‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 2 sur 33 · L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

L'ENFANT PRODIGUE

le vicomte de Saint-Bertrand. Retenant des deux mains le battant de la porte qu'elle venait d'ouvrir, elle lui barrait le passage. MaisBarberine, Técartant du geste, ne lui laissa pas le temps de demander des explications. Barberiue était dans un état de surexcitation extraordinaire. Elle se débarrassa

^ de Charlotte en la priant de demeurer dans Tantichambre; puis, prenant son ancien amant par le bras, elle Tentraina dans son boudoir et referma la porte sur elle et sur lui.

Le misérable observait toutes choses et ne disait rien. 11 avait l'air anxieux d*un mendiant qui, s'étant furtivement introduit dans une ifnaison, se demande de quelle façon le maître va Taccueillir. Barberine lui parlait à peine, et seulement pour lui dire ce qu'elle attendait de lui. Un bain avait été préparé pour elle dans son cabinet de toilette. Elle le poussa dans cette pièce et referma la porte sur lui avec une sorte de colère mêlée de dégoût. 11 comprit le désir de la jeune femme. Il se dépouilla donc de ses haillons quand il fut seul et prit le bain. Pendant qu'il se délassait dans l'eau parfumée, Barberine, se faisant aider de Charlotte, bouleversait ses armoires. Elle était sûre que, en revenant de

^ Bade, Saint-Bertrand avait laissé chez elle une petite malle contenant du linge et quelques effets. Elle finit par trouver, cette malle. Elle renfermait un costume de voyage complet. U s'en revêtit.

C'est alors seulement que Barberine put prendre sur elle de le regarder sans horreur. C'était bien toujours le même homme, distingué, gracieux; mais quels tristes changements la misère avait apportés en lui ! Une pâleur maladive s'étendait sur son front autrefois si pur ; ses joues s'étaient creusées^ l'orbite de ses yeux avait grandi. Sa barbe^ des-

cendant jusqu'au somnaet de sa poitrine, avait allongé Fovale de son visage. Ses cheveux tombaient sur son cou. Et il avait Tair triste et reconnaissant, anxieu» encore, comme s'il n'eût pas été bien certain de la réalité deç événements survenus.

Il voulait toujours parler, remercier, s'expliquer; mais Barberine lui fermait la bouche. Maintenant, ell^ ne pou-, vait se lasser de le regairder, et, l'ayant fait asseoir devant une table élégamment servie, elle lui présentait elle-même les aliments, lui versait h boire, veillait attentivement à ce qu'il ne manquait de rien. Charlotte servait, sérieuse et muette. Quand la faim du malheureux fut apaisée, il se dit qu'il ne ferait peut-fifre pas mal de se faire une alliée de U femme de chambre. U lui prit donc là main, doucement, comme elle passait auprès de lui :

— Tu vois, dit-il, je reviens repentant comme Tenfant prodigue, chère Charlotte.

Barberine n'avait pu manger. Quand il eut assouvi sa faim, qui était grande, ^— il ne l'avait assouvie qu'à moitié, cependant, pensant avoir à faire en ce moment quelque chose de plus utile, — il se leva, et Barberine le ramena * dans son boudoir. Le soleil s'était incliné sur l'horizon. La chaleur se détendait. Par la fenêtre entr'ouverte, une brise tiède arrivait dans la petite pièce, qu'embaumait une grande jardinière en laque, pleine de fleurs. La danseuse s'était assise sur un canapé. U s'accroupit à terre, à sea pieds, lui prit la main, baissa la tête. Elle le regardait toujours. Elle ne pouvait croire que ce fût le même homme ^ qui l'avait accostée sur le boulevard. Il lui semblait qu'ila n'avaient jamais cessé de se voir, <{ue rien n'était réel de

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tout ce qui était arrivé depuis un an. Et puis, le cœur meurtri par tant d'émotions, elle se demandait si vraiment elle Taimait encore.

Il jugea qu'elle le laisserait parler maintenant. Depuis une heure, déjà, il avait préparé dans son esprit tout ce qu il avait à lui dire. Fortifié par le repas qu'il avait pris, encouragé par la langueur de la jeune femme» il lui baisa la main, soupira, la regarda d'un air inquiet et lui dit :

— Je te dois la vie. û|iand tu m'as rencontré, je voulais mourir. Ce n'était pas seulement la misère qui m'accablait, c'était ton souvenir. Je sens que je ne suis pour toi qu'un malheureux. Je comprends que la pitié seule t'a fait agir. Tu ne peux plus m'aimer. Comment m'aimerais-tu après ce que j'ai fait? Je n'ose lever les yeux sur toi. Je me regarde, devant toi, comme un néant. Je ne te demande donc rien. 3e n'espère rien. Cependant, si tu m'as véritablement aimé autrefois, si tu es toujours bonne, comme je le crois, ne me prive plus de te voir.

Elle ne répondait rien. Il secoua la tête avec un air de douleur ; puis il reprit :

— Je ne chercherai point à me disculper. Et pourtant, à Versailles, quand ce maudit projet de mariage fut rompu, si tu avais voulu m'écouter, tu aurais vu que j'avais peutêtre une excuse.

Ici, Barberine fronçâtes sourcils. Alors, changeant de ton, il s'écrra :

— Eh bien, non ! je n'avais pas d'excuse. Je t'ai trahie. J'ai voulu te quitter. Je suis le misérable le plus vil !

— Qu'as-tu fait... depuis? lui dit-elle.

-* Âh! depuis, s'écria-t-il, j*ai fait ce que j'ai pu pour

t*oublier. J*ai voyagé. J'ai joué. J'ai perdu. Je me suis endetté. Mais cela n*a servi de rien. Ton souvenir me suivait parto'U Alors je me suis abandonné.

— Comment, étant dénué de tout, ne t'es-tu pas adress à ton père?

— Je ne sais ce qu*est devenu mon père.

Elle avait un monde de questions à lui faire. Elle ne savait par laquelle commencer.

Mais il n'entendait pas qu'on Tinterrogeât. Il était inquiet, d'ailleurs, de la tranquillité de Barberine. Il se jeta par terre, à genoux, devant elle, et hardiment, cette fois, laissant déborder Téloquence que sa situation désespérée excitait en lui :

— Je t'en supplie, s*écria-4-il avec une voix tendre, en joignant les mains, après m'avoir fait entrevoir le ciel, ne me rejette pas dans Tenfer. Ne me chasse pas. Je ne pourrais plus supporter cette existence abominable. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, que de se voir brutalement chassé de chez soi par des huissiers ; de n'avoir plus de crédit, plus G'amis, plus de ressources, et de se mettre à chercher un gîte dans une ville où, sans argent, on ne trouve rien. Tu ne sais pas ce que c'est que de se voir obligé, d'abord de vendre jour par jour, pour subsister, quelque lambeau de sa défroque ; puis de tomber, quand on a jusqu'alors vécu dans toutes les douceurs du luxe, jusque dans les tripots des barrières; d'en arriver à coucher sur un banc, à se nourrir du rebut des cuisines; et d'errer tout le jour, désespéré, piétinant les ruisseaux des quartiers infâmes, jusqu'au point de s'en engourdir les genoux! et de se demander comment on dînera le lendemain, et si l'on dînera, et

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