‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 1 sur 33 · MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE VIVIENNB»2 BIS^ ET BOULEYARD DES ITALIENS, iS A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits de reprodaction et de tradacttoa réseirés

LE MARI

DB

La rupture de Barberine et de Saint-Bertrand fit une très-grande sensation à l'Opéra. On en paria pendant quinze jours au foyer de la danse. Chacun contait l'histoire à sa façon, approuvait, blâmait, plaisantait, disait son mot, donnait son appréciation. On condamnait généralement le vicomte. Les femmes surtout ne lui pardonnaient pas d'avoir voulu se marier. Quant aux hommes, en attendant le retour de Barberine, ils exaltaient son talent et sa beauté.

— On n'a vraiment jamais vu de plus charmante femme! disaient les jeunes.

— C'est un ange! s'écriaient les vieux.

Sa rentrée à l'Opéra fat un triomphe. Le public, qui avait plus ou moins entendu parler de son aventure^ accueiUit la

s LE filARI DE LA DANSEUSE.

danseuse par une pluie de fleurs et trois salves d'applaO'dissements. C'était â qui, parmi les coryphées, Tiendrait serrer sa main dans la coulisse. Les abonnés se pressaient dans sa loge, la félicitaient, la complimentaient. Elle répondait à tous avec convenance, mais sans effusion. Elle avait toujours été un peu réservée; maintenant, elle était sérieuse. Quelque chose était mort en elle.* Ce n'est jamais impunément que Ton perd une première illusion.

Un mois environ après son retour, les babilués du théâtre purent compter ses soupirants. Ils étaient nombreux. Chacun d'eux, aussitôt qu'elle apparaissait au foyer, s empressait de lui présenter ses hommages; et tous, à tour de rôle, qui dans les recoins du couloir, qui aux environs de la scène, Fentretenaient aimablement, lui disaient quelque mot gracieux. On les voyait se guetter, s'épier, se sur.céder sans relâche auprès de ïa jeune femme; et ils se déchiraient les uns les autres avec le plus louable acharnement.

En tête de ces soupirants, il convient de placer le sieur La Cruelle. La Cruelle avait toujours eu une admiration sans bornes pour Saint-Bertrand. 11 le reniait, maintenant qu'il s'était si mal comporté avec Barberine; mais il rendait hommage à son goût en aspirant hautement à l'honneur de lui succéder. Il fallait voir comme il affichait la danseuse ! \1 avait toujours son nom sur les lèvres. Il la suivait partout, assonunant de ses soupirs et de ses protestations. Chaque matin, son domestique allait prendre de ses nouvelles. II ?ui envoyait des fleurs et d'énormes sacs.de bonbons. Il Tahordait aux Champs-Elysées, se promenait avec elle, pariant haut pour /se faire remarquer des passants, faisant craquer ses bottes et fouettant Tair de sa badine, lui don*

nant la main galainmeat pour Taider à r^ûsonter dans sa voiture; (&t nul,, dans tout Paris, n'était plus heureux que cet homme sensible; car il n'admettait pas un seul instant .flue Barberine pût lui résister.

' Le second des soupirants de Barberine était Çocodès. Gocodés avait eu la douleur de perdre, dans la même année, le duc, son père, et madame la douairière, sa grand'mère. Maintenant il était maître de ses actions, et sa fortune dépassait de beaucoup celle de La Cruelle. Ennuyé des méchancetés de Gocodète, qui s'était galvaudée, d'ailleurs, disait-il, avec des figurants, il l'avait exilée de son C(BU7\ U ne lui parlait plus. U ne la regardait même pas. Son existence n'était ni plus ni moins extravagante que celle de son ami le duc d'Âuthon. U ne dormait que pendant le jour, se grisait chaque nuit avec ses amis, jouait un jeu d'enfer, s'écbappant de Paris de temps à autre pour aller chasser dans ses terre;s, courant le steeple-chase au printemps et à l'automne, au grand détriment de ses membres, car le pauvre garçon, quoique bon cavalier, faisait des chutes terribles presque à chaque course, et il avait le crâne, les. jambes et les bras extrêmement endommagés. Cocodès n'éprouvait pas pour Barberine une passion égale à celle de La Gruelle. Il ne l'aimait même presque pas. Mais, étant excessivement désireux de se ruiner, il p'ensait qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, pour atteindre ce résultat, que de se faire un peu aider par une jolie femme. Et quelle plus jolie femme y avait-il alors à Paris que Barberine? Cocodès, lui aussi, poursuivait donc Barberine, et, sans la fatiguer peut-être autant que La Cruelle, il ne lui épargnait ni les regards en coulisse, ni les sollicitations.

Le troisième soupirsnt de la danseuse était Rogatchet. Voyant la place libre auprès de Barberine, il s'était immédiatement remis sur les rangs. Mais il ne Taffichait pas, lui, au contraire! 11 affectait de ne pas lui parler au théâtre. Il la guettait dans la rue, et Tabordait quand elle se rendait à rOpéra. Et il lui tenait alors toute sorte de discours raisonnables pour lui persuader qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de lui donner la préférence sur ses rivaux. Ne Tavait-il point aimée avant eux? Ne s'était-il pas docilement tenu à l'écart depuis que Barberine l'avait éconduit? Enfin ne réunissait-il pas en lui toutes les conditions désirables? 11 était jeune, riche, bien né, complaisant, généreux, fidèle, soumis et rangé.

Le quatrième soupirant de Barberine était un effrayant vieillard de soixante et dix ans. Il se nommait M. Lorvieux. Depuis quarante ans, ce septuagénaire jouissait des entrées de faveur dans les coulisses, et, pendant cet espace de temps considérable, il n'avait pas manqué une seule représentation. L'Opéra réunissait pour lui les plaisirs de tout l'univers. Chaque soir, il arrivait avant le lever du rideau, et il se retirait le dernier, à regret, quand les lustres étaient éteints, avec la garde et les employés du théâtre. Jamais il n'avait mis le pied dans la salle. Pendant la représentation, on le voyait errer sur les bas côtés de la scène, et, pendant les entr'actes, il allait s'asseoir sur une banquette, au foyer. 11 ne parlait à personne qu'aux femmes. Et il ne leur parlait qu'à voix basse et en les regardant de côté. On ne savait quelle était sa fortune. On ignorait ses antécédents. Peut-être n'avait-il pas d'antécédents? Quelques-uns prétendaient qu'il était né à l'Opéra, dans les

dessous. D'autres disaient qu'il y logeait. Le fait est qu'on ignorait où pouvait être située sa demeure, et on ne le rencontrait jamais en ville. Cet homme extraordinaire semblait Tâme du monstrueux monument; une âme sourde et muette, car il n'avait jamais écouté une note de musique, ni donné son avis à personne sur quelque chose que ce soit. Sa vie était concentrée dans ses yeux. Il n'existait que par eux. Ses yeux avaient une poignante expression de passion : gros, ronds, saillants, brûlants, noirs comme ' 'encre et palpitants entre deux lourdes paupières frangées de longs cils. C'était une sorte de colosse que ce Lorvieux. Il avait six pieds de haut, et la circonférence de sa taille atteignait les proportions d'une barrique. Il marchait en écartant ses pieds énormes, avec ses longs bras ballants et ses épaules voûtées. Son front fuyant, un front de gorille, était tout hérissé de cheveux ras et tout blancs. Il avait la face rose, nue, bien en chair; un nez fait en mufle de veau, avec des narines épaisses; la lèvre sanguinolente, les dents blanches et de larges oreilles plates, d'où s'échappaient des touffes de poils gris. Ses mains courtes, façonnées en palettes, montraient des veines tordues comme des cordes, et ses gros doigts noueux, carrés, roides comme des bâtons, étaient armés d'ongles luisants et durs, taillés en pointe. Il portait, en toute saison, des escarpins à rosette et cirés à l'œuf, un habit d'une telle ampleur, qu'il faisait de larges plis autour de sa taille, un gilet noir, une cravate blanche, et son chapeau, qu'il tenait toujours à la main, par convc: nance, était invariablement entouré d'un crêpe. Mais personne n'aurait pu dire de qui M. Lorvieux portait le deuil. Ainsi bâti et affublé, cet homme avait l'air d'un vieux

loup phénoménal et récemment engraissé dé viandes frat-

/ ches. ,

Jusqu'alors, il s'était contenté de soupirer pour les petites. Elles le toléraient, car il était discret, disait-on, généreux, et peu gênant. Mais, arrivé au déclin de sa vie, lui qu'on avait toujours vu mystérieux et furtif, il se mit tout à coup à donner d'étranges signes d'existence. Barberine l'émut. Elle le fit parler. On soir, sans dire gare, il se mêla au groupe d'hommes qui l'entouraient et dit son mot. Cela fit sensation. On découvrit que M. Lorvie^ux avait une

\ voix caverneuse. Et, depuis, avec la grâce d'un éléphant qui chemine les pieds empêtrés dans la vase, il se mit à tourner lourdement autour de la danseuse, profitant de toutes les occasions où elle était seule pour l'effrayer de ses soupirs et la stupéfier de ses compliments.

Le dernier des soupirants de Barberine était le comte de Perche. 11 était trés-froid, comme on sait, et parfaitement convenable. Ses amis le comparaient assez volontiers à une carafe d'orgeat. Sa vie avait toujours été discrète et renfermée, et, chose étrange! personne n'avait jamais médit de lui. Serviable, poli, tolérant, généreux, avec de boimes façons, une figure distinguée, peu d'esprit, une gaieté médiocre, il semblait prédestiné aux amours paisibles. Son âme éiégiaque vivait dans un monde qui n'avait presque rien de matériel. Il parlait rarement, et comme en rêvant, les yeux noyés dans une sorte de contemplation intérieure. Enfin, il avait une sensibilité trés-réelle, presque féminine, et plus de délicatesse qu'il n'en faut pour se faire bien

, venir de la plupart des femmes. Sa délicatesse même lui avait nui en plusieurs occasions.

Ayant été livré à lui-même de fort bonne heure^ il avait employé son temps et sa fortune à vivre selon ses ^oûts. ,Ses goûts, au surplus, étaient bien simples. Il ne désirait rien... que d*être aimé. Ses liaisons, il en avait eu trois ou quatre déjà, Favaient amené cependant à se méfier de luimême; car, pour avoir un peu trop donné de son affection, ; il n'avait reçu en échange que de Testime. Si le comte de Perche était né pauvre ou infirme, s*il lui avait fallu lutter contre les nécessités de la vie, il serait devenu bientôt misanthrope. Hais il avait été traité en enfant g&té par le hasard, il ne s'était jamais donné d'aulre peine que celle de naître; sa santé était bonne; il avait quelques goûts élevés, celui de la lecture, entre autres; ses infortunes amoureuses n'eurent donc pour effet que de le rendre un peu méditatif. Il se croyait prédestiné à être trompé. 11 en prenait son parti sans amertume, et, n'ayant plus qu'un vague espoir de vaincre sa mauvaise chance, il faisait cependant tout ce qu'il pouvait pour la surmonter.

Ce qui l'intéressa dans Barberine, ce fut sa tristesse. Barberine, en effet, de sérieuse qu'elle avait été d'abord, était devenue triste, à Paris, sans trop savoir pour quelle raison. Saint-Bertrand lui manquait : elle ne se l'avouait pas, mais il lui manquait; et, ne sachant ce qu'il était devenu, n'entendant même pas parler de lui, malgré elle, elle s'étonnait de cette disparition extraordinaire. Pourquoi né venait-il plus à l'Opéra? pourquoi ne fréquentait-il plus ses amis? Comment... et de quoi vivait-il?... Ainsi, elle s'interrogeait sans pouvoir jamais se répondre. Le comte de Perche, la voyant toujours silencieuse et rêveuse, supposa que la douleur d'avoir été trahie la mettait en méfiance

contre tous les hommes. Il crut trouver en elle un cœur blessé, fait pour sympathiser avec le sien. Il voulut essayer de la consoler, dans Tidée qu'elle pourrait bien aussi le Qonsoler à son tour, et, la traitant en sœur, dès le premier jour, il fut le seul parmi ses soupirants qui eut Theureuse idée de lui parler de ses chagrins.

11 eût été curieux, pour un observateur désintéressé, d'assister aux discours que les cinq amoureux de Barberine, réunis au foyer de la danse, lui tenaient chaque soir, à tour de rôle. Chacun d'eux y mettait des intentions et des intonations particulières, avec plus ou moins d'adresse et d esprit, selon qu'il était plus ou moins sot, bien ou mal inspiré.

— Chère âme, lui disait La Cruelle en se posant sur un pied, le pouce accroché sous le bras, dans Téchancrure de son gilet d'un blanc de neige, qui vous a donc contrariée, aujourd'hui? Je ne vous ai jamais vue plus jolie ; mais on croirait que vous avez pleuré. Âvez-vous réellement pleuré? Pourquoi? Ce serait mal! Hais vous êtes souffrante, peutêtre?

Et, comme Barberine affirmait qu'elle se portait bien, il ajoutait avec mi soupir :

— Ah! c'est moi qui me porte mal! Si vous vouliez^ cependant, si vous daigniez me comprendre... Mon amour, ma fortune, ma personne... tout, je vous le répète... oui, tout! je mets tout à vos pieds.

i — Voyons ! voyons ! lui disait Cocodés quelques secondes plus tard, qu'est-ce que cet air pensif, mademoiselle? Pourquoi avez-vous l'air pensif? Je ne suis pas pensif, moi. Diable l vous êtes très jolie; vous êtes la première danseuse

du monde; moi, je suis jeune et très-riche, et la vie est courte, et nous ne parviendrons jamais à nous entendre? C*est très-ridicule, savez-vous? On ne vil pas, comme ça, dans la solitude et dans la sagesse. La sagesse,... c'est bon pour les vieux. Choisissez. Si je ne vous semble pas amusant, eh ben^ faites le bonheur d'un autre. Mais faites le bonheur de quelqu'un, mademoiselle, et tout de suite, car, une jolie femme sans amour, cela ne devrait pas se rencontrer.

— Ah! mademoiselle, disait alors Rogatchef d'un ton insidieux, j'en suis certain, Hector vous fait la cour, et vous le préférez à moi. U y a pourtant bien longtemps que je vous aime! Si vous aviez voulu, à Bade, nous n'en serions pas là, aujourd'hui. Dites-moi pourquoi vous ne répondez pas à ma prière. Que me manque-l-il pour vous plaire? Soyez bonne; donnez- moi seulement un peu d'espoir, et... vous me jcomprenez?... vous savez?... »

Il s'en allait avec un regard éloquent, et alors arrivait dans la majesté de sa corpulence l'énorme Lorvieux. Celui-là rugissait en exprimant sa passion.

— Humph ! faisait-il, comme vous avez dansé, madenioîselle ! U me semblait, en vous voyant, que j'allais m'envoler et planer dans l'air. Écoutez : décidément, vous dansez trop bien! je n'en dors plus. Je vous dirai : j'aide fort beaux diamants qui me viennent de ma grand'mére, qu'avait dis tinguée le roi Louis XV, Eh bien, accordez-moi quelque pitié, car je souffre le martyre! et ces diamants, ces diamants historiques, ces diamants de famille... — Ici, sa voix descendait jusque dans les dernières profondeurs de son abdomen, et il ajoutait : — Ils sont à vous !

— Monsieur La Gruelle, répondait Barberine au premier

de ses soupirants, vous perdez votre temps. Je ne serai jamais pour vous qu'une amie.

— Monsieur Hector, disait-elle au second, vous avez une façon de vous exprimer bien agréable... Croyez que je vous trouve amusant. Mais je ne suivrai point vos conseils.

-:r Prince, disait-elle à Rogatchef, le seul souhait que je forme, c'est de ne plus jamais aimer.

— Monsieur, répondait-elle au gros Lorvieux, je ne suis pas votre grand'mère et vous n*étes pas le roi Louis XV.

Et, tout en cheminant dans les couloirs pour entrer en scène :

— Quelle pitié! se disait-elle; ils sont tous les mêmes! tous riches! Et ils ne trouvent rien à dire à une femme, sinon qu'ils sont riches ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu!...

Elle s'ennuyait tellement, Texistence lui paraissait si lourde, si vide, que, faisant un effort sur elle, dans les premiers temps, elle s'était efforcée de les écouter. Mais ell(î ne Tavait pu. Quand elle les apercevait maintenant, il lui venait des nausées. Seul, le comte de Perche avait su se faire agréerd'elle. Elle Tattendait chaque soir. D'elle-même, elle allait lui serrer la main. Il l'abordait avec déférence et compassion :

•^ — Encore triste, chère enfant! lui disait-il. Que je vous plains!

Le résultat de la conduite de Barberine fat que, au bout de quelques mois, à l'exception du comte de Perche, ses soupirants, blessés de ses dédains, passèrent peu à peu dans le camp de ses ennemis. Ils commencèrent à dénigrer son talent, puis à discuter sa beauté, l'accusant secrète-

ment de n'avoir plus de souffle et de maigrir. Bientôt ils ne l'applaudirent plus que du bout des doigts. Dans leur pensée, la danseuse les avait humiliés en suivant sa résolution de demeurer sage. Un jour vint où, comme d'un commun accord, ils ne lui parlèrent plus au foyer. Ils répandirent le bruit qu elle manquait d'esprit, qu'on ne pouvait lui arracher deux mots de suite, qu'elle était revêche et bégueules Us affectèrent de vanter ses rivales. Us leur firent des succès à toutes. Barberine s'en émut. Alors, voyant cela, pour achever de la punir, chacun d'eux choisit dans le personnel de rOpéra quelque facile personae, et affecta pour elle une passion désordonnée.

La Cruelle, en homme délicat, donna l'exemple 11 triompha de la vertu de Cocodète... Cocodéte, de malicieuse qu'elle avait été dans sou enfance, était devenue hargneuse et grossière. Elle parlait gras, choisissant ses expressions dans le vocabulaire des poissardes, et scandalisant chacun autour d'elle, jusqu'aux machinistes et aux allumeurs de quinquet. Cotte fille sèche, dont les gros os perçaient sous la peau, qui dansait mal, qui ne dansait même pas, qui n'avait d'autres mérites que sa jeunesse et sa méchanceté, qui mettait son bonheur à hanter les cabarets de la barrière, où elle s'emplissait de gibelotte à l'ail et de vin bleu, devait venger cruellement Barberine. Le sensible La Cruelle expia dans sa fréquentation la candeur qu'il avait eue de croire qu'elle pourrait le rendre heureux. Elle le mena tambour battant^ et pai* de tout petits chemins où ne manquaient les ronces ni les pierres. La Cruelle, nécessairement, l'adora d'autant plus qu'elle le tyrannisait davantage. Il lui donna de beaux bijoux, une voiture» puis un hôtel ;

s LE BIÂRI DE Là DANSEUSE.

danseuse par une pluie de fleurs et trois salves d'applaudissements. C'était à qui, parmi les coryphées, viendrait serrer sa main dans la coulisse. Les abonnés se pressaient dans sa loge, la félicitaient, la complimentaient. Elle répondait à tous avec convenance, mais sans effusion. Elle avait toujours été un peu réservée; maintenant, elle était sérieuse. Quelque chose était mort en elle.. Ce n*esl jamais impunément que Ton perd une première illusion.

Un mois environ après son retour, les habitués du théâtre purent compter ses soupirants. Ils étaient nombreux. •Chacun d'eux, aussitôt qu'elle apparaissait au foyer, s'empressait de lui présenter ses hommages ; et tous, à tour de rôle, qui dans les recoins du couloir, qui aux envii ons de la scène, l'entretenaient aimablement, lui disaient quelque mot gracieux. On les voyait se guetter, s'épier, se surcéder sans relâche auprès delà jeune femme; et ils se déchiraient les uns les autres avec le plus louable acharnement.

En tête de ces soupirants, il convient de placer le sieur La Cruelle. La Cruelle avait toujours eu une admiration sans bornes pour Saint-Bertrand. 11 le reniait, maintenant qu'il s'était si mal comporté avec Barberine ; mais il rendait hommage à son goût en aspirant hautement à l'honneur de lui succéder. 11 fallait voir comme il affichait la danseuse ! ï avait toujours son nom sur les lèvres. 11 la suivait partout, assommant de ses soupirs et de ses protestations. Chaque malin, son domestique allait prendre de ses nouvelles. Il ).ui envoyait des fleurs et d'énormes sacs.de bonbons. Il l'abordait aux Champs-Elysées, se promenait avec elle, parlant haut pour jse faire remarquer des passants, faisant craquer ses bottes et fouettant l'air de sa badine, lui don*

G0HHEN7 illHENT LES HOMMES. 5

nant la main galamment pour l'aider à remonter dans sa voiture; i&t nul,, dans tout Paris, n'était plus heureux que cet homme sensibte; car il n'admettait pas un seul instant Kue Barberine pût lui résister.

' Le second des soupirants de Barberine était Çocodès. Cocodès avait eu la douleur de perdre, dans la même année, le duc, son père, et madame la douairière, sa grand'mêre. Maintenant il était maître de ses actions, et sa fortune dépassait de beaucoup celle de La Cruelle. Ennuyé des mé* chancetés de Cocodète, qui s'était galvaudée, d'ailleurS| disait-il, avec des figurants, il lavait exilée de son cœur. Il ne lui parlait plus. Il ne la regardait même pas. Sonexistence n'était ni plus ni moins extravagante que celle de son ami le duc d'Âuthon. Il ne dormait que pendant le jour, se grisait chaque nuit avec ses amis, jouait un jeu d'enfer, s'écbappant de Paris de temps à autre pour aller chasser dans ses terres, courant le steeple-chase au printemps et à l'automne, au grand détriment de ses membres, car le pauvre garçon, quoique bon cavalier, faisait des chutes terribles presque à chaque course, et il avait le crâne, les. jambes et les bras extrêmement endommagés. Cocodès n'éprouvait pas pour Barberine une passion égale à celle de La Gruelle. Il ne l'aimait même presque pas. Mais, étant excessivement désireux de se ruiner, il p'ensait qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, pour atteindre ce résultat, que de se faire un peu aider par une jolie femme. Et quelle plus jolie femme y avait-il alors à Paris que Barberine? Cocodès, lui aussi, poursuivait donc Barberine, et, sans la fatiguer peut-être autant que La Gruelle, il ne lui épargnaitt ni les regards en coulisse « ni les sollicitations.

Le troisième soupirsnt de la danseuse était Rogatchet Voyant la place libre auprès de Barberine, il s'était immé- , diatement remis sur les rangs. Mais il ne Taffichait pas, lui, au contraire! Il affectait de ne pas lui parler au théâtre. ÎI la guettait dans la rue, et Tabordait quand elle se rendait à ropéra. Et il lui tenait alors toute sorte de discours raisonnables pour lui persuader qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de lui donner la préférence sur ses rivaux. Ne Tavait-il point aimée avant eux? Ne s'était-il pas docilement tenu à l'écart depuis que Barberine l'avait éconduit? Enfm ne réunissait-il pas en lui toutes les conditions désirables? Il était jeune, riche, bien né, complaisant, généreux, fidèle, soumis et rangé.

Le quatrième soupirant de Barberine était un effrayant vieillard de soixante et dix ans. Il se nommait M. Lorvieux. Depuis^ quarante ans, ce septuagénaire jouissait des entrées de faveur dans les coulisses, et, pendant cet espace de temps considérable, il n'avait pas manqué une seule représentation. L'Opéra réunissait pour lui les plaisirs de tout l'uni- -•>^^^>vérs. Chaque soir, il arrivait avant le lever du rideau, et il / se retirait le dernier, à regret, quand les lustres étaient

/ éteints, avec la garde et les employés du théâtre. Jamais

*^^ il n avait mis le pied dans la salle. Pendant la repré-

sentation, on le voyait errer sur les bas côtés de la scène, et, pendant les entr'actes, il allait s'asseoir sur une banquette, au foyer. 11 ne parlait à personne qu'aux femmes. Et il ne leur parlait qu'à voix basse et en les regardant de côté. On ne savait quelle était sa fortune. On ignorait ses antécédents. Peut-être n'avait-il pas d'antécédents? Quelques-uns prétendaient qu'il était ne à l'Opéra, dans les

dessous. D'autres disaient qu'il y logeait. Le fait est qu'on ignorait où pouvait être située sa demeure, et on ne le rencontrait jamais en ville. Cet homme extraordinaire semblait Tâme du monstrueux monument; une âme sourde et muette, car il n'avait jamais écouté une note de musique, ni donné son avis à personne sur quelque chose que ce soit. Sa vie était concentrée dans ses yeux. Il n'existait que par eux. Ses yeux avaient une poignante expression de passion : gros, ronds, saillants, brûlants, noirs comme ' 'encre et palpitants entre deux lourdes paupières frangées de longs cils. C'était une sorte de colosse que ce Lorvieux. Il avait six pieds de haut, et la circonférence de sa taille attdgnait les proportions d'une barrique. Il marchait en écartant ses pieds énormes, avec ses longs bras ballants et ses épaules voûtées. Son front fuyant, un front de gorille, était tout hérissé de cheveux ras et tout blancs. 11 avait la face rose, nue, bien en chair; un nez fait en mufle de veau, avec des narines épaisses; la lèvre sanguinolente, les dents blanches et de larges oreilles plates, d'où s'échappaient des touffes de poils gris. Ses mains courtes, façonnées en palettes, montraient des veines tordues comme des cordes, et ses gros doigts noueux, carrés, roides comme des bâtons, étaient armés d'ongles luisants et durs, taillés en pointe. D portait, en toute saison, des escarpins à rosette et cirés à l'œuf, un habit d'une telle ampleur, qu'il faisait de larges plis autour de sa taille, un gilet noir, une cravate blanche, et son chapeau, qu'il tenait toujours à la main, par conve: nance, était invariablement entouré d'un crêpe. Mais personne n'aurait pu dire de qui M. Lorvieux portait le deuil. Ainsi bftti et affublé, cet homme avait l'air d'un vieusr

— Non. Ce sont les arguments d'une conscience droite. Chacun sait que, pour mon malheur, j'ai vécu pendant deux ans avec un homme qui n'était .pas vous. Cela ne peut être oublié par personne, surtout par moi, encore moins par vous-même. Si je vous écoutais, quoique vous ayez trop de délicatesse pour me le rappeler, vous y penseriez, je le sentirais, vous en souffririez, j'en souffrirais plus que vous. Notre existence à tous deux serait un enfer.

— Mais, adorable enfant, dit le comte, un enfer, avec vous, serait le paradis !

Barberine leva gentiment les épaules.

— Quant à me donner à vous sans vous épouser, reprit elle, si je n'écoutais que ma reconnaissance, que ma... sympathie, que... mon Dieu! oui... que mon désir trés-vif de vous rendre heureux, cela serait peut-être déjà fait ; vous voyez que je suis franche. Mais...

Ici, elle baissa le front et rougit.

Le comte attendait, le coeur serré.

— Mais?... dit-il.

— Tenez, mon ami, fit Barberine, si j'étais sûre que, pour un moment, vous daignerez m'écouter avec indulgence, je vous dirais tout. Si je ne l'ai pas fait déjà, c'e'st que je craignais de vous causer delà peine.

— Expliquez-vous ! s'écria le comte en s'asseyant à son côté. La certitude la plus cruelle vaut mieux, pour moi, que le doute.

— Eh bien, reprit Barberine, je suis peut-être trop exclusive, mais je ne comprends pas qu'une femme se donne à demi. Si je vous traite en ami, c'est que le souvenir d'un autre homme vit encore en moi, et que je suis obligée de

COMUËNT AIVENT LES FEMMES. 17

ro^ faire violence pour ne pas parler de lui, même à vous» à toute minute.

Le comte était accablé.

— Voilà^ce que je redoutais le plus! s'écria-t-il. Ainsi donc, vous l'aimez encore ?

— Non, je ne l'aime plus, dit Barberine ; mais je ne puis effacer de mon souvenir les deux années que nous avons passées ensemble. Il a élé ma première, ma seule affection. Et, malgré le ma> qu*il m'a fait, je donnerais la moitié de ma vie pour acquérir la certitude qu*il n'est pas malheureux ; car, à cette seule idée, je sens mon cœur près de se rompre. U est, et restera pour moi, un être à part. Je ne roublierai jamais. Un premier amour, voyez-vous, c'est comme Tainé de ses enfants, pour une mère.

— Â quoi sert-il d'être honnête homme! s'écria douloureusement le comte.

Barberine lui prit la main.

— Excusez-moi de répondre si mal à votre affectiori, lui dit-elle, mais je ne me pardonnerais pas de vous abuser. Peut-être, avec le temps, ce souvenir s'effacera-t-il et pourrai-je reporter sur vous, qui en êtes si digne, tout ce qui vit encore en moi pour lui.

Le comte demeura silencieux pendant quelques secondes, puis il dit :

— S'il n'avait été qu'infidèle, je vous comprendrais. Mais, Barberine, on parle bien mal de lui dans le monde. U a une réputation détestable. C'est un aventurier, que cet homme. Comment pouvez-vous l'eslimer?

— Je ne sais plus si je l'estime, reprit gravement la danseuse. Je sais seulement que je le plains.

1« LE MâRI de la DÀ?1SEUSË.

— Et pourquoi le plaignez-vous , s'écria le comte^ lui qui vous a indignement exploitée?

Barberine paraissait froissée.

— S*il m'a plu de le secourir, répondit-elle, cela ne regarde que moi.

— Mais il vous a (rahie! reprit le comte. Lui qui vous devait tout, que vous aimiez, il n*a trouvé d'autre moyen pour vous récompenser que de vous abandonner lâchement. •

— Eb ! dit-elle en fronçant les sourcils, il a trés-mal agi, c*est vrai ! mais qui vous dit que ce ne soit pas par une sorte de loyauté? Le malheureux ! il avait tant de dettes l 11 savait bien que je me serais dépouillée de tout pour les payer. Chaque jour, en s'éveillant, il se demandait si on n'allait pas l'arrêter. Sur le moment, j'ai trop écouté ma colère. J'ai refusé de l'entendre, quand il voulait se dis* culper.

— Le regrettez-vous donc, Barberine ?

— Je ne sais.

— Il semble véritablement, dit le^ comte, que l'amour, chez les femmes, soit toujours en raison du mal qu'on leur fait ! Vous dites que vous ne Taimez plus, et vous le défendez contre les accusations les plus méritées. Nierez-vous cependant ce que tout le monde dit?

— Que dit le monde 1

— Vous n êtes pas la seule femme qu'il ait exploitée.

— Qui sait? répondit Barberine. Je Tai cru autrefois. J'en doute aujourd'hui.

— Pourquoi?

— Hâtant d'ennemis!

-^ Voyons, ma chère enfant, dit le comte) l'afTeclîon que vous avex conservée pour Saint-Bertrand vous égare. Mieux que personne vous savez bien qu'il n'est pas un galant homme, que diable!

— Je ne sais rien, dit brièvement Barberine, si ce n'est que cela m'humilie d'entendre mal parler de lui.

Le comte la regarda avec compassion. Elle put alors juger ce qu'il y avait en lui de délicatesse. Un autre aurait trouvé des paroles amères. Lui se sentait le cœur plein de pitié. Cet amour inconscient que n'avait pu tuer la trahison, cela lui fit l'effet d'un irréparable malheur. Sa générosité s'en émut. Il se leva, et fit quelques pas dans la chambre. Enfin il s'arrêta devant Barberine, et, pâlissant, avec on tremblement dans la voix :

— Voulez-vous que je le cherche et vous l'amène? lui demanda-t-iL

Barberine se leva en sursaut. Elle comprit ce que le comte devait souffrir.

— Non, lui dit-elle, je ne veux jamais le revoir. Mais ne Taccusez plus devant moi, car il ne peut pas être défendu.

Et, pleurant, elle se laissa tomber dans ses bras.

Le comte, en soupirant, pris son parti de sa situation. Il avait l'habitude de se voir toujours sacrifié. Autant valait, selon lui, l'être à Saint* Bertrand qu'à un autre. Il effleura d'un baiser le front de la jeune femme et la fît asseoir.

«- Allons ! je resterai votre ami, lui dit-il.

Elle souriait dans ses pleurs.

— Le pourrez-vous? lui demanda-t-elle avec une appft» rence de coquetterie.

-^ Je ressayerai, du*moins, répondit-il.

Elle fut touchée de sa résignation.

— Tenez, ne me pressez pas, lui dît-elle. Confle^S-vous au temps qui use tout. Je lutte avec courage. Je me vaincrai, bien sûr, tôt ou tard. Tout ce que Je vous demande, c'est de ne me jamais parler de lui, car, écoutez...

Ici, elle devint pâle comme une morte, et reprit :

— La vérité vraie, la vérité que je n*ai jamais dite à personne, et qui me fait horreur, la voici : Je le méprise et ne peux l'arracher de mon cœur !

— Malheureuse enfant! dit le comte.

Et il lui serra les mains avec effusion.

Cependant Barberine, essuyant ses yeux, reprit eu soupirant son travail de tapisserie.

— Croyez-le bien I tout n'a pas été plaisirs dans ma vie I poursuivit-elle Quand on me voit danser, jeune, souriante, applaudie, couronnée de fleurs, tenant la première place au théâtre, n'ayant pas de rivale à craindre, plus d'une femme, j'en suis sûre, me porte envie. Elle se dit que je suis libre, que je peux aimer qui bon me semble; que je ne dépends ni d'un amant, ni d'un mari; que je n'en dépendrai jamais si je le veux i C'est quelque chose, en effet, c'est beaucoup ! Hais, si l'on connaissait les maux que j'ai soufferts ; si l'on savait que je n'ai pas goûté deux mois de tranquillité, depuis que j'existe ; si l'on pouvait deviner ce qu'il y a de larmes sous les sourires obligés de la danseuse, personne ne vou« drait changer son sort contre le mien.

— Je comprends, dit le comte, que vous ayez beaucoup souffert. Mais, depuis près d'un an que vous avez rompu cette triste liaison, si vous vouliez, que vous manquerait-il pour être heureuse?

— ' Il me manquerait... lui, répondit-elle. Que voule2vousl c'est plus fort que moi. J'ai beau me dire qu*il n'a pas de cœur, qu'il ne m'a jamais aimée, qu'il s'est servi de moi, d'abord comme d'une distraction, puis comme d'une ressource; qu'il a voulu me quitter brutalement, moi qui avais pour lui la passion la plus sincère! cela ne me console pas. Je ne puis oublier que, presque chaque jour, il était là, à cette place où vous êtes, et qu'il n'y sera plus jamais. L'amour ne raisonne pas. On n'aime pas un homme pour ses qualités ou ses défauts, on l'aime malgré ses défauts, peut-être à cause de ses défauts. Je n'en sais rien. On l'aimeparce qu onne peut pas faire autrementque de l'aimer. C'est une fatalité. On la sent, on s'y soumet et l'on en souffre I

— Vous voyez, dit le comte, que ce n'est pas moi qui parle de lui.

— C'est vrai, dit Barberine. Excusez-moi. Une curiosité me pousse. Je voudrais savoir ce qu'il est devenu, s'il s'est consolé, ce qu'il fait.

— J'ai ouï dire, répondit le comte en l'observant du coin de l'œil, qu'il continuait à mener joyeuse vie.

Barberine pâlit.

— Ne me trompez pas, lui dit-elle.

— Je n'ai jamais menti, chère enfant, répliqua le comte*

— C'est bien! continuez.

— On m'a dit que, après la rupture de votre liaison, il était allé en Italie. On Ta vu à Naples. En peu de temps, il jy devint lepatito d'une belle dame. Puis il revint en France.

e l'ai aperçu, une fois, aux courses de Chantilly. Il semblait d'une humeur très-gaie. Tous nos amis lui faisaient fête.

— Ah! il s*est consolé! dit Barberine.

Et elle demeura rêveuse. Enfin :

*- Pourquoi ne vient-il plus à TOpéra?

— Je ne sais. Dans la crainte de vous rencontrer, sans doute.

— C'est possible, dit Barberine.

Ils parlèrent ensuite de son enfance, de ses débuts à Paris, à Toccasion desquels elle vit Saint-Bertrand pour la première foi». Ils parlèrent également de Gaskell. Barberine raconta au comte de Perche comment Timpresario l'avait quittée.

— J'aurai été sincèrement aimée une fois dans ma vie, lui dit-elle.

— Vous aurez été aimée deux fois au moins, observî^ le comte. Mai& qu'est devenu ce brave homme? *

— Je ne sais, répondit la danseuse. Je lui ai écrit à quatre reprises, depuis un an, et il ne m'a pas répondu.

Alors elle baissa le front, réfléchit, se dit que Gaskell avait été abandonné, lui aussi; qu'il l'avait avertie de tout ce qui lui était arrivé; qu'il était peut-être mort, puisqu'il ne répondait point à ses lettres.

Elle soupira. Un soupir répondit au sien. Elle leva les yeux et rencontra les regards du comte. Alors elle soupira encore.

V — Vous dites donc qu'il s'est consolé? reprit-elle.

— Je le crois, dit le comte.

— C'est extraordinaire, balbu(ia-t-elle. Je sure peut-être une mauvaise femme ; mais, maintenant, j'aimerais mieux savoir qu'il est malheureux.

«-- Comme elle Taimel se disait le comte de Percha

Barberine s'était levée. Elle semblait dépitée. Une vio* Jente résolution gefmait dans son esprit. Ses narines se dila* talent, ses yeux étincelaient, et les pommettes de ses joues s'empourpraient. Tout à coup elle s'élança sur les genoux du comte, et, frissonnante, lui jetant les deux bras autour du cou:

— Quoi! vraiment! s'est-il consolé? fii-elle en éclatant de rire.

Et, sur-le-champ, honteuse de ce qu'elle avait fait, elle se leva, éclata en sanglots, et se jeta, pâmée, criant, s'arrachant les joues, sur un siège.

Le comte s'était mis à ses genoux. Elle le repoussa.

— Non! non !... jamais î Je ne peux pas! je vous dis que je l'aime, et je suis sûre qu'il m'aime encore.

Et, comme il s'efforçait de la calmer :

— Laissez-moi, lui cria-t-elle en se levant. Vous l'avez calomnié.

— Mais... Barberine!... balbutiait le comte.

— Vous avez dû le calomnier. Ce n'est pas lui qui m'a quittée : c'est moi qui l'ai chassé, quand il me demandait pardon. Ah! je me suis montrée trop cruelle!

Alors elle se mit à pleurer, enfonçant ses poings dans ses yeux, et mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots. Elle faisait pitié à cet homme qui avait cependant une douleur personnelle à supporter. Il ne savait que faire pour l'apaiser. Gêné par le ridicule de sa situation, il voulait s'en aller, n'osait pas, et, lui prenant les mains, lui parlant comme on fait à un enfant boudeur ou malade, ne trouvait pas un mot qui ne l'irritât. En ce moment, elle le détestait, car il lui semblait gauche et absuarde.

24 \ LE MARI DE LÀ DaSsEDSE.

Quand elle fut fatiguée de larmes, elle resta quelque temps assise, comme absorbée. Il se rapprocha d'elle.

— Je ne vous parlerai jamais de lui ni de moi, dit-ii doucement.

— Et vous ferez bien, mon ami, répondit-elle.

— Si cela vous afflige de me voir, dites-le-moi, je ne reviendrai plus.

— Si ! revenez ; revenez tous les jours ; il n'y a plus de danger.

— Comment, de danger?

— Je veux dire que je ne me mettrai plus dans cet état qui me fait peur à moi-même et vous afflige.

— Enfln, reprit le comte avec un soupir, je m'en rapport terai au temps, qui peut tout.

— Oui.

— Et quand votre douleur sera apaisée...

— Ce sera très-prochainement.

— Quand vous ne penserez plus à lui...

— Je n'y penserai plus dès demain.

— Vous me retrouverez encore, comme au premier jour...

— Oui.

— Tout prêt à vous donner mon nom, si vous voulez.

— Merci. Adieu. Laissez-moi, maintenant. Je suis brisée Adieu, mon ami.

— Adieu, Barberine.

Quand le comte fut parti, la danseuse se leva et tira le cordon de la sonnette. Charlotte entra.

— Charlotte, lui dit Barberine, dorénavant, quand M. de Perche viendra, tu resteras au salon, avec moi. Tu feras

MM IDÉE DE ViËILLARD. 25

semblant de fravailler. Tu feras ce que tu voudras, mais tu resteras.

— - Comment ! madame» dit Charlotte en souriant d'un air pincé, est-ce que M. le comte...?

— Ah ! bon Dieu ! que me dis-tu là ! fit Barberine.

— A la bonne heure! fit Charlotte; je croyais que madame se défiait de lui.

— Hélas! non. Ce n'est pas de lui que je me déiie, ma pauvre Charlotte.

— Et de qui donc, madame?

— De moi, répondit la danseuse.

Et elle ajouta, à voix basse :

-» Et de ma colère.

Le comte de Perche avait quitté Barberine le cœur navré. Non-seulement il sentait qu'elle ne faimait pas, mais il avait acquis la conviction qu'il ne parviendrait jamais à sefaire'aimer d'elle. 11 résolut d'abord de cesser de la voir; mais il se connaissait : ce sacrifice était au-dessus de ses forces. Alors il se résigna tristement. Il espérait la vaincre à force de soins et de patience.

«» Qui sait! se disait-il, les femmes sont si bizarres! U

26 ' LE MARI DC LA Dl^NSÉUSE.

première fois que je la verrai, il faudra que je lui raconte toute ma vie. Je lui dirai comment J*ai toujours été incompris, trompé. Cela la touchera peut-être.

Le lendemain, tout plein de son projet, il se dirigea vers sa demeure. Charlotte l'introduisit dans le salon sans rien lui dire. Barberine était à genoux sur un coussin, au fond de la pièce, et serrait les deux mains d*un petit homme entre deux âges, assis dans un fauteuil.

Le (iomte, qui reconnaissait pas cet étranger, fit aussitôt un pas de retraite. Mais Barberine l'avait aperçu. Elle se leva, courut à lui, le ramena, et, suuriant de plaisir, lui présenta M. Gaskell.

Le digne Géréon Gaskell était à peine reconnaissable. Soit par l'effet du chagrin qu'il avait jadis éprouvé, soit par suite de nouvelles tribulations apportées dans son existence, il avait prématurément vieilli, et son visage portait la trace des ravages de l'âge. De vermeil qu'il avait été autrefois, il était devenu presque blême ; ses paupières étaient dégarnies de cils et bordées de rouge ; et son nez retroussé rougissant . en même temps, l'imprésario avait maintenant l'air d'un ! homme toujours enrhumé, et cela ne contribuait pas à l'embellir.

Cependant il paraissait avoir conservé ses habitudes d'élégance. Son costume, du moins, annonçait comme jadis une certaine recherche ; mais il n'avait plus rien de grave. U était, selon le goût américain, exclusivement composé d'étoffes aux couleurs voyantes et quadrillées; le vermillon, le bleu clair et le jaune s'y mêlaient agréablement; et, avec son faux col à pointes, ses favoris énormes, la chaîne d'or à lourdes breloques qui pendaient sur son abdomen, et sea

bottes fortes, Gaskeli avait perdu les dehors sérieux qui le caractérisaient autrefois pour prendre ceux d'un Yankee.

Il était arrivé le matin même à Paris ; il venait à peine d'entrer chez Barberine. La danseuse, tout entière à la joie de le revoir, n'avait eu que le temps de lui raconter comment elle avait été amenée à rompre avoc Saint-Bertrand; et Gaskeli Técoutait avec une horreur mélangée de ravissement, lorsque la vue du comte de Perche le plongea dans une soudaine perplexité.

— U faut avouer que je n'ai pas de chance ! se dit-il en voyant Barberine accueillir affectueusement le jeune homme. Au moment où je crois toucher à la réalisation de mes espérances, il'arrive toujours quelqu'un pour se placer entre elle et moi !

Cependant il f}t bon visage au comte de Perche, qui, à première vue, lui parut moins à craindre que Saint-Bertrand.

— Asseyez-vous tous deux, leur dit Barberine, assiedstoi, Charlotte, dit-elle à sa femme de chambre. Et maintenant, reprit-elle en s'adressant à Gaskeli, dites-nous tout ce que vous avez fait depuis deux ans.

— Hélas î s'écria l'imprésario, je n'ai pas fait grand'chose de bon ; car sans toi, mon enfant, rien ne m'a jamais réussi ici-bas. Je suis allé d'abord à New-York, pour y monter un théâtre de vaudeville. J'avais emmené avec moi une troupe choisie, bien choisie! Gaieté, sensibilité, distinction, jolies voix de romance, et des jambes!... Mes demoiselles réunissaient tout ce qu'il faut pour étonner un public délieat ; et, de même, j'avais mis la main sur un jeune premier délicieux, grand, brun, avec une pâleur bien intéressante.

S8 L£ MÂill DE LA DANSEUSE.

Hais, bah! en arrivant aux États-Unis, après u.ne traversée des plus fatigantes, je trouvai les Américains engoués d'un phoque! Ce phoque parlait, à ce qu'on dit. Du moins il disait papa et maman. C'est étonnant, pour un amphibie; '! mais enfin, avec papa et mam^n, on ne peut aller bien loin. ' Eh bien, ce phoque fit cependant une grosse fortune en Amérique. On ne voulait entendre parler que de lui, et la meilleure société de New* York, pendant trois mois, se pâma chaque soir devant ce phoque, qui, dressé sur sa queue, faisait la révérence et la courbette. Impossible d'arracher / de là le pubhc. Ha troupe fit fiasco. Au bout de six mois, je fus obligé de la renvoyer.

— Voilà qui est fâcheux I dit Barberine. Hais que fîtes* vous, après cela?

— Hon Dieu! dit l'imprésario, je résolus de me soumettre au goût du jour. Les Américains s' étant passionnés pour les bètes, je retournai à mon ancien métier. Je vous dirai» monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au comte de Perche, que j ai été, autrefois, possesseur d'une ménagerie. Je isais donc ce que c'est que de dresser des animaux. L'animal que je me procurai n'était pas d'une espèce rare ; mais, à force de soins, j'en fis un sujet des plus surprenants. C'était un caniche, monsieur. Oui, monsieur, un simple caniche ; un vulgaire toutou^ comme on dit ici. Hais il avait cinq pattes, monsieur, trois par devant, deux par derrière, et, de plus, particularité précieuse ! il sifflait admirablement. Je vous avouerai, entre nous, qu'il ne sifflait pas de naissance et par habitude, mais je parvins à lui communiquer cette faculté au moyen d'un imperceptible instrument de bois qu'on lui plaçait entre les dents au moment de le produire aux yeux

UNE IDË£ DE.YIEILLARD. 29

de la foule. Eh bien, .monsieur, mon caniche qui sifflait valait bien le phoque qui parlait, n*est-ce pas? Tout le monde T aurait cru, du moins, à examiner le fond des choses. Malheureusement, le jour fixé pour les débuts de mon ca-' niche, la haute société de New-York s'emberlticoqua d*un oiseau rare. Cet oiseau rare n'était autre que mademoiselle JennyLind. Qui se serait douté que les Américains passeraient ainsi» sans transition, d'un phoque à une cantatrice? C'est cependant ce qui arriva. On la fêta comme une reine. Les jeunes gens les plus distingués s'attelèrent à sa voiture. On lui donna des sérénades. On lui rendit plus d'honneurs qu*au grand Washington. Bref, elle fit fureur et gagna des millions. Quant à moi, je restai Gros-Jean comme devant, avec mon caniche.

— Et alors? lui dit Barberine, qui ne pouvait s'empêcher dé sourire.

— Oh 1 alors, s'écria Gaskell, je faillis en perdre l'esprit. Je jurai sur les mânes de mon chien, car la pauvre bête était morte, ayant avalé son sifflet, je jurai de détrôner Jenny Lind, et cela sans le secours de personne. Une idée m'était venue, comme il n'en vient qu'aux ventres affamés : je n'avais plus de quoi manger depuis plusieuBs jours. Je résolus d'opposer oiseau à oiseau, et, ne pouvant me procurer un oiseau chanteur comme Jenny Lind, d'en ressusciter un qui eût quelque chose de merveilleux. Oui, monsieur, je voulus ressusciter Y&piornis, Savez-vous ce que c'est que l'épyornis? C'est un oiseau gigantesque dont on a récemment découvert les ossements à Madagascar, et dont la race est probablement éteinte depuis peu.

Hais comment me procurer un épyornis? J'avais vu ré-

30 LE MAm DE LA DANSEUSE.

cemment, dansle Puff Magaziney de Philadelphie, un dessin représentant un essai de reconstruction de ce volatile extraordinaire, dont la taille était celle d'un enfant de quinze ans et la grosseur celle d*un âne. Eh bien, monsieur, après avoir longtemps médité sur ce sujet, ne trouvant rien de pratiquable,' je résolus d'être moi-même l'épyornis. Tu ris, Gharlotte? Ce jour-là, j'avais déjeuné d'une demi-botte de radis, mon enfant. Me voilà donc, chaque soir, pendant un mois, figurant devant une foule ravie, sous la forme extraordinaire d'une oie colossale. Il me fallait deux heures pour m habiller. Voici comment je m'habillais. Je me frottais tout le corps avec de la poix, et puis je me roulais sur une litière de plumes. Quand j'étais parfaitement emplumé, on me mettait aux pieds des espèces de palettes en caoutchouc; sur mes bras, couchés en arrière, on attachait de longues ailes composées de plumes de dindon ; ma tête disparaissait sous une crête énorme taillée dans une fressure de mouton; el, me tenant le corps en avant, le front levé, je m'avançais et me balançais lourdement devant une toile représentant un paysage tropical, faisant coin! coin! soufflant et suant sous mes plumes. Le croirais-tu, Barberine? J'étais si bien entré dans la peau de mon rôle, que le public y fut pris. Tout le monde voulut voir de près « la volaille phénoménale. » C'est ainsi que m'appelaient les journaux. En un mois, je ramassai cent mille francs. C'était de l'argent bien gagné. Jenny Lhid fut oubliée, grâce à moi. Elle se sauva à a Havane. Et j'aurais très-probablement triplé mes bénéfices si une lettre de toi ne fût venue m'en empêcher.

— Comment cela? dit Barberine.

— Voici. Un soir, comme je finissais de m'habilleri

c'est-à-dire de ip*emplumer, — et j'entendais de la coulisse le public qui grognait d'impatience derrière le rideau, — on m'apporta une lettre marquée au timbre de France. Ne pouvant la décacheter, puisque j'avais les mains liées au corps, n'en ayant pas le temps au surplus, je priai le régisseur du théâtre de la lire à demi-voix, en se tenant derrière la toile de fond, le long de laquelle je devais me promener de long en large. Dès que je fus en scène, écartant les pieds, tendant4e cou, et me balançant lourdement selon mon habitude, il commença sa lecture. Mais le public applaudissait si fort, que j'entendais mal, ou plutôt je n'entendais que des bribes de phrase, çà et là. Cette IMtre est la seule que je reçus de toi. Les autres ont dû se perdre à la poste, car elles ne m'ont jamais été remises. Elle relatait l'abominable conduite du vicomte de Saint-Bertrand. Tu penses quelle devait être mon émotion en écoutant ce récit auquel je n'étais pas préparé. J'étouffais, je pleurais, je trépignais, et, cependant, je me balançais toujours. Mais, quand le régisseur arriva à la relation du projet de mariage de ton amant, je ne pus me contenir, et, oubliant mon rôle d'épyornis, je rompis mes liens et, joignant les deux mains, instinctivement je m'écriai :

— La pauvre fille ! comme elle a dû souffrir!

Ces paroles inattendues produisirent sur le public un étonnement facile à comprendre.

— Miracle! criait-on dans les loges, l'oiseau parle! Mais les spectateurs de l'orchestre plus rapprochés de

moi, ou plus avisés, répliquaient :

— Ce n'est point un oiseau naturel ! On nous a trompés I A bas ! à bas ! U faut le pendre I

Aces mots effrayants, une terreur bien légitime s*ernpara de moi, et je me dressai tout debout. 11 paraît que ce fut un spectacle extraordinaire. L*épyornis avait subitement grandi de deux pieds. Ses ailes s'agitaient convulsivement, sa queue lui remontait au milieu du dos, et il avait de longues jambes, comme une autruche. Mais cela m'était bien égal ! Et pendant que pleuvait sur moi une grêle de pommes, d'oranges et de noix, je me sauvai dans la coulisse. Le lendemain, mon théâtre était fermé, et, quelque jours plus tard, je m'embarquais pour rentrer en France.

— Voilà, dit le comte de Perche, une histoire à laquelle personne ne voudrait croire, si on la rencontrait dans un roman.

— Elle n'est cependant que trop vraie, monsieur^ répondit Gaskell. Et la preuve, c'est qu'elle m'a pour toujours dégoûté de la volaille. Si je mangeais un poulet rôti, je me regarderais comme un anthropophage, maintenant.

Gaskell, se sentant en verve, donna encore à ses auditeurs une foule d'autres détails sur Texistence qriginale et problématique qu'il avait menée aux États-Unis, et Barberine ne se lassait pas de l'entendre.

Au bout de quelques jours, elle le mit au courant de tout ce qui s'était passé entre elle et le comte de Perche. Le. comte, à première vue, avait gagné la sympathie de Gaskell. En apprenant la délicatesse de ses procédés, l'imprésario, comprenant enfin que Barberine ne consentirait jamais à lui donner autre chose qu'une affection filiale,résolut héroî quement de s'immoler pour assurer le bonheur des deux jeunes gens. Dn matin donc, il se rendit chez le comte, avec l'intention arrêtée de lui faire part de ses projets-

UNE IDËË B£ VIEILLARD. 33

Il trouva le jeune homme couché mélancoliquement sur un canapé.

— Monsieur le comte, lui dit-il, il ne s'agit plus de se désoler; il faut agir. Barberine m'a fait part de vos nobles intentions. Elle m*a confié les motifs qui l'empêchent d'y répondre comme elle le voudrait, si elle n'écoutait que son affection. Je trouve ces motifs puérils. J'ai décidé qu'elle vous épouserait. Vous seul pouvez la rendre heureuse .Mais il faut.employer un peu de politique pour atteindre ce résultât. Voulez-vous accepter mon concours?

— Gomment donc! cher moiisieur Gaskell ; mais c'est la vie que vous m'offrez.

— C'est bien plus que la vie, monsieur le comte : c'est le bonheur.

— Mais comment vous y prendrez-vous pour vaincre les scrupules de Barberine ? Elle l'aime encore, ce misérable Saint -Bertrand ; et, tant qu'elle l'aimera, nous perdrons notre temps et nos peines.

— Monsieur le comte, permettez-moi de vous dire, d'abord, qu'elle ne Faime plus. Elle croit l'aimer. Ce n'est point la même chose. Or, selon moi, il faut la désillusionner lout à fait, lui montrer ce scélérat tel qu'il est, la feire rougir de penser encore à lui; en un mot, l'amener insensiblement à le délester, et, pour cela, je connais un moyen mfail^ble.

— Quel moyen, cher monsieur Gaskell? demanda le comte.

— Celui que vous avez employé une fois, avec cette dif" férence que, au lieu de vous, ce sera moi qui m'en servirai. De moi, la chère enfant peut tout entendre.

— Si VOUS croyez réussir par ce moyen, je suis tout près à Tadopter. Mais Je ne partage pas votre confiance.

— Pourquoi?

— Parce que Barberine, comme la plupart des femmes, s'entêtera d'autant plus dans sa passion qu'elle verra plus de gens occupés à la combattre. Parce que, loin de la décourager, les obstacles ne feront qu'exciter sa résolution. Parce que, quelque chose qu'on invente et qu'on lui dise pour lui dessiller les yeux, elle trouvera toujours des excuses pour innocenter dans son cœur celui qui y vit tout entier. Parce que je n'ai pas de chance, que rien de ce que j'entreprends ne peut réussir, que je ne puis pas être aimé, et que je suis destiné à mourir sans rencontrer, une seule fois, une affection qui réponde à la mienne.

— Allons donc , monsieur le comte! s'écria Gaskell, il ne faut pas vous laisser ainsi décourager. Laissez-moi faire. Je réponds de tout. Ce que je vous demande, c'est de ne plus jamais attaquer M. de Saint-Bertrand devant Barberine. Et même,^ quand vous me verrez le déchirer de toutes pièces,

' et que Barberine^ dépitée, s'impatientera, vous ne ferez pas mal de prendre la défense du misérable. Cela lui semblera généreux, tout d'abord, et puis, par suite de l'esprit de contradiction qui existe chez toutes les femmes, elle finira par s'irriter de vous voir trop répondre à son propre désir, et, pensant faire preuve d'indépendance, lorsque vous semblerez avoir abandonné tout espoir sur elle, elle se mettra subitement à vous adorer.

Le comte réfléchit un peu, puis il répondit :

— Savez-vous bien qu'elle est assez subtile, cette idèe-là, monsieur Gaskell?

UNE IDÉE DE VIEILLARD. do

— Parbleu! si je le sais! fit l'imprésario. A quoi servie raient Fâge et l'expérience, s'ils ne développaient la subtilité?

Cette convention fut exécutée de point en point, et Barberine n'y entendit pas malice. Presque chaque jour, le machiavélique Gaàkeil, après avoir fait, fort paisiblement, quelques tours de promenade sur le boulevard, arrivait comme une bombe chez la danseuse, et, rien qu'à regarder sa mine effarée, celle-ci comprenait qu'il avait appris d'étranges nouvelles. Elle l'interrogeait alors. Hais Gaskell se faisait tirer l'oreille. Il poussait des exclamations, des soupirs, se frappait les genoux, et roulait les yeux. Enfin, quand la curiosité de Barberine était suffisamment excitée , il débitait quelque conte bleu dans le genre de celui-ci :

— Si tu savais ce que je viens de voir ! J'en suis encore tout indigné. Ce monstre de Saint-Bertrand...

— Eh bien? disait Barberine.

— Je viens de le voir passer sur le boulevard, tout à l'heure , dans une calèche à quatre chevaux, menés en Daumont. Quel air il avait! Quelle impudence ! Une femme était assise auprès de lui. Et il se penchait vers elle en souriant pour lui parler. Tout le monde les regardait. Il y avait des gens qui disaient qu'ils s'affichaient trop, que cela n*était réellement pas convenable.

Barberine étouffait d'émotion.

— Êtés-vous bien certain que c'était lui? demandait le comte de Perche. Moi, j'en doute.

Un autre jour, Gaskell contait à la danseuse qu'on disait partout, dans Paris, que le vicomte venait d'hériter de plusieurs iniliiona.

36 tl; wAni DE LA uAlfSEUSE.

— C'est une femme qui les lui a laissés, djoutait-il. Une femme qui Tadorait, et qu'il avait rendue cependant, bien malheureuse.

Barberine soupirait alors.

— 11 ne faut pas croire tout ce qu'on dit, faisait observer i le comte de Perche. Les médisants ne manquent pas dans le monde, et H. de Saint-Bertrand a toujours eu beaucoup d'ennemis.

Gaskell chargeait alors rudement le vicomte, et son allié secret prenait sa défense.

— Il n a pas toujours bien agi, disait-il, mais il a une excuse.

— Laquelle donc, monsieur? s'écriait Gaskell.

— L'exemple de la société moderne. Chacun veut briller aujourd'hui. Il n^est pas une famille qui se contente de dé* penser ses revenus. On se lance dans les affaires les plus aventureuses pour les augmenter. On hypothèque ses biens. On s'endette. C'est à qui montrera le plus de luxe. Et c'est bien naturel, la fortune étant devenue la cause unique de la considération. Pour moi, je me suis toujours senti disposé à excuser les folies des autres. L'exemple est si contagieux! D'attleurs, à ce qu'on m'a dil, M. de Saint-Bertrand n'a pas de famille. Il vit seul. Il a de secrets remords, sans doute. Il est donc excusable de chercher à se distraire

Barberine, entendant cela, regardait le comte avec sur prise.

Mais, un jour, Gaskell annonça que Saint-Bertrand était sur le point d'épouser une femme de cinquante- quatre ans, de naissance princiére, et dont la fortune dépassait les plus fantastiques suppositions.

UNE iBÊE BE VIEILLARD. S7

— C'est très-heureux pour lui, dit le comte de Perche.

— Non, monsieur, ce n*est point heureux, répondit aussitôt Barherine, car onn*est pas heureux sans estime, et de telles actions ne font pas estimer les gens. Si celui que vous défendez avait accepté la misère; malgré ses torts, onau*rait pu le plaindre, car toute souffrance, quelque méritée qu'elle soit, inspire la pitié. Hais, jeune, épouser une vieille femme; mais, pauvre, épouser une femme riche, pour la dépouiller et Tabandonner vraisemblablement, car c'est ce qu'il fera, je le connais! cela ne peut inspirer que le mépris.

Le comte ne répondit rien. Depuis lors, Barberine ne prononça plus le nom de Saint-Bertrand, et Gaskell, pensant avoir assez fait, imita son silence.

La danseuse demeura mélancolique. Elle était profondément désillusionnée.

Hais elle s'attacha de plus en plus à ses deux amis. Elle vécut avec eux, pour ainsi dire, car elle ne demeurait plus un seul jour sans les voir.

\ Et, un soir, Gaskell supposa qu'elle n'était pas bien loin de consentir à accepter le titre de comtesse ; car, ayant pénétré chez elle sans être annoncé, il la vit écoutant quel' Tjue chose que le comte lui disait à demi-voix, et d'un air tendre.

Et, quand le comte eut cessé de parler, levant sur lui ses beaux yeux humides, Barberine prit la main qu'il lui tendait affectueusement, et la baisa.

3t lE Vi^RI Dl^ LA DANStSUSB.

KIICONTII

n nous faut maintenant révéler au lecteur que ques-une^ des particularités de Texistence de Saint-Bertrand.

Pendant les preniiers mois qui suivirent sa trahison, il éprouva de poignantes inquiétudes. Chaque jour, il lisait avidement les journaux, pour apprendre s'ils ne mentionnaient rien de particulier relativement à la Pologne. Le misérable, tourmenté par sa conscience, ne pouvait concevoir que la princesse Mélédine n'eût pas fait usage, immédiatement, des documents qu'elle lui avait achetés. Il concevait encore moins que la découverte d'une conspiration polonaise fût tenue secrète par la Russie, et que la nouvelle n'en transpirât point à Paris, où il ne manquait pas de gens intéressés à la répai)jdre. tl finit par se dire que les papiers de Wanda n'avaient peut-être qu'une importance médiocre, ou que la princesse Mélédine, au moment de les livrer, re- , culant devant les conséquences de son action, avait peutêtre jugé convenable de les détruire. On suppose aisément ce qu'on désire. Saint-Bertrand, ne voyant surgir aucun fait nouveau en Pologne, se préoccupa de moins en moins des ' affaires de ce malheureux pays.

La vérité, c'est que la Mélédine avait immédiatement porté les papiers de Wanda à Saint-Pétersbourg, et que, après en avoir pris connaissance, le gouvernement russe

RENGONTHB. 50

reconnu! qu'il ne pourrait pas s*en servir de longtemps. En effet, la plupart des personnes compromises dans la conspiration étaient alors disperéées par toute l'Europe. II fallait les faire revenir en Pologne, sous difTêrents prétextes, et sans leur donner l'éveil ; puis attendre que le complot reçût un commencement d'exécution. Alors, on les emprisonperait toutes, le même jour, en opérant dans le royaume une immense razzia. .

La comtesse Wanda fut donc laissée dans une apparente liberté slvec son mari, mais on les surveilla plus étroitement que jamais. La plupart de leurs domestiques i\]rent achetés ; toutes les lettres qu'ils écrivaient, toutes celles qui leur étaient adressées furent Saisies à la poste, et la moindre parole prononcée par eux, ou chez eux, fut, dès lors, plus rigoureusement encore que par le passé, immédiatement ■"apportée à la police.

La comtesse se doutait de cet espionnage, mais elle ne s'en effrayait pas, car elle avait une confiance absolue en Saint-Bertrand; et, désolée de n'avoir pas reçu une lettre de lui en trois ans, elle cherchait chaque jour de nouveayx moyens pour le faire venir auprès d'elle. Mais elle n'en trouvait aucun qui fût sans danger. Elle se résignait donc, vivant par le souvenir dans le passé ; et, chaque nuit, dans los caves de sa maison, les conspitateurà tenaient de nouveaux conciliabules.

Saint-Bertrand, cependant, ayant à peu près étouffé ses remords, avait repris son ancien train de vie. II était réellement allé en Italie, ainsi que le comte de Perche l'apprit à Barberine. Puis on l'avait vu h Paris, puis à Londres, puis à Paria eiicore. II jouait. 11 s'affichait avec toute sorte de

femmes. Il faisait de nouvelles dettes. II eut deux duels. On le vit trente jours de suite à la Bourse. Il ne parlait jamais de Barberine ni de TOpéra. On remarqua qu'il avaii Tair concentré et très-renfermé, qu'il était devenu» plus que jamais, sceptique et sarcastique. Une méchanceté froide, peu à pey, se développait en lui. Tout à coup, et comme il était lancé en plein dans un tourbillon de plaisirs, il disparut, un beau matin, et personne ne le revit plus. Les uns dirent qu'il était en prison, les autres qu'il avait de nojuveau quitté la France, d'autres encore qu'il était mort, d'autres enfm qu'il était allé recueillir à l'étranger un héritage. Aucune de ces affirmations n'était vraie. Saint-Bertrand n'avait pas quitté Paris. Mais il fallait que, soudainement, il se fût élevé bien haut ou qu'il fût tombé bien bas, pour que nul de ses amis n'en pût rien apprendre.

Il y avait plusieurs mois déjà que, selon la pittoresque expression de La Cruelle, il avait fait subitement le plongeon dans l'océan parisien, — et Gaskell, ne craignant pas d'être démenti, continuait à lui attribuer devant Barberine toute sorte de fabuleuses aventures, — lorsqu'un jour la danseuse eut comme un vague pressentiment que son ancien amant allait être de nouveau mêlé à sa vie. Ce jour-là était un dimanche de la fin du mois de juillet. Gaskell avait quitté Paris depuis le matin pour aller voir un de ses antiens amis de New-York qui habitait la campagne. Il devait, revenir vers dix heures du soir, et le comte de Perche, retenu dans son lit par une indisposition, avait promis à la danseuse d'aller la voir à la même heure, si toutefois son médecin lui permettait de sortir. Barberine avait passé la journée seule, chez elle. Il faisait un de ces temps qualifiés

par les Parisiens de « superbes, » probablement à cause de leur excessive rareté. Pas le moindre flocon de nua^e n'altérait Fazur du ciel ; pas un souffle de brise ne soulevaitsle lit épais de fine poussière qui s'étendait sur le pavé. Le thermomètre marquait à Tombre et au nord trente-cinq degrés centigrades. C'était un spectacle véritablement extraordinaire que celui des rues de Paris. Toutes les persiennes des maisons étaient fermées; toutes les boutiques étaient closes ; de rares promeneurs se succédaient par in« tervâllcs sur les boulevards, inondés de lumière ; Paris, si mouvementé d'habitude, avait l'air morne d'une ville où la peste vient de passer. La moitié des habitants, pour le moins, étaient allés chercher un peu de fraîcheur à la campagne. Les autres, pour la plupart, /enfermés chez eux, se défendaient de leur mieux contre la chaleur. Les voitures ne circulaient pas, si ce n'est de loin en loin. On en voyait de longues files, sur les boulevards, stationnant le long des trottoirs, avec leurs chevaux immobiles, baissant les naseaux, et leurs cochers dormant, le dos renversé sur leur siège. Â peine quelques omnibus passaient-ils, de quart d'heure en quart d'heure, et lentement, sur la chaussée. Vers six heures, le désert se fit dans Paris plus complètement encore. Les rares habitants qui n'avaient pas quitté la ville étant occupés à dîner, les rues se vidèrent absolument et prirent tout à coup l'apparence de profondes tranchées, de défilés de montagnes à ciel ouvert, dont les blocs de maisons formaient les talus. Celles qui sont orientées au midi étaient baignées d'ombre, celles inclinées au couchant disparaissaient dans les flots aveuglants de la lumière; d'autres étaiejit littéralement coupées, dans toute

leur lop^ueur, p9P deux bandas parallèles de téi^èbr^s et de soleil ; et le çilence, u|i silence profond, pesait d*un poids écrasant siirTéiioripe ville embrasée. La vase des ruis$eau|: formait de sombres ourlets au bord des trottoirs aplanis qui reluisaient ap loin comme des plaques de tôle. Les payëç ipiroitaiept comme les toits. Les hirondelles criaient eh voletant d^ns les carii'efours; et, devant les portes entrebâillées, pn voyait dans chaque rue, à Tombre, des groupes (le chaises de paille sur lesquelles, tête nue, en rnanches de chemise, baillaient des gens de maison, suffoqués de chaleur et désœuvrés.

Barberiqe, qui devait danser à TOpéra le lendemain, ne s*était pas senti la forpe daHer prendre sa leçon à midi, comme elle en avait l'habitude. Elle était restée chez elle pendant la plus forte chaleur du jour, sommeillant à demi sur un canapé. Â quatre hefires, cependant, elle s'était acheminée vers la rup PrpWQtj elle ayait pénétré dans ce grand hôtel où sont réunis les bureaux de Fadministration du théâtre, et, montant au foyer de la danse, elle avait répété — ui] peu à cpptre-cœur et tant bien que n^al — les pas {es plus difficiles qu^elle devait exécuter )e lendemain. A six heures, accablée de fatigue, elle s'était séchée, rhabillée, et, vêtue d'une robe de mousseline, d'un léger mantelet de dentelles, coiffée d*un élégant chapeau de paille, tenant uqe ombrelle blanche déployée au-dessus de sa tête, plus jolie que jamais, car elle avait h teint et Ips yeu? trèsanimés, elle franchit le seuil de Thôtel pour regagner son appartenient de la r^e Taitbout.

C'était précisément en ce montent que le désert s'était le plus compicteratent fajt dans Paris, et Barberine fut frappée

de la solitude, insolite au milieu du joi|r, qui eifagéfait les proportions de tous les objets extérieurs. L'ennui, un ennui morne et pénible, s'exhalait tristement de ces rues toutes vides, de ces boutiques dont les riches devantures étaient cachées sous de sombres volets, de ces maisons aux fenô* très uniformément closes, de cette a))sence de bruit et de \ mouvement, La vie s'était retirée de partout, laissant Je silence à sa place, et, avec lui, je ne sais quelle monotonie pleine de somnolence. La déconragemfint vous prenait au cœur devant ces boulevards qui semblaient si longs maintenant , que le regard embrassait de bout en bout, avec leurs verdoyantes bordures d'arbres. Eux surtout, ils avaient un aspect lamentable, l'aspect des choses mortes, abandonnées.

Elle s'arrêta machinalement à l'angle du boulevard et de la rue Drouot. Elle regarda d'abord à droite, puis à gauche. A droite, jusqu'à l'église de la Madeleine, elle n'aperçut rien que la chaussée grise et toute nue, sur un espace d'un quart de lieue, A gauche, jusqu'au théâtre du Gymnase, elle» n'aperçut rien encore. En face d'elle, la rue de Richelieu s'enfonçait entre deux hauts remparts de maisons assombries dont le soleil dorait le faite. Là, non plus, n'apparaissait nul passant, ne circulait aucune voiture. Quelques chaises rassemblées devant les portes > une femme qui répandait de l'eau sur le trottoir, c'était tout.

Cependant, au moment où Barberine s'arrêtait au détour du boulevard, on homme qui débouchait de la rue de Richelieu s'arrêtaitsurrautre bord de la chaussée, en face d'elle. 11 y avait dix minutes environ que, seul, affrontant le soleil, il était sorti d'une de ces ignobles maisons qui avoisinent la

foAtaine Molière, et que, comme un malade, il se traînait nonchalamment sur le trottoir, frôlant du coude le mur de t gauche de la rue. C'était un homme jeune encore, dont les manières ne manquaient ni de grâce ni de distinction, mais dont la mise accusait une horrible misère, la plus horrible des misères, celle qui succède au luxe, et montre ses derniers vertiges tombant en haillons. Malgré la chaleur suffocante^ son habit était boutonné jusqu'au haut de sâ poitrine. C'était un habit noir, dont la forme était assez élégante, mais qui n'avait pas été coupé pour lui. La taille était trop courte, les manches étaient trop étroites, elle drap de cet habit, lustré par le frottement, avait été reprisé, çà et là, avec du fil gris. Une cravate de soie noire, roulée en corde, se gonflait autour du cou de cet homme avec des éraillements et des déchirures. Peut-être ne la portait-il que pour masquer l'absence de sa chemise! Cependant, au bord de ses deux poignets, on voyait un bout de manchette fripée par un long usage. Il n'avait pas de gants aux •mains. Son pantalon de laine, d'un gris clair, était trop long. Il descendait jusque sous ses talons éculés; et ses bottes étaient avachies, fendues. Quant au chapeau qui couvrait son front, c'était un fantôme : luisant de graisse, étoile de cassures, déformé par le haut, roussi par le bas; de plus, il paraissait avoir mué, car il s'en échappait des touffes de poil.

^ Ainsi vêtu, dans sa défroque sordide, cet homme avait l'air d'un dieu, mais d'un dieu déchu. Sa beauté dépassait la beauté humaine. Il y avait une hauteur terrible et un désespoir farouche étendus sur ses traits charmants. On eût dit Apollon chassé de l'Olympe et ignoblement travesti en

pauvre. Il marchait le front haut et les bras pendants, lentement, en traînant les pieds, l'âme absorbée en de sombres pensées, et une orgueilleuse amertume plissait sa lèvre. La haine, la douleur, l'enyie, Tenvie surtout! flamboyaienl dans ses yeux bleus. On y voyait le regret d'une existence improductivement gaspillée, le dégoût de la vie et de soi'même, et quelque chose d'implacable qui n'a pas de nom dans la langue humaine et qui est exactement le contraire de la pitié.

L'éclat du jour, la douceur du ciel, la chaleur, la solitude de la rue, tout contribuait à grandir cet homme. 11 y avait plus qu'un non-sens, dans la misère qu'il étalait au grand soleil. 11 y avait une poignante protestation.

Lui aussi, il promena lentement les yeux sur le boulevard ; puis, comme s'il lui eût été indifférent de prendre un chemin plutôt qu'un autre, il traversa la chaussée. Barberine s'était alors remise à marcher, et, l'ombrelle appuyée à l'épaule, balançant derrière elle les longs plis de sa robe de mousseline, elle s'avançait à petits pas sur l'asphalte amolli par la chaleur, se dirigeant vers la rue Taitbout. L'homme, ayant traversé la chaussée, hésita quelque temps ' sur la direction qu'il prendrait; puis, vagueihent attiré par la jeune femme, il se décida à suivre sa route. Il la regardait en marchant, et gonflait les narines avec je ne sais quel air de dédain. La taiUe de Barberine était harmonieuse dans sa petitesse, et il se dégageait de sa personne un parfumi suave. Il l'atteignit bientôt, car il avait doublé le pas, et enfin il se trouva à côté d'elle. Alors, ses manières chan« gèrent. En se voyant tout seul, sur ce boulevard, auprès de cette jeune femme en toilette, il lit sur lui-même un effort,

.46 LE fitARI W liA 1>ANSÈ1JSK.

prit m air humble^ obséquieux, et, balbutiant, pronoaça quelques mots. Barberine, qui n'apercevait de lui que le bout de ses pieds, suppo§2| que cet homme était un pauvre ; qui lui demandait VaumOne. Hais elle l'avait mal entendu. Le misérable lui disait qu'elle él^it belle!...

Elle s'arrêta, se retpurna, et, alors, elje ne put en croire ses yeux. C'était son ancien amant qu'elle regardait. Lui, autrefois si élégant! si fier I lui, c^ cavalier accompli ! il lui apparaissait couvert de haillons, avec la contenance humiliée des indigents. 11 1 avait reconnue, lui aussi, et il la regardait d'une élfange manière. Son œil avait Tair faux, comme celui du chien qui redoute m coup de pied de son maître. Les jambes de la jeune femme fléchirent. Elle pâlit, frémit. I) s'en aperçut.

Alors, piteusement, haussçint les épanles et ouvrant les bras comme pqnr lui mpntrer en entier le triste état de son costume; avec une voix basse et tremblante, douce encore, une musique!...

— Tu vois!... dit-il.

Il ne pouvait rien dire de plus éloquent. H se tut, Parberine se sentait glacée.

— Quoi! est-ce vous? s'écria-t-elle.

Elle éprouvait, en même tenqps, une telle horreur et une telle pitié, qu'elle ét£|^t littéralement incapable d'articuler I un mot de plus. Cependant un nouves^u pri s'échappa de sa bouche.

■— - Mais je vous croyaisj riche! Om m'avait dit...

— Tu vois !^.. répéta-t-il.

Et il ajouta :V

— Je n*ai pas n^angé depwis deta jours.

RENGQNTHE. 4Y

n pensait qu'elle allait lui mettre une pièce d'argent dans la maîn^ Il redoutait p^ta plus que la mort. Hai$ elle ne songeait à rien de pareil. La stupeur, la compassion la paralysaient. Elle s'accusait de cet|e effroyable misM. Elle était indignée contre 6aske}l, qui Tavait si perfidement abusée. En môme temps, elle avait honte. Elle craignait d'être rencontrée et reconnue, parlant à ce malheureux, qpi avait plutôt l'air d'un rufien que d'un mentpant, Mais il n*y avait qu'elle et lui syr le boulevard.

Il reprit :

— Je ne sais oji coucher.

— Pourquoi n'es-tu pas venu me trouver? lui demandât-elle.

Il baissa tout à coup la voix.

— On m'avait dit que tu en aimais un autre.

• — Ce n'est pas vrai, cela! s*écria Barberine.

L'énergie de ce démenti le fit pâlir. D*une voi^ plaintive, il lui dit :

— Je te fais horreur, n'est-ce pas? Si tu savais ce que j'ai souffert! Chaque Jour, depuis un an, a été pour moi comme une agonie.

Elle écoutait. Elle attendait le reste. Elle était suspendue à ses lèvres. Il le comprit.

— Les privations, encore! dit-il, ce n'est rien. Mais le remords, Taiguillon d'un amour d'autant plus vif qu'il est sans espoir, voilà ce qui me dévorait le cœur. Ohl Barberine ! je me suis conduit avec toi comme un infâme ! Mais j'en ai été trop puni !

r- \iens 1 marchons ! Ne restons pas là, dit-elle tout à coup» Je veux tout savoir.

48 LB MARI DE LÀ DAlHSEtJSE.

— Je te dirai tout, Barberine.

Et il la suivait pas à pas, docilement, continuant toujours à parler.

; — Pour moi, tu es comme les anges ! Tu es douce ! Tu os belle ! tu es bonne. Âh ! je voudrais mourir, maintenant que je t'ai revue!

Elle frissonnait.

Un fiacre passa. Elle fit signe au cocher. Le fiacre s'arrêta. En souriant d'un air féroce et triomphant, le misérable \s'y faufila derrière elle.

' Il disait, en se blottissant dans le fond de la voiture :

— Si je ne me suis pas tué, c'est que j'espérais te revoir. , — Tais-toi ! dit-elle.

— Non, je ne peux me taire. Tu es ma vie. Tu es le ciel. Tu es mon Dieu, ma félicité !

— Mais tais-toi donc! lu me feras devenir folle. Ne vois-tu pas que tu me déchires le cœur, malheureux!

Il s'était laissé couler sur les genoux. 11 sentait bien que la vue de ses haillons répugnait à la jeune femme. 11 s'afr.iissa plus bas encore, le ventre dans la poussière, et lui 'ni sa tendi^ement les pieds.

L'ENFANT PRODIOUB

Charlotte faillit tombera la renverse quand, dans l'homme en haillons qui accompagnait sa maîtresse, elle reconnut

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