‹ Le mari de la danseuse: étudeChapitre 9 sur 33 · VISITE INATTENDUE · texte numérisé non relu

VISITE INATTENDUE

Ces deux ligne» lénifièrent Saint Bertrand. H se doutait

qu'elles devaient se rapporter aux papiers de Wanda qu'il

avait vendus. On venait lui réclamer' ces papiers, sans

doute. Que faire?

Il réfléchit d'abord; puis, ne sachant à quoi se déterminer, il appela Charlotte et lui demanda qui avait apporté la lettre.

— C est un hooinie assez mal vêtu, dit Charlotte. Il attend la réponse depuis une heure dans l'antichambre.

— Fais-le entrer ici^ dit Saint-Bertrand,

L'homme entra dans le boudoir. Il salua froidement. Saint-Bertrand le fit asseoir. C'était un de ces types graves et fieirs comme nous en avons tant vu parmi nous depuis 1830. Cinquante ans, crâne dégarni, front soucieux, nez courbé en bec d'aigle, longues moustaches grisonnantes. Il était simplement vêtu, presque pauvrement; mais un grajad air de distinction, imposant le respect, émanait de son visage, et une touchante tristesse, une tristesse de Bélisaire, amortissait le feu de ses yeux.

— Vous arrivez de Varsovie, monsieur? lui dit Saint- Bertrand, •

— Non, monsieur, n^ais j'y vais.

— Alors vous ne pouvez me donner des nouvelles de la comtesse.

— Je sais qu'elle se porte bien.

M y eut un moment de silence. L'homme était grave et tranquille. Saint-Bertrand, torturé par sa conscience, se iiMinit sur ses gardes. Mais il ne savait que dire.

I/homme jfeprit :

— La lettre de la comtesse m'a été remise par un Anglais

qui arrivait du pays, avec prière de vous la communiquer immédiatement. Je me chargerai de votre réponse verbale.

Ce dernier mot surprit Saint-Bertrand.

— Comment, verbale? demanda-t-il.

— Sans doute. Je serai très-probablement fouillé à la frontière, et il n'est pas utile qu*on connaisse les relations que je dois avoir avec la comtesse Wanda.

— Dites-lui, fit Saint-Bertrand devenu rêveur, que je n*ai jamais cessé de penser à elle... et à son mari, ajoula-t-il.

— Bien, monsieur.

— Que, ne recevant pas de lettre d'elle, il y a un an, je suis parti de Paris avec Tintenlion d'aller la retrouver "à Varsovie, mais que je n*ai pu franchir la frontière.

— Bien, monsieur.

— Dites-lui que je voudrais la revoir ; que j*aides choses particulières à lui communiquer ; que, si elle peut venir à Paris, je les \w dirai.

— Est-ce tout, monsieur? demanda l'homme.

— Oui. C'est tout.

— Bien, flaintenant, passons à l'objet important de ma visite. Voulez-vous bien me remettre les papiers que vous

confiés la comtesse?

Saint-Bertrand devint pâle.

— Les papiers, bégaya-t-il. Qu'en voulez-vous faire?

— Je les laisserai dans vos mains. Mais il est, parmi -eux, une liste que je dois copier.

Saint-Bertrand réfléchissait.

— Est-ce donc bien utile, cela? demanda-t-il.

— Sans doute. Des événements graves se passeront pro-

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chainement en Pologne. C'est pour cela que j*y retourne.

Et nous avons besoin de la copie de cette liste. Saint-Bertrand réfléchissait toujours.

^ — De quels événements voulez-vous parler, monsieur! ^ — - Je ne puis rien vous dire de plus à ce sujet. ( — Vraiment?

^ — Oui.

— Et il est indispensable, pour le succès de ces événe« ments, que je vous communique les papiers de la comtesse?

— Oui.

— Diable î c'est que... je ne les ai plus, ces papiers. L*homme le regarda comme s'il avait mal entendu.

— Vous ne les avez plus? demanda-t-il.

— Non. Je ne les ai plus.

-^ Et qu'en avez-vous fait?

» — Je les ai brûlés.

L'homme semblait atterré.

— Brûlés! dit-il, pourquoi?

— 11 paraît, reprit Saint-Berlrand, que, le matin du départ de la comtesse, j'ai été suivi, sortant de chez elle. Je tenais sous le bras le portefeuille qu'elle m'avait remis. Quelques mois après, profitant d'une courte absence que j'avai« faite, des agents de la police russe, je suppose, ont fouillé mon appartement de fond en comble pour le trouver. Heureuse^ ment, je l'avais emporté avec moi. A mon retour, je remarquai que j'étais rigoureusement épié. Je ne pouvais sortir de chez moi sans voir des espions à mes trousses. Je me rendis chez le comte Wolski pour le prier de se charger du dépôt, qui n'était plus en sûreté entre mes mains. On me dit que le comte était mort. C'est alors qu'un émissaire de la

comtesse Wanda vint me trouver. Je le mis au èouraht de la situalion. Mais il ne voulut pas se charger de ce dépôt, et il partit pour Varsovie, avec Finteiition de demander conseil k la comtesse. Il devait m'apporter sa réponse. Je ne le revis plus. Ne pouvant parvenir à jfiénétrer moi-même en Pologne, ne sachant plus comment défendre Ces papiers qui pouvaient compromettre tant de persoinies, je me décidai à les brûler.

L'homme écoutait avec at!ètttk)n, èï èôn regard he se détachait pas de celui du vicomte.

— Vous aveï peut-être bien fait) t^pfft-îl; thés la destruction de ces papiers est très-regreùablè.

— Qu'auriez-vous fait à ma place? demanda Saint-Bertrand.

— J'aurais fait comme vous. Mais les avèz-vous tous brûlés?

— Tous.

— Et vous les avez brûlés vous-même?

— Moi-fttéme.

— Et personne n'a su que vous les aviez brûlés?

— Non, personne.

— Alors, on a dû continuer à vous surveidor?

Saint- Bertrand, k ces miots, fougit un peu.

— Je n'en saiâ rien, dit-il. Je ne m'en suis pas occupé. L'homme s'était levé.

— Monsieur, dit-il, s'il ne d'agîâialt que de ma viô, je iie vous demanderaiâ rien de plus, 6àr tna vie appartient â Dieu, et je Tel toujours considérée èoràme peu dé chose. Hais il s'agit de l'affranchissettiehl dfe rnon pays ei de la li-

'bèrtê dtî ses dioyfe/ià Ifey t>lus conéitl^htblcb*. Sûr Vôtre lïO'i*-

YISITE INATTENDUE. W

neur, vous me jurez que ces papiers ont été brûlés |usqu\iu dernier, que personne, avant leur destruction, ne les a lus?

Les jambes de Saint-Bertrand pliaient.

— Je vous le jure, répondit-il.

— C'est bien, monsieur, dit l'homme. Nous pouvons agir, maintenant. Et nous nous passerons de cette liste.

— Que voulez-vous donc faire ? dit Saint-Bertrand.

— Ne le comprenez-vous pas?

— Je crains de m'en douter. Mais, si ces papiiTS m'avaient été enlevés, qu'est-ce que leur soustraction pourrait changer à votre résolution?

— Tout. Au lieu de combattre, nous aurions dû songer à fuir le pays, car mieux vaut l'exil que la mort.

Il prononça ce dernier mot avec un tel accent, que Saint- Bertrand se sentit frissonner. Et, sur-le-champ, le misérable se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de dire que le dépôt de Wanda lui avait été volé. Car, ce qu'il ignorait quand il avait fait son mensonge, les terribles conséquences de sa lâche action pouvaient être évitées encore. Il pesait donc, dans son esprit, les risques qu'il courait à dévoiler une partie de la vérité. Et il hésitait, dans la peur qu'elle ne fût pressentie en entier. Pendant combien de temps il demeura là, debout, l'âme absorbée dans son calcul, c'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-même. Mais, quand, sa résolution étant enfin prise, il releva le front, l'homme avait quitté le boudoir.

Alors le misérable s'élança dans l'antichambre. Personne. Il se jeta sur la porte, l'ouvrit, se pencha sur la rampe de l'escalier, appela. Nul ne lui répondit. Mors, la tête nue,

il l)ondit sur les marches et parvint en quelques secondes jusque dans la rue. Et, là, il explora rapidement du regard les deux côtés de la rue bruyante. Mais ce fut vainement. Les passants le regardaient avec surprise. Il en interrogea quelques-uns. Ils ne surent que lui répondre^

L'homme avait disparu.

Il remonta chez lui tout frissonnant. Sa gorge se serrait, et il lui semblait que sa tête, effroyablement alourdie, ne tenait plus à ses épaules.

Comme il rentrait dans- le boudoir, Barberine s*élança joyeusement au-devant de lui.

— D*où viens-tu donc? Comme tu es pâle ! lui dit-elle.

— Ce n'est rien, bégaya-t-il. Un étourdissement... — ^^11 faut te recoucher.

-^Non. Cela passera. Ne t'inquiète pas. Laisse-moi. Quand il fut seul, il laissa tomber sa tête entre ses mains et des larmes lui brûlaient les yeux.

— Ah! qu'est-ce que j'ai fait! murmurait-il.

Depuis lors, il parvint à se maîtriser un peu, mais il resta sombre, inquiet. Au moindre mot, il s'irritait, et il passait souvent des jours entiers à méditer sans prononcer une parole* Et puis ii était pris de véritables accès d'attendrissement. Il cherchait à se faire plaindre. De quoi? Il ne le disait pas; il ne le laissait même pas entrevoir. Et Barberine, supposant que c'était le récent souvenir de sa misère qui le rendait ainsi mélancolique, s'efforçait de la lui faire ou- , blier. Jamais femme ne s'exerça mieux à rendre l'existence i paisible à son mari. Elle avait ouaté sa vie, pour ainsi dire, I gardant pour elle tous les petits ennuis de sa profession, les • lui cachant, et conservant toujours devant lui cette sérénité

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