‹ Le Mari de la danseuse: étude (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · ET SAN-FRANCISCO · texte numérisé non relu

ET SAN-FRANCISCO

Le trajet de Chagrès à Panama, à travers Tisthme, ne s'exécutait pas autrefois sans fatigues et sans dangers. Nos voyageurs s'en aperçurent dès le moment de leur arrivée dans la rade de cette première ville. D'abord,il leur fallut descendre avec leurs bagages dans une étroite pirogue et se faire ballotter pendant une heure pour atteindre la côte. Puis ils furent obligés de se mettre en quête d'un gite, et la chose n'était pas facile à trouver dans cette insalubre bourgade d'indigènes encombrée d'émigrants. Heureusement, Gaskell ren* contra un de ses anciens camarades de théâtre qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage de San-Francisco, et le brave homme, stimulé par le désir de rendre service à des compatriotes, leur offrit de partager avec eux son logement. Barberine, le soir de son arrivée, assise devant la fenêtre de sa chambre, et contemplant la côte Verdoyante qui se développait sous ses yeux, ne pouvait croire qu'elle fût l'une des plus malsaines du globe.

— La fièvre règne ici toute Tannée, ma chère enfant, lui dit le vieux comédien, et la moindre imprudence donne la fièvre. Si vous tenez à votre santé, tant que vous n'aurez pas quitté risthme,vous vous soumettrez au régime le plus sévère. Ne vous exposez jamais au soleil. Couvrez-vous de vêtements de laine. Ne buvez que du thé ou du café, et enfin,

hâtez-vous de gagnerTocéan Pacifique; car, malgré les pré* caulioiis que je vous indique, je ne réponds pas de vous, si vous demeurez quelques jours ici.

Barberine comparait involontairement cette contrée, si charmante aux yeux et si malsuine, à certains hommes doués de toutes les quaUtés extérieures et dont Tâme est toute pleine de mauvais penchants. Mais Saint-Bertrand, qui n'avait pas les mêmes motifs de pénibles réflexions, ne vit dans les recommandations du vieux comédien qu'un prétexte de plus pour se hâler de gagner San -Francisco. Le soir môme, il acheta des provisions et loua une barque pour remonter la rivière des Caïmans jusqu'au point oii le trajet de l'isthme doit s'achever à dos de mules. Et, le lendemain matin, les qualre voyageurs, ayant pris congé de leur hôte, qui rentrait en France, quittèrent la bourgade empestée.

La barque que Saint-Bertrand avait louée était une pirogue indienne creusée dans un énorme tronc d'arbre. Deux de ces nègres vagabonds des Antilles, spécialement affectés au service des bateaux de Tisthme, la conduisaient à l'aide de larges pagaies. Ils étaient assis tous deux à l'avant de la pirogue. A l'arrière, Barberine était à demi couchée sous im léger lendido fabriqué par Eylmin à l'aide de quatre bâtons et d'une épaisse toile cirée ; Gaskell et Saint-Beitrand, assis face à face au fond de la barque, tenaient chacun au-dessus de leur tête un Ir.rge parasol ; et Eytmin s'était placé un peu plus loin, de l'autre côté des bagages.

Le voyage entrepris par ces quatre personnes eût été une véritable partie de plaisir, si elles avaient eu l'esprit plus libre, si l'une d'elles surtout avait eu le cœur moins

blessé. La contrée que traverse la rivière des Caïmans est la plus belle de toute la terre. La nature y déploie avec profusion ses plus grandes magnificences ; ce ne sont partout que sujets d'éblouissement. Sur les deux bords de la rivière étroite et limpide, s'élèvent des arbres gigantesques dont les faîtes se rencontrent à vingt pieds en l'air, formant une longue galerie, ou plutôt une suite de dômes allongés d'où pendent, comme des lustres et des girandoles, des entrelacements de lianes chargées de fleurs. L'eau transparente, tachée de plaques de lumière, reflète ces coupoles de verdure. De gros poissons, des alligators se jouent dans ses profondeurs, et l'air, saturé d'essences odoriférantes, retentit constamment d'un bruissement musical qui se compose du susurrement des insectes et du chant de toute sorte d'oiseaux. A peine, de loin en loin, les rayons du soleil parviennent-ils à traverser l'épaisse toiture : alors apparaît un pan du ciel, et l'on découvre à l'horizon des cimes de montagnes bleuâtres avec des palmiers à leurs pieds, de larges pâturages où paissent des troupeaux de vaches; puis la muraille de feuilles se resserre, et l'on recommence à glisser dans l'ombre. Tout à coup, dans la saison de l'hivernage surtout, les éclairs secouent leurs brandons de feu derrière les arbres ; l'obscurité se fait ; les oiseaux se taisent ; quelque chose d'ému s'élève dans l'air, et le tonnerre gronde. Les rideaux de feuillos se mettent alors à trembler comme si quelque main cachée les agitait. Et la pluie s'a-» bat lourdement à travers les branches, avec un bruit monotone, incessant, crépitant sur les feuilles, rejaillissant sur l'eau, pendant que de rouges clartés s'étendent sur le ciel comme le reflet d'un incendie. L'orage passé) tout se

met à fumer sous le soleil : une épaisse buée s*exhale du sol et de la rivière, et l'on est alors assourdi par les cris perçants des oiseaux.

On ne peut se figurer ce que sont de telles averses. Il faut, coûte que coûte, les supporter, car il n*est pas de moyens de s*en garantir. La pluie tombe par grandes nappes. Et les nuages descendent si bas, qu'ils cachent la cime des arbres.

Gaskcll, habitué à toutes les vicissitudes de là vie de voyage, s'était résigné à se laisser tremper jusqu'aux os. Accroupi sur une malle, les pieds dans l'eau qui séjournait au fond de la barque, il maintenait de son mieux son parasol au-dessus de sa tête; mais le parasol ne put résister longtemps au déluge ; il creva tout à coup sous le poids de la pluie ; alors l'imprésario baissa la tète et reçut philosophiquement l'incommode baptême.

Eytmin ne se plaignait pas plus que Gaskell. Être mouillé, pour lui, n'avait rien d'extraordinaire. D*ailleurs, Eytmin ne se plaignait jamais.

Saint-Bertrand, seul, manifesta une certaine mauvaise humeur. Il avait essayé d'abord de se garantir de la pluie en s' enveloppant d une couverture ; mais la couverture fut complètement imbibée en deux minutes. Alors il se blottit sous le tendido à côté de Barberine. Elle lui avait offert 4a moitié de sa place. Elle en fut mal récompensée.

Saint-Bertrand commença d'abord à maugréer contre la nécessité qui les avait amenés là, pour mourir, disait-il, d'une attaque de fièvre pernicieuse. A l'entendre, ils ne pourraient jamais parvenir à atteindre San-Francisco. Ce voyage était absurde. Ils auraient bien mieux fait de rentrer en

Franco. Il ne cessa de se plaindre que lorsque la pluie eut cessé de tomber.

Barberine écoutait les doléances de Saint-Berlrand sans y répondre. Elle aurait pu lui faire observer qu'elle était soumise comme lui aux intempéries de la saison. Mais elle aima mieux se (aire. Il y avait déjà longtemps que, tout en continuant à l'entourer de prévenances déguisées, elle avait renoncé à discuter avec son mari.

Cependant, comme il semblait vouloir la rendre responsable de tout ce qui lui était arrivé de malheureux depuis leur mariage, elle ne put résister au désir de lui représenter son injustice. Se relevant donc sur le coude, elle le regarda avec tristesse et lui dit à demi-voix :

— Il faut que vous soyez bien ingrat pour parler ainsi. Avezvous perdu la mémoire? Dites-moi si jamais femme s'est dévouée à un homme autant que je l'ai fait pour vous. Je ne vous rappellerai pas que vous avez été ma première, ma seule affection ; que^ depuis le jour où, pour la première fois, votre main a touché la mienne, je \ous ai conservé cette affection tout entière; mais je vous demanderai si jamais je vous ai donné un motif de plainte^? En revanche, veuillez me dire ce que vous avez fait pour moi. Je crois vous avoir inspiré, autrefois, non une passion, mais un désir assez vif. Combien de temps ce désir a-t-il duré? A Bade, dès le début de notre liaison, je vous donnais déjà des preuves d'un désintéressement peu commun chez les femmes. Vous m'en avez récompensée par des infidélités sans nombre, en mettant tout en œuvre pour me quitter et vous marier. Même alors, en me séparant de vous, je vous ai rendu un dernier service. Vous étiez menacé de la prison.

Je me suis dépouillée pour vous en exempter. Ce que vous avez fait depuis je ne vous en demande nul compte. Mais rappelez-vous dans quelle situation vous étiez, le jour où, après une séparation d*une année, je vous rencontrai Rappelez-vous votre humilité. Elle n'avait rien d'extraordinaire, car vous veniez de connaître enfîn la misère. Eh bien, en vous voyant si malheureux, j'oubliai le passé. Je vous aimais toujours. Je n'avais que vos peines devant les yeux. Le même soir, je vous recueillais chez moi. Mais cela ne me suffit pas. Quinze jours plus tard, j'avais fait de vous mon mari.

Elle se tut pendant un moment. L'orage s'était envolé du ciel, les arbres s'égouttaient sur la rivière, et la barque, enlevée par les pagaies des deux nègres, glissait silencieusement sur l'onde bleue. GaskcU dormait, et ses vêtements mouillés fumaient au soleil. Quanta Eylmin, assis sur une caisse et la tête basse, il semblait méditer. Peut-être quelques lambeaux des phrases que prononçait Barberine arrivaient*ils jusqu'à son oreille. Saint-Bertrand, lui, comme s'il avait été troublé par ce quil entendait, ne disait rien, et son visage commençait à s'assombrir.

Barberine promena un long et triste regard autour d'elle^; puis elle reprit :

— Il y a bien longtemps déjà que ce que je vous dis m'étouffe le cœur. J'ai beaucoup soulfert sans me plaindre. J'avais l'âme pleine d'amour, mais j'étais retenue par ma fierté. Descendez maintenant dans votre conscience : ditesmoi ce qu'a été ma vie depuis que nous sommes mariés. Au rebours de ce qui se voit communément, c'est moi qui ai supporté seule toutes les charges de notre ménage. Je

me suis tuèc de travail pour vous faire vivre; et, quand vous m*avez vue enfin à bout de forces, loin de me plaindre, vous m*avez reproché ma paresse, vous m*avez dit que je n avais pas de cœur, que Je rrCécoutais, Si aujourd'hui, après avoir dédaigné pour vous les brillants partis qui s'offraient à moi, à trente ans je me vois réduite à m*exiler, à traverser des déserts pestilentiels, n'est-ce point à vous que je le dois? Qu'avez-vous fait de ce que j'ai gagné? de la petite fortune de Gaskell? Et comment m'avez-vous trai* tée? Allez ! je n'oublierai jamais que, non content d'avoir voulu me quitter en Russie, au mépris de votre devoir, de mon dévouement, de mon affection, par deux fois vous vous êtes permis de lever la main sur votre femme. Et maintenant que me reprochez-vous?

Elle se tut de nouveau. Et lui ne répondit rien encore. Ce qu'elle lui disait n'était que trop vrai. Quoiqu'il ne connût pas le remords, peut-être subissait-il l'effet d'énervement de la solitude ; peut-être se trouvait-il dans une de ces heures d'affaissement où la conscience se réveille dans les âmes les plus perverties. Ses traits s'étaient détendus pendant que sa femme parlait, et même il ne craignit pas de lever les yeux sur elle, Il s'aperçut alors, pour la première fois depuis bien longtemps, qu'elle était encore belle, et un soupir s'exhala de sa poitrine.

Cependant Barberine, enflammée de douleur, releva la tête, et, sans rencontrer le regard qu'Eytmin arrêtait sur elle, elle dit :

— Vous avez dû trouver ma conduite inexplicable. En effet, elle était peu compréhensible. Je n'avais pas seulement une excuse, j'en avais mille pour vous quitter. Pas

une autre femme, à ma place, n'aurait consenti à vivre si longtemps de l'horrible existence que vous m'avez faite. Pas une autre n'eût résisté au désir de se venger, et vous savez que les femmes, surtout celles de ma condition, ont toujours des vengeances prêtes. Plus d'une fois, j'ai été tentée de céder à l'indignation, à m'enfuir loin de vous et à ne jamais vous revoir. Ce n'est pas mon affection qui m'a retenue. Dussiez-vous en sourire, apprenez-le : le devoir seul m'a dit dé rester auprès de vous ; c'est pour obéir au devoir que j'ai tout enduré : les insultes, les mauvais traitements, et, pis que tout cela! votre indifférence. Sans parler de vos infidélités, ni de Tinfâme désir que j'ai surpris chez vous, un jour, de me voir infidèle, vous ne pouvez vous figurer à quel point vous êtes devenu brutal» grossier, et quels tristes changements se sont faits en vous depuis ce voyage de Russie, d*où datent mes plus grands maux. Autrefois, vous aviez un je ne sais quai qui faisait excuser vos défauts, qui leur donnait une certaine grâce. Maintenant, vos dehors ne déguisent plus rien de votre âme, et qu'elle âme, depuis dix ans, me montrez-vous !

— Tu as raison, dit enfin Saint-Bertrand, dominé par l'ascendant de la vérité, surtout par l'étrange beauté qu'avaient pris les traits de sa femme. Tout ce que tu viens de dire est vrai. Tu ne m'en as pas dit assez encore. Je me regarde comme le plus méchant homme qui soil au monde. Cet aveu que, au prix de ma vie, je ne pourrais faire à nul au* tre, je te le fais, à toi, parce que je vois en toi la meilleure des femmes, je devrais dire la plus sainte, si j'osais prononcer un tel mot. Non-seulement je suis indigne de ton alfection, de ta pitié même ; mais, si tu connaissais toute

ma vie, tu ne pourrais éprouver pour moi que de l'horreur. Je me fais liorreur à moi-même. Et cepeiidanl j*élais né bon. C'est ma faiblesse, c est mon orgueil, c'est le monde, avec ses convoitises, qui m'ont perdu. Je n'ai pu lutter contre mes passions. Je n'en ai même jamais eu l'idée, tant ma nature a été gâlée de bonne heure par les facilités que j'ai toujours eues de les satisfaire. Tous ceux qui m'ont aimé, je les ai trahis. Toi qui t'es conduite avec moi comme les mères ne se conduisent pas toujours avec leurs enfants, je t'ai trompée, sans savoir pourquoi, pour te tromper, par impossibilité de ne pas te tromper, et avec quelles femmes, bon Dieu! Depuis que nous sommes mariés*, je n'ai vu en toi qu'une ressource. Et j'ai pris un lâche plaisir à te savoir malheureuse, à jne dire que, à cause de moi, ta vie si belle était perdue, ta jeunesse flétrie. Voilà ce que je suis, Barberine. Abandonne-moi donc à mon ignominie.

— Non. Je ne t'abandonnerai pas, reprit-elle en levant la tête. Le remords n'est pas loin du cœur qui se confesse. T'accuser comme tu le fais, c'est presque une réparation.

Ce n'était pas la première fois que de telles discussions avaient lieu entre les époux. Depuis qu'ils avaient quitté la Russie, la danseuse avait souventessayé de faire naître chez son mari un commencement de repentir. Jusqu'alors, elle, avait toujours échoué; Saint-Bertrand Técoutait à peine ; il restait froid devant ses pleurs; il répondait par des sarcasmes à ses paroles les plus tendres, et la séparation qui s'était établie entre eux devenait plus rigoureuse à la suite de chacune de ces discussions. Mais, cette fois, soit que le regret d'avoir si longtemps méconnu le cœur de sa femme le prédisposât à la compassion, soit par toute autre causa

qui peut, à un moment donné, faire rentrer l'amour dans le

cœur le plus rassasié, il se sentit ému de tant de grâce, de

tendresse, et, lui tendant la main, il la pria de lui accorder son pardon.

Barberine eût payé de sa vie une telle prière.

Ils continuèrent à causer à voix basse. Saint-Bertrand s'était refait caressant comme aux premiers jours ; le visage de Barberine rayonnait sous les pleurs et les sourires. Jamais dans ses yeux bleus navaient brillé tant de joie et tant de bonté. Le soir venait. Le soleil commençait à descendre vers l'horizon, chargé de nuages couleur de pourpre. Les fleurs continuaient à se balancerau-dessus de la barque, les oiseaux de chanter; et, de partout, d'enivrants parfums montaient vers le ciel. Eytmin, s'il n'avait pas tout entendu, avait tout compris.

— Comment, mon Dieu ! peut-on aimer un pareil homme? se demandait-il.

Gaskell, se réveillant tout à coup, fut encore plus étonné que le domestique, en voyant sous le tendido Sainl-Ber* trand penché vers sa femme et serrant tendrement sa main ; il se crut le jouet d'un effet d'optique. Cependant le soleil avait disparu et les ombres commençaient à descendre sur là campagne. La barque s'arrêta. Les voyageurs mirent pied à terre et se disposèrent à passer la nuit dans une chétive cabane couverte de feuilles de palmier. Après le dîner, qui fut court, Saint-Bertrand s'étant pour un moment écarté de la hutte, Gàskell se pencha vers Barberine.

— Que s'cst-il donc passé? lui demanda-t-il. On dirait, à vous voir, toi et ton mari, que vous n'avez jamais cessé de vous adorer.

— Vous allez me trouver bien lâche, répondit-elle. Eh bien, je vous l'avoue, malgré tout le mal qu'il m*a fait je ne peux m'empêcher de Taimer encore, et ce jour où je suis rentrée dans son cœury-reslera Tun des plus beaux de ma vie.

— Les femmes sont inconcevables ! dit Gaskell. Mais sais-tu bien que, par ton indulgence ridicule, tu légitimes sa mauvaise conduite, et jusqu'aux indignes traitements qu'il t'a fait subir?

— Que voulez-vous! répondit-elle, je ne puis oublier qu'il est nom mari.

Saint-Bertrand rentra sur ces mots, et la nuit se passa sans incidents notables.

Le lendemain, ils remontèrent dans la barque; ils couchèrent, le soir, au bourg de Grucès, où devait s'achever le voyage par eau. Et ils firent le trajet de Grucès à Panama à dos de mules.

— Tu m'as rendu le plus heureux des hommes, dit le surlendemain Saint-Bertrand à Barberine en s'installant avec elle dans une étroite cabine du bateau à vapeur de Panama. Désormais, je ne tedonnerai plus de sujet de plaintes, et ma vie se passera à te faire oublier mes fautes...

— Gompte là-dessus, pauvre enfant! dit Gaskell, dont la cabine touchait à celle des depx époux, et qui avait tout entendu.

UNE VIEILLE CONNAISSAMGE. 533

Après une traversée de dix-huit jours, le vaisseau qui portait les quatre voyageurs laissa tomber Tancre dans la baie de San-Francisco. La ville leur était apparue, de loin, sous un aspect merveilleux : encadrée d'un amphithéâtre de montagnes, avec'des milliers de navires se balançant à ses pieds. Hais, lorsque, après avoir pris terre sur un quai grossier, ils commencèrent à s'éloigner du rivage, leur admiration se changea bientôt en un certain sentiment de déconvenue. La cité de Tor, comme on l'appelait déjà dans toute l'Amérique, vue de près, n'était, en effet, rien moins qu'attrayante. Elle ressemblait moins à une ville qu'à un immense camp de pionniers.

Pendant que la charrette qui convoyait les bagages de nos émigrants s'enfonçait lentement dans une rue perpendicu* laire à la mer, ils s'arrêtaient de temps à autre en cheminant sur ses traces, et chaque objet nouveau qui leur apparaissait devenait pour eux un nouveau motif de désappointement. Dans quelle colonie de barbares se trouvaient-ils, après avoir subi tant de fatigues pour y arriver ! Tout autour d'eux s'élevaient de chétives maisons de bois et de terre sèche, les unes basses et comme enfouies dans le sable, les autres à quatre et cinq étages, perchées sur de périlleuses éminenceS) avec de profondes tranchées à leur pied. Aucune

rue n'élait pavée. Quelques-unes étaient parquetées sur les bords, et des trottoirs en planches, dressés sur pilotis, les traversaient de distance en distance dans toute leur largeur. Une boue molle, noire et fétide, fumait sous le soleil entre ces trottoirs primitifs, et d'innombrables files de charrettes, descavaliers et des centaines de piétons semouvaiont lourdement et se déballaient dans cette bouc. Il y avait un quartier très-vaste établi sous de grandes tenles, avec une église el deux auberges. A Tangle des carrefours bâillait l'orifice de larges citernes multipliées en prévision des incendies. Des échoppes de friperies, des boutiques d'objets comestibles, des amoncellements de ballots de marchandises, de tonneaux, de matériaux de construction, voilà ce que l'on rencontrait à chaque pas. Un vaisseau demâle, hissé sur une place, se tenait tant bien que mal en équilibre, sa coque s'appuyant sur des poutres entre croisées. Ses ponts avaient disparu sous un toit de tuiles que soutenaient des murailles en planches. On avait pratiqué une porte au milieu de sa poupe, et des fenêtres sur chacun de ses flancs. Ce ponton était un café. Plus loin, une lourde bâtisse en charpente, surmontée du drapeau des États-Unis, occupait un espace immense, el, sur son fronton grec, en grandes lettres, on lisait ces deux mots : Théâtre AdeljM, Plus loin encore, des hultes étaient entassées et entourées d'une large clôlure en fascines, elTon voyait sur une éminence doscharipts dételés et couverts de toiles qui servaient de maisons à des familles d émigrants.

La foule qui peuplait cetle ville extraordinaire se composait de gens nés dans tous les pays du monde : les Français, les Anglais, les Américains, coudoyaient dans Us rues

les Chinois, les Espagnols et les Mexicains. Des nègres portaient des fardeaux ; des Indiens à demi nus, le corps peint, assis à terre, regardaient les passants d'un air indolent; des matelots chantaient, attablés devant des tavernes; des mineurs chaussés de longues boites, la barbe et les cheveux en désordre, discutaient avec passion, tout en marchant* Et parmi eux, des gentlemen correctement vêtus de noir, cravate blanche au cou, parapluie à la main, n'avaient pas l'air plus étonnés de se trouver 1»^ qu'ils ne l'eussent été, cheminant dans une rue de Londres ou de New-York. On rencontrait même, de loin en loin, quelques jeunes femmes habillées à la dernière mode des pays civilisés, les unes provoquantes et hardies, les autres parfaitement convenables. Presque tous les hommes portaient le revolver à la ceinture ; des milliers de maçons improvisés s'agitaient en criant sur des échafaudages, et tous les idiomes possibles frappaient les oreilles dans celte très-prosaïque tour de Babel.

Saint-Bertrand, consterné de ce qu'il voyait; se demandait déjà s'il lui serait possible de trouver un logement conve* nable dans une telle ville; Barberine, désappointée, cheminait silencieusement derrière lui, et Gaskell, plus mortifié que les deux époux, disait à Eytmin qu'ils ne feraient peutêtre pas mal de se réembarquer pour retourner eu France, quand la charrette, étant arrivée devant une grande maison construite en briques crues, autour de laquelle allaient et venaient une foule de gens affairés, s'arrêta ; et le charretier, un Français qui jadis amt^ connu de meilleurs destins^ se tournant du côté de Saint*Bertrand, lui dit :

— Monsieur, voici le plus confortable hôtel de la ville.

Un homme sortait de Thôlel pour saluer les voyageurs comme le charretier prononçait ces mots, et déjà cet homme bien mis ouvrait la bouche pour leur faire gracieusement ses offres de service, quand Saint-Bertrand, l'envisageant, poussa un cri de surprise. Il avait reconnu en lui Cerveiro.

L'usurier Cerveiro, condamné à Paris par coutumace, pour escroquerie, reconnaissant à son tour Saint-Bertrand, lui tendit bravement la main, comme on fait d'ordinaire en pays étranger, quand on retrouve une vieilb connaissance. Oubliant que jadis il avait voulu faire coffrer le vicomte, il lui prodiguait les plus vives protestations d'amitié. Puis il lui fit traverser la grande salle du café de son établissement où sa femme trônait derrière un superbe comptoir ; et, quand il eut introduit ses botes dans un petit salon servant de bureau, il les fit asseoir, puis il dit qu'il avait été instruit parles journaux de la prochaine arrivée de la célèbre Barberine, et que chacun, à San Francisco, allait se mettre en qmtre pour lui faire fête, tant on était impatient de l'admirer.

— Mais, monsieur Cerveiro, répondit Saint-Bertrand un peu surpris d une faconde qu'il n'avait jamais remarquée clîez l'ancien escompteur, cette ville ressemble bien peu à la description qu on nous en avait faite. Ha femme, malgré son talent, n'y gagnera même pas de quoi vivre. Je crois que nous ferions aussi bien de la quitter.

— Allons donc ! répondit Cerveiro. Vous aveï eu en venant ici une idée sublime. Il ne faut pas juger San Francisco sur les apparences^ Cette ville n'existe que depuis liier, mais elle prend de l'extension chaque jour^ et, dans

UR£ VIEILLE. C0R1SÂ1SSA»G£. d'il

trois mois, vous ne la reconuaitrez plus. Tout se paye ici des prix fous, car on manque de totti, sauf d'argent. L'ar*geni» ou Tor, pour parler plus exactemenl, y abonde. Et si madame, ajouta4dl en se tournant vers Barberine» a seulement encore, ce dont je ne doute pas, la moitié du talent qu'elle avait jadis, votre fortune sera bientôt faite; car nous autres Parisiens, surtout, nous sommes terriblement sevrés ici de plaisirs.

Sainl-Bertrand regardait sa femme et Gaskell comme pour leur demander ce qu'ils pensaient de l'opinion de leur hôte. Hais Gerveiro ne lui laissa pas le temps de les questionner.

— Moi qui vous parle, reprit-il avec le ton nerveux des gens dont l'esprit est perpétuellement si»rexcité par la préoccupation des affaires; moi qui vous parle, quand, il y a un an, à la suiteUe cette malheureuse faillite dont vous avez entendu parler sans doute, je me décidai à venir à San Francisco pour tenter la fortune, je croyais, ainsi que vous, en arrivant, avoir fait, comme on dit, un pas de clerc; mais je découvris bicntét que j'avais simplement obéi à une inspiration de génie. J'employai une centaine de mille francs que j'avais emportés avec moi, et qui constituaient alof s tout mon avoir, à acheter des terrains et à faire bâtir. Eh bien, mon cher monsieur le vicomte, au* jourd'hui mes capitaux sont plus que triplés. Cet hôtel, le premier de la ville, m'appartient. J'ai, de plus, deux maisons d'habitation dans un quartier bien aéré. Enfin, je suis propriétaire, pour un dixième, de notre théâtre. C'est que je ne suis pas endormi, moi, et que j'ai su me multiplier, comme on dit, n'étant pas manchot .J'ai fait de tout, ici . 11 n'est

pas une seule industrie que j'aie dédaignée. J*ai monté un café, j*ai fondé un office de décrotteur, j'ai commandité un apothicaire et deux blanchisseurs ; j ai fait venir des Chinois, des voitures, des mules, des armes, du vin, des femmes de plusieurs pays d*oulre-mer ; et mon épouse et mes cinq enfants m*ont aidé puissamment dans mes différents négoces, car le zélé et l'intelligence ne leur manquent pas.

. — Je vous en fais mon compliment, répondit Saint-Bertrand ; mais, si nous nous décidons à rester ici, trouveronsnpusà nous loger?

— Sans doute, fit Gerveiro. Je vous ai dit tout à Theure que je possédais deux maisons en ville. Je vous louerai la plus petite. Elle est très-décemment meublée et vous y serez fort à Taise.

— Et quel sera le prix de la location? demanda Barberine.

— Oh ! mon Dieu, presque rieiij^ madame. Seulement quatre mille francs par mois.

Ce chiffre ût bondir sur leurs sièges les auditeurs de Gerveiro.

— Quatre mille francs ! s'écria Gaskell.

— Vous appelez cela presque rien ! dit Saint -Bertrand.

— Eh ! oui, fit Gerveiro, je vous ai déjà dit que tout se payait des prix fou« i Stn Francisco. Mais qu'importe ! Votre femme pçui gagner ici mille écus par soirée.

— Trois mille l^çs par soirée î dit Saint-Bertrand;

. — Je n'en rabais pas un centime^ repartit Gerveiro; mais c est à condition qu'elle sliiwa mes conseils.

— Et quels sont vps conseils, monsieur? demanda Barberine.

— Voici : â*âbofd, votre iiïâri, madame, se fera votre imprésario.

— C'est mon affaire, à moi, dit Gaskeli.

Saint-Bertrand le regarda de travers.

— C'est-à-dire, reprit Cerveiro, qu'il donnera sur notre théâtre des représentations de ballets à ses risques et périls. Nous lui louerons notre salle tout éclairée avec les contrôleurs, machinistes, musiciens, comparses, moyennant six mille francs par représentation.

— Hais c'est un prix exorbitant! interrompit Saint- Bertrand.

— Non, monsieur le vicomte; car la recelte s'élèvera certainement à près de dix mille francs chaque jour. Vous voyez qu'il vous restera un très-beau bénéfice»

' — Et vous êtes sûr que la recelte atteindra le chiffre de dix mille francs?

— Parfaitement sûr. On a si peu de distractions à San Francisco, que chacun voudra voir danser au moins vingt fois votre femme. En dansant seulement trois soirs par semaine, elle gagnera près de quarante mille francs chaque mois. Dans un an , vous pourrez donc retourner en France avec un demi-million dans la poche.

Barberirie espérait pouvoir danser douze fois par mois pendant un an, car le repos prolongé du voyage lui avait rendu une partie de ses forces. Elle se sentait pleine de courage. L'idée qu'elle allait enrichir une fois de plus son mari l'exaltait. Quant à Saint-Bertrand, il éprouvait au moins autant de joie que de surprise.

Les deux contrats de location de la maison d'habitation et du théâtre ayant été signés séance tenante, les voyageurs

s'empressèrent d'aller s*insialler dans leur nouvelle demeure, enchantés de la chance qu'ils avaient eue de rencontrer le sieur Cerveiro.

Les jours suivants furent employés par Barberine à s'exercer et à diriger les répétitions du ballet de la Sylphide. Gaskell et Saint-Bertrand Taidèrent de leur mieux dans cette tâche. Le corps de ballet du théâtre de San Francisco était peu nombreux et composé déjeunes filles très-inexpérimentées. Apeine fut*il possible d'en trouver plus de douze as« sez jeunes et assez jolies pour représenter convenablement les compagnes de la Sylphide. Quant au danseur qui devait se charger du rdle de James, il se montra si gauche aux répétitions, que Saint-Bertrand lui retira ce rôle pour le confier à une femme. Les décors du théâtre étaient suffisants, on ne s'en occupa donc pas; mais les musiciens donnèrent du fil à retordre à Gaskell. Ce qu'il lui fallut de patience pour parvenir à les faire jouer à peu près en mesure ne se peut dire. Pendant que Gaskell et les époux s'occupaient ainsi, d'énormes affiches promenées dans les carrefours de la ville annonçaient aux habitants qu'ils seraient prochainement admis au bonheur de contempler un premier sujet du grand Opéra de Paris. Saint-Bertrand eut alors une preuve concluante de la bonne foi de Cerveiro : le bureau de location, dès les premiers jours, fut littéralement assiégé par la fouie, et, le soir où Barberine devait danser pour la première fois au théâtre Adelphi, la salle était louée à l'avance pour <lix représentations. Gaskell, émerveillé de ce commencement de succès, se frottait les mains à s'en arracher l'épiderme, Saint-Bertrand était d'une douceur, d'une tendresse à rendre sa femme folle, et Barberine, en-

côuragée par l'affection que lui témoignait son mari depuis un mois, se promettait de danser comme elle dansait dans ses plus beaux jours, dût-elle en mourir.

La veille de la représentation, elle sortit avec lui pour acheter quelques objets de toilette. Les couronnes de fleurs qu'elle avait apportées de la Nouvelle-Orléans s'étaient fanées dans sa malle; elle voulait en composer une à son goût, avec des fleurs artificielles; mais il y avait alors peu de marchandes de modes à San Francisco. Barberine, après avoir bouleversé leurs cartons, n'y trouvant rien de convenable, fut obligée de se contenter d'une guirlande de fleurs naturelles qu'un jardinier promit de lui livrer le lendemain soir. Elle s'était écartée de la ville avec son mari pour allei chez ce jardinier qui cultivait des légumes, des fleurs et de& fruits aux environs du port. Comme ils marchaient le long de la côte pour rentrer chez eux, Saint-Bertrand se montrant plein d'attention pour sa femme, au point de s'exercer à marcher à petits pas, de la distraire avec toute sorte de propos spirituels, et de tenir son ombrelle ouverte au-dessus de sa tête, ils entendirent au loin sur la mer un coup de canon, et, dirigeant les yeux du côté d'où venait le bruit, ils aperçurent un petit brick, élégant de formes, qui stationnait en dehors de la passe de Golden-Gate en attendant un pilote.

Ils n'accordèrent qu'une légère attention à cet incident, ayant pour le moment des préoccupations personnelles en tête. Cependant, il devait exercer une certaine influence sur les événements du lendemain.

Le même soir, pendant qu'ils dînaient, Cerveiro leur annonça qu'un riche étranger arrivant de l'Inde sur son

yacht et retournant en Europe par le cap Horn, venait de débarquer à San Francisco. En apprenant que la célèbre Barberine se trouvait en ville et qu'elle devait danser au théâtre Je lendemain, il avait aussitôt demandé à louer une loge. Mais il n'y avait plus de loge disponible depuis longtemps. L'étranger avait été obligé de se contenter de la stalle' que Cerveiro se proposait d'occuper, et dont il lui avait cédé le coupon contre la somme exorbitante de deux cents francs.

La journée du lendemain fut employée par Barberine à se reposer. Elle sentait ses forces revenues; depuis longtemps, elle ne souffrait plus de son rhumatisme, et elle était admirablement disposée à danser. Saint-Bertrand ne la quitta pas. 11 lui fit boire quelques verres de vin de Bordeaux et manger, à dîner, des côtelettes grillées dont il avait surveillé la cuisson lui-même, afin qu'elles fussent saisies par le feu et, partant, d'une digestion plus facile. Barberine était profondément touchée de ces attentions; elle en riait, elle en plaisantait ; mais, vers le soir, elle devint tout à coup nerveuse. A mesure qu'approchait l'instant décisif, elle éprouvait une appréhensiou dont elle ne se rendait pas compte, l'appréhension du soldat qui, au moment de marcher au feu, pense pour la première fois à la mort, et se dit que, le lendemain, tout sera terminé pour lui.

— Cela ne signifie rien du tout, lui dit Saint-Bertrand. — Allons, courage! Encore une année de fatigue et nous serons riches.

— Ce n'est pas le courage qui me manque, répondit Barberine.

— Que te manque-t-il donc?

— Rien. Mais il y a dans Tair un je sais quoi qui ni*at-' triste. Il me semble que nous allons être séparés. Tiens ! je suis folle, avec mes idées. Embrasse-moi et n'en parlons plus.

Cependant, le moment de partir pour le théâtre étant arrivé, Barberine se rendit dans sa loge, accompagnée de son mari. Elle se coiffa elle-même, et, grâce à la branche de fleurs naturelles que lui avait apportée le jardinier, elle sut donnçr un éclat des plus séduisants à ses yeux bleus et à son visage. Quand elle eut pour la dernière fois promené le peigne dans ses bandeaux de cheveux blonds, elle attacha, en soupirant, des boutons de faux diamants à ses oreilles, puis elle procéda à sa toilette avec cette attention et ces soins minutieux que les danseuses poussent plus loin que toutes les femmes. A défaut d'habilleuse, son mari Taida à passer et à maintenir avec des épingles les différentes pièces de son costume. Il s'acquitta de cette tâche en homme entendu. Habiller une femme n'est jamais facile, mais habiller une danseuse est un travail qui exige des aptitudes toutes particulières. En effet, avant tout, la danseuse doit être parfaitement à Taise dans ses vêtements; une agrafe qui la gênerait, un cordon trop serré suffirait pour paralyser ses mouvements ou les rendre gauches. Quand la toilette de Barberine fut terminée, qu'elle eut fait convenablement bouffer sa jupe de gaze, attache ses ailes de plumes de paon à ses épaules et chaussé ses cothurnes de satin rose, Saint-Bertrand, se plaçant à distance pour juger l'ensemble de sa toilette, fut émerveillé de sa beauté. Jamais, depuis dix ans qu'il vivait avec elle, Barberine ne lui avait, semblé si gracieuse et si avenante. Son pantalon de soie faiblement

teinté de carmin dessinait les contours harmonieux de ses jambes, dont un long exercice avait accentué les muscles. Ses pieds mignons, jadis si endobris par la fatigue, avaient retrouvé leur souplesse. Son corsage était celui d'une vierge. Ses épaules, ses bras, ses mains, d*un grain velouté, avaient une fraîcheur, une jeunesse incomparables. Et sa tête, petite, mutine, admirablement plantée sur le cou, était pleine d'un charme exquis. Tout à coup, elle se mit à pirouetter sur le bout du pied en tendant les bras, sa jupe se déploya autour de sa ceinture comme un immense parasol, et, s'enlevant alors, par trois fois, elle retomba en souriant entre les bras de son mari.

— Ma parole d'honneur, c'est une véritable résurrection ! s'écria-t-il.

Gaskell entra dans la loge comme Saint-Bertrand prononçait ces mots. Il venait avertir Barberine qu'on l'attendait pour commencer le ballet et que le public donnait des signes d'impatience. Us descendirent sur la scène tous ensemble, et, au moment où ils y arrivèrent, Cerveiro, qui remplissait l'office de régisseur, frappa les trois coups.

Lorsque le rideau se leva, Barberine, qui était en scène, levant les yeux, fui étonnée de l'aspect de la salle.

Elle lui parut assez vaste, mais un peu obscure. Le gaz n'ayant pas encore été importé à San Francisco, le lustre et la rampe étaient formés d'un certain nombre de lampes qui, projetant leur lumière sur une tenture sombre, ne répandaient dans l'espace qu'une clarté douteuse. Quelquesunes des lampes filaient, et une odeur d'huile échauffée afféictait désagréablement les narines. Mais ce qu'il y avait de véritablement étrange dans ce théâtre assez primitif, c'était certainement le public. Il se composait de gens appartenant à toutes les nationalités de l'ancien et du nouveau monde, chacun portant un costume particulier. Les Anglais et les Américains les mieux posés de la ville, en habit noir, en cravate blanche, roides et sérieux, se prélassaient aux premières loges, en compagnie de leurs moitiés^ couronnées de fleurs et décolletées. Les natifs de la Californie au type espagnol, sombres et graves, occupaient les secondes loges, et leurs femmes à peau jaune, aux traits sévères, étaient coiffées du peigne d'écaillé monumental et de la mantille, avec une fleur de grenadier coquettement placée sur la tempe droite. Les métis aux cheveux longs, au teint hâlé, habillés de velours, de ceintures de soie, avec des boutons de métal sur toutes les coutures de leur costume, se tenaient aux stalles. Des grisettes de Paris, gaies, souriantes, bruyantes, le visage encadré de bonnets de tulle ou de petits chapeaux, étaient disséminées sur les banquettes du balcon. Des créoles habillés de toile blanche, des Chinois couverts de robes de soie brodées, une foule d'hommes des contrées du Nord, victimes politiques chassées de leur pays: Polonais, Hongrois, Prussiens, emplissaient le parterre, avec des matelots américains aux chemises de laine, des

nègres des Antilles, des Français, des Suisses, des Allemands. Il n'y avait pas une seule place inoccupée dans toute la salle ; les têtes nues s'écbafaudaient les unes derrière les autres; presque tous les hommes portaient le revolver ou la navaja à la ceinture, et un bourdonnement confus planait sur cette foule, dont les yeux reluisaient dans la demi-obscurité comme des pointes de diamant.

' Barberine eut à peine le temps de saisir d'un coup d'œil cet ensemble assez grave et singulier. Elle éprouva une certaine contrariélé de voir la salle si imparfaitement éclairée ; cependant, comjne les portants projetaient sur la scène une lumière suffisante, elle ne songea plus qu'à soa rôle.

Par un de ces retours de force et de jeunesse qui se rencontrent parfois chez les artistes, elle dansa, ce soir^là, comme elle n'avait jamais dansé. Elle se sentait en beauté; sa mutinerie lui était revenue avec son élasticité et sa souplesse. On ne peut pas se contenter de dire qu'elle plut au public. Elle l'enthousiasma.

Il y avait cependant un homme dans la foule qui ne partageait point l'enthousiasme général : c'était le vicomte de Saint-Bertrand. Assis à l'orchestre des musiciens, il n'avait pas perdu le moindre détail du premier acte. De même que tous les assistants, il avait été frappé de la grâce et-du merveilleux entrain de sa femme; mais, lui qui la connaissait et ne se laissait pas tromper par les apparences, il n avait été dupe ni de sa gaieté, ni de son aisance d'emprunt. Il admirait le courage qui la soutenait, mais il sentait (lue toute sa force résidait dans son seul courage, et, la voyant se détourner fréquemment pour reprendre haleine, pendant qua

rougissait sa poitrine, que tremblaient ses mains et ses pieds, il se disait avec désespoir que Barberine pourrait danser et bien danser trois ou quatre fois peut-être encore, puis qu'il lui arriverait certainement ce qui lui était arrivé déjà h New-York et à la Nouvelle-Orléans, c'est-à-dire qu'elle se fatiguerait, qu'elle serait obligée de se contenter de marcher, d'esquisser ses pas, et qu'il serait insensé de compter sur elle pour danser le premier rôle d'un ballet trois fois par semaine, non pas même pendant une année, mais seulement pendant un mois.

Il s'ensuivit que, au moment où le public, après deux rappels successifs, évacua la salle pour aller respirer l'air du dehors entre les deux actes, Saint-Bertrand quitta sa place et se dirigea vers les couhsses avec un air de consternation qu'il ne cherchait même pas à déguiser.

-^ Il nous faudra déguerpir d'ici avant un mois, se disait-il, et c'efit à peine si nous aurons mis de côté de quoi payer le prix de notre passage en Europe. Et que deviendrons-nous en Europe? Une danseuse sans baleine et sans jarrets, cela n'a pas plus de valeur qu'un cheval poussif. Et moi qui l' écoutais! qui croyais, idiot que je suis! que les forces et les jambes lui étaient revenues ! Gomme si, à

trente ans, une femme exténuée de fatigue pouvait retrouver les qualités de la jeunesse !

Cependant, tandis que le trop clairvoyant mari de la danseuse se parlait ainsi, des groupes stationnaient dans le couloir, exaltant aussi bien le talent que la beauté de Barberine. Saint-Bertrand fut reconnu comme il passait, et ce fut à qui, parmi la fine fleur des pois de San Francisco, lui adresserait les compliments les plus emphatiques. Il les rc-

cevait en souriant pour cacher sa contrariété, distribuait des poignées dé main et s'efforçait toujours de gagner la porte qui conduisait sur la scène, lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et un homme dont il ne pouvait voir le visage, car le couloir était obscur, Tentraina à quelques pas de là dans Tembrasure d'une fenêtre.

A sa grande surprise, Saint-Bertrand, regardant alors cet homme à la lueur de la lune, recoimut en lui son ancien ami Rogatchef.

Rogatchef était arrivé la veille à San Francisco. C'était lui qui, venant de Tlnde et faisant route vers l'Europe dans son yacht, en apprenant que Barberine se trouvait en ville et devait danser le lendemain au théâtre Adelphi, avait acheté la stalle de Cerveiro, car il éprouvait un étrange dé* sir de revoir la charmante danseuse. Depuis si longtemps, déjà, qu'il avait quitté le monde civilisé, il avait été terriblement sevré delà vue des jolies femmes. Aussi la beauté de Barberine, non moins que son talent, avait-elle rallumé, plus ardente que jamais, son ancienne passion. 11 était comme fou d'admiration. Il ne le dit pas à Saint-Bertrand, mais ce fait ressortait surabondamment du désordre de ses paroles.

Personne ne put jamais savoir exactement ce qui se dit, d'abord, dans l'embrasure de cette fenêtre, entre cet indigne mari dont les illusions venaient de recevoir une si rude atteinte, et ce millionnaire imbécile, exaspéré par huit ans de vaine convoitise et une longue abstinence à laquelle il n'était point habitué. Ils parlaient tous deux avec énergie, mais à voix basse. Rogatchef, connaissant maintenant si bien Saint-Bertrand, ne lui déguisait rien de sa pensée, et

l'autre, qui avait toute honte bue, le premier moment de surprise passé, Técoutait sans rougir, mais en se défendant mollement, comme un homme qui ne s'attendait pas à ce qu'on lui demande. Quelques mots prononcés d'une voix un peu moins contenue nous indiqueront sur quel monstrueux sujet pouvait rouler leur discussion.

' — Non, non. Elle ne voudrait jamais y consentir, disait Saint-Bertrand.

— Nous trouverons le moyen de l'y forcer, reprit Rogatchef.

— Comment?

— Je suis certain qu'elle ne m'a pas reconnu. Elle n'a même pas tourné les yeux du côté où j'étais assis. Ne dites donc pas que je suis ici. Ne prononcez pas mon nom. Elle se méfierait. Mais, demain, dans la matinée, proposez-lui.de visiter le yacht, de faire une promenade en mer. Je ne me montrerai point d'abord. Quand nous aurons franchi la passe, vous rentrerez en ville, tout seul, dans le canot; alors je sortirai de la cabine. Et, pendant le trajet de San Francisco à Saint-Pétersbourg, c'est bien le diable si je ne trouve pas le moyen de l'humaniser.

— Cela pourrait se faire, balbutia Saint-Bertrand en pâlissant. Mais...

Ici, les voix baissèrent de ton. La discussion changea de sujet et devint plus vive.

— Ce sera ce que vous voudrez, disait Rogatchef.

— Cela n'est point assez précis, reprit le mari. Rc^atchef lui dit alors un chiffre à voix basse. Saint-Ber-

tranî secoua la tète.

Rogatchef, haussant les épaules, articula un autre chiffre.

Alors le mari dit : m Oui. »

Puis il ajouta avec méfiance :

— Mais avez-vous donc emporté tant d'argent que cela? Le mot diamants s*exhala des lèvres du prince.

Sur ce mot, ils se serrèrent la main, disant :

— A demain, à dix heures.

Puis ils se retirèrent, Saint-Bertrand reprenant sa place à l*orchestrc des musiciens, et Rogatchef quittant le théâtrt% où il pensait n*avoir plus que faire.

Cependant, au moment où l'horrible marché se discutait entre ces hommes infâmes, un autre homme qui passait, dans le couloir, reconnaissant l'un d'entre eux sans doute et lui ayant entendu prononcer le nom de Barberine, fit un geste de surprise, puis se cacha dans l'ombre auprès d'eux. Cet homme était Gaskell, qui, ainsi qu'on lésait, n'avait pas été dupe du repentir de Saint-Bertrand. 11 connaissait Uogatchef de vue. En le rencontrant inopinément à San Francisco, et le voyant discuter si chaudement avec Je vicomte, un étrange soupçon traversa son esprit, et il résolut d'écouter ce qu'ils pouvaient avoir à se dire. Quoique Saint-Bertrand et Rogatchef s'entretinssent à demi-voix, Gaskell ne perdit pas un mot de leur discussion. Quand ils se furent éloignés, l'honnête imprésario, ne pouvant en croire ses oreilles, demeura comme foudroyé à sa pla,ce. Il ne savait que faire pour empêcher ce rapt auquel le plus abject des époux n'avait point hésité à prêter les mains. Il voulait l'empêcher, cependant, au prix de sa vie.

11 était encore à la même place, occupé à rêver douloureusement, quand une salve d'applaudissements vint le rappeler à lui-même. Le second acte était commencé. Cas-

kell se dirigea machinalement vers les coulisses, se promettant d*averlir Barberine de ce qu'il avait découvert, dès que la représentation serait terminée.

Barberine dansa le second acte comme ell^ avait dansé le premier. La fatigue cependant la faisait haleter après chaque nouveau pas qu'elle exécutait. Cerveiro, de la coulisse où il s'était posté, et où Gaskell vint le rejoindre, constatait ce fait désolant avec inquiétude, et Saint-Bertrand, dont les yeux étaient mieux exercés que ceux de l'usurier, se demandait si sa femme aurait assez de force pour achever le ballet. Il voyait ses genoux trembler, ses lèvres pâlir, et de larges cercles s'arrondir autour de ses yeux, chaque fois que, se tenant en équilibre sur la pointe de Torteil, elle tournait lentement au bord de la rampe, en le regardant fixement, comme pour lui dire :

— Tu vois! je fais tout ce que je peux !

La courageuse femme se soutenait par l'idée que son avenir dépendait de cette représentation. Goûte que coûte, elle voulait ne rien abandonner de son succès. Elle faisait donc sans cesse de nouveaux efforts pour ne pas faiblir ; mais la sueur baignait ses membres, son cœur battait à se rompre, sa gorge se contractait douloureusement comme si elle eût été serrée par une main de fer, et, dansant maintenant plutôt par instinct que par suite des combinaisons de sa volonté, il y avait des moments où elle croyait planer dans l'air, car elle ne sentait plus son corps.

C'est ainsi qu'elle parvint à atteindre l'avant-derniêr© scène du ballet. Les spectateurs, enthousiasmés de sa grâce et de sa beauté, ne s'étaient même pas doutés de ses tortures. Ils étaient tous ébahis, les yeux fixes et la bouche ou-

verte, suivant mécaniquement chacun de ses gestes ; ils ne l'applaudissaient même plus, de peur de perdre quelque chose de l'illusion qui les enchantait.

L* avant-dernière scène de la Sylphide^ comme on le sait, consiste en une discussion assez longue qui s'échange entre le fermier James et la sorcière. Pendant que la vieille Madge offrait à l'imprudent amoureux l'écharpe magique qui devait priver la frlle de l'air de sa liberté, Barberinc, marchant dans la coulisse pour se tenir en haleine, en attendant sa rentrée, se trouva tout à coup en face de Gaskoll. Elle fut frappée de la consternation de son visage. Elle crut que quelque malheur lui était arrivé. Elle l'interrogea, le pressa, le harcela avec une impatience de femme. Gaskell, malheureusement, ne réfléchit pas que Barberine avait encore une scène à danser, la plus importante de l'acte, et que ce qu'il allait lui dire était capable de la priver de ses moyens. L'atroce confidence lui échappa. Barberine, en l'écoutant, se sentit frappée au cœur. Se voir ainsi vendue par celui à qui elle avait tout pardonné, et au moment où elle faisait tant d'efforts pour lui, c'était le comble !

Elle ne dit rien toutefois; mais deux grosses larmes coulèrent de ses yeux.

Cependant, il fallait que le ballet fût achevé. Le public n'avait pas à s'inquiéter des tortures de la danseuse. Elle demeurait là, abîmée de douleur et pleurant, quand Cerveiro, qui vit qu'elle allait manquer sa rentrée, la poussa par le bras ; alors, machinalement, quand elle sévit devant la foule, elle fit son devoir^ elle dansa.

Le croira-t-on? Elle put bien danser. Il est vrai que la

LA DERDIËRE REPRÉSENTATION. SiS

deniiëre scène du ballet était en situation avec l'ëtatde son âme. La Sylphide meurt dans cette scène, et elle meurt frappée par la main de celui qu'elle aime. Quand Barberine, ayant vainement cherché à rencontrer les regards de son mari — il n*osait plus la regarder déjà, le misérable*! — se souleva dans un suprême effort d'amour et d'agonie, puis retomba tout de son long sur le parquet de la scène, un frisson d'épouvante courut dans la salle. La danseuse serait morte en réalité sous les yeux du public, qu'il n'aurait pas été plus ému.

Cependant, quand le rideau se fut lentement déroulé sur la dernière scène, une tempête de cris s'éleva. Le public avait retrouvé la possession de lui-même, et il manifestait bruyamment son admiration. Barberine, brisée de fatigue et de douleur, fut obligée de reparaître. La toile ayant été à demi. relevée, elle s'avança au bord de la rampe, et exécuta une série de pirouettes coupée par de grandes révérences. Cette manière de saluer le public, habituelle'aux danseuses, à Paris, passa à San Francisco pour une innovation, et elle eut naturellement un très-grand succès. Malheureusement, comme Barberine s'inclinait pour la cinquième fois peut-être, elle était alors arrivée en face de la place occupée par son mari ; et se tournant vers lui, afin de rencontrer ses yeux pour la première fois depuis le commencement de l'acte, leurs regards se croisèrent. Alors, comme si la danseuse eût été clouée sur place ; elle demeura là, pendant quelque temps, à lé regarder sérieusement, le genou ployé, la jupe évasée, tout près de la rampe, dont les maudits quinquets n'avaient pas cessé de filer pondant toute la durée de la représentation.

Tout à coup, comme elle le regardait ainsi, avec une indignation dont lui seul pouvait comprendre la cause, elle sentit une chaleur sur elle, et, en même tenTps, un cri d'épouvante retentit dans toute la salle.

La jupe de la Sylphide était en feu !

Ce qui se passa en cet instant est indescriptible. La foule s'était levée d'un seul mouvement ; elle s'agitait, se poussait, hurlait, les uns essayant de gagner les portes, les autres faisant de vains efforts pour s'élancer sur la scène, très-exhaussée au-dessus des stalles. Barberino, hors d'ellemême, s'était relevée, elle aussi, et, comme une folle, elle courait sur le théâtre, tournant rapidement sur elle-même au milieu d'un cercle de flammes. La malheureuse femme criait. Le rideau était toujours suspendu à mi-hauteur. Et personne sur le théâtre n'allait à son secours! Les coryphées, tremblantes, ne sachant par où s'échapper, craignant que le feu n'atteignit leurs jupes de gaze, s'étaient blotties contre la toile de fond. Les machinistes, terrifiés, regardaient. Saint -Bertrand seul et Gaskell faisaient des efforts inouïs pour atteindre cette haute colonne enflammée qui courait sur deux jambes nues avec une vitesse vertigineuse ; mais ils ne pouvaient la saisir. Gaskell, dès le début de l'accident, s'était jeté sur Barberine et lui avait lancé son manteau sur la tête pour préserver sa poitrine et son visage ; mais elle avait échappé au vieillard comme il essayait de la renverser pour étouffer le feu sous ses mains, et le pauvre homme n'était plus assez agile pour la suivre dans sa course. ^ Quant à Saint-Bertrand, après avoir fait des efforts prodigieux pour s'élever de l'orchestre jusqu'à la rampe et pour l'enjamber, il s'était également

LA D£ftNlËaE KEPBÉSËNTATIO!). 3i5

mis à la poursuite de sa femme ; mais elle lui avait échappé, à lui aussi, et il avait beau lui crier de s'arrêter, elle ne Técoutait pas, dévorée qu'elle était par la flamme, aveuglée par le manteau de Gaskeli, et n'ayant plus cimscience de ce qui se passait autour d'elle. Enfui, au bout d'une minute, comme ils étaient là, criant et courant tous les trois, devant ces quinze cents spectateurs pétrifiés par une anxiètc terrible, un homme glissa sur la scène du haut des frises.

Gelait Ëytmin, qui, n'ayant pas trouvé do meilleure j^bice pesir assister à la reprâsentation, s'était blotti 4â-haut, et,, ne CQi^[»rendilt rien d*abord à cette longue flamme qu'il vo^l courir, puis reconnaissant enfin sa maîtresse, a'èlnlt précipité k long d un portant ^ au ris(pie de se tuer, p<Hir la secourir.

Il n'hésita pas un instant, lui. Se jetant sur Barberine, à corps perdu, il l'enlaça par la ceinture, la renversa, la maintint sur le dos, malgré ses cris, et parvint enfin à l'éteindre.

Tous les spectateurs regardaient. Us ne criaient plus inatqtenant. Une angoisse inexprimable 1^ étouffait.

Elle se traduisit par un murmure d'horreur quand Eytti^in, se redressant cnfiii sur les deux genoux, souleva le inanteau de Gaskell.

On vit «dors apparaître le visage pâle de la danseuse.

Sa face avait été {Réservée, ainsi que ses épaules et sa poi* Irine. Hais elle avait le dos et le ventre brûlés, et si profondément brâlés, que le médecin du théâtre, qui était accoura aux cris, annonça en frémissant de pitié qu'elle allait mourir.

^ Vi LE NAIU DJB LA DANSEUSE.

GARÇON DE CATÉI

Une foule innombrabie accompagna Barberine jusque chez elle. On l'avait enveloppée dans une couverture et couchée sur un brancard que portaient quelques-uns des spectateurs, se relayant de cent pas en cent pas. Des hommes armés de torches précédaient le triste cortège. A côté du brancard se tenaient Eytmin et Gaskell, et les coryphées du théâtre, ne se rappelant même pas qu'elles avaient conservé leur costume de ballet, les suivaient en sanglotant.

Des imprécations s'échappaient de cette foule qui venait d'assister à un si horrible spectacle. Quelques-uns censuraient énergiquement l'administration du théâtre, qui aurait dû, disaient-ils, recouvrir la rampe d'un grillage; d'autres accusaient de lâcheté les machinistes qui avaient regardé brûler la danseuse sans lui porter secours ; et tous vantaient le courage d'Ëytmin. On entendait, tout du long des rues assombries que suivait le . cortège, des ëcbrts de voix confuses, et les trottoirs en planches résonnaient sourdement sous le bruit des pas.

De temps à autre, des cris de douleur parlaient du brancard sur lequel se tordait Barberine. Alors, le médedn qui marchait auprès d'elle lui adressait quelques paroles de consolation.

Qu'était devenu Saint-Bertrand? 11 allait dans la foule,

machinalement, comme un homme qu'un événement terrible et inattendu a rendu stupide. Depuis le moment où il avait vu Barberine enveloppée d'un tourbillon de flammes, il ne se rappelait rien, sinon que, quelques instants auparavant, couronnant enfin dignement sa hideuse existence, il s'était décidé à vendre sa femme et que t)ieu la lui avait alors arrachée, ne voulant pas que cette abominable action s'accomplit.

Les gens qui l'entouraient s'efforçaient de le consoler, mais il ne les écoulait pas ; il ne les entendait même pas ; et, comme s'il eût redouté de regarder l'objet informe qui se débattait sur le brancard, il se tenait à quelques pas en arriére et marchait la tête basse.

Quand la porte de la maison — celte maison d'où Barberine était sortie si pleine d'espérances quelques heures plus tôt — eut été refermée, le médecin s'empressa de déposer la danseuse sur son lit, et alors, écartant légèrement les débris de vêtements brûlés collés à son corps, il découvrit une horrible plaie qui l'entourait comme une ceinture sanglante. Par un hasard extraordinaire, le visage, le buste et les jambes avaient été préservés. Hais Télat de la malade n'en était pas moins désespéré.

Pâle, les yeux rentrés, les lèvres blanches, elle ne pouvait articuler une parole.

Ce qu'elle souffrait ne peut se dire : elle sentait les feux de l'enfer dans son cœur et sur tout son corps. Le médecin employa, pour la soulager, les deux seuls remèdes que lui conseillait la science : il couvrit ses plaies de coton, il lui fit boire une potion soporifique; mais il n'avait aucun espoir^ et ce fut avec un air consterné qu'il se retira, promet-

tant de revenir de bon matin, si toutefois on ne le faî^it pas prévenir que ses soins étaient devenus inutiles.

Gaskell était resté auprès du lit. Depuis Tévéneinent, le brave homme ne se sentait plus vivre. Avoir vu sa chère Barberine, la seule créature qui le rattachât encore a la vie, qu'il avait formée, dont il avait guidé les premiers pas, qui représentait à ses yeux le plus merveilleux assemblage- des qualités du cœur et de toutes les beautés, l'avoir vue ^e débattre au milieu du fou sans pouvoir lui porter secours, c'était une de ces épreuves auxquelles les caractères les mieux trempés ne résistent pas, et le pauvre imprésario n avait jamais brillé par la force du caractère. Il avait oublié déjà riiorrible discussion qui précéda la catastrophe. Cette catastrophe avait été si imprévue, si soudaine, qu'elle avait tout effacé de son esprit.

Quant à Eytmin, il s'était retiré dans \e salon, ne se croyant pas le droit de rester dans la chambre de sa maîtresse. Hais la porte qui reliait lés deux pièces était demeurée ouverte, et Eytmin se trouvait à portée d'entendre tout ce qui se passait auprès du ht. Le dévoué serviteur n'était guère moins accablé que Gaskell. Depuis la mdrt de sa mère et la perte de sa fiancée, il avait reporté toute sion affection sur Barbérine. Elle s'était toujours montrée si bonne, si douce pour lui ! N'était-ce pas elle qui l'avait soigné à Moscou dans sa maladie? Et, depuis, que n'avait -elle pas fait pour le défendre contre son mari, pour lui rendre supportable les devoirs assujettissants de son état de domestique !

Saint-Bertrand s'était assis en face de Gaskdl, à la tète du lit. Barbcrine ne pouvait l'apercevoir. A quoi songeait-il

GARÇON DE GAFÉ. 9»

maintenant? A rien. Il se trouvait exactement dans là même situation d'esprit où nous l'avons surpris deui fois déjà, devant le cadavre de Wanda et dérant celui de la Mélëdine. Cet homme si hardi et si agissant quand il avait une passion à satisfaire, devenait plus inerte et plus mou qu*une vieille femme dès qu'il se trouvait en face des victimes que cette passion avait faites. Sa conscience, alors, ne lui parlait pa^^. elle l'écrasait.

Cependant la malade se débattait toujours sur son lit. La potion que lui avait fait prendre le médecin, au lieu de la calmer, n'avait fait que surexciter ses lierfs. Après un court moment d'assoupissemonf, ne pouvant plus tenir en place, elle se retourna à demi sur ses oreillers, et àlor5,"à la claHé de la lampe, elle aperçut Gaskell qui pleurait. La douleur de l'imprésario la toucha jusqu'au fond de Tânie, et aussitôt, obéissant à ses habitudes d'impersonnalité, la^ pauvre femme se mit à le consoler.

— Ne pleurez pas» ne pleurez plus, mon bon ami, lui dit-elle. Je souffre horriblement, c'est vrai, mais je n'ai plus longtemps à souffrir. Après avoir mené une existence si misérable; je vais enfin connaître lé repos. Je ne regrette rien de la vie, si ce n'est vous qui vous êtes toujours conduit avec moi comme un père. Mais nous serons bientôt réunis, peut-être. Je vous en prie, ne pleurez plus.

GaskélI continuait à sangloter, la face cachée dans ses

mains, et Saint-Bertrand ne bougeait pas, craignant d'être

aperçu. Il soupçonnait vaguement que sa femme avait été

instruite de sa dernière trahison, et elle était si lâche, si

xiégradanté^ celle-là! qu'il ne savait comment s'en d6-

fendre.

350 LE HARl DE LÀ DANSEUSE.

Elle le vit tout à coup. Alors elle frémit et Tappela. Il lui fallut se lever et se tenir debout devant elle. Barberine était agitée par un mouvement intérieur d'une violence extraordinaire.

— Pourquoi as4u fait cela? lui dit-elle. Pourquoi as tu vendu ta femme? Que t'avais-je fait? Réponds. Je travaillais, j'avais retrouvé mes forces; que te manquait-il? Est «e que je ne me suis pas toujours montrée bonne, soumise^ fidèle, attachée à tous mes devoirs? est-ce que je ne t'avais pas pardonné? Je t'ai sacrifié ma vie, je me suis dévouée à toi comme une mère : j'étais heureuse de me prvrer de tout, de me tuer de fiitigue pour te faire vivre. Eh bien , cela ne t'a pas toudiè, el tu m'as vendue ! Encore, si tu avais fait cela il y a deux mois, quand il n'y avait phis d'argent à la maison, quand nous vivions séparés^ c'eût été une chose infâme, mais tu aurais eu l'ombre d'une excuse. Mais tu me dis que tu te repéns, tu m'entoures de soins, de caresses, comme aux premiers jours; moi, je n'ai pas de rancune, tu le sais; j'oublie le passé, je me livre à toi corps et âme, et, le soir même où je fais ce que je peux pour obtenir un succès qui doit t'enrichir, tu me vends 1 Voyons, ce n'est pas de la méchanceté, cela, c'est de la folie. Tu es donc fou? Qui t'a poussé à cela? Parle ! parle donc f Tu ne m*as donc jamais aimée? C'est donc toujours ton intérêt qui t'a guidé? J'étais belle cependant, tu me le disais, et tu semblais heureux quand tu me serrais dans tes bras. Est-ce que les hommes, mon Dieu ! ont le cœur autrement fait que les femmes?

Tout cela était prononcé d'un ton saccadé, vibrant, avec des intervalles remplis de cris de douleur, car la souffrance

• Garçon de gafë. 55t

de l'âme, si grande qu'elle fût, ne pouvait supprimer celle du corps chez la pauvre femme. La voix de Barberine était rauque, ses yeux étaient remplis d'une flamme sombre, et elle agitait les mains en parlant avec véhémence. 11 ne répondait rien. Alors, le regardant toujours ;

— Tu crois que, si tu avais eu la lâcheté de m'abandon* ner, j'aurais cédé, comme cela? tu crois que je me serais livrée à ce Rogatchef? Eh bien, tu ne me connais pas; je me serais plutôt jetée à la mer.

Elle dit encore :

— Je me sentais si gaie! sien train! Le bonheur d'avoir cru retrouver Ion affection m'avait rendu tant de courage !.

Alors, elle se mit à pleurer, et tout à coup, terrassée par la douleur, qui se réveillait et se faisait de plus en plus vive, elle no dit plus rien. Los souffrances qu*elle endurait étaient atroces. Cependant une pensée lui vint enfin, une singulière pensée qui, certainement, n'aurait pas, eh lin tel moment, traversé l'esprit de toute autre femme. Elle se souleva de nouveau, rouvrit les yeux et regarda son mari avec inquiétude.

— Que vas-tu devenir maintenant? s'écria-t-elle. C'était trop. Elle s'oubliait^encore pour pensera lui! 11

tomba sur les deux genoux au pied du lit, pleurant :

— Ah! quel dévouement je vais perdre! bégaya-t-il. Voyant alors qu'il semblait encore éprouver quelque chose

pour elle, elle se sentit le cœur remué, et voilà que, lui aussi, elle essaya de le consoler.

— Allons! ne pleure pas, lui dit-elle. D'ailleurs, qui sait? je suis jeune; avec des soins, j'en reviendrai peut-être.

Mais comment ferons-nous pour vivre, si je ne peux plus danser?

Ce fut là sa dernière préoccupation. La douleur, quis*était engourdie pendant un moment se ralluma soudain si aiguë, que Barberine en sufToquait. Gaskell, sanglotant, hors de lui, lui serrait machinalement les mains. Saint- Bertrand la regardait d'un air stupide. Eytmin, qui avait tout entendu, entrant enfîn dans la chambre, attachait des regards de haine sur son maître et des regards désespérés sur sa maîtresse. Elle l'aperçut on se débattant, et elle lui fit un signe de tète pour lui montrer qu'elle le reconnaissait.

Enfin, la souffrance augmentant toujours, — la malheu-. reuse avait le ventre brûlé jusqu'aux entrailles, — elle devint tout à coup d'une faiblesse extrême. Ses yeux, ses lèvres, ses mains, ses pieds tremblaient faiblement; des larr mes coulaient sur ses joues, et elle ne respirait plus que par secousses.

Elle répétait constamment :

— Dieu ! que je souffre !

Et encore :

— Mourir brûlée vive !

Et puis elle se remettait à trembler. Et, comme si elle eût essayé de prier, elle marmottait des paroles inintelligibles.

, Gela dura pendant dix minutes, au bout desquelles, ne la voyant plus remuer, Saint-Bertrand se pencha vers elle.

Il lui trouva les yeux cntr' ouverts, la bouche fermée, la face et tout le corps dans une immobilité formidable.

GARÇON DE CAFÉ. 35:i

Alors le misérable se redressa avec un sanglot.

Barberine avait enfin cessé de souiïrir.

Cependant le jour s'était levé, et la foule stationnait toujours devant la porte. Deux hommes venaient d'arriver; ils s'informaient de Barberine.

Le premier de ces hommes était Gerveiro. Quand il apprit qu'elle était morte, il fit une laide grimace, puis il entra dans la maison. Le second était Rogatchef. Il n'avait pu se décider à croire à la réalité de l'accident, et il était accouru pour savoir ce qu'il y avait de vrai dans celte effroyable nouvelle. Quand Eytmin, qu'il reconn^ut, la lui eut confirmée dans les moindres détails, le prince regagna son yacht en frémissant.

— Il paraît qu'il était écrit que je n'aurais jamais celte femme! se disait-il.

Le même jour, il quittait San Francisco sans revoir Saint- Bertrand. Et, quelques mois plus tard, il rentrait à Saint- Pétersbourg.

Gerveiro, cependant, trouva Saint-Berlrand dans un état de consternation facile à comprendre.

Il s'était retiré dans le petit salon situé auprès de la chambre à coucher où Gaskell veillait la morte. Il comprenait qu'il avait tout perdu en perdant Barberine, et le souvenir de riiorrible événement qui la lui avait enlevée ne contribuait pas pou à le stupéfier. Il avait constamment devant les yeux celle colonne de feu qui poussait des cris déchirants en courant sur deux jambes de femme.

— Eh bien, cher monsieur le vicomte, dit Gerveiro en'

s'asseyant auprès de lui, voilà un événement épouvantable

et inattendu, je dois le dire.

9M LE MARI DE Ik DANSEUSE.

Saint-Bertrand le regarda d*un air hébété, puis il leva los mains au ciel.

— Et que comptez-vous faire maintenant? reprit Cerveiro. — Que voulez-vous que je fasse? répondit Saint-Bertrand.

Je compte profiter de la première occasion pour rentrer en France.

— Biai! mais... où en sont vos affaires? Âvez-vous de l'argent comptant?

— Non. Je ne possède rien que le montant de là recette d'hier. Mais elle suffira pour payer mon passage à bord du paquebot, je suppose.

— Gomment ! la recette d'hier? s'écria Cerveiro. Mais elle ne vous appartient pas, cher monsieur,

Saint-Bertrand, à ces mots, passa la main sur son front, comme s'il eût voulu écarter de son esprit le souvenir de ses récentes émotions; puis il leva la tète et dit :

— A qui donc cette recette appartient-elle?

— Mais à vos créanciers, répondit Cerveiro, Saint-Bertrand paraissait ne pas comprendre.

— Mes créanciers? balbutia-t-il.

— Sans doute. Vous savez bien que vous m'avez loué la maison que vous occupez sur le pied d& quatre mille francs par mois, et le théâtre à raison de six mille francs par représentation. Comme il y a force majeure, je suis tout dis* posé à n'exiger de vous qu'un seul mois de loyer pour ma maison et un seul jour pour le théâtre. C'est donc dix mille francs que vous me devez. Or, la recette de cette représentation si funeste s'étant élevée à la somme de neuf mille huit cent quatre-vingt-seize francs, vous voyez que nous nous trouvons à peu prés quittes.

— Mais, Vii en est ainsi, dit Saint-Bertrand en contractant les sourcils et se levant, il faut absolument que vous me prêtiez la somme nécessaire pour rentrer en France.

— Hein! quoi! que Je vous prête...? répliqua Cerveiro. Vous oubliez, monsieur le vicomte, que nous sommes à San Francisco et non à Paris. Or, à San Francisco, les affaires ne i^e traitent pas aussi rondement que dans notre pays. Le crédit n'existe pas ici. Personne n'y prête que sur gage, sur nantissement, et au taux de dix et de douze pour cent par mois. Qu'est-ce que vous en dites ?

— Je dis... C'est horriblement cher, fit Saint-Bertrand, mais j'en passerai par là, s'il le faut.

— Et quel gage me donnérez-vous?

— Je n'en ai point à vous offrir, li-fàudra que vous vous contentiez de ma signature.

— Jamais! s'écria Cerveiro. Je ne peux pas rentrer en France, moi, pour courir après vous si vous ne payez pas ; et, d'ailleurs, tous mes fonds sont placés pour le moment. " — Mais alors, reprit Saint-Bertrand en pâlissant, que voulez-vous que je devienne?

— C'est votre affaire, monsieur le vicomte. Cela vous regarde.

— Voyons, monsieur Cerveiro, dit Saint-Bertrand, je suis assez malheureux ; ne m'aiderez-vous point à me tirer d'embarras?

— Je ne demanderais pas mieux, monsieur, répondit Cerveiro, et, s'il ne vous fallait qu'un emploi...

Mais, à ce mot A*emploi^ Saint-Bertrand serra les poings. Cerveiro ne lé remarqua même pas, et, continuant, sur un ton de familiarité :

— Ah! par exemple, monsieur le vicomte, si vous m*en croyez, il faudra mettre voire amour-propre de côté; car ici, voyez-vous, on ne rencontre pas, comme en Europe, de ces places où Ton n'a presque rien à faire et où l'on trouve des monceaux d'argent à glaner. Mais tout homme de résolution, de courage, et qui n'est pas fier, peut gagner Irèsfaçilement, en travaillant pendant une année, une somme suffisante pour vivre et payer son passage à bord d'un navire pour rentrer en France. .

— De quel travail voulez- vous donc parler? demanda Saint-Bertrand,

— Oh! les occasions de travailler ne manquent pas à San Francisco, répondit Geri-eiro. Toutes les professions y sont largement rémunérées, même celles qui, en Europe, ne rapportent qu'un mince salaire. Ainsi, pour vous citer quelques exemples, les maçons et les charpentiers gagnent de quarante à cinquante francs par jour; les domestiques, cinq cents francs par mois ; les cuisiniers, mille francs; les blanchisseurs, quatre cents francs ; les décrotteurs, environ trois cents, à raison de vingt-cinq sous par paire do chaussures. Quand aux laveurs de vaisselle, ils peuvent se faire, bon an mal an, do six à huit mille francs, mais c'est un état bien dur ! et je ne vous conseillerais pas d'y penser.

— Comment ! laveur de. vaisselle? s'écria Saint-Bertrand à moitié fou de colère.

Le ton tranquille de Gerveiro l'exaspérait mille fois plus que son énumération.

— Vous voulez que je me fasse maçon! moi, ou décrotteur! Vous raillez-vous de moi, monsieur? Je ne vous lé conseillerais pas !

— A Dieu ne plaise, monsieur le vicomte! reprit Cerveiro du même ton familier, j*ai trop de respect pour votre douleur. Mais les professions que je vous cite sont toutes exercées ici par les gens les plus comme il faut. C'est le besoin qui les a poussés à San Francisco, et ils se soumettent avec résignation à ses exigences. Vous trouverez d'anciens notaires parmi les décrottcurs dont je vous parlais, d'honorables négociants qui se sont faits blanchisseurs, et des banquiers qui lavent philosophiquement la vaisselle; car, aux yeux des Américains, il n^est pas de professions déshonorantes. Cependant, je ne vous engage à prendre audune de, celles que je viens de vous indiquer. Elks ne sont pas faites pour vous, et puis toutes exigent un assez long apprentissage. Mais, si vous êtes raisonnable, je puis vous en proposer une facile à remplir, peu fatigante, d'ailleurs, et qui vous mettra prochainement à même de rentrer dans votre pays.

Saint-Bertrand respira.

— Laquelle donc? demanda-t-il.

- — Vous n'allez pas vous récrier, au moins ? dit Cerveiro.

— Non.

— Eh bien, la profession qui vous ira comme un gant ici, selon moi, est celle de garçon de café.

— Garçon de café ! rugit Saint-Bertrand. Jamais ! Pour qui me prenez-vous, monsieur, de me proposer un pareil état?

— Eh! mon Dieu, monsieur le vicomte, dit Cerveiro en le regardant d'un air chagriné, je vous prends pour un homme trèsbesoigneux, voilà tout! Et vous avez le plus grand tort de croire que la profession de garçon de café

soit avilissante. Mes cinq fils la remplissent dans mon établissement, et, moi-même, je ne dédaigne pas de servir une ehope de bière ou une demi-lasse, à l'occasion, au premier venu de mes habitués, quand le temps presse et qu'il s'impatiente. Si vous voulez entrer dans ma maison, je ne serai pas votre ^naître, mais votre patron. Vous ne porterez pas le tablier, si cet objet vous répugne. Et même on ne vous appellera pas garçon ! mais monsieur V employé! Tout le monde est excessivement poli à San Francisco, et chacun s'y fait respecter, comme vous avez pu le voir.

Mais Saint- Bertrand ne se laissait pas éblouir par de telles paroles. Descendre au rang de garçon de café, lui, autrefois adoré des grandes dames !

Il aurait mieux aimé mourir.

— J'irai plutôt travailler aux mines, dit-il à Gerveiro en lui lançant un regard de mépris.

— Âllonsdonc! cher monsieur le vicomte! repritrusurier. On voit bien que vous ne connaissez pas le travail dès mines. Je ne vous donnerais pas trois jours pour revenir Ici, la tête basse, si vous vous avisiez d'en tâter. Non, non. Croyezle bien : vous n'avez pas d'autres ressources que d'entrer dans mon établissement. Vous y ferez très-bonne figure.

Ils étaient là à discuter, l'un furieux, l'autre conciliant ; car Gerveiro ne manquait pas de vanité, et il se voyait déjà, devant la foule dç ses habitués, appelant son nouveau serviteur : monsieur le vicomte! — Et quel effet alors sur des gens entichés de noblesse comme le sont les Américains! — lorsque la porte de la chambre s'entr'ouvrit, et Gaskell, pftie et brisé, apparut sur le seuil.

— Ne pourriez-vous, dit-il, discuter moins haut ou plus

L'IDÉE DE CERYEIRO. 35»

loin? Il n'est pas convenable de faire autant de bruit près, d'un mort.

Cerveiro s'excusa, disant qu'il ignorait que la défunte fût si près de lui. Et, profitant de l'occasion, il demanda la permission de voir la pauvre femme une fois encore.

Gaskell démasqua la porte, et Cerveiro entra dans la chambre.

11 regarxia quelque temps le cadavre. Les traits de Barberiue, n'étant plus contractés par la souffrance, s'étaient détendus. Elle avait l'air paisible d'un enfant, et sa beauté n'avait reçu aucune atteinte.

Ce fait surprit Cerveiro. 11 n'avait jamais vu de cadavre, et il ignorait que sur quelques-uns, la mort imprime une sorte de majesté douce et toute pleine d'un charme auguste.

Tout à coup, comme il était là, anxieux, à regarder cette chose émouvante, Tusurier se frappa le front, et, se précipitant dans le salon, il étreignit énergiquement le bras de Saint-Bertrand.

— Ah! monsieur le vicomte! il vient de me venir une fameuse idée pour vous tirer d'embarras ! s'écria-t-il.

L*IDÉE DE CERVEiflO

^ Qu*est-ce que voire idée? demanda Saint-Bertrand, 'erveiro, avant de répoudrej alla fermer la porte; puisi

950 LE HAKl D£ Lk DANSEUiîE.

approchant sa bouche de l'oreille du vicomte, et s*èxprimantavec énergie:

— Écoutez, lui dit-il, vous reconnaissez que voire situation, ici, est désespérée, n'est-ce pas?

— Eh bien?... demanda Saint-Bertrand.

Gcrveiro Ten traîna vers la fenêtre, et, soulevant du doigt h rideau du vitrage, il lui montra la foule qui stationnait devant la maison.

— Regardez ces Américains, reprit-îL Ce sont là, bien certainement, les meilleures pâtes d'hommes qui soient au monde. Us passent pour grossiers à nos yeux, ci leurs manières» en effet, n*ont rien d'aimable ni de galant; mais ils possèdent une qualité extraordinaire dans le siècle où nous vivons : après Dieu, la femme est pour eux l'objet d'un culte.

— Où voulez-vous donc en venir? interrompit Saint-Bertrand.

— A ceci, reprit Cerveiro. Si cette foule stationne devant votre maison, ce n'est pas parce qu'elle renferme une personne qui a perdu la vie par le plus triste des accidents. C'est parce que cette personne réunit la quadruple qualité de femme, de blanche, de Française et de danseuse. La danseuse est la personnification de l'idéal pour les Amé* ricains. Celle foule déplie en même temps le plaisir qu'elle se promettait de goûter et dont la fataKté l'a privée, et le triste sort d'une créature charmante qui faisait autant d'honneur à l'art qu'à son sexe.

— Mais enfin, où voulez-vous en venir? interrompit encore Saint-Bertrand.

— J'en veux venir dit Cerveiro, à me servir du faible de ces bonnes gens pour vous tirer d'affaire.

L'IDÉE DE CERVEIUO. 361

— El comment?

— Quelle 3omme vous faudrail-il pour retourner en France , demanda l*usiiricr, et pour vous mettre à même de tenter la fortuite?

— Mais... une dizaine de mille francs, dit Saint-Bertrand.

— Eh bien, monsieur le vicomte, ajouta Cerveiro en pâlissant de crainte et d'espoir, ces dix mille francs, si vous voulez..., je vous les donne contre le corps de votre femme.

Saint-Bertrand, à ces mots, fit un pas en arrière.

— Comment! le corps de ma f<.*mme? s'éeria-l-il. Et qu'en voulez-vous faire?

— Écoutez, reprit Cerveiro. Il y a trois mois, dans un café d'ici, dont le maîlre me fait la concurrence la plus déloyale, un élranger fut tué de cinq coups de revolver en pleine poitrine. Le maître du café eut l'idée d'acheter le corps de cet homme. Sa famille n'était point heureuse. Elle le lui vendit. Il Texposa pubUquement pendant deux jours dans la grande salle de son établissement, et il gagna à cette exhibition une jolie somme.

Saint-Bertrand était devenu plus pâle que Cerveiro.

— Et... vous voulez?... balbutia-t-il.

— Sans doute, dit l'usurier. Tous les gens qui se promettaient de voir danser votre femme, et que sa mort si malheureuse a privés de ce plaisir, voudront se dédommager en contemplant ses traits. Je pourrais même Texposer dans son costume de sylphide, ajouta-t-il. Gela stimulerait énormément la curiosité.

Saint-Bertrand ne se dit pas que crlui qui avait vendu sa

femme vivante pouvait, à plus forte raison, la vendre morte. L'idée de celte exhibition le révolta. Jusqu'ici, conseillé par son orgueil, il avait toujours caché ses méfaits. Hais, cette fois, le monde entier apprendrait par les journaux celui qu*il aurait commis à San Francisco. Et que p£nserait-o« de LUI, alors, à Paris?

11 dit : « Non ! » sèchement, et se mit à marcher par la chambre.

-^ S'il en est ainsi, monsieur le vicomte, reprit Cerveiro, faites-vous, comme je vous Tai dit, garçon de café. Je ne vois pas pour vous d'autre ressource.

Il s*en allait. Et Saint-Bertrand, le regardant avec colère, se tordait les mains. Quand Cerveiro fut sur Tescalier, Saint- Bertrand, exaspéré, leva les épaules; puis il ouvrit la porte et rappela lusurier.

Le marché fut conclu séance tenante.

Un quart d*heure plus tard, Gaskell sortit de la chambre pour faire place à deux femmes qui venaient pratiquer sur le cadavre un embaumement tel quel. L'imprésario pensait qu'elles voulaient simplement l'ensevelir. Il baisa, pour la dernière fois, Barberine au front ; puis il coupa une mèche de ses cheveux blonds, la regarda encore en pleurant, et enGn, comme s'il eût laissé le dernier espoir de sa vie dans cette chambre, il sortit en chancelant de la maison.

A la porte, sur un banc, se tenait Eylmin. Eytmin avait Pair grave et recueilli de l'homme qui a un grand devoir à accomplir, et qui attend le moment propice. Il fit place â Gaskell, lui serra la main sans rien dire, et tous les deux restèrent là, assis à l'ombre, à regarder la mer^ qui s'étendait au loin par-dessus les têtes de la foule.

L'IDÉE DE CERVEIRO. 3G3

L'arrivée de Gaskell fournit un nouvel aliment à la curiosité générale. Ses cheveux blancs, la profonde douleur empreinte sur ses traits, sa contenance désolée faisaient naître la pitié dans tous les cœurs. Chacun le désignait de la main; les femmes, les enfants s'approchaient de lui. 11 se trouva bientôt au centre d'un groupe dont tous les yeux •le regardaient av^c tristesse. Nul dans ce groupe ne savait qui il était, et nul n'osait le lui demander. Un enfant, enfin, plus hardi que les autres, s'approcha de lui gentiment; se plaçant entre ses genoux, avec une voix câline, il lui dit:

— N'est-ce pas, monsieur, que vous êtes son pèr^, à la danseuse?

— Oui, mon enfant, fêtais son père, répondit Gaskell. Et les larmes coulèrent de ses yeux.

Cependant, à l'extrémité de la rue , apparurent des hommes qui portaient des affiches collées sur de larges planches fixées à rexlrémité de longues perches. De temps à autre, ils s'arrêtaient, puis ils se remettaient à marcher, et les passants se pressaient autour d'eux pour lire leurs affiches. Ils ne passèrent pas devant la maison de Barberine; mBis la foule qui stationnait aux environs les avait aperçus. •Elle se retira peu à peu pour les suivre. Bientôt Eytmin et Gaskell demeurèrent seuls.

Ils échangèrent alors quelques mots, et la journée s'écoula pour eux sans qu'ils y songeassent. L'un était tout entier à certaine idée fixe qui le tenait depuis la mort de Barberine» L'autre, Gaskell, ne songeait à rien, et, brisé de douleur autant que de fatigue, le vieillard appuyait sa tôle sur l'épaule du domestique.

5Gi LE MAUI DE LA DANSEUSE.

Le domestique pensait qu'il dormait.

Vers le soir, quelques brocanteurs envoyés par Cerveiro, ^ qui songeait à tout, vinrent trouver Saint-Bertrand et lui demander s'il voulait se défaire des vêtements de sa femme. Ils sortirent de la maison, au bout d'une heure, emportant avec eux de grandes malles. Eylmin regarda ces malles. Celles de son maître ne se trouvaient pas dans le nombre.

Quand le soir fut venu, quatre hommes entrèrent dans la maison. Ceux-là portaient entre leurs bras un coffre trcsnllongé, enveloppé d'un drap. Eytmin les introduisit sans rien dire, pensant iiu'ils venaient mettre le corps dans le cercueil. Ils ne tardèrent point à ressoi'lir. Le coffre semblait alors plus pesant; ils le portaient avec des précautions infinies, comme s'jIs eussent craint de le briser. Eytmin fut trés-surpris de voir que Saint-Bertrand n'accompagnait pas le corps de sa femme, et aussi de ce fait que le cercueil était simplement couvert d'un drap blanc; son étonnemcnt redoubla quand il vit que ni prêtre ni personne parmi les habitants de la ville n'avait été convié à suivre l'enterrement.

Cependant, comme il n'était jamais prodigue de paroles, il ne fit aucune observation, et, se levant de son banc, il passa le bras de Gaskell sous le sien, et tous les deux, la tôle nue, suivirent les porteurs. Ces porteurs étaient de simples matelots américains aux chemises de laine rouge. Ce fait augmenta la surprise d' Eylmin ; mais il se dit que chaque pays avait ses usages, et que ceux de San Francisco étaient peut-être de n'entourer d'aucun appareil la dépouille des morts. Le chemin que suivaient les matelots le surprit également. Au lieu de se diriger vers la colline au

L'IDÉE DE CERVEIRO. 5G5

pied de laquelle étaient situés Téglise catlioliquo et le cimetière, ils descendaient du côlé du port, et, à mesure qu'ils s'en rapprochaient, la foule, sur leur passage, se faisait de plus en plus épaisse.

Bientôt il leur devint très-difficile de cheminer sur le Iroltoir planchéié, entre les files de curieux qui s'y entassaient. Lanuit, qui était très-obscure, augmentait encore les difficultés de leur marche. Iln'y avait alors que des réverbères à l'huile, à San Francisco, et presque toutes les boutiques étant fermées au coucher du soleil, on y voyait tout jusie àpeine pour se conduire.

Cependant, à l'extrémité de la rue que le convoi suivait maintenant, une énorme maison s'élevait, pavoisée de drapeaux et illuminée du haut en bas avec des verrez de couleur. On eût dit qu'une fête se donnait là, et une foule qui se composait de la majeure partie des habitants de la ville stationnait aux alentours.

Cette foule remuait , oscillait perpétuellement sous la pression du flot des nouveaux arrivants, et des cris, des jurons, des exclamations, des applaudissements s'en échappaient de temps à autre. Eytmin, en approchant, reconnut dans cette maison illuminée et pavoisée l'établissement du sieur Cerveiro. Mais il se creusait vainement l'esprit pour chercher à savoir à quelle occasion le maître du café donnait une fête.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? demandait Gaskell.

— Je n'en sais rien, répondit Eytmin ; mais ne me lâchez pas le bras, ou nous ne pourrons plus nous retrouver.

Comme il disait ces mots, un flot de peuple se rua sur eux, les entoura, les emporta dans son tourbillon, et, malgré

leurs efforts et leurs protestations, ils furent séparés des porteurs. Le cercueil, soulevé par cinquante bras vigoureux, apparut alors, oscillant au-dessus des têtes, et, en quelques secondes, aux applaudissements de la foule, il disparut sous la porte du café de Cerveiro.

Eytmin se demandait avec stupeur ce que signifiait cette scène scandaleuse, quand il vit la foule se masser sur la place et s'aligner sur quatre personnes de front, comme à la porte d'un théâtre, un soir de représentation extraordinaire, et bientôt la tête de colonne pénétra dans le café, poussée par une multitude qui continuait à vociférer. Un homme, debout sur une borne, auprès de la porte, criant de toute la force de ses poumons, invitait le peuple à la pa* tience.

— Chacun entrera à son tour, disait-il ; tous ceux qui payeront, du moins. Ne vous impatientez donc pas, et ne poussez pas.

— Hourra ! Barberine forever! hurlait la foule.

Eytmin reconnut en cet homme un des employés de Cerveiro, et alors, stimulé par le désir d'apprendre ce qu'on avait fait de la dépouille de sa maîtresse, il reprit lebras de Gaskell et se mit à la suite de ceux qui stationnaient sur la place.

Ils se trouvèrent bientôt tout près du café, dont la façade flamboyait, étalant une grande clarté sur les milliers de têtes qui se pressaient devant la porte. Cette porte était ouverte à deux battants. De chaquecôté se tenait debout un des employés du théâtre faisant la recette.

— Quatre schellings, messieurs! disaient-ils, quatre scheUings par tête! Veuillez tenir votre argent à la main.

L'IDÉE DE CERVEIUO. 3C7

— Hourra ! dépêchez-vous de nous faire entrer! criailon sur la place.

Ejtmin, voyant qu'on ne pouvait pénétrer dans le café sans payer, mit la main à sa poche, en tira huit schellings, et, tramant toujours après lui Gaskell, qui ne cessait de demander où on le menait, il mit enfin le pied sur Iç seuiU

Mais, là, les employés de Cerveiro, les reconnaissant tous deux, refusèrent de prendre Targent qu'Eytmin leur offrait.

— Passez, passez, messieurs! s*écrièrent-ils. U n'y. a rien à payer pour vous.

Les deux hommes se trouvèrent alors dans une salle im*. mense. On avait enlevé les tables du café; tous les lustres étaient allumés, et une aveuglante clarté se reflétait dans les hautes glaces. Tout au fond de la salle, à la place que le comptoir occupait jadis, s'élevait une estrade en velours rouge surmontée d un grand baldaquin tendu de satin cra-. moisi. Des lampadaires se dressaient de chaque côtéi avec de verts arbustes en fleurs placés dans ^e larges caisses de bois peint. De loin, on eût cru voir un de ces splendides reposoirs qu'on élève dans les pays catholiques sur le pas* sage des processions de la Fête-Dieu. Mais, sous le dais, à la place des vases sacrés, il y avait un objet qu'Eytmin distinguait mal, et dont la vue arrachait à la foule des assistants de longs murmures d'étonnenoient et des exclamations déplaisir.

La foule défilait lentement devant cet objet, on la laissait st£dionner auprès de lui pendant une minute, puis elle s'é^ coulait par une porte latérale, et les nouveaux venus qui. entraient par la grande porte remplaçaient immédiatement les curieux qui s'en allaient.

Quand Eylmin et Gaskeli, après des efTorls inouïs, parvinrent enfln à se rapprocher de l*estrade, un émouvant spectacle leur apparut, et ils poussèrent un cri de douleur.

Là aussi, on les avait reconnus. Cerveiro, qui se tenait debout, en habit noir, au pied de Testrade, leur fit signe d'avancer ; chacun s'écarta autour d*eux, et ils se trouvèrent enfin, tous les deux émus et tremblants, au premier rang dos spectateurs.

Sous le dais s'élevait une sorte de lit de repos couvert de soie rouge. Ce lit était très-incliné d'arrière en avant, tellement incliné, que, de loin, il semblait presque ver lical. Étendue sur ce lit, et la tète appuyée sur un coussin, Barberine, en costume de sylphide, les jambes découvertes, les pieds chaussés de satin, posant ses deux petites mains à demi fermées sur sa jupe de gaze, paraissait dormir. Ses deux ailes déplumes de paon, repliées, passaient de chaque côté de ses épaules ; ses cheveux blonds étaient relevés sur le sommet de sa tète, comme elle avait l'habitude de le faire afin de mieux dégager son cou ; ses belles lèvres étaient fermées, comme ses yeux. Néanmoins, de tout près, entre les deux rangées de cils blonds, on entrevoyait une ligne brillante, et^ sur son front petit et bien modelé, on avait posé la couronne de fleurs qu'elle portait le soir de sa mort. Celte couronne, fanée maintenant, donnait à son pai* sible visage quelque chose de triste.

Aucune trace des brûlures qui l'avaient tuée ne se voyait. On avait soigneusement caché celles des bras sous des voiles de crêpe. Elle était tout entourée d'un crêpe blanc, si léger, qu'il semblait un nuage, et d'énormes bouquets de roses jonchaient ce crêpe, refluant jusque sur

L'IDÉE DE CEUYtIRO. 3lil>

les degrés de l'estrade. Sa pose était harmonieuse, tonchante, modeste. Sa tête, placée un peu de côté, découvrait une de ses oreilles, et cette oreille était mignonne et délicatement roulée sui^ les bords, comme une coquille de nacre. •

Hais son corsage, si élégant, si Tin, ne se soulevait plus, comme autrefois, sous la pression de son haleine ; et ses joues, en dépit du fard dont on les avait couvertes, commençaient à se teindre des violettes de la mort.

Tout autour de Testrade, la foule bourdonnante tendait avidement le cou et ouvrait les yeux.

— Comme elle est belle ! disaient les uns.

— Quelle grâce ! murmuraient les autres.

— Si jeune encore ! Quelle pitié !

— Ne dirait-on pas qu'elle dort !

Quelques-uns des plus riches parmi les spectateurs payaient une livre pour avoir le droit de s'asseoir à côté de Testrade et demeurer là jusqu'à minuit. Des femmes se trouvaient parmi eux. Quelques-unes ne pouvaient s'empêcher de pleurer. D'autres marmottaient des prières. Et toutes se communiquaient leurs observations, passant cet adorable cadavre en revue, des pieds à la tête, et n'y trouvant que grâce inllnie, charme, beauté ; car, au moment de pulvériser à jamais un de ses plus radieux chefs-d'œuvre, la nature avait pris plaisir à lui donner je ne sais quelle splendeur auguste, pleine d'une exquise douceur.

Assis à terre autour de l'estrade, des matelots, des nègres, des mineurs, des Indiens, des Caraïbes échappés des Antilles, le corps peint, portant au nez et aux oreilles de longues coquilles, regardaient 4a suave créature, la bouche

toute grande ouverte et les yeux fixes. Ils s'étaient ruinés presque tous, ceux-là, pour se donner un si doux speo tacle. Les dollars des Américains, les douros de TEspagne, les beaux louis de France qu ils avaient jetés au pieddcTestrade, après avoir été soigneusement ramassas par les enfants de Cerveiro, étaient allés s'enfouir dans les poches immenses de leur mère.

Les Indiens, eux, avaient payé Tusurier en pépites d*or. Cette morte, si blanche et si belle, les ravissait tellement avec ses ailes et son costume de féo, qu'ils auraient acquis de leur sang le droit de la regarder indéfiniment. Quelquesuns fumaient en la regardant ; d'autres mâchaient leur tabac, afin de savourer en même temps deux plaisirs.

Eytmin et Gaskell avaient d'abord éprouvé autant de douleur que de stupéfaction en reconnaissant Barberine. Cependant le charme les prit, eux aussi, jet ils restèrent à radmirer,'car ils ne l'avaient jamais vue si séduisante. Gaskell joignait les mains comme pour prier. Mais Eytmin, le premier moment de stupeur passé, fut indigné de cette sacrilège exhibition, et, ne sachant jusqu'à quel point Saint- Bertrand en tirait profit, bien sûr qu'il en tirait profit cependant! car on n'eût pu se la permettre sans sa volonté, il s'écria :

— Lâche gredin ! il a trouvé le moyen d'exploiter sa femme jusque dans la mort!

Les lustres et les lampadaires brûlèrent jusqu'à minuit* Jusqu'à minuit, les Américains, les Anglais, rogues et sérieux, en habit noir, cravatés de blanc et le parapluie & la main ; les Esp<ogno1& et les Mexicains, sombres et graves, car ce spectacle était pour eux une sorVe d'impiété a les

L'IDÉE DE GEaVEIRO. 571

matelots et les sauvages demi-nus ; les grisetles et les Chinois émerveillés, regardèrent avec volupté ce charmant cadavre. Il était dit que Barberine avait été créée pour donner indéfmiment sa personne en spectacle. Bizarre destinée que celle de cette fille chaste, qui n*avait aimé qu'une fois, et que des millions d'hommes avaient déflorée du regard !

H était temps que la foule se retirât. Le corps avait été fort mal embaumé, et ses tempes bleuissaient déjà, avec ses lèvres et le dessous de ses yeux, lorsque Gaskell et Eyllïiin — après le départ des curieux — la couchèrent pieusement dans le cercueil.

Le lendemain , de bon matin,ils Tensevelirent dans le cimetière des étrangers.

Saint-Bertrand n'assista point au convoi. Il venait de quitter San Francisco, s'acheminant, à dos de mule, avec ui;i guide, dans la direction de Monterey.

Il avait l'intention de s'embarquer dans ce port sur un navire qui partait le surlendemain pour la France.

Eytmin, après l'enterrement, s'occupa d'abord d'installer Gaskell dans une chambre d'auberge. Puis il vendit sa montre, tout ce qui lui restait de bardes, et, avec le montant de ces objets, il acheta une carabine et quelques cartouches.

Après cela, il se fit indiquer la direction du port de Mon* terey.

Et, quand il fut sorti de la ville, lorsque, de loin, il aperçut enfin son maître cheminant sur sa mule, derrière son guide, il s'arrêta, posa la crossç de sa carabine sur le sol, et, menaçant du poing le traître, il s'écria :

— A nous djBux, Judas, maintenant !

EYTM IN

Le sentier qui, en 1849, conduisait de San Francisco bi Monterey, avait élé pratiqué par les mineurs sur la pente des Cordillères et traversait une contrée sauvage et déserte, bornée à droite par la mer, à gauche par de hautes montagnes chargées de forêts.

Au moment où Eytmin aperçut Saint-Bertrand, ce dernier s'engageait dans la partie la plus montueuse de ce sentier. Son guide, natif de la Californie, coiffé' d*un chapeau haut de forme, habillé d*une veste de chasse et chaussé de jambières en cuir armées d*éperons, allait en avant, se tenant roide sur sa mule et poussant devant lui celle qui portait les bagages. Saint-Bertrand cheminait sur ses traces, se laissant bercer par sa monture et n'accordant aucune attention au paysage qui se développait autour de lui.

Depuis qu'il avait quitté San Francisco, n'ayant aucune distraction sur cette route solitaire, il pensait machinalement à toutes les personnes qui avaient été mêlées à sa vie. Son existence se développait devant lui avec toutes ses péripéties douloureuses et terribles. D'abord, il avait évoqué les images des morts, et il hochait lourdement la tête en

EYTMIX. 373

songeant au nombre de ceux qui avaient péri par sa faute. Le major Carpentier, qu*il avait tué pour payer une dette de jeu; Wanda et son mari, et tant de malheureux inconnus qu'il avait livrés aux bourreaux moscovites, pour échapper à la misère; la Hélédine, qu*il avait obligée à se suicider,, refusant de Faider dans Tœuvre de réparation qui pouvait seule lui fnire supporter une existence empoisonnée par le remords ; sa femme, enfin, si dévouée ! que, de tortures en tortures, il avait amenée à ce point de désespoir, de se laisser brûler sous ses veux !

Quel profit cependant était-il résulté pour lui de tant de crimes? La déconsidération, le mépris, enfin une nouvelle misère, une misère d'autant plus pesante, qu'il n'avait maintenant personne auprès de lui pour l'aider à la sup* porter.

Mais, tout en regardant ainsi ses actions en face, il ne se les reprochait pas. Dans sa pensée, faussée par Tégoïsme, elles provenaient de la fatalité. Commode prétexte à l'usage de ceux chez qui le sens moral est repplacé par le sens bestial de l'amour de soi ! S'il avait eu une famille, pensaitil, s'il n'avait pas été obligé de lutter perpétuellement contre les nécessités de la vie, son existence aurait été bien différente! et, aujourd'hui, à trente-cinq ans, après avoir éprouvé tant de traverses, il ne se verrait pas réduit à tenter de nouveau la fortune, sans savoir seulement comment il s'y prendrait pour la dominer.

Ainsi, ce n'était pas ses victimes qu'il plaignait. Il ne plaignait que lui-même.

Après cela, l'envie le mordait de ses dents aiguës. Il pensait à tous ceux qu'il avait connus, qui, plus chanceux que

lui, devaient continuer, selon lui, à mener une existence paisible et heureuse : à Rogatchcf, qui venait de l'abandonner à San Francisco; à Gefveiro, cet escroc qui s'enrichissait si facilement et si vite ; à La Gruellô,^ marié selon ses goûts ; à ' Gocodés, qui portait maintenaàt le tilre de duc; à tant d'autres enfin qu'il avait fréquentés jadis, et qui n'avaient pas souffert conlme lui. Il les revoyait tous, dans son souvenir, gais, souriants, joyeux, les mains pleines d'argent; et, reportant alors sa pensée sur sa destinée, il poussait des soupirs de rage et de haine.

Tout ne lui avait-il pas manqué? Le hasard ne l'avait-il pas bafoué, presque constamment, avec une raillerie Xéroce? Que d* espoirs déçus dans sa vie ! que d'ambitions trompées] et que de belles occasions dont il n'avait pu profiter, noa par sa faute, mais par celle des circonstances !

Toutj de lui-mémé, lui était odieux, il n'était pas juisqu'à son nom — ce faux nom qu'il avait pris pour se soustraire au châtiment du crime commis par une femme — qui ne lui causât une sourde colère. Ce nom n'étaitril pas, en effet, Texacte expression du triste rôle qu'il avait joué? Par une suprême dérision du sort, depuis quinze ans, ils*était va condamné à marcher dans là vie portant une étiquette qui le signalait au mépris de tous.

Il y avait surtout, dans son passé, un incident dont le souvenir l'irritait profondément, et Taceablait plus que tous les autres. C'était celui de ce projet de mariage avecÉvelmc Yalmaseda qui.Tavait amené à subir une atroce humiliation sous les yeux de cette jeune fille, et) chose plus inortifiantQ encore, sous les yeux de son rival. Cet homme si calme et si humain qui, traversé par lui dans ses dépeins, n'avait

EYTMJN. 575

pas voulu se venger de lui^ cette enfant qui 1 avait dèmas^ que, dont il n'avait tiré que des mépris ; ces deux natures droites, si parfaitement créées l'une pour l'autre, ahl quel sujet de jalousie et de tristesse ! Et comme il sentait hi4>n; que, supérieurs aux événements, menant une existence honorable^ honorés de tous^ cet hom^e et cette feiinme^ seuls, parmi tous, les gens. qu'il avait connus, avaient idéalisé la plus haute ambition de Isi vie humaine !

Ainsi« cheminant dans ce désert, en ce moment où, sans qu'il s'en doutât, le châtiment planait sur satéite, il repas-*, sait dans sa mémoire les événements les plus marquaiit^ de son existence, et ne trouvait en eux que des motifs d'aeca^ blement.

Il arriva bientôt à un angle que formait le sentier ddns une descente rapide. La mer avait disparu derrière des amoncellements de roche, et^ au-de^si|s de lui, les moi^tagnes découpaient leurs fauves, pitons dans l'azur, Dedist^ce en dist^inçe/ jaillissait du sol desséché quelque vieux; ohén^ projetant sur la route une ombre bleuâtre, et le. silence de cette. sciitude n'était troublé que par le pas des Qtules qui marchaient en trébuchant et ployant les jarrets, à la suite les unes des autres.

Le guide venait de dépasser l'angle du sentier, la mule qui portait les bagages l'avait précédé, et Saint-Bertrand, qui était demeuré un peu en arrière, se trouvait maintenant tout seul sur la route. Tout à coup, comme il suivait sa rêverie, il crut entendre à quelques pas de lui un bruit ringulicar. Ce bruit ressemblait è s'y méprendre à celui que fuit un fusil quand on l'arme. It leva la tète aussitôt, prontasa 1^» regards autour de lui, ne vit rien, h'énlendit plus riett^

et cependant il mit la main instinctivement sur le revolver pondu à Tarçon de sa selle ; puis il rapprocha les talons et fit avancer sa monture. En trois secondes, il parvint au détour du sentier. De là, à cinquante pieds au-dessous, il aperçut son guide qui continuait à descendre. Mais, en tournant les yeux vers la droite, il aperçut autre chose encore. Et ce n'était rien de moins qu*un canon de fusil appuyé sur une pierre et braqué sur lui.

Se jeter de côté n'était pas possible ; les roches enfermaient le sentier à droife et à gauche comme des murs. Saint-Bertrand enleva sa mule sur les pieds de derrière ; en même temps, il poussa un grand cri pour appeler le guide à son secours. Mais le guide s'était à peine retourné, qu'un coup de feu retentit, et la mule de Saint-Bertrand, frappée au cœur, s'affaissa brusquement sous lui, pesant de tout son poids sur sa jambe gauche.

Le guide, qui avait tout vu de loin, croyant le voyageur tué, piqua des deux dans la direction de Monterey, et la mule qui portait les bagages, n'étant plus stimulée par les coups de fouet, s'arrêta au milieu de la route.

Suint- Bertrand cependant essayait de se relever. Il avait les épaules appuyées contre une roche, et poussait des deux mains le corps de la mule afin de dégager sa jambe ; mais, malgré ses efforts, il ne pouvait y parvenir. Tout à coup, il entendit un bruit de pas au-dessus de sa tête, et, supposant que ces pas étaient ceux du meurtrier qui venait l'achever, il s'arma de son revolver. Mais il n'eut pas le temps de s'en servir. Un coup de crosse qu'il reçut au bras fit sauter le pistolet à dix pas de là, et, dans l'homme qui s*élança à son côté, il reconnut alors, à sa grande surprise,

EYT5IIN. 377

le domestique qu'il avait abandonné à San Francisco le matin même.

Eytmin ne perdit pas de temps à discourir. Pendant que Saint-Bertrand l'interpellait énergiquement, lui demandant quel pouvait être le motif de son crime, il avait déroulé sa ceinture de soie, et lui avait lié les mains derrière le dos. Puis, soulevant la mule morte, il avait dégagé la jambe de son maître/ et, s'emparant alors de sa propre ceinture, il lui avait solidement attaché les pieds. Après cela, le chargeant sur ses épaules, il Tavait transporté trente pas plus loin, sous un chêne. Et, quand il fut arrivé au pied de l'arbre, qu'il y eut déposé son fardeau, et que, jetant les yeux autour de lui, il aperçut le guide courant toujours à toute course vers la ville de Honterey, il s'assit sur une pierre, en face de son maitre, et, répondant enfin à ses questions mêlées d'injures et d'imprécations, il lui dit :

— D'abord, je ne me nomme pas Bielski. Je me nomme Eytmin. Et je ne suis pas, comme on vous l'a dit, un misérable qui a vendu ses compatriotes. Je suis un des soldats de l'insurrection polonaise, de cette insurrection qui n'a guère été, qu'un massacre, à cause de vous.

Saint-Bertrand, entendant ces mots, se sentit perdu. Il voulut cependant essayer de se disculper. Mais Eytmin ne lui laissa pas le temps de parler.

— La comtesse Wanda vous aimait, reprit-il. Elle vous avait confié le secret de notre complot. Vous l'avez dénoncée à la Russie. Et sa mort, et la mort de son mari, et celle de plusieurs milliers de nos frères ont suivi votre dénonciation. Maintenant, qu'avez-vous à dire?

— Je dis que c'est un mensonge ! cria Saint-Bertrand.

'— Non, fit Eytmin. J ai entendu madanie Hélédine vous reprocher cette action infâme, et vous ne Tavez pas démentie !

Saint-Bertrand frissonna. 11 voulut essayer de nouveau -de se disculper; mais Eytmin lui coupa la parole.

— Je n'ai pas tout dit, reprit-il. Dieu vous avait donné la femme la plus dévouée et la plus aimante. Comment Tavezvous récompensée de son dévouement? N'ayantpu la vendre vivante, vous avez vendu son cadavre! Ainsi, vous avez Irahi, vendu, tous ceux qui vous aimai^t, tous vos bien* faitcurs. Vous allez mourir!

Parlant ainsi, Eytmin se leva, et, laissantson maître, qui protestait et Tinterpellait de nouveau avec passion, au pied de Tarbre, il se dirigea vers la mule chargée des bagages, qui paissait quelques feuilles d'arbuste non loin de là. Saint- Bertrand le regardait de côté pendant qu'il s'éloignait, croyant qu'il allait recharger son fusil et lui loger une balle dans la tête. Hais il se trompait. Eytmin, après avoir promené les yeux jusqu'à l'horizon, n'y voyant rien apparaître, délia tranquillement leâ malles, les posa à terre, et revint enfui vers le chêne, tenant une longue corde entre $0s mains.

Saint-Bertrand, sutfoqué de terreur, le regardait et ne trouvait plus rien à lui dire.

Cependant, laissant traîner un bout de la corde, Eytmin se mit à replier l'autre ettrëmité pour lui donner la forme d'un noeud coulant.

Voyant cela, la terreur de Saint-Bertrand redoubla.

— Au nom de Dieu, que voulez-vous faire de cette corde? luidemanda-t-il. .

EYTMIN. 570

— Vous le saurez tout à Thaure, répondit Eylmin.

Et, s*avançanl alors vers le chêne, il lança la corde au* dessus de la fourche formée par deux fortes branches qui s élevaient à quinze pieds du sol. La corde s'appuya entre; les deux branches, et le nœud coulant descendit en' se balançant.

— Allez- vous donc me pendre comme un chien? reprit Saint-Bertrand.

— Non comme un chien, monsieur, mais comme un. traître.

Disant cela, Eytinin saisit son maître à bras-le-corps, le plaça tout contre le chêne, et lui passa la corde au cou.

— Maintenant, lui dit-il, faites votre prière. Saint-Bertrand était devenu horriblement pâle. Il regarda

Eytmin et lui dit :

— Déliez-moi. Je ne vous dénoncerai pas, et tout ce que vous me demanderez, je vous le donnerai.

— Faites votre prière, répondit Eytmin.

— Je vous jure que ce n'est pas moi qui ai dénoncé vos compatriotes, reprit Saint-Bertrand.

— Faites votre prière, répliqua Eytmin.

Saint-Bertrand hésita. Tous ses traits s'étaient contractés.

Évidemment, il voulait dire une chose qui lui répugnait. Enfin, d'une voix rauque, il bégaya :

— Au nom de Barberine, épargnez-moi celte affreuse mort.

Eytmin, en entendant le nom de Barberine, tjressaillit; mais il se domina soudain et il répéta :

— Faites votre prière.

Saint-Bertrand baissa la tôle. Le mot de grâce vint jusqu*â ses lèvres ; mais il ne le prononça pas.

Il promena les yeux autour de lui. Il regarda jusqu'à riiorizon, pour voir si nul secours ne lui viendrait. Mais il n*aperçut rien que le ciel tout bleu, souriant impassiblement sur les monts déserts.

Toute sa vie, se résumant en une idée, passa comme un éclair devant ses yeux, et alors un frémissement secoua son corps, Tèbranlant des pieds à la tète.

— Oh! quelle fin! murmura-t-il.

Ëytmin, le pied posé contre le tronc de l'arbre, tenait la corde entre ses mains. Soudain, il la tendit, pesa dessus do toutes ses forces, et, enlevant le traître à six pieds en Tair, il s'écria :

— Il parait qu'il y a un Dieu !

Quand Timmobilité de Saint-Bertrand eut appris à Ëytmin qu'il avait cessé de vivre, cet homme qui venait de commettre un acte de justice si terrible s'agenouilla auprès de sa victime et prononça une prière pour le repos de son âme. Puis, sans se préoccuper de la mule ni des bagages dispersés à terre, il reprit lentement le chemin de la

i^ille, dont il apercevait de loin les fumées monter dans le ciel.

Le soir venait. Le soleil commençait à décliner vers l'horizon, et le silence planait sur la campagne. HaisËytmin n'eut pas fait un millier de pas, qu'il entendit une sorte de résonnement sourd, semblable à celui produit parles pieds d'une troupe d'hommes en marche. 11 ne s'en inquiêla pas tout d'abord. Continuant à cheminer lentement, les mains croisées derrière le dos, — lui aussi, comme Saint-Berlrand l'avait fait, le matin sur la même route,— il repassait dans sa mémoire les événements de sa vie; et, songeant à sa mère morte, à sa fiancée enlevée, à son pays vaincu, à sa maîtresse brûlée sous ses yeux, enfin au traître qu'il venait de punir, il se sentait le cœur plein d'amertume.

Cependant le bruit redoublait en se rapprochant. Il devint, à un certain moment, si accentué, qu'Eytmin suspendit sa marche et tourna la tête. Mais il n'aperçut rien que le chêne où le corps du pendu descendait immobile au milieu des feuilles. Tout à coup, comme il était occupé à regarder Thorrible silhouette, un grand cri retentit à son côté, et, en même temps, une trentaine d'hommes, s'élançanl de derrière Ips roches, se jetèrent sur lui en vociférant. Le guide de Saint-Bertrand les conduisait et les excitait, se contorsionnant sur sa mule.

Eytmin n'opposa aucune résistance à cette aggression, dont il soupçonnait le motif. On lui lia les mains. Il se laissa faire. Chacun de ceux qui l'entouraient l'interpellait dans une langue différente. Il ne répondit à aucun. 11 les regardait tous avec douceur, un peu surpris de leur costume débraillé et de leurs mines rébarbatives. Ces hommes étaient

des mineurs qui se rendaient de Saii-Francisco aux piolets de Mariposa, et que le guide avait rencontrés dans sa fuite.

Ils étaient tous armés de haches, de pioches, de couteaux el de revolver. Quelques-uns portaient des fusils. Â cette époque, dans cette contrée, faute d'un gouvernement régulier, chacun était obligé de veiller sur tous et sur soi-même. En apprenant l'attentat d'Eylmin, les mineurs s'étaient donc détournés de leur route pour le juger sommairement.

Ils Tentralnérent dans un espace découvert, et, là, formant un large cerdc autour de lui, ils commencèrent à l'interpeller énergiquement, chacun dans sa langue. Leur (roupe se composait d'Américains, d'Espagnols, d'Anglais. Quelques-uns d'entre eux, cependant, avec leurs longues barbés blondes, leur teint blanc, leurs yeux bleus, semblaient appartenir, aussi bien qu'Eylmin, aux pays du nord de l'Europe.

L'un d'eux surtout attira l'attention du prisonnier par le

type caractérisé de son visage, qui le désignait comme un

homme d'origine slave. S'avançant donc vers lui, Eytmin

le regarda en face, et, s'adressant à lui dans sa langue

"natale :

— Au nom de la patrie ! s'écria*t-il.

' Un grand silence se fit à ces mots. Les mineurs regardaient les deux Polonais^ attendant que l'explication du crime sortit de la discussion qu'ils allaient avoir, ^fais le guide avait mis pied à terre et s'était avancé dans le cercle. "

-^ C'est lui, vous dis-je! C'est lui qui a tué le voyageur d'un coup de fusil I

— Ce n*est pas vrai^ rèpondk Bytmin, mon fusil n'a tué que la mule.

— Alors, où est le voyageur? demandèrent trente voix. Ëytmin tourna la tête et désigna silencieusement le chône. A la vue dupendu, qu'ils n'avaient point aperçu jusque-là,

les mineurs se regardèrent avec une profonde surprise. En * effet, la pendaison est un moyen aussi peu commode que peu expéditif pour se débarrasser d'un homme. Deux jeunes gens s'étaient déjà élancés vers l'arbre. Ils coupèrent I& corde. Ils revinrent au bout de quelques minutes en annonçant que la victime avait cessé de vivre.

— Pourquoi as -tu pendu cet homme? demanda le plus vieux de la troupe, un Américain.

— Parce qu'il a vendu mon pays? répondit Eytmîn.

Et, se servant alors de la langue française, comprise de la plupart de ceux qui l'entouraient, il raconta minutieusement tout ce qu'il savait de la trahison de Sainl-Berlrand.

Son récit passionné lui gagna les sympathies des Hongrois et dos Polonais qui faisaient partie de la bande.

— Il ne peut pas mentir! s'écria celui qu'Eytmin avait interpellé le premier. Moi aussi, j'ai pris part à la dernière insurrection de Varsovie, et les détails qu'il en a donnés sont tous exacts.

-— Moi, je vous dis qu'il a tué le voyageur pour le voler! reprit le guide. Pouille2-le, vous verrez si je mens!

Mais on eut beau fouiller Eytmin, on ne trouva sur lui ni un bijou ni une pièce de monnaie.

— Avais-je Fair d'un hotnme qui veut se dérober â la juslice, lorsque vous m'avez rencontré? demanda-t-il.

Les mineurs se regardèrent encore, comme pour se fail'e'

part des bienveillantes réflexions qu'avait excitées en eux son observation.

— Maintenant, reprit Eytniin, fouillez ce cadavre, et vous verrez si je l'ai volé. * ,

Eytmin fut entraîné jusqu'au pied du chêne. On reconnut que les malles de Saint-Bertrand étaient intactes, et Ton trouva sur lui sa montre, une bague, et, dans sa ceinlure • de cuir, les dix mille francs en or que Cerveiro lui avait remis.

Cette découverte ne laissa plus aucun doute dans l'esprit des mineurs sur la nature des causes de Faction d'Eytmin. L'accusation de vol fut aussitôt abandonnée. Cependant on lui demanda de quel droit il avait cru pouvoir se substituer à la justice.

— Du droit que vous prenez de m'interroger! répondit-il. Les liens d Eylmin furent brisés. Les mineurs — presque

tous réfugiés politiques — qui l'avaient arrêté pour lui appliquer la loi de Lynch ne pouvaient lui reprocher d'avoir vengé son pays, encore moins de s'être fait justice à luimême.

On enterra le corps de Saint-Bertrand au pied du chêne, et l'on reconduii^it Eylmin sur la route de San Francisco.

Tout en marchant, il s'inrorma du ssdaire qu'il pourrait gagner en travaillant aux mines.

— Environ trente francs par jour, lui répondit-on.

— J'irai donc travailler avec vous! dit-il.

Il se rendit, en effet, le lendemain, avec Gaskell aux placers de Mariposa, et il y demeura jusqu'à la mort de son compagnon.

-- ; Gaskell avait subi un tel ébranlement de cerveau à la

suite de la mort de Barberinc, qu*il ii*é!ail plus capable de s'occuper de rien ici^bas. Eylmin lui construisit une hutte, auprès des placcrs, Ty logea, et travailla sans relâche pour le faire vivre.

Quelquefois, le dimanche, pendant que les mineurs se rendaient à la ville pour y dépenser largenl qu'ils avaient si péniblement gagné, on voyait les deux étrangers se promener lentement sous les arbres. Le plus âgé d'entre eux parlait, et le plus jeune écoutah. Gaskell, dans les moments de lucidité qu^il retrouvait, de temps à autre, revenait constamment sur le même sujet. 11 racontait Tcnfance de Barbcrine, ses premiers succès. H citait quelques anecdotes qui prouvaient la bonté de son cœur, et terminait invariablement ses récits par une triste réflexion.

— Je ne lui ai jamais connu qu'un seul tort, disait-il, et c'était son^ittachemcnt insensé, véritablement inexplicable, pour ce Saint-Beilrand.

— Il n'est pas d'affection inexplicable, répondait Eytmin. Et il n'en est point d'insensée. Sans doute, il est attristant pour les honnêtes gens de voir que les méchants leur sont parfois préféré^. Ce qu'il y aurait de plus désolant encoro, ce serait que la faculté d'aimer disparût de la terre. Ne condamnons jamais celui qui aime. Même quand son cœur commet une erreur , il use de la plus sainte des facultés.

Gaskell mourut cinq ans après sa chère Barberine, et Eytmin le coucha dans la terre, aux pieds de celle qu'il avait aimée.

Il quitta San Francisco l'année suivante. Le mal du pays l'avait pris. 11 se rendit à Varsovie, puis à Moscou. Son oncle

m LE MABl DE LA DANSEUSE.

Leszck était mort; ie maître de son oncle, M, Tiphainc, était retourné en France. Eylmin, n ayant désormais personne à aimer, devint triste.

Il retrouva la sérénité de Tâme le jour où il se rappela qu'il se devait à son pays.

L'œuvre de la comtesse Wanda, depuis sa mort, avait été reprise par des niains vaillantes. Pendant huit ans, Eylmin, affilié à Téternelle conspiration des Polonais, employa toute soit énergie à préparer un nouveau soulèvement contre la Russie. On connaît les émouvantes péripéties de ce dernier soulèvement, qui, depuis près de six mois, ne cesse de grandir, passionnant tout ce qu'il y a de cœurs généreux en Europe, et destiné, celle fois — s*il plaît à Dieu! — à supprimer la plus sanglante immoralité politique des lemps modernes. Mais ce qu'on ne sait pas, ce qui a dû. passer inaperçu dans le nombre de tant d'actions héroïques que les journaux nous transmettent, c est k rôle qu'Eytmin a joué dans cette trois fois sainte insurrection.

Dès le mois de janvier j il avait pris part àù combat de Ploçk. Rejeté avec ses compagnons d'armes sur" le territoire prussien, il fui assez lieureux pour échapper aux îîmiers du roi Guillaume. — Au mois de mars, Èytmin repassa la frontière et s'enrôla dans la bande des falicheurs de Roncza. Il en faisait partie depuis huit jours, quand, se trouvant aux environs de Kiélce, son chef apprit qu'une colonne russe, commandée par l'aide de camp Rogatcher, incendiait les châteaux et les chaumières à plus de dix lieues à là ronde, assassinait les femmes, égorgeait tes vieillards, les enfants j et couronnait ces nobles actions par le

pillage, selon Tusage immémorial des inlrépidea et des héros.

Un beau matin, Boncza se mil eu route et surprit la colonne au bivac.

Vaide de camp Rogatchef, un peu grossi et un peu vieilli, — on l'avait gratifié de l'époulette malgré lui, — s'occupait à pacifier le pays à la mode russe. Chaque prisofinij^r qu'on lui amenait était immédiatement fusillé. Il y avait autour de lui plus de cent cadavres. Assis sur. un quartier de roche, étranglé dans son uniforme et le poing posé sur la cuisse^ l'ancien adorateur de Barberine, qui se croyait un Attila, ne faisait grâce à personne. Un regard de ses beaux yeux noirs — il avait toujours eu de fort beaux yeux — suffisait à ses Cosaques pour faire sauter le crâne des malheureux qui se tenajent devant lui, enchaînés; et,^ à-côté de lui, l'espion Gugenheim qu'on lui avait donné — pour le surveiller — paraissait éprouver une vive satisfaction de cette justice expédilive.

* Les faucheurs de Boncza arrivèrent avec la nuit. Ils. se jetèrent sur la colonne occupée à pilier : ils la hachèrent. Rogatchef, aux premiers coups de feu, avait demandé son cheval^ mn qu'il voulût se battre, — il ne s'était jamais battu ! — mais afin d'opérer une retraite prudente, Mal-^ heureusement pour lui, son cheval avait brisé ses entraves et s'était enfui. •

A|lprs Rogatdief se mit à trembler, car les eruels sont toujours lâches.

..Eytmin était blessé, mais il avait reconnu le prince. l\,.s'a>:ança vers lui et lui coupa le ventre d'un coup de*, faux.

Gugenlieim lui survécut peu. Il fuyait, le dos voûté» les jambes embarrassées dans les plis de sa robe de juif. Uu coup de fléau l'abattit.

Eytmin mourut un mois plus tard, au siège de Nodlin. Son chef lui fit de belles funérailles. On le porta en terre, couché sur les drapeaux des ennemis.

Et aujourd'hui, de tous les personnages qui ont figuré dans cette histoire, il n'en subsiste plus que deux. Cocodès est mort prématurément pour avoir trop bu d*eau-de-\ic; La Gruellc et sa femme Cocodète ont péri de satiété dans leur villa du lac de Garde ; de Perche a succombé aux suites d*une maladie de cœur, et Gerveiro dort dans le cimetière de San Francisco, avec sa femme et ses cinq enfants, tous étouffés dans l'incendie de 1851. Ils s'étaient entèlés à demeurer dans leur café qui brûlait, pour essayer d'en sauver les meubles.

Seuls, dans une solitude embaumée, au fond d'un golfe de l'Afrique, sous les lauriers toujours en fleur et les orangers, Éveline et son mari ont survécu jusqu'ici, avec les deux enfants que Dieu leur a donnés, aux vicissitudes inséparables de la vie humaine. Us font le bien, vivent de peu, et sont estimés de tous.

Éveline ne parle jamais de Saint-Bertrand.

Hais de Bugny pense parfois à Barberine.

— C'était une excellente fille ! dit-il un jour à sa femme. Et elle méritait bien d'être heureuse !

— Il ne lui a manqué qu'une seule chose pour le devenir, répondit Éveline, à qui son mari avait raconté ce qu'il connaissait de l'histoire de la danseuse.

— Quoi donc?

— Mais..., fit-elle en le regardant avec une expression de gratitude, de rencontrer un honnête homme pour en faire Tobjet de son affection.

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