JULES
A votre âge, il faut qu'on s'arrête
MAGASIN THEATRAL
L'amour est un rude officier ;
Il punit ceux qui, passe la retiaite^
Ne sont pas rentres au quartier.
VERDIÊRES. Mauvais plaUant ! et M cea petits anges oublient mes quârante-neui' ans...
JULES , riant. Au fait , elles peuvent en oublier quarante-neuf , puisque vous en oublie? dix.
VERDIÊRES, continiui:}i.Vov\Y m remarquer qu'une chose, c'est que j'ai la figure fraîche, le cœur chaUd, la jambe fine, l'œil brillant et la taille éléi',ante ! je n'ai pas, il est vrai , une barbe de bouc , des cheveux de marchand de salade ; je ne me suis pas établi derrière une paire de moustaches ; je ne fume pas comme un chasseur de la garde nationale. . . c'est possible... mais j'ai quelques autres avantages. Oh ! je sais qu'au foyer, ou dans vos avant-scènes, vous parlez de moi en souriant... vous m'appelez vieuxfatî.. {Jules fait un moiu'ement.^ Eh î mon Dieu ! je ne vous en veux pas. . . Il y a des personnes qui ne me trouvent pas si vieux... allez . allez toujours , je fais mon affaire... et je me venge de vous en vous gagnant vos louis à Chantilly, ou en vous enlevant la fleur des danseuses à l'Opéra.
JULES. Et vous êtes le plus fin renard!.. Comment ? cette petite Ninette , qui était perdue dans les chœurs... qui en est sortie hier pour la première fois... vous l'avez déjà remarquée !.. vous voilà déjà chez eUe...
VERDIÊRES. Yous y êtcs bien , vous ?..
JULES. Oh ! moi, c'est différent!., à vingt-cinq ans , on ne dort pas ! . . mais à votre âge...
VERDIÊRES. A mon âge, onne dort plus. . . j'ai chanté toute la nuit.
JULES. Ah ! oui... Est-ce que , par ha- «iard, vous qui êtes le plus rude chanteur lie romances du Directoire, de l'Empire et ie la Restauration, vous donneriez des leçons de chant à la petite ?
VERDIÊRES. C'est possible!
JULES. A'ous êtes discret !
VERDIÊRES. Encore un avantage sur vous.
JULES. Allons, soyez bon enfant !..
puisqu'il en est temps encore , cédez-moi le pas !.. que diable î..ayez pitié de moi... c'est une affaire d'amour-propre... Hier, à l'orchestre, quand j'ai juré que Ninette ne serait pas insensible à mon hommajje , ila ont tous ri comme des incrédules, et ils ont parié que j'en serais encore pour me.*! frais.
VERDIÊRES. Si je m'étais tiouvé là, j'aurais tenu le pari.
JLlES. Pour moi ?
VERDIÊRES. Non, contre... j'ai la main heureuse... N'est-ce pas contre vous qu'à Ciiantilly et à Verrière, j'en ai déjà gagné deux?..
JULES. Oui, tns foi ! j'ai encore cei deux paris-là sur le cœuj !.. je suis piqué au jeu!., et il ne sera pas dit que vous l'emporterez toujours sur moi.
VERDIÊRES lui tendant la main. Youlezvous votre revanche?
JULES. Soit!., une poule.
VERDIÊRES. Mille écus chacun.
JULES. Six mille francs à celui qui arrivera le plus vite au cœur de Ninette... à une condition !
VERDIÊRES. Laquelle?
JULES. C'est que la lutte sera loyale... on ira de franc jeu... sans se dénoncer.
VERDIÊRES. C'est juste ! le mari ne doit rien savoir.
JULES. Ah ! ii y a un mari ?
VERDIÊRES. Légitime!., c'est original!., et une mère... ancienne bayadère... ouvreuse au balcon de droite... ciirq pieds quatre pouces.
JULES. Oh! la mère, je m'en moque!., ça m'est égal... Je lui donnerai la poule à manger.. . mais 1 e mari, qu'est-ce que c'est que ça ?
VERDIÊRES Vn brave homme, qui adore sa femme , un berger, un trumeau , un dessus de porte. Il travaille pour l 'Opéra. . . tout ce qui est couleur de chair le regarde.
JULES. Diabln !
VBRDIÈRES.
Air des Frères de lait. C'est un artiste a«ea cher h nos belles , Le confident de nos corps de ballet , (^ui, retoucliant las {.ormes naturelles, Fournit, Ih-bas, et coton et corset; A l'un, la hanche, k Tautre, le mollet; Il airunditnos sylphides volages Par les maillots qu'il leur fait...
JULES, avec enthousiasme.
Quel m4tàn !
Si je l'avais, je ne Vbadrais pour gagea Que le droit de ie^ essayer.
VERDIÊRES, apercevant Lolotte qui arrioe par la porte à droite. Oh ! la mère !..
saiisE u.
Les Mêmes, LOLOTTE.
(Elle arrive portant son chien sous nn hni, sachant fretia »ous l'antre.^
LOLOTTE. Monsieur Verdières, la compagnie, je vous présente bien mes civilités.
VERDIÈRES. Bonjour, ma chère Lolotte...
quel plaisir de vous rencontrer ce matin chez vos enfans!.. et Florette?.. Elle va bien... je dois avoir un peu de sucre pour eUe.
(Il donne du sucre h son chien.)
JULES, à part. C'est ça, il fait la cour à tout le monde.
LOLOTTE. Pauvre bête ! ce n'est pas de refus... Wous avons passé une si mauvaise nuit !.. c'est une terrible chose qu'un catarrhe !.. Dieu vous en préserve, monsieur Verdières, la conipaf;nie !..
VERDIÈRES. Mais, nia chère, nous n'eu sommes pas là, heureusement.
LOLOTTE. Eh! monsieur, il ne faut pas dire... à nos âges, voyez-vous , ça vient vite... Savez-vous que nous ne datons pas d'hier, tous les deux... ni même d'avanthier?
VERDIÈRES. C'est bien ! c'est bien !
JULES , sourii/nt. Ah ! ah ! il y a longtemps que vous connaissez M . \ erdières l .. (^Galamment .)Von\- vous, cela m'étonne... avec votre fraîcheur... votre grâce...
(Lolotte fait la re've'rence.)
VERDIÈRES, bas. Flatteur !
JULES , de même. Je n'ai pas de sucre dans ma poche, moi! {Haut.) Il serait votre père.
VERDIÈRES. Son grand-père.. . pourquoi
LOLOTTE. ]Ne m en paviez pas, jeune homme... C'est lui qui, le premier, vint m'embrasser le soir de mon début à l'Opéra, en 1804 , l'année du sacre, à Paris , que même son excellence le pape y était.
VERDIERES, à Lulolte. C'est sa sainteté qu'on dit.
LOLOTTE , d'un air résolu. Ah ! bah ! il est mort.
JULES, à Lolotte. Ah ! il y a trente-deux ans que... Cela commence à compter.
VERDIÈRES. Oh ! j'étais un enfant.
LOLOTTE, minaudant. Laissez donc ! un enfant, mauvais garnement que vous êtes, allez!
(Elle lui donne un coup de coude, Verdières remonte un peu la scène en prenant des airs avantageux.)
JULES riant. Ah ! ah ! ah I ( Bas à Verdières.) Dites donc , si la 61le sait aussi bien les dates que la mère, vous serez distancé.
VERDIÈRES, bas a Jules. Allez toujours.
LOLOTTE. Ce n'est pas pour vous humilier, ce que j'en dis là, monsieur Verdières... Eh ! mon Dieu I il y a des jeunes gens qui ne sont pas aussi bien conservés que vous. . . et si l'on ne savait pas que vous avez trois fausses dents, un corset et des mollets. . .
JULES, riant. Ah! ah ! ah!
VERDIÈRES. C'est faux ! {A Jules.) Je vous assure...
LOLOTTE. Enfin, où est le mal?... Un chacun se racornit ; vous pouvez vieillir , vous; vous avez de quoi., et on dit que vous chantez la romance comme un rossignol.
IVIaismoi, après avoir été ce que j'ai été, être ce que je suis... quand on a dansé des pas de trois avec Beaupré et Bigottini... Dieu de Dieu î je suis vexée !
Air : Restez , restez, troupe folie.
Quand on séduisit par ses grâces Toute un' génération d' français , Ouvrir des log's, garder des place* Pour la gt'niiration d'après...
N'est-c' pas .'i maigrir de regrets? Ainsi le temps brise les trônes !
C'est bien liumiliant, entre nous, Devoir les bravos et les couronnes Se transformer en pifcc's dix sous.
(^Aoec sent meut.) On m'a dit qu'il y avait un des chevaux du couronnement qui traînait im coucou de Charenton , en 1814... j'apprécie sa disgrâce. {Changeant de Ion , et aoec kolubilité.) Et encore, ces animauxlà, ça n'a pas la raison de savoir... c'est moins à plaindre que des êtres organisés. JULES. Tenez, ma bonne madame Lolotte, il n'y a qu'une seule chose, c'est la philosophie.
LOLOTTE , avec un peu d'aigreur. Oui ; mais il faut quelque chose avec. Présentez-vous au trésor avec de la philosophie plein vos poches, du diable si on vous paie le coupon. {Reprenant le ton sentimental.) Et si je ne suis pas tombée plus bas encore, je le dois à ma fille; un ange, monsieur, un ange. . . pour l'ame , le talent et les mœurs... qui serait aujourd'hui premier sujet à l'Académie Royale, sans ce monstre de directeur d'avant qui a porté au pinacle deux ou trois pimbêches d'Allemagne, d'Espagne, de Cocagne, est-ce que je sais? Moi qui ai tant vu de révolutions, j'avais prévu celle-là... aussi, j'ai marié ma Ninette à un...Moquet, qui fait son bonheur sous tous les rapports , excepté l'argent.
VERDIÈRES. Ça viendra; elle a dansé hier un pas avec Mazilier.
JULES. Oh ! avec un charme... et un aplomb ! elle a enfoncé IM"* Alexis.
LOLOTTE. C'est vrai ! en l'absence des autres. {Avec onction.) Quant au directeur d'aujourd'hui, voilà un amour. .. qui est moralement et physiquement incapable de manquer à une artiste. Il met chacun à sa place... (que Dieu lui garde la sienne?) Mais de mon temps, ce début-là aurait fait un bruit, un éclat !.. Moi, le lendemain, à l'heure qu'il est, i'avais déjà reçu les
BIAGASIH THEATRAL.
bominages de tout le corps diplomatique, telle que vous me voyez !
VERDIÈRES, ricanant. C'est-à-dire, telle que vous étiez.
LOLOTTE. Ca s'entend,., et un cadeau de trente mille francs, d'un aide-de-camp de sa majesté impériale et royale... oh! TEinpire ! l'Empire ! {Elle soupire.) Si^a.poléon m'avait écoutée !
JULES, étonné. Vous connaissiez l'empereur ?
LOLOTTE, se rengorgeant. Non; mais j'aurais pu le connaître. J'ai fait Eucliaris dans Télémaque , à Ratisbonne. Il nous avait fait venir, et il m'a remarquée ; il l'a dit à M. Gardel ; oh ! Clotilde bisquait! elle en était jaune.
(Ici, Verdières et Jules rient aux éclats.)
MOQUET , dans la coulisse. C'est bien ! c'est bien ! je porte ça à ma femme.
LOLOTTE. Ah ! mon gendre!
JULES. Le mau-i !
^OOOOCQQOOOOOOOOOO