‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 33 sur 33 · LA DERNIÈRE REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE REPRÉSENTATION

kell se dirigea machinalement vers les coulisses, se promettant d'avertir Barberine de ce qu'il avait découvert, dès que la représentation serait terminée.

Barberine dansa le second acte comme elle avait dansé le premier. La fatigue cependant la faisait haleter après chaque nouveau pas qu'elle exécutait. Cerveiro, de la couhsse où il s'était posté, et où Gaskell vint le rejoindre, constatait ce fait désolant avec inquiétude, et Saint-Bertrand, dont les yeux étaient mieux exercés que ceux de l'usurier, se demandait si sa femme aurait assez de force pour achever le ballet. Il voyait ses genoux trembler, ses lèvres pâlir, et de larges cercles s'arrondir autour de ses yeux, chaque fois que, se tenant en équilibre sur la pointe de l'orteil, elle tournait lentement au bord de la rampe, en le regardant fixement, comme pour lui dire :

— Tu vois ! je fais tout ce que je peux !

La courageuse femme se soutenait par l'idée que son avenir dépendait de cette représentation. Coûte que coûte, elle voulait ne rien abandonner de son succès. Elle faisait donc sans cesse de nouveaux efforts pour ne pas faiblir ; mais la sueur baignait ses membres, son cœur battait à se rompre, sa gorge se contractait douloureusement comme si elle eût été serrée par une main de fer, et, dansant maintenant plutôt par instinct que par suite des combinaisons de sa volonté, il y avait des moments où elle croyait planer dans l'air, car elle ne sentait plus son corps.

C'est ainsi qu'elle parvint à atteindre Tavant-dernière scène du ballet. Les spectateurs, enthousiasmés de sa grâce et de sa beauté, ne s'étaient même pas doutés de ses tortures. Ils étaient tous ébahis, les yeux fixes et la bouche ou-

verte, suivant mécaniquement chacun de ses gestes; ils ne l'applaudissaient même plus, de peur de perdre quelque chose deTillusion qui les enchantait.

L'avant-dernière scène de la Sylphide^ comme on le sait, consiste en une discussion assez longue qui s*éehange entre le fermier James et la sorcière, tendant que la vieille Madge offrait à l'imprudent amoureux l'écharpe magique qui devait priver la fille de Taîr dé sa liberté, fearberîne, marchant dans la coulisse pour se tenir en haleine, en attendant sa rentrée, se trouva tout a coujp en face de Gaskell. Elle fut frappée de la consternation de son visage. Elle crut que quelque malheur lui était arrivé. Elle Tint errogea, le pressa, le harcela avec une impaiience de femme. Gaskell, malheureusement, ne réfléchit pas que Barberîne ava't encore une scène à danser, la plus importante de l'acte, et que ce qu'il allait Idi dire était capable de ta pri* ver de ses moyens. L'atroce confidence lui échappa. Barberine, en Técoutaut, se sentit frappée au coeur. Se voir ainsi vendue par celui à qui elle avait tout pardonné, et au moment où elle faisait tant d'efforts pour lui, c'était le comble!

Elle ne dit rien toutefois; niais deux grosses larmes coulèrent de ses yeux.

Cependant, il fallait que le kdllet f*ût achevé, te public n'avait pas à s'inquiéter des lortur*es de la danseuse. Elle demeurait là, abîmée de douleur et pleurant, qûàiid Cerveiro, qui vit qu'elle allait manquer sa rehlr*ée, là poUssî^ par le bras ; alors, machinalement, quand elle se vit devant la foule, elle fit son devoir^ elle dansa.

Le croira-t-on? ÉlJe pût bien danser, tl est Vrai que ià

LA DÈUINIÈRÊ feÈPRÉSENTAtiON. 3i3

dernière scène àù ballet était en situation avec l'état de sorv âme. La Sylphide meurt dans celte scène, et elle meurt frappée par ta main de cçlui qu'elle aime. Quand Barberine, ayant vainement cherché à rencontrer les regards de son mari — il n*osait plus la regarder déjà, le misérslble ! — se souleva dans un suprême effort d'amour et d'agonie, puis i'etombâ fout de son long sur le parquet de la scène, un frisson d'épouvante coun.it dans la salle. La danseuse iserail morte en réalité soùs les yeux du public, qu'il n'aurait pas Me plus êhfiii.

Cependant, quand lé rideau se l'ut lentement déroulé sur la dernière scène, iirié îempéte de cris s'éleva. Le public avait retrouvé la possession de lui-même, et il manifestait briiyammt ni son admiration. Ëal^berine, brisée de fatigué et de douleur, i*ul obligée dé reparaître. La toile ayant été à demi relevée, elle s'avança au bord delà rampe, et exécuta line sérié dé pîrdiièttes coiipée par de grandes révéi-encés. Cèlté maniéré dé saluer le public, habituelle aux danseuses^ a Paris, passa k San Francisco pour une innovation, et elle eut nàturélîémént ùh trés-gi*artd succès. Malheiireuseîneht, comme Bai'berîné s'inclinait poijr la cinquième fois jieut-étre, elle était alors airivée en l'ace de la placé occupée par son ihàn ; et se tournant vers lui, afin de rencontrer fees yeux pour la prèînière fois depuis le commencement de l*acte, leurs ï*égârds se croisèrent. Alors, Komiïie si la danseuse eût été clouée sur placé ; elle demeura là, pehdàiit quelque tenips, à le regarder sérieuséîhëiit, le gfeiioù piôyé, la jiipe évasée, tout prés de la rampe, dont les maudits qùîriquets n'avaient pas cessé de filer pendàiii toute là durée de ta ré^i'ésenlation.

344 ^ LE HâRI de LA DAISSEUSE.

Tout à coup, pomme elle le regardait ainsi, avec une indignation dont lui seul pouvait comprendre la cause, elle sentit une chaleur sur elle, et, en même temps, un cri d'épouvante retentit dans toute la salle.

La jupe de la Sylphide était en feu !

Ce qui se passa en cet instant est indescriptible. La foule , s'était levée d'un seul mouvement ; elle s'agitait, se poussait, hurlait, les uns essayant de gagner les portes, les autres faisant de vains efforts pour s'élancer sur la scène, très-exhaussée au-dessus des stalles. Barberine, hors d'elle* même, s'était relevée, elle aussi, et, comme une folle, elle courait sur le théâtre, tournant rapidement sur elle-même au milieu d'un cercle de flammes. La malheureuse fename criait. Le rideau était toujours suspendu à mi-hauteur. Et personne sur le théâtre n'allait à son secours! Les coryphées, tremblantes, ne sachant par où s'échapper, craignant que le feu n'atteignit leurs jupes de gaze, s'étaient blotties contre la toile de fond. Les machinistes, terrifiés, regardaient. Saint -Bertrand seul et Gaskeli faisaient des efforts inouïs pour atteindre «ette haute colonne enflammée qui courait sur deux jambes nues avec une vitesse vertigineuse ; mais ils ne pouvaient la saisir. Gaskeli, dès le début de l'accident, s'était jeté sur Barberine et lui avait lancé son manteau sur la tète pour préserver sa poitrine et son visage ; mais elle avait échappé au vieillard comme il essayait de la renverser pour étouffer le feu sous ses mains, et le pauvre homme n'était plus assez agile pour la suivie dans sa course. — Quant à Saint-Bertrand, après avoiir fait des efforts prodigieux pour s'élever de l'orchestre jusqu'à la rampe et pour Tenjamber, il s'était égalemeo;^

LA DERNIÈRE REPRÉSENTATION. f.;%

mis à la poursuite de sa femme ; mais elle lui avait écha|j[)t', à lui aussi, et il avait beau lui crier de s'arrêter, elle ne récoutait pas, dévorée qu'elle était par la flamme, aveuglée par le manteau de Gaskell, et n'ayant plus conscience de ce qui se passait autour d'elle. Enfin, au bout d'une minute, comme ils étaient là, criant et courant tous les trois, devant ces quinze cents spectateurs pétrifiés par une anxiété terrible, un homme glissa sur la scène du haut des fi ises. "^ C'était Eytmin, qui, n'ayant pas trouvé de meilleure place pour assister à la représentation, s'était blotti là-haut, et, ne comprenant rien d'abord à celte longue flamme qu'il voyait courir, puis reconnaissant enfin sa maîtresse, s'était précipité le long d'un portanty au risque de se tuer, pour la secourir.

11 n'hésita pas un instant, lui. Se jetant sur Barberine, à corps perdu, il l'enlaça par la ceinture, la renversa, la maintint sur le dos, malgré ses cris, et parvint enfin à l'éteindre.

Tous les spectateurs regardaient. Ils ne criaient plus maintenant. Une angoisse inexprimable les étouffait.

Elle se traduisit par un murmure d'horreur quand Eytmin, se redressant enfin sur les deux genoux, souleva le manteau de Gaskell.

. On vît alors apparaître le visage pâle de la danseuse. , ' Sa face avait été préservée, ainsi que ses épaules et sa poi trine. Mais elle avait le dos et le ventre brûlés, et si pro fondement brûlés, que le médecin du théâtre, qui étair accouru aux cris, annonça en frémissant de pitié qu'elle allait mourir.

34a LE MARI J)£ L^ Û4NS^US^

^^nCPf «1^ QAfiti

One foule innombrable accompagna Barbprine jjusqaç chez elle. On l'avait enveloppée dajis une coijiyerture et couchée sur un brancard (jue portaient quelques-uns des spectateurs, se relayant de cent pas en cent pas. Deshommes armés de torches précédaient le triste cortège. A côté du brancard se tenaient Eytn^in et Gaskell^ pt }es coryphées du théâtre, ne se rappelant même pas qu'elles avaient conservé leur costume de ballet, les sufvaient en sanglotant.

Des imprécations s'échappaient de cçtte foule qui venait d'assister à un si horrible spectacle. Quelques-uns censuraient énergiquement l'administration du théâtre, qui aurait dû, disaient-ils, recouvrir la ranape d'un grillage; d'autres accusaient de acheté les machinistes qui avaient regardé brûler la danseuse sans lui porter secoqrs ; et tous vantaient le courage d'Eytmin. On enteudait, tout du long des rues asi^ombries que suivait le cortège, de§ éclats de voix confuses, et les trottoirs en planches résonnaient sourde mont sous le bruit des pas.

De temps à qutre, des cris de douleur partaient du brancard sur lequel se tordail Barberine. Alors, le médecin qui marchait auprès d'elle lui adressait quelques paroles de consolation.

Qu'était devenu Saint-Bertrand? 11 allait dans la foule.

inachinalemenl, comme un homzne qu un événeix^ent tefril)le et inattendu a rei^du stupide. Ucpui? Ip ^ripRient ou il avait vu ParJ)eriae e^veloppé^ (ji'ui^ fpurbijlon de flamiTies, il ne se rappelait rien, sinon quç, quelques instants auparavant, couronnait enfin dignement sa l^ideu^e )Ç,xistence, il s'était décidé à vendre sa femme et que Pieu lalpi avait alors arraciiée, ne voulant pas que cette abominable action s'accomplît.

Les gens qui Tentouraient s'efforçaient de le consoler, mais il ne les écoutait pas; il ne les entendait même pas; et, comme s il eût redouté de regarder l'objet informe qui sa débattait sur le brancard, il se tenait à quelque^ pas en arrière et marchait la tête basse.

Quand la porte de la maison — cette maison d'où Barberine était sortie si pleine d'espérances quelques heures plus tôt — eut été refermée, le médecin s'empressa de déposer la danseuse sur son lit, et alçrs, écartant légèrement les débris de vêtements brûlés collés à son corps, il découvrit une horrible plaie qui l'eniourait comme une ceinlurç sanglante. Par un hasard extraordinaire, le visage, le buste et les jambes avaient été préservés. Mais l'état de la malade n'en était pas moins désespéré.

Pâle, les yeux rentrés, les lèvres blanches, elle ne pouvait articuler une parole.

Ce qu'elle souffrait ne peut se dire : elle sentait les feux de l'enfer dans son cœur et sur tout >on corps. Le médecin employa, pour la soulager, les deux seuls remèdes que lui conseillait la science : il couvrit ses plaies de coton, il lui fit boire une potion soporifique; mais il n'avait aucun espoir, et ce fut avec un air consterné qu'il se retira, promet*

348 f.E MARI DE tk DANSEUSE.

tant de revenir de bon matin, si toutefois on ne le faisait

pas prévenir que ses soins étaient devenus inutiles.

Gaskell était resté auprès du lit. Depuis Févénement, le brave homme ne se sentait plus vivre. Avoir vu sa chère Barberine, la seule créature qui le rattachât encore à la vie, qu'il avait formée, dont il avait guidé les premiers pas, qui' représentait à ses yeux le plus merveilleux assemblage de^ qualilés du cœur et de toutes les beautés, Tavoir vue se débattre au milieu du feu sans pouvoir lui porter secours, c'était une de ces épreuves auxquelles les caractères les mieux trempés ne résistent pas, et le pauvre imprésario n'avait jamais brillé par la force du caractère. Il avait oublié déjà l'horrible discussion qui précéda la catastrophe. Cette catastrophe avait été si imprévue, si soudaine, qu'elle avait tout effacé de son esprit.

Quant à Eytmin, il s'était retiré dans le salon, ne se croyant pas le droit de rester dans la chambre de sa maitresse. Mais la porte qui reliait les deux pièces était demeurée ouverte, et Eytmin se trouvait à portée d'entendre tout ce qui se passait auprès du lit. Le dévoué serviteur n'était guère moins accablé que GaskelU Depuis la mort de sa mère et la perte de sa fiancée, il avait reporté toute sou affection sur Barberine. Elle s'était toujours montrée si bonne, si douce pour lui ! N'était-ce pas elle qui l'avait soi gné à Moscou dans sa maladie? Et, depuis, que n'avait-ell»* pas fait pour le défendre contre son mari, pour lui rendre supportable les devoirs assujettissants de son état de domestique 1

Saint-Bertrand s'était assis en face de Gaskell, à la tète du lit. Barberine ne pouvait l'apercevoir. A quoi songeait-il

CARÇÔN DE CAFÉ. • 310

maintenant? Arien. Il se trouvait exactement dans la même situation d'esprit où nous l'avons surpris deux fois déjà, devant le cadavre de Wanda et devant celui de la Mélédine. Zet homme si hardi et si agissant quand il avait une passion y salisfaiçe, devenait plus inerte et plus mou qu'une vieiUe femme dès qu'il se trouvait en face des victimes que cette passion avait faites. Sa conscience, alors, ne lui parlait pas, elle l'écrasait.

Cependant la malade se débattait toujours sur son lit. La potion que lui avait fait prendre le médecin, au lieu de la calmer, n'avait fait que surexciter ses nerfs. Après un court moment d'assoupissement, ne pouvant plus tenir en place, elle se retourna à demi sur ses oreillers, et alors, à la clarté de la lampe, elle aperçut Gaskell qui pleurait. La douleur de l'imprésario la toucha jusqu'au fond de l'âme, et aussitôt, obéissant à ses habitudes d'impersonnalitë, la pauvre femme se mit à le consoler.

— Ne pleurez pas, ne pleurez plus, mon bon ami, lui dit-elle. Je souffre horriblement, c'est vrai, mais je n'ai plus longtemps à souffrir. Après avoir mené une existence si misérable, je vais enfin connaître le repos. Je ne regrette rien de la vie, si ce n'est vous qui vous êtes toujours conduit avec moi comme un père. Mais nous serons bientôt réunis, peut-être. Je vous en prie, ne pleurez plus.

Gaskell continuait à sangloter, la face cachée dans ses iriains, et Saint-Bertrand ne bougeait pas, craignant d'être Il perçu. Il soupçonnait vaguement que sa femme avait été instruite de sa dernière trahison, et elle était si lâche, si dégradante, celle-là! qu'il ne savait comment s'en délendre.

Elle le vit tout à coup. Alors elle frémit et Fappela. D loi fallut se lever et se tenir debout devant elle. Barberine était agitée par un mouvement intérieur d'une violence extraordinaire.

— Pourquoi as-tu fait cela? lui dit-elle. Pourquoi as-tu vendu ta femme? Que t*avais-je fait? Réponds. Je travaillais, j'avais retrouvé mes forces; que te manquait-il? Est ce que je ne me suis pas toujours montrée bonne, soumise, fidèle, attachée à tous mes devoirs? est-ce que je ne favais pas pardonné? Je t'ai sacrifié ma vie, je me suis dévouée à toi comme une mère : j'étais heureuse de me priver de tout, de me tuer de fatigue pour te faire vivre. Eh bien , cela ne t'a pas touché, et tu m'as vendue ! Encore, si tu avais fait cela il y a deux mois, quand il n'y avait plus d'argent à la maison, quand nous vivions séparés, c'eût été une chose infâme, mais lu aurais eu l'ombre d'une excuse. Mais tu me dis que tu te repens, tu m' entoures de soins, de caresses, comme aux premiers jours; moi, je n'ai pas de rancune, tu le sais ; j'oublie le passé, je me livre à toi corps et âme, et, le soir même où je fais ce que je peux pour obtenir un succès qui doit t'enrichir, tu me vends ! Voyons, ce n'est pas de la méchanceté, cela, c'est de la folie. Tu es donc fou? Qui t'a poussé à cela? Parle ! parle donc ! Tu ne m'as donc jamais aimée? C'est donc toujours ton intérêt qui t'a guidé? J'étais belle cependant, tu me le disais, et tu semblais heureux quand tu me serrais dans tes bras. Est-ce que les hommes, mon Dieu! ont le cœur autrement fait qae les femmes?

Tout cela était prononcé d'un ton sac^. ^dé, vibrant, avec des intervalles remplis de cris de douleixr, car la souflrranc«

de l'âme, sî grande qu'elle iut, ne jpouvait supprimer celle du corps chez la pauvre femme. La voix de Barberine était rauqué, ses yeux étaient reiiiplis d'une flamme sombre, et elle agitait les riiains en parlant avec véhérhence. Il ne rèpohdait rien. Alôt's, le regardant toujours :

— Tii crois que, si tu avais eu la lâcheté de m'abandonner, j'aurais cédé, cortime cela'^ lu crois que je me serais livrée a ce Rogâlchef? Èhbien, tu ne me connais pas; je me serais plutôt jetée à la mer.

Elle dît encoi*e :

— Je me sentais si gaie! sien train! te bonheur d'avoir cru retrouver ton affection m'avait rendu tant de courage!

Alors, elle se mit à pîeuret, et tout à coujp, terrassée par la douleur, qiii se réveillait et se faisait de plus en plus vive, elle rie dit plus rien. Les souffrances qu'elle endurait êtaleht aî'^oces. Cependant une piêhsêe lui vint enfin, une singulière pensée qui, certainement, n'aurait pas, en un tel moment, traversé l'esprit dé toute autre femme. Elle se souleva de nouveau, rouvrit les yeux et regarda son mari avec inquiétude.

— Que vas-tu devenir maintenant? s'écrià-t-elle. C'était trop. Elle s'oubliait encore pour pensera lui! 11

tôirifia sur les deux genoux aii pied dii lit, pleurant :

— Ah! quel dévouement je vais perdre! bégaya-t-iî. Voyàtit alors qu'il semblait encore éprouver quelque chose

pour elle, elle se sentit le ccèur remué, et toilà que, lui aussi, elle essaya de le consoler.

— Allons! lié pléùrè pas, lui dit-elle. D^aiîleurs, qui sait? je suis jeune; avec des soins, j'en reviendrai peut-être.

Hais comment ferons-nous pom* vivre, si je ne peux plus danser?

Ce fut là sa dernière préoccupation. La douleur, qui s'était engourdie pendant un moment se ralluma soudain si aiguë, que Barberine en suffoquait. Gaskell, sanglotant, hors de lui, lui serrait machinalement les mains. Saint^ Bertrand la regardait d'un air stupide. Eytmin, qui avait tout entendu, entrant enfin dans la chambre, attachait des regards de haine sur son maître et des regards désespérés sur sa maîtresse. Elle l'aperçut en se débattant, et elle lui fit un signe de tête pour lui montrer qu'elle le reconnaissait.

Enfin, la souffrance augmentant toujours, — la malheureuse avait le ventre brûlé jusqu'aux entrailles, — elle devint tout à coup d'une faiblesse extrême. Ses yeux, ses lèvres, ses mains, ses pieds tremblaient faiblement; des larmes coulaient sur ses joues, et elle ne respirait plus que par secousses.

Elle répétait constamment :

— Dieu! que je souffre I Et encore :

— Mourir brûlée vive !

Et puis elle se remettait à trembler. Et» comme si elle eût essayé de prier, elle marmottait des paroles inintelligibles.

Cela dura pendant dix minutes, au bout desquelles* ne la voyant plus remuer, Saint-Bertrand se pencha vers elle.

' Il lui trouva les yeux entr* ouverts, la bouche fermée, la face et tout le corps dans une immobiUté formidable.

Alors le misérable se redressa avec un sanglot.

Barberine avait enfin cessé de souffrir.

Cependant le jour s'était levé, et la foule stationnait toujours devant la porte. Deux hommes venaient d'arriver; ils s'informaient de Barberine.

Le premier de ces hommes était Cerveiro. Quand il apprit qu'elle était morte, il fit une laide grimace, puis il entra dans la maison. Le second était Rogatchef. Il n'avait pu se décider à croire à la réalité de l'accident, et il était accouru pour savoir ce qu'il y avait de vrai dans cette effroyable nouvelle. Quand Eytmin, qu'il reconnut, la lui -eut confirmée dans les moindres détails, le prince regagna son yacht en frémissant.

— 11 paraît qu'il était écrit que je n'aurais jamais cette femme! se disait- il.

Le même jour, il quittait San Francisco sans revoir Saint- Bertrand. Et, quelques mois plus tard, il rentrait à Saint- Pétersbourg.

Cerveiro, cependant, trouva Saint-Bertrand dans un état de consternation facile à comprendre.

Il s'était retiré dans le petit salon situé auprès de la chambre à coucher où Gaskell veillait la morte. Il comprenait qu'il avait tout perdu en perdant Barberine, et le souvenir de l'horrible événement qui la lui avait enlevée ne contribuait pas peu à le stupéfier. Il avait constanunent devant les yeux cette colonne de feu qui poussait des cris déchirants en courant sur deux jambes de femrpe.

— Eh bien, cher monsieur le vicomte, dit Cerveiro en s'asseyant auprès de lui, voilà un événement épouvantable ci inattendu, je dois le dire,

Saint-Bertrand le regarda d'un air hébété^ puis il lera les mains au ciel.

— Et que comptez-vous faire maintenant? reprit Genreôro. — Que voiile2-TOus que je fasse? répondit Saint-Bertrand.

Je compte profiter de la première occasion pom rentrer en France.

— Bien! mais... où en sokit vos afTaired? Avez-vous de l'argent comptant?

— Non. Je ne possède rien que le montant de la Recette d'hier. Hais elle suflira pour payer mon passage à bord du paquebot, je suppose.

— Gomment ! la recette d'hier? s'écria Gerveiro. Mais elle ne vous appartient pas, cher monsieur.

Saint-Bertrand, à ces mots, passa la main sur son front, comme s'il eût voulu écarter de son esprit le souvenir de ses récentes émotions; puis il leVa la tête et dit :

— A qui donc cette recette appartient-elle?

— Mais à vos créanciers, répondit Gerveiro.

Saint-Bertrand paraissait ne pas comprendre,

— Mes créanciers ? balbutia-t-il.

-— Sans doute. Vous savez bien que vous m'avez loué la maison que vous occupez sur le pied de quatre mille francs par mois, et le théâtre à raison de six mille francs par représentation. Gomme il y a force majeure, je suis tout disposé à n'exiger de vous qu'un seul mois de loyer pour ma maison et un seul jour pour le théâtre. G'est donc dix mille francs que vous me devez. Or, la recette de cette représentation si funeste s'étant élevée à la somme de neuf mille huit cent quatre-vingt-seize francs, vous voyez que nous nous trouvons à peu près quittes.

! fiAfeçON bte CAFÉ. 355

— Mâid^ s'il eii est âirisi, dit Saitil-fifertrand en contractant les sourcils et se lëVaiit, 11 Mt âbsoltimeni ^ûé vous me prêtiez la sottitne hécessalit'è {ibur rentrer éh t'rancé.

— Heîh! quoi! (Jiie je vous prête... V répliqua Certeîro. Vous oubliez, mohsieur le vibôîtite, que nous sôiniifies à San Francisco et non à Paris. Or, à San Francisco, les affaires ne se traitent pas aussi roiidëriiëht que dàfls liotre jpays. Le crédit h*èxiste pas ici. PëihSorihé n'y pilote qtié sûr gage, sur nantissement, et au taux de dix et de douze pour cent '

. par mois. Qu'est-ce qtle vbiis eh ditefe ?

— Je dis... C'est horriblement cher, fit Sàihl-Bertrand, mais j*en passerai par là, s'il le fatît.

— Et quel gage me donhërez-tôûis*?

— Je n'en ai point à vous offrit. H faddk*à que Vbllfe Votià contentiez de ma signature.

— Jamais! s'écria Cerveiro. Je ne jpeiix paà rentrer en France, moi, pour courir après Vôiis si vous he )pa^ë4 jiâis ; et, d'ailleurs, tous mes fonds sont placés pànt le moment.

— Mais alors, reprit Saint-Bertraild eh pâlissant, que voulez-vous que je devienne?

— C'est votre affaire, monsieur le vicothte. Cela vous regarde.

— Voyons, monsieur Cerveiro, dit Saint-Bertrand, je suis assez malheureux; ne m'aiderez-vous point âme tirer d'emp barras?

— Je ne demanderais pas mieux ^ monsieur, répondit Cerveiro, et, s'il ne vous fallait qu'un emploi...

Mais, à ce mot d'emploi^ Saint-Bertrand serra les poings. ^ Cerveiro ne ié remarq[ua même paé» et^ ccmtihàaist, 'sur )ùà >' ton de familiarité :

— Âh! par exemple, monsieur le vicomte, si vous m'en croyez, il faudra mettre votre amour-propre de côté; car ici, voyez-vous, on ne rencontre pas, comme en Europe, de ces places où l'on n'a presque rien à faire et où l'on trouve des monceaux d*argent à glaner. Mais tout homme de résolution, de courage, et qui n'est pas fier, peut gagner Irèsfacilement, en travaillant pendant une année, une somme suffisante pour vivre et payer son passage à bord d'un navire pour rentrer en France.

— De quel travail voulez-vous donc parler? demanda Saint-Bertrand.

— Oh! les occasions de travailler ne manquent pas à San Francisco, répondit Cerveiro. Toutes les professions y sont largement rémunérées, même celles qui, en Europe, ne rapportent qu'un mince salaire. Ainsi, pour vous citer quelques exemples, les maçons et les charpentien gagnent de quarante à cinquante francs par jour; les domestiques, cinq cents francs par mois : les cuisiniers, mille francs; les blanchisseurs, quatre cents francs ; les décrotteurs, environ trois cents, à raison de vingt-cinq sous par paire de chaussures. Quand aux laveurs de vaisselle, ils peuvent se faire, bon an mal an, de six à huit mille francs, mais c'est un état bien dur ! et je ne vous conseillerais pas d'y penser.

— Comment ! laveur de vaisselle? s'écria Saint-Bertrand à moitié fou de colère.

Le ton tranquille de Cerveiro Texaspérait mille fois pluî que son énumération.

— Vous voulez que je me fasse maçon! moi, ou décrotteur! Vous raillez-vous de moi, monsieur? Je ne vous le conseillerais pas!

— A Dieu ne plaise, monsieur le vicomte! reprit Cerveiro du même ton familier, j*ai trop de respect pour votre dou* leur. Mais les professions que je vous cite sont toutes exercées ici par les gens les plus comme il faut. C'est le besoin q les a poussés à San Francisco, et ils se soumeUent aveC; résignation à ses exigences. Vous trouverez d*anciens notaires parmi les décrotteurs dont je vous parlais, d'honorables négociants qui se sont faits blanchisseurs, et des banquiers qui lavent philosophiquement la vaisselle; car, aux yeux des Américains, il n est pas de professions déshonorantes. Cependant, je ne vous engage à prendre aucune de celles que je viens de vous indiquer. Elles ne sont pas faites pour vous, et puis toutes exigent un assez long apprentissage. Mais, si vous êtes raisonnable, je puis vous en proposer une facile à remplir, peu fatigante, d'ailleurs, et qui vous mettra prochainement à môme d^ rentrer dans votre pays.

Saint-Bertrand respira.

— Laquelle donc? demanda-t-il.

' — Vous n'allez pas vous récrier, au moins ? dit Cerveiro.

— Non.

— Eh bien, la profession qui vous ira comme un gant ici, selon moi, est celle de garçon de café.

; — Garçon de café ! rugit Saint-Bertrand. Jamais ! Pour qui me prenez-vous, monsieur, de me proposer un pareil

. état?

' — Eh! mon Dieu, monsieur le vicomte, dit Cerveiro en le regardant d'un air chagriné, je vous prends pour un homme trés-besoigneux, voilà tout ! Et vous avez le plus grand tort de croire que la profession de garçon de café

?S8 LE MÀfti DE LA DANSEUSE.

soH a?ili8S&ttltè. Mes cinq fîls la remplissent ddftg tdùn établissement, et, nioi-*Tléfn^, je ne dédaigne pasf rfé âêrvÎ!* une chope de Wèfe <m trtie demi-lassé, à rocèasiofi, an premiéir venu de mes liabitf^ê^, (|usfftd le tém^^^ pté^Ée et qu'il ë'impatiente. Si vous TOtrtez eMrei* daiïs ma nfstis'on, je rie serai pas voire maître, maïs vdtfe pàtrofi. Voué fie porterez pàé le tablier, sî cet objet votfé répiii^ne. Et même on ne vous appellera pas garçori ! ttidis monsieur V employé t Tout lé inonde est excessivement poH à San Francisèo, ei cbacuf s'y fait respecter, comme voua avez pu le voir.

Hais Saint-Bertrand ne se laissait pias éblouie par de telles paroles. Descendre au rang de gafçon de Cafë^ liii, àtitrefois adoré des grandes dames !

n aurait mieux aimé mourir.

— J*irai plutôt travailler aut mines, dit-il â Cërveifo ett lui lançant un regard de mépris.

— Allonsdonc! cher monsieur le vicomte! reprit l'ilsûrier. On voit bien que vous ne connaissez pas le tràt^lil dëâ ihines. Je ne vous donnerais pas trois jdtrrs fovit re^êhir ici, la tête basse, si vous vous avisiez d'en tâtèr. Nori, faon. Croyezle bien : vous n'avez pas d'autres ressources que d'entrer (dans mon établissement. Vous y fërez trêè-botlne figure. ^ Ils étaient là à discuter, l'un furîeut, Ykiiire condUant ; car Cerveiro ne riianquait pas de vanité, et il i^e Voyait déjà, devant la foule de ses habitués, appelant ébn iribliveaii serviteur : monsieur le vicomte! — Et quel effet alors sur des gens entichés de noblesse comniè le Sorit iés Ahiêricstins ! — lorsque la porte de la chambre ^'eirtfoUVrit, et (îàékell, pftle et brisé, apparut siir le setlil.

-* Ne pourriez-vous, dit-il; disfeuter fflOtnS hàllt dû plus

L'IDEE DE ÇERYflIKO. 5^9

Join? Il n*est pas convenable de faire autant de bruit près d'un mort.

Gerveiro s'excusa, disant qu'il igjaqr.ait que la défunte fût si près de lui. Et, profitant de l'occasion^ il depianda la permission de voir la pauvre femme une fois encore.

GasKell démasqua la porte, et Gerveiro entra dans la chanabre.

Il regarda quelque temps le cadavre. Les traits de Barberine, n'étant plus contractés par la souffrance, s'étaient détendus. Elle avait l'air paisible d'un enfant, et sa beauté n'avait reçu aucune atteinte.

Ge fait surprit Gerveiro. 11 n'avait jamais vu de cadavre, et il ignorait que sjir quelques-uns, la mort imprime une sorte de majesté douce et toute pleine d'un charme auguste.

Tout à coup, comme il était là, anxieux, à regarder cette chose émouvante, l'usurier se frappa le front, et, se précipitant dans le salon, il étreignit énergiquement le bras de Saint-Bertrand.

— Ah! monsieur le vicomte ! il vient de me venir une fameuse idée pour vous tirer d'embarras l s'écria-t-il.

L'IDÉE DE GERVEIRO

— Qu'est-ce que votre idée? demanda Saint-Bertrand, Gerveiro, avant de répondre, alla fermer la porte; puis.

approchant sa bouche de Toreille du vicomte, et s'expri-

ipant avec énergie : ^

— Écoutez, lui dit-il, vous reconnaissez que votre situa« tion, ici, est désespérée, n'est-ce pas?

— Eh bien?... demanda Saint-Bertrand.

Cerveiro l'entraîna vers la fenêtre, et, soulevant du doigl le rideau du vitrage, il lui montra la foule qui stationnait devant la maison.

— Regardez ces Américains, reprit-il. Ce sont là, bien certainement, les meilleures pâtes (Thommes qui soient au monde. Ils passent pour grossiers à nos yeux, et leurs manières, en effet, n'ont rien d'aimable ni de galant; mais ils possèdent une qualité extraordinaire dans le siècle où nous vivons : après Dieu, la femme est peureux l'objet d'un culte.

— Où voulez-vous donc en venir? interrompit Saint-Bertrand.

— A ceci, reprit Cerveiro. Si cette foule stationne devant votre maison, ce n'est pas parce qu'elle renferme une personne qui a perdu la vie par le plus triste des accidents. C'est parce que cette personne réunit la quadruple qualité de femme, de blanche, de Française et de danseuse. La danseuse est la personnification de l'idéal pour les Américains. Cette foule déplore en même temps le plaisir qu'eîL' se promettait de goûter et dont la fatalité l'a privée, et h; triste sort d'une créature charmante qui faisait autam d'honneur à l'art qu'à son sexe.

— Mais enfin, où voulez-vous en venir? interrompit en core Saint-Bertrand.

— J'en veux venir dit Cerveiro, à me servir du faible de ces bonnes gens pour vous tirer d'affaire.

L'IDEE DE CERVEIRO. S81

— Et comment?

— Quelle somme vous faudrait-il pour retourner en France, demanda l'usurier, et pour vous mettre à même de tenter la fortune?

— Mais... une dizaine de miUe francs, dit Saint-Be^

trand.

— Eh bien, monsieur le vicomte, ajouta Cerveiro en pâlissant de crainte et d'espoir, ces dix mille francs, si vous voulez..., je vous les donne contre le corps de votre

femme.

Saint-Bertrand, à ces mots, fit un pas en arrière.

— Comment! le corps de ma femme? s'écria-t-il. Et qu'en voulez-vous faire?

— Écoutez, reprit Cerveiro. U y a trois mois, dans un café d'ici, dont le maître me fait la concurrence la plus déloyale, un étranger fut tué de cinq coups de revolver en pleine poitrine. Le maître du café eut l'idée d'acheter le corps de cet homme. Sa famille n'était point heureuse. Elle le lui vendit. Il l'exposa pubUquement pendant deux jours dans la grande salle de son établissement, et il gagna à celte exhibition une jolie somme.

Saint-Bertrand était devenu plus pâle que Cerveiro.

— Et... vous voulez?... balbutia-t-il.

—Sans doute, dit l'usurier. Tous les gens qui se promettaient de voir danser votre femme, et que sa mort si malheureuse a privés de ce plaisir, voudront se dédommager en contemplant ses traits. Je pourrais même l'exposer dans son costume de sylphide, ajouta-t-il. Cela stimulerait enormément la curiosité. .

Saint-Bertrand ne se dit pas que celui qui avait^vendu sa

femme vivante pouvait, à plus forte raison, la vendra morte. L'idée de oelte exhibition le révolta. Juaqu ici, conseillé par son orgueil^ il avait touiours c^ohà sas inôfiilta« Mais ^ cette fois, le inonde entier apprendrait par les journsiiii^ celui qu'il aimit ëommi» à San Francisoft* Et qiir9en§eb4II'QS de LUI, alors, à Paris?

11 dit } « Non l h sèchement, «I se mi k marc^her par la •bàmbrô.

-^ SU en est ainsi, monsieiir le vic^n^^i reprit Cerveiro, faites-vous, comme je vous l'ai dit, garçon de café, le ne vois pas pour vous d'autre reasour^f*

Il s'en allait. Et 8aii^-Bertrand, h regardant avec colère, se tordait les mains. Quand Cerveiro fiit sur lescaUer> Saint- Bertrand, exaspéré, levages ép^\ft)e[s; {mis il ouvrit la porte et rappela lusurier.

Le marohé fut conclu séance tenante.^

Un quart dbeure pluç tard, Gasikell sortit de la chambre pour faire place à àem femmes qui venaient pratiquer sur le cadavre uu embauii^exQent tel quel. L'imprésario pensait qu'elles voulaient sioipleinent Tensevelir. U baisa, pour la dernière fois, Barberine au frout ; puis il coupa une mèche de ses cheveux bloqdSt la regarda encore eu pleurant, et enfin, comme s'il eût laissé le dernier espoir de sa vie dans cette chambre, il sQ^it ep chancelaat de la maison.

A la porte, sur m hmo, ae topait Ejliaiiv Eytmin avait l'air grave et pecueilU de l'homme qui a va grajid devoir h accompUr, et qui attend le aK)ment propice. Il fit place n âaskell, loi serra la tn^^ §9W rien dice, et tous les deux restèrent là, assis à l'ombre, à regarder la mer, (jui s'élendaii au Im paVf dâiava }^ Uitepi de la foule.

. VIDÉE DP CEUVEIRO. 36^

L*arrivée de Gask&U fournit ua nouvel ajiiuieat à la curio^ sité généçale. Ses cheveux, blapcs^ la profende douleur empreinte sum ses traita» sa coAteaance dëeolée faisaient nailre K pitié dan3 tous leç cœura. Chacuu U 4ésignail die la main ; les femmes^ les eofarits s'approchaient de luirB ' se trouva bientôt au centre d'un groupe dont tous les jeux le regardaient avec tristes&ç. Kul djans ce groupe ne savait qui il était, et nul n'osait le lui demander» Un enfaiit» en/in, plus hardi q,ue les autres» s'approcha de lui gentiment ; se plaçant entre ses genou;^^ ^vec une voix câline,, il lui dit:

— N'est-ce paa^ monsieur^ (ju^ voua êtes son père> à la danseuse?

— Oui, mon enfant, jetais son. père^ répondit GaskeU. Et les larmes coulèrent de sçs yeux*

Cependant, à Textrémité de la rue, apparurent des hommes qui portaient des affichies collées sur de largois planches fixées à l'extrémité de lon^ueS' pierches. De temps à autre, ils s'arrêtaient, puia ils se remettaient à. Bonrcher, et les passants se pressaient autour d'eux pour lire leurs affiches. Ils ne passèrent pas devaoile maison de Barberine; mais la foule q|ui stationnait aux environs les. avait aperçus. Elle se retira peu à peu poujc les, suivra. Bientôt Bjflmin et GaskeU demeurèrent seuls- Us échangèrent alors qjuelquesi mots, etk jpucnée s'écoula pour eux S9ns qu'ils y song/sassent. L'un était tout entier à certaine idée fixe qui le tenait depuis la mort de Barberine. L'autre,. GaskeU, ne songeait à rien, et,brisé{ de douleur autant que de fatig.ue,. le vieillard appuyaijt sa tête sur l'épaule du d^mQstiqfie.

Le domestiqué pensait qu'il dormait.

Vers le soir, quelques brocanteurs envoyés par Cerveiro, |qui so^igeait à tout, vinrent trouver Saint-Bertrand et lui {demander 8*il voulait se défaire des vêtements de sa fenmae. Us sortirent de la maison, au bout d'une heure, emportant tvec eux de grandes malles. Eytmin regarda ces malles. Celles de son maître ne se trouvaient pas dans le nombre. Quand le soir fut venu, quatre hommes entrèrent dans la maison. Ceux-là portaient entre leurs bras un coffre trèsallongé, enveloppé d*un drap. Eytmin les introduisit sans rien dire, pensant qu'ils venaient mettre le corps dans le cercueil. Us ne tardèrent point à ressortir. Le coffre semblait alors plus pesant; ils le portaient avec des précautions infinies, comme s'ils eussent craint de le briser. Eytmin fut très-surpris de voir que Saint-Bertrand n'accompagnait pas le corps de sa femme, et aussi de ce fait que le cercueil était simplenient couvert d'un drap blanc; son étonnement redoubla quand il vit que ni prêtre ni personne parmi les habitants de la ville n'avait été convié à suivre ^ente^ remenl.

Cependant, comme il n'était jamais prodigue de paroles, il ne fit aucune observation, et, se levant de son banc, il passa le bras de Gaskell sous le sien, et tous les deux, la tête nue, suivirent les porteurs. Ces porteurs étaient de simples matelots américains aux chemises de laine rouge. Ce fait augmenta la surprise d'Eytmin ; mais il se dit que chaque pays avait ses usages, et que ceux , de San Francisco étaient peut-être *de n'entourer d'aucun appareil b dépouille des morts. Le chemin que suivaient les matelots le surprit également. Au lieu de se diriger vers la colline au

L'IDÉE DE CERYEIRO. 365

pied de laquelle étaient situés Téglise catholique et le cimetière, ils descendaient du côté du port, et, à mesure qu'ils s'en rapprochaient, la foule, sur leur passage, se faisait de plus en plus épaisse.

Bientôt il leur devint trës-diflicile de cheminer sur le trottoir planchéié, entre les files de curieux qui s'y entassaient. La nuit, qui était très-obscure, augmentait encore les difficultés de leur marche. Il n'y avait alors que des réverbères à l'huile, à San Francisco, et presque toutes les bou* tiques étant fermées au coucher du soleil, on y voyait tout juste à peine pour se conduire.

Cependant, à l'extrémité de la rue que le convoi suivait maintenant, une énorme maison s'élevait, pavoisée de drapeaux et illuminée du haut en bas avec des verres de couleur. On eût dit qu'une fête se donnait là, et une foule qui se composait de la majeure partie des habitants de la ville stationnait aux alentours.

Cette foule remuait , oscillait perpétuellement sous la pression du flot des nouveaux arrivants, et des cris, des jurons, des exclamations, des applaudissements s'en échappaient de temps à autre. Eytmin, en approchant, reconnut dans cette maison illuminée et pavoisée l'établissement du sieur Cerveiro. Hais il se creusait vainement l'esprit pour chercher à savoir à quelle occasion le maître du café donnait une fête.

^ Qu'est-ce que tout cela signifie? demandait Gaskell, — Je n'en sais rien, répondit Eytmin ; mais ne me lâchez pas le bras, ou nous ne pourrons plus nous retrouver.

Comme il disait ces mots, un flot de peuple se rua sur eux, les entoura, les emporta dans son tourbillon, et, malgré

306 LE «Akl DE Ï^A DA5SÏUSB.

leurs efforts et leurs protestations, ils furent séparés des porteurs. Le cercueil, soulevé par cinquante bras vigoureux, apparut alors, oscillant îiu-dessuè des têtes, et, en quelques secondes, aux applaudissements de la foule, il disparut sous la porte du café de Cerveîro.

Ejtmîn se demandait avec stupeur ce que signifiait cette écène scandaleuse, quand il vit la foule se tnasser sur la place et s'aligner sur quatre personnes dô front, comme i ta porte d*un théâtre, un soir de représentation extraordinaire, et bientôt la tète de colonne pénétra dans le café, poussée par une multitude qui continuait à vociférer. Un homme, debout sur une borne, auprès de la porte, criant de toute la force de ses poumons, invitait lé peuple à la patience.

— Chacun entrera à son toiil*, dlsait-îl ; tous ceux qui payet^ont, du moins. Ne vous impatientez donc pas, et ne poussez pas.

— Hourra \ BarheHne f&reverl hurlait la foule. Éytmift reconnut en cet homme un des employés de Cer-

v^iro, et afors, stimulé par le désir d'apprendlre ce qu'on à^aît fait de la dépouille de sa maîtresse, il reprit le bras de 6askell et se mit à la suite de ceux qui stationnaient sur la place.

Ils se ti<6uvèrehl bientôt tout près du café, dont la façade flamboyait, étalant une grande clarté sur les milliers de tètes qui se pressaient devant h porte. Cette porte étsdt ouverte à deux battants. De chaque côté se tenait debout un des employés du théâtre faisant la recette.

— Quatre schellings, messieurs! disaient-ilfl, quatre adidlings par tète ! Veuillez tenir votre argent à t& maiii.

— fl<>Wfâ! dépêchez-vAlfô de nous ftiilrè ëfdt^l eytfiitun sur la place.

Eyimin, voyant qu'bti p^ pouvait pénèiréï' dans te eafê sans paye^^mit là mmi à $a pîoctié, en tira huit stth&llings, et, traînant toujours après lui flafekell, qui m eôssait dô de* knandôr où on le menait^ it tnlt enfin te pied mt te s^^Qil

Mais, là, tes employés de Ceirvéiro, le» ï^connaiwant louè deux, refusèrent de prendre Targent qu'Eytmfn teur offrait.

— Passez, passez, messieurs! s'§cHôrènt-1ls. Il ti*y a rien à payer pour vous.

Les deux homnfieâ se ti^outèrent dors dans mû seitle im^ mense. On avait enlevé les tables du café; tous les lustres étaient allumés, et une aveuglante clarté se reflétait dans les hautes glaces. Tout au fond de la salle, à la place que te connptoir occupait jadis, s*élôvâit une estrade en velours Touge surmontée d*Un grand baldaquin tendu de satin cràr moisi. Des lampadaires se dressaient de chaque côfé, avec de -verts arbustes en fleurs placés dônè de larges caisses de bois peint. !)e loin, on eût bru voir un de ces splendides reposoirs qu'cwj élève dans les pays cathx)lîque8 Sur te passage des processions de la Fête-DieU. liais, feous le dais, à la place des taSes Isacrës, il y avait un objet qU'Eytmin dis*finguait mal, et dont te vue arrachait & te foute des assistants de longs murmures d'étonnemei^i et des etctemalians de plaisir.

La foule déflteit lentement cftivant eet objets on te laissait Rationner auprès de lui pendant une minute^ puis elle s'écoulait par une porte latérale, et les nouveaux venus qui entraient par te grande porte remplaçaient Immédiatement les curieui: (pA s'en alUiont.

Quand Eytmin et Gaskeli, après des efforts inouïs, par Tinrent enfin à se rapprocher de l'estrade, un émouvant spectacle leur apparut, et ils poussèrent un cri de douleur. I Là aussi» on les avait reconnus. Gerveiro, qui se tenait debout, en habit noir, au pied de l'estrade, leur fit signe d'avancer ; chacun s'écarta autour d'eux, et ils se trouTèrent enfin, tous les deux émus et tremblants, au premier rang dés spectateurs.

Sous le dais s'élevait une sorte de lit de repos couvert de soie rouge. Ce lit était trés-incliné d'arrière en avant, tellement incliné, que, de loin, il semblait presque vertical. Étendue sur ce lit, et la tête appuyée sur un coussin, Barberine, en costume de sylphide, les jambes découvertes, les pieds chaussés de satin, posant ses deux petites mains à demi fermées sur sa jupe de gaze, paraissait dormir. Ses deux ^iles de plumes de paon, repliées, passaient de chaque côté de ses épaules ; ses cheveux blonds étaient relevés sur le sommet de sa tète, comme elle avait l'habitude de le faire afin de mieux dégager son cou ; ses belles lèvres étaient fermées, comme ses yeux. Néanmoins, de tout près, entre les deux rangées de cils blonds, on entrevoyait une ligne brillante, et, sur son front petit et bien modelé, on avait posé la couronne de fleurs qu'elle portait le soir de sa mort. Cette couronne, fanée maintenant, donnait à son paisible visage quelque chose de triste.

Aucune trace des brûlures qui l'avaient tuée ne se voyait. On avait soigneusement caché celles des bras sous des voiles de crêpe. Elle était tout entourée d*un crêpe blanc, si léger, qu'il semblait un nuage, et d'énormes bouquets de roses jonchaient ce «crêpe, refluant jusque sur

L'IDÉB DE GERYEIRO. 369

les degrés de l'estrade. Sa pose était harmonieuse, touchante, modeste. Sa tête, placée un peu de côté, découvrait une de ses oreilles, et cette oreille était mignonne et délicatement roulée sur les bords, conmie une coquille de nacre.

Hais son corsage, si élégant, si fin, ne se soulevait plus, comme autrefois, sous la pression de son haleine; et ses joues, en dépit du fard dont on les avait couvertes, commençaient à se teindre des violettes de la mort.

Tout autour de Testrade, la foule bourdonnante tendait avidement le cou et ouvrait les yeux.

— Comme elle est belle ! disaient les uns.

— Quelle grâce ! murmuraient les autres.

— Si Jeune encore ! Quelle pitié ! ,

— Ne dirait-on pas qu'elle dort î

Quelques-uns des plus riches parmi les spectateurs payaient une livre pour avoir le droit de s'asseoir à côté de l'estrade et demeurer là jusqu'à minuit. Des femmes se trouvaient parmi eux. Quelques-unes ne pouvaient s'empè* cher de pleurer. D'autres marmottaient des prières. Et toutes se communiquaient leurs observations, passant cet adorable cadavre en revue, des pieds à la tête, et n'y trouvant que grâce infinie, charme, beauté ; car, au moment de pulvériser à jamais un de ses plus radieux chefs-d'œuvre, la nature avait pris plaisir à lui donner je ne sais quelle splendeur auguste, pleine d'une exquise douceur. |

Assiaàterre autour de l'estrade, des matelots, des nègres, \ des mineurs, des Indiens, des Caraïbes échappés des An* ^ tilles, le corps peint, portant au nez et aux oreilles de longues coquilles, regardaient la suave cr^^ture, la bouche

570 LE MàRI Dfi I^i DàRBBtSB.

toute grand» onvtrle él les yeut fiies. Ils s'étttéBt Mués presque toas« C6ux*>l|i)^ pour se donner on M doux «pectâele. Les dollars dés àmèrikainS) les douros de TEspagne, les beaux louis de Franoe qu'ils avaient jetés hu pied de l'es- Irade, après avoir été soigneusement ramassés par les en<> fants de Gerveiro, étaient ^lUs s'enfouir d«is les peohes immenses de leur mère.

Les Indiens, eut, avaient payé l'usn^mr en pépites d'or. Cette morte» si blanche A si belle, les ratissait tellement avec ses ailes et son itostuole de fée» qu'ils auraient acquis de leur sang le droit de la regarder indéfiniment. Quelquesuns fumaient en la regardant; d'autres mâchaient leur tabac, afin de savourer en même temps deUt plaisirs.

Eytmin et Gaskeli avaient d'abord éprouvé autant de douleur que de stupéfaction en reconnaissant JBarberine. Cependant le charme les prit^ eux aussi, et ils restèrent à l'admirer/ear ils ne l'avaient jamais vue si séduisante. Gaskeli joignait les mains conupe pour prier. Hais Eytmin» le premier moment de stupeur passé, fut indigné de cette sacrilège exbibitiœii et, ne sachant jusqu'à quel point Saint*Bertrand en tirait prefiti bien sûr qu'il en tirait profit cependant! car on n'eût pu se la permettre sans sa volonté, ii s'écria }

¥^ Lftcbè gredin I il a trouvé le marpsa, d'aploiter sa femme jusque dans la mort!

Les lustres et les lampadaires brûlèrent jusqu'à minuit Jusqu'à minuit» les Américains, tes Anglais» regties el sérieux, en habit noir, cravatés àa blanc et le parapluie à la main ; les Espagnols et les MeaicunSy sômbr^ et ^aves> car ce spectacle état pour eux une sotte é'iispîétt i ka

L»IDtE DB CBftVtetftO. 571

matelots et lea sauvages demi-nus ; les grisettes et les Chinois émerVèîlîês, regardèrent avec volupté ce charmant cadavre. Il était dit que Barberine avait été créée pour donner indéfiniment sa personne en spectacle. Bizarre destinée que celle de cette fille chqsle, tjni n'avait aimé qu'une fois, et que des millions d'hommes avaient déflorée du regard !

11 était temps que la fquje s^ retirât. Le corps avait été fort mal embaumé, et ses tempes bleuissaient déjà, avec ses lèvres et le dessous de ses yeux, lorsque Gaskell et Eytmin r^ après )j9 dépai^t deè curiôux — ia couchôi*ent pièus^meat dans h eerdueil.

jLe lenden^in , de bon matiii,ils l'ensevelirent dans le cimetière dep étrangers.

Saint-Bertrand n'assista point au convoi. Il venait de quitter San Franeisco^ s'acheminant, à dos de mule, avec un guide^ dans la direction de Honterey*

Il avait rintentien de s'embarquer dans ce port sur un navire qui partait le surlendeniain pour la France.

Eytmin, après Tenterrement, s'occupa d'abord d'installer Gaskell dans une chambre d'auberge. Puis il vendit sa mpnlrei tout ce qui lui restait de bardes, et, avec le montant de ces objets, il ajcheta une carabine et quelques cartouches.

Après cela, il se fit indiquer la direction du port de Mon. terey.

Et, quand il fut sorti dé la ville, lorsque, de loin, il aperçut enfin son maître cheminant sur sa mule, derrière son guide, il s'arrêta, posa la crosse de sa carabiné sur le sol, et, menaçant du poing \û ti'attre, il s'écria :

— ▲ nous ^w, judaSf maintenant I

ns LK HABI DE LA DAISKU8E.

xnif

CTTMIB

Le sentier qid, en 1849, conduisait de San n*anciseo à Honterey, avait èlé pratique par les minenrs snr la pente des Cordillères et traversait une contrée sauvage et déserte, bornée à droite par la mer, à gauche par de hautes mcmtagnes chargées de forêts.

An moment où Eytmin aperçut Saint-Bertrand, ce dernier s'engageait dans la partie la plus montueuse de ce sentier. Son guide, natif de la Californie, coiffé d*un chapeau haut de forme, habillé d'une veste de chasse et chaussé de jambières en cuir armées d'éperons, allait en avant, se tenant roide sur sa mule et poussant devant lui C4'lle qui portait les bagages. Saint-Bertrand cheminait sur ses traces, se laissant bercer par sa monture et n'accordant aucune attention au paysage qui se développait autour de lui.

' Depuis qu'il avait quitté San Francisco, n'ayant aucune distraction sur cette route solitaire, il pensait machinalefnent à toutes les personnes qui avaient été mêlées à sa vie. Son txistence se développait devant lui avec toutes ses péripéiies douloureuses et terribles. D'abord, il avait évoqué les images des morts, et il hochait loiirdement la tète m

EYTMIN. 373

songeant au nombre de ceux qui avaient péri par sa faute. Le major Carpentier, qu'il avait tué pour payer une dette de jeu; Wanda et son mari, et tant de malheureux inconnus qu'il avait livrés aux bourreaux moscovites, pour échapper à la misère ; la Mélédine, qu*il avait obligée à se suicider» refusant de Faider dans Tœuvre de réparation qui pouvait seule lui faire supporter une existence empoisonnée par le remords; sa femme, enfin, si dévouée! que, de tortures en tortures, il avait amenée à ce point de désespoir, de se laisser brûler sous ses yeux !

Quel profit cependant était-il résulté pour lui de tant de crimes? La déconsidération, le mépris, enfin une nouvelle misère, une misère d'autant plus pesante, qu'il n'avait maintenant personne auprès de lui pour l'aider à la supporter.

Mais, tout en regardant ainsi ses actions en face, il ne se les reprochait pas. Dans sa pensée, faussée par l'égoïsthe, elles provenaient de la fatalité. Commode prétexte à l'usage de ceux chez qui le sens moral est remplacé par le sens bestial de l'amour de soi I S'il avait eu une famille, pensaitil, s'il n'avait pas été obligé de lutter perpétuellement contre les nécessités de la vie, son existence aurait été bien différente ! et, aujourd'hui, à trente-cinq ans, après avoir éprouvé tant de traverses, il ne se verrait pas réduit à tenter de nouveau la fortune, sans savoir seulement comment il s'y prendrait pour la dominer.

Ainsi, ce n'était pas ses victimes qu'il plaignait. Il ne plaignait que lui-même.

Après cela, l'envie le mordait de ses dents aiguës. Il pensait à tous ceux qu'il avait connus, qui, plus chanceux que

lui, devaient eohtinuer, selon lui, à mener ùhë éiièience paisible et heureuse : à Rogàlchef, qui tenait de Tâbandonher à San Francisco; à Cerveit-o, cet escroc qui s'enrîehiesait si facilement et si tité; à La Si^uelle, marié selon ^ies goûts ; ft Coeodès, qui portait maintenant le titre de duc; à latit d'autres enfin qu'il avait fréquentes jadis, et qui n'âTaienl pas souffert comme lUi. Il les revoyait tons, dads « sort souveilir, gais, souriants, joyeux, les mains pleines d* argent; et, reportant alérs sa pensée stif sa destinée, il poussait des soupirs de rage et de haine.

Tout ne lui avait-il pas manqué? Le hasard ne Tavait-il pas bafoué, presque cottstamnietU, avec une raillerie féroce? Que d* espoirs déçus dans da vie ! que d'ambitidUg trompées! et que de belles OCcasiortB dont il n'avait pu prdfitei-, non par sa faute, mais par celle des circonstances !

Tout, de lui-mêttie, lui êtMt odieux. U n'était pas jusqu'à (SOtt nom — ce faux nom qu'il avait pris pour se soustraire au châtiment du crime commis par une femme — qui ne lui causât une sourde colère. Ce nom n'élait-il pas, en effet, l'exacte expression du triste rôle qu'il avait joué? Par une suprême dérision du sort, depuis quinze ans, il s'était vu condamné à marcher dans la vlé portant une étiquette qui le signalait au mépris de tous.

Il y avait surtout, dans son passé, un incident dont le souvenir l'irritait profondément, et raccablall plus que tous les autres. C'était celui de ce projet de mariage avec Éveline Valmaseda qui l'avait amené à subir une atroce humiliation sous les yeux de cette jeune fille, et, chose plus mortijBante encore, sous les yeux de son rival. Cet homme si calme et ii humain qui, traversé par lui dans ses desseins» n'atait

ÊYtMli 575

pas voulu se tcnger de lui; cette enfont qui l'avait dèmasi que, dont il n'avait tiré (Jue des mépris; ces deux natures droites, si parfaitement créées l'une pour l'autre, ah! quel sujet de Jalousie et de tristesse ! St comme il sentait bien que, supérieurs aux événements, menant une existence ho- .norable, honorés de tous, cet homme et cette fehnme, seuls parmi loue les gens qu*il avait connus, avaient réalisé la plus haute ambition de la vie humaine !

Ainsi, cheminant danâ ce désert, eh ce moment où, sans qu'il s'en doutât, le châtiment planait sur sa tôle, il repassait dans sa mémoire les événements les plus marquants de son existence, et ne trouvait en eUx que des motife d'accablement.

H arriva bientôt â un angle que formait le sentier dans une descente rapide. La mer avait disparu derrière des amoncellements de roche, et, au-dessu§ de lui, les montagnes découpaient leurs fauves pitons dans Taziir. De distance en distance, jaillissait du sol desséché quelque vieux chêne projetant sur la route une ombre bleuâtre, et le silence de cette solitude n'était troublé que par le pas des mules qui marchaient en trébuchant et ployant les jarrets^ à la suite les Unes des autres.

Le guide venait de dépasser l'angle du sentier, la mule qui portait les bagages l'avait précédé, et Saint-Bertrand, qui était demeuré un peu en arriére, se trouvait maintenant tout seul sur la route. Tout è coup, comme il suivait sa rêverie, il crut enlendre à quelques pas de lui un bruit singulier. Cie bruit ressemblait à s'^ méprendre à celui que fait uu Histl quand on Tarme. Il leva la tête aussitôt, promena les regards autour de lui, ne vit rien, n'entendit plus rien,

et cependant il mit la main instinctivement sur le revolver pendu à Farçon de sa selle; puis il rapprocha les talons et fit avancer sa monture. En trois secondes, il parvint au détour du sentier. De là, à cinquante pieds au-dessous, il aperçut son guide qui continuait à descendre. Mais, en tournant les yeux vers la droite, il aperçut autre chose encore. Et ce n'était rien de moins qu'un canon de fîisil appuyé sur une pierre et braqué sur lui.

Se jeter de côté n'était pas possible; les roches enfer- '• maient le sentier à droite et à gauche comme des mors. Saint-Bertrand enleva sa mule sur les pieds de derrière ; en même temps, il poussa un grand cri pour appeler le guide à son secours. Hais le guide s'était à peine retourné, qu'un coup de feu retentit, et la mule de Saint-Bertrand, frappée au cœur, s'aiïaissa brusquement sous lui, pesant de tout son poids sur sa jambe gauche.

Le guide, qui avait tout vu de loin, croyant le voyageur tué, piqua des deux dans la direction de Monterey, et la mule qui portait les bagages, n'étant plus stimulée par les coups de fouet, s'arrêta au milieu de la route.

Saint-Bertrand cependant essayait de se relever. 11 avait \e^ épaules appuyées contre une roche, et poussait des deux mains le corps de la mule afin de dégager sa jambe; mais, malgré ses efforts, il ne pouvait y parvenir. Tout à coup, il entendit un bruit de pas au-dessus de sa tète, et, supposant que ces pas étaient ceux du meurtrier qui venait l'achever, il s'arma de son revolver. Mais il n'eut pas le temps ^de s'en servir. Un coup de crosse qu'il reçut au bras 8t -•sauter le pistolet à dix pas de là, et, dans l'homme qui s'élança à son cdté, il reconnut alors, à sa grande surprise.

EYTMIN. »W

le domestique qu'il avait abandonné à San Francisco le iDatin même.

Eylmin ne perdit pas de temps à discourir. Pendant que Saint-Bertrand l'interpellait énergiquement, lui demandant quel pouvait être le motif de son crime, il avait déroulé sa ceinture de soie, et lui avait lié les mains derrière le dos. Puis, soulevant la mule morte, il avait dégagé la jambe de son maître, et, s'emparant alors de sa propre ceinture, il lui avait solidement attaché les pieds. Après' cela, le chargeant sur ses épaules, il l'avait transporté trente pas plus loin, sous un chêne. Et, quand il fut arrivé au pied de Tarbre, qu'il y gut déposé son fardeau, et que, jetant les yeux autour de lui, il aperçut le guide courant toujours à toute course vers la ville de Monterey, il s'assit sur une pierre, en face de son maître, et, répondant enfin à ses questions mêlées d'injures et d'imprécations, il lui dit :

— D'abord, je ne me nomme pas Bielski. Je me nomme Eytmin. Et je ne suis pas, comme on vous l'a dit, un misérable qui a vendu ses compatriotes. Je suis un des soldats de l'insurrection polonaise, de cette insurrection qui n'a guère été, qu'un massacre, à cause de vous.

Saint-Bertrand, entendant ces mots, se sentit perdu. Il voulut cependant essayer de se disculper. Mais Eytmin ne lui laissa pas le temps de parler.

— La comtesse Wanda vous aimait, reprit-il. Elle vous avait confié le secret de notre complot. Vous l'avez dénoncée à la Russie. Et sa mort, et la mort de son mari, et celle de plusieurs milliers de nos frères ont suivi votre dénonciation. Maintenant, qu'avez-vous à dire ?

— Je dis que c'est un mensonge I cria Saint-Bertrand.

r8 LE MARI DE LA DANSEUSB.

— Nan, fit Eytmîn. J*ai entendu madame Mélèdine vous reprocher celte action infâme, et vous ne Tavez pas démentie I

Saint-Berlrand frissonna. U voulut essayer de nouveau de se disculper; mais Eylminlui coupa la parole.

— Je n'ai pas tout dit, reprit-il. Dieu vous avait donné la ftmme la plus dévouée et la plus aimante. Comment Tavezvous récompensée de son dévouement? N'ayant pu la vendre vivante, vous avez vendu son cadavre! Ainsi, vous avez trahi, vendu, tous ceux qui vous aimaient, tous vos bienfaiteurs. Vous allez mourir!

Parlant ainsi, Eytrnin se leva, et, laissant son maître, qui protestait et Tinterpellait de nouveau avec passion, au pied de Tarbre, il se dirigea vers la mule chargée des bagages, qui paissait quelques feuilles d'arbuste non loin de là. Saint- Bertrand le regardait de côté pendant qu'il s'éloignait, croyant qu'il allait recharger son fusil et lui loger une balle dans la tête. Mais il se trompait. Eytmin, après avoir promené les yeux jusqu'à l'horiion, n'y voyant rien apparaître, délia tranquillement les malles, les posa à terre, et revint enfin vers le chêne, tenant une longue corde entre ses mains.

Saint-Bertrand, suffoqué de terreur, le regardait et ne trouvait plus rien à lui dire.

Cependant, laissaqt traîner un bout de la corde, Eytmin se mit à replier l'autre extrémité pour lui donner la forme d'un nœud coulant.

Voyant cela, la terreur de Saînt-Bertrand redoubla.

— Au nom de Dieu, que voulez-vous faire de cette corde ? lui demanda-t-il.

EYTMIÎt. . 519

— Vous le saurez tout â l'heure, répondit Eytmin. ;

Et, s'avançant alors vers le chêne, îl lança la corde audessus de la fourche formée par deux fortes branches qui s'élevaient à quinze pieds du sol. La corde s*appuya entre les deux branches, et le nœud coulant dlescendit en se balançant.

— Allez-vous donc me pendre comme un chien? reprit Saint-Bertrand.

— Non comme un chien, monsieur, mais comme un trjiître.

Disant cela, Eytmîn saisit son maître & bras-le-corps, le plaç9 tout contre le chêne, et lui passa la corde au cou. ,

— Maintenant, lui dit-il, faites votre prière. Saint-Bertrand était devei^v horriblement pâle. Il regarda

Eytmin et lui dit :

— Déliez-moi. Je ne vous dénoncerai pas, et tout ce que vous me demanderez, je vous le donnerai.

— Faites votre prière, répondit Eytmin.

— Je vous jure que ce n>st pas moi qui ai dénoncé vos compatriotes, reprit Saint-Bertrand.

— Faites votre prière, répliqua Eytmin.

Saint-Bertrand hésita. Tous ses traits s'étaient contractés.

Évidemment, il voulait dire une chose qui lui répugnait. Enfin, d'une voix rau(|ué, il bégaya :

— ka nom d» Bàrbdrlne, é^6rg&e2«i»ôi éette ftffi^ase

bytmin, M entendant le nom de Barbet&e, ipemillit; mais il se dooitea seudttn et il répéta s

— Faites totrej^ftre.

Saint-Bertrand baissa la tête. Le mot de grâce Tînt jusqu'à ses lèvres ; mais il ne le prononça pas.

Il promena les yeux autour de lui. Il regarda jusqu'à l'horizon, pour voir si nul secours ne lui viendrait. Mais il n*aperçut rien que le ciel tout bleu, souriant impassiblement sur les monts déserts.

Toute sa vie, se résumant en une idée, passa comme un éclair devant ses yeux, et alors un frémissement secoua soa corps, l'ébranlant des pieds à la tète.

— Oh ! quelle fin ! murmura-t-il.

Eytmin, le pied posé contrôle tronc de l'arbre, tenait la corde entre ses mains. Soudain, il la tendit, pesa dessus de toutes ses forces, et, enlevant le traître à six pieds en l'air, il s'écria :

— Il parait qu'il y a im Dieu !

XXXY

Quand l'immobilité de Saint-Bertrand eut appris à Eytmin qu'il avait cessé de vivre, cet homme qui venait de commettre un acte de justice si terrible s'agenouilla an*; prés de sa victime et prononça une prière pour le repos de son âme. Puis, sans se préoccuper de la noule ni des bagages dispersés à terre, il reprit lentement le chemin de la

Tille, dont il apercevait de loin les fumées monter dans le ciel.

Le soir venait. Le soleil commençait à décliner vers Thorizon, et le silence planait sur la campagne. Mais Eytuiin n'eut pas fait un millier de pas, qu'il entendit une sorte de résonnement sourd, semblable à celui produit par les pieds d'une troupe d'hommes en marche. Il ne s'en inquiéta pas tout d'abord. Continuant à cheminer lentement, les mains croisées derrière le dos, — lui aussi, comme Saint-Bertrand l'avait fait, le matin sur la même route, — il repassait dans sa mémoire les événements de sa vie; et, songeant à sa mère morte, à sa fiancée enlevée, à son pays vaincu, à sa maîtresse brûlée sous ses yeux, enfin au traître qu'il venait de punir, il se sentait le cœur plein d'amertume.

Cependant le bruit redoublait en se rapprochant. II dovint, à un certain moment, si accentué, qu'Ëytmin suspendit sa marche et tourna la tête. Mais il n'aperçut rien que le chêne où le corps du pendu descendait immobile au milieu des feuilles. Tout à coup, comme il était occupé à regarder l'horrible silhouette, un grand cri retentit à son côté, et, en même temps, une trentaine d'hommes, s'élançant de derrière les roches, se jetèrent sur lui en vociférant. Le guide de Saint-Bertrand les conduisait et les excitait, se contorsionnant sur sa mule.

Eytmin n'opposa aucune résistance à cette aggression, "^ dont il soupçonnait le motif. On lui lia les mains. Il se laissa faire. Chacun de ceux qui l'entouraient l'interpellait dans une langue différente. Il ne répondit à aucun. 11 les regardait tous avec douceur, un peu surpris de leur costume débraillé et de leurs mines rébarbatives. Ces hommes ëtaie»^

des mineurs qui se reudaieut de San-Francisco aux placers de Hariposa, et que le guide avait rencontrés dans sa fuite.

lis étaient tous armés de haches, de pioches, de couteaux et de revolvers. Quelques-uns portaient des fusils. A celte époque, dans cette contrée, faute d'un gouvernement régu- ^ lier, chacun était obUgé de veiller sur tous çt sur soi-même. | En apprenant l'attentat d'Ëytmin, les mineurs s'étaient donc détournés de leur route pour le juger i^ommaire* ment.

Ils l'entraînèrent dans un espace découvert, et, là, formant un large cercle autour de lui, ils commencèrent à rinterpeller énergiquement, chacun dans sa langue. Leur troupe se composait d'Américains, d'Espagnols, d'Anglais. Quelques-uns d'entre eux, cependant, avec leurs longues barbes blondes, leur teint blanc, leurs yeux bleus, semblaient appartenir, aussi bien qu'Eytmin, aux pays du nord de l'Europe.

L'un d'eux surtout attira l'attention du prisonnier par le type caractérisé de son visage, qui le désignait comme un homme d'origine slave. S'avançant donc vers lui, Eytmin le regarda en face, et, s'adressant à lui dans sa langue natale :

— Au nom de la patrie ! s'écrîa-t-îl.

Un grand silence se fit à ces mots. Les mineurs regardaient les deux Polonais, attendant que l'explication du crime sortit de la discussion qu'ils allaient avoir. Hais le guide avait mis pied à terre et s'était avancé dans le cercle.

— C'est lui, vous dis-jei C'est lui qui a tué le voyageur d'un coup de fusil I

LA LOI PË LKI^GQ. 383

— Ce n*est pas vrai, répandit Eytniifl, mon fusil n'a tué que la mule.

— Alors, où est le voyageur? demandèrent trente voix. Eytmin tourna ta tête et désigna silencieusement le chêne. A la vue du pendu, qu'ils n'avaient point aperçu jusque-là,

les mineurs se regardèrent avec une profonde surprise. En effet, la pendaison est, un moyen aussi peu commode que psu expédilif pour se débarrasser d'un homme. Deux jeunes gens s'étaient déjà élancés vers Tàrbre. Ils coupèrent la corde. Ils revinrent au bout de quelques minute^ eil annon çant que la victime avait cessé de vivre.

— Pourquoi as -tu pendu cet homme? demanda le plus vieux de la troupe, un Américain.

— Parce qu*il a vendu mon pays? répondit Eytmin.

Et, se servant alors de la langue française, comprise de la plupart de ceux qui Tentouraient, il raconta minutieusement tout ce qu'il savait de la trahison de Saint-Bertrand.

Son récit passionné lui gagna les sympathies des Hongrois et des Polonais qui faisaient partie de la bande.

— 11 ne peut pas mentir! s'écria celui qu'Eytmin avait interpellé le premier. Moi aussi, j'ai pris part à la dernière insurrection de Varsovie, et les détails qu'il en a donnés sont tous exacts.

— Moi, je vous dis qu'il a tué le voyageur pour le voler. reprit le guide. Fouille2-le, vous verrez si je mens!

Mais on eut beau fouiller Eytmin, on <ia trouva sur Im ni un bijou ni une pièce de monnaie.

— Avais-je Fair d'un honmne qui veut se dérober à la jus* tice. lorsque vous m'avez rencontré? demanda-t-il.

Les mineurs $e regardèrent encore^ comme pour aa faire

384 LE MARI Dl LA DANSEUSE.

part des bienveillantes réflexions qu'avait excitées en eux ^ son observation.

— Maintenant, reprit Eytmin, fouillez ce cadavre, et vous verrez si je Tai volé. |

/ Eytmin fut entraîné jusqu'au pied du chêne. On reconnut que les malles de Saint-Bertrand étaient intactes, et Ion trouva sur lui sa montre, une bague, et, dans sa ceinture de cuir, les dix mille francs en or que Cerveiro lui avait remis.

Cette* découverte ne laissa plus aucun doute dans Tesprit des mineurs sur la nature des causes de Faction d' Eytmin. L'accusation de vol fut aussitôt abandonnée. Cependant on lui demanda de quel droit il avait cru pouvoir se substituer à la justice.

— Du droit que vous prenez de m'interroger ! répondit-il. Les liens d'Eytmin furent brisés. Les mineurs — presque

tous réfugiés politiques — qui l'avaient arrêté pour lui appliquer la loi de Lynch ne pouvaient lui reprocher d'avoir vengé son pays, encore moins de s'être fait justice à lui* même.

On enterra le corps de Saint-Bertrand au pied du chêne, et l'on reconduisit Eytmin sur la route de San Francisco.

Tout en marchant, il s'informa du salaire qu'il pourrait gagner en travaillant aux mines.

— Environ trente francs par jour, lui répondit-on.

— J'irai donc travailler avec vous! dit-il.

Il se rendit, en effet, le lendemain, avec Gaskell aux placera de Mariposa, et il y demeura jusqu'à la mort de son compagnon.

Gaskell avait subi un tel ébranlement de cerveau a la

suite de la mort de Barberine, qu'il n'était plus capable de s'occuper de rien ici-bas. Eytmin lui construisit une hutte, auprès des placers, l'y logea, et travailla sans relâche pour le faire vivre.

Quelquefois, le dimanche, pendant que le& mineurs se rendaient à la ville pour y dépenser l'argent qu'ils avaient si péniblement gagné, on voyait les deux étrangers se promener lentement sous les arbres. Le plus âgé d'entre eux parlait, et le plus jeune écoutait. Gaskell, dans les moments de lucidité qu'il retrouvait, de temps à autre, revenait constamment sur le même sujet. Il racontait l'enfance de Barberine, ses premiers succès. Il citait quelques anecdotes qui prouvaient la bonté de son cœur, et terminait invariablement ses récits par une triste réflexion.

— Je ne lui ai jamais connu qu'un seul tort, disait-il, et c'était son attachement insensé, véritablement inexplicable, pour ce Saint-Bertrand.

— ^11 n'est pas d'affection inexplicable, répondait Eytmin. Et il n'en est point d'insensée. Sans doute, il est attristant pour les honnêtes gens de voir que les méchants leur sont parfois préférés. Ce qu'il y aurait de plus désolant encore, ce serait que la faculté d'aimer disparût de la terre. Ne condamnons jamais celui qui aime. Même quand son cœur commet une erreur , il use de la plus sainte des facultés.

Gaskell mourut cinq ans après sa chère Barberine, et Eytmin le coucha dans la terre, aux pieds de celle qu'il avait aimée.

II quitta San Francisco l'année suivante. Le mal du pays l'avait pris. 11 se rendit à Varsovie, puis à Moscou. Son oncle

Leszek était mort; le maître de son oncle, H« Tiphaine, était retounié en France. Ëytmin, n'ayant désormais personne â aimer, devînt triste.

Il retrouva Ta sérénité de Tâme le jour qû ÎL se rappela qu'il se devait à son pays.

L^œuvre de la éomtésse Wàndà, depuis sa mort, avait été reprise par des maitis vaillantes. Pendant huit ans, ËytmiO) affilié à rétefnelte conspiration des Pqlbnais, employa toute son énergie à préparer un nouveau soulèvement contre la Russie. On connaît lés émouvantes péripéties dis ce dernier Soulèvement, qui, depuis près de six mois, M cesse de grandir, passionnant tout ce qûll y a de cœurs généreux en Europe, et destiné, cette fois — s'il plaît à Dieu! — à siapprimer îa plus sanglante immoralité politique des temps modernes. Haiis ce qu'on ne sait pas, ce qui a dû passer inaperçu dans le nombre de tant d'actions héroïques que les journaux nous transmettent, c'est le rôle qu'Eylmin a joué dans cette trois fois sainte insurrection.

Dès le mois de janvier, il avait pris part au combat de Ploçk. Rejeté avec ses compagnons d*armes sur le territoire prussien, il fut assez heureux pour échapper aux limiers du roi Guillaume. — Au mois de mars, Eytmin repassa la frontière et s'enrôla dans la bande des faucheurs de Boncza. Il en faisait partie depuis huit jours, quand^ se trouvant aux environs de Kieice, son chef apprit qu'une colonne russe, commandée paf l'aide, de camp Rogatchef, incendiait les châteaux et les chaumières à plus de dix lieues à la ronde, assassinait les femmes, égorgeait les vieillards, les enfante^ et couronnait ces^ nobles actions par k

pillage^ selon l'usage iminémorial des intrépides et des héros.

Un beau matin, Boncza se mit en route et surprit la colonne au biv^c.

L'aide de catnp Rogatchef, un peu grossi et un peu vieilli, — on Tavait gratifié de Tépauletle malgré lui, — s'occupait à pacifier le pays à la mode russe. Chaque prisonnier qu'on lui amenait était immédiatement fusillé. Il y avait autour de lui plus de cent cadavres. Assis sur un 'quartier de roche, étranglé dans son uniforme et le poing posé sur la cuisse, l'ancien adorateur de Barberine, qui se croyait un Attila, ne faisait grâce à personne. On regard de ses beaux yeux noirs — il avait toujours eu de fort beaux yeux — suffisait à ces Cosaque3 pour faire sauter le crftne des malheureux qui se tenaient devant lui, enchaînés; et, à côté de lui, l'espion Gugenheim qu'on lui avait don*iè — pour le surveiller — paraissait éprouver une vive satisfaction de cette justice expéditive.

Les faucheurs de Boncza arrivèrent avec la Auit. Us se jetèrent sur la colonne occupée à piller : ils la hachèrent. Rogatchef, aux premiers coups de feu, avait demandé son cheval, non qu'il voulût se battre, — il ne s'était jamais battu ! — mais afin d'opérer une retraite prudente. Malheureusement pour lui, son cheval avait brise ses entraves et s'était enfui.

Alors Rogatchef se mit à trembler, car lés cruels sont toujours lâches.

Eytmin était blesse, mais il avait reconnu 1^ prince. 11 s'avança vers lui et lui coupa le ventre d'un coup de ^ faux.

Gugenheim lui survécut peu. Il fuyait, le dos voûté, les jambes embarrassées dans les plis de sa robe de juif. Un coup de fléau Tabattit.

Eytmin mourut un mois plus tard, au siège de Hodiin. Son chef lui fit de belles funérailles. On le porta en terre, couché sur les drapeaux des ennemis.

Et aujourd'hui, de tous les personnages qui ont figuré dans cette histoire, il n'en subsiste plus que deux. Cocodès est nM)rt prématurément pour avoir trop bu d'eau-de-vie ; La Gruelle et sa femme Coçodéte ont péri de satiété dans leur villa du lac de Garde ; de Perche a succombé aux suites d*une maladie de coeur, et Cerveiro dort dans le cimetière de San Francisco, avec sa femme et ses cinq enfants, tous étouffés dans l'incendie de 1851. Ils s'étaient entêtés i demeurer dans leur café qui brûlait, pour essayer d'en sauver les meubles.

Seuls, dans une solitude embaumée, au fond d'un golfe de l'Afrique, sous les lauriers toujours en fleur et les orangers, Éveline et son mari ont survécu jusqu'ici, avec les deux enfants que Dieu leur a donnés, aux vicissitudes insé* parables de la vie humaine. Ils font le bien, vivent de peu, et sont estimés de tous.

Éveline ne parle jamais de Saint-Bertrand.

Hais de Bugny pense parfois à Barberine.

— C'était une excellente fille! dit-il Un jour à sa femme. Et elle méritait bien d'être heureuse !

i — 11 ne lui a manqué qu'une seule chose pour le devenir, répondit Éveline, à qui son mari avait raconté ce qu'il connaissait de l'histoire de la danseuse.

— Quoi donc?

— Mais..., fit-elle en ie regardant avec une expression de gratitude, de rencontrer un honnête homme pour en

^ faire Tobjet de son affection.

Page 1