‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 12 sur 33 · CE QUI SE PASSAIT A VARSOVIE LE VENDREDI SAINT DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSAIT A VARSOVIE LE VENDREDI SAINT DE L'ANNÉE

Ce fut le jour du vendredi saint que Saint-Bertrand quitta Paris avec Barberine, s'acheminant vers Moscou. Le même

CE QUI SE PASSAIT A VARSOVIE EN 1844. ~ !01 jour, à Varsovie, le complot préparé depuis si longtemps par la comtesse Wanda s'ourdissait dans Tombre.

Ecrasés par la tyrannie moscovite, ayant vu- successivement toutes les stipulations du congrès de Vienne violées pour faire place au plus effroyable arbitraire, les Pôlonais,^ une fois de plus, étaient décidés à chasser leurs oppresseurs ou à mourir.

Au dehors, môme pour un observateur prévenu, rien n'annonçait dans la capitale que tout un peuple fût prêt à s^ soulever. Pendant toute la journée, la foule était restée occupée à prier dans les églises. La nuit était venue, une de ces nuits froides, sans vent, très-claires. Le ciel apparaissait criblé d'étoiles, et la neige avait tout envahi sur le sol : on la voyait longuement étalée dans les rues qu'elle couvrait de large en large, et ses entassements prolongeaient de trois pieds le faîte des toits.

Vers neuf heures, les boutiques étant fermées, le croissant de la lune se leva, et une demi-obscurité, transparente et bleuâtre, descendit sur toute la ville. Les points rouges des lanternes se succédaient dans les rues désertes, formant de fongs rubans couleur de feu qui les partageaient dans toute leur longueur, à la hauteur du premier étage des maisons. Une fenêtre resplendisssait çà et là sur la muraille grise. Mais, devant les portes des églises, on- voyait la neige blanche inondée de clartés. Toutes les églises flamboyaient. Des chants graves et lents passaient en détonnant à travers leurs murs. Et la foule y était très-grande, plus grande encore qu'elle n'avait été pendant la journée.

Il y avait une église surtout qui se distinguait entre toutes les autres par l'ampleur de ses chants et l'éclat qu'elle proje-

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tait au dehors. C'était ceue des Bernardiiiâ, située dans le faubourg de Cracovie. Tant de monde y était entré, qu'elle regorgeait, et des groupes nombreux aATûient reflué sous ses portes. Un corps de garde russe était établi à côté du temple, sous de» arbres verts, et, trente pas plus loin, sur trois 'legrés, s'élevait la colossale statue de la sainte Vierge, éclairée par une lampe. La foule qui n'avait pu pénétrer dans l'église était amoncelée là, et elle formait autour de la statue un cercle immense. Hommes et femmes, agenouillés dans la neigé, priaient avec ferveur. On entendait de grands soupirs passer sur cette foute. Quelques Gosa* ques, sortis du poste, regardaient. Un prêtre, isolé de tous, à deux genoux sur la première marche du piédestal de la statue, chantait des strophes funèbres. La cloche de l'église tintait.

Juste en arrière de la statue s'élevait un hôtel aristocratique et très-vastè. Sa porte était fermée, comme ses fenêtres. Nulle lumière ne scintillait derrière ses vitres. On eût dit une maison dont le maître est absent. Cet hôtel était celui de la comtesse Wanda.

11 avait de larges cours. La dernière, entourée par un mur de quinze pieds de haut environ, touchait au cloître des Bernardins.

Cependant il se passait dans l'église une chose étrange. Pendant que les moines psalmodiaient, assis dans leurs stalles, que les fidèles semblaient tous absorbés parla prière, et que les espions russes (ils étaient nombreux dans le temple), surveillaient les moindres gestes de leurs voisins, quelques hommes poussés par la foule s*étaient laissé enitrainei* peu à peu jusqu'à la hauteur de l'autel. Là, sur'

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la droite; s'ouvrait dans le mur une porte masqtrée par une ieatui^ noire, qui comnmniquait avec le cloître et la sacristie* De temps à autre, surtout au moment où la foule oscillait, poussée par le mouvement des allants et des venants, un homme disparaissait soudain comme si le pavé s'était ouvert pour Tenglmitir. En se baissant, il soulevait un peu la tenture, s'allongeait par-dessous, et on ne le revoyait plus. Un moine qui stationnait derrière la porte lui avait désigné du doigt un long couloir. Plus loin, un autre moine échangeait avec lui un mot de passe. Il s'engageait alors sur les degrés d'un escalier qui aboutissait dans la crypte de TéglisB. Cette crypte servait de cimetière aux moines. Il y en avait une centaine qui dormaient là du dernier sommeil/ En moins d'une heure, près de cinquante hommes disparurent ainsi de l'église, et Taffluence y était si grande, que personne ne s,'en aperçut.

Depuis longtemps déjà, ils étaient descendus dans les caveaux funèbres, et la foule continuait à prier, aussi bien dans l'église que sur le pavé du faubourg, autour de la statue, lorsqu'un homme qui venait du centre de la ville apparut le long des maisons, sur le trottoir, se dirigeant dans la direction de l'hôtel Wanda. C'était un homme de cinquante ans environ, dont la mise annonçait une cer* taine aisance : il avait aux pieds des bottes fortes dont les « tiges lui montaient jusqu'aux genoux, et une ample redingote fourrée l'enveloppait du cou aux chevilles. Cet homme était celui qui, quelques mois auparavant, se présentait chez le vicomte de Saint-Bertrand pour lui demander coni" munication des papiers de la comtesse.

11 avait l'air inquiet. Il marchait lentement, le front baisse

m LE MARI DE Li DANSEUSE,

et les mains enfom^ées dans les poches de sa redingote» Quand il fut arrivé devant Thôtel, il s'arrêta, regarda quelque temps la foule agenouillée, puis, s'agenouillant enfin, lui aussi, mais tout près du mur de Thôtel, et juste à Tendroif où le soupirail de la cave s'ouvre dans la rue, il posa son chapearu sur la neige et se mit à prier. Il priait avec dévotion, présentant le dos à Thôtel et regardant la statue; nnais il paraît qu'il n'était pas venu là seulement pour implorer la compassion de la mère des chrétiens; car, au moment où ses deux pieds apparurent devant le soupirail de la cave^ deux mains sortirent de ce soupirail , remontèrent le long de la jambe de 1 homme, sous sa redingote, et déposèrent une lettre dans une de ses poches. Puis les mains rentré* rent dans la cave. La prière de l'homme était alors terminée. Il se releva.

En passant devant le corps de garde^ il fut obligé de faire un détour, à cause de la foule qui stationnait toujours devant la porte de l'église. Il s'arrêta un peu aux environs de cette porte; puis il reprit sa route, se dirigeant du côté du faubourg de Praga. Il passa successivement, et toujours lentement devant la statue de Sigismond, qui se tient debout portant la croix, sur une haute colonne de marbre, et devant le palais-royal, dont la tour porte une flèche byzantine, . alors dorée par le reflet des étoiles. Tout à coup il se jeta dans une ruelle, sur la droite, et gravit les degrés d'une maison sur la porte de laquelle on lisait ces mots : Bureau, de police du district. Arrivé au premier étage, il entra dans une chambre où se tenait, assis devant w\\ bureau, un homme dont les yeux étaient cachés sous de larges lunettes vertes.

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