‹ Le mari de la fermièreChapitre 3 sur 3 · DE LA BOUQUETIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA BOUQUETIÈRE

Tout Paris connaît ce petit coin des jardins d'Armide exposé sous cloche aux Champs- Elysées. Longtemps son péristyle dépouillé n'a offert au regard du public que quelques arbustes jaunis et quelques lanternes éteintes, muets symboles de son abandon; mais enfin, grâce au retour du mauvais temps et des bonnes habitudes, le Jardin d'hiver a repris

toutes ses guirlandes; nos plus mélodieuses sirènes ont recommencé à s'y faire entendre au bord des eaux jaillissantes, et, loin de se boucher les oreilles, comme Ulysse et ses compagnons, les Parisiens sont accourus, certains qu'on pourrait les charmer, mais qu'on ne les dévorerait pas.

Voilà donc le petit Éden de la grande avenue rouvert aux bals, aux banquets, aux concerts, jusqu'à ce que le retour des hirondelles force ses actionnaires à répéter en chœur le refrain célèbre :

Maudit printemps! reviendras-tu toujours?

En attendant, la foule, remise des émotions révolutionnaires, reprend les uns après les autres ses divertissements; toutes les salles

de fêle retentissent du bruit des instruments qui se donnent le la. Les plus farouches clubistes ont beau laisser croître leur barbe, afficher des banquets sur papier rouge et paraphraser, en prose de Marat, le Saper (lamina Babijlonis, leur mécontentement est comme un ballon piqué par tous les archets du Chdteaa-Roage^ de Valentino, du Jardin d'hiver et du Prado; plus ils font d'efforts pour le retenir, plus il s'amoindrit. En France, pour garder sa mauvaise humeur, il faut êlre malade; les gens bien portants naissent loujoiirspar rire de ce qui les mettait en colère.

La reprise des fêtes est donc un important symptôme, elle annonce le retour au naturel. Les salons, les bals et les concerts voui lourair de nouveau un vaste champ à nos coiirrcrcs

de la Chronique parisienne. Ils pourront parler, comme par le passé, d'après la Sylphide, des merveilleuses toilettes qu'ils y ont vues ; raconter les aventures de nos femmes à la mode, empruntées aux Mémoires de Casanova ou de Grammont, et répéter les bons mots que nos hommes célèbres auraient pu dire s'ils y avaient pensé I Quant à nous, qui , pour entrer en si noble compagnie , serions obligé, comme Béranger, de laisser nos sahots derrière la porte, nous abandonnerons à nos aînés ces brillantes réunions où ils rencontrent chaque semaine tout ce que Paris a d'élégant et de distingué (compliment un peu rude pour les lecteurs qui ne s'y trouvaient pas), et nous continuerons nos promenades d'observations à travers le Paris de tout le

monde. La mission sera ainsi, appropriée à nos goûts et surtout à noire insuffisance. Ne va pas qui veut à Corintlie t Pour se faire l'historien d'une société d'élite, il faut ce mélange de finesse, de grâce, de verve et d'originalité qu'on n'eût trouvé que chez Fontenelle ou chez Voltaire, mais que possèdent heureusement aujourd'hui tous nos confrères. N'ayant point eu, comme eux, de fée pour marraine, nous cherchons prudemment un terrain moins périlleux. On dit que l'esprit court les rues : peut-être qu'en y restant nous aurons parfois chance de l'y rencontrer.

Ces réflexions, faites à la porte du Jardin d'hiver^ dont nous lisons l'affiche, furent subitement interrompues par les cris d'un marchand de journaux ; nous nous retournâmes

tout surpris. Depuis l'ordonnance du feu préfet de police, qui avait transformé nos crieurs en modernes Harpocrates, condamnés à vendre la parole imprimée un doigt sur la Louche, c'était ia première fois que nous entendions leur voix s'élever.

L'âge du marchand, qui pouvait avoir douze ans, nous expliquait seul l'indulgence des hommes de police qui se promenaient à quelques pas sans paraître l'entendre. Bien que médiocrement versé dans l'étude des belleslettres latines, le gardien de Paris a sur l'enfance précisément la même opinion qu'Horace, et il a traduit la belle maxime : Maxima debeturpuero reverentîa, par le prétexte non moins sage qu'î7 ne faut jamais obstiner le gamin. Le gamin, en effet, n'a point de responsabilité,

son âge est une sorte de fiction constitutionnelle qui le rend impeccable; comme les fous des anciennes cours, il peut tout se permettre, pourvu qu'il fasse rire, sa cause est gagnée.

Il n'est pas plus tenu à avoir le sens commun que s'il était roi de Naples ou empereur d'Autriche. De là le danger de lui déclarer la guerre, fût-on sûr de le vaincre ; car, pour qu'une victoire soit profitable, il faut encore un sage ennemi.

Cependant, la foule avait fini d'entrer, le concert commençait, et tous ces menus industriels qui s'établissent au seuil des lieux de plaisir pour y attendre le public au passage, comme les huîtres fixées au rocher y attendent le flux et le reflux, se trouvèrent momentanément inoccapcs. L'enfant aux journaux

s'approcha d'un vieillard à barbe blanche, dont les traits austères révélaient cette forte race que notre première république avait nourrie de son lait, comme la louve autrefois nourrit les fils de Sylvia. Il tenait à la main une douzaine de petits éventails de papier vert qu'il montrait sans les offrir, indifférent en apparence à la vente qui devait lui assurer le pain du soir.

Il regarda le petit crieur, qui comptait ses journaux d'un air découragé.

— Eh bien, ça ne va pas, gamin? demanda-t-il.

— Encore dix-sept exemplaires! répondit l'enfant. — Voilà la Presse l demandez la Presse !

Le vieillard secoua la tête.

—Ail I ce n*est plus comme quand tu vendais les bons, dit-il : l'Ami du Peuple, le Père Du^ chesne, la Commune de Paris; en voilà qui se faisaient lirsl

— Je crois bien, dit l'enfant; on voulait toujours savoir s'ils n'annonçaient pas une révolution pour le lendemain. Les journaux, père Robinson, pour qu'ils se vendent, faut qu'ils soient enragés. — Voilà la Presse ! demandez la Presse î

— Le gamin a raison, dit un troisième interlocuteur, bohémien de Paris, que son front renversé et son menton en fuite plaçaient dans la catégorie désignée par Lavalcr sous le nom d'hommes -grenouilles; mais, aujourd'hui, le gouvernement veut qu'on soit tranquille comme des petits Saint-Jean. N'y a plus seule-

ment moyen défaire une démonstration pacifique comme celle du 15 mai.

— On a trouvé que ça entretenait trop le civisme, dit le vieux Robinson gravement.

— Est-ce que vous ^ étiez, Sauvageot , à cette démonstration? demanda une bouquctièreqai avait alors tout écouté en arrangeant ses fleurs.

— Un peul dit fièrement l'homme-grenouille.

— C'était~il pour vendre des contremarques ou pour abaisser le marchepied des fiacres?

— Eh non, farceuse 1 C'était pour représenter le peuple souverain.

— Il vous avait chargé de ça?

— Tout citoyen a le droit de sauver la

patrie, fit observer le vieux marchand d'éventails, et Maximilien Robespierre a dit que l'insurrection était le plus saint des devoirs pour un républicain.

— Ah f bien, oui ; mais c'est le plus malsain pour les bouquetières, dit la jeune fille en riant; quand on bat le rappel, personne n'achète plus de violettes.

Le marchand de billets haussa les épaules.

— Dirait-on pas qu'on a fait la révolution pour les fleuristes! dit -il avec un mépris superbe; ces femmes, ça ne comprend pas le premier mot de politique. Faudrait avoir fréquenté les clubs, et tu aurais appris que le bon patriote doit toujours se défier des hommes qui servent le pays, à cette fin do les encourager à bien faire. Thèse générale, vois

tu, ceux qui gouvernent sont des fainéanta vivant de nos sueurs.

— Gomment, de nos sueurs?

— Oui, ça se dit comme ça quand on veut bien parler. Le citoyen Portalis l'a encore répété l'autre jour à l'Assemblée des représentants. Avez-vous lu son discours, père Robinson?

Le vieux sans-culotte fît un signe négatif.

— En voilà un fameux I reprit Sauvageot avec enthousiasme ; tant qu'il a été procureur général, il n'a point trop remarqué qu'on aimait trop à avoir des places : son traitement le rendait myope; mais, depuis qu'il n'est plus rien, il s'est scandalisé d'en voir d'autres qui étaient restés quelque chose ; aussi il veut employer tous les moyens propres à dégoûter

les bons Français de servir le gouvernement. Il paraît qu'on a fondé une école pour instruire les jeunes gens dans l'administration; le citoyen Portalis ne s'en soucie pas, de peur que ça leur donne la manie d'administrer.

— Tiens, au fait, c'est juste, dit la bouquetière, comme l'école de médecine donne aux carabins la manie de guérir, et l'école de droit la manie de gagner des procès.

'— Tu vois bien que tu comprends ça, dit le déplieur de marchepieds, c'est clair comme bonjourl De plus, il veut qu'on supprime l'impôt sur la terre, parce que ça nous fait payer la salade trop cher; l'impôt sur les portes et fenêtres, par la raison que l'air libre est nécessaire à la santé, et les impôts de consommation, ce qui permettra d'avoir partout

226 LA hépublique de la bouquetière du petit blanc à huit, comme hors barrière ! Voilà ce que j'appellerais, par exemple, la meilleure des républiques!

— Et comment remplace-t-il les revenus supprimés? demanda le père Robinson.

— Par des impôts volontaires qu'on sera forcé de payer, répliqua Sauvageot. D'abord, il y aura celui sur les cigares, tout bourgeois susceptible d'en consommer étant un aristo plus ou moins criminel; ensuite, l'impôt sur les célibataires, parce qu'il est juste que le particulier qui n'a point de femme à entretenir en paye le prix à l'État; enfin, l'impôt sur les plaisirs , la République ne devant gratis aux citoyens que le droit de s'ennuyer.

— Bravo I s'écria le gamin, qui avait fini

par écouter; comme ça les riches payeront plus!

— Oui, mais les pauvres gens gagneront moins, objecta la bouquetière; si on impose le tabac, par exemple, Sauvageot, il n*y aura pas tant de fumeurs pour vous acheter, en sortant, des cigares ou des allumettes.

— Au fait, j'y avais pas pensé, dit le bohémien frappé.

— Si on met une taxe sur les fêtes, peu de gens pourronty venir, ajouta le marchand de billets, et le père Robinson vendra encore moins d'éventails.

Le vieux jacobin lit un geste d'indifférence.

— Si on établit un droit sur les célibataires, continua-t-elle, tout le monde se ma-

riera, et alors, adieu le commerce des fleurs, vu qu'il n'y a que les garçons qui en offrent aux dames; le mariage, c'est l'hiver, ça ne produit plus de bouquets.

— Eh bien, tant pis pour les fleuristes! dit résolument le gamin.

— - Enfin, acheva la jeune fille, on vendra moins de journaux quand il faudra payer un droit au gouvernement pour les lire.

— Un droit? s'écria l'enfant, par exemple! Est-ce que c'est du plaisir, les journaux? Essaye donc un peu de lire ça, pour voir si tu t'amuses! — Yoilà la Presse^ demandez la Presse,

— La question, d'ailleurs, n'est pas de faire

ses affaires, mais de sauver les principes! dit le père Kobinson. Fallait voir comme

on avait compris ça, de notre tc-mps. Plus de ci-devants, ni de muscadins I Nous avions sansculoltisô la France entière! tout le monde portait le bonnet rouge et la carmagnole.

— A la bonne heure I interrompit Sauvageot, c'est là ce que j'appelle la véritable égalité devant la loi.

— Chaque citoyen devait mettre son couvert dans la rue, reprit le vieillard, et j'ai vu des richards forcés de dîner comme nous avec un pain de munition et une botte de radis.

— Bien faiti bien fait! cria le gamin en frappant sur ses genoux.

— En voilà une république rouge, cramoisie et bon teint! ajouta le marchand de contre-marques avec admiration.

ÉiatgMll ■ *l M !■ I ■ Il ■

— Ah I nous ne reverrons jamais ce tempslà, reprit le petit crieur.

— Nous n'avons pas assez de chance pour ça, dit Sauvageot d'un accent de mélancolie.

La jeune fille, qui s'était remise à faire ses bouquets, les regarda en dessous.

— Dites donc, père Robinson, reprit-elle d'un ton indifférent, dans ce temps-là, on devait joliment revendre les billets de spectacle I

— >.h bien, oui, dit le vieillard en haussant les épaules ; il s'agissait bien de çal Le spectacle était sur la place de la Révolution.

Sauvageot fit un mouvement.

— Alors, c'était là qu'il fallait chercher les stations de fiacres? ajouta la bouquetière.

— Fi doncl des fiacres, c'est bon pour les

aristocrates ! dit le père Robinson ; il n'y en avait plus!

— Plus de fiacres? s'écria le déplieur de marchepieds ; eh bien , mais comment que j'aurais gagné ma vie, alors?

— Vous auriez vendu des journaux comme le petit, répliqua la bouquetière ; il devait y en avoir pour tous les goûts, des rouges et des blancs 1...

— Du tout, du tout, interrompit le sansculotte ; vous croyez peut-être que la République se laissait taquiner par les partisans de Pitt et de Gobourg ? Dans ce temps-là, voyez-vous, on savait faire respecter la liberté; aussi un gueux qui aurait vendu des journaux contie-révolutionnaires serait mort à la lanterne.

■» m II I

Le gamin fit un bond de côté.

— Tu entends, mon bijou ? dit la marchande de fleurs, de ce temps-là, tu n'aurais pas crié : « Demandez la Presse. »

— Voilà qui est un peu foncé de couleur, par exemple 1 dit Sauvageot déconcerté.

— Dame! quand on prend le bâton pour maître, faut s'attendre à des meurtrissures, dit la jeune fille en riant; vous avez bien vu qu'on ne pouvait mettre les arbres des Tuileries de niveau qu'en rognant les branches. Mais, moi qui n'entends rien en politique, je voudrais autre chose.

— Ah 1 la bouquetière a fait aussi son projet de constitution? demanda le vieillard.

— Tiens, pourquoi pas? père Robinson, reprit-elle gaiement j quand on fleurirait un

peu la République, il n'y aurait pas de mal.

— Voyons son plan, voyons, cria le bohémien en ricanant.

—Eh bien, d'abord je me suis dit que ceux qui avaient coupé les basques des habits aux bourgeois auraient mieux fait d'allonger la carmagnole des ouvriers.

— Faut que les hommes soient égaux I dît le marchand de billets d'un ton de législateur,

— A la condition que ça les rendra heureux, continua la bouquetière. Est-ce que, de voir les riches manger du pain noir, ça rend celui des pauvres plus blanc?

— Du moins, ils ne sont pas mieux que nous,

— Alors, ce n'est pas votre misère, c'est leur bonheur qui vous tourmente? celte éga-

lité-là, mon petit, c'est juste ce que ma grand'mère appelait de la jalousie-

— Mais qu'est-ce que tu veux donc, alors? dit Sauvageot impatienté.

— Je veux qu'on s'entende, reprit la jeune fille, et, pour ça, faut pas commencer par montrer le poing. On dit toujours que les bourgeois sont nos ennemis I Est-ce qu'ils ne parlent donc pas notre langue? est-ce qu'ils n'ont donc pas le cœur à la même place que nous autres? s'ils ont des défauts, nous ne sommes point parfaits non plus peut-être? Je sais bien que ceux qui veulent faire abattre les quilles pour ramasser la boule, disent que le peuple est un peu meilleur que le bon Dieu ; il suffit d'avoir une blouse pour avoir une place dans le paradis; c'est comme quand on nous fait

la cour à nous autres, nous avons toujours plus de qualités qu'il n'y a de lanternes sur la place de la Concorde ; mais les honnêtes filles connaissent la chanson et n'attendent pas le refrain. Ah I Dieu, si les hommes avaient seulement autant de raison que mes fleurs I voyez comme chacune trouve sa place : les dahlias près des violettes, les roses près des asters. Aussi, c'est frais, c'est gai, ça plaît à tout le monde; c'est pas comme votre répuhlique rouge : vous en faites un fagot qui met le feu partout, tandis que, moi, je voudrais que ça soit un bouquet.

Dans ce moment, les portes du Jardin d'hi ver s'ouvrirent, et le public commença à sortir. La jeune fille, Sauvageot et le petit crieur coururent chacun à son poste, tandis

que le vieux Robinson restait immobile à la même place.

L'entretien que je venais d'entendre m'apprenait quelles traces notre révolution avait laissées dans la mémoire populaire. Il lui était arrivé, hélas ! ce qui arrive ici-bas de toutes les grandes choses I car telle est l'infirmité de la tradition, qu'elle ne peut jamais conserver que la charge du passé. Ce qu'elle retient d'une époque, c'est seulement son exagération ; ce qu'elle sait d'un homme célèbre, c'est surtout sa manie. Parlez au peuple de Napoléon, il vous rappellera infailliblement sa prise de tabac et son costume de petit caporal. /

Lorsque la foule fut dispersée, j'aperçus de nouveau la bouquetière et ses compagnons

qui, cette fois, se préparaient à partir. Le petit crieur avait débité ses derniers journaux, le bohémien venait de refermer la portière de la dernière voiture, et la jeune fille tenait à la main son dernier bouquet.

Le vieillard seul n'avait rien vendu.

La bouquetière s'en aperçut et s'approcha de ses deux compagnons.

— Pauvre père Robinson, dit-elle à demivoix, il n'a pas seulement étrenné I Dites-donc, mes chéris, puisque, ce soir, c'est nous qui sommes les bourgeois, faut donner un exemple de fraternité; faisons-nous cadeau à chacun d'un éventail.

— Ça va I crièrent le gamin et Sauvageot. Et tous trois s'approchèrent en riant, pour

faire leur achat.

Au moment où ils partaient, le vieillard rappela la jeune fille.

— Eh 1 petite, dit-il, ton bouquet que tu me laisses.

— Gardez-le, père Robinson, ça vous parfumera votre morceau de pain, et ça vous rappellera la république de la bouquetière I

A ces mots, elle éclata de rire, s'élança vers le faubourg Saint-Honoré, et disparut, comme un oiseau, sous les quinconces embaumes.

LA

Le soleil est à peine levé et le rappel hat^ les gardes nationaux rejoignent leurs légions l'arme sur l'épaule, la foule se dirige lentement vers la place de la Concorde, où les régiments défilent déjà; la garde mobile accourt, des fleurs au bout du fusil et un peu bruyante, comme d'habitude ; les détachements provinciaux prennent place près des mille bande-

roUes qui pavoisent le nouveau Champ de Mai; enfin, le clergé, suivi de rAssemblée nationale, arrive, et la lecture de la Constitution commence.

Moment d'une solennité suprême, oiilavoix d'un seul homme proclame sous le ciel et devant la multitude le grand pacte national! Chez les peuples antiques, les constitutions avaient toujours une source divine. Pour des intelligences grossières, la terreur religieuse avait besoin de sanctifier la loi ; la foule ne l'acceptait que sortant des mystérieuses profondeurs de la forêt d'Égérie, ou descendant avec les roulements du tonnerre, des hautes cimes du Sinaï; mais, depuis, la raison humaine a grandi. Émancipée parles lumières et l'expérience, elle ne demande plus qu'à

elle-même la règle qui doit diriger les con- ventions d'ici-bas.

Dieu lui apparaît trop grand pour qu'elle en fasse son homme d'affaires. Elle dit au monde : « Agisl » à la Providence :« Bénis I »

OEuvre des hommes, la nouvelle constitution de la République a donc été placée sous la protection céleste, et promulguée devant les délégués de la nation. L'air était froid, le jour sombre, les arbres dépouillés, et la neige tombait en flocons épais. On eût dit que le ciel voulait donner un symbole du gouvernement austère qu'annonçait la charte nouvelle. Après les énervantes atmosphères de la monarchie, venait la saine et rude atmosphère de la République; saison d'épreuves pour le

présent , mais qui est, en même temps , la

saison des semailles pour le prochain été. Du reste, il faut le dire, de toutes les circonstances de cette fête sévère, la plus importante était la présence des gardes nationales de province. Une fois déjà, on les avait vues se précipiter vers Paris, appelées par le canon qui troublait nos demeuresi La plupart en gardaient évidemment le souvenir. Il y avait dans leur expression, dans leur attitude, quelque chose de réservé, sinon de défiant. Que fallait-il penser, au juste, de cette turbulente Babylone, dont les convulsions, depuis neuf mois , troublaient le sommeil des départements? Était-il vrai que la Révolution en eût fait son antre d*Éole, et qu'aucune sécurité ne fût plus possible tant qu'existerait ce nid de tempêtes? La capitale du monde civilisé

était-elle véritablement frappée de démence furieuse, et fallait-il lui mettre la camisole de force pour le salut de la France ?

Doutes étranges, mais qu'expliquent les calomnies des partis; car, que la population pa- , risienne ne s'y trompe point, si elle a subi les conséquences des mauvaises élections faites par les départements sous la monarchie tombée, c'est sa faute 1 si, frappée la première par le grand ébranlement de Février, elle a vu ses industries périr, ses fortunes s'écrouler, et la ruine s'asseoir à toutes les portes, c'est encore sa faute 1 si, pendant cinq mois, elle s'est réveillée en sursaut au bruit du tambour ; si elle a vécu sous la menace du meurtre et de l'incendie ; si elle a défendu dans les rues la cause de l'ordre en tachant chaque pavé de

son sang, c'est toujours sa faute ! Que n'iml* tait-elle ces généreux citoyens qui, aux premiers troubles, s'enfuirent vers la province avec leur patriotisme et leur argenterie?. Pourquoi ne pas séparer tout de suite le bon grain de l'ivraie? N'a-t-on pas le droit de lui demander compte des ateliers nationaux qui l'ont ruinée? de l'impôt de quarante-cinq centimes, qu'elle a payé la première? de l'émeute de juin, où elle a vu tomber ses plus généreux citoyens? Cruelle injustice I qui fait que Ton reproche à une ville les nécessités de son rôle comme une usurpation, et ses malheurs comme une faute! On sent qu'il faut une tête à la France, et on s'indigne que cette tcte conduise, ou profite de sa santé, et l'on se plaint amèrement d'éprouver le contre-coup

de son mal; les membres veulent se servir du cerveau, mais ne veulent point en dépendre.

Et pourtant, qu'est-ce que Paris, après tout, sinon la perpétuelle délégation du génie et de l'activité provinciale ? Tous ces hommes, dont on voudrait faire une race à part, ne sont-ils pas nés dans les vignobles de la Bourgogne et de la Champagne, sous les saules de la Loire, sur les collines de la Lorraine et de l'Auvergne, parmi les bocages de la Vendée, ou au milieu des brumes de la Bretagne 1

Voyez-les plutôt, dans les rangs des gardes nationales accourues des départements, cherchant un hôte qui puisse leur parler de la ville où ils ont vécu enfants, du pays qu'ils ont qailté sans pouvoir cesser d'y penser! Chacun

d'eux s'en retourne avec un ami inconnu, qu'il

va faire asseoir à sa table, et pour lequel il oubliera son indigence d'aujourd'hui. Mais les frais de cette hospitalité paternelle ne seront point perdus : les cœurs s'ouvriront dans l'intimité du banquet, d'injustes préventions seront dissipées. Admise au foyer de la famille, la province connaîtra mieux Paris ; elle apprendra à l'aimer, à le plaindre surtout! car elle saura ce que Tinitiative pèse aux grandes cités comme aux grands hommes, et elle comprendra que la ville enviée puisse adresser par instants à Dieu la prière de Moïse :

Tous m'ayez fait. Seigneur, puissant et solitaire; Laissez-moi mendonnii* du sommeil de la terre.

Les départements, du reste, n'étaient représentés à la fête de la Constitution que par

les gardes nationales urbaines; nos campagnes, indifférentes aux changements politiques, dont elles ne peuvent saisir le sens, se tiennent à l'écart. Tout ce qui se passe dans le domaine des idées est, d'ailleurs, pour elles un inextricable mystère; hommes et principes leur sont également inconnus. A l'annonce de la canditature du prince Louis Napoléon, des paysans de la Saintonge s'écriaient :

— Nous le savions bien, qu'il n'était point mort î

Et ils ont voté, croyant nommer l'Empereur.

Lorsque la nouvelle de la proclamation de la République arriva dans un hameau de la Gornouaille, il ne s'y trouva d'abord personne

qui pût comprendre ce que ce mot signifiait/ Enfin une femme s'écria :

— Attendez , je me rappelle I La République est une reine, seulement, elle doit être bien vieille, car je n'avais pas encore fait ma première communion quand elle a régné la première fois.

En Auvergne, un mauvais plaisant persuada aux jeunes filles d'un village que les circulaires de M. Ledru-Rollin condamnaient à mort toutes les femmes non mariées, et la terreur fut si grande, que plusieurs d'entre elles se cachèrent.

Comment s'étonner, après cela, si les habitants des campagnes accueillent les transformations politiques avec une inquiétude soupçonneuse! incapables de comprendre l'utilité de

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ca étapes successives de la nation, ils n'en voient que les inconvénients immédiats.

A dire vrai, d'ailleurs, les révolutions ne leur ont guère rapporté jusqu'ici que des réquisitions ou des augmentations d'impôt. Pour eux, le gouvernement reste toujours incarné dans la fatale trinité du gendarme, du percep leur et de l'huissier. Aussi, quelle que soit la couleur du drapeau flottant sur leur clocher, ils ont continué à murmurer tout bas, en guise de Credo politique, la maxime de la Fontaine :

Notre ennemî, c'est notre maître.

C'est qu'en effet rien n'a jamais été fait pour eux. Tandis que l'ouvrier des villes écrit ses pétitions avec des pavés, le campa-

gnard supporte et se tait. Après Février, une de nos amis arriva dans un village de Sologne où la messe du dimanche avait réuni plusieurs centaines de paysans : tous s'entretenaient avec inquiétude de la révolution qui venait de leur être annoncée : notre ami s'efforça de les rassurer. Il leur expliqua les causes de ce grand mouvement, et les résultats que Ton pouvait en attendre; la foule écouta silencieusement, et, quand il eut achevé :

— A la bonne heure, monsieur, dit celui qui parlait pour les autres ; tout ce que nous demandons à nos maîtres, c'est de nous laisser sept morceaux de pain pour la semaine !

Paroles navrantes qui suffiraient seules à faire condamner les gouvernements sans entrailles qui ont réduit une population entière

h n'avoir d'autre exigence que celle de la faim î

L'instruction primaire et les chemins de fer, en aidant à établir le niveau intellectuel entre les villes et les campagnes, changeront bien des choses. Un jour viendra oii les paysans, émancipés par l'éducation publique, prendront dans l'État l'importance qui leur appartient; d'ici là, les cités départementales exerceront sur eux précisément la même autorité qu'elles ne veulent pas subir de Paris, car la hiérarchie des influences s'établit toujours, dans un État civilisé, en raison de l'activité et des lumières.

Disons tout de suite que la fête de la Constitution a dissipé bien des préventions. Les députations, qui s'attendaient à trouver le

2o2 LA PROVINCE A PARIS

sombre Paris qu'on leur avait dépeint, avec ses hommes en blouse, mendiant la menace à la bouche; sesclubistes marquant les maisons à la sanguine rouge, et ses féroces montagnards portant la guillotine en épinglette ont été singulièrement surprises de ne voir qu'une population endimanchée, circulant au milieu des marchandes de violettes et de petits gâteaux de Nanterre. Le désappointement! été complet, bientôt suivi d'une réconciliation sincère. Les Parisiens, dont on avait fait des ogres, se sont trouvés tout simplement de bons compagnons. Ils ont pris la province sous le bras, l'ont conduite à Valentino, et la province a laissé au vestiaire son briquet et sa mauvaise humeur pour danser la contredanse des Laminons,

f Rien n'est changé ici, écrivait hier un pharisophage bourguignon ; ce sont toujours les mômes enfants gâtés qu'on menace de battre et qu'on finit par embrasser. »

Aussi la' plupart des députations ont-elles prolongé leur séjour; la réaction fédéraliste les rappelle vainement à grands cris; l'armée d'Annibal ne peut s'arracher aux délices de Capoue. Le Jardin d'hiver multiplie pour eux ses prestiges, et les Variétés ont ressuscité les tableaux vivants! Promenades publiques, monuments, musées, tout est peuplé de ces visiteurs ravis, qui d'abord répétaient avec un dépit devant chaque merveille :

— Tout cela est à euxl

Et qui, mieux inspirés aujourd'hui, s'é

crient avec orgueil :

— Tout cela est à nous 1

A nous, en effet, car c'est le patrimoine de la patrie, notre commune mère 1 Et qu'est-ce donc que Paris, sinon le grand Forum où la France a réuni, comme autrefois Rome dans le sien, ses œuvres d'art, son gouvernement et ses dieux?

La quinzaine qui vient de s'écouler aura été heureusement féconde en distractions pour nos hôtes. Outre la double fête de la Constitution et cette miraculeuse illumination des Champs- Elysées, reliant l'arc-de-triomphe à la place de la Concorde par une guirlande d'étoilesj ils auront épuisé les enivrements de nos concerts, de nos bals, de nos théâtres, de notre Diorama. Peut-être même^ entre tous ces plaisirs, auront-ils trouvé une heure pour ua

spectacle plus gF-ave, celui du départ des colons allant conquérir hardiment une place parmi les voleurs légitimes qu'a découverts M. Prouduon. Ils auront pu voir ces barques chargées d'hommes, de femmes, d'enfants, arches de Noé d'une nouvelle France; ils auront entendu ces éloquentes paroles de M. de Monlreuil, rappelant que le travail ne peutêtre sanctifié que par le dévouement, et, en voyant ces courageux pionniers de la civilisation essaimer au loin la patrie, non « avec les adieux qui accablent, mais avec ceux qui élèvent l'âme et dilatent le cœur », ils auront joui de cette généreuse émotion d'un peuple que tout noble accent fait tressaillir; qui ne peut que traverser l'erreur ou le vice et qui retourne forcément à la vérité, comme

^rJÔ LA PROVINCE A PARIS

le liège remonte à la surface des eaux. Puis, tout en revenant, quelques-uns auront peut-être jeté un regard en arrière; ils se seront rappelé que cette Algérie , conquise par un caprice de la branche aînée, et restée dix-huit ans inutile entre les mains de la monarchie de Juillet, va enfin devenir pour la première fois une terre française. Ce que la royauté avait refusé de tenter dans le calme de son opulence, la Républi.jue indigente et menacée n'hésite point à l'entreprendre. Elle ouvre un champ d'asile à la misère, elle proclame la croisade du travail; notre acte de propriété n'avait été écrit sur ce sol que par l'épée; elle veut le graver, d'un trait immuable, avec le socle de la charrue I C'est que le principe même de la monarchie est le repos.

LA PROVINCE A PARIS tZl

comme celui de la démocratie est le mouvement. Celle-ci tend toujours en avant, celle-là en arrière; l'une a soif de la vie, tandis que 'autre en a peur.

Que la France républicaine grandisse donc librement au dedans et au dehors, mars qu'elle grandisse surtout par l'âme, car de là seulement viennent les forces durables. Aussi espérons-nous que nos Visiteurs provinciaux n'auront point eu la douleur d'entondre à l'Assemblée nationale les débats du budget de l'instruction publique rectifié par les Oinars du comité des finances. Ils n'auront pas vu reprocher à l'intelligence nationale de manger davantage en grandissant^ comme l'a dit finement M., Charton ; ils ne savent point peut-être

encore que cette armée spirituelle à laquelle

la France doit les seules conquêtes que rien ne pourra lui enlever, est condamnée à uu pain de munition plus noir, et que les pères qui ont engendré, nourri et fait grandir les idées républicaines, viennent dc*«e voir disputer par leurs fils une pension alimentaire.

Mais ce que tous les bruits joyeux d'une hospitalité fraternelle n'a pu les empêcher d'entendre, c'est le lugubre retentissement qui vient du côté de l'Allemagne ; ce sont ces éclats de bombes au milieu des villes détruites, ces fusillades de vaincus qu'on égorge, ce nom de Robert Blum qui retentit du Danube aux bords du Rhin, comme un glas funèbre 1 ce qui a dû faire battre leurs cœurs avec tous les cœurs de l'Europe libre, c'est cet admirable spectacle de la Prusse, où

un peuple adossé à son droit n'oppose que la légalité à l'insurrection de la monarchie ! qu'ils étudient bien ces crisi-s de la Germanie si terribles dans le présent, si menaçantes pour l'avenir, ceux qui imputent comme un crime, aux hommes de Février, la proclamation de la République, et qu'ils se demandent sincèrement si leur hardiesse n'a point été, en même temps, de la prudence; si, en détachant brusquement de la France la royauté mourante, ils n'ont point épargné au pays la torture d'une longue maladie! Fallait-il donc parcourir, comme nos voisins d'outre- Rhin, ce long cercle de résurrections et d'agonies, conduisant tôt ou tard au but que noirs pt^uvions immédiatement atteindre? Une lois engagé sur une pente, tous les points d'arrêt causent

des soubresauts qui ne font qu'augmenter le danger de la route.

Que nos frères des départements s'en retournent donc réconciliés avec la République etavecPari:>. Maint nant, ils connaissent l'un, ils apprendront à connaître l'autre; lïfis, pour cela, il faut qu'ils lui permettent de grandir; ce qi'elle demande aujourd'hui, comme tous les nouveaux-nés, c'est de l'amour et des soins. Devenue forte, elle les payera do tout; qu'ils éloignent seulement de son berceau les mauvaises fées qui lui annoncent la laideur, la souffrance, la méchanceté, et qu'ils se rappellent les prescriptions ie la loi de Manou pour l'enfant qui vient de naître : « Qu'on lui fasse goûter du miel et de l'or, qu'il soit nommé dans un moment favorable, soi :s

LA PROVINCE A l'AlUS '261

une heureuse étoile I... que son nom soit comme des paroles de bénédiction ! »

Et, si on objecte sa voracité précoce, trop prouvée par la consommation de tant de centimes additionnels, qu'on veuille bien se souvenir, en même temps, que c'est l'infirmité de tous les géants au berceau. Rabelais ne nous apprend-il pas que le premier cri de Gargantua fut : A boire ! et qu'il lui fallut, pour nourrices, dix et sept mille neuf cent treize vaches de Pautille et de Brehemontt

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