‹ Le Mari de la danseuse: étude (volume 2)Chapitre 3 sur 51 · DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

DE L'ANNÉE

Ce fut le jour du vendredi saint que Saint-Bertrand quitta Paris avec Barberine, s'acheminant vers Moscou. Le même

jour, à Varsovie, le complot préparé depuis si longtemps par la comtesse Wanda s'ourdissait dans l'ombre.

Ecrasés par la tyrannie moscovite, ayant vu successive, ment toutes les stipulations du congrès de Vienne violées pour faire place au plus effroyable arbitraire, les Polonais, une fois de plus, étaient décidés à chasser leurs oppresseurs ou à mourir.

Au dehors, même pour un observateur prévenu, rien n'annonçait dans la capitale que tout un peuple fût prô( à se soulever. Pendant toute la journée, la foule était restée occupée à prier dans les églises. La nuit était venue, une de ces nuits froides, sans vent, très-claires. Le ciel apparaissait criblé d'étoiles, et la neige avait tout envahi sur le sol : on la voyait longuement étalée dans les rues qu'elle couvrait de large en large, et ses entassements prolongeaient de trois pieds le faite des toits.

Vers neuf heures, les boutiques étant fermées, le croissant de la lune se leva, et une demi-obscurité, transparente et bleuâtre, descendit sur toute la ville. Les points rouges des lanternes se succédaient dans les rues désertes, formant de longs rubans couleur de feu qui les partageaieift dans toute leur longueur, à là hauteur du premier étage des maisons. Une fenêtre resplendisssait çà et là sur la muraille grise. Mais, devant les portes des églises, on voyait la neige blanche inondée de clartés. Toutes les églises flamboyaient. Des chants graves et lents passaient en détonnant à travers leurs murs. Et la foule y était très-grande, plus grande encore qu'elle n'avait été pendant la journée.

Il y avait une église surtout qui se distinguait entre toutes

les autres par l'ampleur de ses chants et l'éclat qu'elle proje-

tait au dehors. C'était celle des Bernardins, située dans le faubourg de Cracovie. Tant de monde y était entré, qu'elle regorgeait, et des groupes nombrjeux avaienfreflué sous ses portes. Un corps de garde russe était établi à côté du temple, sous des arbres verts, et, trente pas plus loin, sur trois degrés, s'élevait la colossale statue de la sainte Vierge, éclairée par une lampe. La foule qui n'avait pu pénétrer dans l'église était amoncelée là, et elle formait autour de la statue un cercle immense. Hommes et femmes, agenouillés dans la neige, priaient avec ferveur. On entendait de grands soupirs passer sur cette foule. Quelques Cosaques, sortis du poste, regardaient. Un prêtre, isolé de tous, à deux genoux sur la première marche du piédestal de la statue, chantait des strophes funèbres. La cloche de l'église tintait.

Juste en arrière de la statue s'élevait un hôtel aristocratique et très-vaste. Sa porte était fermée, comme ses fenêtres. Nulle lumière ne scintillait derrière ses vitres. On eût dit une maison dont le maître est absent. Cet hôtel était celui de la comtesse Wanda.

*^ll avait de larges cours. La dernière, entourée par un mur de quinze pieds de haut environ, touchait au cloître des Bernardins.

Cependant il se passait dans l'église une chose étrange. Pendant que les moines psalmodiaient, assis dans leurs stalles, que les fidèles semblaient tous absorbés par la prière, . et que les espions russes (ils étaient nombreux dans le temple) , surveillaient les moindres gestes de leurs voisins , quelques hommes poussés par la foule s'étaient laissé

entraîner peu à peu jusqu'à la hauteur de l'autel. Là, sur

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la droite, s'ouvrait dans le mur une porte masquée par une tenture noire, qui communiquait avec le cloître et la sacristie.. De temp's à autre, surtout au moment où la foule oscillait, poussée par le mouvement des allants et des venants, un homme disparaissait soudain comme si le pavé s'était ouvert pour l'engloutir. En se baissant, il soulevait un peu la tenture, s'allongeait par-dessous, et on ne le revoyait plus. Un moine qui stationnait derrière la porte lui avait désigné du doigt un long couloir. Plus loin, un autre moine échangeait avec lui un mot de passe. Il s'engageait alors sur les degrés d'un escalier qui aboutissait dans la crypte de l'église. Cette crypte servait de cimetière au3^ moines. 11 y en avait une centaine qui dormaient là du dernier sommeil. En moins d'une heure, près de cinquante hommes disparurent ainsi de l'église, et l'affluence y était si grande, que personne ne s'en aperçut.

Depuis longtemps déjà, ils étaient descendus dans les caveaux funèbres, et la foule continuait à prier, aussi bien dans l'église que sur le pavé du faubourg, autour de la statue, lorsqu'un homme qui venait du centre de la ville apparut le long des maisons, sur le trottoir, se dirigeant dans la direction de l'hôtel Wanda. C'était un homme de cinquante ans environ, dont la mise annonçait une certaine aisance : il avait aux pieds des bottes fortes dont les tiges lui montaient jusqu'aux genoux, et une ample redingote fourrée l'enveloppait du cou aux chevilles. Cet homme était celui qui, quelques mois auparavant, se présentait chez le vicomte de Saint-Bertrand pour lui demander communication des papiers de la comtesse.

Il avait l'air inquiet. Il marchait lentement, le front baissé

iOi LE MARI DELA DANSEUSE.

et les mains enfoncées dans les poches de sa redingote. . Quand il fut arrivé devant Thôtel, il s'arrêta, regarda quelque temps la foule agenouillée, puis, s agenouillant enfin, lui aussi, mais tout près du mur de Thôlel, et juste à Tendroit où le soupirail de la cave s*ouvre dans la rue, il posa son chapeau sur la neige et se mit à prier. Il priait avec dévotion, présentant le dos à Thôtel et regardant la statue; mais il parait qu'il n'était pas venu là seulement pour implorer la compassion de la mère des chrétiens; car, au moment où ses deux pieds apparurent devant le soupirail de la cave, deux mains sortirent de ce soupirail , remontèrent le long de la jambe de Thomme, sous sa redingote, et déposèrent une lettre dans une de ses poches. Puis les mains rentrèrent dans la cave. La prière de l'homme était alors terminée. 11 se releva.

En passant devant le corps de garde, il fut obligé de faire un détour, à cause de la foule qui stationnait toujours devant la porte de l'église. Il s'arrêta un peu aux environs de cette porte; puis il reprit sa route, se dirigeant du côté du faubourg de Praga. U passa successivement, et toujours lentement devant la statue de Sigismond, qui se tient debout portant la croix, sur une haute colonne de marbre, et devant le palais-royal, dont la tour porte une flèche byzantine, alors dorée par le reflet des étoiles. Tout à coup il se jeta dans une ruelle, sur la droite, et gravit les degrés d'une maison sur la porte de laquelle on lisait ces mots : Bureau de police du district. Arrivé au premier étage, il entra dans une chambre où se tenait, assis devant un bureau, un homme dont les yeux étaient cachés sous de larges lunettes vertes.

— Bonjour, monsieur Lewinski, luiMit cet homme en se servant de la langue russe. Quoi de nouveau?

— Peu de chose, répondit Lewinski. Le peuple prie. Cependant, il y a des rassemblements du côté du marché de la porte de Fer. On y discute le dernier oukase qui ordonne la transport a tion de vingt prêtres et de deux cents nobles de la Podolie sur la ligne du Caucase.

— Ah ! Après?

— Devant Thôtel de ville, continua Lewinski, deux hommes se sont croisés. L'un a dit : a Sera-ce pour Pâques? » L'autre a répondu : « Non. Ce sera pour la Pentecôte. »

— A quoi faisaient-ils allusion?

r-Au complot, vraisemblablement.

— Les avez-vous suivis?

— Je n'en pouvais suivre qu'un seul.

— Et où est-il allé? A l'église des Bernardins, je suppose.

Lewinski, à ces mots, tressaillit légèrement. -T-Non. A Saint-Charles-Borromée, répondit-il.

— Cela m'étonne, fit l'homme aux lunettes.

— Petrow, le maître d'hôtel de la comtesse Wanda, reprit Lewinski, m'a remis une lettre qu'il a soustraite à sa maîtresse.

— On ne vous a pas vu lui parler, n'est-ce pas?

— Non! nonl fît Lewinski.

Et il dit de quelle façon la lettre avait été déposée dans sa poche. Puis il la remit à celui qui l'interrogeait.

Après avoir soulevé le cachet avec une lame de couteau qu'il fit d'abord chauffer à la flamme du poêle, ce dernior

parcourut la lettre dés yeux, puis il fit une assez laide grimace :

— La comtesse, dit-il, écrit à ses fermiers qu'elle les attend à Varsovie le jour de la Pentecôte.

— La! vous voyez! fit Levinskiavec un air de satisfaction.

— Eh ! dit l'autre avec impatience, cela contredit mes renseignements. Pourquoi ce nouveau retard? Qui sait! ajouta-t-il, la Pentecôte veut dire Pâques, peut-être.

— Cela n'est pas probable, dit Lewihski.

— Enfin, il est un fait certain, reprit l'homme aux lunettes : c'est que tous nos rapports s'accordent pour affirmer qu'un conciliabule de conspirateurs se tient ce soir dans Téglise des Bernardins, et que le jour de Pâques, ou le lendemain, a été choisi pour le soulèvement desrebelks. Vous seul dites que le conciliabule doit se tenir à Saint- Charles-Borromée et que le complot ne doit éclater que le jour de la Pentecôte. Si vous n'êtes pas fidèle, Lewiiiski, prenez garde, on vous fera périr sous le knout.

Lewinski ne sourcilla pas. Mais il ne put prendre sur lui de dire qu'il était fidèle.

— Moi seul, répondit-il, je suis bien informé. L'homme aux lunettes avait l'air dépité.

— La preuve qu'il ne se passe rien aux Bernardins, reprit Lewinski, c'est que vous y avez cent espions et qu'ils n'ont rien pu découvrir.

— Belle preuve! fit l'autre, la moitié de nos espions sont du complot. Nous les payons, et ils nous espionnent nous-mêmes.

A ces mots, Lewinski tressaillit encore, mais si légèrement, que l'autre ne le vit pas.

— Comment peul-on vous espionner? dit Lcwinski. Estce que vous nous confiez vos moyens? Le gouvernement du tzar serait mieux servi s'il avait plus de confiance en ses agents. Hais non! Il leur faut tout deviner ! Ils ne se connaissent même pas les uns les autres.

— Vous dites cela pour savoir comment nous avons été mis sur la trace de ce complot. Eh bien, mon cher, je n'ai plus de raisons pour vous le cacher.

Ici, la figure du commissaire de police prit une incroyable expression de fausseté.

— C'est le comte Wolski qui nous a tout dit.

Cet horrible mensonge n'avait pour but que de donner le change à Lewinski, en salissant la mémoire d'un mort, d'un réfugié qui, pendant vingt ans, avait repoussé toutes les sollicitations dii gouvernement russe. Lewinski n'en fut pas dupe. 11 voyait bien qu'on continuait à se méfier de lui. Cependant, il fit l'étonné.

— Je m'en étais toujours douté, répondit-il.

L'autre lui adressa encore quelques questions; puis, prenant une pile de roubles, il les enveloppa dans un morceau de papier, lui mit le tout dans la main et le congédia.

Hais à peine Lewinski eut-il franchi le seuil de la poile, que le commissaire sonna. Un homme entra dans le bureau. Il lui montra la porte des yeux. Et l'homme, descendant alors l'escalier derrière Lewinski, se mit à le suivre.

L'espion Lewinski se sentit bientôt espionné; Un pas qui répond au vôtre dans une rue déserte ne peut se dissimuler parfaitement, même quand il s'enfonce sur un lit de neige. Cependant il ne se retourna point. Il descendit le faubourg deCracovie^ se dirigeant du côté de la Vistule. Toutes les

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maisons étaient closes dans le faubourg. Les réverbères se balançaient au vent, car le vent du nord s'était levé, et le ciel étincelait.

Quand il fut arrivé à rentrée du nouveau pont qui relie le faubourg de Cracovie à celui de Praga, Lewinski regarda mélancoliquement le fleuve, qui roulait de larges glaçons entre deux longs rideaux de peupliers dégarnis de feuilles. Mais alors une voix étouffée s'éleva derrière lui, mêlant de tristes notes au bruit des glaces et des eaux. L'espion qui le suivait chantait en marchant. Et il chantait Thymne patriotique du Bouleau, composé à Tépoque du premier partage de la Pologne. Les circonstances présentes donnaient à ce chant une poignante expression de douleur.

Bouleau! charmant bouleau! pourquoi donc es-tu si triste? Les blancs frimas ont-ils glacé ta sève? Le soufQe d'un mauvais vent t'a-t-il desséché? •

Cesl peut-être le ruisseau qui a mis a nu tes jeunes racines.

La voix s'était tue. Le cœur de Lewinski battait comme un marteau dans sa poitrine. Mais il ne se retourna pas. Fallait-il répondre?... La voix reprit :

Sœur Olga, ce ne sont point les blancs frimas qui ont glacé ma sève.

Je n'ai point été desséché par le souffle d'un mauvais vent. Le ruisseau n'a pas mis à nu mes jeunes racines.

La voix se lut de nouveau. Les deux homme étaient alors au milieu du pont, à six pas l'un de Fautre. Lewinski continua sa marche, mais il ne se retourna point encore. Celte fois, cependant, il répondit :

Mais d'un lointain, lointain pays vinrent les Tartares.

Ils brisèrent mes branches. Us allumèrent de grands feux. Et ils foulèrent autour de moi la belle herbe verte.

Partout où flamba leur feu Therbe ne peut plus pousser. Les champs ensemencés, foulés par leurs chevaux, sont arides comme à la fm de l'automne.

Aucun animal ne veut boire dans le ruisseau qu'ils ont souillé. Et la blessure de leur flèche ne guérit que dans le tombeau.

— Ah! c'est de là-bas , de là-bas que vient la malédictid^ de Dieul s'écria tout à coup Thomme qui suivait Lewinski.

Celui-ci fit aussitôt volte-face, et les deux faux espions des Russes qui, en réalité, espionnaient le gouvernement russe pour le conipte de la sainte cause, se serrèrent énergiquement les mains.

Après avoir échangé les observations qu'ils avaient faites pendant le cours de la soirée, ils s'avancèrent vers le faubourg dePraga. En roule, Lewinski rencontra sous sa main le rouleau d'argent qu'il avait reçu du commissaire de police, une demi-heure auparavant, et il le lança dans le fleuve.

— Sale argent!... s'écria-t-il ; il salirait l'aumône ellemême !

\ — Est-ce pour dimanche, ou pour lundi ? lui demanda l'autre.

— Nous le saurons tout à l'heure, répondit Lewinski. Ils étaient arrivés dans le faubourg. Ils entrèrent dans

une maison de pauvre apparence, et la porte se referma derrière eux.

Un quart d'heure après environ, ils en ressortirent, et tous les deux portaient alors le costume de paysan russe : longue pelisse fourrée, chapeau carré, larges bottes. De

plus, la moitié de leur visage avait disparu sous des barbes postiches.

Ils s'avancèrent à grands pas vers le pont, le traversèrent, et marchèrent dans la direction du cloître des Bernardins.

Malheureusement pour eux, en quittant le bureau de police, ils n'avaient pas remarqué un jeune homme embusqué derrière le piédestal de la statue de Sigismond. L'enfant les avait suivis, nu-pieds, rampant sur le bord de la rue que baignait l'ombre. 11 les entendit chanter. 11 ne distingua pas les parole» de leur chanson, mais il retint l'air, qu'il connaissait. Et, quand il les eut vus sortir de la maison où ils avaient pénétré, il les reconnut, à la voix, sous leur déguisement. Dix minutes plus tard, il les vit entrer dans le cloître par une porte dérobée. Alors il se mit à courir vers le bureau de poUce, et, quand il se trouva devant le commissaire, haletant, la face empourprée de froid et les yeux rayonnant de l'éclat du triomphe, sans attendre qu^on l'interrogeât :

— Atissi vrai que faime Dieu! monsieur, s'écria-t-il en langue russe, ils se sont donné la main sur le pont! et ils sont dans le cloître des Bernardins.

Le commissaire assujettit ses lunettes pour admirer « le jeune garçon.

— Ah ! les traîtres ! murmura -t-il.

Puis, en manière de réflexion, il ajouta :

— Je le savais bien, moi, qu'il n'y a d'espions fidèles que les enfants ! Et c'est bien naturel ! continua-t-il, car ils n'ont pas l'idée de trahir, puisqu'ils ne savent ce qu'ils font!

sous LA TERRE. 111

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