LE PIÈGE
Rien ne venait, Elle resta là cinq minutes. Enfin elle s'assit, écrasée par Témotion. Elle se tenait les bras croisés et la tête baissée. Tout à coup, il lui sembla entendre un léger bruit auprès d'elle, et, en relevant la léto, elle se trouva en présence du prince Rogatchef.
Rogatchef avait Tair aussi aimable que possible. Dès qu^il vit que Barberine l'avait reconnu, il s'assit familièrement à côté d'elle, et, lui prenant les mains :
— Eh bien, n'avais-je pas raison? lui dit-il. Vous ne vouliez pas quitter Saint-Bertrand, et c'est lui qui vous a quittée.
Barberine, à ces mots, ne put contenir un tressaillempnt.
— • Vous raillez-vous de moi? s'écria- t-elle. . —Pas du tout! répondit le prince. Je n'ai jamais été plus sérieux.
Barberine reprit :
— Il m'a écrit ce soir pour me prier de venir ici, disant que sa liberté, sa vie peut-être était menacée. .
Rogatchef ne la laissa pas achever. Il s'était renversé sur
son fauteuil en poussant un éclat de rire.
— Ah!... bon! fit-il enfin. Vous avez cru cela, vous?... Tranquillisez-vous! Non-seulement personne n'en veut à sa liberté ni à sa vie ; mais il n'a jamais été aussi heureux que ce soir. 11 roule, en ce moment, en bonne compagnie, sur la route de certain château situé aux environs de Mojaïsk ; et, quant à cette lettre qu'il vous a écrite, elle n'avait d'autre but que de vous attirer ici.
Barberine frémit en entendant ces derniers mots. Elle dit :
— M*attirer ici ! pourquoi?
Le prince riait toujours.
— Pour vous montrer qu'il me cède sa place.
Mais Barberine s'était levée, et, reculant d'un pas, avec un geste d'indignation, le geste d'une reine qui se verrait sollicitée par un valet :
— Vous mentez ! s'écria-t-elle.
Le prince était resté assis et riait à se tordre.
— Ah! bon! je mens! répondit-il. C'est charmant!
— Oui. Vous mentez ! reprit Barberine. Mon mari a pu oublier tous ses devoirs, me tromper, jouer tout ce que je possédais, tout Targent que j'ai gagné; il a pu m' outrager, me maltraiter ; il a pu faire tout cela. Mais jamais, quand il serait là pour me le dire, jamais, je ne croirai qu il a pu avoir rintention infâme que vous lui prêtez! Vous mentez, dis-je! vous mentez!
Rogatchef la regardait de ses beaux yeux, avec une admiration qu il ne cherchait même pas à dissimuler. Les insultes qu'elle lui jetait au visage le laissaient très-calme.
— Eh bien, ma chère, dit-il enfin, vous avez une trop bonne opinion de votre mari, après tout, car je ne vous ai dit que la vérité.
— Non, ce n'est pas la vérité, reprit Barberine. Mon mari est ici. Je veux le voir. Je le verrai.
Et elle s'élança vers la porte. Hais Rogatchef, courant après elle, lui saisit le bras.
— Écoutez, lui dit-il. Soyez raisonnable. Ce que je vous ai dit blesse votre amour-propre, et vx)us êtes très en colère; je le conçois. Mais écoutez : vous me tenez pour un homme d'honneur, n'est-ce pas? Eh bien, je vous donne ma parole
LE PIËGE. 273
d*honnear que votre mari est parti d'ici avec la princesse Hélédine, que la lettre qu'il vous a écrite était une ruse pour vous attirer ici, et qu'il savait que je vous attendais, et que je vous aime.
Barberine s'était affaissée sur un canapé auprès de la porte. Elle pleurait.
— Non, ce n'est pas possible, balbutia-t-elle. Il ne se peut pas qu'il soit infâme à ce point.
— Ëh! si, disait Rogatchef. Il est capable de tout quand il n'a plus le sou, vous le savez bien. El c'est un grand bonheur pour vous d'être enfin délivrée d'un tel misérable. Maintenant, vous voilà redevenue libre. Ne pleurez donc pas. Riez! Je me charge devons le faire oublier, et cela ne me sera pas difficile.
Ces paroles eurent pour effet de rendre tt)ute son indi«^ gnation à Barberine.
— Vous croyez que je consentirai ià cela? lui dit-elle* Hais sachez donc que je vous déteste, que vous et vos pareils qui avez entraîné mon mari à vivre^ d'une vie qui ne devait, qui ne pouvait pas être la sienne, je n'ai pour vous que de la haine et du mépris^ Vousl et cette princesse qui l'avez perdu, qui nous avez séparés, vou8 n'êtes à mes yeux que de mauvaises gens^ et, plutôt que devons céder, j'aimerais mieux me tuer; entendez-vous ^ ridicule prince que vous êtes?
Rogatchef) à ces mots^ cessa de rire.
-=*• Ah! ma chèt'ej s'écria-t-il , si vous le prenez sur ce toU) nous ne resterons pas longtemps bond amis. Vous n'êtes pas ici en France, où l'on a toute sorte d'idées ab*- Surdes stir la justice et l'égalité. Vous êtes à îfoscou, dans
une ville où les hommes de mon rang font à peu près tout ce qu'ils yeulent, et je tous tiens dans une maison dont je suis le maître, entendez-vous? Vous ne sortirez donc d'ici qu'avec moi , quand il me plaira d'en sortir, c'e^t-indire quand vous serez revenue à des idées sages. Alions, reprit-il en souriant, soumettez-vous de bonne grâce, et j'oublierai ce que vous m'avez dit.
Hais Barberine ne se laissa pas effrayer par ces menaces. Serrant son châle sur ses épaules, elle s'avan^ vers la porte.
Rogatchef y fut avant elle.
— Vous'ne sortirez pas, lui dit-il, et, de gré ou de force, vous serez à moi, ici, sur-le-champ !
Et, s'adossant contre la porte, les bras croisés, il lui lança un mauvais regard.
Barberine alors recula, et, se dirigeant vers la cheminée^ elle tira de toutes ses forces le cordon, de la sonnette.
— Bien! bien! sonnez! disait Rogatchef. Vous allez voir qui va venir.
Mais, en ce moment, la porte s'ouvrant violemment, le prince fut lancé à dix pas sur le tapis de la chambré. El, quand il se releva, quand, furieux, il se tourna vers celui qui l'avait ainsi renversé, au lieu du valet de pied de la Médéline qu'il croyait voir, il frémit en reconnaissant Eytmin debout sur le seuil.
Eytmin referma la porte et s'avança au miheu de la chambre. Sans adre3ser un mot au prince ni à sa maîtresse, il décrocha les embrasses des rideaux; puis, saisissant le prince à bras-le-corps, il le coucha sur le tapis. Rogatchef se débattait vainement. Il se sentait entre des mains inflexibles.
LE PIËGE. 215
— AU secours! cria-t-il. Voulez-vous donc in*assassiner?... Barberinc ! à moi ! Délivrez-moi de cet enragé. Je vous laisserai partir.
Barberinc, debout à trois pas, regardait le prince avec une étrange fixité.
— Ne lui faites pas de mal, dit-elle à Ëytmin.
— Non, madame, je ne lui ferai pas de mal, répondit le domestique; mais, dans l'intérêt de votre sûreté, il faut que ce monsieur ne puisse pas courir après vous de quelques jours.
Et il continua de lier les pieds et les mains du prince avec les embrasses des riilcaux.
11 disait, tout en le liant :
>- J en ai fait autant déjà à cet imbécile qu'on avait laissé seul dans la maison; car il parait que tout le monde est parti d'ici pendant que je vous portais cette maudite lettre. Figurez-vous, madame, qu'il s'était endormi sur une banquette. J'ai profité de l'occasion. U est maintenant bàillonné^et couché sous la cage de l'escalier, et, comme ce n'est pas vous, mon prince, qui pourrez le délivrer, il est probable qu'il y restera longtemps. Heureuse idée que j'ai eue de venir écouter ce qui se disait ici , en appliquant mon oreille à la serrure! Bien! voilà qui est fait! Maintenant, mon prince, seriez-vous assez bon pour me dire dans laquelle de vos poches je trouverai votre mouchoir ?
— Allez-vous m'élrangler? hurlait Bogatchef.
— Non, mon prince, répondit Eytmin. Mon intention ne va pas plus loin que de vous bâillonner pour vous empêcher d'attirer, par vos cris, quoique ronde de police.
*i76 LE HARI DE LA DANSEUSE.
Eytmin, cependant, avait fouillé Rogatchef et s'était emparé de son mouchoir.
Il se mit à le comprimer, il en fit un paquet de ia grosseur du poing d*un enfant, puis il le lui introduisit dans la bouche et le maintint à laide d*un bout de ficelle qu'il lui attacha derrière la tète.
Quand Rogatchef eut été réduit à l'état d'automate, Eytmin le prit dans ses bras et le porta sur le canapé. Alors, se tournant yers sa maîtresse :
— Maintenant , madame , dit-il , nous n'avons pas de temps à perdre. Partons !
Barberine prit le bras de son domestique, sans même regarder Rogatchef.
Ils sortirent tous deux de la chambre et descendirent dans la cour. Le phaéton de Saint*Bertrand était toujours rangé contre le mur, et le cheval s'impatientait entre les brancards.
— Pauvre bête ! dit Eytmin. Elle pâtit des fautes de son maître. Mais je n'ai pas le temps de la dételer.
. Eytmin ferma la porte de la rue. Tout paraissait dormir dans la maison de la princesse.
Il n'eut pas fait vingt pas dans le faubourg, avec sa maitresse , qu'il atteignit une grande berline attelée de trois chevaux qui stationnait contre le mur.
Une tète d'homme coiffée en ailes de pigeon passait par l'ouverture de la portière. C'était celle du bon Flori* mond.
— Montez vite! montez! dit-il à Barberine en la reconnaissait. Et où estMl, votre mari? Sa vie n'était pas me' nacée, dites-moi ?
"-— Non. Mais il est à jamais perdu pour nous, réponditelle.
Elle était déjà installée dans la voiture, et Eytmin s'était hissé sur le siège.
Le cocher rassembla ses guides. Puis, quand il eut entendu la porlière se refermer, il se tourna vers le domestique.
— Quelle route? lui demanda-t-il en levant son fouet.
— Route de France ! dit Eytmin.
Quelques heures avant le moment où Barberine parvint à s'échapper des mains de Rogatchef, Saint-Bertrand et la princesse Mélédinc, enfermés dans une voiture de poste, s'élaient acheminés sur la route de Mojaïsk, vers le château où ils devaient passer la nuit.
Depuis qu'il avait appris de quelle façon sa maîtresse entendait le séparer de sa femme, Saint-Bertrand avait pris son parti de sa situation. Dans sa pensée, Barberine devait s'estimer heureuse d'être enfin délivrée de lui ; il n'éprouvait donc nul remords de l'avoir abandonnée â Rogatchef.
Mais Une crainte vague lui serrait le caiur eil regslrdant
la Mclèdine, qui, renversée sur les coussins de la voilure, se tenait silencieuse à son côté. Elle était si capricieuse ! Tenait-elle réellement à lui ? N'était-ce pas à son orgiiell qu'elle avait obéi en le séparant de sa femme ?
II ne savait que lui dire. Leur lètc-à-téte durait depuis près d'une heure, et pas une parole n*avait été échangée entre eux. Étrange téte-à-téte ! L'un calculait ce que pourrait lui rapporter son action infâme ; l'autre était absorbée en de sombres pensées, et une expression d'amertume plissait ses lèvres.
Depuis le jour où la Mélédine avait vu Saiiil-Berlrand lui résister orgueilleusement à Bade, elle s'était éprise pour lui d'une violente passion. En mettant tout en œuvre, ainsi qu'on l'a vu, pour l'obliger à vendre les papiers de Wanda, elle avait le secret espoir qu'il sortirait victorieux de celte épreuve. Exaspérée de sa déloyauté, elle l'avait chassé dans un premier mouvement d'indignation ; puis, regrettant ce qu'il y avait eu de précipité dans sa conduite, elle était revenue ù lui presque malgré elle, pensant qu'il abandonnerait sa femme pour la suivre. La Nfélédine était une de ces natures complexes qui souvent, tout en faisant beaucoup de mal, se sentent irrésistiblement entraînées vers le bien. Après avoir débuté dans la vie par une action mauvaise et violente, — la dénonciation de son premier amant, — elle n'avait pas cessé de le regretter, et elle était perpétuellement en quête de quelque chose d'héroïque et d'élevé qui pût la relever à ses propres yeux. Malheureusement, la fatalité l'avait placée entre les mains d'un gouvernement à qui la pitié était inconnue, et la Mélédine se vit obligée de prêter son concours à des cruautés sans nombre pour le
servir. Jfais, (oui en obéissant à ses maîtres, elle ne perdait pas Tespoir de prendre, quelque jour, une revanche éclatante contre leur tyrannie. La révolte du Caucase lui parut être Toccasion qu'elle guettait depuis longlenjps pour se venger et pour s'affranchir. Elle ne confia ses projets à personne. Le tzar lui ayant fait donner l'ordre de se rendre au Caucase pour séduire ou pour acheter certains chefs des révoltés siir lesquels on pensait qu'elle pourrait avoir de l'action, elle n'avait pas refusé de remplir cette nouvelle mission, mais elle avait envoyé Gugenlieim & Saint-Pétersbourg demander en son nom, et très-humblement, au tzar, de vouloir bien l'en exempter, alléguant qu'elle était née au Caucase, qu'elle ne pouvait agir contre ses compatriotes, et ajoutant que la suprême récompense qu'elle réclamait pour ses longs services, était la permission de s'absenter de la Russie pendant quelques années. Son intention, en agissant ainsi, était de lever le masque aussitôt qu'elle aurait passé la frontière, de secourir les révoltés de ses conseils et de sa fortune, et, comme malgré sa bassesse, Saint-Bertrand lui tenait toujours au cœur, elle l'avait poussé à jouer, dans l'espoir de le ruiner et de le tenir ainsi dans sa dépendance ; puis, étant parvenue à le séparer de sa femme, elle voulait essayer de le laver de sa honte, en l'associant à l'entreprise qu'elle allait tenter. On a vu comment elle avait trouvé le moyen de rendre irrémédiable la rupture de son amant et de Barberine. Maintenant, enfermé avec lui dans la voiture qui l'entraînait vers le château où elle comptait retrouver Gugenlieim, elle se demandait si Saint-Bertrand se montrerait à la hauteur de la tâche à laquelle elle l'avait dévoué, sans le consulter ; et, comme elle
Favait déjà vu à l'œuvre, elle ne pouvait se défendre d*un certain sentiment de méfiance.
Cependant, tandis qu'ils roulaient ainsi dans la voiture sans se dire un mot, ils ne se doutaient pas qu'un danger les menaçât. Us avaient été suivis. Une voiture roulait à deux cents pas derrière la leur. Plus loin, des cavaliers couraient sur leurs traces. Si Saint-Bertrand avait passé la tète à la portière, il aurait pu les apercevoir bondissant comme des ombres fantastiques sur la route blanche. La nuit était claire et calme.
Hais Saint-Bertrand n'eut même pas l'idée de jeter un regard sur la campagne. Il avait froid. Il avait relevé les glaces de la voiture, et il rêvait.
La voilure tourna tout à coup pour entrer dans une longue avenue de sapins qui aboutissait au château. En tournant, l'un des chevaux qui la traînaient fit un écart. Le cocher crut qu'il avait eu peur de l'ombre des arbres. Il se trompait. Le cheval avait aperçu des hommes embusqués dans le taillis ; mais, stimulé par un coup de fouet, il passa. Saint-Bertrand ne soupçonna même pas cet incident, et la Mélédine était trop absorbée pour le remarquer.
Quand la voiture se fut arrêtée devant le perron, un domestique ouvrit fa portière et les deux voyageurs descendirent. Saint-Bertrand offrit son bras à la Mélédine, et, après avoir traversé plusieurs pièces, ils entrèrent dans le salon. Un homme les attendait là : c'était Gugenheim. Il avait repris le costume des juifs de Russie, avec cet air si humble et si doucereux que nous lui avons vu autrefois ; mais, ce soir-là, quelque chose de particulièrement sarcastique brillait dans ses petits yeux de chacal.
EXPJATION. 281
La Hélédine, en Tapercevant, pâlit soudain; puis, fronçant le sourcil :
— Quelle réponse m*apportes-lu de Saint-Pétersbourg? lui demanda-t-elle.
Gugenbeim avait sans doute prévu cette question, car il y répondit immédiatement en tirant de sa poche un papier plié et le présentant à la princesse.
Elle prit le papier de ses mains, le lut en frémissant; puis, le lançant avec colère au visage de Tintendant, elle s'écria :
^ — Voilà donc la récompense de mes services ! Et c'est toi, misérable ! reprit-elle en le menaçant du poing, c'est toi qu'on a chargé de m'arrêter !
Saint-Bertrand ne comprenait rien au dialogue qui s'était échangé devant lui en langue russe. Mais la Hélédine le mit promptement au courant des choses. Alors, terrifié, il voulut lui adresser des représentations; mais Gugenbeim avait repris la parole :
— Je ne sais pas désobéir aux ordres du tzar, moi î ditil d*un air emphatique. Je vous avais prévenue avant mon départ. En refusant de remplir la nouvelle mission qu'on vous avait donnée, vous vous exposiez à la colère d'un maître qui n'admet pas de contradictions. Je lui ai fidèlement remis votre lettre. Je n'ai pas négligé de l'appuyer, par toute sorte de bonnes raisons, comme vous m'aviez dit de le faire. On m'a patiemment écouté. On ne m'a fait aucune objection. Seulement, on m'a dit que je périrais sous le knout si je ne me chargeais de vous transporter, de gré ou de force, au Caucase, et si je ne surveillais
la manière dont vous accomplirez votre mission. Que
pouvais-je faire? Me soumettre. C*est à vous à céder maintenant.
La Hélédine, pendant que Gugenheim parlait, s'était aPfaissée sur un siège.
— Jamais ! s*écria-t-elle tout à coup. Je ne suis pas tenue de toujours servir.
— On vous y contraindra, dit Gugenheim.
— Non, crois-moi.
— Si, reprit rintendant. On se méfiait de vous depuis quelque temps. Votre maison était surveillée à Moscou. Vous avez été suivie ce soir sur la route. Ce château est cerné. Vous ne pouvez vous échapper. Une voilure vous attend, avec une escorte. Soumettez-vous donc de bonne grâce.
Saint-Bertrand voulait toujours. s* informer, domier des conseils; mais la Mélédine ne répondait mèirie pas à ses questions. Fille ne s'occupait plus de lui maintenant. Elle avait les yeux fixes, les narines dilatées, les lèvres serrées, comme si quelque terrible résolution se fût levée dans son âme ardente.
Elle demeura ainsi absorbée et silencieuse pendant quelques secondes. Enfin, levant la tête, elle dit à Gugenheim :
— Ecoule : accorde-moi une heure pour réfléchir.
— Impossible, dit Gugenheim.
Elle haussa les épaules, se dirigea vers une porte qui séparait le salon d une pièce obscure, ouvrit la porte, disparut et revint au bout d'une minute.
— Tiens, dit-elle.
Et elle mit une liasse de billets de banque entre les mains de rintendant.
— Mais..., fit Gugenheim subitement adouci.
— C'est bon. Va-t*en! Je te promets de ne pas chercher à fuir. Uans une heure, tu me trouveras ici, et tu feras de moi ce que tu voudras.
Gugenheim tourna les talons, et la Mélédinc, tenant Saint- Bertrand par la main, l'entraîna dans une autre chambre. Quand la porte eut été refermée derrière eux:
— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria Saint-Bertrand. Pourquoi ne m'aviez-vous pas parlé de cette obligation où vous étiez d'aller au Caucase?
La Mélédine semblait hors d'elle-même.
— Parce que je n'y voulais point aller, répondit-elle; parce que j'avais demandé grâce; parce que j'avais supplié le tzar de m'épargner ce nouveau crime, et que j'avais commis assez de crimes, à son service, pour me croire assurée qu'il m'épargnerait celui là.
— Mais... de quoi s'agit-il donc? demanda Saint-Bertrand.
— 11 s'agit de faire là-bas ce que j'ai faità Varsovie. 11 sV git d« livrer des familles entières à la Sibérie, de faire tomber dans un piège des hommes qui ne veulent pas du joug étranger et qui sont mes compatriotes. Eh bien, cela ne sera pas ! J'en ai assez de ce métier d'espion, de bourreau. 11 n'y a que trop de sang dans mes rêves. L'opium supprimé les pensées, mais il évoque d'horribles images, et je ne veux pas que se dressent devarit.moi les images sanglantes des défenseurs de mon pays.
Saint-Bertrand, pendant qu'elle parlait, la regardait avec stupeur.
Elle se tourna vers lui tout à coup.
— Tu ne connaîtras donc jamais le remords, toi? lui dit-
28i LE MAUI DE Ik DANSEUSE.
elle. De quelle subslance esl donc fait ton cœur? Ces malheureux que tu as vendus, cette Wanda qui t'aimait, ils ne viennent donc pas t*assaillir, quand tu dors? Tu n'entends donc jamais, à ton oreille, une voix qui te crie : iÂssassin?i
Saint-Bertrand avait fait un pas en arrière.
Tout à coup, il fronça les sourcils; et, comme s'il eût voulu chasser de son esprit une pensée qui l'obsédait :
— Enfin, à quoi vous décidez-vous? lui demanda-t-il.
— A me soustraire aux ordres du tzar, s'écria-t-elle.
— Mais comment? reprit-il. Par la fuite?
— Non. La fuite maintenant n'est plus possible.
— Alors, comment?
Elle marchait par la chambre en pariant. A cette question, elle devint pâle, et, gravement, se plaçant devant lui, elle dit :
— Par la mort !
Saint -Bertrand, à ce mot, démasqua d'un seul cri toute son âme. •
— Eh bien, et moi ! s*écria-t-il. Qu'est-ce que je vais devenir?
La Hélédine le regarda avec mépris.
— Voilà donc, lui dit-elle, jusqu'où va ton amour pour moi? Tu ne vois dans ma mort que la ruine de tes intérêts. Et tu te dis, infâme : a Au moins, si je n'avais pas abandonné ma femme 1 » Ame de boue, va donc la retrouver, ta femme ! et reprends-la, si toutefois Rogatchef ne te l'a pas enlevée.
— Hais, reprit Saint-Bertrand avec la naïveté que le crime n'exclut pas toujours, comment diable voulez-vous que je la retrouve? Est-ce que je sais où elle est à cette heure?
— Monsieur, vous êtes hideux 1 fit la Mélëdine.
Mais il n'écoutait point ses injures. Il n'écoutait que la terreur de la misère qui le harcelait. II Vaccabla de repro* cbes. Ce fut vainement. Elle ne lui répondit même pas.
— Je saurai bien vous empêcher de vous tuer! s'éeria-t-il enfin. Vous devez vivre pour moi, si vous ne voulez vivre pour vous.
Cette prétention parut exorbitante à la Mélédine.
— Je dois vivre pour vous, diles-vous? et descendre, pour vous, jusqu'au crime le plus infâme? Ce que je ne ferais point pour mon enfant, si j'en avais un, vous osez me le demander? De quel droit? Qu'avez-vous fait pour moi, vous qui exigez de tels sacrifices ? Allez ! vous vous êtes abusé sur ce que je suis. Une chose immense nous a toujours séparés : j'ai fait le mal en détestant le mal, et j'ai souffert autant que peut souffrir une créature, du désespoir de l'avoir fait.
Il l'interrompit.
— Vous avez la manie, lui dit-il, de me faire toujours de la morale. Laissez-moi donc tranquille avec vos sermons. Vos remords ne vous absolvent de rien. Voyons, revenez à des idées plus pratiques. Partez pour le Caucase, puisqu'on vous y force...
Elle l'interrompit à son tour.
— Et vous vous engagez à m'accompagner, n'est - ce pas? à m'aider même, s'il le faut, dans la mission de sang qjie j'ai reçue.
Il se mit à frapper du pied.
— Eh ! si nous ne pouvons pas faire autrement, lui dit- il, que la responsabilité du mal remonte donc à celui qui Ta commandé !
Elle le regarda avec dégoût.
— Je suis dans le bon sens et la vérité, reprit-îl. El vous, comme toujours, vous êtes dans les nuages, dans le faux. Ces Polonais et ces barbares que vous nommez vos compatriotes, ces révoltés de toute sorte ne m'inspirent aucim intérêt. Tant pis pour eux s'ils conspirent! Pourquoi conspirent-ils ? Ce sont des révolutionnaires, des hommes de désordre. Je n'ai pas la plus petite sympathie pour de telles gens !
La Mélédine maintenant paraissait éprouver de l'admiration pour son amant.
— Le voilà devenu un homme d'ordre ! lui ! Cela depasse tout! s'écria-telle.
Il se radoucit vainement. Vainement il la supplia, se traîna à ses pieds.
Elle demeurait sourde et aveugle.
— Mais, puisque vous vouliez mQurir, disait-il, pourquoi m'avoir entraîné ici ?
— J'ignorais ce qui m'y attendait, répondit-elle.
— Mais je vous aime, moi! je ne puis me priver de vous voir. Vous savez bien que vous m'avez ensorcelé.
Elle se mit à sourire et dit :
— Écoulez. 11 est un seul moyen de tout concilier: Je feindrai d'obéir aux ordres reçus de Saint-Pétersbourg. Nous partirons avec Gugenheim. Quand nous serons au Caucase, nous profiterons de la première occasion qui se présentera pour passer dans le camp des révoltés. Leur cause est sainte; elle deviendra la vôtre. Tous les deux, nous rachèterons notre passé en vouant notre vie à l'affranchissement d'un peuple. Mais, je vous en préviens, Tinévilable
effet de ma défection sera la confiscation de mes biens. De toute la fortune que je possède, à Texception de quelques bijoux, il ne me restera qu'un souvenir. Vous dites que vous m'aimez, que vous ne pouvez vous priver de vivre avec moi; vivez donc avec moi, mais pour la réparation! La plus réelle preuve que vous puissiez me donner de votre amour, c'est de vous exposer à la misère !
L'exaspération de Saint-Bertrand, pendant qu'il écoulait de telles paroles, ne se peut décrire. 11 levait les mains vers le ciel et trépignait.
— Hais il n'est rien de plus imbécile et de plus absurde! s'écria-t-il enfin. Comment, de gaieté de cœur, vous voulez sacrifier votre fortune? Êtes-vous devenue folle? La fortune, mon Dieu! mais... est-ce que ce n'est pas toute la vie?
En ce moment, on entendit un bruit de pas dans le sa* Ion, ct-la Mélédine donna prestement un tour de clef à h serrure.
Gugenheim s'était approché de la porte. 11 frappa.
— Madame, Theure est écoulée, dit-il.
— C'est bien, répondit la Mélédine. Je suis à vous. Gugenheim demeura de l'autre côté de la porte.
La Mélédine jugeait sans doute qu'il serait inutile de continuer à discuter avec Saint-Bertrand. Aussi ne dit-elle plus rien. Sentant que tout espoir était perdu pour elle, elle s'approcha résolument d'un guéridon, versa de l'eau dans un verre, but quelques gorgées de cette eau ; puis, se tenant debout devant un canapé, elle arrêta les yeux sur son amant, qui la regardait avec étonnement, ne sachant ce qu'elle allait faire. Elle paraissait émue maintenant, près-
que attendrie. Lui ne se méfiait pas, ne lui voyant point d'arme à la main. Enfin, elle allongea lé bras, lui prit la main, la lui serra, et lui dit :
— Adieu! Apprends de moi comment on expie!
Et aussitôt, ouvrant de Tongle le chaton d'une bague qu'elle avait au doigt, elle porta la bague à sa bouche.
Il y avait une perle d'acide prussique dans le chaton.
L'effet du poison fut instantané.
La Hélédine, foudroyée, s'abattit sur le canapé.
Quand Saint-Bertrand, qui avait vu le geste et s'était élancé pour le prévenir, arriva auprès d'elle, elle était morte.
Aux cris de Saint Bertrand, Gugenheim enfonça la porte.
Il ne fit qu'un bond jusqu'au canapé. Il souleva les bras du cadavre, aperçut la bague au chaton ouvert et comprit tout ce qui s'était passé.
— Voilà ce que je redoutais le plus! murmura-t-îl. Cette femme-là n'a jamais été que faiblesse.
Telle fut l'oraison funèbre de la Mélédine.
Cependant Saint-Bertrand, à moitié fou de terreur, était Sorti du salon ; puis, comme personne ne s'opposait à son passage, il avait quitté le château. Où il allait ainsi, sans paletot, la tête nue, il n'aurait pu le dire lui-môme. Il n'avait qu'une idée : fuir l'horrible spectacle qui, tout à coup, s'était levé devant ses yeux. Aussi courait-il sur la route comme s'il eût senti des assassins à ses trousses. La nuit commençait alors à s'effacer peu à peu devant la première lueur du jour.
Depuis combien de temps il courait ainsi les cheveux au Vent) sans savoir seulement de quel côté il se dirigeait, il
ne se le demandait même pas. Cependant, malgré sa vigueur, TessoufAernent commençait à serrer ses poumons, et ses jambes s'engourdissaient sous lui, mais il ne discontinuait pas de courir. La route était déserte. Il n'y avait aucune maison sur les bords, aucun passant. Tout à coup, au moment où les objets les plus éloignés commençaient à s'accentuer dans la lumière naissante, il aperçut une grande et lourde berline de voyage, attelée de trois chevaux, qui s'en venait droit devant lui. 11 ne savait quelles personnes renfermait cette voiture, ni vers quelle partie du pays elle se dirigeait. Mais elle lui apparut comme un refuge. De loin, il la voyait grandir, avec sa haute caisse peinte en jaune, ses lanternes dont la lueur était affaiblie par le jour, et les flots de poussière flottant sur sa trace. Déjà il entendait le bruit du pied des chevaux et les claquements du fouet. Quand la berline fut arrivée à vingt pas de lui, il se posta au milieu de la route, leva les mains, cria :
— Arrêtez! arrêtez!
Mais les chevaux ne s'arrêtèrent pas.
Cette berline était celle qui transportait sa femme, Eytmin, et le chevalier Florimond sur la route de France. Eytmin, comme on le sait, était assis à côté du cocher. Il reconnut son maître dans l'homme qui gesticulait en criant devant les chevaux. Il ne savait par quelle suite de circonstances il se trouvait là, juste à point; il comprenait bien cependant qu'il demandait aux voyageurs de le recueillir. Mais Eytmin, qui croyait d'ailleurs sa maîtresse endormie, ne vit pas d'utilité à la replacer volontairement dans les mains de celui dont il avait eu tant de peine à la délivrer. Au lieu
donc de dire au cocher de retenir sis chevaux, il lui dit :
— Fouette et passe !
Hélas ! la charitable idée du serviteur devait être neutralisée par celle même qui l'inspirait. Barberine ne dormait pas. En entendant crier sur la route, elle abaissa la glace de la voilure et passa la tête par la portière. Justement, en ce moment, son mari toujours criant : « Arrête ! » se rangeait pour laisser passer les chevaux. Elle joignit ses cris aux siens. Force fut au cocher d'obéir.
Saint-Bertrand s'était cramponné à la poignée de la portière. A peine la berline fut-elle devenue stationnaire, qu'il saula dedans et se blottit sur la banquette du devant. Il était horriblement essoufflé. Il ne chercha même pas à se rendre compte du hasard qui avait réuni sur cette route sa femme et son père ; — il ignorait l'arrivée de ce dernier à Moscou. — Il ne les interrogea ni l'un ni l'autre. Il ne demanda pas à Barberine ce qui s'élait passé entre elle et Rogatchef ; il ne s'en souciait guère, il n'y songeait môme pas. Il ne lui demanda pas, non plus, où ils allaient. Exténué par la fatigue et par la terreur, il avait les yeux fixes comme un homme qu'une brusque secousse a tiré d'un rêve. Et quand, les chevaux ayant repris leur course, sa femme l'interrogea, quand son père lui reprocha son infâme conduite, il n'essaya même pas de se défendre.
— Votre vie était-elle réellement menacée? lui dit Barberine.
— Je n'en sais rien, répondit-il.
— Est-il vrai que vous ayez indignement trompé votre femme? lui demanda naïvement Florimond.
Il dit:
^- Trompée? Noii.
— Mais, enfin, que signifie cette lettre que vous m'avez écrite? reprit Barberine.
— Quelle lettre? dit-il. Je ne vous ai pas écrit.
— Mais pourquoi' couriez ainsi, criant, sur cette route?
— Moi? fit-il d'un air étonné. Je vous attendais.
Barberine et le chevalier, comprenant qu'ils n'obtiendraient rien de lui, prirent la résolution de se taire. Quant à lui, il s'était déjà renversé sur les coussins et fermait les Jeux pour se soustraire à ces questions qui l'obsédaient. Peu à peu le sentiment de la réalité lui revint. Il se rappela tout : sa ruine, la promesse qu'il avait faite à la Mélédine de ne jamais revoir sa femme, puis cette discussion dans le château et le suicide de sa maîtresse. Il se dit que, de nouveau, il ne possédait rien, que tout Targent soustrait à Gaskell et à M. Lor vieux était perdu; perdu aussi l'espoir qu'il avait eu de s'enrichir au moyen de la Mélédine. Pendant ce temps, Barberine pleurait, et le chevalier la consolait.
Saint Berirand écouta d'abord leur conversation machinalement, puis avec un peu plus d'attention. Ce qu'ils disaient finit par l'intéresser.
— Ne pleurez plus, répétait le chevalier, il peut être encore de beaux jours pour vous. Vous êtes jeune, vous avez du talent, votre brigand de mari se corrigera sans doute. Je ne négligerai rien, pour ma part, pour l'obliger à se bien conduire. Il a mangé tout ce que vous aviez gagné, il est vrai ; mais vous travaillerez, vous mettrez de côté. Ne suisje pas là, moi, au surplus? Tout ce que j'ai n'est^il pas à vous? Comptez toujours sur moi, pour vous aider, comme sur un père.
Saint-Bertrand, entendant cela, avait ouvert les yeux et s'était redresse peu à peu. Au moment où Florimond cessa de parler, il vit son flls qui rapprochait sa tête de la sienne.
Et alors, naturellement, comme s*il avait simplement voulu placer son mot dans la conversation, Saint-Bertrand regarda son père et ouvrit les lèvres.
Barberine attendait avec anxiété ce qu*il allait dire.
Le chevalier se préparait à écouter quelque confession.
Mais Saint-Bertrand ne pensait rien avoir à confesser. Et, d une voix tranquille, s*adressant au bon chevalier :
— Vous avez donc encore des économies? lui dcinandat-il.
L'Héroïsme d*une femme
Il n*y eut pas d*exp1ication entre Saint-Bertrand et sa cmme, au sujet des événements qui les avaient obligés de quitter Moscou. Le premier ne manquait pas de bonnes raisons pour éviter d'y faire la moindre allusion ; et Barberine ne tenait pas à se voir forcée de mépriser ouvertement son mari. Dans sa pensée, cependant, il en avait assez fait pour quo, désormais, leurs relations n'eussent rien de conjugal. Ils vécurent donc séparés, quoique logeant sous le même toit.
Saint-Bertrand s'était soumis à la fatalité. Par deux fois^
L'Héroïsme d'une femme. 203
il avait essayé de quitter Barberine ; par deux fois, les événements les avaient rapprochés.' Il se dit qu'ils étaient probablement destinés à achever leur vie ensemble.
Quelques mois après son retour à Paris, il parvint à contracter un nouvel engagement, au nom de sa femme, avec Tadministralion de TOpéra. Mais la position que Barberine eut alors au théâtre ne ressemblait guère à celle qu'elle y avait eue jadis. Deux autres grandes danseuses fariagealeni avec elle les faveurs du public. Barberine se vit souvent obligée de remplir des emplois secondaires. On la trouvait un peu maigrie. Un peu fatiguée. Elle avait perdu cet air d'enfantine gaieté, qui donnait tant de charme à son jeu, tant de grâce à son visage. Elle dansait maintenant, — non plus pour le plaisir de danser, mais pour s'acquitter des obligations de son état ; et, bien qu'elle s'exerçât constamment à se perfectionner dans' son art, elle ne produisait plus que peu d'effet sur le public.
Ses appointements, malgréles intrigues de Saint-Bertrand, qui se donna beaucoup de peine pour faire mousser sa femme, ne devaient plus dépasser le chiffre de vingt mille francs.
Tous les deux furent surpris des changements qui s'étaient opérés au théâtre, pendant un intervalle de deux années.
La plupart des anciens habitués avaient disparu. Quelques-uns étaient morts; d'autres avaient vieilli et ne s'occupaient plus que de leur santé. La loge infernale avait été louée à des provinciaux. Les lions s'étaient licenciés eux-mêmes, quelques-uns ayant perdu leur crinière, d'autres leilrs griffes et leurs dents. Le comte de Perche grisonnant
et rhumatisé, toujours sensible cependant! avait épousé une veuve, désillusionnée ^oninie lui, et ils avaient quitté Paris pour habiter une terre en Sologne. La Cruelle s*était marié, lui aussi. 11 avait épousé Goeodéte. Il s'était installé avec elle dans une délicieuse petite maison située au bord du lac de Garde; et là, depuis un an, sous le beau ciel de l'Italie, au milieu des orangers, des oiseaux, Goeodéte faisait cruellement expier à son mari la faute qu*il avait commise de choisir une femme qui manquait de beauté, de bonté, de vertu, de douceur, et dont l'éducation avait été des plus négligées. Quant à Gocodès, il continuait à se griser avec ses palefreniers, et à chasser, disait^on. La société de ses chevaux et de ses chiens le consolait de celle des hommes et des femmes. Valmaseda ne pouvait être rangé dans le nombre des habitués de TOpéra; mais Saint-Bertrand Tavait fréquenté, comme on sait, et, en arrivant à Paris, il s'était mis à sa recherche. Il voulait essayer de travailler avec lui. Hélas ! Valmaseda ne devait plus jamais travailler! Le pauvre homme était mort d'une façon horrible : mort de faim, en quelque façon, car il ne pouvait plus digérer, atteint qu'il avait été d'un cancer à Testomac. Quant à Gerveiro, il avait longtemps continué ses petits trafics, conjointement avec madame Gerveiro, qui lui avait toujours donné d'excellents conseils. Malheureusement, Tusurier s'était perdu par excès de rapacité, ayant prêté une somme énorme à un mineur qui lui avait joué le tour de mourir avant d'avoir atteint sa majorité. Gerveiro avait fait faillite. En examinant ses livres, on avait découvert quelques petites escroqueries. On voulut alors l'arrêter. Mais il avait levé le pied, avec sa femme et ses cinq enfants charmants,
L'IIÈROISME D'UNE FEMME. 295
et Ton ne sut jamais, à Paris, dans quelle partie du monde il avait transporté sa personne et son industrie.
Saint-Bertrand, comme on le pense bien, n'eut même pas ridée de s'enquérir deGaskell. Gaskell avait écrit souvent à Barberine pendant qu'elle était en Russie. Sa dernière lettre lui annonçait qu'il retournait en Amérique.
De tous les anciens amis de Barberine, il n'y eut que le chevalier Florimond qui continuât à fréquenter sa maison. Encore ne le faisait-il que dans les intervalles de ses voyages, Saint-Bertrand le voyait d'assez mauvais œil, quoique l'excellent homme ne cessât d'aider le ménage en faisant presque chaque jour à sa bru de petits présents. Il irritait constamment son fils en lui vantant la vertu de sa femme, en lui faisant de la morale, en l'engageant à prendre un état.
— Quel diable d'état voulez-vous que je prenne? répondait Saint-Bertrand. Faut-il que je me fasse danseur pour vous plaire?
Cependant, il faut lui rendre justice : il avait trouvé plusieurs moyens de s'occuper. D'abord il écrivait lui-même des réclames pour sa femme, et il les envoyait aux journaux étrangers. Ensuite, il débinait tant qu'il pouvait le nouveau directeur de TOpéra, qui, selon lui, n'avait pas fait une assez belle place au théâtre à Barberine. Ensuite, il jouait, petit jeu il est vrai, et par nécessité, car il n'avait rien à risquer. Et enfin, il mangeait, dormait, allait à l'Opéra, se promenait, médisait, faisait des mots et lorgnait les femmes.
11 guettait toujours une nouvelle occasion de s'enrichir promptement et à bon compte. Mais cette occasion ne se
montrait pas. Il est vrai que le vicomte commençait alors à perdre ses cheveux, à pi'endre du ventre^ et que de légers plis s'accentuaient autour de ses yeux.
Il tolérait Eytmin, qui continuait à le servir avec zèle, et à le surveiller sans qu'il s'en doutât.
Saint-Bertrand était si méchant, qu*il ne tarda pas à se faire de nombreux ennemis. On le craignait, on l'évitait ; mais quelques-unes de ses victimes se vengeaient. On fit a l'Opéra une chanson sur lui qui courut tout Paris pendant huit jours. Celte chanson était mal rimée et n'avait rien de merveilleux, mais elle déguisait peu la façon dont le vicomte exploitait Barberine. Elle disait :
Monsieur de Saint-Bertrand A-t-il besoin d'argent, Vite il dit à sa femme : « Danse ! »
Et, quand elle a dansé.
En homme fort sensé, 11 lui dit : < Recommence. •
Il avait l'âme si gâtée alors, qu'il fut le premier à s'amuser de cette chanson.
Un jour, il se trouva nez à nez avec Rogatchef. Rogatchef, délivré par Gugenheim, de la fâcheuse position où nous l'avons laissé à Moscou, avait quilté la Russie depuis un mois : le tzar ayant été mécontent de sa liaison avec une rebelle comme la Mélédine, lui avait ordonné de voyager à l'étranger pendant un an. Saint-Bertrand l'acosta amicalement.
— Je ne fais que traverser Paris, lui dit Rogatchef. Je pars pour l'Inde ; mon yacht m'attend à Marseille. 11 faut que je m'embarque dans trois jours.
L'HEROÏSME D'UNE FEMME. 297
— Vous devriez bien me prêter quelques milliers de francs, lui dit Saint-Bertrand.
— Ah ! pour ça, non ! s'écria le prince. Vous m*avez toujours porté malheur! Rien ne m'a jamais réussi avec vous!
— Vous êtes un ingrat, répondit Saint-Berlraud. Sans moi, il y a plus de six ans déjà que vous dormiriez dans la fosse où s'ennuie le major Garpentier.
— Possible ! reprit Rogatchef, qui n'avait plus la moindre timidité. Mais je me suis acquitte envers vous.
— Voyons, ne nous fâchons pas, dit Saint-Rertrand. Prêtez-moi mille francs seulement.
— Non.
— Eh bien, cinq cents francs.
— Non.
— Ah çà! pourquoi? Vous êtes donc ruiné, vous aussi?
— Au contraire, reprit Rogatchef, je suis plus riche que jamais. Ma fortune est presque doublée par l'héritage de mon oncle, qui est mort fou, à Varsovie, il y a trois mois. Hais j'aimerais mieux jeter au feu tout ce que je possède que d'obliger jamais, ni vous ni personne.
— Eh bien, vous êtes un aimable homme, dit Saint-Bertrand. Mais, dites-moi, pourquoi mehaissez-vous?
— Parce que, répondit Rogatchef, vous possédez ce que je n'obtiendrai jamais.
Ils se quittèrent sur ces mots, et Saint-Bertrand rentra chez lui, déblatérant contre les ingrats.
Il trouva Barberine pleurant. Le chevalier Florimond avait été frappé d'une attaque d'apoplexie chez elle. Le médecin Tant-Pis était venu le voir, et il avait déclaré que le vieillard aurait cessé de vivre avant deux heures.
Saint-Rerirand ne put même pas échanger un mot avec son père. Le vieillard avait perdu connaissance. Il n'ouvrit pas les yeux, même pour mourir.
On trouva chez lui un testament par lequel il léguaità, Barberine tout ce qu'il possédait. Tous comptes faits, Fliéritage du chevalier se réduisit à une quinzaine de mille francs.
Saint-Bertrand manifesta Tintenlion de s'en emparer, potir les placer, disait-il. Mais le temps n'était plus où Barberine ne savait rien lui refuser. Il eut beau jurer, menacer, il ne put parvenir à lui tirer des mains la moindre bribe de l'héritage de son père.
— Rien ne me réussit plus maintenant, se disait-ii. Et tout le monde s* en va ! Ah ! la vie devient lourde à mesure qu'on avance en âge I De tous ceux que j'ai connus autrefois, il ne me reste plus que ma femme. Singulière femme ! reprit-il. Comment peut-elle me rester fidèle? Esl-cebêtise? Est-ce vertu?
Tout Paris, tout le Paris élégant, du moins, celui qui tourbillonne autour de l'Opéra, s'adressait de nouveau la même question au sujet de Barberine. La danseuse avait alors vingt-sept ans. Elle était charmante encore. On savait que son mari se conduisait très-mal avec elle. Aussi personne ne comprenait-il sa sagesse. Chaque nouvel adorateur qui se présentait, si charmant qu'il fût, était aussitôt éconduit.
— Elle n'a pas de cœur! disaient les uns.
— Elle est bien peu intéressante ! disaient les autres.
— Faut-il qu'elle soit sotte ! disait-on encore pour se laisser ainsi exploiter!
Barberine ne manquait de cœur ni d'esprit. Elle n'était
L'Héroïsme d'une femme. 299
point heureuse, il est vrai, mais, espérant que, quelque jour, Taffection de son mari lui reviendrait, elle se résignait à son sort.
Cependant le moment était arrivé où elle devait supporter de n<)uvelles épreuves. Elle s'était prématurément fatiguée, pour n'avoir point assez ménagé ses forces. Elle avait commis quelques imprudences : telles que de ne pas couvrir ses genoux pour passer, pendant l'hiver, de sa loge sur la scène; et elle éprouvait depuis quelque temps de vives douleurs le long des chevilles et dans les tendons des jarrets. Il fallait continuer à danser cependant! Malade, épuisée, jolie encore, mais pâlie, la danse n'était même plus pour elle une obligation monotone; elle était devenue un supplice. En vain, Barberine prenait fréquemment des bains de pieds dans du sang de bœuf pour se fortifier. Rien n'y faisait ! La force résultant de la première jeunesse avait dis- - paru pour ne plus revenir. La pauvre sylphide haletait. Elle pleurait souvent, en dansant, ayant eu parfois, le matin, les nerfs des talons brûlés au fer rouge. Un soir même, elle dansa avec des mouches de cantharide plaquées sous son pantalon de soie le long de ses jambes. Et, en rentrant chez elle, boiteuse, traînant l'aile comme le pigeon de la fable, elle eut à supporter une scène atroce. Saint-Bertrand l'accusa de vouloir le conduire à l'hôpital. A entendre ce calculateur féroce, sa femme n'était pas malade ! Elle s'écoutait!...
Les choses en vinrent à ce point que les journaux commencèrent à attaquer durement Barberine. Ils ne comprenaient point qu'on la gardât au théâtre. Us disaient grossièrement qu'elle était « fourbue! »
Saint-Bertrand, éperdu, fît tout ce qu il put pour les faire taire. Il se battit trois fois en duel contre les journalistes les plus méchants. Les critiques impitoyables, injurieuses, écrasantes pour Barberine, ne discontinuèrent pas de la persécuter.
Un malheur n* arrive jamais seul. Juste au moment où rengagement de Barberine expirait à rOpéra, la monarchie de juillet quittaitla France, se retirant devant les barricades de février. On sait quels désordres suivirent cette révolution si peu prévue. Tout le monde se croyait ruiné; chacun enfouissait son argent. Le directeur de TOpéra se mit à faire de soudaines économies, et, pour commencer convenablement, il refusa de renouveler l'engagement de Barberine.
Saint-Bertrand faillit en devenir fou. 11 écrivit à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, proposant sa femme à toutes les scènes de TEurope ; mais la réputation d'ar* tisle de Barberine avait été fort diminuée par les journaux. LEurope tout entière avait d'ailleurs, alors, assez peu de cœur à la danse. Barberine fut partout refusée.
— Allons en Amérique! dit-elle à son mari. Les forces me reviendront peut-être en route.
— Hais nous n'avons même pas de quoi payer le voyagCi dit Saint-Bertrand désespéré. '
— Je vous demande pardon, répondit-elle, il nous reste les quinze mille francs de Théritage de votre père.
Ce jour-là, Saint-Bertrand lui sauta au cou.
Un peu plus, il aurait pleuré.
Presque réconciliés par la nécessité, ils quittèrent la France au mois de mai 1848.
Pendant toute la durée de la traversée du Havre à New - York, Saint-Bertrand fut assez maussade. Barberine, qui souffrait toujours de douleurs rhuniatismales, ne quittait presque pas son lit. Vainement son mari lui faisait observer qu*elle perdait ses forces et qu*il lui faudrait plus d'un mois d'exercices pour les retrouver.
— Vous avez peut-être raison, répondait-elle avec chagrin; mais qu'y puis-je faire?
Alors, ce tendre époux, voulant utiliser les loisirs de la traversée, passait son temps à frictionner les pieds de sa femme avec du vin de quinquina et de Feau-de-vie. Mais Barberine n'était pas dupe de ses soins.
— Vous cherchez moins à me soulager qu'à entretenir votre gagne-pain en bon état, lui dit-elle un jour.
Elle espérait que, par pudeur, il essayerait de lui prouver le contraire ; mais la Justesse de la remarque le fit sourire.
Us allèrent loger, à New-York, dans Broad-Way. Saint- Bertrand avait choisi ce quartier aristocratique pour jeter un peu de poudre aux yeux des Américains, 11 voulait leur faire croire que Barberine ne venait pas donner des représentations chez eux par nécessité, mais pour étendre et consolider sa réputation. Ce plan était assez habile, mais il
502 LE UARl DE LÀ DANSEUSE.
fallait pouvoir lesuivre jusqu au bout. Saint-Bertrand, malheureusement, n>\ait point assez d'argent pour donner à sa femme un train de maison convenable. La vie est trèschère à New-York. Il fallut que Barberine se contentât d'un appartement de trois pièces. Elle n*eut d'autre domestique qu'Eytmin. Elle se coiffait et s'habillait elle-même pour la première fois de sa vie.
Le jour même de leur arrivée, Saint-Bertrand alla rendre visite à tous les rédacteurs en chef des journaux de la métropole. New- York avait alors le bonheur de posséder soixante-huit journaux, dont vingt-cinq quotidiens, qui ne contribuaient pas médiocrement à faire trembler les artistes.
Tous les journalistes que rencontra Saint-Bertrand se montrèrent aimables pour lui. Ils n'avaient rien à refuser, disaient-ils, à l'heureux époux de la cliarmaiite dan« seuse.
Le même soir, Saint-Bertrand voulut aller au théâtre de Castle-Garden pour passer Tinspeclion de la salle où devait danser Barberine. Le directeur, avec qui il avait entamé déjà des pourparlers pour l'engagement de sa femme, lui avait gracieusement offert une loge. On jouait Britanniais ce soir-là. Saint-Bertrand, qui n'avait jamais beaucoup aimé la tragédie, s'attarda si bien à dîner, que le troisième acte de la pièce était presque terminé au moment où il entra dans sa loge avec Barberine. Leur arrivée causa peu de sensation, les* spectateurs prenant en ce moment le plus grand intérêt à ce qui se passait sur la scène. Néron venait de surprendre Britannicus aux pieds de Junie. L'acteur chargé du rôle de l'empereur roulait les yeux et se démenait avec rage. Celui qui représentait le fils de Claude et de Hessaline avait
Tair consterné. Et la belle Junie se tenait dans un coin de la scène, les bras pendants et la tête basse.
— Que va-t-il se passer, mon Dieu ? se demandaient les spectateurs américains avec angoisse.
Néron, ventru, sans barbe, avec des yeux bordés de rouge et trois mentons, leva soudain le bras d'un air sarcastiquo.
— Prince ! dit-il avec un accent méridional qui eût fait pouffer de rire à Paris ; mais les Américains n'y regardaient pas de si près, et ils conservaient leur sérieux :
Prince, continuez des transports si charmants.
Je conçois vos bontés par ses remerciments, ^
Madame, à vos genoux je viens de le surprendre.
Barberine braqua sa lorgnette sur la scène, et, n'y découvrant rien d'intéressant, elle la reporta du côté de la salle.
Cependant Britannicus répondait à Néron. Il était maigre, lui, petit, et un peu âgé pour ce rôle d'amoureux. Son cou ridé, avec ses muscles saillants et ses cavités, semblait couvert de parchemin. Il portait de gros favoris, et une perruque blonde et frisée s'épanouissait autour de sa tête.
Il disait d'une voix enrhumée, en se dressant comme un coq de combat :
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie, Partout où sa bonté consent que je la voie ; Et Taspect de ces lieux où vous la retenez N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.
Barberine, dès qu'elle eut entendu le premier vers, tressaillit comme si son oreille eût été frappée par une voix connue, et, dirigeant de nouveau sa lorgnette sur la scène,
elle crut reconnaître dans Britannicus son vieil et bon ami Gaskell.
Aussitôt elle se pencha vers son mari.
— Regardez donc, Arlhur, lui dit-elle. N'est-ce pas Gaskell que je vois là ?
C'était Gaskell, en efTet ; Saint-Bertrand le reconnut aussitôt ; mais ni lui ni Barberine ne purent s'expliquer par quelle suite d'événements Fimpresario avait repris son premier métier. La chose n'avait rien cependant que de naturel. On détourne, mais on ne supprime pas une passion. Gaskell ne s'était fait imprésario que par nécessité. Sa vocation n'était pas là. L'unique rêve de sa \ie avait été de jouer la tragédie. Il avait essayé, comme on le sait, de réaliser ce rêve dans sa jeunesse, et les échecs qu'il avait subis ne l'avaient pas découragé. Se trouvant à New-York dans un moment où les Américains s'étaient subitement engoués de Racine, il résolut d'exploiter leur engouement. Il montra tant de bonne volonté, qu'on lui confia les premiers rôles, au théâtre, et, le soir où Barberine le surprit en flagrant délit de Britannicus, il y avait un mois déjà que Gaskell faisait les délices du public de la métropole des États-Unis.
Quand le rideau tomba après la courte scène de Néron et de Burrhus, Gaskell fut rappelé par deux mille voix. S'avançant alors au bord de la rampe, il appuya la main sur son cœur et salua le public avec assurance et modestie. Saint-Bertrand ne pouvait en croire ses yeux. Cependant il fallait bien se rendre à l'évidence. On ne discute pas avec le succès.
Le grand acteur tragique, comme l'appelaient les jour-
naux de New-York, s'était retiré dans sa loge, quand Darberine, se précipita dans ses bras. Gaskell la reçut avec une affection mêlée de dignité. Il y eut même quelque chose de légèrement protecteur dans la manière dont il accueillit Saint-Bertrand i
La suite de la représentation fut à la hauteur du commencement. Gaskell atteignit les dernières limites du grotesque dans le pompeux, dans la scène d'amour bien connue du cinquième acte. Ni ses rides, ni sa démarche emphatique, ni sa perruque, ni ses favoris, ni son rhume, ni la façon indescriptible dont il disait, en agitant les bras, dans un transport d'amour :
Quoi ! je ne serai plus séparé de vos charmes ! Quoi ! même en ce moment, je puis voir sans alarmes Ces yeux que n'ont émus ni soupirs ni terreur. Qui m'ont sacrifié Tempire et Tempereur, Ah! madame!...
ni tant d'autres incongruités scéniques qu'il commit» telles que d'éternuer en parlant, de rectifier la position de sa perruque et de se gratter le menton, ne purent désarmer l'excessive bienveillance du public. Barberine disait en souriant qu'elle était jalouse. Le fait est que, même le jour de ses débuts à rOpéra de Paris, elle avait à peine obtenu de si vifs applaudissements.
Gaskell, dès le lendemain, quitta son logement pour venir habiter la maison de sa pupille. Quand elle l'eut mis au Courant des causes de sa présence à New- York, le grand acteur, avec sa bonté ordinaire, lui promit de s'occuper immédiatement de ses débuts. Il obtint, en effet, de son directeur,
306 LE ilARI DB LA DANSEUSE.
que Barberine donnerait trois représentations d'essai la semaine suivante, et que, si, comme on devait le prévoir, elle plaisait au public de New-York, elle serait engagée au théâtre de Castle-Garden pour une année avec de beaux appointements.
Ni Gaskell, ni Saint-Bertrand, ni le directeur du théâtre ne doutaient du succès de Barberine. Elle seule avait de secrètes craintes, car elle ne s'était jamais fait d'illusion sur elle-même, et elle se sentait incapable de bien danser. Il ne suffit pas, en effet, du talent, de la bonne volonté, de l'expérience, de la beauté pour remplir le premier rôle dans un ballet ; il faut avoir, avant tout, ce qu'on appelle en style de coulisses, « des poumons et du jarret, » et Barberine n'en avait plus. Le chagrin avait autant contribué que la fatigue à lui faire perdre ses forces. Cependant, avec son courage ordinaire, elle s'exerça pendant huit jours et retrouva quelque chose de son ancienne prestesse à la répétition générale du ballet de Giselle, Mais elle n'avait pas confiance en elle, et, le soir delà première représentation, ayant fait un faux pas en sortant de sa loge, elle vit dans cet accident un triste présage.
Le public qui se préparait à la juger était le même que nous avons vu si passionné pour le talent de Gaskell. Ce fait, qui eût effrayé un observateur intelligent, était précisément celui qui rassurait un peu la danseuse.
— Ces braves gens n'ont pas l'air très-diflicile, disaitelle. Peut-être n'oseront-ils pas me siffler.
Elle fut bien accueillie en entrant en scène. Sa grâce, sa beauté, produisirent leur effet ordinaire. On la trouva charmante pendant qu'elle effeuillait une marguerite en dan-
sant. Malheureusement, en exécutant le pas qui suivait, elle ressentit une lelle douleur au talon, que force lui fut de se oontenter de marcher au lieu de s'enlever en voltigeant, comme elle en avait l'habitude. Le public, malgré son excessive indulgence et le désir réel qu'il avait d'admirer la débutante, commença à se refroidir. Il y avait plus d'humanité que d'enthousiasme dans ses applaudissements. Gaskell, qui se tenait dans la coulisse à côté de Saint-Bertrand, pleurait de chagrin de voir sa sylphide, si légère autrefois, se traîner en boitant devant la rampe. Hais Saint-Bertrand ne pleurait pas, lui. Profitant de tous les instants où Barlierine passait à portée de sa voix, il lui criait :
— Finiras-tu bientôt de t'écouter ?
Et encore:
— Allons, fais donc un effort ! Il faut que lu aies bien peu de cœur pour si peu danser !
Barberine entendait ces aménités, qui lui faisaient l'efTet de coups d éperon. Et alors, éperdue de honte et de douleur, elle supprimait son mal et parvenait, pour un moment, à s'enlever à demi. Hais elle s'essoufflait alors. Ue grandes taches rouges marbraient ses épaules, et, pendant qu'elle s'efforçait de sourire, les larmes coulaient de ses yeux.
Tant bien que mal, elle vint à bout de son rôle. Mais elle obtint à peine un succès d'estime, et il fallut l'emporter chez elle. Elle ne pouvait plus marcher.
Le lendemain, Saint-Bertrand promena le fer rouge tout autour du talon de sa femme. Grâce à cette torture, Barberine put à peu près danser deux fois encore. Hais lé public de New-York, si débonnaire cependant pour les femmes.
ne pouvait se passionner pour une danseuse qui ne lui avait guère montré que de bonnes intentions. On Tapplaudit pour l'encourager, mais on décida qu'elle était à peine un sujet de quatrième ordre, jolie du reste, et capable de se tirer des seconds rôles; et le directeur du théâtre lui proposa un engagement de six mois de durée, pour la somme une fois payée de quatre mille francs !
Quatre mille francs n'étaient pas suffisants pour vivre pendant six mois à New- York. Gaskell le comprit. Il s'engagea à contribuer aux dépenses du ménage dans la mesure de ses moyens. Chaque mois, l'excellent homme versa entre les mains de Saint-Bertrand la totalité de ses appointements. Saint-Bertrand ne l'en remercia pas une seule fois.
Gela lui semblait dû, à cet exécrable égoïste!
Eytmin voulut aussi aider sa maîtresse.
Il lui dit que, dbrénavant, il ne lui demanderait plus de gagos. De plus, il la supplia de vouloir bien accepter ses économies.
— Gomment, vous avez fait des économies? s'écria Barberine.
— Oui, madame. J'ai si peu de besoins!
— Et à quelle somme s*élèvent* elles?
— A deux mille francs environ.
— Eh bien, conservez-les, répondit-elle. Peut-être, un jour qui n'est pas éloigné, serai-je plus malheureuse encore.
— Puissiez-vous vous tromper, madame ! dit Eytmin ; mais, si Dieu continue à vous éprouver, vous me promettez de me demander ma petite fortune, n'est-ce pas?
— Oui. Je VOUS le promets» mon brave garçon, répondit Barberinc.
Il voulait lui baiser la main. Elle le laissa faire. Ils pleuraient tous les deux. 11 y a quelque chose de providentiel et de fortiGant dans le malheur. Il fait seul apprécier la douceur des consolations.
Cependant Barberine s'affaiblissait de plus en plus. Elle était humiliée, attristée, languissante comme un oiseau dont on aurait coupé les ailes. La danse avait été son unique joie jusqu'alors; et voilà que», toute jeune encore, elle ne pouvait plus danser. Si le sentiment du devoir, si l'idée de Dieu surtout ne Teût soutenue, elle se serait abandonnée, elle se serait tuée plutôt que de subir tant de tourments, de dégoûts; mais elle espérait toujours.
— Qui sait! se disait-elle. Mes forces reviendront peutêtre^
Quand le terme assigné à son engagement fut arrivé, elle comprit que la place n'était plus tenable pour elle à New* York.
— Où aller? dit alors Saint-Bertrand d'un air découragé.
— Allons à la Nouvelle-Orléans, répondit Gaskell. J'abandonnerai tout pour vous suivre. D'ailleurs, la tragédie, grâce à Dieu, est enfin appréciée partout. Je donnerai là-bas des représentations. Les gens du Sud ne regardent pointa l'argent; ils sont si riches! Ou je me trompe fort, ou je gagnerai avant peu des sommes folles.
Ils quittèrent New-York au mois de janvier 1849. Mais les prévisions de Gaskt^ll ne se réalisèrent malheureusement pas. Le brave homme fut outrageusement sifflé à la Nouvelle-Orléans des la première représentation de Brilannù
CHS, et si bien sifflé, qu'il dut renoncer à s'exposer aux chances d'une seconde. On l'avait menacé de le lapider avec des noix de coco s'il se montrait une fois de plus sur les planches.
Barberine n'eut guère plus de chance que son vieil ami. On ne la siffla pas, parce qu'elle était jolie, et que les Américains professent un véritable culte pour les femmes; mais elle plut médiocrement, s'étant contentée d'esquisser les pas qu'elle dansait si bien autrefois et avec une aisance si naturelle.
Saint- Bertrand fut exaspéré. Et, pour se venger sur quelqu'un de ses infortunes, lui qui avait si bien toléré Gaskell tant que Gaskell subvenait aux dépenses du ménage, il voulut le congédier dès qu'il vit que le malheureux acteur allait devenir une charge pour lui.
Barberine s'opposa de toutes ses forces'à celte mauvaise action. Et, afin que son mari cessât d'humilier celui qu'il avait si bien exploité, elle dit à Eytmin que maintenant elle était obligée d'accepter son offre.
Les deux mille francs du serviteur furent remis à Gaskell par Barberine comme un commencement de restitution.
— Que ne puîs-je vous rendra en même temps, lui ditelle, tout ce que vous a pris mon mari!
— Je ne l'accepterais que pour te le donner, répondit Gaskell.
— Je le sais bien, reprit Barberine. Vous êtes le meilleur des hommes I Mais qu'allons-nous devenir maintenant? Chaque fois que je danse Ici, la salle est plus qu'à moitié vide.
-^ M'est avis, répondit Gaskell, que nous devrions aller à SQiî'Francisco* Il y a^ dit-on, là-basj de Tor à remuer à la
pelle. On vient d'y construire un théâtre. Les émigrants y affluent de tous les pays du monde. Et puis, qui sait ! ajouta-t-il d'un air mélancolique, on m'y fera peut-être un meilleur accueil que dans cette maudite ville. Qu'en penses-tu?
— Je ferai ce que vous voudrez, répondit Barberine. Saint-Bertrand arriva sur ces entrefaites. Barberine lui fit
part de l'idée de Gaskell. Mais elle le séduisit peu tout d'abord.
— San-Francisco 1 qu'est-ce que cela? s'écria-t-il. Il ne doit y avoir laque des sauvages. Nous y crèverons tous de faim !
— Alors, où voulez-vous aller? demanda Barberine.
— Est-ce que je le sais, moi! Au fait, allons à San-Francisco, repril-il. — L'idée des mines d'or lui avait ébloui l'esprit. — Mais comment trouverons-nous de l'argent pour les frais de voyage?
— Il me reste quelques diamants,... répondit Barberine en baissant la tète.
Saint-Bertrand ne put s'empêcher de rougir.
Pour la vingtième fois peut-être, depuis dix ans qu'ils vivaient ensemble, Barberine l'avait vaincu.
Us s'embarquèrent à la Nouvelle-Orléans au mois de juin pour se rendre au port de Chagrès. De là, ils devaient traverser l'istlime, partie en bateau, et partie à dos de mules, puis se réembarquer à Panama*