PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIREStDITEURS
HUE VIVIENNE, i BIS, ET BOULEVARD DES ITAMENg, <S
A LA LIRRAIRIE NOUVELLK
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LE MARI
DE
La rupture de Barberine et de Saint-Bertrand fit une très-grande sensation à l'Opéra. On en parla pendant quinze jours au foyer de la danse. Chacun contait l'histoire à sa façon, approuvait, blâmait, plaisantait, disait son mot, donnait son appréciation. On condamnait généralement le vicomte. Les femmes surtout ne lui pardonnaient pas d'avoir voulu se marier. Quant aux hommes, en attendant le retour de Barberine, ils exaltaient son talent et sa beauté.
— On n'a vraiment jamais vu de plus charmante femme! disaient les jeunes.
— C'est un ange! s'écriaient les vieux.
Sa rentrée à l'Opéra fut un triomphe. Le pubhc, qui avait plus ou moins entendu parler de son aventure, accueillit la
2 LE iMâHI de la danseuse.
danseuse par une pluie de fleura et trois salves d'applaudissements. C'était à qui, parmi les coryphées, viendrait serrer sa main dans la coulisse. Les abonnés se pressaient dans sa loge, la félicitaient, la complimentaient. Elle répondait à tous avec convenance, mais sans effusion. Elle avait toujours été un peu réservée; maintenant, elle était sérieuse. Quelque chose était mort en elle. Ce n*est jamais impunément que l'on perd une première illusion.
Un mois environ après son retour, les habitués du théâtre purent compter ses soupirants. Ils étaient nombreux. Chacun d'eux, aussitôt qu'elle apparaissait au foyer, s'empressait de lui présenter ses hommages ; et tous, à tour de rôle, qui dans les recoins du couloir, qui aux environs de la scène, l'entretenaient aimablement, lui disaient quelque mot gracieux. On les voyait se guetter, s'épier, se succéder sans relâche auprès de la jeune femme; et ils se déchiraient les uns les autres avec le plus louable acharnement.
En tète de ces soupirants, il convient de placer le sieur La Cruelle. La Cruelle avait toujours eu une admiration sans bornes pour Saint-Bertrandi II le reniait, maintenant qu'il s'était si mal comporté avec Barberine ; mais il rendait hommage à son goût en aspirant hautement à l'honneur de lui succéder. H fallait voir comme il affichait la danseuse ! Il avait toujours son nom sur les lèvres. Il la suivait partout, l'assommant de ses soupirs et de ses protestations. Chaque matin, son domestique allait prendre de ses nouvelles. Il lui envoyait des fleurs et d'énormes sacs de bonbons. Il Ta-* bordait aux Champs-Elysées, se promenait avec elle, parlant haut pour se faire remarquer des passants, faisant craquer ses bottes et fouettant l'air de sa badine, lui don-
nant la main galamment pour l'aider à remonter dans sa voiture; et nul, dans tout Paris, n était plus heureux que cet homme sensible; car il n'admettait pas un seul instant que Barberine pût lui résister.
Le second des soupirants de Barberine était Cocodès. Gocodés avait eu la douleur de perdre, dans la même année, le duc, son père, et madame la douairière, sa grand'mére. Maintenant il était maître de ses actions, et sa fortune dé~ passait de beaucoup celle de La Gruelle. Ennuyé des méchancetés de Gocodète, qui s'était galvaudée, d'ailleurs,
disait-il, avec des figurants, il l'avait exilée de son cœur. Il ne lui parlait plus. Il ne la regardait même pas. Son existence n'était ni plus ni moins extravagante que celle de son ami le duc d'Âuthon. Il ne dormait que pendant le jour, se grisait chaque nuit avec ses amis, jouait un jeu d'enfer, s'échappant de Paris de temps à autre pour aller chasser dans ses terres, courant le steeple-chase au printemps et à l'automne, au grand détriment de ses membres, car le pauvre garçon, •quoique bon cavalier, faisait des chutes terribles presque à chaque course, et il avait le crâne, les jambes et les bras extrêmement endommagés. Cocodès n'éprouvait pas pour Barberine une passion égale à celle de La Gruelle. Il ne l'aimait même presque pas. Mais, étant excessivement désireux de se ruiner, il pensait qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, peut atteindre ce résultat, que de se faire un peu aider par une jolie femme. Et quelle plus jolie femme y avait-il alors à Paris que Barberine? Gocodés, lui aussi, poursuivait donc Barberine, et, sans la fatiguer peut-être autant que La Gruelle, il ne lui épargnait ni les regards en coulisse, ni les sollicitations.
Le troisième soupirant de la danseuse était Rogatchef. Voyant la place libre auprès de Barberine, il s'était immédiatement remis sur les rangs. Mais il ne rafOchait pas, lui, au contraire! Il affectait de ne pas lui parler au théâtre. 11 la guettait dans la rue, et l'abordait quand elle se rendait à l'Opéra, Et il lui tenait alors toute sorte de discours raisonnables pour lui persuader qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de lui donner la préférence sur ses rivaux. Ne l'avait-il point aimée avant eux? Ne s'ètait-il pas docilement tenu à l'écart depuis que Barberine l'avait éconduit? Enfin ne réunissait-il pas en lui toutes les conditions désirables? Il était jeune, riche, bien né, complaisant, généreux, fidèle, soumis et rangé.
Le quatrième soupirant de Barberine était un effrayant vieillard de soixante et dix ans. 11 se nommait M. Lorvieux. Depuis quarante ans, ce septuagénaire jouissait des entrées de faveur dans les couHsses, et, pendant cet espace de temps considérable, il n'avait pas manqué une seule représentation. L'Opéra réunissait pour lui les plaisirs de tout l'univers. Chaque soir, il arrivait avant le lever du rideau, et il se retirait le dernier, à regret, quand les lustres étaient éteints, avec la garde et les employés du théâtre. Jamais il n'avait mis le pied dans la salle. Pendant la représentation, on le voyait errer sur les bas côtés de la scène, et, pendant les entractes, il allait s'asseoir ^ur une banquette, au foyer. 11 ne parlait à personne qu'aux femmes. Et il ne leur parlait qu'à voix basse et en les regardant de côté. On ne savait quelle était sa fortune. On ignorait ses antécédents. Peut-être n*àvait-il pas d'antécédents? Quelques-uns prétendaient qu'il était né à l'Opéra, dans les
dessous. D'autres disaient qu'il y logeait. Le fait est qu'on ignorait où pouvait être située sa demeure, et on ne le rcn-, contrait jannais en ville. Cet homme extraordinaire semblait l'âme du monstrueux monument; une âme sourde et muette,. car il n'avait janiais écouté une note de musique, ni donné son avis à personne sur quelque chose que ce soit. Sa vie était concentrée dans ses yeux. Il n'existait que par eux. Ses yeux avaient une poignante expression de. passion : gros, ronds, saillants, brûlants, noirs comme l'encre et palpitants entre deux lourdes paupières frangées de longs cils. C'était une sorte de colosse que ce Lorvieux. H avait six pieds de haut, et la circonférence de sa taille atteignait les proportions d'une barrique. Il marchait en écartant ses pieds énormes, avec ses longs bras ballants et ses épaules voûtées. Son front fuyant, un front de gorille, était tout hérissé de cheveux ras et tout blancs. 11 avait la face rose, nue, bien en chair; un nez fait en mufle de veau, avec des narines épaisses; la lèvre sanguinolente, les dents blanches et de larges oreilles plates, d'où s'échappaient des touffes de poils gris. Ses mains courtes, façonnées en palettes, montraient des veines tordues comme des cordes, et ses gros doigts noueux, carrés, roides comme des bâtons, étaient armés d'ongles luisants et durs, taillés en pointe. Il portait, en toute saison, des escarpins. à rosette et cirés à l'œuf, un habit d'une telle ampleur, qu'il faisait de larges plis autour de sa taille, un gilet noir, une cravate blanche, et son chapeau, qu'il tenait toujours à la inain, par convenance, était invariablement entouré d'un crêpe. Mais personne n'aurait pu dire de qui M. Lorvieux portait le deuil. Ainsi bâti et affublé, cet homme avait l'air d'un vieux
loup phénoménal et récemment engraissé de viandes fraîches.
Jusqu'alors, il s'était contenté de soupirer pour les petites. Elles le toléraient, car il était discret, disait-on, généreux, et peu gênant. Mais, arrivé au déclin de sa vie, lui qu'on avait toujours vu mystérieux et furtif, il se mit tout à coup à donner d'étranges signes d'existence. Barberine l'émut. Elle le fit parier. Un soir, sans dire gare, il se mêla au groupe d'hommes qui l'entouraient et dit son mot. Cela fit sensation. On découvrit que H. Lorvieux avait une voix caverneuse. Et, depuis, avec la grâce d'un éléphant qui chemine les pieds empêtrés dans la vase, il se mit à tourner lourdement autour de la danseuse, profitant de toutes les occasions où elle était seule pour l'efTrayer de ses soupirs et la stupéfier de ses compliments.
Le dernier des soupirants de Barberine était le comte de Perche. ïl était trés-froid, comme on sait, et parfaitement convenable. Ses amis le comparaient assez volontiers à une carafe d'orgeat. Sa vie avait toujours été discrète et renfermée, et, chose étrange! personne n'avait jamais médit de lui. Serviable, poli, tolérant, généreux, avec de bonnes façons, une figure distinguée, peu d'esprit, une gaieté médiocre, il semblait prédestiné aux amours paisibles. Son âme élégiaque vivait dans un monde qui n'avait presque rien de matériel. Il parlait rarement, et comme en rêvant, les yeux noyés dans une sorte de contemplation intérieure. Enfin, il avait une sensibilité très-réelle, presque féminine, et plus de délicatesse qu'il n'en faut pour se faire bien venir de la plupart des femmes. Sa délicatesse même lui avait nui en plusieurs occasions.
Ayant été livré à lui-même de fort bonne heure, il avait employé son temps et sa fortune à vivre selon ses goûts. Ses goûts, au surplus, étaient bien simples. Il ne désirait rien... que d*être aimé. Ses liaisons, il en avait eu trois ou quatre déjà, rayaient amené cependant à se méfier de luimême; car, pour avoir un peu trop donné de son affection, il n'avait reçu en échange que de Testime. Si le comte de Perche était né pauvre ou infirme, s'il lui avait fallu lutter contre les nécessités de la vie, il serait devenu bientôt misanthrope. Mais il avait été traité en enfant gâté par le hasard, il ne s'était jamais donné d*aulre peine que celle de naître; sa santé était bonne; il avait quelques goûts élevés, celui de la lecture, entre autres; ses infortunes amoureuses n'eurent donc pour effet que de le rendre un peu méditatif. 11 se croyait prédestiné à être trompé. 11 eu prenait son parti sans amertume, et, n'ayant plus qu'un vague espoir de vaincre sa mauvaise chance, il faisait cependant tout ce qu'il pouvait pour la surmonter.
Ce qui Tintéressa dans Barberine, ce fut sa tristesse. Barberine, en effet, de sérieuse qu'elle avait été d'abord, était devenue triste, à Paris, sans trop savoir pour quelle raison. Saint-Bertrand lui manquait : elle ne se Tavouait pas, mais il lui manquait; et, ne sachant ce qu'il était devenu, n'entendant même pas parler de lui, malgré elle, elle s'étonnait de cette disparition extraordinaire. Pourquoi ne venait-il plus à l'Opéra? pourquoi ne fréquentait-il plus ses amis? Comment... et de quoi vivait-il?... Ainsi, elle s'interrogeait sans pouvoir jamais se répondre. Le comte de Perche, la voyant toujours silencieuse et rêveuse, supposa que la douleur d'avoir été trahie la mettait en méfiance
conlre tous les hommes. Il crut trouver en elle un cœur blessé, fait pour sympathiser avec le sien. Il voulut essayer de la consoler, dans l'idée qu'elle pourrait bien aussi le consoler à son tour, et, la traitant en sœur, dès le premier jour, il fut le seul parmi ses soupirants qui eut Theureuse idée de lui parler de ses chagrins.
Il eût été curieux, pour un observateur désintéressé, d'assister aux discours que les cinq amoureux de Barberine, réunis au foyer de la danse, lui tenaient chaque soir, à tour de rôle. Chacun d'eux y mettait des intentions et des intonations particulières, avec plus ou moins d'adresse et d'esprit, selon qu'il était plus ou moins sot, bien ou mal inspiré.
— Chère âme, lui disait La Cruelle en se posant sur un pied, le pouce accroché sous le bras, dans i'échancrure de son gilet d'un blanc de neige, qui vous a donc contrariée, aujourd'hui? Je ne vous ai jamais vue plus jolie ; mais on croirait que vous avez pleuré. Avez-vous réellement pleuré? Pourquoi? Ce serait mal! Hais vous êtes souffrante, peutêtre?
Et, comme Barberine affirmait qu'elle se portait bien, il ajoutait avec un soupir :
— Ah! c'est^ moi qui me porte mal! Si vous vouliez, cependant, si vous daigniez me comprendre... Mon amour, ma fortune, ma personne... tout, je vous le répète... oui, tout! je mets tout à vos pieds.
— Voyons ! voyons! lui disait Cocodès quelques secondes plus tard, qu'est-ce que cet air pensif, mademoiselle? Pourquoi avez-vous l'air pensif? Je ne suis pas pensif, moi. Diable ! vous êtes très-jolie; vous êtes la première danseuse
du monde; moi, je suis jeune et très-riche, et la vie est courte, et nous ne parviendrons jamais à nous entendre? C'est très-ridicule, savez-vous? On ne vil pas, comme ça, dans la solitude et dans la sagesse. La sagesse;... c'est bon pour les vieux. Choisissez. Si je ne vous semble pas amusant, eh ben, faites le bonheur d'un autre. Mais faites le bonheur de quelqu'un, mademoiselle, et tout de suite, car, une jolie femme sans amour, cela ne devrait pas se rencontr.er.
— Ah ! mademoiselle, disait alors Roc^atchef d'un ton insidieux, j'en suis certain, Hector vous fait la cour, et vous le préférez à moi. Il y a pourtant bien longtemps que je vous aime! Si vous aviez voulu, à Bade, nous n'en serions pas là, aujourd'hui. Dites-moi pourquoi vous ne répondez pas à ma prière. Que me manque-t-il pour vous plaire? Soyez bonne; donnez-moi seulement un peu d'espoir,- et. . . vous me comprenez?. .. vous savez?... » .
Il s'en allait avec un regard éloquent, et alors arrivait dans la majesté de sa corpulence l'énorme Lorvieux. Celui-là rugissait en exprimant sa passion.
— Humph! faisait-il, comme vous avez dansé, mademoiselle ! 11 me semblait, en vous voyant, que j'allais m'envoler et planer dans l'air. Écoutez : décidément, vous dansez trop bien! je n'en dors plus. Je vous dirai : j'ai de fort beaux diamants qui me viennent de ma grand'mère, qu'avait dis tinguée le roi Louis XV. Eh bien, accordez-moi quelque pitié, car je souiïre le martyre! et ces diamants, ces diamants historiques, ces diamants de famille... — Ici, sa voix desccndift, jusque dans les dernières profondeurs de son abdom^îii, el il ajoutait : — Ils sont à vous ! -
— Monsieur La Cruelle, répondait Barberine au premier
de ses soupirants, vous perdez votre temps. Je ne serai jamais pour vous qu'une amie.
— Monsieur Hector, disait-elle au second, vous avez une façon de vous exprimer bien agréable... Croyez que je vous trouve amusant. Mais je ne suivrai point vos conseils.
— Prince, disait-elle à Rogatchef, le seul souhait que je forme, c'est de ne plus jamais aimer.
— Monsieur, répondait-elle au gros Lorvieux, je ne suis pas voire grand'mère et vous n'êtes pas le roi Louis XV.
Et, tout en cheminant dans les couloirs pour entrer en scène :
— Quelle pitié! se disail-elle; ils sont tous les mômes! tous riches! Et ils ne trouvent rien à dire à une femme, sinon qu'ils sont riches ! Âh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu!...
Elle s'ennuyait tellement, l'existence lui paraissait si lourde, si vide, que, faisant un effort sur elle, dans les premiers temps, elle s'était efforcée de les écouler. Mais elle ne l'avait pu. Quand elle les apercevait maintenant, il luf venait des nausées. Seul, le comte de Perche avait su se faire agréerd'elle. Elle l'attendait chaque soir. D'elle-même , elle allait lui serrer la main. 11 l'abordait avec déférence et compassion :
— Encore triste, chère enfant! lui disait-il. Que je vous plains !
Le résultat de la conduite de Barberine fut que, au bout de quelques mois, à l'exception du comte de Perche, ses soupirants, blessés de ses dédains, passèrent peu à peu dans le camp de ses ennemis. Ils commencèrent à dénigrer son talent, puis à discuter sa beauté, l'accusant secrète-
ment de n avoir plus de souffle et de maigrir. Bientôt ils ne l'applaudirent plus que du bout des doigts. Dans leur pensée, la danseuse les avait humiliés en suivant sa résolution de demeurer sage. Un jour vint où, comme d'un commun accord, ils ne lui parlèrent plus au foyer. Us répandirent le bruit qu elle manquait d'esprit, qu*on ne pouvait lui arracher deux mots de suite, qu'elle était revêche et bégueule. Ils affectèrent de vanter ses rivales. Us leur firent des succès à toutes. Barberine s'en émut. Alors, voyant cela, pour achever de la punir, chacun d'eux choisit dans le personnel de rOpéra quelque facile personne, et affecta pour elle une passion désordonnée.
La Cruelle, en homme délicat, donna l'exemple. Il triompha de la vertu de Cocodète... Cocodéte, de malicieuse qu'elle avait été dans son enfance, était devenue hargneuse et grossière. Elle parlait graSy choisissant ses expressions dans le vocabulaire des poissardes, et scandalisant chacun autour d'elle, jusqu'aux machinistes et aux allumeurs de quinquet. Cette fille sèche, dont les gros os perçaient sous là peau, qui dansait mal, qui ne dansait même pas, qui n'avait d'autres mérites que sa jeunesse et sa méchanceté, qui mettait son bonheur à hanter les cabarets de la barrière, où elle s'emplissait dé gibelotte à l'ail et de vin bleu, devait venger cruellement Barberine. Le sensible La Cruelle expia dans sa fréquentation la candeur qu'il avait eue de croire qu'elle pourrait le rendre heureux. Elle le mena tambour battant, et par de tout petits chemins où ne manquaient les ronces ni les pierres. La Cruelle, nécessairement, l'adora d'autant plus qu'elle le tyrannisait davantage. Il lui donna de beaux bijoux, une voiture, puis un hôtel ;
et Cocodète, en peu de temps, grâce à son luxe, devint une puissance à ropéra.
Cocodès, lui, fit le volage. De jockey, il se Irar.sformaen sultan. Puis cela V embêta^ comme il dit. CespetUes, c'était toujours la même chose. Alors, il retourna à ses premiers goûts, et se refit jockey. Le piqueux Lacoudraie grandit dans sa faveur. D*abord, il l'admit à sa table, avec l'abbé, sôti précepteur, puis il se grisa avec eux. En peu de temps, il disparut complètement de Paris. On n'entendit même plus prononcer son nom à l'Opéra, si ce n'est de loin en loin, quand il avait l'ait une chute dans une course, par exemple, et s'était de nouveau démis quelque membre.
Rogatchef fut héroïque. D'avare, il devint prodigue, sans transition. Il s'engoua tout à coup pour les charmes de la belle Héloîse, cette marcheuse qui trompa jadis La Gruelle avec un dentiste, et, pour débuter avec elle par un coup d'éclat, il lui fit cadeau d'une bague du prix de six cent mille francs. ».
La bague était simplement composée d'un cercle d'or et d'un diamant. Hais ce diamant de beUe eau avait la grosseur d'une noisette.
On en parla!... .
Quant à M. Lorvieux, on ne sut jamais exactement ce qu'i| fit. Mais le docteur Berthaut commença, en l'apercevant, A hocher la tète. Chaque soir, maintenant, le colosse, échoué sur une banquette entre deux enfants de quinze ans, s'alourdissait, s'endormait, ronflait, les bras ballants, les jambes allongées et la face pourpre. 11 avait la langue épaisse. Sa mémoire déménageait. Quand il parlait, en s'éveillant, c'était pour prononcer des mots sans suite.Et les enfants assis
COMMENT AIMENT LESF-EMMES. 15
auprès de lui se moquaient de sa corpulence. Ce monstre ne les étonnait pas. Il ne leur faisait même aucune peur! Le comte de Perche demeura fidèle à Barberine. Voyant qu'on la mettait en 'pénitence^ il redoubla de soins et d'at-* tentions pour lui faire oublier son isolement. Quand on l'attaquait devant lui, il la défendait; quand on .la calomniait, il imposait silence aux mauvaises langues. Chaque fois qu'elle dansait, elle le retrouvait assis dans sa stalle, à l'orchestre ; ill'encourageait du regard et de ses applaudissements. On sut bientôt, par Rogatchefy qu'elle le recevait chez elle. Alors les haines s'amortirent; on n'avait plus autant de motifs pour la haïr. Tout le monde était convaincu et disait bien haut que le comte de Perche avait enfin succédé au vicomte de Saint-Bertrand.
Le comte n'était pas l'amant de Barberine, cependant, tant s'en faut ! et le monde se trompaii du tout au tout en jugeant leur liaison sur des apparences. Dix mois après la rupture de Barberine et de Saint-Bertrand , de Perche n'avait guère plus avancé ses affaires auprès de la danseuse que le premier jour. Il s'en attristait secrètement, malgré sa froideur; mais, jusqu'tiiiirs, il ne lui avait riem laissé
voir de son chagrin, Une explication qu'ils eurent chez elle, un matin, et qui fut amenée par quelques paroles un peu incisives, échappées au comte, montrera très-exactement quelle était alors leur situation respective et la nature particulière de leur affection.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui? lui dit Barberine. Vous êtes à la fois énigmatique et sentencieux. Aurais-je eu le malheur de vous blesser? 11 ne faudrait pas m*en vouloir. Vous savez que j*ai pour vous l'amitié la plus sincère.
— C'est précisément cela qui m'attriste, répondit le comte. L'amitié est un sentiment neutre, une impasse qui ne mène à rien qu'à Tàmilié. Si vous me haïssiez, J'aurais une chance pour me faire aimer de vous ; car la haine est une passion, une sorte d'amour renversé. ..
Barberine, en l'écoutant, assise devant un métier à tapisserie, brodait une fleur, avec de la soie. Elle resta les doigts en l'air et l'interrompit :
— Ainsi, dit-elle, vous me reprochez de ne pas vous haïr. Êtes-vous assez bizarre !
— Je ne vous reproche rien, chère enfant, répondit le comte en souriant avec amertume. Je regrette de n'avoir pas su me faire aimer de vous. Voilà tout.
Et, comme il avait le cœur un peu froissé, il ajouta :
— J'ai peut-être été trop dévoué, trop soumis, trop respectueux. Je vous aime trop réellement. Plus j'avance dans la vie, plus je crois que, pour plaire aux femmes, il faut, d'abord, ne pas les aimer, ou du moins ne pas leur laisser voir qu'on les aime.
Barberine était pensive.
— C'est peut-être vrai, cela, cependant ! répondit-elle.
Le comte fit un haul-Ie-corps.
— Vous ne manquez pas de franchise, dit-il avec tristesse.
Elle se mit à rire en faisant une petite moue. Cependant le comte s'était levé et se promenait par la chambre.
— Voulez- vous que je vous ouvre ma pensée? dit-il tout à coup. 11 y a en vous une chose que je ne peux parvenir à m'expliquer. Vous paraissez avoir pour moi une affection très-réelle; vous tolérez mes soins: vous vous inquiétez de moi, de ma vie ; rien de ce qui m*arrive ne vous est indifférent; vous savez que toute mon ambition serait d*êlre uni à vous par les liens les plus doux et les plus puissants ; vous êtes bonne ; vous n'avez pas de coquetterie ; votre cœur est libre, et vous ne pouvez vous décider à me renvoyer d'ici, ou à m'y admettre comme un amant, même comme un mari. Âh! Barberine, votre conduite est absolument incompréhensible.
Barberine semblait gênée.
— Je vous ai dit que je ne vous épouserais jamais, répondit-elle; je suis, croyez-le bien, on ne peut plus touchée de l'offre que vous me faites; mais je ne m'en sens pas digne. Vous êtes un très-honnête et excellent homme. Vous appartenez, par votre naissance et vos relations, à un monde qui ne tolère pas certaines mésalliances. Si j'étais simplement une artiste, peut-être quilterais-je le théâtre pour accepter votre main. Mais je suis, ou plutôt j'ai été... autre chose... quelque chose de plus, de pis...
— Eh ! fit le comte avec chagrin, ce sont là les banalités d'un cœur qui n'aime pas !
— Non. Ce sont les arguments d*une conscience droite. Ciiacun sait que, pour mon malheur, j*ai vécu pendant deux ans avec un homme qui n'était pas vous. Cela ne peut.èlre oublié par personne, . surtout par moi, encore moins par vous-même. Si je vous écoutais, quoique vous ayez trop de délicatesse pour me le rappeler, vous y penseriez, je le sentirais, vous en souffririez, j'en souffrirais plus que vous. Notre existence à tous deux serait un enfer.
— Mais, adorable enfant, dit le comte, un enfer j avec vous, serait le paradis !
Barberine leva gentiment les épaules.
— Quant à me donner à vous sans vous épouser, repritelle, si je n écoutais que ma reconnaissance; que ma... sympathie, que... mon Dieu! oui... que mon désir très- vif de vous rendre heureux, cela serait peut-être déjà fait ; vous voyez que je suis franche. Mais...
Ici, elle baissa le front et rougit. , Le comte attendait, le cœur serré.
-^ Mais?... dit-il.
— Tenez, mon ami, fit Barberine, si j'étais sûre que, pour un moment, vous daignerez m' écouter avec indulgence, je vous dirais tout. Si je ne l'ai pas fait déjà, c'est que je craignais de vous causer delà peine.
— Expliquez-vous î s*écria le comte en s'asseyant à son côté. La certitude la plus cruelle vaut mieux, pour moi, que le doute.
— Eh bien, reprit Barberine, je suis peut-être trop exclusive, mais je ne comprends pas qu'une femme se donne à demi. Si je vous traite en ami, c'est que le souvenir d'un autre homme vit encore en moi, et que je suis obligée de
COMMENT AIMENT LES FEMMES. . t7
me faire violence pour ne pas parler de lui, même à vous, h toute minute.
Le comte était accablé.
— Voilà ce que je redoutais le plus ! s'écria-l-il. Ainsi donc, vous l'aimez encore ?
-7- Non, je ne Taime plus, dit Barberine ; mais je ne puis effacer de mon souvenir les deux années que nous avons passées ensemble. Il a été ma première, ma seule affection. Et, malgré le mal qu'il m*a fait, je donnerais la moitié de ma vie pour acquérir la certitude qu'il n'est pas; malheureux ; car, à cette seule idée, je sens mon cœur près de se rompre. Il est, et restera pour moi, un être à part. Je ne l'oublierai jamais. Un premier amour, voyez-vous, c'est comme l'ainé de ses enfants, pour une mère.
— A quoi sert-il d'être honnête homme! s'écria douloureusement le comte. , '
Barberine lui prit la main.
— Excusez-moi de répondre si mal à votre affection, lui dit^elle, mais je ne me pardonnerais pas de vous abuser. Peut-être, avec le temps, ce souvenir s'effacera-t-il et pourrai-je reporter sur vous, qui en êtes si digne, tout ce qui vit encore en moi pour lui.
Le comte demeura silencieux pendant quelques secondes, puis il dit :
— S'il n'avait été qu'infidèle, je vous comprendrais. Hais, Barberine, on parle bien mal de lui dans le monde. U a une réputation détestable. C'est un aventurier, que cet homme. Gomment pouvez-vous l'eslimer?
— Je ne sais plus si je l'estime, reprit gravement la dansruse. Je sais seulement que je le plains.
— Et pourquoi le plaignez-vous , s'écria le comte, lui qui vous a indignement exploitée?
Barb?rine paraissait froissée.
— S'il m'a plu de le secourir, répondit-elle, cela ne regarde que moi.
— Mais il vous a trahie ! reprit le comte. Lui qui vous devait tout, que vous aimiez, il n'a trouvé d'autre moyen pour vous "récompenser que de vous abandonner lâchement.
— Eh ! dit-elle en fronçant les sourcils, il a très-mal agi, c'est vrai î mais qui vous dit que ce ne soit pas par une sorte de loyauté 1 Le malheureux ! il avait tant de dettes ! Il savait bien que je me serais dépouillée de tout pour les payer. Chaque jour, en s'éveillant, jl se demandait si on n'allait pas l'arrêter. Sur le moment, j'ai trop écouté ma colère. J'ai refusé de l'entendre, quand il voulait se disculper.
— Le regrettez-vous donc, Barberine ?
— Je ne sais.
— Il semble véritablement, dit le comte, que l'amour, chez les femmes, soit toujours en raison du mal qu'on leur fait ! Vous dites que vous ne l'aimez plus, et vous le défendez contre les accusations les plus méritées. Nierez-vous cependant ce que tout le monde dit?
— Que dit le monde ?
— Vous n'êtes pas la seule femme qu'il ait exploitée,
— Qui sait? répondit Barberine. Je l'ai cru autrefois. J'en doute aujourd'hui.
— Pourquoi?
— Il a tant d'ennemis !
— Voyons, ma chère enfant, dit le comte, raffeclion que ^ous avez conservée pour Saint-Bertrand vous égare. Mieux que personne vous savez bien qu'il n'est pas un galant homme, que diable!
— Je ne sais rien, dit brièvement Barberine, si ce n'est que cela m'humilie d'entendre mal parler de lui.
Le comte la regarda avec compassion. Elle put alors juger ce qu'il y avait en lui de délicatesse. Un autre aurait trouvé des paroles amères. Lui se sentait le cœur plein de pitié. Cet amour inconscient que n'avait pu tuer la trahison, cela lui fit l'effet d'un irréparable malheur. Sa générosité s'en émut. 11 se leva, et fit quelques pas dans la chambre. Enfin il s'arrêta devant Barberine, et, pâlissant, avec un tremblement dans la voix :
— Voulez-vous que je le cherche et vous l'amène? lui demanda-t-il.
Barberine se leva en sursaut. Elle comprit ce que le comte devait souffrir.
— Non, lui dit-elle, je ne veux jamais le revoir. Mais ne l'accusez plus devant moi, car il ne peut pas être défendu.
Et, pleurant, elle se laissa tomber dans ses bras.
Le comte, en soupirant, pris son parti de sa situation. Il avait l'habitude de se voir toujours sacrifié. Autant valait, selon lui, l'être à Saint>Bertrand qu'à un autre. Il effleura d'un baiser le front de la jeune femme et la fit asseoir.
— Allons ! je resterai votre ami, lui dit-il. Elle souriait dans ses pleurs.
— Le pourrez-vous? lui demanda-t-elle avec une apparence de coquetterie.
— Je l'essayerai, du moins, répondit-il.
Elle fut touchée de sa résignation.
— Tenez, ne me pressez pas, lui dit-elle. Confiez-vous au temps qui use tout. Je lutte avec courage. Je me vaincrai, bien sûr, tôt ou tard. Tout ce que je vous demande, c'est de ne me jamais parler de lui, car, écoutez.. . ;
Ici, elle devint pâle comme une morte, et reprit :
— La vérité vraie, la vérité que je n*ai jamais dite à personne, et qui me fait horreur, la; voici : Je le méprise et ne peux l'arracher de mon cœur î
• — Malheureuse enfant! dit le comte.
Et il lui serra les mains avec effusion.
Cependant Barberine, essuyant ses yeDjx, reprit en soupirant son travail de tapisserie,
— Croyez-le bien ! tout n'a pas été plaisirs dans ma vie ! poursuivit-elle. Quand on me voit danser, jeune, souriante, applaudie, couronnée de fleurs, tenant la première place au théâtre, n'ayant pas de rivale à craindre, plus d'une femme, j en suis sûre, me porte envie. Elle se dit que je sui^ libre, que je peux aimer qui bon me semble; que je ne dépends ni d'un amant, ni d'un mari ; que je n'en dépendrai jamais si je le veux ! C'est quelque chose, en effet, c'est beaucoup ! Nais, si l'on connaissait les maux que j'ai soufferts ; si l'on savait que je n'ai pas goûté deux mois de tranquillité, de^iuis que j'existe ; si l'on pouvait deviner ce qu'il y a de larmes sous les sourires obligés de la danseuse^ personne ne voudrait changer son sort contre le mien.
— Je comprends, dit le comte, que vous ayez beaucoup souffert. Mais, depuis près d'un an que vous avez rompu* cette triste liaison, si vous vouliez, que vous manquerait-il pour être heureuse?
-^ Il me manquerait... lui, répondit-elle. Que voulezvous I cest plus fort que moi. J'ai beau me dire qu'il n'a pas de cœur, qu'il ne m'a jamais aimée, qu'il s'est servi de moi, d'abord comme d'une distraction, puis comme d'une ressource; qu'il a voulu me quitter brutalement, moi qui avais pour lui la passion la plus sincère ! cela ne me console pas. Je ne puis oublier que, presque chaque jour, il était là, é cette place où vous êtes, et qu'il n'y sera plus jamais. L'amour iie raisonne pas. On n'aime pas un homme pour ses qualités ou ses défauts, on l'aime malgré ses défauts, peut-être à cause de ses défauts. Je n'en sais rien. On l'aime parce qu*bn ne peut pas faire autrementque de l'aimer. C'est une fatalité. On la sent , on s'y soumet et l'on en souffre !
— Vous voyez, dit le comte, que ce n'est pas moi qui parle de lui.
— C'est vrai, dit Barberîne. Excusez-moi. Une curiosité me pousse. Je voudrais savoir ce qu'il est devenu, s'il s'est consolé, ce qu'il fait.-.
— J'ai ouï dire, répondit le comte en Tobservant du coin de Toèil, qu'il continuait :à mener joyeuse vie.
Barberine pâlit.
— Ne me trompez pas, lui dit-elle.
.. —Je n'ai jamais menti^ chère enfant, répliqua le comte.
— C'est bien ! continuez.
— On:m'àdit que, après la rupture de votre liaison, il était allé en Italie. On Ta vu à Naples. En peu de temps, il y devint lepalito d'une belle dame. Puis il revint en France. Je l'ai aperçu, une fois, aux courses de Chantilly. Il semblait d'une humeur très-gaie. Tous nos amis lui faisaient fête.
— Ah ! il s'est consolé ! dit Barberine.
Et elle demeura rêveuse. Enfin :
— Pourquoi ne vient-il plus à TOpéra?
— Je ne sais. Dans la crainte de vous rencontrer, sans doute.
— C'est possible, dit Barberine.
Ils parlèrent ensuite de son enfance, de ses débuts à Paris, à Toccasion desquels elle vit Saint-Bertrand pour la . première fois. Ils parlèrent également de Gaskell. Barberine raconta au comte de Perche comment Timpresario Tavait quittée.
— J'aurai été sincèrement aimée une fois dans ma vie, lui dit-elle.
— Vous aurez été aimée deux fois au moins, observa le comte. Hais qu'est devenu ce brave homme?
— Je ne sais, répondit la danseuse. Je lui ai écrit à quatre reprises, depuis un an, et il ne m'a pas répondu.
Alors elle baissa le front, réfléchit, se dit que Gaskel^ avait été abandonné, lui aussi; qu'il l'avait avertie de tout ce qui lui était arrivé; qu'il était peut-être mort, puisqu'il ne répondait point à ses lettres.
Elle soupira. Un soupir répondit au sien. Elle leva les yeux et rencontra les regards du comte. Alors elle soupira encore.
— Vous dites donc qu'il s'est consolé? reprit-elle.
— Je le crois, dit le comte.
— C'est extraordinaire, balbulia-t-elle. Je suis peut-être une mauvaise femme; mais, maintenant, j'aimerais mieux savoir qu'il est malheureux.
^ Comme elle l'aime ! se disait le comte de Perche.
Barberine s'était levée. Elle semblait dépitée. Une vio* lente résolution germait dans son esprit. Ses narines se dilataient, ses yeux étincelaient, et les pommettes de ses joues s'empourpraient. Tout à coup elle s'élança sur les genoux du comte, et, frissonnante, lui jetant les deux bras autour du cou :
— Quoi! vraiment! s'est-il consolé? fît-elle en éclatant de rire.
Et, sur-le-champ, honteuse de ce qu'elle avait fait, elle se leva, éclata en sanglots, et se jeta, pâmée, criant, s'arrachant les joues, sur un siège.
Le comte s'était mis à ses genoux. Elle le repoussa.
— Non! non !... jamais! Je ne peux pas! je vous dis que je l'aime, et je suis sûre qu'il m'aime encore.
Et, comme il s'efforçait de la calmer :
— Laissez-moi, lui cria-t-elle en se levant. Vous l'avez calomnié.
— Hais... Barberine!... balbutiait le comte.
— Vous avez dû le calomnier. Ce n'est pas lui qui m'a quittée : c'est moi qui l'ai chassé, quand il me demandait pardon. Ah! je me suis montrée trop cruelle!
- Alors elle se mit à pleurer, enfonçant ses poings dans ses yeux, et mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots. Elle faisait pilié à cet homme qui avait cependant une douleur personnelle à supporter. Il ne savait que faire pour l'apaiser. Gêné par le ridicule de sa situation, il voulait s'en aller, n'osait pas, et, lui prenant les mains, lui parlant comme on fait à un enfant boudeur ou malade, ne trouvait pas un mot qui ne l'irritât. En ce moment^ elle le détestait, car il lui semblait gauche et absurde.
'i'« LE MAKI DE LÀ DANSEUSE.
Quand elle fut fatiguée de larmes, elle resta quelque temps assise, comme absorbée. Il se rapprocha d'elle.
— Je ne vous parlerai jamais de lui ni de moi, dit-il doucement.
— Et vous ferez bien, mon ami, répondit-elle.
— Si cela vous afflige de me voir, dites4e-moi, je ne reviendrai plus.
— Si ! revenez ; revenez tous les jours ; il n y a plus de danger.
— Gomment, de danger?
— Je veux dire que je ne me mettrai plus dans cet état qui me fait peur à moi-même et vous afflige.
— Enfin, reprit le comte avec un soupir, je m'en rapporterai au temps, qui peut tout.
— Oui.
— Et quand votre douleur sera apaisée...
— Ce sera Irés-prochaincment.
— Quand vous ne penserez plus à lui...
— Je n'y penserai plus dès demain.
— Vous me retrouverez encore, comme au premier jour...
— Oui.
— Tout prêt à vous donner mon nom, si vous voulez.
— Merci. Adieu. Laissez-moi, maintenant. Je suis brisée. Adieu, mon ami.
— Adieu, Barberine.
Quand le comte fut parti, la danseuse se leva et tira le cordon de la sonnette. Charlotte entra.
' — Charlotte, lui dit Barberine, dorénavant, quand H. de Perche viendra, tu resteras au salon, avec moi. Tu feras
semblant de travailler. Tu feras ce que lu voudras, mais tu resteras.
— Comment ! madame, dit Charlotte en souriant d'un air pincé, est-ce que M. le comte. . .?
— Àh ! bon Dieu ! que me dis-tu là! fit Barberine.
— A la bonne heure ! fit Charlotte ; je croyais que madame se défiait de lui.
— Hélas ! Jioir. Ce n'est pas de lui que je me défie, ma pauvre Charlotte.
— Et de qui donc, madame?
— De moi, répondit la danseuse.
Ki elle ajouta, à voix basse :
— Et de ma colère.
Le comte de Perche avait quitté Barberine le cœur navré. Non-seulement il sentait qu'elle ne l'aimait pas, mais il avait acquis la conviction qu'il ne parviendrait jamais à se faire aimer d'elle. Il résolut d'abord de cesser de la voir; mais il se connaissait : ce sacrifice était au-dessus de ses forces. Alors il se résigna tristement. 11 espérait la vaincre à force de soins et de patience.
— Qui sait! se disait-il, les femmes sont si bizarres! La
première fois que je la verrai, il faudra que je lui raconte toute ma vie. Je lui dirai comment j'ai toujours été incompris, trompé. Cela la touchera peut-êlre.
Le lendemain, tout plein de son projet, il se dirigea vers sa demeure. Charlotte l'introduisit dans le salon sans rien lui dire. Barberine était à genoux sur un coussin, au fond de la pièce, et serrait les deux mains d'un petit homme entre deux âges, assis dans un fauteuil. •
Le comte, qui ne connaissait pas cet étranger, fit aussitôt un pas de retraite. Hais Barberine l'avait aperçu. Elle se leva, courut à lui, le ramena, et, souriant de plaisir, lui présenta M. Gaskell.
Le digne Géréon Gaskell était à peine reconnaissable. Soit par l'effet du chagrin qu'il avait jadis éprouvé, soit par suite de nouvelles tribulations apportées dans son existence, il avait prématurément vieilli, et son visage portait la trace des ravages de l'âge. De vermeil qu'il avait été autrefois, il était devenu presque blême ; ses paupières étaient dégarnies de cils et bordées de rouge ; et son nez retroussé rougissant en même temps, l'imprésario avait ^maintenant l'air d'un homme toujours enrhumé, et cela ne contribuait pas à l'embellir.
Cependant il paraissait avoir conservé ses habitudes d'élégance. Son costume, du moins, annonçait comme jadis une certaine recherche ; mais il n'avait plus rien de grave. 11 était, selon le goût américain, exclusivement composé d'étoffes aux couleurs voyantes et quadrillées; le vermillon, le bleu clairet le jaune s'y mêlaient agréablement; et, avec son faux col à pointes, ses favoris énormes, la chaîne d'or à lourdes breloques qui pendaient sur son abdomen, et ses
bottes fortes, Gaskell avait perdu les dehors sérieux qui le caractérisaient autrefois pour prendre ceux d un Yankee.
Il était arrivé le matin même à Paris ; il venait à peine d'entrer chez Barberine. La danseuse, tout entière à la joie de le revoir, n'avait eu que le temps de lui raconter comment elle avait été amenée à rompre avec Saint-Bertrand; et Gaskell Técoutait avec une horreur mélangée de ravissement, lorsque la vue du comte de Perche le plongea dans une soudaine perplexité.
— H faut avouer que je n'ai pas de chance ! se dit-il en voyant Barberine accueillir affectueusement le jeune homme. Au moment où je crois toucher à la réalisation de mes espérances, il arrive toujours quelqu'un pour se placer entre elle et moi !
Cependant il fit bon visage au comte de Perche, qui, à première vue, lui parut moins à craindre que Saint-Bertrand.
— Asseyez-vous tous deux, leur dit Barberine, assiedstoi, Charlotte, dit-elle à sa femme de chambre. Et maintenant, reprit-elle en s'adressant à Gaskell, dites-nous tout ce que vous avez fait depuis deux ans.
— Hélas î s'écria l'imprésario, je n'ai pas fait grand'chose de bon ; car sans toi, mon enfant, rien ne m'a jamais réussi ici-bas. Je suis allé d'abord à New-York, pour y monter un théâtre de vaudeville. J'avais emmené avec moi une troupe choisie, bien choisie! Gaieté, sensibilité, distinction, jolies voix de romance, et des jambes!... Mes demoiselles réunissaient tout ce qu'il faut pour étonner un public délicat ; et, de même, j'avais mis la main sur un jeune premier délicieux, grand, brun, avec une pâleur bien intéressante.
Mais, bah! en arrivant aux États-Unis, après une traversée des plus fatigantes, je trouvai les Américains engoués d'un, phoque! Ce phoque parlait, à ce qu*on dit. Ou moins il disait papa et maman. C'est étonnant, pour un amphibie; mais enfin, avec papa et mam^n, on ne peut aller bien loin. Eh bien, ce phoque fit cependant une grosse fortune en Amérique. On ne voulait entendre parler que de lui, et la meilleure société de New-Tork, pendant trois mois, se pâma chaque soir devant ce phoque, qui, dressé sur sa queue, faisait la révérence et la courbette. Impossible d*arracher de. là le public. Ha troupe fit fiasco. Au bout de six mois, je fus obligé de la renvoyer.
— Voilà qui est fâcheux ! dit Barberine. Mais que fitesvous, après cela?
— Mon Dieu ! dit Timpresario, je résolus de me soumettre au goût du jour. Les Américains s' étant passionnés pour les bétes, je retournai à mon ancien métier. Je vous dirai, monsieur, ajouta-t-il en s^adressant au comte de Perche, que j'ai été, autrefois, possesseur d'une ménagerie. Je sais donc ce que c'est que de dresser des animaux. L'animal que je me procurai n*était pas d'une espèce rare; mais, à force de soins, j'en fis un sujet des plus surprenants. C'était un caniche, monsieur. Oui, monsieur, un simple caniche; un vulgaire toutoUy comme on dit ici. Mais il avait cinq pattes, monsieur, trois par devant, deux par derrière, et, de plus, particularité précieuse! il sifflait admirablement. Je vous avouerai, entre nous, qu'il ne sifflait pas de naissance et par habitude, mais je parvins à lui communiquer cette faculté au moyen d'un imperceptible instrument de bois qu'on lui plaçait entre les dents au moment de le produire aux yeux
(le la foule. Eh bien, monsieur, nnon caniche qui sifflait valait bien le phoque qui parlait, n'esl-ce pas? Tout le inonde l'aurait cru, du moins, à examiner le fond des choses. Malheureusement, le jour fixé pour les débuts de mon caniche, la haute société de ^Qw-Xork semberhicoqm d*un oiseau rare. Cet oiseau rare n'était autre que mademoiselle .lenny Lind. Qui se serait douté que les Américainspaçseraiént ainsi, sans transition, d'un phoqqe à une cantatrice? C'est cependant ce qui arriva. On la fêta comme une reine. Les jeunes gens les plus distingués s'attelèrent à sa voiture. On
lui donna des sérénades. On lui rendit plusd'hpnneurs qu'au grand Washington . Bref, elle fit fureur et gagna dés millions. Quant à moi, je restai Gros-Jean comme devant, avec mon caniche.
— Et alors? lui dit Barberine, qui ne pouvait s'empêcher de sourire. . '
— Oh! alors, s'écria Gaskell, je faillis en perdre l'esprit. Je jurai sur les mânes de mon chien, car la pauvre bête était morte, ayant avalé son sifflet, je jurai de détrôner Jenny Lind, et cela sans le secours de personne. Une idée m'était venue, comme il n'en vient qu'aux ventres affamés : je n'avais plus de quoi manger depuis plusieurs jours. Je résolus d'opposer oiseau à oiseau, et, ne pouvant me procurer un oiseau chanteur comme Jennv Lind, d'en ressusciter un qui eût quelque chose de merveilleux. Oui, monsieur, je voulus ressusciter Yépiornis. Savez-vous ce que c'est que l'épyornis? C'est un oiseau gigantesque dont on a récemment découvert les ossements à Madagascar, et dont la race est probablement éteinte depuis peu.
Mais comment me procurer un épyornis? J'avais vu ré-
cemment, dans le Puff Magazine, de Philadelphie, un dessin représentant un essai de reconstruction de ce volatile extraordinaire, dont la taille était celle d un enfant de quinze ans et la grosseur celle d'un âne. Eh bien, monsieur, après avoir longtemps médité sur ce sujet, ne trouvant rien de pratiquable, je résolus d'être moi-même Tépyornis. Tu ris, Charlotte? Ce jour-là, j'avais déjeuné d'une demi-botte de radis, mon enfant. Me voilà donc, chaque soir, pendant un mois, figurant devant une foule ravie, sous la forme extraordinaire d'une oie colossale. Il me fallait deux heures pour m'habiller. Voici comment je m'habillais. Je me frottais tout le corps avec dé la poix, et puis je me roulais sur une litière de plumes. Quand j'étais parfaitement emplumé, on me mettait aux pieds des espèces de palettes en caoutchouc; isur mes bras, couchés en arrière, on attachait de longues ailes composées de plumes de dindon ; ma tête disparaissait sous une crête énorme taillée dans une fressure de mouton; et, me tenant le corps en avant, le front levé, je m'avançais et me balançais lourdement devant une toile représentant un paysage tropical, faisant coin! coin ! soufflant et siiant sous mes plumes. Le croirais-tu, Barberine? J'étais si bien entré dans la peau de mon rôle, que le public y fut pris. Tout le monde voulut voir de près a la volaille phénoménale. » C'est ainsi que m'appelaient les journaux. En un mois, je ramassai cent mille francs. C'était de l'argent bien gagné. Jehny Lind fut oubliée, grâce à moi. Elle se sauva à la Havane. Et j'aurais très-probablement triplé mes bénéfices si une lettre de loi ne fût venue m'en empêcher.
— Comment cela? dit Barberine.
— Voici. Un soir, comme je finissais de m'habiller,
c'est-à-dire de m*emplumer, — et j'entendais de la coulisse le public qui grognait d'impatience derrière le rideau, — on m'apporta une lettre marquée au timbre de France. Ne pouvant la décacheter, puisque j'avais les mains liées au corps, n'en ayant pas le temps au surplus, je priai le régisseur du théâtre de la lire à demi-voix, en se tenant derrière la toile de fond, le long de laquelle je devais me promener de long en large. Dès que je fus en scène, écartant les pieds, tendant le cou, et me balançant lourdement selon mon habitude, il commença sa lecture. Hais le public applaudissait si fort, que j'entendais mal, ou plutôt je n'entendais que des bribes de phrase, çà et là. Cette lettre est la seule que je reçus de toi. Les autres ont dû se perdre à la poste, car elles ne m'ont jamais été remises. Elle relatait l'abominable conduite du vicomte de Saint-Bertrand. Tu penses quelle devait être mon émotion en écoutant ce récit auquel je n'étais pas préparé. J'étouffais, je pleurais, je trépignais, et, cependant, je me balançais toujours. Mais, quand le régisseur arriva à la relation du projet de mariage de ton amant, je ne pus me contenir, et, oubliant mon rôle d'épyornis, je rompis mes liens et, joignant les deux mains, instinctivement je m'écriai :
— La pauvre fille ! comme elle a dû souffrir!
Ces paroles inattendues produisirent sur le public un étonnement facile à comprendre.
— Miracle! criait-on dans les loges, l'oiseau parle! Mais les spectateurs de l'orchestre plus rapprochés de
moi, ou plus avisés, répliquaient :
— Ce n'est point un oiseau naturel ! On nous a trompés ! Â bas ! à bas ! Il faut le pendre !
Aces mots effrayants, une terreur bien légitime s'empara de moi, et je me dressai tout debout. Il paraît quece fut un spectacle extraordinaire. L'épyornis avait subit-ement grandi de deux pieds. Ses ailes s'agitaient convulsivement, sa qqeue lui remontait au milieu du dos, et il avait de longues jambes, conrime. une autruche. Mais cela m'était bien égal ! Et pendant que pleuvait sur moi une grêle de ponfimes, d'oranges et de noix, je me sauvai dans la coulisse. Le lendemain, mon théâtre était fermé, et, quelque jours plus tard, je m'embarquais pour rentrer en France.
— Voilà, dit le comte de Perche, une histoire à. laquelle personne ne voudrait croire, si on la rencontrait dans un roman.
— Elle n'est cependant que trop vraie,- monsieur, répondit Gaskell. Et la preuve, c'est qu'elle m'a pour toujours dégoûté de la volaille. Si je mangeais un poulet rôti, je me regarderais comme un anthropophage, maintenant.
Gaskell, se sentant en verve, donna encore à ses auditeurs une foule d'autres détails sur Texistence originale et problématique qu'il avait menée aux États-Unis, et Barberine ne se lassait pas de l'entendre.
Au bout de quelques jours, elle le mit au courant de tout ce qui s'était passé entre elle et le comte de Perche. Le. comte, à première vue, avait gagné la sympathie de Gaskell. En apprenant la délicatesse de ses procédés, l'imprésario, comprenant enfin que Barberine ne consentirait jamais à lui donner autre chose qu'une affection filiale, résolut héroï quement de s'immoler pour assurer le bonheur des deux jeunes gens. Un matin donc, il se rendit chez le comte, avec l'intention arrêtée de lui faire pari de ses projets-
UNE IDÉE DE VIEIILARD. 5r>
Il trouva le jeune homme couché mélancoliquement sur un canapé.
— Monsieur le comte, lui dit-il, il ne s'agit plus de se désoler; il faut agir. Barberine m'a fait part de vos nobles intentions. Elle m'a confié les motifs qui Tempéchent d'y répondre comme elle le voudrait, si elle n'écoutait que son affection. Je trouve ces motifs puérils. J'ai décidé qu'elle vous épouserait. Vous seul pouvez la rendre heureuse.Hais il faut]empIoyer un peu de politique pour atteindre ce résultat. Voulez-vous accepter mon concours?
— Comment donc] cher monsieur Gaskell ; mais c'est la vie que vous m'offrez.
— C'est bien plus que la vie, monsieur le comte : c'est le bonheur.
— Mais comment vous y prendrez-vous pour vaincre les scrupules de Barberine ? Elle l'aime encore, ce misérable Saint -Bertrand ; et, tant qu'elle l'aimera, nous perdrons notre temps et nos peines.
— Monsieur le comte, permettez-moi de vous dire, d'abord, qu'elle ne l'aime plus. Elle croit l'aimer. Ce n'est point la même chose. Or, selon moi, il faut la désillusionner tout à fait, lui montrer ce scélérat tel qu'il est. In faire rougir de penser encore à lui ; en un mot, l'amener insensiblement à le détester, et, pour cela, je connais un moyen infaillible.
— Quel moyen, cher monsieur Gaskell? demanda le comte.
— Celui que vous avez employé une fois, avec cette dif" férence que, au lieu de vous, ce sera moi qui m'en servirai. De moi, la chère enfant peut tout entendre.
— Si VOUS croyez réussir par ce moyen, je suis tout près à l'adopter. Mais je ne partage pas votre confiance.
— Pourquoi?
— Parce que Barberine, comme la plupart des femmes, s'entêtera d'autant plus dans sa passion qu'elle verra plus de gens occupés à la combattre. Parce que, loin de la décourager, les obstacles ne feront qu'exciter sa résolution. Parce que, quelque chose qu'on invente et qu'on lui dise pour lui dessiller les yeux, elle trouvera toujours des excuses pour innocenter dans son cœur celui qui y vit tout entier. Parce que je n'ai pas de chance, que rien de ce que j'entreprends ne peut réussir, que je ne puis pas être aimé, et que je suis destiné à mourir sans rencontrer, une seule fois, une affection qui réponde à la mienne.
— Allons donc , monsieur le comte! s'écria Gaskell, il ne
faut pas vous laisser ainsi décourager. Laissez-moi faire. Je
réponds de tout. Ce que je vous demande, c'est de ne plus
jamais attaquer M. de Saint- Bertrand devant Barberine. Et
même, quand vous me verrez le déchirer de toutes pièces,
et que Barberine, dépitée, s'impatientera, vous ne ferez pas
mal de prendre la défense du misérable. Cela lui semblera
généreux, tout d'abord, et puis, par suite de l'esprit de
contradiction qui existe chez toutes les femmes, elle finira
par s'irriter de vous voir trop répondre à son propre désir,
et, pensant faire preuve d'indépendance, lorsque vous sem-
blerez avoir abandonné tout espoir sur elle, elle se mettra
subitement à vous adorer.
Le comte réfléchit un peu, puis il répondit : — Savez- vous bien qu'elle est assez subtile, cette idée-là, monsieur Gaskell?
tlNË IDÉE DE VIEILLilRD. 35
— Parbleu! si je le sais! fit l'imprésario. A quoi serviraient l'âge et l'eirpérience, s'ils ne développaient la subtilité?
Cette convention fut exécutée de point en point, et Barberine n'y entendit pas malice. Presque chaque jour, le machiavélique Gaskell, après avoir fait, fort paisiblement, quelques tours de promenade sur le boulevard, arrivait comme une bombe chez la danseuse, et, rien qu'à regarder sa mine effarée, celle-ci comprenait qu'il avait appris d'étranges nouvelles. Elle l'interrogeait alors. Mais Gaskell se faisait tirer l'oreille. Il poussait des exclamations, des soupirs, se frappait les genoux, et roulait les yeux. Enfin, quand la curiosité de Barberine était suffisamment excitée , il débitait quelque Conte bleu dans le genre de celui-ci :
— Si tu savais ce que je viens de voir ! J'en suis encore tout indigné. Ce monstre de Saint-Bertrand...
— Eh bien? disait Barberine.
— Je viens de le voir passer sur le boulevard, tout à l'heure, dans une calèche à quatre chevaux, menés en Daumont. Quel air il avait! Quelle impudence ! Une femme était assise auprès de lui. Et il se penchait vers elle en souriant pour lui parler. Tout le monde les regardait. Il y avait des gens qui disaient qu'ils s'affichaient trop, que cela n'était réellement pas convenable.
Barberine étouffait d'émotion.
— Êtes-vous bien certain que c'était lui? demandait le comte de Perche. Moi, j'en doute.
Un autre jour, Gaskell contait à la danseuse qu'on disait partout, dans Paris, que le vicomte venait d'hériter de plu* sieurs millions.
36 LE MAUi DE LA DANSEUSE.
— G*est une femme qui les lui a laissés, ajoufait-il. Une femme qui l'adorail, et qu'il avait rendue cependant, bien malheureuse.
Barberine soupirait alors.
. — 11 ne faut pas croire tout ce qu'on dit, faisait observer le comte de Perche. Les médisants ne manquent pas dans le monde, et M. de Saint-Bertrand a toujours eu beaucoup d'ennemis.
Gaskell chargeait alors rudement le vicomte, et son allié secret prenait sa défense.
— 11 n'a pas toujours bien agi, disait-il, mais il a une excuse.
-^ Laquelle donc, monsieur? s'écriait Gaskell.
— L'exemple de la société moderne. Chacun veut briller aujourd'hui. Il n*est pas une famille qui se contente de dépenser ses revenus. On se lance dans les affaires les plus aventureuses pour les augmenter. On hypothèque ses biens. On s'endette. C'est à qui montrera le plus de luxe. Et c'est bien naturel, la fortune étant devenue la cause unique de ia considération. Pour moi, je me suis toujours senti disposé à excuser les folies des autres. L'exemple est si contagieux ! D'ailleurs, à ce qu'on m'a dit, M. de Saint-Bertrand n'a pas de famille. Il vit seul. H a de secrets remords, sans doute. U est donc excusable de chercher à se distraire.
Barberine, entendant cela, regardait le comte avec surprise.
Mais, un jour, Gaskell annonça que Saint-Bertrand était sur le point d'épouser une femme de cinquante-quatre ans, de naissance princière, et dont la fortune dépassait les plus fantastiques suppositions.
— C'est très-heureux pour lui, dit le comte de Perche.
— Non, monsieur, ce n'est point heureux, répondit aus* sitôt Barberine, car on n'est pas heureux sans estime, et de telles actions ne font pas estimer les gens. Si celui que vous défendez avait accepté la misère; malgré ses torts, on aurait pu le plaindre, car toute souffrance, quelque méritée qu'elle soit, inspire la pitié. Hais, jeune, épouser une vieille femme; mais, pauvre, épouser une femme riche, pour la dépouiller et l'abandonner vraisemblablement, car c'est ce qu'il fera, je le connais! cela ne peut inspirer que le mépris.
Le comte ne répondit rien. Depuis lors, Barberine ne prononça plus le nom de Saint-Bertrand, et Gaskell, pensant avoir assez fait, imita son silence.
La danseuse demeura mélancohque. Elle était profon* dément désillusionnée.
Mais elle s'attacha de plus en plus à ses deux amis. Elle vécut avec eux, pour ainsi dire, car elle ne demeurait plus un seul jour sans les voir.
Et, un soir, Gaskell supposa qu'elle n'était pas bien loin de consentir à accepter le titre de comtesse ; car, ayan^ pénétré chez elle sans être annoncé, il la vit écoutant quelque chose que le comte lui disait à demi-voix, et d'un air tendre.
Et, quand le comte eut cessé de parler, levant sur lui ses beaux yeux humides, Barberine prit la main qu'il lui tendait affectueusement, et la baisa.
il nous faut maintenant révéler au lecteur quelques-unes des particularités de Texistence de Saint -Bertrand.
Pendant les premiers mois qui suivirent sa trahison, il éprouva de poignantes inquiétudes. Chaque jour, il lisait avidement les journaux, pour apprendre s'ils ne mentionnaient rien de particulier relativement à la Pologne. Le misérable, tourmenté par sa conscience, ne pouvait concevoir que la princesse Mélédine n'eût pas fait usage, immédiatement, des documents qu'elle lui avait achetés. Il concevait encore moins que la découverte d'une conspiration polonaise fût tenue secrète par la Russie, et que la nouvelle nen transpirât point à Paris, où il ne manquait pas de gens intéressés à la répandre. Il finit par se dire que les papiers de Wanda n'avaient peut-être qu'une importance médiocre, ou que la princesse Mélédine, au moment de les livrer, reculant devant les conséquences de son action, avait peutêtre jugé convenable de les détruire. On suppose aisément ce qu'on désire. Saint-Bertrand, ne voyant surgir aucun fait nouveau en Pologne, se préoccupa de moins en moins des affaires de ce malheureux pays.
La vérité, c'est que la Mélédine avait immédiatement porté les papiers de Wandà à Saint-Pétersbourg, et que, après en avoir pris connaissance, le gouvernement russe
reconnut qu'il ne pourrait pas s'en servir de longtemps. En effet, la plupart des personnes compromises dans la conspiration étaient alors dispersées par toute TEurope. 11 fallait les faire revenir en Pologne, sous différents prétextes, et sans leur donner l'éveil ; puis attendre que le complot reçût un commencement d'exécution. Alors, on les emprisonnerait toutes, le même jour, en opérant dans le royaume une immense razzia.
La comtesse Wanda fut donc laissée dans une apparente liberté avec son mari, mais on les surveilla plus étroitement que jamais. La plupart de leurs domestiques furent achetés; toutes les lettres qu'ils écrivaient, toutes celles qui leur étaient adressées furent saisies à la poste, et la moindre parole prononcée par eux, ou chez eux, fut, dès lors, plus rigoureusement encore que par le passé, immédiatement ''apportée à la police.
La comtesse se doutait de cet espionnage, mais elle ne s'en effrayait pas, car elle avait une confiance absolue en Saint-Bertrand; et, désolée de n'avoir pas reçu une lettre de lui en trois ans, elle cherchait chaque jour do nouveaux moyens pour le faire venir auprès d'elle. Mais elle n'en trouvait aucun qui fût sans danger. Elle se résignait donc, vivant par le sottvetiir dans le passé \ et, chaque nuit, dans les caves de sa maison, les conspirateurs tenaient de nouveaux conciliabules.
âaint-Bertrand, cependant, ayant à peu près étouffé ses Remords, avait repris son ancien train de vie. II était réellement allé en Italie, ainsi que le comte de Perche Tapprit à fearberine. Puis on l'aVait vu h Paris, puife à Londres, ptlis à Paris encbre. Il jouait. Il s'affichait avec toute sorte de
femmes. Il faisait de nouvelles délies. 11 eut deux duels. On le vit trente jours de suile à la Bourse. Il ne parlait jamais de Barberine ni de l'Opéra. On remarqua qu'il avait l'air concentré et très-renfermé, qu'il était devenu, plus que jamais, sceptique et sarcastique. Une méchanceté froide, peu à peu, se développait en lui. Tout à coup, et comme il était lancé en plein dans un tourbillon de plaisirs, il disparut, un beau matin, et personne ne lé revit plus. Les uns dirent qu'il était en prison, les autres qu'il avait de nouveau quitté la France, d'autres encore qu'il était mort, d'autres enfin qu'il était allé recueillir à l'étranger un héritage. Aucune de ces affirmations n'était vraie. Saint-Bertrand n'avait pas quitté Paris. Mais il fallait que, soudainement, il se fût élevé bien haut ou qu'il fût tombé bien bas, pour que nul de ses amis n'en pût rien apprendre.
Il y avait plusieurs mois déjà que, selon la pittoresque expression de La Cruelle, il avait fait subitement le plongeon dans l'océan parisien, — et Gaskell, ne craignant pas d'être démenti, continuait à lui attribuer devant Barberine toute sorte de fabuleuses aventures, — lorsqu'un jour la danseuse eut comme un vague pressentiment que son ancien amant allait être de nouveau mêlé à sa vie. Ce jour-là était un dimanche de la fm du mois de juillet. Gaskell avait quitté Paris depuis le malin pour aller voir un de ses anciens amis de New-York qui habitait la campagne. 11 devait revenir vers dix heures du soir, et le comte de Perche, retenu dans son lit par une indisposition, avait pr^omis à la danseuse d'aller la voir à la même heure, si toutefois son médecin lui permettait de sortir. Barberine avait passé la journée seule, chez elle. Il faisait un de ces temps qualifiés
par les Parisiens de a superbes, 9 probablement à cause de leur excessive rareté. Pas le moindre flocon de nuage n'altérait Tazur du ciel ; pas un souffle de brise ne soulevait le lit épais de fine poussière qui s'étendait sur le pavé. Le thermomètre marquait à l'ombre et au nord trente-cinq degrés centigrades. C'était un spectacle véritablement extraordinîtire que celui des rues de Paris. Toutes les persiennes des maisons étaient fermées; toutes les boutiques étaient closes ; de rares promeneurs se succédaient par intervalles sur les boulevards, inondés de lumière ; Paris, si mouvementé d'habitude, avait Tair morne d'une ville où la peste vient de passer. La moitié des habitants, pour le moins, étaient allés chercher un peu de fraîcheur à la campagne. Les autres, pour la plupart, renfermés chez eux, se défendaient de leur mieux contre la chaleur. Les voilures ne circulaient pas, si ce n'est de loin en loin. On en voyait de longues Aies, sur les boulevards, stationnant le long des trottoirs, avec leurs chevaux immobiles, baissant les naseaux, et leurs cochers dormant, le dos renversé sur leur siège. A peine quelques omnibus passaient-ils, de quart d'heure en quart d'heure, et lentement, sur la chaussée. Vers six heures, le désert se fit dans Paris plus complètement encore. Les rares habitants qui n'avaient pas quitté la ville étant occupés à dîner, les rues se vidèrent absolument et prirent tout à coup l'apparence de profondes tranchées, de défilés de montagnes à \Aé[ ouvert, dont les blocs de maisons formaient les talus. Celles qui sont orientées au midi étaient baignées d'ombre, celles inclinées au couchant disparaissaient dans les flots aveuglants de. la lumière ; d'aulres étaient littéralement coupées, dans toute
Ai I.E MARI DE LA DANSEUSE.
leur longueur, par deux bandes parallèles de ténèbres et de soleil ; et le silence, un silence profond, pesait d un poids écrasant sur Ténorme ville embrasée. La vase des ruisseaux formait de sombres ourlets au bord des trottoirs aplanis qui reluisaient nu loin comme des plaques de tôle. Les pavés miroitaient comme les toits. Les hirondelles criaient en voletant dans les carrefours ; et, devant les portes entrebâillées, on voyait dans chaque rue, à Tombre, des groupes de chaises de paille sur lesquelles, tète nue, en manches de chemise^ bâillaient des gens de maison, sufToqués de chaleur et désœuvrés.
Barberine, qui devait danser à TOpèra le lendemain, ne s*était pas senti la force d*aller prendre sa leçon à midi, comme elle en avait Thabitude. Elle était restée chez elle pendant la plus forte chaleur du jour, sommeillant à demi sur un canapé. A quatre heures, cependant, elle s'était acheminée vers la rue Drouot, elle avait pénétré dans ce grand hôtel où sont réunis les bureaux de l'administration du théâtre, et, montant au foyer de la danse, elle avait répété — un peu à contre-cœur et tant bien que mal — les pas les plus difficiles qu'elle devait exécuter le lendemain. A six heures, accablée de fatigue, elle s'était séchée, rhabillée, et, vêtue d'une robe de mousseline, d'un léger mantelet de dentelles, coiffée d'un élégant chapeau de paille, tenant une ombrelle blanche déployée au-dessus de sa tête, plus jolie que jamais^^ car elle avait le teint et les yeux trèsanimés, elle franchit le seuil de l'hôtel pour regagner son appartement de la rue Taitbout.
C'était précisément en ce moment que le désert s'était le plus complètement fait dans Paris; et Barberine fut frappée
de la solitude, insolite au milieu du jour, qui exagérait les proportions de tous les objets extérieurs. L*ennui, un ennui morne et pénible, s*exhalait tristement de ces rues toutes vides, de ces boutiques dont les riches devantures étaient cachées sous de sombres volets, de ces maisons aux fenêtres uniformément closes, de cette absence de bruit et de mouvement. La vie s'était retirée de partout, laissant le silence à sa place, et, avec lui, je ne sais quelle monotonie pleine de somnolence. Le découragement vous prenait au cœur devant ces boulevards qui semblaient si longs maintenant, que le regard embrassait de bout en bout, avec leurs verdovantes bordures d*arbres. Eux surtout, ils avaient un aspect lamentable, l'aspect des choses mortes, abandonnées.
Elle s'arrêta machinalement à l'angle du boulevard et de la rue Drouot. Elle regarda d'abord à droite, puis à gauche. A droite, jusqu'à l'église de la Madeleine, elle n'aperçut rien que la chaussée grise et toute nue, sur un espace d'un quart de lieue. A gauche, jusqu'au théâtre du Gymnase, elle n'aperçut rien encore. En face d'elle, la rue de Richelieu s'enfonçait entre deux hauts remparts de maisons assombries dont le soleil dorait le faite. Là, non plus, n'apparaissait nul passant, ne circulait aucune voiture. Quelques chaises rassemblées devant les portes, une femme qui ré* pandait de l'eau sur le trottoir, c'était tout.
Cependant, au moment où Barberine s'arrêtait au détour du boulevard, un homme qui débouchait de la rue de Richelieu s'arrêtait surl'autrebord de la chaussée, en face d'elle, lly avait dix minutes environ que, seul, affrontant le soleil, il était sorti d'une de ces ignobles maisons qui avoisinent la
4i LE MARI DE LA DANSEUSE.
fontaine Molière, et que, comme un malade, il se traînait nonchalamment sur le trottoir, frôlant du coude le mur de gauche do la rue. C'était un homme jeune encore, dont les manières ne manquaient ni de grâce ni de distinction, mais dont la mise accusait une horrible misère, la plus horrible des misères, celle qui succède au luxe, et montre ses derniers vertiges tombant en haillons. Malgré la chaleur suffocante, son habit était boutonné jusqu'au haut de sa poitrine. C'était un habit noir, dont la fo?me était assez élégante, mais qui n'avait pas été coupé pour lui. La taille était trop courte, les manches étaient trop étroites, et le drap de cet habit, lustré par le frottement, avait été reprisé, çà et là, avec du fil gris. Une cravate de soie noire, roulée en corde, se gonflait autour du cou de cet homme avec des éraillements et des déchirures. Peut-être ne la portait-il que pour masquer l'absence de sa chemise! Cependant, au bord de ses deux poignets, on voyait un bout de manchette fripée par un long usage. Il n'avait pas de gants aux mains. Son pantalon de laine, d'un gris clair, était trop long. Il descendait jusque sous ses talons éculés; et ses bottes étaient avachies, fendues. Quant au chapeau qui couvrait son front, c'était un fantôme : luisant de graisse, étoile de cassures, déformé par le haut, roussi par le bas; de plus, il paraissait avoir mué, car il s'en échappait des touffes de poil.
Ainsi vêtu, dans sa défroque sordide, cet homme avait l'air d'un dieu, mais d'un dieu déchu. Sa beauté dépassait la beauté humaine. Il y avait une hauteur terrible et un désespoir farouche étendus sur ses traits charmants. On eût dit Apollon chassé de l'Olympe et ignoblement travesti en
pauvre. Il marchait le front haut et les bras pendants, lentement, en traînant les pieds, l'âme absorbée en de sombres pensées, et une orgueilleuse amertume plissait sa lèvre. La haine, la douleur, Tenvie, l'envie surtout! flamboyaient dans ses yeux bleus. On y voyait le regret d'une existence improductivement gaspillée, le dégoût de la vie et de soimême, et quelque chose d'implacable qui n'a pas de nom dans la langue humaine et qui est exactement le contraire de la pitié. *
L'éclat du jour, la douceur du ciel, la chaleur, la solitude de la rue, tout contribuait à grandir cet homme. Il y avait plus qu'un non-sens, dans la misère qu'il étalait au grand soleil. Il y avait une poignante protestation.
Lui aussi, il promena lentement les yeux sur le boulevard ; puis, comme s'il lui eût été indifférent de prendre un chemin plutôt qu'un autre, il traversa la chaussée. Barbe-' rine s'était alors remise à marcher, et, l'ombrelle appuyée à l'épaule, balançant derrière elle les longs plis de sa robe de mousseline, elle s'avançait à petits pas sur l'asphalte amolli par la chaleur, se dirigeant vers la rue Taitbout. L'homme, ayant traversé la chaussée, hésita quelque temps sur la direction qu'il prendrait; puis, vaguement attiré par la jeune femme, il se décida à suivre sa route. Il la regardait en marchant, et gonflait les narines avec je ne sais quel air de dédain. La taille de Barberine était harmonieuse dans sa petitesse, et il se dégageait de sa personne un parfum suave. Il l'atteignit bientôt, car il avait doublé le pas, et enfin il se trouva à côté d'elle. Alors, ses manières changèrent. En se voyant tout seul, sur ce boulevard, auprès de cette jeune femme en toilette, il fit sur lui-même un effort,
prit un air humble, obséquieux, et, balbutiant, prononça quelques mots. Barberine, qui n'apercevait de lui que le bout de ses pieds, supposa que cet homme était un pauvre qui lui demandait Taumône. Hais elle Tavait mal entendu. Le misérable lui disait qu elle était belle !...
Elle s'arrêta, se retourna, et, alors, elle ne put en croire ses yeux. C'était son ancien amant qu'elle regardait. Lui, autrefois si élégant! si fier ! lui, ce cavalier accompli ! il lui apparaissait couvert de haillons, avec la contenance humiliée des indigents. Il Pavait reconnue, lui aussi, et il la regardait d'une étrange manière. Son œil avait Tair faux, comme celui du chien qui redoute un coup de pied de son maître. Les jambes de la jeune femme fléchirent. Elle pâlit, frémit. Il s'en aperçut.
Alors, piteusement, haussant les épaules et ouvrant les bras comme pour lui montrer en entier le triste état de son costume, avec une voix basse et tremblante, douce encore, une musique!...
— Tu vois !... dit-il.
Il ne pouvait rien dire de* plus éloquent. Il se tut. Barberine se sentait glacée.
— Quoi! est-ce vous? s'écria-t-elle.
Elle éprouvait, en même temps, une telle horreur et une telle pitié, qu'elle était littéralement incapable d'articuler un mot de plus. Cependant un nouveau cri s'échappa de sa bouche.
— Mais je vous croyais riche! On m'avait dit...
— Tu vois !... répéta-t-il.
Et il ajouta :
— Je n'ai pas mangé depuis deux jours.
Il pensait qu'elle allait lui mettre une pièce d'argent dans la main. H redoutait cela plus que la mort. Hais elle ne songeait à rien.de pareil. La stupeur, la compassion la paralysaient. Elle s'accusait de cette effroyable misère. Elle était indignée contre Gaskell, qui l'avait si perfidement abusée. En même temps, elle avait honte.. Elle craignait d'être rencontrée et reconnue, parlant à ce malheureux, qui avait plutôt l'air d'un ruOen que d'un mendiant. Hais il n'y avait qu'elle et lui sur le boulevard.
Il reprit :
— Je ne sais où coucher.
— Pourquoi n'es-tu pas venu me trouver? lui demandât-elle.
Il baissa tout à coup la voix.
— On m'avait dit que tu an aimais un autre.
— Ce n'est pas vrai, cela! s'écria Barberine. L'énergie de ce démenti le fit pâlir. D'une voix plaintive,
il lui dit :
— Je te fais horreur, n'est-ce pas? Situ savais ce que j'ai souffert! Chaque jour, depuis un an, a été pour moi comme une agonie.
Elle écoutait. Elle attendait le reste. Elle était suspendue à ses lèvres. Il le comprit.
— Les privations, encore! dit-il, ce n'est rien. Hais le remords, l'aiguillon d'un amour d'autant plus vif qu'il est sans espoir, voilà ce qui me dévorait le cœur. Oh! Barberine! je me suis conduit avec toi comme un infâme! Hais j'en ai été trop puni !
— \iens! marchons! Ne restons pas là, dit-elle tout à coup. Je veux tout savoir.
— Je le dirai tout, Barberine.
Et il la suivait pas à pas, docilement, continuant toujours à parler.
— Pour moi, lu es comme les anges î Tu es douce ! Tu es belle! tu es bonne. Âh! je voudrais mourir, maintenant
- que je t* ai revue!
Elle frissonnait.
Un fiacre passa. Elle fit signe au cocher. Le fiacre s'arrêta. En souriant d'un air féroce et triomphant, le misérable s'y faufila derrière elle.
Il disait, en se blâltissant dans le fond de la voiture :
— Si je ne me suis pas tué, c'est que j'espérais le revoir.
— Tais-toi ! dit-elle.
— Non, je ne peux me taire. Tu es ma vie. Tu es le ciel. Tu es mon Dieu, ma félicité!
— Mais tais-toi donc! lu me feras devenir folle. Ne vois-tu pas que lu me déchires le cœur, malheureux!
Il s'élait laissé couler sur les genoux. 11 sentait bien que la vue de ses haillons répugnait à la jeune femme. Il s'affaissa plus bas encore, le ventre dans la poussière, et lui baisa tendrement les pieds.
Charlotte faiUit tombera la renverse quand, dansl'homme en haillons qui accompagnait sa maitiesse, elle reconnut
le vicomte de Saint-Bertrand. Retenant des deux mains le battant de la porte qu'elle venait d'ouvrir, elle lui barrait le passage. MaisBarberine, Técartant du geste, ne lui laissa pas le temps de demander des explications. Barberine était dans un état de surexcitation extraordinaire. Elle se débarrassa de Charlotte en la priant de demeurer dans Tantichambre; puis, prenant son ancien amant par le bras, elle l'entraîna dans son boudoir et referma la porte sur elle et sur lui.
Le misérable observait toutes choses et ne disait rien. Il avait Tair anxieux d'un mendiant qui, s étant furtivement introduit dans une maison, se demande de quelle façon le maître va Taccueillir. Barberine lui parlait à peine, et seulement pour lui dire ce qu'elle attendait de lui. Un bain avait été préparé pour elle dans son cabinet de toilette. Elle le poussa dans cette piè.ce et referma la porte sur lui avec une sorte de colère mêlée de dégoût. 11 comprit le désir de la jeune femme. Il se dépouilla donc de ses haillons quand il fut seul et prit le bain. Pendant qu'il se délassait dans l'eau parfumée, Barberine, se faisant aider de Charlotte, bouleversait ses armoires. Elle était sûre que, en revenant de Bade, Saint-Btttrand avait laissé chez elle une petite malle contenant du Hnge et quelques effets. Elle finit par trouver cette malle. Elle renfermait un costume de voyage complet. 11 s'en revêtit.
C'est alors seulement que Barberine put prendre sur elle de le regarder sans horreur. C'était bien toujours le même homme, distingué, gracieux ; mais quels tristes changements la misère avait apportés en lui ! Une pâleur maladive s'étendait sur son front autrefois si pur ; ses joues s'étaient creusées, l'orbite de ses yeux avait grandi. Sa barbe, des-
cendant jusqu'au sommet de sa poitrine, avait allongé Tovale de son visage. Ses cheveux tombaient sur son cou. Et il avait l'air triste et reconnaissant, anxieux encore, comme s*il n'eût pas été bien certain de la réalité des événements survenus.
Il voulait toujours parler, remercier, s'expliquer ; mais Barberine lui fermait la bouche. Maintenant, elle ne pouvait se lasser de lé regarder, et, l'ayant fait asseoir devant une table élégamment servie, elle lui présentait elle-même les aliments, lui versait à boire, veillait attentivement à ce qu'il ne manquât de rien. Charlotte servait, sérieuse et muette. Quand la faim du malheureux fut apaisée, il se dit qu'il ne ferait peut-être pas mal de se faire une alliée de la femme de chambre. 11 lui prit donc la main, doucement, comme elle passait auprès de lui :
-7- Tu vois, dit -il, je reviens repentant comme l'enfant prodigue, chère Charlotte.
Barberine n'avait pu manger. Quand il eut assouvi sa faim, qui était grande, — il ne l'avait assouvie qu'à moitié, cependant, pensant avoir à faire en ce moment quelque chose de plus utile, — il se leva, et Barberi«e le ramena dans son boudoir. Le soleil s'était incliné sur l'horizon. La chaleur se détendait. Par la fenêtre entr'ouverte, une brise tiède arrivait dans la petite pièce, qu'embaumait une grande jardinière en laque, pleine de fleurs. La danseuse s'était assise sur un canapé. 11 s'accroupit à terre, à ses pieds, lui prit la main, baissa la tête. Elle le regardait toujours. Elle ne pouvait croire que ce fût le même homme qui l'avait accostée sur le boulevard. Il lui semblait qu'ils n'avaient jamais cessé de se voir, que rien n'était réel de
tout ce, qui était arrivé depuis un an. Et puis, le cœur meurtri par tant d'émotions, elle se demandait si vraiment elle Taimait encore.
Il jugea qu'elle le laisserait parler maintenant. Depuis une heure, déjà, il avait préparé dans son esprit tout ce qu'il avait à lui dire. Fortifié par le repas qu'il avait pris, encouragé par la langueur de la jeune femme, il lui baisa la main, soupira, la regarda d'un air inquiet et lui dit :
— Je te dois la vie. Quand tu m'as rencontré, je voulais mourir. Ce n'était pas seulement la misère qui m'accablait, c'était ton souvenir. Je sens que je ne suis pour toi qu'un malheureux. Je comprends que la pitié seule t'a fait agir. Tu ne peux plus m'aimer. Comment m'aimerais-tu après ce que j'ai fait? Je n'ose lever les yeux sur toi. Je me regarde, devant toi, comme un néant. Je ne te demande donc rien. Je n'espère rien. Cependant, si tu m'as véritablement aimé autrefois, si tu es toujours bonne, comme je le crois, ne me privp plus de te voir.
Elle ne répondait rien. Il secoua la tête avec. un air de douleur ;.puis il reprit :
— Je ne chercherai point à me disculper. Et pourtant, à Versailles, quand ce maudit projet de mariage fut rompu, si tu avais voulu m'écouter, tu aurais vu que j'avais peutêtre une excuse.
Ici,Barberine fronça les sourcils. Alors, changeant de ton,
il s'écria :
— Eh bien, non ! je n'avais pas d'excuse. Je t'ai trahie. J'ai voulu te quitter. Je suis le misérable le plus vil !
— Qu'as-tu fait... depuis? lui dit-elle.
— Ah ! depuis, s'écria-l-il, j'ai fait ce que j'ai pu pour
t*oublier. J*ai voyagé. J'ai joué. J'ai perdu. Je me suis endélié. Mais cela n'a servi de rien. Ton souvenir me suivait parlout. Alors, je me suis abandonné.
— Comment, élant dénué de tout, ne l*es-lu pas adressé à ton père?
— Je ne sais ce qu'est devenu mon père.
Elle avait un monde de questions à lui faire. Elle ne savait par laquelle commencer.
Mais il n'entendait pas qu'on l'interrogeât. Il était inquiet, d'ailleurs, de la tranquillité de Barberine. Il se jeta par terre, à genoux, devant elle, et hardiment, cette fois, laissant déborder l'éloquence que sa situation désespérée excitait en lui :
— Je t'en supplie, s'écria-t-il avec une voix tendre, en joignant les mains, après m'avoir fait entrevoir le ciel, ne me rejette pas dans l'enfer. Ne me chasse pas. Je ne pourrais plus supporter cette existence abominable. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, que de se voir brutalement chassé de chez soi par des huissiers ; de n'avoir plus de crédit, plus d'amis, plus de ressources, et de se mettre à chercher un gîle dans une ville où, sans argent, on ne trouve rien. Tu ne sais pas ce que c'est que de se voir obligé, d'abord de vendre jour par jour, pour subsister, quelque lambeau de sa défroque ; puis de tomber, quand on a jusqu'alors vécu dans toutes les douceurs du luxe, jusque dans les tripots des barrières; d'en arriver à coucher sur un banc, à se nourrir du rebut des cuisines; et d'errer tout le jour, désespéré, piétinant les ruisseaux des quartiers infâmes, jusqu'au point de s'en engourdir les genoux! et de se demander comment on dînera le lendemain, et si l'on dînera, et
L'ENFANT PRODIGUE. lô
OÙ Ton couchera ; et qui vous vêtira, quand vos haillons seront tonnbés, pourris, sur vos talons, et que Ton se sent le dos traversé par le vent d'hiver ! Tu ne sais pas ce que c'est que d'en être réduit à se demander, tant on endure de maux, si on est réellement éveillé ou si on rêve ! Oh ! la misère!... le vent, le froid, la boue, la pluie, la faim, la malpropreté, le dégoût, la maladie, la rage impuissante, la fréquentation des filles, de leurs crapuleux protecteurs ! Comment supporte-t-on cela? Tiens! je n'ai pas peur de la mort, Barberine. Un jour, je me suis vu, enfonçant mon regard dans le canon d'un pistolet braqué sur moi. Eh bien, en ce moment, j'éprouvais une terrible angoisse. Je la trouve plus supportable, cette angoisse, que celle qui m'a torturé sans relâche pendant trois mois. Moi qui n'ai jamais su me priver de rien; moi qui n'ai jamais résisté à mes désirs; moi que tu as gâtéy que tu aimais, que tu adorais, car tu m'as adoré ! qui conservais dans ma mémoire, comme un parfum, le souvenir de tes caresses, j'étais quelquefois obligé, comme aujourd'hui, de me passer de chemise, et d'autres fois de ne pas sortir de huit jours du bouge où Ton m'avait donné asile, parce que je n'avais pas de souliers. Tu aurais dû travailler, me diras-tu ; mais je ne sais pas travailler, moi. Et puis j'avais honte. J*espérais toujours que cela finirait, je ne sais comment. Je n'osais même pas me montrer dans ce quartier, où chacun me connaît, dans la crainte de rencontrer quelqu'un de mes compagnons de plaisir. Mes haillons me faisaient horreur à moi-même. On eût détourné de moi les yeux, sans me secourir. D'ailleurs, on ne m'avait déjà que trop secouru. Et puis, ce que je rêvais, ce qu'il me fallait, c'était toi qui m'avais chassé.
Celait cette adorable existence d'autrefois, quand nous nous comprenions si bien, que nous passions ensemble toutes nos journées ; que, le soir, je te regardais danser, je t'admirais, je t'applaudissais et te ramenais ici, où tout est charmant, délicieux, où Ton se sent vivre. Hais comment me présenter devant toi? M'aurais-tu reconnu, seulement? Ah ! que de fois, la nuit, je suis venu pleurer sous tes fenêtres. Tu dormais, toi! Hoi, je grelottais ; la pluie collait mes vêtements surtout mon corps, et je mourais de faim. Ah! je suis corrigé, je le le jure! J'ai expié ! Tu peux me pardonner ! Tu m'as assez puni, trop puni ! Je ne veux plus de tout cela! Je ne suis pas fait pour cela, moi! C'est une chose atroce que de tant souffrir?
II se tut. Elle le regardait, étonnée, se demandant si c'était bien lui, lui si réservé! si fier autrefois! qui parlait avec cet abandon, ce débordement de passion, cette humilité presque féminine. Hais il semblait avoir résolu de l'étourdir, de ne pas lui laisser seulement le temps de penser. Il lui secouait les mains en pleurant, se penchait vers elle pour interroger ses yeux, car la chambre commençait à s'assombrir, et, toujours à genoux, suppliant, avec des caresses infinies dans le regard et dans la voix :
— Je te semble lâche, n'est-ce pas? Ehbien, oui, je suis lâche. Vivre sans toi ne m'est plus possible. J'aime mieux qu'on me tue. Tue-moi tout de suite!
Et, renforçant sa voix, avec l'agitation fébrile d'un enfant gâté qui veut à toute force arracher un sourire à sa mère :
— Pardonne-moi! pardonne-moi! s'écriait-il. Je suis corrigé. Il faut me pardonner. Il faut m'aimer. Entends-tu ce que je te dis, Barberine? Il faut m'aimer.
Et toujours, secouant ses mains :
— Mais parle-moi, parle-moi donc ! Tu m*as amené ici, et, depuis deux heures que j'y suis, tu ne m*as pas encore fait une caresse. Âh ! je le vois, tu ne m'aimes plus!
Il semblait transporté de douleur. Il ne pouvait tenir en place. Il lui prenait les pieds, les mains, les serrait, les baisait, s'écriait, s'exclamait, lui parlait de sa beauté, la vantait; vantait la couleur de ses yeux, Téclat de ses cheveux, sa jolie bouche, sa taille charmante; puis il lui reprochait encore sa froideur. Barberinele regardait d'un air stupéfait. Que pouvait-elle lui répondre? Elle ne s'était pas attendue à tant de hâte, d'ardeur, de franchise. La peinture de sa misère, qu'il avait faite, la terreur de cette misère, qu'il lui montrait, tout cela était absolument nouveau pour elle.
Elle s'étonnait de le trouver séduisant encore. Et cependant sa séduction provenait exclusivement de sa personne, car ce qu'il lui disait, au fond, n'avait rien de noble et d'élevé. Par quel charme, par quel sortilège, ce misérable en qui tout était mort, hormis la crainte des privations matérielles, se faisait-il écouter de celte femme? Elle ne le savait pas elle-même. Elle se sentait comme étourdie. Elle ne pensait pas; elle écoutait. L'harmonie de sa parole la tenait sous une fascination étrange... Sa parole lui faisait l'effet d'une musique. Il aurait pu lui dire autre chose, et d'une façon incompréhensible, elle l'eût écoulé, elle eût été fascinée encore. Son éloquence était dans son accent. Heureuse de le sentir auprès d'elle, de l'entendre, elle s'abandonnait à la douceur de son émotion. L'abjection de sa vie, qu'il venait de lui révéler, l'horreur toute récente que
la vue de ses haillons avait excitée en elle, tout cela était envolé déjà de son esprit. Elle se figurait qu'elle avait dormi pendant une année, et que, tout à coup, elle s'éveillait. Cependant, à travers son attendrissement et sa pitié, une certaine méfiance lui restait au cœur.
Il avait une perception vague de cela. Il s'assit alors auprès d'elle, et recommença à parler, celte fois sur un ton plus tendre. Le comédien modifiait son rôle. Le musicien variait ses am. Le charme continuait. Éblouie, Barberine écoutait toujours, et tout le mal qu'il lui avait fait, sa trahison, ses turpitudes, s'échappaient en même temps de son souvenir. Tout à coup, sur un mot imprudent qui liii échappa, un sarcasme, le charme se rompit, elle le repoussa; la connaissance lui revenait; les écailles lui tombaient des yeux; et, se soulevant en sursaut, elle s'éloigna de lui avec un regard de terreur. Il comprit qu'il venait de faire une faute. Mais il s'était trop avancé pour reculer. Il voulait triompher d'ailleurs, et tout de suite. Il s'élança donc après elle et lui prit le bras. H était agité par.un mouvement intérieur d'une violence extraordinaire.
— Tu ne m'échapperas pas! s'écria-t-il. Tu m'appartiens, de par les maux que tu m'as faits, de par l'amour que j'ai pour toi. Ta mort, la mienne, je ne reculerai devant rien. Si c'est que tu as un amant, je le tuerai. Et si tu n'en as pas, si tu as simplement voulu te jouer de ma misère et de ma douleur,... prends garde! je suis désespéré. Mais non ! ne tremble pas, car je t'adore. C'est moi, moi seul que je punirai de n'avoir pas su me faire aimer. Et mieux vaut en finir sur-le-champ que de discourir. Disant cela, il se jeta sur des ciseaux que Charlotte avait
L'ENFAKT PRODIGUE. 57
laissés sur la cheminée, el se frappa la poitrine. Barberine bondit sur lui. Le sang coulait sur sa chemise, et, continuant à se labourer le sein, à chaque effort nouveau, il poussait de faibles cris, comme un enfant qui souffre et se contient avec peine. Enfin, elle parvint à lui arracher les ciseaux. Il s'était affaissé sur le canapé, et elle, à genoux devant lui, étanchait son sang en pleurant, s*accusant, multipliant les protestations, le couvrant de baisers et de larmes. L'obscurité était venue. A peine le reflet de. la lune, en glissant dans la chambre, l'éclairait-il d une lueur vague. Et lui la regardait le panser. Quand elle se fut assurée que la lame des ciseaux avait glissé sur les côtes, et qu'elle eut étanché le sang avec son mouchoir, elle s'assit à son côté. Mais alors, comme s'il ne se fût pas jugé digne d'une telle faveur, il se jeta de nouveau à ses pieds. 11 embrassa ses deux genoux, lui demanda pardon de son emportement, prétendit qu'il était un misérable de l'avoir ainsi effrayée, et dit qu'elle ferait bien de le chasser. Il pleurait, se tordait les mains, la suppliait de l'écouter, de croire à son repentir ; mais son agitation, si grande qu'elle fût, n'était pas telle qu'il ne pût surveiller attentivement Barberine. Tout ce que la passion peut tirer d'un cœur excédé de crainte et contracté par la volonté de réussir, il le lui dit, avec des accents qui auraient tiré des pleurs des yeux d'un vieux juge. 11 s'excusait, s'abaissait, s'anéantissait devant sa maîtresse, attestait le ciel qu'il voulait lui consacrer toute sa vie, prétendant qu'il n'exigeait rien que son pardon, que cela lui suffirait. Et elle, haletante, écrasée, pleurant aussi, le laissait dire. Une fois, elle posa ses bras sur ses deux épaules. Il l'étreignit alors. Elle se sentait mourir.
Le misérable la guettait toujours. 11 se releva sur un pied, puis il lui saisit la tête à deux mains et Tembrassa entre les deux yeux. Ses lèvres la marquèrent au front comme un fer rouge. Il lui fit peur. Elle se détourna. Elle était vaincue.
Depuis une demi-heure environ, ils étaient assis auprès l'un deTautre. Par instant, Saint-Bertrand s*appuyait sur le coude, prononçait quelques mots, et Barberine lui répondait en soupirant. La nuit, toute noire, était venue. La lune avait disparu derrière le toit d'une maison voisine. A peine enlcndail-on, montant de la rue, le roulement lointain des voilures qui se croisaient sur le boulevard. Tout à coup, un violent coup de sonnette retentit à la porte, et Barberine sauta sur ses pieds.
Saint-Bertrand voulut la retenir, mais il ne le put. La jeune femme semblait agitée par une émotion extraordinaire.
— Qui donc sonne ici, à cette heure? demanda Saint- Bertrand.
— Je n'en sais rien, répondit-elle.
Elle savait bien que ce ne pouvait être que Gaskell , et peutêtre, avec lui, le comte de Perche ; et la honte, la crainte d'être surprise, lui faisait perdre l'esprit.
— Il faut te cacher dans ma chambre, dit-elle tout â coup.
Mais Saint-Bertrand n'entendait pas qu'on lui disputât la place qu'il venait de teconquérir.
— Ma foi, non! répondit-il.
Eti tandis que Charlotte, une lampe à la main, ouvrait la porte du boudoir, il s'étendit nonchalamment sur le canapé, Comme s'il eût été chez lui.
Celui qui arrivait si mal à propos chez Barberine n'était autre que Gaskell. Il n'aperçut pas d'abord Saint-Bertrand. Mais le vicomte, qui, un moment, avait craint de voir entrer un rival chez la jeune femme, ne put contenir sa joie en reconnaissant le candide et inoffensif imprésario. Il se leva aussitôt du canapé où il était assis, et, s'avançant vers lui avec aisance, il lui serra affectueusement les deux mains.
Gaskell écarquillait les yeux comme s'il eût vu un fantôme sortir de terre. Mais Saint-Bertrand ne lui laissa même pas le temps de prononcer un mot.
— Eh! bonjour, cher monsieur Gaskell, s'écria-t-il. Ne me reconnaissez-vous pas? C'est moi! c'est bien moi! Que je suis aise de vous revoir ! Vous êtes donc enfin revenu d'Amérique? Comme cela se trouve!. Moi, j'arrive aussi de voyance- ^ai passé un an en Italie, un pays que vous connaissei. Et vous Voyez : je reviens corrigé, guéri de mes foliés, n'ayant plus qu'un désir dans le cœur, celui défaire oublier mes torts à notre chère Barberine. Car j'ai eu de grande torts envers elle. Elle a dû vous le dire. Mais elle a bien voulu me pardonner; Elle est si bontie! Ah ! voyez- vous, quand je songe à tout ce qu'elle a fsiit pouir moi, et à mori
GO LE MARI DE Li DANSEUSE.
ingratitude, je me battrais ! Mais, cher monsieur Gaskell, avez-YOus assez bonne mine ! Quel gaillard vous êtes ! U parait que les années ne comptent pas, pour vous. Moi, je suis bien vieilli; du moins, je suis devenu bien raisonnable. Ah çà ! j*espère que maintenant vous ne nous quitterez plus, n'est-ce pas? Vous serez notre ami, notre père. Quelle douce existence nous allons mener tous les trois !
L*impresario> étourdi par ce .verbiage, saluait, balbutiait, et promenait des yeux hagards autour de la chambre. Le vicomte lui avait toujours imposé. En ce moment, il était plus que mal à Taise devant lui ; sa conscience lui reprochant certaines médisances à son égard. Cependant il fut tellement flatté de se sentir serré dans les bras d'un jeune homme si comme il faut^ qu'il fit contre fortune bon cœur, et lui rendit son étreinte avec une respectueuse cordialité.
— Je ne m'attendais pas, monsieur le vicomte,... balbutia-t-il en s'asseyant.
— Parbleu ! ni moi non plus ! reprit Saint-Bertrand. Mais cela ne fait rien. J'ai le cœur tout réjoui de vous revoir.
Malgré son affection pour Gaskell, Barberine avait sur le cœur les mensonges récents qu'il lui avait faits au sujet de Saint-Bertrand. Elle n'avait jamais aimé qu'on disposât d'elle, et encore moins qu'on essayât de violenter ses sentiments. Voyant le trouble de rimpresario, elle ne put résister au désir de l'augmenter en se donnant un plaisir de femme.
— Vous voyez, lui dit-elle, que vous aviez été bien mal
renseigne.
A ces mots, Saint-Bertrand dressa Toreille.
— Figurez-vous, reprit Barberine affectant de ne pas
voir les regards suppliants de Gaskell, que le bruit a couru, à Paris, que vous aviez épousé une femme de cinquantequatre ans, fabuleusement riche.
Saint-Bertrand ne put s'empêcher de rire.
— Voilà comme on écrit Thistoire! s'écria-t-il. EtTexcellent M. Gaskell vous avait fait part de ce bruit?
L'impresano se défendait de son mieux ; mais il faisait piteuse mine. Barberine le prit en pitié. Elle se leva, et, voulant se faire pardonner sa vengeance, elle l'embrassa sur les deux joues.
Cependant Saint-Bertrand profita deToccasion.
— Non, non, dit-il, les millions me tentent peu maintenant dans le mariage. Ce n'est pas, cependant, que je me sente aucune répulsion pour le sacrement. Quand les hommes ont atteint comme moi la trentaine, qu'ils ont pu apprécier, par eux-mêmes, le fort et le faible de la vie, je pense qu'ils ne peuvent rien faire de plus sage que de se marier. Consacrer toute son existence au bonheur d'une femme, c'est une belle et bonne chose, après tout ! Malheureusement...
L'infortuné Gaskell était prédestiné à toujours prêter les mains à ses adversaires.
Voyant Saint-Bertrand hésiter :
— Achevez votre pensée, monsieur le vicomte, lui dit-il.
— Eh bien, reprit Saint-Bertrand, malheureusement, la seule femme que je désirerais épouser ne voudrait probablement pas de moi, et elle aurait raison de n'en pas vouloir, n'est-ce pas, Barberine?
Barberine était devenue rouge.
— Pourquoi donc? balbutia-t-elle.
— Parce que...
Gaskell, très-intrigué, promenait ses regards de Fun à Taulre.
— Ah ! par exemple ! monsieur4e vicomle, s'écria-t-il, sans se douter du secours qu'il apportait à cet homme rusé, je voudrais bien savoir par quel motif...
— Parce que, cher monsieur Gaskell, je ne suis pas un beau parti, moi. Parce que, de riche que jetais, je suis pauvre ; que je suis -ruiné, oui, ruiné. Cela vous étonne, n'est-ce pas? C'est cependant la vérité que je vous dis là. Or, une femme, quand elle prend un mari, d'ordinaire, désire trouver en lui un soutien, un aide. Et ce désir est très-légitime. Moi, je serais en quelque sorte une charge pour ma femme. Je dois donc abandonner l'espoir de me marier.
— Pourquoi parlez-vous mal des femmes? demanda Barberine.
Saint-Bertrand lui lança un regard expressif.
— Je ne parle pas mal des femmes, chère enfant. Mais enfm, dans la vie, chacun va du côté où son intérêt le conduit, les femmes aussi bien que les hommes.
— Je crois que vous vous trompez, dit Barberine; Gaskell les regardait toujours, se demandant où cette
discussion aboutirait.
— Expliquez-vous, de grâce, dit Saint-Bertrand à sa maîtresse.
^— Les femmes, répondit-ellej la plupart des femmes^ du moins, ne se laissent pas conduire par leur intérêt, et c*est les juger mal, c'est ne pas les connaître que les 6ti SUppo^et* capables.
— Hais... par quoi donc se conduisent-eiles ? demanda Saint-Bertrand feignant rembarras.
— Vous rignorez ? Je croyais vous l'avoir montré plusieurs fois, et ce soir même.
— Pardieu ! elles se conduisent par le cœur ! s'écria Gaskell.
Saint-Bertrand s'était levé. Il marchait par la chambre, et il était pâle.
Il savait bien que ^on avenir dépendait de ce qui allait suivre. Tout à coup, il se décida, et, se mettant à deux genoux devant sa maîtresse, avec une voix qu'il s'efforçait de rendre aussi tendre que possible, il lui dit :
— Barberine, je t'aime comme je n'ai jamais aimé. Tu as beaucoup plus fait pour moi que je ne le mérite. Devant cet excellent homme qui a pour toi l'affection d'un père, je fais serment de t'aimer toujours. Veux-tu me prendre pour époux ? •
Gaskell, abasourdi, comprenant enfin de quelle chose grave il s'agissait, demeurait cloué sur sa chaise.
Hais Barberine, émue, regardait son amant. En ce moment, elle ne songeait point à elle. Elle se disait que, sans elle, il ne lui restait pas de ressources. Elle eut la certitude qu'elle se sacrifiait en acquiesçant à sa prière. Et ce fut précisément cette idée qui la décida.
— As-tu bien réfléchi avant de prendre cette détermination? lui dit-elle.
— Oui.
— Ne la regretteras-tu jamais?
— Non.
— Ne me feras-tu jamais repentir de ce que j'aurai fait?
6i LE MARI DE LA DANSEUSE.
— Non.
Elle hésita, réfléchit un peu ; sa voix s'attendrit.
— Tu seras bon, n'est-ce pas? reprit-elle. Je ne te demande que de m 'aimer.
Saint-Bertrand lui tendait les bras.
— Un moment! s'écria l'imprésario. Diable! ne vous engagez point ainsi l'un et l'autre. Vous pourriez le regretter plus tard. Pardon, monsieur le vicomte; mais je voudrais bien dire un mot à Barberine; permettez-vous?...
Alors il entraîna la jeune femme dans un coin de la chambre.
— Chère enfant, lui dit-il à voix basse, ce que tu fais n'a pas de sens. Préférer ce monsieur, qui est un homme comme il fauty et un joli garçon, je n'en disconviens pas, mais qui. cependant, t'a ruinée, t'a trompée, t'a abandonnée^ qui n'a rien, qui jouit d'une détestable réputation ; le préférer au comte de Perche, riche, aimable, dévoué, honnête homme, dont tu connais les qualités, c'est tout simplement une folie. C'est plus qu'une folie, c'est un suicide.
— Que voulez-vous! répondit-elle, je le sais bien !
— Eh bien, alors?..»
— Je ne puis pas faire autrement.
— Pourquoi ?
— Il est malheureux.
— Belle raison !
— C'est la meilleure que je puisse alléguer pour me justifier.
— Je t'en suppUe : crois-en mon expérience, ne consomme pas ta propre ruine.
— Qjie voulez-vous qu'il devienne, si je ne l'épouse pas?
— Qu'il devienne ce qu'il pourra, je m'en moque !
— El que deviendrai-je, moi ?
— Comment, toi ? Tu feras le bonlieur du comte de Perche ; lu seras comtesse, riche, heureuse, et l'on te recevra dans les salons.
Elle s'était retournée du côté de Saint-Bertrand. Elle rencontra son regard, un regard suppliant, avide.
— Merci de vos conseils, répondit-elle à Gaskell ; mais, sans moi, voyez-vous, Dieu sait ce qu'il adviendrait de lui. Il a besoin d'être gouverné, dirigé comme un enfant, et toute ma vie, si je l'abandonnais, je me le reprocherais comme un crime.
— Hais, malheureuse enfant, tu l'aimes donc ?
— Hélas ! ne le comprenez-vous pas? Tel qu'il est, tel que je le connais..., carje ne m'abusepas sur ses défauts!... j'ai tort, sans doute! mais je n'ai jamais cessé de l'aimer.
Gaskell se retira, la mort dans l'âme.
— Qu'elle l'ait préféré à moi, dans le temps^ se disait-il, passe encore ! cela se conçoit ! Mais le préférer au comte de Perche..., c'est trop fort ! Oui, c'est trop fort! et tous les gens senséSxpart^g«ront mon opinion.
Le lendemain, la nouvelle du retour de Saint-Bertrand fut connue à l'Opéra, en même temps que celle de son mariage avec Barberine. Elle y fut apportée par une charmante coryphée nommée Zélie, que le vicomte rencontra dans la matinée, 6t à qui il s'empressa de l'annoncer. Zélie se rendait précisément à la leçon qui se donnait au foyer de la danse. Une trentaine de jeunes femmes étaient réunies là, en jupon court, en corsage blanc, décolletées et les bras nus; e\ taules se détendaient, s'éliraienl, s'arc-boulaienl,
sautillaient, lançant la jambe en l'air ou s'exerçant à pivoter rapidement sur un orteil. Le jour entrait par les fenêtres de la grande pièce : les glaces plaquées aux murs renvoyaient partout les imageâ des danseuses, et une douzaine de jeunes garçons, en manches de chemise, et chaussés d'escarpins, se contorsionnaient et sautaient avec elles.
Zélie était en relard. Quand elle entra au foyer, après avoir élé revêtir son costume de travail dans sa loge, la leçon était commencée. Le maître de ballet, Sulzer, un Allemand qui prenait son art au sérieux, avait fait aligner les femmes sur trois mangs ; il leur faisait face, et les regardait à peu près comme un officier regarde les soldats du peloton qu'il fait manœuvrer, et, en arrière, se tenaient les hommes. Un musicien adossé à la cheminée jouait un air sur son violon ; on répétait un pas difficile, et le maître de ballets était de méchante humeur.
— La première fois que vous serez en retard, made->» moiselle, s'écria-t-il en voyant entrer Zélie, je vous ftanqnerai à l'amende. Allons ! pas de réflexions, et placez-vous ici. Recommençons !
Et aussitôt, marquant la mesure en choquant ses mains, pendant que le violon miaulait : i
— Pas de bourrée ! grand fouetté ! disait-il. Deux! trois! quatre ! cinq! assemblez!
Et les femmes saulaient en ligne.
On voyait toutes les jambes pointer en l'air, et le parquet résonnait comme un pont sous le passage d'un troupeau de moutons.
Cependant la langue de la jeune Zélie lui démangeait fu-
rieusement. Elle ne pouvait attendre la fin de la leçon pour raconter sa nouvelle.
— Dis donc, fit-elle à demi-voix, tout en sautant, et s'adressant à Gocodète, qui déployait ses grâces à côté d'elle, j*en ai appris une bonne, ce matin.
— Quoi donc? fit Gocodète en s*enlevant de trois pieds.
— Devine !
— Non, ça m'ennuie !
— Pas de bourrée ! grand fouetté ! une ! s'écriait maître Sulzer. Allons^ toutes ensemble! et du jarret!
— M. de Saint-Bertrand a reparu sur l'horizon, reprit Zélie.
— Pas possible, fit Gocodète. El comment est-il?
— Il est toujours bien.
— Deux ! trois ! quatre ! Nom d'un chien que cela va mal ! hurlait le mailre. Qu'avez-vous donc dans les chevilles, ce matin?
Les femmes sautaient.
— Mais j'ai appris autre chose encore, dit Zélie.
— Quoi?
— Il se marie.
— Lui ? Pas vrai.
— Si.
— Gontre qui ?
— Contre quelqu'un d'ici.
Gocodète, à ces mots, retomba de tout son poids sur le pied de sa voisine. I^a voisine se fôcha. La leçon fut interrompue. Les femmes soufflaient toutes comme des carpes échouées sur l'herbe. On voyait leurs mains trembler et leur sein rougir. Et le maître de ballet jurait et frappait du pied.
— C'est la faute de Zélie ! dit une voix.
— Taisez- vous donc! fit Cocodète, si vous saviez ce qu'elle vient de me raconter... Ça vous intéresse toutes. Un mariage de quelqu'un d'ici.
On fit cercle autour de Zélie.
— Qui? qui? qui donc? demandaient les danseuses parlant toutes à la fois.
Le mot de mariage leur avait fait perdre la télé. Zélie se doimait des airs d'importance.
— D'abord, dit-elle, le futur est M. le vicomte de Saint- Bertrand.
— Lui!
— Ah!
— Tiens !
— Excusez !
— C'est un joli garçon !
— Trouves-tu, toi?
— Fais donc pas la dégoûtée.
— Et quiépouse-t-il?
— Attendez !
— Je parie que ce n'est pas Zélie !
— Ni Azéma !
— - Ni moi !
— Ni personne !
— Vous ne devinez pa^? dit Zélie.
— Non.
— Alors, vous donnez votre langue au chat ?
— Oui.
— Eh bien, il épouse... Barberine !
Un grand silence se fit à ces mois. Toutes les jeunes
femmes se regardèrent. Chacune d*eUes avait une idée, et cherchait à savoir si ses camarades en avaient une autre. Et nulle d'entre elles ne soufflait plus.
Les danseurs avaient écouté.
— Barberine ! Cinquante mille francs de traitement ! En voilà un qu'a de la chance ! dit le moins jeune.
La leçon fut reprise. Hais, au dire de maître Sulzer, jamais, au grand jamais^ ses élèves ne dansèrent plus mal. Elles étaient toutes maussades, et toutes se plaignaient d'avoir mal aux pieds.
Quand elles eurent été se rhabiller, elles s'en allèrent par petits groupes de trois et de quatre. Elles avaient eu le temps de réfléchir, de peser le pou7' et le conti^e de l'événement; et elles ne croyaient plus devoir cacher leur pensée maintenant.
— Un homme du monde ! disait Zélie. C'est toujours agréable pour une danseuse.
— Ah bah! répliquait Cocodète. C'est peu de chose^ les hommes de ce monde-là !
— Qu'est-ce que tu crois donc ?
— Je crois qu'il fait une affaire, le vicomte ! Quand on épouse sa maîtresse, c'est qu'on a de bons motifs pour se
ranger.
— Alors... à ton idée, Barberine...?
— Barberine ! je t'en réponds, elle a mangé son pain blanc le premier.
— Pourquoi?
— Parce que.
— Laisse donc ! avec sa position à l'Opéra...
— Tu ne connais pas Saint-Bertrand, ma chère.
— Pauvre femme!
— Oui, pauvre femme! car Saint-Bertrand, vois-tu...
— Eh bien?
— Eh bien , il va joliment la faire danser !
NUIREI
Il ne fut pas difficile au vicomte de Saint-Bertrand de découvrir qu'un complot avait été monté à l'Opéra, sinon pour faire avorter, du moins pour déconsidérer son mariage. Le soir même où, pour la première fois depuis plus d'un an, il mît le pied dans la coulisse, son instinct l'en avertit. Les femmes, au lieu de lui sourire et de le saluer de loin, selon leur habitude, détournaient la tête en l'aperce^ vant, ou baissaient les yeux. Les hommes, même ses an. ciens amis, se tenaient à l'écart. Quand il entra au foyer de la danse, toutes les conversations s'interrompirent. On l'observait du coin de l'œil, sans paraître se douter de sa présence. Barberine était seule, dans un angle du foyer, occupée à faire des plies et des battements. De temps à autre, quelques-unes de ses camarades venaient la complimenter, mais avec un air si contrit et si attristé, qu'on eût dit qu'il était arrivé à la jeune femme un malheur, à l'occasion duquel on lui apportait quelques paroles de regret et de sympathie.
Barberine se sentait le cœur serré ; mais Saint-Berlrand lui rendit bientôt le courage.
— Il paraît que vos chères camarades et mes bons amis, lui dit-il, n'approuvent pas notre mariage. Cela les blesse, de rencontrer, une fois par hasard, deux êtres heureux. Mais je vais les guérir à jamais de l'envie de nous mettre en pénitence. Avant une heure, vous les verrez tous à vos pieds.
Et, sur-le-champ, promenant ses regards autour de lui peur choisir une victime digne sa colère, il avisa dans un coin la jeune Gocodète, qui' clabaudait au milieu d'un cercle de gandins.
U se dirigea lentement vers elle, et, la regardant entre les deux yeux :
— Mademoiselle, lui dit-il, et il l'attira un peu à l'écart, êtes- vous donc fatiguée de l'amitié de La Cruelle? Vous la perdrez, je vous assure, si vous continuez à dépenser autant d'esprit. Et vous perdrez avec elle tout espoir de lui donner un successeur. Et vous compromettrez, bien sûr ! votre position au théâtre; car on vous accusera, dès demain, sans que vous puissiez vous défendre, de choses telles» que tout le monde ici vous fuira comme la peste. Ce n'est pas très-adroit à vous de vous faire gratuitement un ennemi d'un homme comme moi, qui n'a jamais rien pardonné à personne. Vous êtes méchante, il est vrai, mais je suis plus méchant que vous. Allons ! ne pleurez pas? Allez complimenter Barberine ; embrassez-la; failes en sorte que les autres vous imitent. Vous m'entendez? Et plus de perfidies détournées ! pltis de coups de langue en arrière ! Je le saurais, et Vous auriez alors sujet de trembler !
Il la regardait en parlant, comme si son regard avait eu le pouvoir de la tuer.
Cocodèle pâlit sous son fard. Puis, frissonnant, elle baissa la tête et obéit sans répondre.
Alors Saint -Bertrand se dirigea du côté de ses bons eimis. Le premier d'entre eux qui tomba sous sa main fut l'infortuné La Cruelle. 11 affectait de ne pas le voir et riait dans sa barbe en se dandinant agréablement devant une jeune beauté.
— Eh! La Cruelle, dit Saint-Bertrand à haute voix, ne me reconnaissez-vous pas? J'arrive d'un pays où l'on m'a braucoup parlé de vous et de votre père. Il parait que le brave homme, avant d'être marchand de soieries, portait la balle du colporteur. Savez-vous que c'est très-beau, cela, de gagner des millions, quand on est parti de si bas ! Le portier de Thôtel où je logeais, à Hilan, m'ayant un jour entendu prononcer votre nom, me dit qu'il avait été l'ami intime de votre famille ; que, tout petit, vous vous amusiez à frapper le soir à sa porte pour le déranger, et qu'il vous avait souvent donné le fouet. Je ne vous savais pas taquin, moi, La Cruelle ; mais vous êtes corrigé, sans doute, aujourd'hui ?
Or, entre toutes les allusions qui pouvaient désespérer La Cruelle, il n'y en avait pas de pire que celles faites à la condition de sa famille. Sa vanité souffrait horriblement au moindre mot qui lui rappelait l'obscur milieu où il était né. L'apostrophe de Saint-Bertrand le terrifia. Le vicomte avait l'air si agressif, que son nmi, se sentant d'ailleurs dans son tort, fut certain qu'il allait redoubler de sarcasmes £i l'achever. Il se jeta aussitôt sur sa main, la serra de façon à
la briser, et, tout en lui adressant des regarcis suppliants :
— Comnienl! c'est vous, mon cher ! lui dit-il. Je ne vous avais pas reconnu. Comnie vous êtes changé! Et Ton dit que vous vous mariez ? Permetlez-moi de vous féliciter, et de bien bon cœur. Mademoiselle Barberine est bien heureuse de l'honneur que vous lui faites.
— C'est moi qui suis très-heureux, répliqua Saint-Bertrand, et c'est elle qui me fait honneur. Allez-vous-en la féliciter, mon cher, et ne prenez plus ces airs oublieux avec moi qui suis votre ami.
Pendant que La Gruelle, la rage dans le cœur, accablait Barberine de félicitations, Saint-Bertrand, pivotant sur le talon, aperçut Rogatchef, qui, grâce à sa petite taille, se dissimulait au milieu des femmes. Il marcha droit à lui, et, lui touchant le bras :
— Deux mots, prince.
Et il le poussa vers la porte.
Quand ils furent arrivés dans le couloir :
— Monsieur, dit-il, je vous dois cent mille francs, mais Vous me devez une vie. Prenez garde que je ne prenne la Vôtre! Je n'aime pas qu'on parle de moi, qu'on désapprouve ce que je fais, qu'on se permette d'énoncer une critique, une pensée même sur la moindre de mes actions. Vous, surtout, à qui j'ai rendu un si grand service, vous devriez avoir la pudeur de vous taire, quand on m'attaque devant vous. Allez, monsieur, vous mettre aux pieds de Barberine. Elle seule peut obtenir de moi votre pardon.
Rogatchef eût donné la moitié de sa fortune pour disparaître dans une trappe. Il voulut s'expliquer, mais Saint- Bertrand lui ferma la bouche d'un mot.
— Assez ! fil- il d'un ton de maître.
11 y avait déjà foule autour de la danseuse, si abandonnée tout à l'heure encore, et Rogatchef fut obligé d'attendre un moment qu'on lui fit place pour pouvoir lui serrer la main. Cependant le ballet allait commencer. Saint-Bertrand traversa la scène et se dirigea du côté de la loge infernale^ où il n'avait pas mis le pied depuis longtemps.
Assurément, la majeure partie des hommes qu'il allait rencontrer là étaient braves et n'auraient pas reculé devant un duel. Mais presque tous, plus ou moins, avaient certaines choses ridicules ou désagréables à cacher dans leur existence ; et, au moment de rompre ouvertement avec Saint-Bertrand, ils savaient que, d'abord, pour se venger, le vicomte se battrait plutôt dix fois qu'une, puis que, avec un homme tel que lui, on n'en serait pas quitte pour un coup d'épée. 11 avait, comme disait LaGruelle, une langue terrible. Pourquoi lui faire affront, au surplus? Que savait-on de lui? Qu'avait-il fait? On prétendait qu'il avait exploité les femmes; mais cela n'était pas prouvé. Il avait peut-être un peu vécu d'expédients, et oublié, parfois, de payer ses dettes. Ce cas n'était pas pendable. Enfin, il allait épouser sa maîtresse. Mais Barberine n'était point une danseuse vulgaire : tout le monde reconnaissait en elle une artiste du plus grand talent. Quel mal y avait-il donc à cela?
On eût voulu éviter le vicomte, cependant, car on ne l'estimait plus. Mais quel prétexte prendre, et comment faire? On était donc indécis^ mécontent de soi, et disposé à se déterminer sur les circonstances. H était évident que le plus ou le moins de tact de Saint-Bertrand allait décider des choses. Elles tournèrent à son avantage. 11 se présenta
dans la loge, fort tranquillement, comme s'il n'avait jamais cessé d'y venir, et ne dit pas un mot de son mariage. Seulement, il tendit la main hardiment aux habitués, les uns après les autres, en commençant par celui qui était renommé pour le plus brave ; et nul d'entre eux ne refusa de loucher sa main.
Pendant le premier acte du ballet, il lui échappa quelques traits d'esprit. On rit. La glace était ainsi rompue.
— Tu vas donc te marier? lui dit un jeune homme.
— Hélas! oui, répondit-il.
Il avait pris adroitement un airpiteux^ comme étant bien approprié à la circonstance. On rit encore. Embusqué à la porte du foyer, pendant Tentr'acte, il vit tous ses amis s'approcher affectueusement de Barberine. C'en était fait : il avait gagné sa bataille. Son mariage était accepté.
Deux hommes seuls lui auraient vraisemblablement résisté : le duc d'Authon et Cocodés. Mais le malheureux duc d'Authon était mort trois mois auparavant, à table, en buvant un verre de Champagne; et le rageur Cocodés, comme on le sait, ne venait plus à l'Opéra. Cependant, en dehors de ces deux hommes, il y en avait un troisième qui ne paraissait pas disposé à renouer connaissance avec Saint* Bertrandi 11 est vrai qu'il croyait avoir des motifs particuliers pour le haïr : c'était le comle de Perche* Gaskell ne s'êtant pas senti le courage de lui apprendre la nouvelle du mariage de Barberine, il ne Tavait connue qu'en arrivant ati théâtre, et celui qui la lui apprit n'était autre que M. Lorvieux. Le comte demeura comme foudroyé en Técoutant ; puis, sans répondre au colosse dans les yeux duquel roulait une larme, il se dirigea vers le foyer. Il n'avait pas l'inten-
(ion d*adresser le moindre reproche à Barberîne, mais il voulait la voir encore. Il se tint donc à la porte, avec un air triste, et la danseuse l'aperçut de loin échangeant quelques mots avec un de ses amis. Hais il ne la regarda pas, et elle n'osa aller à sa rencontre. Saint-Bertrand n'était pas au foyer en ce moment. Barberine devint rêveuse. Enfin, elle se décida (i faire quelques pas du côté du comte, car sa conscience lui disait qu'elle lui devait au moins une explication. Mais, au moment où elle s'avançait vers lui, le comte fit volte-face, traversa la scène et quitta le théâtre. Barbe^ rine était désolée. Elle se promit d'aller le voir chez lui le lendemain.
Le lendemain, en effet, à midi, au heu d'aller à l'Opéra pour prendre sa leçon, elle monta en voiture et se fit conduire chez le comte de Perche. Le jeune homme était seul. Son domestique lui dit qu'une dame qui ne voulait pas se nommer demandait à le voir. Il donna l'ordre de la faire entrer. Barberine s'avança vers lui, mais il ne la reconnut pas tout d'abord, son voile étant baissé sur son visage. Au moment où, des deux mains, elle soulevait ce voile, le comte, rencontrant ses yeux, ne put s'empêcher de rougir.
Elle était émue, troublée. Elle lui prit la main.
— Puisque vous m'évitez maintenant, lui dit-elle, il faut bien que je vous oblige à me reconnaître. Je viens vous révéler les motifs qui ont déterminé ma conduite.
Le comte était gêné.
— Vous ne me devez pas d'expUcation, répondit-il.
— Si, reprit Barberine en s'asseyanl, et, de plus, je me dois à moi-même de ne pas risquer de perdre votre estime. Je sais que vous m'aimez. La dernière fois que je vous ai
VU, poussée par le reconnaissance, et abusée, comme vous le savez, sur la situation et les sentiments .véritables de H. de Saint-Bertrand, je vous ai donné des encouragements qui ont dû légitimer vos espérances. Mais, si vous faites . appel à votre droiture, vous reconnaîtrez que je ne vous ai pas trompé. Je vous ai toujours dit que je n'avais pas cessé d'aimer mon premier amant. Quand on m'eut dit qu'il allait se marier, tout en Taimant encore, je pus me croire dégagée vis-à-vis de lui. Hais le hasard nous a réunis. Il m'aime. Il est repentant, malheureux. C'est lui qui, maintenant, veut réparer ses torts en légitimant notre ancienne liaison. Dois-je le repousser, dites-le? et si je ne dois pas le repousser, pourquoi me reprenez-vous votre amitié? et quel est ce dédain qui a succédé chez vous à l'affection? Votre affection, pourtant, me rendait heureuse et fiére.
Le comte se sentait oppressé.
• — Ne m'interrogez pas, dit-il, car je ne saurais comment vous répondre.
— Et pourquoi ? reprit Barberine. Quel motif peut nous empêcher de nous expliquer à cœur ouvert? Qu'avons-nous à cacher tous deux? Ce que je fais ici n'est-il pas légitime? Dieu lit dans ma conscience. Je prends Dieu à témoin que je n'ai en vue que le bien.
— Vous, sans doute! dit le comte; mais lui?...
— Je vous jure qu'il est repentant et corrigé, réponditelle.
— Est-ce qu'on se corrige! s'écria le comte avec tristesse.
— Allons ! ne m'enlevez pas mon courage. Quand j'obéis à mon devoir, vous devriez me seconder, si vous m'aimez.
— Vous seconder! Qu'exigez-vous donc de moi, Barberine?
— J'exige que vous restiez mon ami ; que vous deveniez le sien ; que vous m'aidiez à le sauver de lui-même, à le relever aux yeux du monde, à faire de lui un honnête homme. Voilà ce que j'exige de vous.
— Quoi ! ce n'est point assez pour vous d'anéantir toutes mes espérances, de me briser le cœur, de venir ici pour me dire que je ne suis et ne serai jamais rien pour vous. Vous exigez encore que je sois l'ami de cet homme ! que je serre sa main, à lui qui...? Pour quel benêt ou pour quel saint me prenez-vous ?
— Je ne vous prends ni pour un saint ni pour un benêt, mais pour ce que vous êtes : pour un homme bon, humain, loyal, qui souffre à cause de moi, sans doute, mais qui se consolera, oui, qui se consolera; qui trouvera un jour, dans son monde èi\u\^ une femme à la hauteur de ses sentiments, de ses qualités, une femme digne de lui enfin, et qui, plus heureuse que moi, pourra lui donner son premier amour.
— Tenez, Barberine, dit le comte, je ne veux pas discuter avec vous, mais...
— Vous serez son ami.
— Non.
— Vous serez son ami, vous dis-je.
— Eh ! je ne peux pas l'être, puisque je vous aime !
— Quand je serai sa femme, vous ne m'aimerez plus. Le comte secouait la têfe.
Cependant Barberine s'était levée et se dirigeait vers la porte. Au moment de Touvrir, elle se retourna.
— Qui m'eût dit autrefois, s*écria tristement le comte,
qu'un jour vous me feriez la.grâce de venir ici, et que, moi, je vous laisserais ainsi partir!
— Regrettez-vous de m'avoir vue? lui demanda 4-eiie.
— Non, certes! Mais j'ai longtemps espéré vous voir... aiUrement,
Barberine tenait dans sa main le bouton de la porte.
— En vérité, je suis bien malheureuse! répondit-elle. Tous les hommes que j'ai connus m*ont parlé d'amour, et je ne me sentais capable d'en aimer qu'un seul. Ce n'est ni juste ni humain de faire un crime de ses sentiments à une femme. Gaskell, il y a trois ans, m'a quittée parce que je n'éprouvais pour lui qu'une affection filiale; aujourd'hui, vous aussi, vous allez m'abandonner sans doute, parce que je ne vois et ne puis voir en vous qu'un ami. Cependant, vous devriez comprendre qu'on ne violente pas son cœur; et, si mon cœur se trompe, est-ce un motif pour me haïr? Allez ! il se peut que j'aie tort, mais vous ne devriez pas agir comme vous le faites; vous m'avez profondément affligée.
Le comte lui prit les deux mains en soupirant.
— Cela fera la quatrième fois!... Je n'ai véritablement pas de chance ! s'écria-t-il.
— Croyez-vous donc que je donne mon amitié au premier venu ? dit Barberine.
— Non. Et je m'en contenterai.
— Bien, cela! vous voilà tel que je vous aime. Em* brassez-moi, maintenant.
A peine la tenait-il dans ses bras, qu'elle s'enfuit. Elle se sentait heureuse de l'avoir apaisé, car elle avait pour lui uneamitié sincère, et elle le connaissait assez pour savoir qu'il était de ces hommes de cœur, mais de cœur paisible.
que le temps et la réflexion consolent, Idt ou tard, de tous les chagrins. En mettant le pied dans la rue, elle tira son voile, puis elle se jeta dans sa voiture, dont elle abaissa les stores. Mais ces précautions étaient inutiles, car elle avait été suivie. En effet, Saint-Bertrand avait été étonné, le matin, de lui voir accorder plus d'attention à sa'toilelle qu'elle n'avait l'habitude de le faire. Il n'en avait rien dit, mais il était sorti derrière elle, et, quand il la vit entrer chez le comte de Perche :
— Oh! oh! dit-il, il parait que Ton m'avait donné un remplaçant, et qu'on va lui signifier son congé.
Cette découverte ne Tétonna ni ne l'affligea. Le temps était à j amais passé pour lui où quelque chose pouvait l'occuper en dehors de son intérêt. Il ne dit rien à Barberine de ce qu*il avait vu. Seulement» il résolut d'en faire son profit. 11 se rendit à l'Opéra, le lendemain soir, et, dès qu'il aperçut le comte de Perche, il aWai bravement lui tendre la main. L'autre pensait ne plus pouvoir lui refuser cette marque 4'estime devenue banale. Mais Saint-Bertrand le prit sous le bras et se promena longtemps avec lui, de façon à se faire voir de tous ceux qui se trouvaient sur la scène. 11 finit par lui demander de lui servir de témoin. Le comte hésita d'abord, puis il pensa à Barberine, et il accepta. Quant à La Gruelle, il était tellement désireux d'éviter les coups de langue de Saint-Bertrand, que non-seulement il voulut être son premier témoin, mais il lui demanda aimablement s'il était en fonds, et lui proposa de lui prêter de l'argent pour acheter la corbeille.
Saint-Bertrand, que la misère avait rendu impitoyable, ne se laissa pas toucher par tant de bon vouloir ! Désor-
mais, il suivit inflexiblement jusqu'au bout le rôle qu*il s'é« tait tracé : nuire ! tel fut le suprême moyen dont il se servit pour dominer et plier à sa volonté tous ses amis. U ne fit pas plus grâce à La Gruelle qu'aux autres. Bientôt cet homme, qui avait tant de méfaits à cacher, s'arrogea le droit de diffamer tout le monde, et nul n'osa lui résister. Il n'abordait les gens qu'avec le sarcasme à la bouche. Il avait su se faire craindre; tout le monde trembla devant lui. Cocodète surtout le redoutait. Elle pâlissait en l'apercevant, et lui ne daignait même pas lui parler, aGn de mieux lui montrer le peu de cas qu'il faisait d'elle. Quant à Rogalchef, criblé à bout portant, chaque soir, par ses raille* ries, et ne pouvant parvenir à prendre sur lui de soutenir son regard, il se sauva à Saint-Pétersbourg avec Héloïse. La Gruelle resta. U se fit le sicaire, l'âme damnée de Saint- Bertrand.
— C'est un bien excellent garçon! disait-il. On l'avait calomnié. U va se marier, s'enterrer. H n'excitera l'envie de personne. On fera la cour à sa femme. Et il n'y verra que du feu.
II y eut une foule énorme au mariage. Saint-Bertrand voulait du bruit, de l'éclat : il en eut; Gaskell pleurait. U l'embrassa, car il l'avait ensorcelé^ en lui parlant à satiété de son amour pour Barberine. Son père, qu'il avait rencontré, flânant à Paris, entre deux voyages, le croyant corrigé, adorant Barberine, pleurait aussi. Charlotte seule se méfiait et gardait la bouche close. Les hommes les plus comme il faut vinrent complimenter les époux à l'église. L'orchestre de l'Opéra, les chœurs exécutèrent.une messe
en musique dont on parla dans les journaux. Barberine,
8â LE MARI DE LA DANSEUSE.
qui était pieuse, se montra très-émue pendant la cérémonie. Elle distribua aux pauvres de grandes aumônes. Le soir, il y eut un dîner d'intimes aux Frères provençaux.
Ce fut ainsi que ce mécréant sans conscience, ce traître qui avait trafiqué des choses les plus saintes, parvint, à force de ruse et d'audace, à épouser l'une des meilleures femmes qui fût au monde, sans que personne osât se montrer pour l'en empêcher.
Son visage resplendissait en sortant de rëglise.
Mais sa joie devait être courte.
Le lendemain, à son réveil, on lui remit une lettre de Wanda.
Saint-Bertrand parcourut rapidement la lettre que Charlotte lui avait remise au moment où il sortait de sa chambre. Tout ce qu'il y comprit, c*est que Wanda l'aimait toujours, et qu'elle espérait le revoir prochainement, grâce à certaines circonstances qu'elle se chargeait de faire naître.
L'objet le plus important du message se trouvait en postscripttim :
(i Vous obéirez en tout à celui qui vous remettra cette lettre, disait la comtesse. Il a toute notre confiance. Accueillez-le comme un ami. »
Ces deux lignes terrifièrent Saint-Bertrand. Il se doutait qu'elles devaient se rapporter aux papiers de Wanda qu'il avait vendus. On venait lui réclamer ces papiers, sans doute. Que faire?
Il réAéchit d'abord ; puis, ne sachant à quoi se déterminer, il appela Charlotte et lui demanda qui avait apporté la lettre.
— C'est un homme assez mal vêtu, dit Charlotte. Il attend la réponse depuis une heure dans l'antichambre.
— Fais-le entrer ici, dit Saint-Bertrand.
L'homme entra dans le boudoir. Il salua froidement. Saint-Bertrand le fit asseoir. C'était un de ces types graves et fiers comme nous en avons tant vu parmi nous depuis 1830. Cinquante ans, crâne dégarni, front soucieux, nez courbé en bec d'aigle, longues moustaches grisonnantes. Il était simplement vêtu, presque pauvrement; mais un grand air de distinction, imposant le respect, émanait de son visage, et une touchante tristesse, une tristesse de Bélisaire, amortissait le feu de ses yeux.
— Vous arrivez de Varsovie, monsieur? lui dit Saint- Bertrand.
— Non, monsieur, mais j'y vais.
— Alors vous ne pouvez me donner des nouvelles de la comtesse.
— Je sais qu'elle se porte bien.
II y eut un moment de silence. L'homme était grave et tranquille. Saint-Bertrand, torturé par sa conscience, se tenait sur ses gardes. Mais il ne. savait que dire.
L'homme reprit :
— La lettre de la comtesse m'a été remise par un Anglais
qui arrivait du pays, avec prière de vous la communiquer immédiatement. Je me chargerai de votre réponse verbale.
Ce dernier mot surprit Saint-Bertrand.
— Comment, verbale? demanda-t-il.
— Sans doute. Je serai très-probablement fouillé à la frontière, et il n*est pas utile qu*on connaisse les relations que je dois avoir avec la comtesse VVanda.
— Dites-lui, fit Saint-Bertrand devenu rêveur, que je n'ai jamais cessé de penser à elle... et à son mari, ajouta-t-il.
— Bien, monsieur.
— Que, ne recevant pas de letlre d'elle, il y a un an, je suis parti de Paris avec l'intention d'aller la retrouver à Varsovie, mais que je n'ai pu franchir la frontière.
— Bien, monsieur.
— Dites-lui que je voudrais la revoir ; que j'ai des choses particulières à lui communiquer ; que, si elle peut venir à Paris, je les lui dirai.
— Est-ce tout, monsieur? demanda l'homme.
— Oui. C'est tout.
— Bien. Maintenant', passons à l'objet important de ma visite. Voulez-vous bien me remettre les papiers que vous a confiés la comtesse?
Saint-Bertrand devint pâle.
— Les papiers, bégaya-t-il. Qu'en voulez-vous faire?
— Je les laisserai dans vos mains. Mais il est, parmi eux, une liste que je dois copier.
Saint-Bertrand réfléchissait.
— Est-ce donc bien utile, cela? demanda-t-il.
— Sans doute. Des événements graves se passeront pro-
chainement en Pologne. C'est pour cela que j'y retourne. Et nous avons besoin de la copie de cette liste. Saint-Bertrand réfléchissait toujours.
— De quels événements voulez-vous parler, monsieur?
— Je ne puis rien vous dire de plus à ce sujet.
— Vraiment?
— Oui.
— Et il est indispensable, pour le succès de ces événements, que je vous communique les papiers de la comtesse?
— Oui.
— Diable î c'est que... je ne les ai plus, ces papiers. L'homme le regarda comme s'il avait mal entendu.
— Vous ne les avez plus? demanda-t-il.
— Non. Je ne les ai plus.
— Et qu'en avez-vous fait?
— Je les ai brûlés.
L'homme semblait atterré.
— Brûlés! dit-il, pourquoi?
— 11 parait, reprit Saint-Bertrand, que, le matin du départ de la comtesse, j'ai été suivi, sortant de chez elle. Je tenais sous le bras le portefeuille qu'elle m'avait remis. Quelques mois après, profitant d'une courte absence que j'avais faite, des agents de la police russe, je suppose, ont fouillé mon appartement de fond en comble pour le trouver; Heureusement, je l'avais emporté avec moi. A mon retour, je remarquai que j'étais rigoureusement épié. Je ne pouvais sortir de chez moi sans voir des espions à mes trousses. Je me rendis chez le comte Wolski pour le prier de se charger du dépôt, qui n'était plus en sûreté entre mes mains. On me dit que le comte était mort. C'est alors qu'un émissaire de la
conilesse Wanda vint me trouver. Je le mis au courant de la situation. Mais il ne voulut pas se charger de ce dépôt, et il partit pour Varsovie, avec Tintention de demander conseil à la comtesse. Il devait m'apporter sa réponse. Je ne le revis plus. Ne pouvant parvenir à pénétrer moi-même en Pologne, ne sachant plus comment défendre ces papiers qui pouvaient compromettre tant dé personnes, je me décidai à les brûler.
L*homme écoutait avec attention, et son regard ne se détachait pas de celui du vicomte.
— Vous avez peut-être bieirfail, reprit-il; mais la destruction de ces papiers est trés-regreltable.
— Qu*auriez-vous fait à ma placé? demanda Saint-Bertrand.
— J'aurais fait comme vous. Mais les avez-vous tous brûlés?
— Tous.
— Et vous les avez brûlés vous-même?
— Moi-môme.
— Et personne n'a su que vous les aviez brûlés?
— Non, personne. *
— Alors, on a dû continuer à vous surveiller? Saint-Bertrand, à ces mots, rougit un peu.
— Je n'en sais rien, dit-il. Je ne m'en suis pas occupé. L'homme s'était levé.
— Monsieur, dit-il, s'il ne s'agissait que de ma vie, je ne vous demanderais rien de plus, car ma vie appartient à Dieu, et je l'ai toujours considérée comme peu de chose. Mais il s'agit de l'affranchissement de mon pays et de la liberté de ses citoyens les plus considérables. Sur votre hon-
neur, vous me jurez que ces papiers ont été brûlés jusqu'au dernier, que personne, avant leur destruction, ne les a lus?
Les jambes de Saint-Bertrand pliaient.
— Je vous le jure, répondit-il.
— C'est bien, monsieur, dit l'homme. Nous pouvons agir, maintenant. Et nous nous passerons de cette liste.
-^ Que voulez*vous donc faire? dit Saint-Bertrand.
—» Ne le comprenez-vous pas?
—Je crains de m'en douter. Mais, si ces papiers m'avaient été enlevés, qu'est-ce que leur soustraction pourrait changer à votre résolution?
— Tout. Au lieu de combattre, nous aurions dû songer à fuir le pays, car mieux vaut l'exil que la mort.
II prononça ce dernier mot avec un tel accent, que Saint- Bertrand se sentit frissonner. Et, sur-le-champ, le misérable se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de dire que le dépût de Wanda lui avait été volé. Car, ce qu'il ignorait quand il avait fait son mensonge, les terribles conséquences de sa lâche action pouvaient être évitées encore. 11 pesait donc, dans son esprit, les risques qu'il courait à dévoiler une partie de la vérité. Et il hésitait, dans la peur qu'elle ne fût pressentie en entier. Pendant combien de temps il demeura là, debout, l'âme absorbée dans son calcul, c'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-même. Mais, quand, sa résolution étant enfin prise, il releva le front, l'homme avait quitté le boudoir.
Alors le misérable s'élança dans l'antichambre. Personne. Il se jeta sur la porte, l'ouvrit, se pencha sur la rampe de l'escalier, appela^ Nul ne lui répondit. Alors, la tête nue,
il bondit sur les marches et parvint en quelques secondes jusque dans la rue. Et, là, il explora rapidement du regard les deux côtés de la rue bruyante. Mais ce fut vainement. Les passants le regardaient avec surprise. Il en interrogea quelques-uns. Ils ne surent que lui répondre.
L'homme avait disparu.
Il remonta chez lui tout frissonnant. Sa gorge se serrait» et il lui semblait que sa tête, effroyablement alourdie, ne tenait plus à ses épaules.
Comme il rentrait dans le boudoir^ Barberine s'élança joyeusement au-devant de lui.
— D'où viens-tu donc? Comme tu es pâle ! lui dit-elle.
— Ce n'est rien, bégaya-t-il. Un étourdissement...
— Il faut te recoucher.
— Noii. Cela passera. Ne t'inquiète pas. Laisse-moi. Quand il fut seul, il laissa tomber sa tête entre ses mains
et des larmes lui brûlaient les yeux.
— Ah ! qu'est-ce que j'ai fait ! murmurait-il.
Depuis lors, il parvint à se maîtriser un peu, mais il resta sombre, inquiet. Au moindre mot, il s'irritait, et il passait souvent des jours entiers à méditer sans prononcer une parole. Et puis il était pris de véritables accès d'attendrissement. Il cherchait à se faire plaindre. De quoi? H ne le disait pas; il ne le laissait même pas entrevoir. Et Barberine^ supposant que c'était le récent souvenir de sa misère qui le rendait ainsi mélancolique, s'efforçait de la lui faire oublier. Jamais femme ne s'exerça mieux à rendre l'existence paisible à son mari. Elle avait ouaté sa vie, pour ainsi dire, gardant pour elle tous les petits ennuis de sa profession, les lui cachanti et conservant toujours devant lui cett« sérénité
douce qui sied si bien à la beauté et à la jeunesse. Hais lui, comme s'il eût eu le cœur rongé par un cancer, ne pouvait trouver de repos. Et ce qui lui causait le plus de tourment, c'est qu'il était forcé de cacher son secret, qu'il ne pouvait épancher ses inquiétudes, se fortifîer contre elles par le secours des conseils d'aulrui. Comment avouer ce qu'il avait fait? Qui pouvait comprendre cela, pardonner cela, écouter seulement le récit de cela, sans se sentir saisi d'horreur? Et le pis, c'est qu'il vivait dans l'attetite anxieuse du résultat de sa trahison, qu'il ignorait combien de victimes elle allait faire. Ainsi le châtiment commençait enfin pour le traître.
11 s'en exaspéra. Ne pouvant parvenir à se débarrasser du vengeur qu'il portait en lui, il résolut au moins de mettre tout en œuvre pour se dérober à celui qui pouvait tout à coup arriver de Pologne, et lui demander compte du sang de ses frères.
MONSIEUR BARBERinE
Le mariage de Saint-Bertrand avait apporté de grands changements dans son existence. La résolution qu'il prit, à la suite de la visite de l'émissaire de Wanda, transforma radicalement toutes ses habitudes. Cet homme, si désœuvré
jusqu'alors, devint l'homme le plus occupé. 11 avait dans l'esprit une idée fixe, et cette idée le harcelait le jour, la nuit, sans lui laisser de repos. i
Ce qu'il voulait, â'était se faire rapidement une certaine fortune, une fortune suffisante pour se mettre à l'abri de la misère, car il savait ce qu'était la misère maintenant ! et au seul souvenir des privations qu'il avait récemment endurées, il se sentait défaillir.
Ce qu'il voulait encore et par-dessus tout, c'était quitter Paris, où il ne se sentait point en sûreté depuis sa trahison; car il croyait connaître la Mélédine; il pensait qu'elle n'hésiterait pas à produire aux yeux de ses victimes les papiers qu'elle lui avait achetés; et alors, selon lui, il suffisait qu'un seul des conspirateurs échappât à la police russe pour mettre sa vie en danger. 11 était donc résolu à s'expatrier, à changer de nom, à disparaître aussitôt que possible.
Il devint calculateur. Chez lui, plus de dépenses inutiles. 11 fallait qu'on lui rendit compte du moindre sou dépensé dans sa maison. En même temps, le talent de sa femme étant son unique ressource, il se mil à le faire valoir, et jamais imprésario n'inventa de plus belles réclames pour imposer son sujet à l'admiration du pubHc. Chaque jour, depuis le matin, il courait chez les journahstes, il les accablait de politesse ; il inspirait, il leur dictait leurs feuilletons. Chaque soir, à l'Opéra, il surveillait ses bons amis. Et malheur à celui qui n'eût pas applaudi Barberine!
Les applaudissements ne lui suffirent bientôt plus. Il lui fallait entendre des cris d'amour quand la danseuse entrait en scène. Il lui faisait jeter des couronnes et des bouquets par Gaskell, La Cruelle et M. Lorvieux. Et si la claque, une
fois par hasard, s'avisait de la soutenir mollement, vite, il allait trouver le directeur, se fâchait tout rougcy l accusait de cabale, le menaçait de le démolir ^ de lui faire retirer son privilège. Enfin, il le maniait à sa volonté, le prenant à la fois par son intérêt et par la terreur.
11 entendait que Barberine régnât à TOpéra sans partage. Auprès d'elle ne devait s'élever aucune illustration, pas plus parmi les cantatrices que parmi les danseuses, parmi les hommes que parmi les femmes. Le plus faible succès lui faisait ombrage, à ce bon époux. Il prenait donc autant de peine pour anhuler le personnel du théâtre tout entier que pour faire mousser Barberine. Et il y réussit, car le succès, en tout, dépend surtout de la volonté ; mais il excita bien des jalousies, bien deshaines. Un jour vint où personne ne put songer à lui sans colère. Il s'en souciait peu.
Cependant la plus grande, la plus active partie de ces haines remonta bientôt jusqu'à Barberine. Elle s'en affligea, en souffrit. Elle le lui dit. Elle lui reprochait de trop l'aimer. Mais il n'avait jamais toléré de contradictions. Il l'engagea, avec un regard glacial, à ne pas se mêler de ses affaires^ lui dit qu'il était son mari, ce qui voulait dire son maître, et il suivit sans hésitation son plan de conduite.
Il voulait qu'elle gagnât rapidement le plus d'argent possible. Il eut ridée de la faire danser, de temps à aufre, sur des théâtres de province. Il fit tant, qu'il parvint à arracher à son directeur l'autorisation nécessaire. Mais alors Barberine, pouvant à peine suffire à une telle somme de travail, commença à se fatiguer. 11 se mit aussitôt à lui prescrire un régime fortifiant, et il la surveillait étroitement pour voir si elle suivait ses conseils. Bientôt elle
n'eut plus un moment à elle. Tout son temps était absorbé par ses leçons, les répétitions, les temps de repos obligé et les représentations. Saint-Bertrand écrivit pour elle un ballet. Il voulut qu'elle en dessinât les pas. Le ballet n'était ni bon ni mauvais. Hais Barberine le dansa de son mieux et plut au public. Qu'importait, au surplus, à Saint-Bertrand? Il avait empoché une belle prime et des droits d'auteur.
L'ensemble de ces faits produisit une chose logique : Saint-Bertrand perdit son individualité. Avant son mariage, il avait été quelquun pour le monde et par lui-même. Depuis, il devint et demeura uniquement le mari d'une femme célèbre, quelque chose d'équivalent au titre d'époux de la reine, dans les pays où l'on ne reconnaît pas la loi salique, c'est-à-dire rien, ou presque rien. En effet, dans le monde et à l'Opéra, on ne s'occupait que de Barberine, on ne parlait que de Barberine. Son mari n'existait que par elle, ne comptait qu'à cause d'elle. Elle l'avait étouffé, supprimé, annihilé, anéanti!
On le regardait même un peu moins comme son mari que comme son homme d'affaires. Il n'était guère que cela, en effet. Hais cela lui était tout un, car il ne songeait plus à plaire. Il ne songeait qu'à s'enrichir. Cependant, quand il apprit qu'à l'Opéra, où l'on est assez volontiers mauvaise langue, on avait cessé d'appeler sa femme, comme d'usage, par son nom, à lui, et que, intervertissant les rôles, on le désignait, lui, par le nom de sa femme, il entra dans une grande colère.
— Voilà monsieur Barberine! s'écriait-on dans les couloirs, du plus loin qu'on l'apercevait.
Que faire contre un mot, surtout quand le mot est juste?
MONSIEUR BÂRBERtNË. 03
Saint-Bertrand eut beau protester par des regards terribles.. Le nom lui resta.
Mais alors il commença à prendre sournoisement sa femme en haine. Il ne lui pardonnait pas de dépendre d'elle. Et elle qui ne soupçonnait rien de cela, le voyant toujours occupé de son art et de ses succès, le croyant enfin corrigé, car il vivait sagement, économiquement, ce joueur ! ce prodigue ! se tuait de fatigue pour lui com* plaire, affirmait hautement qu'elle était heureuse, et, re« merciant le ciel, s'attachait à lui, lui indigne! plus sincèrement que jamais.
Il était toujours sombre. Il ne pouvait se consoler d'à* voir, autrefois, gaspillé tant d'argent! Juste châtiment! Il se disait, en se tordant les mains, qu'il ne pourrait jamais regagner cet argent, que sa femme ne danserait pas tou« jours; qu'elle se fatiguait déjà, pâlissait. La misère était sans cesse devant ses yeux, comme un fantôme. Alors, il se mit à chercher autour de lui, par quels moyens prompts^ décisifs, il pourrait, et sans rien risquer, spéculer sur quelqu'un ou sur quelque chose. Son œil avait acquis la justesse et la portée de celui du limier. Un jour, il s'arrêta sur M. Lorvieux.
Précédenunent, montrant ainsi^à quel point il connaissait peu la rancune, il avait essayé quelques tripotages (TaffairêS avec l'escompteur Cerveiro; et M. Valmaseda, qu'il avait rencontré,— ce dernier était devenu veuf et regrettait bien peu sa compagne, — lui avait, sans s'en douter, fait gagner une somme assez ronde. Gaskell avait prêté tout son avoir à Saint-Bertrand pour travailler. Quel était le travail de Saint-Bertrand? Il aurait eu peine à l'avouer j car ce travail
devait ressembler bien fort à l'usure. Le digne imprésario était si heureux de voir sa Barberine en toute liberté, de faire partie de la famille, comme le lui répétait à satiété Saint-Bertrand, qu'il aurait donné son âme au vicomte après son argent, si le vicomte en avait eu que faire. Une seule chose attristait Gaskell : Barberine travaillait trop. Hais, comme elle ne se plaignait point, et se montrait toujours vaillante, le bonhomme pensait qu'elle avait été créée pour danser, et que danser ne pouvait lui causer de fatigue.
Cependant Saint-Bertrand surveillait Barberine. Il épiait toutes ses pensées ; il l'accompagnait au théâtre, à la promenade ; il la suivait dans les couloirs de TOpéra comme son ombre. Aucun homme ne pouvait parler à la danseuse, sans qu'il arrivât aussitôt se placer entre eux ; et, jugeant les femmes plus à craindre encore que les hommes, car elles ont, pensait -il, des conseils toujours prêts pour le mal, il s'était arrangé de façon à brouiller Barberine avec toutes ses camarades. On disait qu'il était jaloux. Gaskell en eût juré. Sa femme le soupçonnait, et tous ses amis en riaient. Mais on le connaissait bien peu. Comme femme, Barberine n'était rien pour lui. Et, s'il était vraiment jaloux d'elle, c'était comme l'avare peut l'être de son argent, le paysan de sa ferme ou le chien de sa pâtée.
Ayant pénétré l'affection du comte de Perche, il se méfiait de lui et le tenait un peu à distance. Le comte, en effet, pour Saint-Berirandj parmi tous les amis qui fréquentaient Barberine, pouvait avoir le plus de chances. Il était le plus aimable, partant le plus dangereux. Si Barberine se mettait un jour à l'aimer, il était homme à l'enlever, lui ; et alors Saint-Bernard se trouvait sans ressources.
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Mais il faisait, en pensant ainsi, une bien injuste et cruelle injure à sa femme; car autant et plus que jamais elle ne voyait qu'un excellent ami dans le comte de Perche, et lui, d'ailleurs, depuis le mariage de Barberine, paraissait avoir repris ses habitudes de résignation.
Avec M. Lorvieux, au contraire, Saint-Bertrand se sentait à Taise. Barberine ne pourrait jamais aimer un tel monstre. Hais l'important pour Saint-Bertrand, c'était que M. Lorvieux ne cessât pas d'aimer Barberine. Il le recher* chait donc, causait avec lui, le^ poussait constamment à parler du talent de sa femme. On les voyait à l'Opéra toujours ensemble. On ne savait ce qu'ils complotaient entre eux. M. Lorvieux, cependant, s'engourdissait de plus en plus. A peine, maintenant, pouvait-il sortir de son hébétude. Cocodète disait tout bas que Saint-Bertrand faisait avec lui, en catimini, des parties fines, qu'il l'abrutissait de plaisirs. Pourquoi? Voilà ce qu'elle n'avait pu pénétrer. Barberine s'étonnait, comme les autres, de cette liaison que ne motivaient ni l'âge des deux hommes, ni leurs caractères. Mais elle fut bien plus étonnée, un jour, quand son mari lui dit qu'il avait invité H. Lorvieux à dîner chez eux. Elle refusa nettement. Saint-Bertrand persista. Mais il ne montra nulle colère. 11 pensait qu'il la soumettrait par la douceur.
— Écoute, lui dit-il, tu n'es vraiment pas raisonnable. Pourquoi faire froide mine à ce brave homme qui nous aime tant ?
— Ce brave homme, dit Barberime^ n'aime que moi. Et je suis étonnée cfue, sachant cela, tu le fréquentes.
— Eh ! reprit Saint -Bertrand^ voilà-t-il pas un amoureux
06 LE MARt DE LÀ l)À)<SEllSE.
bien à craindre ! Il a la taille d'un hippopotame, et il pèâé au moins quinze cents.
— Qu'il soit à craindre ou non, sa seule vue me fait horreur. Il a tous les vices sur la figure, cet homme ! Je ne veux pas le voir.
— Mais réfléchis donc, mauvaise tête, qu'il est riche, qu'il n'a pas de famille, qu'un de ces jours il va mourir^ frappé d'apoplexie, et que toute sa fortune ira s'engouffrer dans les caisses de TÉtat. Tandis qu'en nous faisant ses amis, en flattant ses petits travers, cela ne sera pas difficile, nous pouvons espérer qu'il nous fera ses héritiers. Nous ne sommes pas riches, que diable 1 et tu ne pourras plus danser dans six ans.
Barberine était confondue «
— Il y a en toi, lui dit-elle, Uiiô pensée qtie Je ne puîà parfaitement démêler; mais c'est une mauvaise pensée, j'en suis certaine. Qu'attends-tu donc de moi, de ta femme, que tu oses lui tenir un tel langage? Me connais-tu assez peu pour supposer que je consente à prêter les mains à dos infamies !
— - Eh 1 bon Dieu ! reprit Saint-Bertrand tranquillement, comme s'il se fût attendu à cette soudaine protestation de conscience, où vois-tu donc des infamies dans ce que je t'ai proposé?... Je pourrais, moi, le retourner Ion compUment, te demander pourquoi tu me crois capable de l'imposer une action dont la seule pensée serait une honte. Non. Ne nous fâchons pas, Barberine, et lâche de me bien comprendre. Ce que j'attends de toi, ce n'est pas une complaisance avilissante. Bien loin de là! C'est seulement que tu fasses bon visage à M. Lorvieux. Je serais le premier à
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jeter ce grotesque à la porte, tout énorme qu'il est, s'il s'oubliait jamais auprès de toi.
— Eh! je ne veux pas, moi, avoir pour lui de complaisances d'aucune sorte, dit Barberine. Je n'ai nul droit à soit héritage, d'ailleurs. Que dirait-on de moi, de toi surtout, si je Facceptais?
— Tu en parles bien à ton aise. Avons-nous des rentes ?
— Nous avons mes appointements, répondit-elle. Tant que nous les aurons, nous ne manquerons de rien. Je travaillerai jusqu*à ce que les forces m'abandonnent. Je me refuserai tout, s'il le faut, pour amasser de quoi nous faire vivre quand je ne pourrai plus danser. Hais n'attends pas de moi... autre chose. Et je suis étonnée que tu ne sentes pas ce qu'il y a de peu délicat dans ce que tu as osé me proposer. " '
— N'en parlons plus, dit Saint-Bertrand. Hais tu regret^ teras ton ridicule entêtement plus tard, j'en suis sûr.
La discussion aurait fini sur ce mot, si Barberine n'avait remarqué sur le visage de son mari une expression singulière et qui lui parut menaçante. Elle supposa aussitôt que, ne tenant nul compte .de son refus, il attirerait chez elle H. Lorvieux. Elle le lui dit et le menaça de quitter sa maison s'il le faisait. Cette menace exaspéra Saint-Bertrand, lia colère qui couvait en lui éclata tout à coup. Il se leva, avec la haine dans les yeux, et, perdant conscience de ce qu'il disait :
— Prends garde ! s'écria-t-il. Je me suis monlré bon mari avec toi ; mais ne crois pas que je supporterai tes insolences. Je suis le maître ici. J'entends qu'on m'obéisse. Et puisque maintenant tu dis : Je neveux pas! je dis : Je
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veux! moi. Et nous verrons qui, de nous deux, fera céder l'autre.
Hais Barberine, forte de sa conscience, de son devoir, de tous les sacrifices qu'elle avait faits déjà pour son mari, révoltée, au surplus, de l'entendre lui parler ainsi, s'emporta jusqu'à lui reprocher sa conduite passée envers elle.
— Tu n'as pas de cœur, lui dit-elle; je t'ai tiré de la plus honteuse misère, et tu me parles comme un goujat.
Ces mots dix fois mérités — il en méritait d'autres encore — lui firent jaillir le sang à la face. Il ne se possédait plus. Hors de lui, le misérable saisit le bras de sa femme et la jeta par terre. Et, quand elle fut là, mourante, il la saisit par les cheveux, la traîna, la frappa du pied.
Il l'aurait tuée, peut-être, si Charlotte, attirée par les cris de Barberine, ne s'était précipitée dans la chambre, k sa vue, Saint-Bertrand suspendit ses coups. 11 était essoufflé. L'écume baignait ses lèvres, et ses deux mains tremblaient convulsivement. En regardant sa femme, dont le visage était plein de sang, il eut horreur de lui et se cacha la face entre les mains.
Cependant Charlotte avait porté sa maîtresse sur un ca^ napé et s'efforçait de la rappeler à la vie. La scène qui sui«vit fut plus abjecte encore que la première^ Saint-Bertrand à genoux, pleurant^ s'arrachant les cheveux, implorait son pardon, se prodiguait les épithètes les plus dures ^ disant qu'il voulait se tuer^ embrassait Barberine, suppliait sa chère Charlotte d'intercéder pour lui ; et les deux femmes, stupéfaites, ahuries des éclats de sa douleur, ne trouvaient pas un mot pour le flétrir, pour le chasser. Barberine, ô sublime bêtise des femmes! l'aurait presque consolé lui*
même. Une heure plus tard, il était encore à ses pieds. Il était parvenu à la désarmer. C'était elle qui pleurait alors.
Il ne lui parla plus de H. Lorvieux. Mais il n*en continua pas moins à le fréquenter. Chaque jour, depuis lors, il se rendait chez le vieillard. Et quand, un soir, la tête un peu alourdie par les suites d'un diner fin qu'il avait fait en compagnie de deux jeunes demoiselles des chœurs et de Saint- Bertrand, M. Lorvieux s'en vint à l'Opéra, s'assit sur une banquette, au foyer, s'endormit lourdement, puis, tout à coup, roula par terre, foudroyé, entre les pieds mignons chaussés de salin d'une blonde sylphide, on vit Saint-Bertrand s'élancer vers lui avec un air inquiet, comme si cet éléphant, dit depuis Cocodète, avait été son père.
Le docteur Tant-Pis saigna le malade. Mais à peine vint il une goutte de sang sous la lancette. On l'emporta chez lui. En route, il rendit l'âme, quelle âme!... et l'État fut son héritier.
Mais on ne trouva pas chez lui les diamants historiques dont il avait parlé autrefois à Barberine. Et il y avait pour cela de bonnes raisons : c'est que, depuis huit jours, il les avait remis à Saint-Bertrand... A Saint-Bertrand, qui s'était chargé de choisir quelque bon moment pour les faire accepter à sa femme ! .. .
Barberine ignora toujours cette action.
Cependant l'hiver était venu. L'engagement de Barberine à rOpéra allait expirer, et le directeur du théâtre tourmentait Saint-Bertrand pour le renouveler. 11 hésitait, se montrait exigeant sur les conditions, quaad tout à coup les journaux annoncèrent que les correspondances de Pologne parlaient d'un soulèvement prochain, dont la crainte causait de graves
inquiétudes à la Russie. A cette nouvelle, Saint-Bertrand n*eut plus qu'une idée dans Tesprit.
— Où me cacher? se demandait-il.
Dans sa pensée, il n'y avait qu'une contrée, dans tout le monde, où il pût se croire à l'abri de la vengeance des Polonais qu'il avait vendus. C'était la Russie. Depuis longtemps, on désirait y revoir sa femme, dont les débuts éclatants n'étaient point oubliés. Il signa donc, en son nom, un engagement de dix-huit mois, avec TOpéra de Moscou.
Et, quinze jours après avoir signé cet engagement, il congédia Charlotte, qui les aurait embarrassés en voyage, disait-il. Il refusa nettement à Gaskell la permission de les suivre. Il ne lui rendit pas son argent, prétendant effrontément que cet argent se trouvait engagé dans une spéculation qui ne pouvait pas aboutir avant quelques années. II tira, soi-disant pour sa femme, un cadeau de son père. Et, se sentant les poches pleines, ayant {irèpied ou af/edetous ceux qui avaient eu le malheur de s'intéresser à lui, il monta avec Barberine en chaise de poste, jurant , dans sa conscience de traître et de spoliateur, qu'on ne le reverrait jamais à Paris.