ai fait aucune visite. Et puis, voyez-vous, madame, je suis un sauvage. Avant de venir

8i LE MARI DR JACQUELINE.

ici, j'ai vécu on plein bois, dans un i)elit domaine que je possède du côté de Vassy... Je n'aime guère le monde et je m'y sens tout désorienté.

— Comme moi ! s'écria Jacqueline.

Tout en devisant, ils avaient fini par atteindre Val-Dormant, et M'"® de Gurgis insista pour que son compagnon de route entrât et prît quelques rafraîchissements. Une fois l'épagneul douillettement installé dans sa niche,. M. des Ghâtelliers resta encore un quart d'heure à converser avec son hôtesse, puis il la salua.

— Je vais à Champlain, ajouta-t-il, chez le vétérinaire, et je vous l'enverrai.

— Au revoir, monsieur, dit Jacqueline, et merci encore... Bien que vous n'aimiez pas les visites, lorsque vous passerez près de Val-Dormant, j'espère que vous viendrez prendre des nouvelles d'Ami..,

Quand le jeune homme eut disparu au bout

do ravonue des sapins, Jacqueline resta longtemps rêveuse. Mais cette fois sa rêverie n'avait rien d'attristé . Au fond d'elle-même, et en dépit de l'inquiétude que lui causait l'accident d'Ami, elle éprouvait une confuse salisfaction. Il lui semblait que la rencontre de son voisin de la Roserelle éclairait d'une lumière plus gaie la solitude de ^al-Dormant, et brusquement, elle s'y trouvait moins isolée. La gaucherie et la sauvagerie du jeune homme lui étaient sympathiques ; elle se sentait attirée vers ce gar(;on que le monde effarouchait, comme il l'avait aussi effarouchée.

Hubert des Châtelliers regagna la Roserelle en passant par Champlain. Une fois rentré chez lui, il songea, tout en déjeunant, à sa rencontre du, matin. — Bien qu'il fût nouveau venu dans le pays,- il était au courant du singulier mariage de M"® de Noirel. Plus d'une fois déjà les détails de cette aventure avaient

86 LE MARI Dli JACQUELINE.

piqué sa ciii'iosité, et il avait souhaité de connaître celle qui eu était riiéroïnc; mais il était encore plus sauvage qu'il ne l'avait avoué, et l'idée de se mettre en relations avec sa voisine lui a\ant fait entrevoir toute une corvée de visites, de toilettes de cérémonie, il s'était emi)ressé de l'ajourner bien loin. — Orphelin de bonne heure, élevé dans un collège, puis rejeté à dix-huit ans dans la solitude d'une habitation perdue au fond ^U's bois, Hubert se plaisait surtout en la compagnie peu gênante des gardes forestiers et des chasseurs. Il aimait leur libre vie à la bonne franquette et ne se souciait guère de devenir « un homme du monde » ; le mot seul lui causait une secrète répugnance. En dehors de sa tante, la vieille douarière des Chàtelliers. Il avait peu fréquenté la société féminine; rien no l'effrayait tant que la perspective d'un tète-à-tète avec une belle dame, et en fait dhistoircs galantes, on ne

lui connaissait que doux ou trois brèves amourettes campagnardes, nées ù la suite d'une partie de chasse et dénouées le lendemain. Il ne savait en réalité rien de la femme, mais rinconnu féminin le préoccupait. Souvent, lorsque des fenêtres de la Roserelle il apercevait les tourelles de Val-Dormant, il songeait avec une sorte de pitié attendrie à cette demoiselle de Noirel abandonnée dès le soir de son mariage, et qui passait, elle aussi, une jeunesse solitaire en ce vieux château enfoui dans les bois. Le mystère de cette existence romanesque l'intriguait, et son imagination travaillait à la pensée qu'un hasard lui ferait peut-être un jour rencontrer Jacqueline.

Aprésent que cette rencontre avait eu lieu, il analysait lentement ses impressions et se demandait si la réalité correspondait à l'image qu'il s'était faite. Assurément, M""® de Gurgis n'était point jolie ; on lui avait dit déjà du

reste qu'elle était laide, et sur ee i>oint il n'avait pas éprouvé de désillusion. ?séanmoins cette laideur, à laquelle il s'attendait, lu' lui paraissait pas désa{j;;réal)l('. Jaequrjinc avait de beaux ncux, purs comme l'eau d'une source, des dents blanches, un corps robuste, ot ces qualités n'étaient pas poiii- déplaire à un jeune sauvage de Tespèce d'Hubert des . Chàtelliers. Mais ce qui lavait surtout charmé, c'était le naturel et la franche cordialité de M'"^ de Gurgis; il s'était senti immédiatement à l'aise auprès d'elle ; il avait été émerveillé de la trouver si vive, si spontanée et si peu faeonnière. Il lui semblait qu'une verte fraîcheur émanait d elle comme d'une feuillée verdoyante pleine de fleurs et d'oiseaux chantants.

Quelques jours après, il s'achemina vers Val-Dormant et y entra, sous piélexte de s'informer de l'épagneul. Il lut reeu dans le grand salon assombri dont Jacqueline avait

fait son cabinet do travail, ot il trouva la jeune femme occupée à lire prùs d'un gros bouquet de roses, qui embaumait. — La santé d'Ami était presque complètement rétablie ; grâce ù Tintervention d'Hubert et aux soins du vétérinaire de Champlain, le danger avait maintenant disparu. M""^ de Gurgis témoigna de nouveau à son voisin toute sa reconnaissance, et la faron dont elle l'accueillit montra clairement à Hubert quïl était le bienvenu à Val-Dormant. De môme qu'il se sentait à l'aise auprès de Jacqueline, celle-ci perdait peu à peu avec lui cette gaucherie qui la paralysait devant les étrangers ; elle se montrait telle quelle était : expansive et enthousiaste, tendre et spirituelle. Cette première visite dura longtemps, et Hubert la renouvela la semaine d'après. Bientôt une camaraderie familière s'établit entre les deux voisins, et ils se virent très fréquemment.

A partir de cette époque, Catherinette, Ui

chambrière de M""^ de Gurgis, constata un changement notable dans les habitudes de sa maitresse. — Jacqueline devenait presque coquette ; elle reprenait du goût à la toilette, se coiffait avec plus de soin et tirait meilleur parti de ses abondants cheveux noirs. Elle s'inquiétait de la façon de ses robes, se préoccupait plus minutieusement de la blancheur de son linge, soignait ses mains et fleurissait son corsage. Elle avait, d'instinct, trouvé une coiffure qui allait à lair du visage; elle choisissait des étoffes seyantes et paraissait tout à coup rajeunie de cinq ou six ans. .Mais ce qui la transfigurait et lembellissait surtout, c'était une expression de bonheur sur toute sa figure, une irradiation du dedans au dehors qui mettait en valeur ce qu'il y avait d'agréable en elle : l'éclat de ses yeux bruns, la bonté de son sourire, la douceur satinée de sa peau.

Iluboit, lui aussi, constatait de jour en jour cette transformation et n'en était que plus assidu au Val-Dormant. A force de vivre auprès de Jacqueline, il ne s'apercevait plus de l'irrégularité de ses traits, ni de l'excessive robustesse de ses bras et de ses mains. Il ne Yoyait que ses yeux humides et tendres, sa taille assouplie, ses rouges lèvres souriantes. — Quand, à vingt-cinq ans, on se trouve journellement et familièrement aux côtés d'une jeune femme aimable et fraîche, on finit par découvrir en elle des attraits qu'on n'avait pas soupçonnés tout d'abord. Peu à peu.

ramour se mit de la pailio, presque à l'insu des deux voisins. Ils ne se lassaient pas d'être ensemble, se quittaient à regret, se revoyaient avec un plaisir toujours plus vif. Leurs tète-àtète n'étaient troublés par aucun fàclicux, et sans se l'avouer encore, ils se sentaient l'un pour l'autre une sympathie toujours plus tendre. Parfois, (juand ils causaient dans le vi(Hi\ salon, ou lorsqu'ils se promenaient dans le parc, leurs yeux se rencontraient, et de soudains silences succédaient à cette communion des i-egards: des rougeurs leur montaient aux joues, leur cceur ballail, (»l, pris d'un Irouble alangui. ils l)albuliaient d'incohérentes paroles. Au moment de se sépai-er, lorsqu'ils se serraient la main, leur étreinte n'en finissait plus. Sou\enl même Hubert, a|Hvs une fausse sortie, reparaissait brusqu(^meul, sous un })rélexle quelconque, aliu d'avoir le plaisir de goûter une fois de plus aux (lélic<\>^ de celle longue et vuluplueiise

poignée de main. — A cm.' jeu (lungeroux, l'amour qui les possédait sourdement ne devait pas tarder à éclater, et ce fut en effet ce qui arriva.

L'événement se produisit de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde. Un dimanche d'août, jour de la fête patronale de Champlain, Hubert, en venant faire sa visite habituelle, trouva Jacquehne seule dans le logis désert. M"" de Gurgis, qui était bonne et traitait maternellement ses domestiques, leur avait permis à tous d'aller à la fête et s'était fait préparer un souper froid, afin qu'ils ne fussent pas obhgés de rentrer avant la nuit.

— -■ J'ai donné campos à toute la maison, dit-elle à llubei-t, étonné de la solitude complète de Val-Dormant... Les domestiques sont comme nous autres, ils ont besoin de s'amuser, et je les ai envoyés à Champlain avec la permission de. dix heures... Si vous

restez à souper avec moi, vous serez obligé de vous servir vous-môme.

Cette perspective parut enchanter le jeune homme; ils allèrent s'asseoir chacun dans une encoignure de l'anlique causeuse en velours d'Utrecht, et Jacqueline proposa à Hubert de continuer la lecture d'un livre qu'ils avaient commence et qui les amusait fort. C'était la jeune femme qui lisait, d'une voix douce et nette, tandis que des Chàtelliers contemplait sa lectrice. Dans la pénombre du salon, dont les volets étaient clos du côté du soleil, Jacquehne paraissait ce jour-là plus séduisante encore que de coutume ; de même que ces eaux jaillissantes rendues colorées et lumineuses par le jeu d'un appareil souterrain, l'amour caché dans son cœur l'illuminait et lui donnait une couleur charmante. A un certain moment, elle interrompit sa lecture pour faire une remarque à laquelle Hubert ne répondit (pic par un coup d'œil

attendri. Bientôt leurs regards, fondus l'un dans l'autre, échangèrent une muette déclaration damour. Au dehors un silence endormeur régnait dans les sapins du parc ; par la baie de la porte-fenôtre ouverte, on apercevait un coin de jardin plein de roses ; des bourdons s'y promenaient en ronronnant, et au loin le vent apportait par bouffées des sonneries de cloches et les fanfares de la fête. Tout à coup le livre tomba des mains de Jacqueline, elle se trouva doucement emprisonnée dans les bras de son jeune voisin, et elle y resta...

Elle se donna sans réserve et sans scrupule, car son mariage inparlibus ne lui pesait guère, et elle ne se croyait tenue à aucun devoir de fidélité envers un original qui l'avait abandonnée le soir de ses noces. N'ayant été, ni l'un ni l'autre, gâtés en matière de tendresse, ils s'aimèrent de toutes leurs forces et mordirent à belles dents, avec délices, dans le savoureux fruit d'amour. Non seulement ils s'adorèrent avec passion, mais cette passion se changea en une liaison durable. Jacqueline y apportait les émerveillements d'une vierge et l'affection quasi maternelle d'une femme déjà

mûrie par la réflexion. Hubert y mettait tout l'enthousiasme d'un premier amour et toute l'expansion d'un cœur reconnaissant. A mesure que leur union se faisait plus intime, il découvrait en son amie des qualités qui la lui rendaient encore plus chère : la bonté, la franchise et une culture d'esprit bien supérieure à la sienne. Les laides, lorsqu'elles charment, fixent leurs amoureux par des liens qui se brisent difficilement. Hubert des Chàtelliers donna une nouvelle preuve de la justesse de cette observation ; de mois en mois il se montrait plus épris et son attachement devenait plus solide.

Afin de sauvegarder les convenances, ils s'efforçaient de mettre dans les manifestations de leur tendresse beaucoup de discrétion et de prudence. Us cachaient leur bonheur et le mystère ajoutait une plus exquise saveur à cette intimité qui àe dérobait à tous les yeux, parmi les massifs boisés de Val-Dormant.

Mais quelques précautions qu'ils prissent, Tamour est de si volatile essence, il a une si pénétrante odeur, qu'on le découvre, si hermétiquement enfermé qu'il soit. Pou à peu, l'étroite familiarité qui existait entre le jeune propriétaire de la Roserclle et M""' de Gurgis fit sourire les gens du voisinage ; on en jasa à Champlain et ailleurs, et certaines âmes charitables se scandalisèrent. La chose vint aux oreilles de M. de Noirel, qui crut devoir adresser à sa sœur de fraternelles remontrances. Jacqueline, inquiétée dans son bonheur, répondit vertement qu'elle était d'un âge où l'on est seule responsable de ses actes, et qu'elle avait acheté assez cher le droit de vivre à sa guise. M. de Noirel se le tint pour dit, et satisfaisant à la fois son égoïsme et sa dignité, il profita de cette réponse pour se désintéresser des affaires de sa sœur. Hubert et Jacqueline, du reste, ne se tracassèrent pas longtemps des propos du tiers et du

quart; ils avaient jusquo-là vécu tous deux loin du monde et prenaient médiocrement souci de l'opinion des indifférents. Ils s'obstinèrent à s'aimer en paix dans leur solitude ; ils s'y oublièrent et bientôt on les y oublia aussi. Les langues se lassèrent de tourner à leurs dépens, la malignité publique chercha d'autres aliments, et les gens des environs finirent par accepter avec plus d'indulgence le fait accompli.

Leur intimité se continua donc, toujours discrète et toujours tendre, ayant la sécurité d'un mariage sans en avoir les prosaïques promiscuités. Au bout de cinq ans, ils trouvaient le même plaisir à se voir; leurs cœurs battaient avec la môme émotion pendant les minutes qui précédaient l'heure assignée à leurs rendez/-vous ; ils se quittaient chaque soir avec les mêmes regrets, après avoir goûté, avec la même joie tranquille, la volupté des caresses et le charme des causeries.

Un après-midi de janvier, au commencement de la sixième année de leur liaison, ils devisaient tendrement dans le grand salon, devant la cheminée où pétillait une belle flambée de hêtre. Il faisait au dehors un de ces froids noirs qui fleurissent de givre les vitres des fenêtres et donnent aux arbres des airs morfondus, un de ces temps de bise et de gelée qui vous rendent plus précieux le coin du feu et plus tendre l'intimité. Ils se disaient comme on est heureux de se bien aimer dans un logis bien clos, en cette dure saison, et ils se serraient béatement l'un contre l'autre. Un silence profond régnait autour du logis, et les mélancoliques soupirs du vent, dans les sapins de l'avenue, semblaient une discrète chanson berceuse, destinée à accompagner le sommeil hivernal des champs et des bois.

Tout à coup, en ce calme profond de la nature assoupie, un lointain bruitde sonnailles

tinta faiblement dans la direction de Cliamplain. Les deux amis l'écoutèrent distraitement et se blottirent encore plus près l'un de l'autre, sur le velours de la vieille causeuse qu'ils avaient roulée près du feu.

— J'aime entendre ce bruit de grelots sur les routes, dit Hubert, je Taime surtout aux approches de la nuit ou par des après-midi d'hiver pareils à celui-ci, quand je suis douillettement assis en ma chambre bien chauffée... J'éprouve un plaisir égoïste à penser aux voyageurs qui courent les chemins par un temps semblable, et je me sens encore plus heureux par comparaison...

~ Moi aussi, j'aime ces sonnailles qui tintent, ajouta .Jacqueline ; cela me rappelle les premières années de jeunesse où je m'ennuyais' si fort à Yal-Dormant, et où je souhaitais que l'une de ces rares voitures dont j'entendais les grelots, m'apportât enfin le changement d'existence auquel j'aspirais...

Maintenant, continua-t-elle en baisant le front d'Hubert, j'ai le bonheur lèvé et je ne demande plus rien aux grelots des voitures qui passent...

Le tintement des sonnailles se rapprochait toujours plus clair et plus allègre dans le vent d'hiver. On distinguait nettement le roulement des roues et le trot des chevaux sur la terre durcie. La rumeur, un moment assourdie, retentit plus voisine; il semblait aux écoutants que la voiture roulait maintenant dans l'avenue. Tout à coup des claquements de fouet pétillèrent, il y eut une soudaine explosion de sonnailles, puis tout se calma. Un équipage s'était arrêté dans la cour. On percevait un bruit de voix et le choc d'une portière ouverte et refermée.

Les deux amoureux s'étaient levés tout interdits ; la surprise leur coupait la parole -et ils s'interrogeaient du regard, sans oser se

LE MARI DE JACQUEf.INE. 103

communiquer leurs rapides et anxieuses réflexions.

La porte du salon fut ouverte comme par un coup de vent. Catherinette apparut effarée et cria d'une voix étranglée :

— Madame, c'est M. de Gurds !

Ce fut si renversant, si étourdissant, si incongru, que Jacqueline ne trouva môme pas la force de s'éloigner de la causeuse, où tout à l'heure elle était si tendrement assise à côté d'Hubert des Cliàtelliers; ce meuide profond et peu large rendait encore plus visible aux yeux du survenant la familière intimité qui régnait entre les deux voisins. La jeune femme devint très pâle et Hubert luimôme perdit contenance.

M. (le Gurgis entra en souriant et avec l'aisance d'un homme qui est chez lui. Ces cinq années passées en Orient l'avaient un peu

LE MARI DE JACQUELINE. lOo

plus fané et vieilli, mais il était toujours très élégant, très soigné, très dédaigneux, avor* des manières froidement polies. Il jeta un coup d'œil ironique sur la causeuse maintenant vide et s'avança vers la désolée Jacqueline.

— Madame, dit-il en lui baisant le bout des doigts, j'ai été mis à la retraite, j'ai débarqué avant-hier à Marseille et ma première visite est pour A'ous... Je ne sais pas encore où je m'installerai pour manger la modeste pension que le gouvernement doit me servir ; en attendant que cette pension soit liquidée, jai pensé qu'il était convenable que je vinsse vous présenter mes devoirs et vous demander de me donner l'hospitalité. Mais, poursuivitil avec une intention sarcastique, en dévisageant M. des Chàtelhers, je ne veux être une cause de dérangement pour personne... Ayez la bonté de me faire préparer une chambre, ajoutez un couvert à table et ne changez rien à vos habitudes.

Là-dessus, sans paraître s'apercevoir de l'attitude embarrassée du jeune des Cbâtelliers et de la stupéfaction indignée de Jacqueline, il s'adossa à la cheminée, se chauffa les pieds et se mit à discourir sans la moindre gène, comme s'il n'eût jamais quitté Val- Dormant.

Il défrayait seul la conversation, car ses deux interlocuteurs n'étaient guère en humeur de causer. — Hubert, consterné et prompt à désespérer, voyait le doux commerce d'intimité et de tendresse, qui avait charmé sa jeunesse et celle de JacqueHne, à jamais ruiné par l'arrivée de cet intrus. Il s'interrogeait déjà pour .savoir quel paiti il fallait prendre. Assurément, en sa qualité de mari légal, M. de Gurgis avait le droit de se réinstaller à Val-Dormant; mais il était odieux à Jacqueline, et il allait la rendre horriblement malheureuse, et c'était à lui, IIuIxtI, de prendre les mesures nécessaires au repos et au salut

de son amie. Devait-il provoquer M. de Gurgis, ou bien décider la jeune femme à s'enfuir avec lui et à se dérober ainsi à une tyrannie insupportable? Il ne voyait que ces deux alternatives et se demandait fiévreusement laquelle il choisirait. — De son côté, M'"« de Gurgis, revenue de sa première stupeur, se disait qu'il fallait trancher dans le vif et éloigner à tout prix ce haïssable personnage qui, après cinq années d'abandon, s'avisait de réclamer ses droits. Elle résolut d'avoir surle-champ une exphcation, et, s'adressant à Hubert :

— Monsieur des Chàtelhers, lui dit-elle, voulez-vous avoir l'obhgeance de veiller à ce qu'on prépare l'appartement de M. de Gurgis et à ce qu'on monte chez lui ses bagages.

En môme temps, elle jetait à la dérobée au jeune homme un coup d'œil suppliant, dont celui-ci, avec la perspicacité d'un amant, devina toute la signification. Il comprit que

Jacqueline lui demandait de rester auprès d'elle et de prendre patience ; il se serait fait couper en quatre plutôt que de ne pas obéir. Il s'inclina donc et sortit, après l'avoir rassurée du regard.

Restée seule avec son mari, Jacqueline se tourna impétueusement vers lui, et d'un ton hautain :

— M'expliquerez-vous, monsieur, demanda-t-elle, ce que signifie cette mauvaise plaisanterie ?

— Madame, répondit froidement Gurgis, je n'ai nullement l'intention de plaisanter... Le gouvernement, je vous le répète, m'a créé des loisirs un peu plus tôt que je ne le désirais, et n'ayant en France, pour le moment, d'autre domicile que le vôtre, j'ai cru agir correctement en réintégrant le logis conjugal.

— Vraiment*?... Vous oubliez, monsieur, de quelle fa(;on vous l'avez quitté, ce logis!

— J'ai eu des torts, je l'avoue, mais je suis

prêt à les réparer et à remplir mes devoirs... dans toute leur étendue.

— Il est trop tard ! répliqua .Jacqueline avec vivacité ; à l'injure que vous m'avez faite en m'abandonnant le soir de notre mariage, n'en ajoutez pas une autre en vous imposant ici, malgré moi.

— Trop tard ! murmura Gurgis en souriant ironiquement; prenez garde, madame. Votre hâte de vous débarrasser de moi pourrait me faire supposer que ma place est prise par un autre!... Dans ce cas, j'aurais à examiner jusqu'à quel point mon honneur se trouve lésé et quelle conduite je dois tenir à l'égard de... cet autre.

En môme temps, il lançait un regard aigu et menaçant dans la direction de la porte par laquelle Hubert était sorti. Jacqueline saisit ce regard et en. comprit la signification. Elle se souvint . d'avoir entendu dire à son frère que Gurgis avait eu de nombreux duels, dont

dlO LE MAKI DE JACQUELINE.

il s'était toujours tiré à son avantage; elle trembla pour son ami, et sa tendresse la douant tout à coup d'une rouerie diplomatique qui n'était guère dans son tempérament," elle chercha au fond de sa cervelle féminine une ruse capable de dépister les soupçons de M. de Gurgis. Elle se dit qu'il était impossible que ce vieux beau, aimant le plaisir et le monde, s'accoutumât à la vie monotone et casanière de Val-Dormant. Elle prit donc le parti de ne pas le brusquer et eut l'air de se résigner :

— Ce que vous insinuez là, répondit-elle, est une nouvelle offense, mais elle me laisse insensible. . . Quoique vous ne soyez mon mari que de nom, il vous plaît de revendiquer les droits que vous donne le Code; c'est fortbien... Vous prétendez vous installer à ^^al-Do^nant, soit, restez-y... Je vous offre le vivre et le couvert, mais il est bien entendu que là doivent se borner vos prétentions... Je ne

changerai rien à mes habitudes et à mes façons de vivre, et vous demeurerez ce que vous avez toujours été pour moi... un mari purement nominal...

Comme elle achevait, Hubert rentra, .lacqueline avait repris tout son sang-froid, et, sans se troubler, elle présenta cérémonieusement le jeune homme à M. de Gurgis.

— -Al. des Chàtelliers, ajouta-t-elle, est mon plus proche voisin et mon meilleur ami : il vient souvent me voir et me faire la lecture... Justement, quand vous êtes arrivé, monsieur, nous étions en train de lire un ouvrage fort intéressant, et si vous le permettez, nous continuerons... Vous le savez, il est entendu que nous ne nous gênerons jamais réciproquement... Si vous préférez monter dans votre chambre et vous y reposer, ne vous croyez pas obligé par poHtesse à rester avec nous...

M. de Gurgis, visiblement déconcerté par

la ferme attitude de Jacqueline et la netteté avec laquelle elle avait déterminé leur situation respective, bredouilla quelques mots aimables pour affirmer qu'il serait charmé d'assister à la lecture, puis il s'assit dans un fauteuil, au coin du feu. M"'^ de Gurgis tendit à Hubert la Princesse de Clèves, et celui-ci commença bravement à lire à haute voix la seconde partie.

— Elle se moque de moi! pensait l'exconsul... Ilum! son caractère no s'est pas amélioré en vieillissant, et il no ferait pas bon avoir maille à partir avec elle !...

En entrant dans le salon de Yal-Dormant et en y constatant la présence d'un jeune homme admis sur un pied d'intimité, Gurgis avait tout d'abord flairé quoique histoire galante. Il s'était promis de jouir de la déconvenue des deux amoureux et de tirer parti de la situation pour imposer sa volonté à sa femme et la mater du coup. L'entretien qu'il

LE MARI DK JACQUKLIN'E. 113

venait d'avoir et le sans-façon avec lequel Jacqueline le traitait, l'obligèrent à revenir sur ses premières impressions : « Il me semble, se dit-il, que si elle était coupable, elle se montrerait plus confuse et moins maîtresse d'elle-même. Me suis-je trompé ? Ce garçon est-il un simple coquebin qu'elle réduit au rôle platonique de Sigisbé, ou bien veut-on me donner le change?... Dans tous les cas, et jusqu'à ce que j"aie éclairci la chose, il me semble que je vais jouer ici un singulier personnage !... Le jeu en vaut-il la peine? Voilà la question... »

Pendant qu'il se plongeait dans ces réflexions, Hubert continuait sa lecture. Gurgis ne prêtait guère l'oreille aux délicates analyses de M™" de La Fayette. Il détestait les romans en général et se souciait peu des beaux sentiments ; mais le débit d'Hubertdes Chàtelliers était chantant et monotone, de sorte que, la chaleur du feu et la fatigue du voyage aidant,

dl4 LE MARI DE JACQUELINE.

l'ancien diplomate se mit à dodeliner de la tète et glissa dans une douce somnolence. Bientôt un ronflement sonore appela sur lui les regards des deux amis. Il dormait la bouche ouverte, et sa moustache teinte, ses joues maquillées, ses yeux aux paupières ridées prêtaient à sa figure une si comique expression, qu'IIidjert ne put s'empêcher de s'interrompre pour sourire.

Ce silence subit, succédant à la cadence des phrases, réveilla le dormeur. II se frotta les yeux, surprit les sourires rentrés de sa femme et du lecteur, et se sentit parfaitement ridicule.

— Excusez, balbutia-t-il, j'ai la tête un peu lourde, et je crois que j'agirais sagement en allant me reposer là-haut pendant une heure ou deux...

— Je vous en prie, ne vous gênez pas ! repartit Jacqueline en sonnant Catherinette, on va vous conduire chez vous...

Quand il les eut quittés et qu'ils furent certains qu'il avait gagné sa chambre, les

lie LE MARI DK JACQUELINE.

deux amoureux se prirent les mains et s'entreregardèrent avec tristesse :

— Qu'allons-nous devenir? soupira Hubert, et qui eût cru, ce matin encore, que le malheur fût si près de nous !

— Nous étions trop heureux, murmura Jacqueline, et le Ciel a voulu nous envoyer cette épreuve...

— Tout à l'heure, continualejeune homme, qnand il m'a toisé de son air impertinent, je me suis tenu à quatre pour ne pas le traiter comme il le mérite.

— Gardez-vous bien de le provoquer, il vous tuerait !

— Eh î la mort vaudrait mieux <|u'une séparation comme celle dont nous sommes menacés...

— Oh ! se récria Jacqueline en lui prenant les mains, pouvez-vous dire de pareilles choses!... Que deviendrais-je moi, méchant garçon, si je ne t'avais plus?

— Pardon, ma mie Jacqueline, je t'adore, et quoiqu'il arrive, je resterai auprès de toi î . . .

Il l'entoura de son bras et la serra si étroitement qu'il sentit contre sa poitrine la tiède et palpitante pression du sein de la jeunfr femme. Ce doux contact lui rendit toute son énergie et il s'exclama :

— Si nous partions ensemble, si je t'emmenais bien loin de cet odieux trouble-fète ! . . .

— Y pensez-vous, Hubert? protesta-t-elle en se dégageant... Non, non, ce sont de ces. extrémités auquelles il ne faut recourir que lorsque tout est désespéré... Et je garde encore l'espoir que nous nous tirerons daffaire sans esclandre... Oui, j'ai en idée que les choses s'arrangeront... Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui, de peur de vous leurrer, mais ayez patience et soyez prudent.

— Enattendant, que dois-je faire?... Rester ce soir ou rentrer chez moi ?

— Non, restez... Xe me laissez pas tlînor seule avec lui !...

Tandis que, comme Chimène et Rodrigue, les deux amoureux se lamentaient sur leur triste destinée, M. de Gurgis s'installait dans son appartement. C'était précisément cette môme chambre où il avait couché lorsqu'il était venu faire sa cour à Jacqueline. Rien n'avait changé : les rideaux de damas brun donnaient toujours au lit un air de catafalque, les lithographies de Boilly et le « Coucher de soleil sur le Bosphore » pendaient encore aux murs. Entre les deux vases d'albâtre, la pendule arrondissait son cadran de cuivre où les aiguilles s'étaient arrêtées. — « Ouf! soupira l' ex-consul en tirant son fauteuil devant la cheminée, où les bûches pleuraient et noircissaient >sans donner de flamme, le temps a eu beau marcher, tout est resté immobile dans ce château somnolent : les bois sont toujours maussades, le mobilier n'a [»as

été renouvelé, et la dame du logis n'a pas embelli. » Le séjour de Gurgisdans la société des Levantines l'avait rendu encore plus difficile sur le chapitre de la beauté plastique, et pour lui, Jacqueline, en sa simplicité rustique, ne possédait aucune des qualités qui rendent une femme attrayante. — « Décidément, continua-t-il, je m'étais trompé ; il est impossible que ce jeune coq soit amoureux de cette robuste provinciale aux gros os, aux gros sourcils, qui s'habille à la mode de ma mère-grand. Jacquehne, d'ailleurs, est trop ennuyeuse pour ne pas être vertueuse; même, la vertu parait lui avoir considérablement aigri le caractère... Je ne me vois pas du tout prenant ma part des maigres distractions de ces deux personnages, écoutant la lecture de romans soporifiques, allant aux vêpres le dimanche, et, le soir, faisant la partie du curé de Champlain... Au bout de huit jours d'une pareille existence.

on me retrouverait moisi au fond d'un placard... Brr!... il me semble que je suis •encore au temps où cet animal de Noirel m"a amené ici pour me marier, et rien que cela me donne la chair de poule... »

Tout en égrenant ces mélancoliques réflexions, il ferma de nouveau les yeux et s'endormit profondément. Il rêva qu'il cheminait dans Téglise de Champlain, escortant à lautel le pain bénit porté par Jacqueline, tandis que M. des Châtelliers servait la messe en costume d'enfant de chœur. Il était précédé d'un suisse faisant résonner sa hallebarde sur les dalles, et le curé à figure poupine lui adressait un discours en trois points pour le féliciter d'avoir réintégré le domicile conjugal... Il sommeillait si bien, que Catherinette fut obhgée de le secouer pour lui apprendre que le diner était servi.

Il descendit tout frissonnant dans la salle àmanger qui, elle non plus, n'avaitpas changé.

H vit reparaître la même porcelaine blanche •opaque, le même linge cylindre et luisant, le même réchaud de plaqué où l'on posait les plats. Ami, Tépagneul, qui avait flairé en yi. de Gurgis un ennemi de la race canine, Taccueinit par desaboiementsrageurs, et, pendant tout le diner, Fancien consul eut l'ennui de l'entendre grogner sousla table, à proximité de ses mollets. La conversation se traîna languissamment. Jacqueline et Hubert parlaient des dernières coupes de bois, de la difficulté ■ «qu'on avait à se procurer des ouvriers et de la hausse des grains au dernier marché de Châîillon. Après avoir épuisé ces considérations d'économie rurale, on attaqua des sujets plus frivoles : M""^ de Gurgis raconta que le curé de Champlain avait eu une attaque de rhumatisme goutteux; Hubert annonça que le juge de paix avait tué deux chevreuils dans le bois de La Faye et qu'on préparait une battue

pour la semaine suivante. — M. de Gurgis

écoutait sans pouvoir placer un mot, sa figure s'allongeait, son sourire de commande avait disparu de ses lèvres, et il étouffait sous sa serviette des bâillements spasmodiques.

Lorsqu'on rentra au salon, Jacqueline, très aimable, lui tendit une tasse de café, puis se dirigea vers la table de jeu et dit d'un air ingénu :

— Puisque nous voilà trois, nous allons pouvoir faire un boston!

C'en était trop. Gurgis posa brusquement sa tasse sur la tablette de la cheminée et s*adressant à sa femme :

— Madame, commença-t-il, ne comptez pas sur moi, je n'entends rien au boston!... D'ailleurs, vous me voyez désolé de vous avoir dérangée... Et, à vous parler franchement, je crois que décidément je ne pourrai jamais m'habituer à la vie de campagne... Je préfère m'en retourner tout droit à Paris, et je vous fais mes humbles excuses... N'y aurait-il pas

LE MARI DE JACQUELINE. b23

moyen d'avoir des chevaux pour demain?

A cette question, Hubert, qui sentait son cœur battre, se détourna pour cacher h\ joie qui iUuminait son visage, .lacquehne restait impassible.

— Je suis au regret, répondit-elle, de n'avoir pu, monsieur, vous procurer de plus agréables distractions... Mais vous le savez, Val-Dormant n'est pas un pays de ressource. .. Quant aux chevaux, les miens sont à votre disposition. . . En s'en retournant à laRoserelle, M. des Chàtelliers passera par Champlain, afin de s'y procurer une voiture plus légère que ma berline.

M. do Gurgis salua, baisa cérémonieusement le bout des doigts de sa femme et demanda la permission de se retirer chez lui.

Quand il fut remonté dans sa chambre, Jacqueline prit la main d'Hubert et la serra nerveusement :

— Vite ! murmura-t-elle, allez à Cliam-

m LE MARI DE JACQUELINE.

plain et arrangez tout pour que la voiture soit dans la cour^ demain matin, à neuf heures ! . . .

Hubert ne se le fit pas dire deux fois, il courut au village et trouva un bon cabriolet, qu'il donna Tordre de conduire sur-le-champ à Val-Dormant.

Le lendemain, à neuf heures, le meilleur cheval était attelé à la voiture et les bagages étaient chargée. M. de Gurgis, lesté d'une tasse de chocolat, emmitouflé dans sa pelisse, apparut sur le perron, remercia Hubert, s'excusa, baisa encore une fois la main de sa femme, et partit comme il était venu.

Quand le jeune des Châtelliers entendit les grelots du cheval résonner au bas de la côte de Champlain, il sauta au cou de son amie; ils s'embrassèrent avec l'efîusion de gens qui ont couru un terrible danger et qui voient tout à coup le Jjonheur rentrer dans leur logis.

Mallieureusement les bonlieurs terrestres

sont de courte durée, et un nouveau troublefète qu'on n'attendait guère, frappa un soir à la porte de Val-Dormant : ce fut la mort, qui emporta brusquement Jacqueline de Noirel.

— La pauvre! me dit longtemps plus tard Hubert des Cliàtelliers, en me contant luimême cette hi'^^oire, — la pauvre, elle ne profita guère de sa liberté reconquise... Elle mourut, deux ans après, d'une mauvaise fièvre... Quant à moi, je suis resté à la Roserelle. Vingt ans se sont passés depuis; mais quand j'entends des sonnailles tinter sur le grand chemin, je tressaille encore et il me semble revoir Jacqueline avec sa haute taille, ses yeux humides, ses bonnes lèvres rouges, me serrant dans ses bras sur le seuil de cet antique salon, où nous nous sommes si chaleureusement aimés.

Mai-Juin 1889.

LA

Suivant de mystérieuses lois d'affinité, certains détails de la beauté féminine nous charment plus spécialement, et développent plus puissamment en nous les passions de l'amour. Ainsi^ dans Monsieur Nicolas, Restif de la Bretonne confesse que la vue d'un petit pied coquettement chaussé suffisait à le' rendre éperdument amoureux. D'autres, comme le héros du Lis dans la vallée, s'éprennent à la contemplation d'une taille souple et d'onduleuses épaules. Roger

de Pontual, lui, était irrésistiblement attiré par la beauté de la chevelure. Il ne pouvait voir d'abondants cheveux bruns ou blonds, crèpelcs ou lisses, roulés en nattes ou tordus en un épais chignon, sans être pris d'un véhément désir d'y poser ses lèvres. Le déroulement de ces masses soyeuses, enveloppant la forme féminine, voilant à demi un jeune visage d'une ombre éparse, à travers aquelle les yeux luisent étrangement, était pour lui une source de sensations rares, et comme une induction à des élans d'amoureuse tendresse.

Bien que Roger de Pontual eût dépassé la trentaine, je dois déclarer que les apparences l'avaient plus d'une fois trompé. Cette source, où il aimait à boire, lui avait paru souvent mélangée d'éléments équivoques. Par le temps qui court, il est peu de femmes qui se contentent de leurs propres cheveux; itlus une coiffure est d'une complication attrayante.

et plus l'art y supplée la nature. Après s'ôtre ingénument extasié devant une jolie tête, que le poids des cheveux semblait presque entraîner en arrière, Pontual, lorsqu'il approchait de plus près, s'apercevait avec douleur, que les boucles étaient postiches, et que le lourd chignon sortait de chez le coiffeur. Ces déboires, néanmoins, ne refroidissaient pas les ferveurs de sa païenne adoration pour l'opulente épaisseur des cheveux noirs ou fauves, et, nouveau Jason en quête d'une Toison nouvelle, il poursuivait infatigablement, à travers des expériences plus ou moins heureuses, la recherche de son idéal. Or, il advint qu'un soir cet idéal de prédilection s'offrit à lui dans sa perfection la plus complète. En ce temps-là, on s'était pris, dans la haute société parisienne, d'un engouement très vif pour les représentations de tableaux vivants. Les patriciennes les mieux titrées ne craignaient pas de monter

sur les planches et de se montrer à leurs amis dans les poses et les costumes les mieux appropriés à leur genre de beauté. Dans un salon du quartier Monceau, où Roger de Pontual fréquentait et où Ton raffolait de cette sorte de divertissement, on représentait ce soir-là la rencontre de Faust et de Marguerite. Aux sons d'une musique religieuse, Gretclien, chaste et recueiUie, son missel à la main, descendait lentement les degrés, de l'église. Roger se trouvait tout près do la rampe et, quand le rideau s'écarta, il eut comme un éblouissement à la vue de la personne qui jouait le rôle de Marguerite. Elle était assez jolie, svelte, mince, bien faite, très blanche de peau ; mais ce qui la mettait avant tout hors de pair, c'était une merveilleuse chevelure blonde, séparée sur la nuque en deux épaisses nattes dorées qui lui tombaient jusqu'aux talons.

Pontual se sentit empoigné par une admi-

ration enthousiaste, tandis que k's applaudissements des spectateurs saluaient cette exquise apparition blonde. Après que le rideau se lut fermé, il questionna la maîtresse de la maison et apprit que la Gretchen du tableau vivant était une j eune Russe , M"'' Sacha ^'assiheff, arrivée à Paris depuis peu avec sa mère. Du reste, dès que la représentation fut terminée, M"^ Sacha se mêla aux groupes épars dans les salons, et Pontual put la contempler de près. Il la trouva plus séduisante encore ; ses cheveux d'un roux doré, très fins et très épais, étaient séparés au milieu de la tète par une étroite raie, d'où partaient les masses lustrées formant les deux longues nattes qui avaient émerveillé Roger. Avec cela, elle avait une taille très souple, des yeux gris câlins et un joli sourire, ce qui acheva de troubler le cœur de notre ami. Avant la fin de. la soirée, il avait la tète complètement tournée, il se fit présenter aux dames

Vassiliefî et manœuvra si bien qu'il obtint la permission daller les voir chez elles, à leur jour.

Les deux Russes habitaient un petit entresol rue Chateaubriand. Elles menaient un train modeste et, bien qu'elles fussent reçues dans le meilleur monde, ne paraissaient pas <ivoir beaucoup de fortune. Roger de Pontual devint leur visiteur assidu et, à mesure que ses visites se multipliaient, son admiration pour la belle fdle aux cheveux dorés se transforma en une passion de plus en plus absorbante. Lorsqu'il était chez M"" Vassiheff, ses yeux ne quittaient plus la jolie tète de Sacha. La blonde chevelure aux nattes lustrées Tattirait comme un aimant, l'ensorcelait et Fenveloppait d'un rets magique. Sacha s'apercevait fort bien de la fascination qu'exerçaient sur lui ses cheveux; aussi mettait-elle une coquetterie raffinée dans la façon de les arranger. Tantôt elle les laissait pendre en une

lourde natte, nouée d'un ruban bleu, tantôt «lie les roulait en épaisses torsades, tombant très bas sur la nuque.

Pontual, devenu moins réservé depuis que la jeune fdle lui faisait un plus engageant accueil, se penchait vers elle, s'extasiait sur l'art de sa coiffure, respirait longuement le capiteux parfum qui émanait des nattes fauves et résistait à grand'peine à un désir fou d'y poser ses lèvres. Parfois, pourtant, à travers cette griserie, le souvenir de ses précédentes désillusions lui revenait à l'esprit •et un doute le tracassait : « Tous ces cheveux «ont-ils bien à elle? » se demandait-il alors, ïl jetait de nouveau des regards attentifs sur la coiffure de M''" Vassilieff, mais l'examen •discrètement minutieux auquel il se livrait ne permettait dp constater aucune découverte fâcheuse. Sacha, avec une perspicacité toute féminine, semblait avoir deviné les vagues soupçons qui tourmentaient Pontual, car, un

jour qu'ils étaient restés en tète-à-tète, elle amena la conversation sur les tricheries auxquelles beaucoup de femmes ont recours pour accroître le volume de leur chevelure.

— Quant à moi, déclara-t-elle, je suis sans peur et sans reproche, car tous mes cheveux m'appartiennent.

En môme temps, d'un geste brusque et hardi, elle enlevait son peigne, et toute sa magnifique chevelure ruisselait en ondes soyeuses presque jusqu'à ses pieds.

Après le coup de théâtre de ce délicieux éche vêlement, Roger de Pontual fut tout à fait conquis. Il n'eut plus qu'une pensée dominante : devenir maître et seigneur de la jeune Russe, afm de jouir tout à son aise de la voluptueuse beauté de ses cheveux d'or. Mais Sacha, malgré ses étourderies apparentes et ses libres allures, était une honnête fille. Pontual comprit bien vite quelle ne se donnerait qu'en justes noces. Si M''" Vassiliefî

LA BKLl.E AUX CHEVEUX DOU. 135

était pauvre, il avait, lui, de la fortune pour deux: il possédait cent mille francs de rente et un château dans les environs de Paris.

Il pouvait donc se permettre de se marier selon ses goûts et il se décida à demander la main do Sacha. Tout heureuse de cette aubaine inespérée, M""' Vassilieff la lui accorda sur-le-champ, et Sacha ratifia avec empressement la promesse de sa mère. Elle ne mit à son consentement qu'une condition, c'est qu'elle garderait avec elle une paysanne petite-russienne qui l'avait élevée et qui lui servait de femme de chambre.

La célébration du mariage suivit promptement ces accords et, le soir de la cérémonie, lorsque les époux, en route pour Florence, s'arrêtèrent à Dijon pour y passer leur première nuit de noces, ce fut la servante petite-russienne qui présida à la toilette de la jeune mariée. Elle peigna, lissa et natta les beaux cheveux d'or, puis quand elle eut

achevé de coiffer Sacha, elle lui dit en russe r — Vous pouvez être tranquille, tout est en ordre et il ne se doutera de rien.

Car, hélas! les beaux cheveux d'or étaient faux... Mais les nattes additionnelles étaient d'un ton si semblable à celui de la courte et authentique chevelure de Saclia, un habile coiffeur les avait si artistement attachées brin à brin dans les dessous, aux racines des cheveux naturels, qu'elles paraissaient merveilleusement vivantes et qu'on aurait juré qu'elles ne faisaient qu'un avec la mignonne tète de la jeune M""^ de Pontual.

L'illusion est tout. Pontual fut royalement heureux et la possession ne le blasa nullement. Il ne se lassait pas d'admirer les cheveux de sa femme ; il avait pour eux un culte idolâtre, il en était fier, et ne pouvait se tenir de les vanter à ses amis et à ses proches. Apres avoir passé deux mois en Italie, les jeunes mariés vinrent habiter la Tillaye, —

c'était le nom du cliùtoau que Pontual possédait dans la vallée de Chevreuse, — et Roger s'empressa de présenter sa femme aux membres de sa famille.

Il avait une sœur mariée avec un propriétaire des environs ; il avait aussi de nombreux voisins de campagne. Tout ce monde connaissait riiistoire du romanesque mariage de Roger de Pontual et avait entendu célébrer la beauté non pareille de la blonde chevelure de Sacha. On l'attendait avec impatience, et les femmes, surtout, étaient désireuses de voir de près ces cheveux d'or dont Roger avait fait tant de bruit. Aussi, dès son arrivée, la jeune M™^ de Pontual devint-elle en butte à une curiosité peu discrète et, pour dire le vrai, peu bienveillante.

Cette agaçante curiosité ne fut pas la seule

goutte amère versée dans la coupe de son

bonheur. Depuis le retour d'Italie, il s'opérait

dans Pâme de Sacha un travail mystérieux et

troublant. En donnant sa main à Roger de Pontual, elle n'avait, d'abord, pensé qu'à faire un beau mariage, et son cœur n'avait pas été touché. Mais, à mesure qu'elle connaissait mieux son mari, elle s'était prise pour lui d'une tendresse profonde; à mesure, aussi, que cet amour conjugal l'envahissait, elle était honteuse du rôle qu'elle avait joué avec ce galant homme et de l'erreur déloyale dans laquelle elle l'entretenait.

Plus d'une fois déjà, elle avait été sur le point de se jeter à ses pieds et de lui avouer la vérité. Mais juste au moment où elle prenait ces généreuses résolutions, Pontual avait un revif d'admiration pour les magnifiques cheveux d'or, il les baisait avec ravissement, il se plaisait à répéter à sa femme qu'il adorait sa chevelure et que c'étaient ces belles nattes qui l'avaient rendu amoureux. — Alors la malheureuse prenait peur, elle craignait de perdre tout son charme aux yeux de

LA BELLE AUX CHEVEUX D'OB. d39

son mari, si elle lui avouait sa détestable tromperie; elle prévoyait que, dans sa colère trop légitime, Roger la repousserait avec mépris, et elle renfonçait dans sa gorge les aveux qui lui montaient aux lèvres.

Aux remords qui la torturaient vinrent se joindre de nouvelles angoisses. Elle tremblait maintenant que sa supercherie ne fût découverte. Quand les regards des femmes de sa société se fixaient trop attentivement sur sa coiffure, elle s'imaginait y lire une curiosité suspecte. Elle redoutait surtout sa bellesœur, qui la jalousait et ne lui pardonnait pas de s'être fait épouser pour sa beauté. Celle-ci semblait réellement se douter de quelque chose; à chaque instant, sous prétexte d'admirer les cheveux de Sacha ou d'étudier sa coiffure, elle rapprochait son méchant visage de la tête de la jeune femme et cherchait à surprendre, dans l'entrelacement des nattes, quelque signe révélateur

(l'une tromperie vaguement soupçonnée. Un jour, la femme de cliambre petite-russienne avertit sa maîtresse que cette belle-sœur avait cherché à la faire parler en lui offrant de l'argent.

A partir de ce moment, Sacha vécut dans de perpétuelles terreurs. « Qu'adviendrail-il, si cette odieuse femme réussissait à inspirer des doutes à Roger, et si ce dernier s'avisait d'examiner de plus près cette chevelure dont la splendeur l'avait séduit? » Heureusement Pontual gardait sa foi entière et paraissait plus amoureux que jamais.

Néanmoins, M""' de Pontual demeurait cruellement inquiète et, prise entre ses remords et ses craintes, elle menait, au miheu du luxe et du plaisir de la Tillaye, une existence peu enviable. A ses souffrances morales, une souffrance physique s'ajouta. Tant qu'elle était jeune fille et vivait seule avec sa mère, elle pouvait chaque nuit se mettrc'à Taise et

LA BKLLE AUX CIIEVKU.V D'OR. 111

s'alléger momentanément de la gène douloureuse que l'artifice de sa coiffure lui imposait.

Ses fausses nattes étaient attachées, mèche à mèche, à ses vrais cheveux par des hgaments imperceptibles qui, à la longue, produisaient une tension pénible et irritaient atrocement le cuir chevelu. Maintenant qu'elle était sournoisement surveillée et rarement seule, même la nuit, elle était condamnée à garder continuellement cette fatigante chevelure que les femmes lui enviaient. Parfois les nattes, trop lourdes, semblaient lui arracher le crâne; toute sa tète était comme criblée de picotements aigus ; elle pâlissait ; elle avait besoin de la concentration de toute sa force nerveuse pour ne point se trouver mal, et, en proie à ce supplice, elle était obhgéc de sourire, de se montrer aimable avec des invités, de répondre par des caresses aux caresses passionnées de son

mari. De loin en loin, seulement, elle inventait un prétexte pour aller seule à Paris ; elle courait chez le coiffeur qui lui avait vendu et ajusté les fausses nattes et, là, elle pouvait, pendant quelques heures, se débarrasser de cette artificielle beauté qui lui pesait et la brûlait comme une tunique de Xessus.

Mais, ces heures de trêve étaient forcément rares; la prudence lui défendait d'avoir trop souvent recours à la complicité du coiffeur. Quand elle se rendait chez lui, elle redoutait d'être suivie ; elle se voilait d'un triple voile ; elle changeait plusieurs fois de voiture dans le trajet ; elle prenait toutes les précautions et avait toutes les affres d'une femme qui va à un rendez-vous coupable. Ces transes, ces troubles de la conscience, cette crainte incessante d'être découverte ou trahie, tous ces tourments intérieurs, joints à d'intolérables tortures physiques, finirent par altérer gravement sa santé ; elle maigrit, s'anémia et.

au début d'une grossesse, elle lit une fausse couche, à la suite de laquelle elle mourut presque subitement.

La douleur de Pontual fut inexprimable.

Tout d'abord, il fut anéanti comme s'il eût reçu un coup de massue et tomba à demi évanoui au pied du lit où Sacha avait rendu le dernier soupir. Quand il revint à lui, il eut un accès de désespoir violent, chassa de la chambre mortuaire tous les familiers qui l'entouraient et ferma sur eux la porte à double tour, déclarant qu'il voulait seul veiller près du corps de sa femme.

Lorsqu'il se trouva face à face avec Sacha, pâle et enveloppée de ses beaux cheveux dénoués, il ne voulut pas croire qu'elle eût cessé de vivre, il se pencha sur le cadavre, prit les cheveux d'or à poignée et les couvrit de baisers, en criant à travers ses sanglots : « Sacha! Sacha 1 » Mais Sacha restait inerte; la mort l'avait déjà raidie.

Ui LA BtLLE AUX CHEVEUX D'OR.

Il fallut se faire une raison et se courber devant l'impitoyable réalité. Pontual voulut au moins conserver pieusement l'adorable clievelure qu'il avait tant chérie. Il prit des ciseaux, et se mit en devoir de couper les mèches, tout près de la tète. Tandis qu'il les écartait doucement du doigt, il aperçut, tout à coup, les ligaments menus qui attachaient les fausses nattes, découvrit la supercherie et recula atterré. Sa femme l'avait trompé comme les autres, et il n'avait adoré qu'une chevelure postiche!... II fut saisi d'une violente colère, apostropha la morte, lui reprocha ses mensonges, et fut sur le point d'arracher les fausses nattes pour les fouler aux pieds. Mais il s'arrêta avec horreur devant cette profanation. Peu à peu, avec la nuit survenante, en face de cette morte rigide, sa violence tomba. Il songea qu'en somme elle l'avait tendrement aimé et lui avait donné, tout en le trompant, la plus délicieuse illusion

du bonheur et, quand le jour blanchit aux fenêtres, il avait pardonné à Sacha.

Il voulut qu'aucune main étrangère ne touchât à cette tète toujours chérie. Aidé de la servante petite-russienne, il l'enveloppa luimême dans un voile qui cachait ses cheveux, il la revêtit dune robe blanche et ne la quitta que lorsqu'elle eut disparu sous le couvercle du cercueil de pahssandre.

Et ce fut ainsi que la belle Sacha aux cheveux d'or s'en alla dans la tombe, emportant avec elle le secret de son mensonge.

ROCHERS INACCESSIRLES

Je suis monte liier au Parmelun, qui est dans mon voisinage et dont la longue cime rocheuse, d'un gris argenté, s'élève à pic comme un rempart cyclopéen au-dessus d'Annecy et de la vallée du Fier. J'ai une prédilection pour cette montagne. Malgré son attitude hautaine, elle est d'un accès facile. Les deux; tiers de l'escalade s'y font à travers des prairies et des bois. Elle n'a point de proportions écrasantes ; son altitude de 1.800 mètres s'harmoni:»e avec l'intimité du

lac d'Annecy, dont elle limite l'horizon, du côté du nord, par d'élégantes et sobres lignes qui font penser à un paysage grec. Les profondes vallées qui se creusent à sa base aident encore à l'illusion et suggèrent des visions arcadiennes. Il n'est pas jusqu'à son joli nom de Parmclan qui n'ait quelque chose d'antique.

J'avais dépassé le Plan de Vécurewl, à partir duquel, sous la retombée des hêtres, des sapins et des sorbiers, la flore alpestre se développe dans toute sa gloire ; je m'attardais à cueillir des framboises sauvages aux marges du sentier, quand, au détour d'un lacet, j'ai aperçu un touriste qui me précédait et dans lequel j'ai reconnu un propriétaire des environs, François de Rivaz. C'est un alpiniste fervent. Chaque été, depuis cinq ans, je le rencontre en Savoie, et un commun amour pour la montagne a établi entre nous des relations presque amicales. Il passe la belle

saison dans une gentilhommière percliée au milieu des bois, un peu au-dessus du col de Blufîy ; de sorte que de ses fenêtres il peut voir, d'un côté, la nappe azurée du lac et, de l'autre, la verte vallée du Fier, juste à lendroit où Jean-Jacques traversa la rivière à gué avec M"^^ Galley et Graffenried. M. de Rivaz touche à la quarantaine et, comme il est resté garçon, sa modeste fortune lui permet de vivre à sa guise.

De taille moyenne, le jarret solide, les épaules robustes, la barbe blonde, le teint rosé avec de clairs yeux bleus dont l'honnête limpidité n'exclut pas la finesse, ce galant homme est un des plus agréables échantillons du type savoyard. Il a une culture d'esprit assez étendue, une parfaite loyauté et, ce qui n'est pas rare chez les gens de la montagne, un trésor de naïve poésie et de candeur que l'expérience de la vie n'a pas entamé.

Tandis quo nous éclian^çions une poignée de mains, je crus remarquer sur sa physionomie ouverte un certain embarras et comme une vague contrariété, poliment, mais insuffisamment déguisée. En dépit de ses efforts pour être aimable, il avait l'air distrait; une lutte intérieure semblait s'établir entre son ordinaire affabilité et un secret désir de se tenir sur la réserve. Pendant les premières minutes, cela jeta entre nous une froideur gênante et je commençais à me repentir de l'avoir rejoint, quand tout à coup Rivaz me dit brusquement :

— Vous me trouvez maussade, n'est-ce l)as?... Je vous avoue franchement que j'ai d'abord été un peu ennuyé de vous rencontrer... Mais je préfère encore que ce soit vous plutôt que telle autre de mes connaissances, et, puisque nous devons passer la soirée côte à côte, je vais vous conter pourquoi je monte aujourd'hui au Parmelan... Oui, j'aime

mieux tout vous dire, au risque d'être blagué.

Je crus devoir protester contre les intentions moqueuses qu'il me prêtait.

— Oh ! continua-t-il, ne vous défendez pas... ^'ous autres, Parisiens, vous ne donnez guère dans le sentimentalisme, c'est connu, et quand vous saurez mon histoire, vous me jugerez un peu trop romanesque pour mon âge; mais tant pis!... j'ai besoin de m'épancher. . . Apprenez donc que je vais là-haut dans l'espoir d'y rencontrer une personne que je n'ai pas vue depuis vingt ans et qui doit faire, ce soir, l'ascension du Parmelan avec sa famille . . .

Tout en ébauchant cette confidence, Rivaz avait rougi, et je surpris dans ses yeux bleus une lueur tendre, presque mouillée. Il s'arrêta, arracha machinalement une fleurette

au gazon du lalus, contempla rêveusement la coulée ensoleillée et verdoyante par où Ton aperçoit les maisons de Dingy, le miroitement du Fier, les bois de Blufîy et le bleuâtre profil des montagnes du lac, puis il poursuivit :

— Cette personne est une femme... Je l'ai beaucoup aimée quand elle avait dix-neuf ans et que j'en avais vingt-deux. Son passage à travers ma vie a laissé en moi de si chères impressions, qu'aujourd'hui je grimpe au Parmelan pour revoir, ne fût-ce qu'une minute, cette Colette de la Blonnière qui a été toute l'occupation et toute la joie de ma jeunesse.

« Oui ! je l'ai bien adorée, et elle-même, j'imagine, avait pour moi plus que de l'amitié. Je ne l'ai jamais possédée, et pourtant le souvenir de nos courtes heures d'amour parfume encore mon âge mùr; limage de Colette s'est reflétée sur tout le paysage que nous contemplons d'ici. La teinte du lac me

rappelle le bleu changeant de ses yeux; les risées du soleil sur l'eau me reparlent de son attirant sourire. La montagne tout entière, avec sa verdeur, sa lumière, ses colorations, ses odeurs d'herbes fauchées, me semble s'être imprégnée du charme troublant qui émanait de la personne de Colette, et c'est pourquoi je reviens ici chaque été avec amour. « Nous étions voisins de campagne. Elle habitait non loin de BlufTy, à Alex, une maison moitié ferme et moitié château, qui est encore debout, et dont je ne puis voir la terrasse en auvent sans un serrement de cœur. Nos familles se visitaient et, depuis l'époque où Colette avait quitté son couvent de Chambéry, nous nous rencontrions souvent, grâce à la liberté que permet la vie campagnarde. Je la vis pour la première fois par un clair après-midi de septembre, pareil à celui-ci, et tous les détails de cette journée sont pour moi nets et précis, comme s'ils

l,ii ROCHERS INACCESSIBLES.

dataient criiier. — T'n prunier vij^^oureux se penchait au-dessus du porclie de sa maison, et, de chaque cùlé du seuil, da^ buissons de fuchsias poussaient à foison leurs ^M-appes de clochettes rouges. Debout, parmi cette ombre verdoyante, Colette, en robe rose, la tète renversée en arrière, tendait le giron de son tablier pour recevoir les prunes violettes qu'un paysan perché dans l'arbre faisait pleuvoir sur le sol. La cambrure de la taille souple, le mouvement gracieux du cou et des épaules, les rondeurs commençantes du corsage, la blancheur des bras demi-nus... Non, jamais je n'oublierai le trouble délicieux que me causa cette éblouissante apparition, .l'ouvrais des yeux extasiés, une douce chaleur me coulait dans les veines, et l'oppression (pie je ressentais était telle que je ne pouvais parler. Colette s'aperçut de mon émoi, sourit, rougit, puis sesquiva pour prévenir ses parents...

ROCHEUS INACCESSIBLES. loo

« Un peu plus tard, je la revis. VA\e étaitau piano, dans le salon obscur, et chaulait, d'une voix limpide, une brunettc du dix-huitième siècle, dont la simple mélodie m'allait droit au ca?ur et qui commence par ces vers :

Rochers inaccessibles, Que vous êtes heureux De n'être point sensibles Aux tourments amoureux...

« Comment nous nous aimâmes, je n'en sais plus rien. Aucun événement notable ne marqua les progrès de cette naissante passion. Elle fut l'œuvre lente et cachée des heures t't des jours. Nous sentions le bonheur d'être ensemble, de nous entre-regarder silencieusement ou de dissimuler notre émotion sous d'insignifiantes cau'series, et jamais nous ne nous avouâmes notre amour. Nous éprouvions une -orte de pudique répugnance à profaner cette -ecrète tendresse par une parole ou un geste

i56 ROCHERS INACCESSIBLES.

trop expressif. Nous nous contentions de ces regards fondus l'un dans l'autre, dont le silencieux échange accroissait encore la volupté.

« D'ailleurs, nos mères prudentes nous surveillaient de très près. La passion muette que trahissaient mes yeux et mes subites rougeurs, quand Colette était près de moi, leur avait, sans doute, donné l'éveil, et, comme nous étions trop jeunes pour qu'on put songer à nous marier, comme, en outre, nos familles avaient d'autres vues et d'autres projets, on nous laissait rarement seuls. Cette surveillance étroite, jointe à la gaucherie de deux jeunes gens dont le cœur était aussi timidement honnête que la tendresse était brûlante, ne nous permit point de succomber à la griserie des sens ; mais, en môme temps, elle renforça notre amour. La retenue qu'elle nous imposait nous rendait plus intuitifs et plus ingénieux; elle doublait la flamme de

ROCHERS INACCESSIBLES. Vôl

nos regards, la furtive joie de nos serrements de mains.

« Ainsi, pendant dix-huit mois, cet invisible amour brûla silencieusement; puis, soit qu'on se fût aperçu des préoccupations de Colette, soit qu'on jugeât prudent de rompre une intimité qui pouvait devenir dangereuse, brusquement, M. et M™^ de la Blonnière résolurent de quitter Alex et de retournera Lyon, où ils avaient des intérêts. Ce projet fut si rapidement délibéré et si secrètement mis à exécution que je l'appris seulement la veille du jour fixé pour le départ de Colette et de ses parents.

« Atterré, le cœur navré, la tête en désordre, je m'échappai de chez moi comme un fou et, toujours courant, je gagnai Alex. J"ar-

1o8 ROCHERS INACCKSSIBLKS.

rivai haletant sous la galerie, où je trouvai Colette en compagnie d'une femme de chambre et en train de remplir une malle. Au bruit de mon pas, elle se retourna, vit ma figure bouleversée et ses yeux devinrent humides.

« — Est-il viai que vous [lartez demain.' balbutiai-je.

« — Oui, répondit-elle, nous allons à Lyon.

« — Vous y serez longtemps?

« — Je ne sais... Mon père parle d'y rester jusqu'à la fin des études de mon jeune frère.

« — Alors... c'est fini... Je dois vous faire mes adieux...

« — Oui, murmura-t-elle en plongeant sa tète dans la malle, comme pour y ensevelir ses larmes.

« Moi-même je me violentais pour ne pas éclater en cris et en sanglots. A la veille de cette cruelle séparation, javais tant de choses à dire, et je ne pouvais parler. La maudite

présence de la servante me contraignait à ne proférer que des paroles banales. Enfin Colette comprit mon supplice, elle en eut pitié et, se relevant :

« — J'ai mis de côté, reprit-elle, quelques livres pour vous... Venez que je vous les donne !

« Elle entra dans sa chambre qui ouvrait de plain-pied sur la galerie, je l'y suivis et, lestement, elle referma la porte derrière moi. Sans un mot, je lui tendis les bras; elle s'y jeta passionnément. Ah! quel délice inoubliable que ce muet embrassement dans la chambre aux volets clos !

« Nous avions la tète perdue Je ne sais ce

qui serait advenu si le pas de la servante, dans la pièce voisine, ne nous eût arrachés à cette troublante folie.

« — r Allez-vous-en î supplia Colette en se dégageant de mes bras.

« Épouvanté moi-même de mon audace.

effrayé de son effroi, je me glissai dehors et je me trouvai sur le chemin de Bluffy sans trop savoir comment j'y étais arrivé...

« Elle partit le lendemain et je passai tout le jour à courir à travers les bois environnants pour revisiter chacune des places où nous étions venus ensemble. Je revoyais Tallée moussue où sa robe rose m'apparaissait de loin entre les arbres; le chemin du bord de Peau où je l'avais rencontrée un soir, occupée à couper des branches d'épinevinette; le ravin où j'avais grimpé pour lui cueillir des cyclamens...

« Ma poitrine se serrait à la pensée que tout cela ne reviendrait plus; je murmurais, avec des sanglots dans la gorge, les paroles de sa chanson favorite :

Rochers inaccessibles...

« Ali ! le buiilieur, à peine lavons-nous

entrevu qu'une main impitoyable nous emporte bien loin, comme les enfants qu'on emmène avant la fin du spectacle... De quelle pauvre et chimérique étoffe est lissée la destinée humaine î Le passé est peuplé d'ombres, le présent nous coule dans les mains comme de leau, lavenir n'est qu'incertitude, et voilà de quoi se compose cette vie à laquelle nous tenons tant ! . . .

« ^'ingt années de fausses joies et d'agitations stériles se succédèrent. Je n'avais plus revu Colette. .Je savais qu'on l'avait mariée à Lyon, et c'était tout ; mais j'avais conservé au plus profond de mon àme le souvenir de notre brève tendresse, et les plaisirs d'amour que j'ai pu goûter par la suite n'en avaient jamais effacé l'exquise saveur.

« L'autre soir, Cadoux, le chalèzan de

Parmelan, en s' arrêtant devant ma porte,

m'apprit qu'il allait chercher à Annecy celle

qui s'était appelée autrefois Colette de la

462 ROCIIEllS INACCESSIBLES.

Blonnièro. Elle arrivait d'Aix avec son mari et ses enfants, et comptait faire l'ascension du Parmelan en famille. Cela m'a donné une secousse au cœur. Tout le temps jadis en sa prime fleur est ressuscité soudain. J'ai désiré revoir une dernière fois lamie de ma jeunesse, et je suis monté ici. Je sais que je vais sans doute au-devant dune désillusion; mais c'est plus fort que moi, et je passerai la nuit là-haut... »

Tandis que Rivaz achevait ces confidences, nous avions escaladé lescalier de géants du Grand-Montoir, d"où la vue plonge jusqu'au fond des verdoyantes vallées lointaines de Naves et de Dingy. A'ers six heures, nous atteignîmes le sommet et devant nous se dressèrent les murs gris du chalet adossé aux

ROCHERS INACCESSIBLES. i63

ItàturagL's. Au-dessous, sur la route mulelière, montaient les claquements de fouet et les cris des guides, annonçant Farrivée d'une bande de touristes.

A nos pieds s'étendait cette étrange mer de pierres qu'on nomme les Lapiaz; avec leurs vagues pétrifiées, leurs crevasses béantes, leurs squelettes de pins décharnés, ces Lapiaz semblent les restes d'un vieux monde éteint. Tout au loin, du côté de l'est, les aiguilles du mont Blanc et les profils d'une longue chaîne de glaciers transparaissaient derrière de mobiles nuages, que le soleil déclinant teignait d'idéales couleurs : rougeurs d'aurore, violets mystiques, azurs aux irisations d'opale. Puis, l'astre ayant disparu dans un océan de vapeurs orangées, tout pâlissait, les glaciers devenaient blafards, les Lapiaz prenaient des tons d'un lilas mélancolique.

— Rentrons! dit François de Rivaz, avec un involontaire frisson.

Dans la grande salle servant de réfectoire et où ronflait un poèlc de cuisine, les touristes de tout sexe et de tout âge affluaient. Au travers des groupes, l'hospitalier clialézan Cadoux et sa femme dressaient le couvert sur de massives tables, rangées contre les murs, et où s'installaient déjà les excursionnistes affamés. Comme l'obscurité eml^runissait cette pièce spacieuse, M'"*' Cadoux allumait des bougies et les disposait de loin on loin sur la luippo. Xous venions de nous asseoir à une petite table isolée. Tout à coup, Rivaz me serra la main, et, d'un coup d'œil significatif, me désigna cinq touristes qui ontraiont.

Ce groupe de nouveaux arrivants se composait d'un homme déjà mùr cl replet, roux, barbu, ayant la physionomie ennuyée d'un négociant retiré des affaires, — de tiois enfants de sept à quinze ans, et d'une dame ayant conservé l'air jeune, ])ien (ju'eUe

approchât de la quarantaine. — A Taltération des traits de mon ami, je compris que la nouvelle venue était Colette. Fort jolie encore, elle avait des yeux d'un bleu noir, très brillants; sa bouche était restée fraîche, ses épaules et son corsage avaient conservé un modelé charmant, malgré un commencement d'embonpoint.

A ce moment, le chalézan Cadoux, s'adressant à mon compagnon, l'appela tout haut : « Monsieur de Rivaz! » Colette eut un léger tressaillement. Pendant quelques secondes , son regard inquiet se rencontra avec celui de Rivaz, mais elle ne sourcilla pas et n'eut pas Tair de le connaître.

Avec vivacité, elle entraîna ses enfants vers la table qui leur était réservée et s'y assit de façon à nous tourner le dos. Elle semblait tenir ses yeux rivés sur ceux de son mari, placé en face d'elle. Celui-ci, qu'on nommait M. Divoire, mangeait avec des

d66 ROCHERS INACCESSIBLES.

précautions tatillonnes ot miuulioiisos; de temps à autre, il jetait un rej^ard méfiant du côté de François de Rivaz. Peut-être avait-il entendu parler de l'ancienne inclination du propriétaire de Hlully et trouvait-il suspecte sa présence au Parmclan? Colette devait savoir à quoi s'en tenir la-dessus, car elle ne bougeait pas. Seulement, un insensible frisson de ses épaules dénotait une agitation intérieure. Rivaz, lui, mangeait du bout des dents et, taciturne, gardait ses yeux fixés sur ces belles épaules frissonnantes, sur cette taille souple et cette imque blanche où frisotaient des cheveux châtains.

Et tandis qu'au cœur de cet homme et de cette femme frémissaient les souvenirs de l'amour d'autrefois, un joyeux brouhaha bourdonnait entre les quatre murs nus du chalet. Aux lueurs tremblotantes des bougies, toutes les figures jeunes ou vieilles, masculines ou féminines, formaient un amnsnnt

cnsoiiiblc de silhoiietlcs tantôt sommairement éclairées, tantôt noyées dans une ombre mystérieuse. Au dessert, les convives, réunis par hasard sur ce sommet de montagne, commencèrent à se familiariser et les groupes ^e confondirent. Seuls, nous étions isolés à notre table. La plus jeune des enfants de ^piie Divoire, une fillette de sept ans, aux boucles châtaines, quitta sa place et vint rôder curieusement autour de nous. D'un tour de main, Rivaz l'attira à lui. la regarda avec émotion et lui déposa sur le front un furtif baiser. « Comme elle lui ressemble ! » murmura-t-il. Les éclats de rire de l'enfant attirèrent l'attention de M""^ Divoire. Elle se retourna, surprit cette caresse rapide et, doucement :

— Eh bien ! Colette, s'exclama-t-elle, eh bien!...

On s'était levé et les touristes, presque tous las, gagnaient lourdement, les uns, le

dortoir commun sur le foin ; les autres, les lits disposés dans d'étroites chambrettes. Notre cabinet, à Rivaz et à moi, était voisin de la pièce réservée aux dames, dont nous séparait seulement une cloison do sapin. François se dévêtit à moitié, et se jeta sur son lit sans desserrer les lèvres. Quand notre lumière fut éteinte, nous distinguâmes de l'autre côté de la cloison la voix de Colette qui câlinait sa petite fille, et la dodelinait pour l'assoupir, ,1'rtais fatigué et je m'endormis assez vite, mais d'un sommeil entrecoupé, pendant lequel j'entendais Rivaz s'agiternerveusement sur son lit de camp.

Nous fûmes réveillés par un blanc rayon matinal qui traversait les vitres sans rideaux. Dans la salle résonnaient déjà les souliers

ferrés dos touristes occupés à commander leur déjeuner, et Cadoux vint crier à notre porto :

— Messieurs, dépèchez-vous, le soleil va se lever!...

— Au revoir, me dit Rivaz en bouclant ses guêtres, je me soucie comme d'une guigne du lever du soleil et je redescends. Toutes les aurores ne m'ôteraient pas le noir que j'ai dans l'âme. J'avais bien prévu que c'était de la tristesse qui m'attendait ici, mais j'essayais encore de me leurrer... Maintenant, je suis fixé. Elle n'a même pas daigné me reconnaître !

— Attendez-moi, repartis-je, touché de compassion, je descendrai avec vous...

Nous sortîmes. Au bas de l'escalier, des touristes frileusement enveloppés de châles regardaient du côté du levant, où une vive teinte rose courait déjà sur les cimes des glaciers. Comme nous contournions le chalet,

il nous fallut passer devant la croisée de la chambre réscrA'ée aux dames. Les deux battants étaient ouverts et Colette, en train d'habiller sa fdlette, fredonnait à mi-voix des bouts de mélodie, destinés sans doute à mettre Tenfant en bonne humeur. Fran(;ois de Rivaz jeta un regard douloureux vers la Colette d'autrefois. Je ne sais si elle nous aperçut; mais, tandis que nous dévahons vers le sentier caillouteux du Alontoir, nous Tentendimes chanter d'une voix plus distincte, bien qu'un i)ou Ireinblante :

Rochers inaccessibles, Que vous èles heureux De n'être point sensibles Aux tourments amoureux...

Au même moment, le soleil, d'un bond, surgit au-dessus des montagnes et allongea nos deux ombres sur le chemin.

— Ah! s'écria amèrement Rivaz, en lai-

sant résonner son bâton ferré sur les cailloux, il n'y a pas de rochers si escarpés que l'homme ne puisse escalader; c'est le bonheur dans l'amour qui seul est inaccessible.

Talloires, septembre 1890.

Un soir de mars, nous revenions de la passe aux bécasses, et tout en cheminant sous les étoiles, nous évoquions des souvenirs d'enfance. On vint à parler du charme des contes de nourrice et de la vitalité des traditions populaires :

— .Moi, dit lami Tristan, jai été élevé dans le monde du merveilleux et les contes de^Perrault ont été ma première lecture. Vers riia sixième année, j'y ajoutai la Belle aux cheveux d'or et X Oiseau bleu, de M'"® d'Aul-

m LA FÉE.

noy, plus un abrégé de mythologie; pendant un bon bout de temps, j'ai puisé dans ces trois livres mes notions sur le train de la vie et le monde extérieur. Dans mon idée, tout ce qui ne se passait pas conformément aux lois de la féerie, me paraissait sortir du bon sens et de la vérité.

La plupart de mes journées s'écoulaient au fond d'un vieux jardin contigu au logis paternel, et j'y attendais de pied ferme les prodigieuses aventures qui ne pouvaient manquer de m'y arriver. J"y cherchais la fleur (jui chante, j'interpellais les pinsons perchés sur les arbres, je leur criais de ma voix la plus insinuante :

Oiseau bleu, couleur de temps, Vole à moi promplement!...

Les pinsons ne se pressaient nullement de. m'obéir, mais ces déconvenues n'affaiblissaient en rien la robustesse de ma foi. Je me

LA IKE. ITo

disais seulement que si les Heurs restaient nuielles et si les oiseaux faisaient la sourde oreille, cela tenait à ce ([ue je n'étais pas encore pourvu du talisman qui met les bètes et les plantes à la discrétion des simples mortels. Afin de posséder cet indispensable auxiliaire, je résolus de m'adresser à la fée. J'ignorais si elle se nommait Urgèle ou Carabosse. Pour moi, c'était la « Fée » ; comme si cette appellation générique eût doublé la mystérieuse puissance de la divinité inconnue. J'invoquais donc la fée avec des accents impérieux et inquiets. Elle ne donnait pas signe de vie, mais j'espérais toujours la voir apparaître, et il y avait dans cette attente quebiue chose de doucement solennel qui me faisait passer un voluptueux frisson à lleur de peau.

Un soir, dépité de ne voir rien venir, je contai mes ennuis à ma bonne et à la cuisinière, qui me semblaient des personnes expé-

176 LA Fl'E.

rimentées et d'excellent conseil. Mal m'en prit. C'étaient deux vieilles filles fort dévotes. Elles m'écoutèrent en hochant la tète et furent scandalisées de ma crédulité qui leur parut sentir le fagot.

« Il n'y a plus de fées, me déclara Scholastique, la cuisinière, le bon Dieu les a chassées elles a changées en souris noires... »

Elles s'acharnèrent toutes deux si impitoyablement sur mes croyances païennes et me catéchisèrent si rudement que j'allai me coucher, navré de cette cruelle révélation.

« Il n'y avait plus de fées! » A mon réveil, le jardin avait un aspect désenchanté et noir. Le voile qu'on venait de déchirer brutalement me laissait voir une réalité froide, terne, et fastidieusement prosaïque. Je n'en gardai pas moins en un coin du cœur une tendresse vague pour ce monde féerique que les deux vieilles servantes avaient exorcisé avec force signes de croix. A travers les tourments tle

lu vie (le collège elles troubles de la première jeunesse, le souvenir de la fée persista dans mon imagination, mêlé au regret de ne l'avoir jamais contemplée face à face, et au désir de la rencontrer un jour. . .

Et, — si étonnante que la chose puisse vous sembler, — ce beau jour arriva dans le plein de ma jeunesse, au moment où je touchais à ma vingt-cinquième année.

Je revenais dune course de montagne et je regagnais nuitamment les bords d'un des plus charmants lacs de la Savoie. J'errais le long des berges, en quête d'un gite, et, comme dans ce pays encore peu fréquenté les hôtelleries n'abondent pas, je me demandais déjà si je ne serais pas forcé de loger à la belle étoile... Cette perspective du reste ne m'inquiétait que médiocrement. La nuit était chaude et lumineuse, une vraie nuit de féerie. Dans le ciel pur, une pluie d'étoiles fdantes ; sur les pentes des montagnes, de blanches

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