‹ Le mari de JacquelineChapitre 2 sur 2 · ITS LA 1 ÉE · texte numérisé non relu

ITS LA 1 ÉE

traînées vaporeuses qui s'argentaienl à mesure que la lune, presque ronde, émergeait à l'écliancrure (rua des sommets; partout un silence endormeur. à peine troublé par les notes flûtées des rainettes.

Tandis que je me rapprochais de la rive plantée d'aulnes et de saulaies, la lune tout à fait dégagée jetait, en travers du lac. un mobile reflet d'or qui ressemblait à un long filel aux mailles scintillantes. Sous l'influence <le cotte nuit enchantée, mes croyances au merveilleux, le vieux culte de mon enfance, se réveillaient en moi, et j'étais tenté, comme jadis, d'évoquer « la fée » et de la snp[>lier de m'édifier, d'un coup de baguette, un gîte où je pourrais me reposer sans quitter les berges de ce lac adorable.

Soudain, au moment où les chimères d'autrefois reprenaient possession de mon cerveau, il ) eut sous les saules un frais clapotement, el, à la clarté delà lune, je vis surgir

à la surface de l'eau diamantée une tèle de jeune femme aux cheveux épars, puis deux épaules blanches, enfin une ronde poitrine à demi voilée... J'eus un éblouissement, et mes paupières battirent comme si elles eussent été aveuglées par un rais de soleil trop ardent. Je ne savais plus trop que penser, et je me tàtais pour constater si je n'étais pas le jouet d'une hallucination. Pendant ce temps la baigneuse avait jailli hors de Teau et disparu. Elle s'était certainement abritée sous les aulnes, car un moment après j'entendis s'envoler de dessous les arbres une voix très musicale, qui fredonnait les paroles d'une barcarole italienne.

Je restais immobile, les pieds dans l'herbe, et ma tête commem^ait à tourner. Je songeais à cette 'fée Mélusine que le comte de Poitiers rencontra au bord d'une fontaine, en forêt, et je me demandais si j'avais affaire à une ondine ou à une créature humaine...

De temps en temps la baigneuse interrompait sa chanson et je percevais un l)i'uit d'étoffes froissées. Au bout de quelques minutes, je la vis sortir du fourré, vêtue d'une robe de laine blanche aux plis très amples. Elle avait laissé flotter ses cheveux sur ses épaules, pour les sécher sans doute, et le clair de lune Tillumina tout entière. Elle était de taille moyenne; dans le cadre des cheveux épars, sa figure avait ce type que les peintres de l'école du \'inci donnent à leurs têtes de femmes : l'ovale allongé, les yeux filtrant une caresse à travers des paupières demi-fermées, les pommettes légèrement saillantes et la bouche agrandie par un indéfinissable sourire. Elle m'aperçut; ses minces sourcils noirs se froncèrent, un éclair scintilla sous ses cils et un dépit hautain, (juelque chose de la royale colère d'une Diane surprise, altéra ses traits délicats. Elle me toisait des pieds à la tète, cherchant à

deviner quel était cet intrus, doù il sortait et depuis combien de temps il se trouvait là?... Moi, pendant cet examen, je demeurais bouche bée, en admiration devant linconnue.

En sa qualité de fée, elle lut ce qui se passait en mon for intérieur et reconnut vraisemblablement qu'elle était en présence d'un honnête touriste. L'expression farouche de sa figure s'adoucit, et ses lèvres redevinrent souriantes. Encouragé par ce mystérieux sourire, je murmurai quelques mots d'excuse et j'eus assez de sang-froid pour tourner ma phrase de façon que la féerique baigneuse fût persuadée que je n'avais pas assisté à sa sortie de l'eau.

« Je descends de la montagne, lui dis-je, et je longeais la berge en quête d'une hôtellerie.

— Il n'y a point d'auberge de ce côté-ci du lac, répondit-elle avec un imperceptible

accent exotique, mais rebroussez chemin... A cent pas d'ici, vous trouverez un chalet à l'entrée d'un parc... Frappez à la porte et demandez qu'on vous prépare un gite pour la nuit... Si l'on vous fait quelque objection, vous ajouterez : « Jo viens de la part de la Princesse; » cela suffira...

Elle m'indiqua la direction du i)arc d'un signe de la main, et s'enfonça lentement sous bois, tandis que je la remerciais.

lîlncore émerveillé de cette aventure, je suivis les indications de la fée et j'arrivai à une large grille dont lun des battants était entr'ouvert. J'aperçus le chalet dont une plantureuse glycine enguirlandait les galeries fuselées et où une lumière brillait aux vitres du rez-de-chaussée. Je heurtai. Une vieille paysanne m'ouvrit et accueillit d'abord ma requête par un refus, mais quand j eus prononcé les mots cabalistiques : « Je viens de la part de la Princesse, » cette courte phrase

produisit l'offot do Sésame, ouvre-toi. La figure rébarl)ativc do mon interlocutrice se détendit; elle me pria de la suivre, gravit l'escalier extérieur, m'introduisit dans une chambre tapissée de nattes, garnie de meubles en pitch-pin, alluma des bougies et se retira sans souffler mot.

Mon premier soin fut d'ouvrir une fenêtre, de me pencher à la balustrade, et de regarder au dehors.

Je vis le moutonnement feuillu d'un urand parc étalé au revers de la colline, puis, entre des massifs de marronniers, le toit plat d'une élégante villa ouvrant les arceaux de sa loggia sur le fond du lac. Baignée d'une vaporeuse clarté lunaire, cette blanche demeure prenait des airs de palais enchanté.

Je fus tiré de ma contemplation par un bruit de porte," et en me retournant je me trouvai en face dune jolie et souple chamhrière qui portait une corbeille recouverte

(l'une serviette. Avec une courte révérence, elle m'expliqua en italien que la Princesse, supposant que je devais mourir de faim, m'envoyait de quoi souper. En même temps, leste comme un écureuil, elle étendait la serviette sur un guéridon, y déposait un poulet froid, des fruits, du pain et une bouteille de vin d'Asti. Je la chargeai de mes remerciements et m'enquis du nom de sa maîtresse.

— La princesse Tremelli.

— Elle habite la villa?

— Si, Signor.

— Elle n'est pas mariée?

La soubrette ne me répondit que par un éclat de rire et me tira de nouveau sa révérence.

— Felicissima notte! murmura-t-elle, puis elle disparut.

Le lendemain, au réveil, la vue de la villa encore enveloppée dombre et de silence redoubla ma curiosité et je décidai qu'il

m'était impossible de partir sans aller remercier mon hôtesse. Ayant fait un brin de toilette, j'envoyai la paysanne du chalet s'informer de rheure où la princesse Tremelli voudrait bien me recevoir. La bonne femme revint avec un message de cette dame qui me priait à déjeuner pour midi. J'aurais désiré au préalable obtenir quelques renseignements sur la propriétaire de la villa; mais, outre que je jugeais indiscret et peu délicat de questionner des subalternes, un confus sentiment me poussait à ne point percer l'enveloppe de mystère qui donnait tant de charme à mon aventure. Tout ce que je pus apprendre, c'est que l'hospitalière Princesse était originaire de Venise et passait son été au bord du lac.

Quelle qu'elle fût et d'où qu'elle vînt, cette princesse avait le don de séduire. Elle possédait une grâce embobehneuse jointe à une coquetterie des plus raffinées. Sous ses pau-

pières allongées, ses luisantes prunelles m'attiraient comme un aimant et son sourire de sphinx me donnait l'irritante tentation de poser mes lèvres sur les siennes, alin d'arracher à sa bouche Ténigme qu'elle semblait proposer à mes yeux ensorcelés. Avant la fin du déjeuner, j'étais absolument fasciné et je ne pensais plus qu'à imaginer un biais pour rester dans son voisinage. Elle parut lire dans ma pensée, car elle me dit avec son mélodieux zézaiement vénitien :

— Puisque ce pays vous plaît, pourquoi n'y séjournez-vous pas plus longtemps? Le chalet est à votre disposition. La Josette, qui cuisine fort proprement, vous apprêtera vos repas... Quant à moi, je serai charmée de vous voir et vous me trouverez tous les soirs chez moi, à l'exception du samedi.

J'acceptai sa proposition avec joie. A partir de ce matin de juillet, je devins son hôte et son visiteur assidu. J'étais complète-

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ment i'éru d'amour et la Princesse s'en apercevait parfaitement. Elle me laissait fleuroter avec elle sans le moindre scrupule et savait néanmoins me contenir dans les limites d'une tendresse quasi platonique. Sa plus grande faveur consistait à me donner sa main à baiser; et je me trouvais si heureux dans le parc solitaire; lattrait de la montagne et du lac, les délices de nos tètc-à-tète du soir, avaient pour moi tant de saveur que je n'osais me montrer plus exigeant, de pour qu'une audace trop grande ne me fit bannir du paradis terrestre.

Ma voluptueuse griserie dura plusieurs semaines pendant lesquelles nous nous vîmes tous les jours, à l'exception du samedi où la Princesse restait invisible. Ce samedi réservé, qui complétait sa ressemblance avec la fée .Mélusine, me causait un secret dépit en môme temps qu'il excitait en moi une curiosité jalouse. A quoi pouvait-elle bien em-

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ployer cette journée de réclusion et quels mystérieux philtres préparait-elle?... A la longue, je n'y tins plus et je résolus de percer ce mystère. Un samedi 'soir, ayant pris une barque, j'abordai silencieusement au pied des terrasses de la villa. Un escalier conduisait de la berge à Tune de^ces terrasses et permettait d'accéder aux appartements du rez-de-chaussée sans être vu des domestiques. Je gravis les degrés, je traversai une pelouse dont l'herbe drue amortissait mes pas et j'arrivai ainsi jusqu'au salon dont la porte-fenètre était ouverte. Un bruit de voix me guida vers un boudoir séparé de) cette première pièce par une tapisserie. Je soulevai audacieusement la portière et fut cloué sur le seuil par l'inattendu du spectacle, aussi bien que par le regard courroucé de la Princesse.

Devant un guéridon chargé de liqueurs se tenait, nonchalamment renversé sur les cous-

sins d'un divan, un gros homme jeune encore, aux moustaches et aux cheveux trop noirs, aux mains chargées de bagues, à la physionomie vulgaire, aux yeux ronds et peu intelligents. Assise familièrement à ses côtés, Mélusine en personne était en train de lui préparer un grog.

— Pardon! balbutiai-je, ébaubi.

. La Princesse avait déjà repris son aplomb et fronçait ses minces sourcils.

— Entrez donc! dit-elle avec un accent ironique ; puis me présentant à ce personnage qui ressemblait à un ténor de caféconcert, elle ajouta : — Le prince Tremelli.

— Je suis désolé de vous déranger, Princesse., répliquai-je subitement dégrisé, je compte partir demain et je ne voulais pas m'éloigner sans vous remercier de votre hospitalité...

Là-dessus je saluai et je sortis, consterné, .réprouvais un désenchantement et un navre-

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ment pareils à ceux que j'avais ressentis dans mon enfance, lorsque mes bonnes m'avaient déclaré qu'il n'y avait plus de fées. Le parc m'était odieux, le lac me semblait piteusement décoloré. L'apparition du vulgaire et problématique époux de la princesse Tremelli avait rompu le charme. Je me sentais abandonné dans un prosaïque désert et je me répétais comme jadis : « La fée est partie ! . . . »

— D'abord, mon cher, interrompit un de nos compagnons, tu aurais dû te souvenir de la fable de Psyché... Les divinités n'aiment pas à être dérangées... Tu as agi comme les enfants qui veulent saisir un piipillon, le manquent, et regardent, penauds, leurs doigts teints de la poussière azurée de l'insecte envolé... En second lieu, tu te trompes; la Fée n'est point partie, car le monde ne peut se passer d'elle. Seulement elle ne se montre qu'à ses heures, et de préférence à

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ceux qui ont naïvement conservé la jeunesse du cœur et des yeux. — Cette fée insaisissable, sans laquelle la vie n'est qu'une lande monotone; cette magicienne qui donne à la terre sa poésie, sa couleur et son parfum, c'est tout bonnement l'éternelle et nécessaire Illusion!

Dans nos forêts d'Argonne, pays de chasseurs, d'anciens verriers, de bûcherons et autres coureurs de bois, on sait de nombreux et merveilleux contes qui servent à défrayer les veillées d'hiver, depuis la Toussaint jusqu'à Pàque fleurie : contes légendaires ou contes joyeux, histoires de revenants ou de bêtes fantastiques, récits satiriques ou édifiants, aussi abondants et variés que les herbes de la Saint-Jean.

Les brioleurs, qui transportent les bois et

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le charbon à dos de mulet à travers les gorges de la forêt, colportent aussi ces fabuleuses histoires dans les villages de la vallée de la Biesme et les débitent, le soir, à Tauberge, sous la haute cheminée où les clients viennent se chauffer les grègues et fumer leur pi[»e en buvant un verre de fignolette. En voici une, entre autres, que j'ai entendu conter devant l'àtre du Soleil-d'or, pendant une nuit de décembre où la neige se tassait aux vitres et floconnait sur les routes.

11 y avait une fois, au temps passé, un boiaaelier qui demeurait du côté du Four-aux- Moines. Les boisseliers sont des ouvriers qui campent dans la forêt, près des coupes en exidoitation, et fabriquent sur place de menus ustensiles de hêtre ou d'érable, tels que cuil-

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lers à pot. salières, écuelles et autres vases en bois qu'ils vendent aux ménagères de la campagne. C'est un métier qui ne rapporte pas de gros gains et où l'on ne roule pas sur l'or. Notre boisselier, qui s'appelait de son nom Doudou Maquart, avait donc grand'peine à joindre les deux bouts, d'autant plus qu'il venait de se marier à la fdle d'un bûcheron de Lachalade, et que celle-ci ne lui avait apporte en dot que ses deux bras et ses beaux yeux. Au bout d"un an, sa femme accoucha dun gros garçon bien râblé et vif comme un écureuil. Pour lors, Doudou Maquart se pensa : « Si je n'ai rien à donner à mon enfant, il faut au moins que je lui (rouvc une marraine qui le protège et le soutienne, au cas où je viendrais à lui manquer. Mais je veux, avant tout, que celle qui le nommera soit une personne juste^ droite et honnête, . parce qu'il n'y a que les gens de ce caractèrelà auquel on puisse se fier. »

S'étant ainsi résolu, il sortit de sa hutte et se mit en quête à travers bois. Comme il cheminait le long de la Haute-Clievauchèe, il vit, près du carrefour de la Pierre-Croisée ^ s'avancer vers lui une dame habillée d'une robe rouge et d'un manteau bleu, qui avait sur la tète une couronne de roses artificielles et portait un reliquaire d'or dans ses mains.

— Bonjour, brave homme, lui dit-elle ; où allez-vous si à bonne heure?

— Je vais, madame, chercher une marraine pour mon nouveau-né.

— En vérité'?... Eli l)ien, voulez-vous de moi?... Je me mets à votre disposition.

— Grand merci, ma bonne dame; seulement... je voudrais une personne droite, honnête et juste.

— En ce cas, prenez-moi, vous ne vous en repentirez pas... Je suis sainte lïoïlde, la patronne de votre paroisse.

— Sainte Hoïldo!... Vous, une personne

LA JUSTE MARRAINE. i97

juste?... Nenni, ma bonne dame, vous ne pouvez faire mon affaire.

— Et pourquoi donc ? demanda la sainte, vexée.

— Pourquoi? Jetais vous le dire : on vous a installée dans une belle chapelle de notre église pour que vous soyez la protectrice du villag:e, faisant du bien aux braves gens et donnant sur les doigts aux vauriens. Au lieu de ça, vous nécoutez que votre caprice. Suivant que vous vous êtes bien ou mal levée, vous distribuez à droite ou à gauche vos amabilités, donnant du cliaud à ceux qui demandent du froid, de la pluie à ceux qui voudraient du soleil; oubliant les pauvres diables qui travaillent comme des nègres, et favorisant des gredins qui no font rien de leurs dix doigts... Xon ! je nappclle pas ça être juste, et vous ne serez pas la marraine de mon gamin... Bien le bonjour !

Là-dessus Doudou tourna les talons à la

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sainte et descendit du côté du Claon. Comme il approchait de la verrerie, il aperçut, dans une taille tout embaumée de muguets, une jeune dame, en robe blanche et verte, (|ui avait des fleurs plein son giron, et qui élait belle comme une matinée de mai.

— Où allez-vous si vivement, mon brave homme? s'écria-t-elle.

— Je cherche une marraine pour mon garron nouveau-né.

— ^'oulez-vous de moi :* repartit-elle obligeamment ; je serai enchantée de vous être agréable.

— Oui... mais... c'est (jue je cherche une femme honnête et juste... Qui êles-vous d'abord, ma jolie dame, sans vous commander ?

— Je suis la reine Vénus... C'est moi qui donne la beauté et la grâce aux enfants des hommes; c'est moi aussi qui leur donne ce qu'il y a de meilleur au monde : l'amour.

— En ce cas, vous n'êtes pas la femme que je cherche.

- — Pourquoi donc, impertinent ?

— Pourquoi?... Parce que vous n'êtes pas juste... Vous donnez la beauté à des gens qui ont l'àme noire comme notre crémaillère, tandis que vous affligez de laideur et de difformité de pauvres diables pleins de vertus... Pour ce qui est de l'amour, permettez-moi de vous dire que vous le semez à tort et à travers dans les cœurs. Vous rendez la Xorine amoureuse de Jacques, qui ne se soucie point d'elle, et vous laissez froide comme neige la Renaude dont Pierre est affolé. Vous arrangez si mal les choses qu'on ne voit plus de bons mariages et que les trois quarts du temps la femme tire à hue quand le mari tire à dia... Vous n'avez ni justice ni discernement... Passez" votre chemin, ma jolie dame, ce n'est pas pour vous que notre four chauffe.

— Quel butor! mumiiia dame Vriius on haussant les épaules.

— Quelle évaltonnéo ! grommela Doudou en s'éloignant à grandes enjambées.

Il arriva, toujours cheminant, aux abords de la côte des Fourches, non loin des Islcttes, et juste auprès de la pierre où Ton pendait les malfaiteurs ; il eut en rencontre une dame d'âge, à lu figure sévère, qui portait lunettes et marchait à pas comptés, tenant d'une main des balances et de l'autre une baguette d'ivoire.

La dame dévisagea Doudou à travers ses besicles, puis, dune voix rèche. lui demanda :

— Ilolà! bonhomme, où vas-tu?

— Je cours chercher une marraine pour mon garçon qui vient de naître.

— Une marraine?... Eh bien, écoute : ta figure me revient, et je consens à tenir ton enfant sur les fonts baptismaux.

— Cost beaucoup iriionncur pour moi, répondit prudemment le boisselier ; mais un instant!... Qui ètes-vous? Il me faut, avant tout, une femme juste.

— Parfait ! Tu ne pouvais tomber mieux, car je suis la Justice en personne.

— La Justice, bonté du Ciel !... C'est vous qui siégez dans les tribunaux et qui jugez les causes des plaideurs ; c'est vous qui condamnez les criminels ou les renvovez blancs comme neige?

— C'est moi-même.

— Suffit! nous ne pouvons nous entendre... Il paraît que, malgré vos lunettes, vous ne voyez pas toujours clair... Des fois, vous envoyez un innocent à la potence et vous laissez filer le coupable. Des fois aussi, dit-on, vous mettez les gens à l'amende, non parce qu'ils ont fauté, mais parce qu'ils ne pensent pas comme vous. Et puis, vous traînez après vos jupons toute une ribambelle de happecluiir :

Iluissiers, procureurs et recors, qui s'enrichissent et se gaussent de la peine de nous autres, pauvres pâtiras, qui nous ruinent en papier marqué et nous dévorent en frais. Et vous appelez cela de la justice, vous? Non, non, mille fois non, vous nèles pas la marraine qu'il me faut, et je ne veux rien avoir à démêler avec vous !

— Maraud ! tu insultes la justice... Attends, je vais te faire appréhender au corps ! . . .

Mais le Doudoii avait de bonnes jambes et il était déjà loin. Tout en couraiil. il })rit à travers champs et alla donner de la Irte dans le mur de lV/>'2>.* c'est le nom dont on appelle, chez nous, le cimetière.

Tout d'un coup, il vit se dresser devant lui une femme qui était enveloppée dans un drap blanc et (jui portait une faux sur Tépaule. Le drap lui couvrait le visage ; tout en marchant, elle faisait avec ses membres un bruit sec, comme celui des grêlons qui

tombent sur un toit, et, d'une voix de crécelle, elle cria au boisselier :

— Camarade, où vas-tu si couramment?

— Chercher une marraine pour mon nouveau-né.

— Yeux-tu de moi?

— Savoir... Je veux une femme qui soit juste.

— Tu n'en trouveras jamais qui soit plus juste que moi.

— Tout chacun me dit ça... Qui êtes-vous?

— Je suis la Mort.

Doudou Maquart se pourpensa un peu et répliqua ensuite :

— Pour le coup, oui, vous êtes juste, et vous n'avez de préférence pour personne ! Jeune ou vieux, richard ou va-nu-pieds, manant ou seigneur, princes ou paysans, quand l'heure est sonnée, vous prenez tout Ic.monde, indistinctement, sans vous laisser attendrir par des larmes ou des cris, sans

VOUS laisser amadouer par des promesses d'or et d'argent. Vous frappez à toutes les portes et quand vous avez dit : « Marche ! » il faut marcher... Il n'y a pas, vous êtes vraiment juste et on peut compter sur vous... Ma fine, vous serez la marraine de mon gar- -lon. Venez-en avec moi.

Et Doudou s'en retourna à sa hutte, bras 'dessus, bras dessous, avec la marraine qu'il

avait choisie pour son fils.

La Mort tint le petit sur les fonts et, après ^Ic baptême, il y eut, dans la hutte, un grand irepas où on mangea force fricassée, où on but

force bouteilles de vin blanc et où on se régala

jusqu'à la nuit.

Quant on fut au moment de se séparer, la JMort dit à Doudou :

LÀ JUSTE MARRAliNE. 205

— Tu es un brave homme, mais tu ne me parais mie à ton aise et tu fais une besogne qui ne t'enrichit guère. Puisque me voilà la marraine de ton garçon et que tu as eu confiance en moi, je veux que, un jour, mon filleul ne manque de rien ; pour cela, je vais t'apprendre un métier qui ne te donnera pas de peine et qui te rapportera beaucoup d'argent.

— Lequel donc? demanda Doudou ébaubi.

— Le métier de médecin.

— Moi, médecin? Mais je ne sais ni a ni h, •et je ne suis pas même capable de signer mon nom !

— Ne t'inquiète pas de ça. Voici comment tu t'y prendras : Quand tu seras appelé auprès ■d'un malade, tu regarderas d'abord au chevet •du lit, dans les plis des rideaux, et si tu m'y vois sans ma faux, tu pourras être sur que le malade en réchappera. Alors, donne-lui nïmporte quoi, même del'eau claire, tule guériras.

Si. au contraire, tu vois biilliT ma faux dans lombre, il n"y aura rien à faire qu'à appeler le notaire et le curé.

Fait et dit. Une fois la Mort partie, Doudou acheta une robe noire, un bonnet carré, et, de boisselier qu'il était, devint médecin. Il ne manquait pas d'assurance, et, comme en ce métier-là, ainsi qu'en bien d'autres, l'aplomb ne gâte rien, on commença à l'appeler, et il se mit à tàter le pouls aux malades. Grâce à la complicité de sa camarade la Mort, il ne se trompait jamais, et quand il avait dit : « 11 n'y a rien de grave et nous allons guérir cette homme-là » , on était sur que le patient serait tiré dafîaire. Aussi on venait le quérir de trente lieues à la ronde et il avait d'autant plus de succès que ses remèdes étaient simples, faciles à prendre, sans nausée et sans diarrhée, car il médicamentait ses malades avec de l'eau claire. On prétend môme que ce fut lui, bien avant Ilahnemann, qui inventa

LA JUSTE MARRAINi:. 207

l'homéopathie. N'importe, il était ronommé par son diagnostic; on payait sos visites en beaux louis d'or et, on peu d'années, il devint riche à milhons.

Son garçon grandissait à vue d'œil et prospérait de toutes façons. Doudou, au contraire, s'envieillissait et son poil blanchissait. De temps à autre, quand ses occupations ramenaient dans le pays, la Mort traversait la forêt et allait visiter son fdleul ; en même temps, elle prenait un morceau sur le pouce avec Doudou, qui s'était fait construire un château à la lisière du bois. Ces jours-là, on mettait une volaille à la broche, on jjuvait du meilleur et on taillait une bavette.

Une fois, la Mort dit au médecin :

— Je viens toujours te voir quand je passe dans ce canton-ci, et toi, tu n*es pas encore venu chez moi..; Pourtant tu me dois bien une visite.

. — -Rien ne presse, répondait Doudou en

riant jaune ; je n'irai vous voir que trop tut. Quand on met les pieds cliez vous, vous n'avez guère coutume do laisser partir les gens.

— Rassure-toi, je no te prendrai pas avant ton temps... ïu sais comme je suis juste !... N'aie donc pas peur et viens souper avec moi.

A quelques jours do là, l'ancien boisselier Doudou se décida à rendre visite à la marraine de son garçon. Il alla la trouver à la corne d un l)ois où il savait qu'elle devait passer, et ils partirent do compagnie. La Mort fit traverser à son liùle de grandes triches désertes, de hautes futaies silencieuses, des coteaux et des ravins pleins de cailloux, lout un pays où Doudou n'avait jamais voyagé. Aussi, (juand ils arriveront à une lan(h^ nue

LA. JUSTE MAUKAIM:. 209

située au sommet dune montagne, le médecin avait les jambes cassées et n'en pouvait plus. Enfin, ils aperçurent, au bout de la lande, une sorte de château très noir, entouré de vieilles murailles recouvertes de lierre.

— Nous voici chez moi, dit la Mort en heurtant à la porte.

— Ce n'est pas trop tôt, gémit Doudou, car mes jambes ne peuvent plus me soutenir.

Une fois quïls furent entrés, la maîtresse du logis réconforta son hôte par un plantureux souper où rien ne manquait, puis, quand ils eurent bien dîné, elle l'emmena à l'extrémité d'une longue salle dont la fenêtre s'ouvrait sur un vaste enclos, dans lequel des miniers et des milliers de cierges allumés étaient fichés en terre. Et comme la nuit était venue, ces myriades de cierges flamboyaient, rougeoyaient et tremblotaient étrangement

dans l'obscuritc'. li y en avait de longs, de moyens, de très petits; quelques-uns semblaient ne jeter (ju'une faible lueur elignotante, d'autres répandaient une vive clarté. Doudou, à ce spectacle, resta un moment aburi, puis, interrogeant son hôtesse :

— Bons saints anges! s'écria-t-il, qu'est-ce que tous ces lumignons-là?

— Ce sont, répondit la Mort, les lumières de vie.

— Les lumières de vie?... Qu'entendezvous par là?

— Tu vas comprendre . chaque chrétien qui vit présentement sur la terre a, là, son cierge, auquel est attachée sa vie.

— T'en voilà une affaire ! s'exclama Doudou interloqué; mais toutes ces lumières sont différentes : il y en a de grosses et de petites; les unes sont vives et brillantes, d'autres semblent n'avoir que le souffle.

— lié, oui, c est comme ca dans la vie des

LA JUSTE MARUAINE. -ni

hommes : l'un commence à croître, Tautrc est dans la force de làge, un troisième est près de s'éteindre. Tous les jours, des enfants naissent et des vieillards meurent.

— Sapristi î murmura Doudou, qui se sentait un frisson dans le dos, voilà un cierge, là-bas, qui est d'une belle venue !

— C'est celui d'un nouveau-né.

— Et c'tui-là, qui brille comme trente-six chandelles ?

— C'est le cierge d'un Jeune homme de vingt ans.

— Dites donc, ma commère, poursuivit l'ancien boisselier en se grattant la tète, je voudrais bien voir le mien... Où est-il?

— Le voici, là, au-dessous de toi.

— Ah! pas possible! balbutia Doudou en pâlissant, mais la mèche est quasi usée... Il va s'éteindre !

. — Hé, oui, mon pauvre camarade, tu n'as plus que trois jours à vivre.

!212 LA JUSTE MAllRALNE.

— Comment! comment!... Trois jours seulement!... Ça n'est pas une chose à faire!... Voyons, madame la IMort, nous sommes de bons amis, est-ce qu'il n"y aurait pas moyen de rarranger cette alTaire-là? Puisque vous êtes la maîtresse du logis, ne pourriez-vous rallonger mon cierge, en prenant un peu de cire à cet autre qui est si long, pour l'ajouter au mien ?

— Impossible ! Ce cierge qui est si long est précisément celui de ton fils, et, si je faisais ce que tu me demandes, ça ne serait pas juste... Or. tu sais que je suis la justice même.

— Ça, c'est vrai, soupira le malheureux Doudou en baissant le nez.

— Tout ce que je puis pour toi, reprit la Mort, c'est de te vieillir encore un peu afin que tu aies moins de peine à mourir.

Et, en effet, quand Doudou revint chez lui, il était si vieux, si vermoulu, qu'aussitôt qu'il

LA JUSTE MAUIIAINE. 213

eut touché le seuil de sa maison il tomba sur les marches comme un tas de cendre et de poussière, au moment précis où son lumignon s'éteignait dans le château de la Mort, la juste marraine.

Pendant l'octave des morts, tandis que les cloches d'église tintent matin et soir sous le ciel embrumé de novembre, je me plais en mon par-dedans à célébrer la commémoration des années défuntes. Nos lointains souvenirs ne sont-il pas, eux aussi, de chers morts que nous aimons à pieusement fêter aux jours d'arrière-saison? Ils s'alignent dans le passé, pareils à ces vieux tombeaux des Alyscamps que je visitais, l'autre matin, à Arles, et dont je voyais la double fde de pierres grises se

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prolonger confusément sous la fouillée tombante des trembles etdes platanes. Souvenances de jeunesse ou de maturité, toutes dorment et s'enfoncent ainsi à perte de vue dans une vapeur bleuissante, et nous éprouvons une mélancolique satisfaction à descendre la pente de celte allée funéraire, en écoutant le bruissement des feuilles sèches sous nos pieds.

Parmi ces souvenirs d'autrefois, j'en recueille un aujourd'lmi qui date de l'époque très éloignée où je n'étais encore qu'un enfant, et qui s'est soudain réveillé aux rayons du soleil de la Provence.

Je revois la vieille maison que nous habitions alors dans une ville de l'Est; le palier du premier étage, où je lisais Doti Quichotte; le .spacieux escaher de pierre, d'où je guet-

tais curieusement le passage des locataires du rez-de-chaussée. Ces locataires étaient de nouveaux venus. Le mari, M. Pascal, dirigeait une usine dans lo voisinage. Autant que je me le rappelle, c'était un homme de quarante ans environ, brusque, trapu, ayant le souffle court et l'air commun. M'"'' Pascal, ou, comme on la nommait familièrement, M"*^ Luce, faisait contraste avec lui.

.Jeune, vive, sémillante, elle était Provençale ; elle avait un petit accent qui sonnait comme une musique sur ses lèvres rouges et s'harmonisait agréablement avec ses yeux bruns, son teint mat et ses cheveux noirs crépelés. Le mari s'absentait tout le jour et la jeune femme restait seule au logis. Dépaysée sans doute en cette froide province où le soleil' ne se montre qu'en rechignant, elle semblait s'y ennuyer ferme. Quelquefois, par l'entre-bàillement d'une porte, je l'apercevais étendue sur un canapé, feuil-

letant nonchalamment un roman du cabinet de lecture ou s'étirant les bras dans une attitude énervée. En dépit de sa mine attristée, cette brune méridionale excitait singulièrement ma curiosité. Je la trouvais jolie, attrayante, ayant ce charme particulier que revêt pour un enfant une personne venue d'un pays inconnu.

Même sur un bambin de huit ans, Tétei-nel féminin exerce ses séductions. Mon imagination s'enflammait à l'aspect de cette étrangère aux yeux luisants, à la démarche élégante, à la voix musicale. Je stationnais constamment devant sa porte, cherchant à l'entrevoir à la dérobée, heureux de saisir au passage son caressant regard, d" entendre le froufrou de sa robe, de respirer l'odeur de jasmin qu'exhalaient ses vêtements. Cette surexcitation pror duite dans l'organisme d'un gamin de mon âge était-elle l'indice d'une perverse précocité? Je n'en sais trop rien. Je crois plutôt que, chez

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les âmes enfantines les plus saines, l'intuition de la différence des sexes existe de très bonne heure. Les garçonnets au sang vif et à la cervelle active éprouvent, inconsciemment, ces confuses émotions à rapproche d'une jeune femme. Plus d'un lecteur sincère, en fouillant attentivement dans ses souvenirs, retrouvera, j'en suis certain, la trace de préoccupations semblables.

Quoi qu'il en soit, la personnalité de notre voisine mettait fortement mon cerveau en ébullition et, au l)out de quelques semaines, mon indiscret manège attira l'attention de M""® Luce. E]le n'avait pas d'enfant et elle s'ennuyait; mes façons espiègles l'amusèrent, elle me prit en gré et je devins peu à peu son favori. Lorsque j'entrais chez elle,

j'y trouvais toujours quoique IViandiso vn rosorvc. Elle me faisail jaser et mon havardajjje la distrayait jjrobablemcnt. cai- elle ne manquait pas de m'appcler dès (|ue je revenais de Técole; même elle ol)tint de ma famille que je passerais en sa compagnie tous mes jeudis de congé.

Ces journées du jeudi étaient charmantes, et je les attendais avec impatience. Nous déjeunions en tète à tète dans l'étroite salle à manger, dont la fenêtre enguirlandée d'aristoloche donnait sur un jardin. L;i voisine était un tantinet portée sur sa l)Ouehe. et se cuisinait des plats du Midi dont la savcuiépicée et l'étrangeté plaisaient plus à mon imagination qu'à mou goût. .Mais j'aimais à épier les mines gourmandes avec lesquelles mon hôtesse savourait cette cuisine exotique. Placé en face d'elle, je m'extasiais sur la gentillesse de son geste quand elle maniait son couteau et sa fourchette, sur ses lèvres rouges

comme des tomates saignantes, sur ses cils noirs, si longs qu'ils ombraient ses joues. Elle avait au coin de la bouche un signe brun, qui disparaissait dans une fossette lorsqu'elle riait; elle portait à son bras gauche un bracelet auquel pendaient un médaillon et une cassolette, qui cliquetaient à chacun de ses mouvements ; tous ces menus détails me ravissaient.

Après déjeuner, nous retournions dans la pièce contiguë, où il y avait un piano et qui servait à la fois de salon et de boudoir. Elle s'étendait sur son canapé, les pieds repliés sous sa robe, et elle me permettait de m'asseoir auprès d'elle tandis qu'elle lisait un des romans à sensation de ce temps-là : Mathilcle, le Chevalier' d'Harmental ou les Mémoires du Diable. Je me blottissais chattement contre ses jupes, qui sentaient l)on, et j'avais une inexprimable délectation à frôler ma joue contre son genou ou contre son bras frais. Je

fermais béatement les yeux, ci une moite chaleur me courait par tout le corps.

Parfois elle suspendait sa lecture, s'étirait languissamment ; puis, saisissant ma tète clans ses mains, elle me baisait au front en soupirant :

— Oli! que je m'ennuie... (jue je m'ennuie!

Je ne savais trop que dire pour la consoler : mais, à part moi, je trouvais délicieuse cette façon de me manifester son souci et je souhaitais qu'elle s'ennuyât souvent, afin de savourer de nouveau les caresses arrachées à son désœuvrement.

A mon grand déplaisir, le mois suivant, elle parut s'ennuyer beaucoup moins. Ses yeux étaient devenus clairs, sa démarche plus rapide. Elle ouvrait fréquemment son piano et

y trodonnait plus volontiers de sentimentales romances. En même temps, il me semblait que sa tendresse pour moi s'attiédissait à mesure et que j'occupais une place moindre dans son esprit. Bref, je me sentais négligé et j'en concevais un secret dépit.

Un jeudi, en entrant dans le boudoir, je trouvai installé sur le canapé, juste à ma place préférée, un monsieur qui m'était inconnu, un jeune bomme aux cheveux bruns et longs, tombant en boucles sur la nuque. Il avait le teint olivâtre, la barbe soyeuse et frisée, la redingote pincée à la taille et la mine ténébreuse. M*"' Luce était assise à côté de lui, et paraissait très intéressée par sa conversation. En m'apercevant, elle se leva, prit un album sur un guéridon, et me le mettant entre les mains :

^- Bonjour, petit, me dit-elle; tiens, installe-toi sagement sur un tabouret et amusetoi à regarder les images.

Elle retourna onsuitu prrs du monsieur, qui demanda dédaigneusemeiif. en caressant sa barbe frisée :

— Quel est ce moutard ?

— C'est, répondit-elle, un petit voisin... Il est très gentil et peu gênant...

Je fustrèsmortifié d'être appelé « moutard» par cet inconnu (|ui venait déranger notre tôte-à-tète, et je le pris incontinent en grippe. Je fus également peu satisfait de racciicil de M™^ Luce. Elle avait, à la vérité, déclaré que (( j'étais gentil », mais elle avait ajouté que « je n'étais point gênant », et cette (jualification négative blessait mon amour-propre en diminuant l'importance que je m'attribuais.

Accroupi dans mon coin comme un favori en disgrâce, je feignais de lire: mais toute mon attention était occupée à saisir la conversation de cet intrus aux longs cheveux avec notre jolie voisine. Malheureusement,

ce qu'ils se disaient était plutôt chuchoté que nettement articulé.

De loin en loin, j'attrapais au vol quelques mots sonores : « Tristesse morne... solitude ilu cteur... attraction des âmes... adoration passionnée... » Tout cela était de l'hébreu pour moi, mais de l'hébreu qui sonnait désagréablement à mes oreilles. A la fin, le monsieur que .AI™® Luce appelait « M. Rodolphe » prit congé. Elle lui tendit ses deux mains quïl serra longtemps dans les siennes, puis brusquement il se pencha et baisa les poignets de la jeune femme. Quand il fut parti, je vis M'"® Luce qui avait <oulevé un coin du rideau et suivait des yeux -M. Rodolphe jusqu'au tournant de la rue. Elle revint ensuite vers moi et s'aperçut que je boudais :

-— Qu'as-tu, petit? me demanda-t-elle en m'attirant près du canapé.

— Je n'aime pas ce monsieur, qui m'a

appelé moutard et qui a frotté sa barbe contre vos mains.

Elle rougit, puis éclata de rire :

— Comment! tu es jaloux? murmura-t-elle. Voyez-vous ce gamin!... Kcoulo, poursuivitelle en me caressant, AI. Rodolphe est du même pays que moi, et nous avons grand plaisir à nous voir... Sois gentil, quand il reviendra, et surtout, si tu veux que nous restions bons amis, ne parle de lui à personne...

Je lui obéis et je ne soufflai mot des visites du monsieur à la barbe frisée, non par égard pour ce fâcheux que je détestais du fond du cœur, mais parce que la peur d'être banni de chez M"'" Luce mettait une martingale à mon envie de bavarder. Tous les jeudis, je

retrouvais lïnévitablo M. Rodolphe installé dans le boudoir et chuchotant langoureusement avec la brune M'"*' Pascal. Parfois, celleci s'asseyait au piano et M. Rodolphe, debout auprès d'elle, dans une pose mélancolique, chantait en faisant vibrer les r des romances alors en vogue : le Cavalier Hadjoute, Gastibelza, Petite Fleur des bois, etc. La main posée sur son cœur, Fair fatal, la chevelure en coup de vent, il poussait les notes hautes en se levant sur la pointe des pieds et en décochant de brûlants regards à l'accompagnatrice, qui semblait captivée par le charme de sa voix.

Souvent, en fouillant dans le casier à musique, leurs mains se rencontraient, et je croyais surprendre de furtives étreintes qui m'enragaient.' Ma présence devait gêner M. Rodolphe, car,' de temps à autre, il me lançait une œillade agacée et, dans une pantomime expressive, paraissait solliciter mon

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renvoi ; mais M"'^ Luce tenait bon et refusait net de me congédier. Me gardait-elle comme une sorte de porte-respect ou bien se servaitelle de moi tout bonnement pour détourner les soupçons et sauver les apparences? Je l'ignore. Toujours est-il qu'elle m'invitait à continuer mes visites, et, en dépit du crèvecœur que me causaient les assiduités du chanteur de romances, je n'aurais pour rien au monde manqué d'accourir chez elle chaque jeudi.

Pourtant, une certaine semaine de juillet, je fus menacé d'être privé de mon plaisir hebdomadaire. Je ne sais pour quelle raison, mon maître de pension annonra que le congé du jeudi serait exceptionnellement supprimé et qu'on irait, ce jour-là, en classe, comme pendant le reste de la semaine. Cette décision, qui dérangeait mes projets, me parut odieusement arbitraire. Je ne pouvais me résigner à l'idée que, le lendemain, M. Rodolphe

aurait seul le privilège de passer raprès-midi avec M""® Luce, tandis que je me rongerais de jalousie à mon rcole. Aussi, dans mon for intérieur, je résolus de laisser ignorer à ma famille la tyrannique fantaisie du maître de pension, et de chômer le jeudi, comme d'habitude. Donc, imposant silence à mes scrupules, je pris hardiment mon jour de congé et je m'acheminai vers l'appartement de Mra« Luce.

Je me rappelle que le temps était très lourd et que, après avoir grossi toute la matinée, les nuages venaient de crever en une torrentielle pluie d'orage. Au moment où j'arrivais au rez-de-chaussée,je me jetai dans les jambes do M. Rodolphe qui sortait de chez notre voisine, Tœil hagard et les vêtements en désordre. Il n'eutpas l'air de me voir et s'élança précipitamment dans la rue.

— II aura eu peur de l'orage, pensai-je ingénument, et il court chercher un parapluie.

Toutjoycux d'être débarrassé de ce gêneur, j'entrai lestement chez M'^'^Luce. — Là aussi, le temps était à l'orage. Une voix encolérée grondait et, on ouvrant la porte, je vis M. Pascal qui se tenait, les bras croisés, devant sa femme. Le gros homme semblait agité par une extraordinaire émotion ; son visage, ordinairement rouge, avait blêmi; ses lèvres tremblaient, et ses épais sourcils se rejoignaient hérissés. Affaissée sur le canapé, la tête dans les mains, M">« Luce sanglotait faiblement.

Je m'étais arrêté, effaré, sur le seuil M. Pascal m'aperçut et, avec un regard furibond, brutalement me cria :

— Fiche-moi le camp !

Je ne bougeais pas, néanmoins; ht [K>ur me tenait immobile et bouche béante. Alors M'"'^ Luce écarta ses mains, sa figure m'apparut bouleversée et elle me dit plaintivement •

— Va. petit, laisse-nous!...

Je sortis, tout pâle à mon tour, et longtemps encore, du haut de notre escalier, j <-'ntendis gronder les éclats tempétueux de la voix de M. Pascal. Je passai le reste de mon jeudi dans les transes, et je dormis mal. Le pis fut que, le lendemain, il me fallut réintégrer mon école, où je subis une violente semonce, assaisonnée d'une retenue au pain sec pour toute la journée. Mais je n'en avais guère souci ; ma punition me posait en martyr et je la supportais chevaleresquement en songeant que je souffrais persécution pour lamour de M"'' Luce.

Le soir, quand je rentrai chez moi, affamé, et qu'on se mit à table, ma tante, tout en servant le potage, s'exclama avec des yeux allumés :

— Eh bien! il y a du nouveau... \'ous savez ce qui est arrivé à M. Pascal?

^- Quoi donc? demanda mon père.

— Sa femme s'est sauvée avec un professeur du collège... un .M. Kodolplie.

— J'avais toujours préditque cette M^^Lucc finirait mal, déclara ma mère, elle était trop coquette!... Ah! mon Dieu, qu'a donc ce petit'?...

Je venais de renverser mon assiette à soupe et je restais abasourdi, comme quelqu'un qui a reçu un coup on pleine poitrine...

Je n'entendis plus jamais parler de notre voisine et j'ignore ce qu'elle devint. I)ei»uis lors, bien des années oui jed' leur cendre grise sur cette enfantine axeiilure. Mais je retrouve toujours dans ma mémoire I !iltrayanle figure de M""" Luce, i>àle, avec ses yeux bruns câlins, ses bandeaux noirs crêpelés, ses fossettes rieuses et son accent proven(;al.

MADAME LLCE. 233

Elle sort ilo la brume du souvenir comme ces pastels du peintre Besnard, dont les tètes exquisemcnt suggestives émergent d'une fine vapeur de teintes nacrées et vous regardent avec le charme indéfinissable des choses vues en rêve.

Il y a deux ans, afin de travailler sans être dérangé, je m'étais gîté pour toute la belle saison dans un village de la Haute-Savoie, situé à l'écart des routes fréquentées par les touristes. Ce village, ou plutôt ce hameau, qui se nomme Chevaline, est niché au fond du lac d'Annecy, au miheu d'une châtaigneraie qui revêt la ba:se de la montagne du Charbon. Une grande lieue de pays la sépare du bord de Teau; mais, du versant où ses maisons s'éparpillent parmi les châtaigniers, les prai-

ries et les vergers, on domine à la fois la nappe bleuissante du lae et l'entrée de la Combe-d'Ire — une sauvage forêt presque vierge où Ton chasse encore l'ours brun. — J'avais trouvé là une sorte de manoir savoyard, qui avait dû servir jadis de maison des champs à quelque bourgeois d'Annac), et qui, malgré un commencement de délabrement, était néanmoins assez logeable pour que je pusse m'y installer avec ma famille. La maison d'habitation, couverte d'un tuit en auvent, élevée au-dessus d'un cellier en sous-sol, avait un étage unique auquel on accédait par un large escalier de pierre veinée, et au long duquel régnait, à l'est et au midi, une galerie aux balustres de bois enguirlandés de vigne. Les chambres étaient suffisamment meublées ; un bon vieux mobilier, demi-bourgeois, demi-campagnard, qui datait au moins d'une soixantaine d'années et que caractérisait une rusticité toute montagnarde.

unie à une absence totale Je confortable. Une seule pièce, celle dont j'avais fait mon cabinet de travail, contrastait avec la simplicité du reste de l'appartement. Au lieu d'être blanchis à la chaux, les murs étaient tapissés d'un papier bleu uni que Thumidité avait nuancé çà et là de taches verdàtres ; le carrelage de briques était recouvert d'un tapis d'Aubusson aux fleurs à demi rongées; les sièges, de style Louis XVI, étaient tendus de velours d'Utrecht fané; une haute glace encadrée de bois peint, aux fines sculptures, ornait la cheminée de marbre rougeàtre.

Dans une encoignure, un bureau en marqueterie dressait son cyhndre sur de minces pieds recourbés, et entre les deux fenêtres, un chiffonnier de palissandre exhalait une pénétrante odeur de violette.

La maison n'ayant pas été habitée depuis une vingtaine d'années, cette pièce était vraisemblablement demeurée à peu près telle que

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lavait laissée le dernier occupant, et certains détails indiquaient que ce dernier hôte avait eu des goûts assez raffinés et délicats. En fouillant les tiroirs du bureau, j'y avais trouvé uu petit bouquet de cyclamens desséchés et le reste d'un frôle bâton de cire à cacheter de nuance mauve. Dansl'intérieur du chiffonnier, de fins écheveaux emmêlaient leurs soies multicolores. Il n'en fallut pas davantage pour faire travailler mon imagination.

Ces menues observations m'induisaient à penser qu'une femme avait jadis vécu dans cette maison solitaire, et qu'elle avait choisi cette pièce pour sa retraite préférée. — Le paysage sur lequel ouvraient les fenêtres devait lui plaire plus particulièrement : au delà des premiers plans formés par les toits du village et les cimes étalées des châtaigniers, on apercevaitle lac bleu dansson encadrement de vertes montagnes: on pouvait suivre le sillage argenté des bateaux à vapeur, les

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blancs circuits de la grand'route d'Annecy à Albertville et, bien qu'on fût séparé du monde, on en avait de loin le fuyant spectacle et lintcrraittente rumeur. — D'induction en induction, j'arrivais à conclure que la dame (pii m'avait précédé dans ce logis, gardait des liabitudes d'élégance et que, tout en se confinant dans cet ermitage, elle n'avait pas complètement rompu avec ses relations mondaines; la preuve en était le l)out de cire mauve, oublié dans l'un des tiroirs...

Etait-elle jeune ou vieille? J'inclinais pour la première hypothèse, bien que rien ne me renseignât positivement sur son âge, — rien (jur le petit bâton de cire mauve. — Je me disais que le choix de cette nuance tendre révélait certaines prédilections qui n'appartiennent qu'à la jeunesse. Une femme âgée se fût servie, pour cacheter ses lettres, d'une cire de couleur plus austère. Je la rêvais jeune et. partant de là, je me livrais à d'ingé-

nieuses conjectures pour reconstituer sa figure et son caractère, pour imaginer ce qu'avait dû être su vie et par quelles circonstances elle avait été amenée à habiter ce village enfoui dans la montagne.

Y était-elle venue de propos délibéré, ou contrainte par la volonté d' autrui ? V avaitelle été reléguée par un mari jaloux, ou jetée par un de ces douloureux événements qui ébranlent toute une vie et la déracinent? — ,1e me la représentais, entre >ingt et trente ans, dans la verdeur de sa jeunesse, enlevée à son milieu, à ses amis, à ses plaisirs, et murée forcément ou volontairemement dans cette maison silencieuse et inconfortable. Je la voyais errant tout le jour dans ces grandes chambres sonores et mal meublées ; saccoudant, les matins d'été, à la balustrade de bois, et regardant passer au loin le bateau à vapeur chargé de touristes ; — ou bien, le soir, écoutant s'égrener lentement les sonneries des

angélus, et sentant se rouvrir en elle la source amère des souvenirs. Je me la figurais, dans les nuits pluvieuses del'arrière-saison, réveillée en sursaut par le battement d'un volet ou par les lamentations du vent de bise, qui ressemblent à tles cris de détresse partis du dehors, — et je me demandais quelles chères images regrettées ou quels fantômes détestés elle devait évoquer pendant ses heures d'insomnie...

Durant la première semaine de notre séjour, cette enfantine songerie fut la distraction de mes journées encore mal occupées. Peu à peu, néanmoins, je me remis au travail qui m'avait déterminé à venir dans ce village, et, rempoigné par l'intérêt du sujet que je traitais, absorbé par les difficultés de l'exécution, je n'eus plus ni le goût ni le loisir de me livrer à mes" romanesques évocations. J'étais possédé par le démon de la mise en œuvre, et j'oubliais totalement l'inconnue

mystérieuse qui avait occupé avant moi la maison de Chevaline.

Un jour, en juillet, après une matinée bien employée et un déjeimer en famille, nous prenions le café sous les pampres de la galerie. Une aveuglante lumière ruisselait sur les châtaigniers déjà défleuris, à travers lesquels on voyait le scintillement métalli(|iie du clocher ; une paix assoupie enveloppait le village, où Ton n'entendait que les gloussements des poules.

Un moment, le silence des champs enivrés de soleil fut coupé par le sifflet du bateau à vapeur qui arrivait au Bout-du-Lac, puis la campagne se replongea dans son lumineux ensommeillement. Je subissais moi-même rinfluence de cette chaude ajirès-niidi, et,

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tapi dans rcncoiji:nure de la galerie, je me laissais aller à une demi-somnolence, quand je fus brusquement réveillé par un tintement de cloche. On venait de sonner à la porte de la maison.

— Quel peut être ce visiteur inattendu? me demandai-je en me frottant les yeux.

La servante, qui était allée ouvrir, apparut sur la galerie et annonça qu'une dame désirait me parler.

— Une dame !

— Oui, monsieur, une dame très comme il faut, et qui paraît avoir grand chaud, car il y a loin du Bout-du-Lac jusqu'ici.

Je me précipitai vers Tescalier, La visiteuse s'était arrêtée au bas pour reprendre haleine, — essoufflée sans doute par cette marche en plein soleil et aussi, semblait-il, par une secrète émotion. •; — Elle était grande, très bien faite, et paraissait avoir près de cinquante ans. Autant que permettait d'en juger l'ample

voile de tulle qui tombait de son chapeau et se plissait autour de son visage, elle avait dû être fort jolie : — uu front bien modelé, intelligent, et de grands yeux bruns rieurs éclairaient sa physionomie ouverte : ses joues encore pleines étaient rosées par la clialeur, ses lèvres encore fraîches exprimaient la bonté. — Des cheveux grisonnants, mais très épais, encadraient harmonieusement cette aimable figure. Elle portait avec beaucoup de grâce une toilette de voyage très simple, mais qui, dans les moindres détails, révélait une femme de goût et une femme du monde.

— Monsieur, commenea-t-elle d'une voix encore un peu haletante, veuille/, me pardonner une démarche très incorrecte... .le suis .M"'' P... : mais mon nom ne vous a^iprendra rien, et j'aime' mieux vous expliquer l'objet de ma visite... J'ai haijité celte maison, il y a vingt ans, et je serais heureuse de la revoir.

Tandis qu'elle parlait, j'éprouvais unintime

UNE VISITK. 243

mouvomorit de .sutisfaclion, un [xm dr cette joie que doit ressentir un savant en voyant ses calculs vérifiés par Texpérienco. — Ainsi, mes suppositions étaient exactes : la maison où je logeais avait réellement eu autrefois pour hôte une femme, et une femme jolie, séduisante, dans le plein éclat de la jeunesse. Le itrohlème qui m'avait si longuement préoccupé allait être résolu et il ne tenait qu'à moi, maintenant, d'être renseigné sur la mystérieuse inconnue dont j'avais pressenti l'existence. Aussi fut-ce avec empressement que j'invitai .M "'•=?... à venir se reposer dans la galerie.

Elle me remercia, gravit lentement l'escalier de pierre et demeura un instant sur la dernière marche, occupée à regarder mélancoliquement les platanes qui ombrageaient la cour, les allées du jardin de curé qui avoisinait la maison et les arbustes grimpants qui tapissaient le mur.

— Je reconnais parfaitement, lit-elle. If jardin et la maison, malgré les changements que le temps y a apportés... C'est moi, monsieur, qui ai planté ces platanes, maintenant si touffus, et ces jasmins qui fleurissent toute la muraille... Ah! ajouta-t-elle avec un soupir, que de choses peuvent vous dire les pierres et les plantes avec lesquelles on a vécu !

Elle s'était assise près de nous sous l'auvent et, tandis que la servante lui offrait de quoi se rafraîchir, ses yeux restaient fixés sur les volets fermés de l'appartement.

— Il ) a longtemps, poursuivit-elle, t]uo je désirais revenir ici : mais j'étais loin, à un autre bout de la France. Cette année, on m'a envoyée à Aix et j'ai saisi cette occasion de faire enfin le pèlerinage tant rôvé. Je complais trouver la maison inhabitée; quand j'ai appris que vous y demeuriez, monsieur, j'ai été un peu désappointée. Je craignais que ma visite

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ne parût bien indiscrète. Knlin, je me suis enhardie, jai sonné à votre porte et j'ai été rassurée par votre bon accueil.

Elle s'arrêta un moment pour respirer :

— Voulez-vous, reprit-elle timidement, me permettre d'entrer dans Tappartement?

Nous nous empressâmes de satisfaire son désir et, après avoir ouvert les contrevents, je la guidai dans les chambres en enfilade. Elle les visitait minutieusement ; elle semblait éprouver une joie intense à examiner les murailles nues, les lits de noyer, les sièges de paille.

— Ici, murmura-t-elle, comme se parlant à elle-même, couchaient mes enfants et, dans ce cabinet, la vieille servante que j'avais amenée avec moi... Tout est resté dans le même état, ma vie seule a changé!...

Quand je poussai la porte du cabinet de travail, ses yeux brillèrent dans la pénombre :

— Ah ! s'écria-t-elle, voici où j'avais ma

chambre à coucher î... J'y reirouve les meubles que j'y avais placés et que j'ai laissés au propriétaire, lors de mon départ... J"ai été bienheureuse ici... bien heureuse!...

Ses beaux yeux bruns s'étaient emplis de larmes, en môme temps que sa fijiure s'était illuminée et comme rajeunie... Vai constatant la vive émotion (pii lui faisait monter au\ joues une soudaine rougeur, je songeais à part moi : « ^ oilà un point où mes suppositions ont été inexactes... Elle a vécu heureuse là où je l'imaginais esseulée et dépaysée. Elle n'y éprouvait ni regrets ni tiislesse; c''est maintenant, au contraire, qu'elle regrette et s'attriste en se remémorant les jours d'autrefois... » D'où lui pouvait venir cette félicité dont la seule mémoire lui mettait encore de douces larmes dans les yeux ?

Et de nouveau, creusant ce problème, je réfléchissais qu'en parcourant l'appartement, elle avait parlé de ses enfants, de sa servante,

UNE VISITE. 2i9

sans dire un mot de son mari... Avec qui donc avait-elle goûté ce délicieux bonheur que lamour seul peut donner dans une pareille solitude:*...

Certainement, elle avait dû aimer. Elle gardait en toute sa personne, dans ses yeux et sur ses lèvres, dans 1" arrangement de ses cheveux, la grâce de son buste, le son de sa voix, ce je ne sais quoi de bienveillant et de sympathique qui émane comme un subtil parfum des cœurs que Tamour a remplis...

Ce village enfoui sous les arbres, loin des curiosités du monde, n"était-il pas, d'ailleurs, un asile créé à souhait pour cacher une de ces intimités exquises que les rigoristes condamnent, mais que les âmes tendres excusent?...

Mes yeux se reportèrent sur la visiteuse : elle était parvenue à contenir son émotion, mais, sous les pHs de son voile, on distinguait '■ricore la trace humide de ses larmes.

2o(l UNE VISITE.

Elle me tondit la main avec un mouvement plein de grâce et de gratitude :

— Merci, monsieur, dit-elle en revenant sur la galerie, votre accueil ajoutera un charme aux souvenirs que j'emporte de cette maison...

Elle prit congé de nous tous et je l'accompagnai jusqu'au bas de l'escalier. En passant devant les jasmins qui tapissaient le mur, je cueillis une poignée de tiges fleuries, et je la présentais M'"^ P...

— Permettez-moi, lui dis-je, de vous offrir ces jasmins... Ils vous reviennent de droit, madame, puisque vous les avez plantés, et quand vous les respirerez sur le bateau, vous y retrouverez un peu du parfum de votre ancienne demeure.

De nouveau ses yeux se mouillèrent, elle porta vivement les jasmins à ses lèvres et murmura :

— Merci... Je n'osais pas vous demander cela ; mais j'en avais tant envie ! . . .

Elle franchit la porte de la cour et, debout près du porche, je la suivis de loin dans la rue en pente du village. Je la vis se retourner plusieurs fois pour regarder encore les toits bruns de la maison, puis disparaître derrière les buissons de la route tournante.

Une demi-heure après, j'entendis le sifflet du bateau. 11 glissait sur l'eau bleue du lac, emmenant avec lui la mystérieuse étrangère qui, elle aussi, sans doute, contemplait, penchée à l'arrière, l'obscur village verdoyant où avaient tenu ces suaves et brèves années de bonheur (jui suffisent à parfumer toute une vie.

On était au fumoir, après diner. Comme il y avait là des gens de finance, on vint à parler des assurances sur la vie. Quelqu'un s'extasia sur les progrès qu'avaient faits ces entreprises depuis l'époque où, sous Mazarin, l'Italien Tonti fonda les premières caisses de ce genre, qu'on appelait des tontines^ du nom de leur créateur.

— Moi, messieurs, dit un avoué, j'ai connu très particulièrement l'un des derniers associes de la dernière tontine : un vieux

garron nommé M. Levasscur, qui habitait, depuis de longues années, ma petite ville tourangelle. Né aux environs de 1790, il avait soixante-quinze ans à l'époque où j,e commençais mon droit. C'était un vieillard très propret, au teint frais, à Tœil légèrement égrillard, sous d'épais sourcils à peine grisonnants, redressant crânement, dans l'encadreniciil d iMi large riiiix-col. su tète couronnée d'une forêt de cheveux l)lancs, — lançant encore de vives œillades aux personnes du beau sexe, et puisant son tabac à priser dans une boîte ronde dont le couvercle était orné d'une miniature représentant une jeune dame fort décolletée.

« Il occupait, dans la ^ieille ville, une maison garnie de meul)les datant de la Restauration, cl il était servi |Mr une gonver- Jianle entre deux àgcs, répondant an nom de Jacinthe, (jni le choyait et se faisait aider dans sa besogne par une filletle de dix-sept

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ans, n6o do père inconnu, mais à laquelle le bonhomme Levasseur montrait une affection quasi paternelle.

« Lorsque je fus à la veille d'aller prendre ma première inscription, M. Levasseur me pria de passer chez lui, et dès que Jacinthe m'eut introduit dans son cabinet, il me dit :

« — Maxime, mon garçon, puisque tu vas habiter la capitale, il faut que ta me rendes un service... Jai ici un titre de la tontine du Pacte social, sur lequel je n'ai rien touché depuis longtemps. Il y a vingt ans que je n'ai mis les pieds à Paris et je ne sais plus où perche l'établissement en question. Tu t'ea enquériras, tu verras les administrateurs et ils te renseigneront sur les formalités à remplir pour obtenir le paiement des arrérages qui me sont dus,.

« En même temps, il me remettait une demifeuille d'un papier grisâtre et grenu, dont récriture avait jauni et en tète duquel on

lisait : « Tontine du Pacte social, » Comme je me hâtais de plier le vieux titre et de l'empocher, en promettant à M. Xevasseur de m'acquitter de la commission, il me posa sur le bras ses doigts courts aux phalanges garnies de bouquets de poils :

« — Un instant, aj outa-t-il ; j c n'ai pas fini . . . Tu demanderas aussi combien il reste de têtes d'associés actuellement en vie, car si, par hasard, je me trouvais être le dernier survivant, j'aurais à palper une somme assez ronde... Du reste, prends ton temps; tu me rendras compte de tout cela quand tu reviendras aux vacances de Pâques.

« Une fois à Paris, j'eus d'abord tant de curiosités à satisfaire, tant de nouveautés à admirer, que je commenrai par oublier la

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commission do M. Levassour. Un malin, vers la fin do l'hiver, je retrouvai, au fond d'une poche, le titre de la tontine. .l'eus honte de ma négligence; je pris des informations et, ayant découvert que les bureaux de l'administration tontinière étaient situés rue Sainte- Anne, je m'y rendis après mon déjeuner.

« Dans ce Paris, si étonnamment riche en surprises et en contrastes, on fait à chaque instant les trouvailles les plus inattendues. Le rapide courant do la vie moderne, en renouvelant la physionomie de la grande ville, y laisse subsister des coins étranges où se conservent intacts, comme en d'étroits îlots incessamment battus du flot nouveau, dos mœurs et des figures d'autrefois, de vivants témoins d'une société qu'on croyait disparue.

Au fond de la cour spacieuse d'un ancien hôtel du xvui^ siècle, une largo enseigne fixée au-dessous de l'entablement des fonotres du troisième étage, portait on gros caractères

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noirs sur champ gris : « Administration dos tontines. » Après avoir traversé la cour aux pavés herbeux, on pénétrait à droite dans un vestibule humide comme une citerne, on montait un monumental escalier de pierre, à rampe de fer forgé, et, au troisième, on arrivait devant une double porte battante. Un écriteau manuscrit y était accroché, répétant les indications de l'enseigne.

« Dès qu'on poussait la porte, il seml)]ait quon entrât dans un logis qui aurait subi un enchantement pareil à celui de la princesse des vieux contes et qui se réveillerait à peine de son sommeil centenaire. Les fenêtres à petits carreaux ternis, les pièces lambrissées de boiseries peintes, les cheminées à trumeau encombrées de paperasses, les parquets disjoints, étaient enduits d'une couche de poussière dont les atomes somnolents dal aient certainement des premières années dr hi Révolution. Les grillages des bureaux, les

tables de travail à pieds recourbés, les cartons des casiers, devaient être contemporains des ministres Pache et Roland. Au-dessus des guichets rouilles, des pancartes jaunies annonçaient les attributions de chaque bureau. « On y lisait, moulé en bâtarde : Caisse Lafarge. — Tontine d'Orléans. — Tontine du Pacte social. Les employés qu'on apercevait dans rentre-bâillement des rideaux déteints semblaient, eux aussi, exhumés des cendres de quelque nécropole administrative de l'an II. Engoncés en des redingotes vertolivo ou tabac d'Espagne, posant leur menton glabre sur de volumineuses cravates fripées, abritant leurs paupières rougies sous d'invraisemblables casquettes à visière verte, ils lisaient vaguement des gazettes que je croyais mortes de leur belle mort depuis un long temps : le Journal des Villes et des Campagnes, V Union, VÉcJto des Feuilletons... Une fade odeur tumulaire régnait dans ces

pièces en enfilade, hermétiquement closes, et je songeais que si on eût, par mégarde, ouvert Tune des fenêtres, un courant d'air vif, venu du dehors, aurait inévitablement dispersé tous ces fantômes, comme un tas de feuilles sèches.

« Derrière un poêle de faïence, un garçon de bureau, vêtu d'une lévite de castorine et qui paraissait au moins octogénaire, mangeait, avec des gestes tremblotants, des reliefs de volaille posés sur un vieux journal. Jo m'adressai à lui et, d'un pas traînant, il me conduisit vers l'un des grillages, derrière lequel se mouvait spectralement un vénérable employé aux bras protégés par des manches de lustrine. Ce dernier prit mon titre, compulsa d'antiques registres, et, d'une voix fluette et chevrotante, me renseigna sur les formalités à remplir pour toucher les arrérages. Je lui demandai quel était le nombre des titulaires survivants. Alors il inclina de nouveau sa

faco parcheminée vers un répertoire qui tombait en lambeaux, tourna lentement les feuillets usés d'où s'exhalait une rance odeur de moisissure, et me répondit de sa voix d'outretombe :

« — Il reste encore vingt tèfcs représentées par trente-trois ayants droit.

« Là-dessus, je le saluai, je poussai les battants delà porte capitonnée, qui se refermèrent sans bruit, je redescendis le glacial escalier aux marches humides et fus presque étonné de retrouver dans la rue Sainte-Anne le mouvement, la vie, le réjouissant tapage du Paris moderne.

« .l'allai passer les vacances de Pâques dans ma petite ville, et ma première visite fut pour M. Lcvasseur. A mon coup de sonnette.

la porte me fut ouverte par la fille de la gouvernante. Celte jeune personne. (|ui se nommait Suzette et (jui courait aloi's sur ses dix-huit ans, me parut fort embellie. Elle avait de clairs yeux bleus humides, une figure ronde, des lèvres très rouges, de magniliques cheveux blonds rejetés en arrière et retombant sur le dos en une lourde natte. Elle m'accueillit par un espiègle sourire et m'introduisit dans le cabinet de M. Levasseur, que je trouvai, comme jadis, tiré à quatre épingles, rasé de frais et portant gaillardement ses quinze lustres.

« — Merci, me dit-il, lorsque je lui eus rendu compte de mes démarches. Ainsi, il ne reste plus que trente-trois ayants droit, moi compris. Voilà <|iii va bien. Tous ces gens-là ne sont plus de la première jeunesse, et, au bas mol, il en mourra au moins quatre par année; de sorte que, au bout de huit ans... Hé! lié! Il se pourrait que je fusse seul à ton-

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cher le boni... Sais-tu à peu près quel en est le quantum?

« — Autant que j'ai pu comprendre, le capital à échoir au dernier survivant serait de trois cent mille francs environ.

« — Mazette! poursuivit-il, c'est un joli denier!... Et, parmi les survivants, il est probable ([u'il y a beaucoup de Parisiens? Or, Paris est une ville malsaine, où la mortalité est considérable ; tandis qu en province, en Touraine surtout, l'air est excellent, et on y voit de merveilleux exemples de longévité.

« Je ne répondis pas. . . J "étais un peu choqué de la légèreté avec laquelle ce bonhomme parlait de la mort des autres. Il n'avait pas l'air d'admettre un instant qu'il put se trouver compris dans les (juatre victimes que son impitoyable slatisli(pie condanmaif à mourir aMuurlIcuient. A la vérité, il se mainleuiiil vert et robuste comme un elirue: n'importe, la désinvolture avec laquelle il fai>ait bon

marché de la vie de son prochain, tout en oubHant ses soixante-quinze ans, me donnait une singuHère idée de Tavcujijlement des vieillards.

'( Leur cœur s'endurcit comme celui des vieux arbres. Plus ils prennent de l'âge et plus ils se ramassent en eux-mêmes, n'ayant d'autre préoccupation que de prolonger leur existence. Le souci de leur propre durée leur met des œillères de chaque côté de la figure. La mort de leurs contemporains, loin d'être un avertissemenL semble, grâce à un égoïste calcul, augmenter leurs chances de vivre et elle devient pour eux comme une garantie de longévité. « Quand mon l)ail sera fini, me c( (lisait un jour un octogénaire demaclientèle, « j irai habiter la province... » Or son bail devait courir encore pendant six années...

« Je pris congé de M. Levasseur, en réfléchissant mélancoliquement à ces bizarreries du vieil àgo. An moment on je traversais un

couloir assez obscur, une main sappuya légèrement sur mon bras, et jentendis à côté de moi la voix de Suzette :

« — Monsieur Maxime, murmurait-elle, voulez-vous venir un moment au jardin? J'aurais un mot à vous dire.. .

« Elle m'emmena dans un jardinet situé derrière la maison, et nous nous assîmes sous une tonnelle de noisetiers qui commençaient àfeuiller, et à travers lesquels le soleil d'avril filtrait une menue pluie d'or sur la rose figure de Suzette.

« — Monsieur Maxime, reprit-elle, je voudrais vous demander, de la part de maman, si c'est sérieux, cette tontine, et si M. I.('va<<seur a e.spoir d'en tirer quelque chose?... Parce que, voyez-vous, il nous a promis de nous porter sur son testament pour la somme qui lui reviendrait...

« Elle aus.si, spéculait sur les éventualités de la tontine !... Mais je le lui pardonnais : (die

avait une frimousse si mignonno et si enjôleuse!... Je ne crus pas pécher contre la (liscrélioii en lui répétant ce que je venais de conter au bonhomme Levasseur. Ma confidence, qui parut l'enchanter, établit tout aus.sitôt entre nous un courant d'intimité et, laissant là le sujet de la tontine, nous nous mimes à Ijuvarder à tort et à travers.

«. Nous parlions de tout : i\\\ printemps, ([ui pous.sait sa prciiiiérc pointe; des violettes, dont on sentait l'haleine suave monter autour de nous; de Paris, qu'elle grillait de connaître, et aussi de la vie assez maussade qu'elle menait dans cette austère maison, entre sa mère et M. Levasseur. De temps en temps, ses luisants yeux bleus me coulaient hardimeid iiii regard curieux dont j'étais délieieiisemi'iil li'oul)lé.

« .l'étais lorl liniwledenioii natui'el : Suzelte, au contraire, a\ail un aplomb et une familiarité qui me mettaient à 1 aise. Klle s'exprimait

facilement, assaisonnant sa conversation de locutions locales et de phrases de roman ([ui faisaient un piquant raji;oùt. Il y avait dans cette précoce petite personne un mélange de grisette délurée et de pensionnaire sentimentale, qui me grisait. Je commençais à être amoureux d'elle; je le lui laissai voir avant de la quitter, et elle n'en parut nullement effarouchée.

« Je m'en retournai à Paris avec ce commencement d'amourette dans la tète. L'idée de la tontine s'associait maintenant, en mon esprit, avec l'image de Suzette, et les démarches à faire rue Sainte-Anne, (jue j'avais d'abord considérées commi^ une corvée, a,vaient jtris à mes yeux je ne sais quel charme. De mois en mois, j'allais voir les

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revenants do l'administration tontinière et, eux aussi, semblaient tout heureux de la distraction que jo leur procurais; — leurs somnolents bureaux avaient si raremml la chance d'une visite !

« L'employé aux manches de lustrine, préposé à la caisse du Pacte social, m'accueillait comme une ancienne connaissance, et de sa voix vieillotte m'annonçait, avec un sourire édenté, que, dans le mois, il avait reçu avis de deux ou trois décès d'associés. Quand je revins chez moi, aux grandes vacances, il y avait dix titulaires de moins, et j t'us la satisfaction d'apporter cette nouvelle toute chaude àM. Levasseur.

<( — Hé ! hé ! s'écria le bonhomme en se frottant les mains, cela réduit les participants à vingt-trois, moi compris... Voilà qui va bien, et note, Maxime, que nous touchons à l'arrière-saison, qui est toujours fatale aux valétudinaires... Kl puis, il peut survenir

UTio épidémie... 11 y l'ii a souvent à l'aris, et la plupart dos têtes subsistantes vivent dans la capitale... X'y a-t-on pas signalé, dernièrement, plusieurs cas de choléra?...

« Décidémentcevieillard devenait féroce, et ces façons de spéculer sur la mortalité éventuelle de ses coassociés me donnaient froid dans le dos. Je me hâtai, pour m'égayer l'esprit et le cnjur, d'aller retrouver Suzette dans le jardinet. Elle m'avait vu venir et m'attendait avec impatience. Ses yeux étaient encore plus attirants, ses lèvres plus appétissantes qu'au printemps passé et, en échange des nouvelles que j'apportais, je ne manquai pas de l'embrasser, à quoi elle se prêta volontiers.

« Chaque fois que, sous prétexte de parler delà tontine, j'allais chez le bonhomme Levasseur, je pris Tliahitudc de cueillir ainsi, à la volée, un baiser ou deux. Tout le long des vacances, |e fleuretais avec Suzette, et les

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choses seraient allées fort loin si je n'avais été rappelé à Paris en novembre.

« Cet hiver-là, j'eus deux examens à préparer, j'allai dans le monde et je me dissipai notablement. Bref, mes journées étant prises par le travail et mes soirées par le plaisir, je pensai beaucoup moins à la tontine. Je ne retournai pas chez moi à Pâques et ce ne fut qu'au mois d'août, après avoir subi mon premier de licence, que je songeai à pousser jusqu'à la rue Sainte-Anne, afin de rapporter quelques nouvelles à M. Levasseur.

« — Jeune homme, chevrota l'employé aux manches de lustrine, votre compatriote est né coiffé, nous avons eu l)eaucoup de décès, cette année... Et, tenez, oui, ma foi, il n'y a plus que trois tôtes, y compris la sienn<\..

« Le train matinal qui m'emmenait le lendemain arrivait dans ma petite ville vers une heur(^ après midi. Au débotté, je résolus de courir chez M. Levasseur pour lui appren<lre

sur-le-cliamp cette bonne aubaine. Laissant mes bagages à l'omnibus, je grimpai la rue montante qui conduisait au logis du bonhomme et je carillonnai gaiement à sa porte.

« Ce fut Jacinthe, la gouvernante, qui vint m'ouvrir. Elle avait la figure tirée et les yeux rougis.

« — Chut! murmura-t-elle, ne faites pas tant de bruit!... Ça va mal chez nous... Notre pauvre monsieur a attrapé un cbaud et froid. Il est ti'ès bas et on Ta administré ce matin.

« — Ah ! mon Dieu : [»uis-je le voir? demandai-jc, abasourdi.

« — Je crois que oui... Il parlait de vous encore bier, el s'inquiétait de \otre arrivée... Venez... X(^ lo faites point parler, seulement !

« Sur la pointe des pieds nous gagnâmes la chambre à coucher du malade, que je trouvai en piteux état. Il avait néanmoins encore

toute sa luiidito; au bruit do la [xtitc, il souleva ses paupières alourdies et uie recounut.

« — Monsieur Levasseur, lui dis-je, je suis désole de vous savoir souffrant... Mais vous êtes solide, vous reprendrez le dessus, et je vous apporte une bonne nouvelle qui contribuera à vous guérir... Je suis allé, hier, à la tontine : il n'y a plus que trois têtes, vous compris...

« Il remua les bras, agita son front sur l'oreiller, ouvrit démesurément ses yeux blancs, puis avec une expression navrée :

«( — Fluxion de poitrine! uuiiinura-l-il d'une voix presque iriintelligii)l('.

« Une faiblesse le })iil, s(»s patq)irres se refermèrent et il ne parut plus s'apercevoir de ma présence. Le lendemain, il était mort, et il n'y avait plus que dnix têtes sur le répertoire à coins de cuivre de la tontine. »

— Et Suzottc? demanda l'un dos fumeurs.

— Je ne Tai plus revue, répondit Maxime. . . J'ai su depuis qu'elle avait assez mal tourné. L'argent de la tontine lui ayant glissé entre les doigts, elle a jeté son bonnet par-dessus les moulins de sa petite ville, et comme elle était « gente de corps et sade de façons », elle a fait un joli chemin dans la haute galanterie.

— Après tout, ajouta quelqu'un, c'est une tontine d'un autre genre... Seulement là, c'est le contraire : plus il y a de participants, et plus on a de chances de gagner le gros lot.

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