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— Ah 1 c'élail £b in''atteBdaiiL , . riîpligttii
32 Lli MARI DE LA FERMIÈRE
Berthaut, qui salua madame Baudry avec une gravité affectée; pardieu 1 on ne vous accusera point de perdre votre temps....
— Monsieur Berthaut vient sans doute déjeuner avec M. le comte? interrompit Ernestine qui ne savait comment sortir d'embarras.
— Si ce n'est point abuser de l'hosoitalité des Fresnaies.
La fermière salua et sortit. Berthaut laissa la porte se refermer, puis se retourna vers de de Candé.
— Eh bien, dit-il gaiement et à demi-voix, il paraît que ça marche?
— Oui, répliqua le comte avec humeur, seulement ça n'avance pas.
— Bah I c'est donc comme les chevaux de fiacre?
LE MAHI DE LA FERMIÈllE 33
— Aussi, pourquoi diable arriver au moment Où j'allais la faire parler.
— La faire parler I répéta le peintre surpris ; depuis cinq jours que vous demeurez ici, vous en êtes encore à la faire parler? Allons, de Gandé, vous voulez ménager ma pudeur, mon bon ; vous me prenez pour une rosière.
— Croyez ce qu'il vous plaira, répliqua le comte brusquement ; mais je voudrais vous y voir! vous vous imaginez que toutes les femmes sont des marquises...
— Ah I pas d'allusions, s'écria Berthaut; ne disons pas de mal des marquises, monsieur le comte ; d'autant que je ne suis pas votre dupe; vous ne me donnerez pas le change I...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que pour réussir aussi mal à la ferme, il faut que vous ayez des distractions ailleurs.
— Moi?...
— Et comme vous avez été autrefois le cavalier servant de madame de Gardy, j'ai tout lieu de croire que vous ne seriez pas fâché d'entamer avec elle un chapitre d'histoire rétrospective. Oh I ne haussez pas les épaules, ces chaînes brisées laissent toujours quelques anneaux faciles à ressouder; vous le savez bien, et je n'en veux d'autres preuves que vos visites fréquentes au château.
— Au château? mais, malheureux, c'est vous que j'y vais voir.
— Et voilà pourquoi vous y arrivez toujours quand je n'y suis pas... comme ce ma-
tin... comme hier... comme le jour précédent...
— Je vous jure que c'est le hasard...
— Il n'y a pas de hasard, mon bon; c'est un mot que les femmes ont inventé pour expliquer ce qui ne s'explique pas. Certes, j'entends la plaisanterie mieux que personne, et la preuve, c'est que je suis toujours prêt à en faire; mais j'ai toujours eu des principes. Vous savez que je suis en pied chez la marquise, et chercher à prendre la place d'un ami, quand il n'est pas marié, c'est manquer à tous les procédés.
De Gandé posa la main sur l'épaule de Berthaut.
— Allons! s'écria-t-il gaiement, avouez, mon cher, que votre jalousie n'est que de la
vanité retournée ; c'est pour avoir occasion de constater vos succès près de la marquise que vous vous amusez à supposer un rival.
■ — Un rival I répéta le peintre, pardieu 1 vous pouvez dire deux rivaux 1 car il ne faut pas vous flatter d'être seul, au moins I J'en ai un autre que vous; un rival ostensible, avoué, décoré... le procureur du roi de Montargis, qui reste au château des journées entières.
— Et vous êtes obligé de le surveiller?
— Je suis obligé de me cacher.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il a mon signalement.
— Alors, pendant qu'il fait la cour à madame de Gardy...
— Moi, je fais des pochades... et du mauvais sang.
— Eh hien, à la bonne heure! s'écria de Candé, en éclatant de rire; après tout, le digne magistrat vous rend service; vous devez à ces arrêts forcés quelque chef-d'œuvre qui tournera au profit de votre gloire.
Berthaut guigna le comte et se croisa les Iras.
— Ah çà! vous voilà de la force des bourgeois, dit-il dédaigneusement; vous allez aussi vous imaginer qu'un peintre fait son chemin en peignant.
— Et comment le ferait-il?
— Parbleu, comme les musiciens, comme les hommes politiques, comme les poètes, en
se montrant f c'est élémentaire, mon bon t A notre époque, il faut qu'un artiste soit du monde; qu'on le trouve au bois, aux premières représentations, aux courses, au bal de l'Opéra, partout enfin où l'on va sans but, pour aller. Une manie sert vingt fois plus au succès qu'un talent, car une manie nous donne des compagnons, tandis qu'un talent nous crée des ennemis. Combien de gens qui sont restés dans la foule, faute d'un vice qui pût servir de piédestal à leur mérite. Moi, qui vous parle, j'ai fait ma position d'artiste au café de Paris. On m'y connaît pour le peintre qui sait le mieux boire, monter à cbeval, manier un fleuret, conduire une intrigue d'amour, et cela me fait une réputation en peinture.
Ils furent interrompus par l'arrivée de Guil-
laume, qui venait mettre le couvert et ranimer le feu.
Le ciel, d'abord assez clair, s'était insensiblement obscurci; de lourdes nuées s'entassaient à l'horizon, et la neige commençait à tomber fine et serrée. Nos Parisiens s'assirent devant le foyer, des deux côtés de la petite table qui venait d'être dressée, et se mirent à déjeuner avec un appétit aiguisé par la course du matin.
Un poëte latin a décrit en vers charmants le bonheur égoïste du voyageur abrité, qui entend le vent souffler ou dehors et la grêle tinter sur la vitre sonore Mais il n'a rien dit de l'orgueil involontaire que lui inspire ce bonheur. Or, s'il est un sentiment inévitable, universel, c'est la haute opinion que l'homme biea
chauffé et bien repu prend instinctivement de lui-même. Son sang ravivé porte à son cerveau je ne sais quelle fiôre confiance; il se prend en considération, il se sait gré de son bien-être. Sa tête se rejette en arrière, son œil brille, sa voix s'élève ; il ne comprend plus ni le froid, ni la faim ; il les regarde chez les autres comme une infirmité qu'il raille et qu'il méprise I Admirable vanité des fils d'Adam, toujours prêts à se glorifier de ce qui ne devrait exciter que leur reconnaissance et à prendre un don pour une vertu !
Le comte et Berthaut en étaient arrivés à cet état de contentement superbe que l'on pourrait appeler l'enivrement du confort, lorsqu'une porte de côté, conduisant à la petite cour, fut tout à coup ouverte par un
lE MARI DE LA FEUiMIÈRB 41
paysan qu'enveloppait une limousine couverte de neige, et qui tenait à la main un de ces bâtons armés d'un fouet en usage parmi les maquignons normands. Il était conduit par Guillaume, qui lui montra M. de Gandé et son compagnon.
— Les voilà, dit-il tout bas.
— Y a-t-il longtemps qu'ils sont arrivés? demanda le paysan sur le même ton.
— Le comte depuis cinq jours ; mais l'autre est au château depuis près d'un mois.
De Gandé, qui venait de retourner sa chaise vers le foyer, entendit le murmure des voix.
— Écoutez donc, dit-il à Berthaut qui
préparait une cigarette en chantant la grande cavatine de Nabuco.
— Qu'est-ce que c'est? demanda b peintre.
— Il ne semble qu'il y a quelqu'un à la porte.
Berthaut regarda par-dessus la tête du comte.
— Non, c'est un paysan, dit-il avec une magnifiqu3 indifférence.
— Que fait-il là?
— Il cause avec Guillaume.
— La porte ouverte?
— Parfaitement.
— Et il ne gèle pas?
— Ces gens-là ne sentent -rien, répondit philosophiquement le peintre, qui arracha
une feuille de son album pour en faire une allumette.
— Mais je sens, moi, reprit le comte qui grelotait.
— Pardieu! il n'y a qu'à le renvoyer, répliqua Berthaut.
Et redressant la tête :
— Eh! l'ami, cria-t-il, s*il vous était égal de rester au frai^ et de nous laisser au chaud 1
Le paysan auquel cette interpellation était adressée, se retourna d'un air surpris, mais referma la porte en s'excusant.
Il s'avança ensuite vers les deux jeunes gens qu'il salua avec politesse.
C'était un homme encore jeune et porteur
d'une de ces physionomies joviales pour les-
quelles le peuple a trouvé l'heureuse expression d'air bon enfant. Il y avait, en effet, sous les formes robustes du campagnard, quelque chose de libre et d'épanoui qui rappelait l'enfance. L'expression du regard y ajoutait seule une nuance narquoise dans laquelle la malice et la prudence semblaient entrer par doses presque égales, et qui complétaient, en quelque sorte, l'apparence paysanne du personnage.
— Voilà un rude temps, messieurs, dit-il en secouant les flocons de neige qui blanchissaient son chapeau de feutre verni.
Ni le comte, ni Berthaut ne répondirent sur-le-champ. Ce dernier, la tête renversée en arrière, savourait sa première bouffée de Havane, et se mit à la lancer devant lui, en
jets inégaux, comme une locomotive qui essaie sa vapeur. Cependant, la réserve de fumée épuisée, il regarda de côté son interlocuteur, et lui dit avec nonchalance :
— Vous désirez quelque chose, mon brave?
L'œil du paysan s'agrandit de surprise et s'arrêta sur les deux jeunes gens.
— Si je désire.... quelque chose? répôta-t-il; mais oui; pour le moment je désire surtout ne pas être sous la neige.
— Il fait de la neige? demanda le comte tranquillement.
— Mais il me semble que ça se voit, répliqua le nouveau-venu en indiquant du regard sa limousine dont tous les plis étaient sauproudrés d'un duvet glacé.
— Au fait, je n'y avais point pris garde, dit le peintre; d'où diable sortez-vous, l'ami? • • '
— Je ne sors pas, monsieur, je rentre. Berthaut le lorgna en secouant les cendres
de sa cigarette.
— Ahl je comprends, dit-il, c'est le farceur du village I Au fait, la tête excellente... et la tournure surtout I voyez- moi donc ça, de Gandé?
— Le second costume de Henri Monnier dans la Famille improvisée^ dit le comte, qui regardait à peine.
— Savez-vous que ça a de l accent ?
— Il faut en prendre un croquis.
— Pardieu ! vous avez raison ; puisque j'ai le temps, jo vais le faire ooscr.
Il tira un crayon de son étui à cigares, prit son album et dit au paysan de lui passer une chaise.
Celui-ci parut d'abord hési ter. A l'expression de la surprise succéda une rougeur de mécontentement; mais elle ne fit, pour ainsi dire, que traverser ses traits qui reprirent presque aussitôt leur air de bonne humeur matoise.
Il alla chercher une chaise et la passa au peintre.
— Sous mes pieds, dit Berthaut, qui aiguisait son crayon sur un garde-mains ; et placez-vous là maintenant, de manière à recevoir la lumière de la fenêtre, et surtout ne bougez pas.
Le nouvel arrivé voulut se débarrasser de sa limousine.
— Non, non; gardez le manteau 1 s'écria le peintre ; cela fait très-bien,
— Pardon, objecta le paysan, mais il est couvert de neige.
— Tant mieux I c'est plus pittoresque.
— Plus pittoresque, je ne dis pas; mais c'est peu réchauffant.
— Vous avez froid ? demanda le comte qui venait de poser ses deux talons sur les chenets du foyei.
— Très-froid, monsieur.
— C'est étonnant, il me semble que le temps s'est adouci.
— Depuis que monsieur est auprès du fou ; ça fait en général cet effet-là.
— C'est-à-dire que vous voudriez vous
chauffer, mon cher, dit en ricanant Berthaut qui massait à grands traits sa pochade.
— Et déjeuner peut-être? ajouta ironiquement de Candé.
— Ça ne serait pas de refus, répliqua rhomme à la limousine, et s'il y avait place auprès de ces messieurs...
— Un instant, interrompit le comte avec hauteur ; vous pourrez passer tout à l'heure à la cuisine, où vous trouverez un escabeau et un couvert.
Le paysan sourit et fit un mouvement sans répondre ; mais il jeta sur la place occupée par les deux jeunes gens et sur leur déjeuner, un regard malin qui semblait en prendre possession par avance.
Dans ce moment, Berthaut, qui continuait
son élude, remarqua qu'un des gros souliers de son modèle était armé d'éperons.
— Vous êtes venu à cheval?
— Sur la Grise, répliqua le rustre. Il y a môme longtemps que je serais arrivé, si je n'avais passé par le château de Gardy pour parler au régisseur ; puis, en descendant la grande allée, j'ai rencontré le brigadier,
— Quel brigadier?
— Enbien, parbleu! Noiraud. Vous savez, un petit qui est la terreur de tous les mauvais garnements du pays. Ces messieurs doivent le connaître.
— Et où allait-il, comme cela?
— Il venait aux Fresnaies.
— Ici?
•—Avec ses deux gendarmes. Je suis môme
LE MAUl DE LA FERMIÈUE 53
étonné qu'ils ne soient point encore arrivés; m'est avis qu'ils ne tarderont pas...
Le comte etBerthaut coururent aux fenêtres qui regardaient la route de Ferrières. Le campagnard fit un clignement d'œil significatif et s'empara de la chaise abandonnée par de Candé.
— Comme ça, grommela-t-il avec le sourire en dedans particulier aux paysans, je n'aurai pas besoin de passer à la cuisine,
Cependant chacun de nos Parisiens était à une croisée et s'efforçait de voir à travers les tourbillons de neige qui obscurcissaient le jour.
— Vous ne les apercevez pas? demanda tout bas le comte à Berthaut.
— Ni vous ? dit le peintre.
— - J'ai beau regarder.
— Je ne distingue rien.
-^ Que diable les gendarmes viennentils chercher à la ferme?
— J'ai peur de m'en douter.
— Alors, vous pensez qu'on est sur nos traces?
— C'est possible.
— Cet homme sait peut-être quelque chose?
— Il faut l'interroger.
Tous deux revinrent vers le foyer.
— Eh bien! Monsieur ne dessine plus?
demanda le paysan en montrant le portefeuille posé sur la table
— Non, dit Berthaut inquiet; mais, ditesmoi, vous connaissez donc le brigadier?
— Noiraud? tiensi cette question? j'ai été le parrain de son aîné. Aussi, il m'a raconté comment il faisait une battue par ordre du procureur du roi...
— Du procureur du roi?
— DeMontargis. Vous devez connaître ça : un grand maigre qui a le nez en bec de canne.
— Je sais, je sais... Et il a donné ordre à Noiraud... de faire... quelque recherche?...
Le paysan cligna de l'œil et tira son manteau.
— Une recherche... conséquente^ murmura-t-il d'un ton confidentiel...
» Pardon, excuse, si vous pouviez me poser ça quelque part? sans vous commander.
Bcrlhaut prit la limousine qu'il jeta sur le dossier d'une chaise.
— Mais vous a-t-il dit quelle recherche? demanda le comte inquiet.
— Oui, oui, répliqua le campagnard, en ôtant ses gants de peau de lapin qu'il roula comme une paire de bas; il s'agit de deux particuliers qui se cachent.
— Ici?
— Soi-disant; mais, pardon; je voudrais mettre les gants avec la limousine..., toujours sans vous commander.
Le comte déposa les gants sur la chaise où Berthaut avait placé le manteau.
— De sorte que le brigadier et les gendarmes étaient en route pour les arrêter?
— Juste.
Les deux jeunes gens se retirèrent vivement à l'écart.
— Plus de doute, dit de Gandé précipitamment, on a découvert notre retraite.
— Si nous restons ici, nous sommes arrêtés, ajouta Berthaut.
— Mais oii aller?
— Et comment partir maintenant?
— La neige continue.
— Et il fait un froid à ne pas mettre un créancier dehors.
Le paysan, dont le dos masquait tout le foyer et qui faisait fumer ses guêtres humides à quelques pouces du brasier, entendit ces derniers mots.
— Les bourgeois ont froid, répéta-t-il d'un air sournois; c'est drôle, il me semble
aussi à moi, maintenant, que le temps s'est radouci.
Le comte se retourna.
— Ah çà mais il a l'air de se moquer dô tit)Us, dit-il en regardant BerLliaut.
— Tout à fait! répondit le peintre.
— Le voilà qui se met à table.
— Et qui mange notre déjeuner.
— Ehl dites donc, l'ami, vous m'avez l'air sans gêne.
— Monsieur connaît le proverbe, répliqua le paysan en remplissant un verre : Oh il y a de la gêne, il n'y a pas. . .
— // 7i'y a pas de malotru, acheva de Candé.
— Ah! bien, je ne savais pas cette fin-là,
dit le campagnard en riant et se coupant une tranche de jambon.
— Mais vous savez du moins qu'on ne se met pas à table chez les autres, sans y être invité?
— Chez les autres, c'est connu ; mais chez soi, c'est autre chose.
— Chez soi î répétèrent de Candé et son compagnon; qui donc êtes-vous?
— Demandez mon nom à ma femme î cria le paysan entendant les bras à Ernestine, qui venait d'ouvrir une des portes du salon.
Les deux amîs restèrent stupéfaits. Baudry s'était levé et courut à la fermière qu'il embrassa bruyamment, en lui adressant vingt questions à la fois sur sa santé, sur la ferme et sur ce qu'elle avait fait pendant son absence. Ernestine, un peu confuse de cette expansion
devant témoins, s'efforça de se dégager et
s'excusa de n'être point arrivée plus tôt; Guillaume venait seulement de lui annoncer le retour de Georges.
— Oui, oui, dit le fermier qui avait retenu une des mains de la jeune femme et la tapotait avec une tendresse caressante, j'aurais dû aller moi-même te prévenir tout de suite; mais j'ai rencontré ici ces messieurs qui m'ont reçu d'une manière... d'une manière qui m'a fait rester.
— Nous avons, en eflet, à nous excuser, reprit M. de Gandé avec un peu de contrainte, je ne connaissais pomt M. Georges.
— Nimoi^ditBerlhaut... comprend-on que je n'aie point deviné?,., il y a des jours où l'on est d'une sottise...
— Et pour plus d'un, ce sont les jours
ordinaires, ajouta Baudry ; mais, après ça, d'autres que ces mesBieurs s'y sont trompés. Quand on voit la fermière si bien élevée, g! savante et si jolie, le moyen de supposer qu'un gros malavisé comme moi soit le fermier? Ernestine voulut l'interrompre.
— Oh I faut pas croire que ça me fasse de la peine, au moins, continua Georges en élevant la voix; la supériorité de ceux qu'on aime, ça ne peut pas vous humilier; bien au contraire, on s'en fait une gloire. Et puis ça me rappelle toujours ce que nous devons à la mère de M. le comte, et je me trouve doublement heureux de pouvoir rendre service à son fils.
— Ah I vous savez donc que M. de Gandé se cache? dit Ernestine,
-—M. Lenoir m*a raconté la chose quand je suis passé h Orléans, et, comme il m'a dit qu'il y avait du danger, j'ai laissé là toutes les affaires pour venir moi-même veiller au grain.
Et vous ne pouviez arriver plus à propos, ajouta le peintre, ne fût-ce que pour nous dérober aux recherches de votre compère Noiraud et de ses gendarmes.
— Restez donc calmes I C'est déjà fait, dit Baudry en riant; Noiraud et moi sommes amis comme deux doigts de la main. Je lui ai insinué qu'entre bons enfants on ne devait pas se chagriner, et que lorsqu'il passait de la contrebande à droite, il fallait regarder à gauche; si bien qu'il viendra, tout bêtement, boire la goutte à la ferme; puisl ni vu ni
connu, le rapport de demain dira que les oiseaux sont dénichés.
— Mais vous parliez de danger! objecta Ernestine.
— Ah! voilà : il paraît que l'adversaire de M. le comte n'a pas pu guérir.
— Il est mort?
— Et ça a mis la justice en campagne, de sorte qu'on a fini par savoir que vous étiez dans le pays.
— C'est Lenoir qui vous a prévenu?
— Oui; et ça me coûte à dire, mais il m'envoyait pour engager monsieur le comte à ne pas rester aux Fresnaies et à gagner l'Anjou. Il m'a remis pour cela de l'argent et des passe-ports.
— Le danger est-il donc si pressant? '
-1 -Fai
Lt: MARI DE LA FERMIÈRE
'ai un mot de M. Lenoir qui doit, vaus expliquer la chose, dit Baudry en fouillant dans la poche de sa veste et remettant au comte une petite lettre.
Celui-ci la parcourut rapidement, la relut, puis la froissa avec dépit,
— Ainsi c'est sérieux? demanda Berthaut.
— C'est-à-dire que si nous ne laissons pas assoupir l'affaire avant le jugement, s'écria le comte. Lenoir nous menace de trois années de prison.
Le peintre fit un bond en arrière.
— C'est à quoi vient d'être condamné M. de Lorvaut pour sa dernière affaire.
— Trois années 1 répéta Berthaut épouvanté et en cherchant son chapeau; je me sauve.
— Où cela?
— Je n'en sais rien! en Suisse, en Italie, en Angleterre; partout où l'on ne connaît pas M. Dupin et sa législation.
— Et vous voulez partir ce soir?
— Sur-le-champ !
— Inutile ! fit observer Baudry, le rapport de Noiraud nous donnera au moins vingt-quatre heures de répit ; il suffit de se mettre en route demain ; la cousine de M. le comte est avertie et tout sera préparé pour le recevoir à Beaupréau.
Berthaut fit quelques objections auxquelles le fermier répondit de manière à le rassurer complètement, et il fut décidé, d'un commun accord, que le départ n'aurait lieu que le lendemain.
Restés seuls, les deux amis donnèrent un libre cours à leur colère. Tous deux se voyaient forcés de quitter une retraite où ils se plaisaient, pour un asile incertain, éloigné, et qui leur faisait entrevoir d'avance tous les ennuis d'une solitude forcée. De Gandé, les bras croisés et la tête basse, parcourait le salon de droite à gauche, tandis que BertliaiU,
la tête en Tair et les mains pendantes, le parcourait de gauche à droite, et, tous deux, s'envoyaient au passage les mêmes lamentations. Celui-ci regrettait son bonheur, celuilà ses espérances; l'un déplorait de partir au moment où les portes de l'Eden allaient s'ouvrir pour lui; l'autre, au moment où il en avait pris possession. C'était un feu croisé de plaintes sentimentales ou grotesques qui menaçaient de se prolonger sans mesure si Berthaut ne se fût tout à coup arrêté en poussant un bruyant éclat de rire.
— Eh bien, qu 'avez- vous ? demanda de Candé interrompu dans une de ses plus violentes imprécations.
— Pardieu I s'écria le jeune peintre, j'ai,
LE MARI DE LA FERMIÈRE 7i
mon cher, ce que vous avez, c'est-à-dire un air prodigieusement ridicule.
— Gomment? . .
— Savez-vous qu'on nous prendrait pour deux écoliers mis au pain sec 1 parce qu'il faut nous séparer de deux femmes aimables, nous jetons les hauts cris comme si c'était une perte impossible à réparer.
— Allons, encore vos folies l
— Mes folies I dites les vôtres; car enfin, si l'un de nous a le droit de se plaindre, c'est moi, qui perds un bien acquis ; tandis que vous ne perdez qu'une probabilité I
— Eh ! ne savez-vous point que c'est bien davantage? En renonçant à un bonheur conquis, on sait ce qu'on sacrifie, on met son amour-propre à supporter vaillamment la
perte ; mais partir sans avoir atteint le but, c'est plus qu'un chagrin, c'est une humiliation.
— Et qui vous empêche de l'atteindre, ce Lut ? N'avez-vous pas encore jusqu'à demain ? Voyons, que diable I tout n'est point perdu, puisque je suis là pour vous seconder.
— Vous ?
— Moi, répéta Berthaut avec une emphase tragique :
Moi, dis-je, et c'est assez !.,,
Chargez-vous d'attendrir la femme, je me charge du reste.
De Candé haussa les épaules, mais le peintre réitéra sa promesse d'un ton plus
assuré. Le rôle de protecteur était une de ses ambitions; protéger les autres, c'était se placer momentanément au-dessus d'eux, et quoi de plus séduisant pour qui se trouve habituellement au-dessous? Ses encouragements finirent par réveiller les espérances du comte. Après tout, la moisson était semée, il suffisait de hâter la récolte. Ce départ subit pouvait devenir lui-même un mo}en de succès ; c'était une occasion de regrets, d'attendrissement, et que n'obtient-on pas d'une femme qui pleure ?
Une fois lancé dans cette voie, de Candé ne s'arrêta plus ; les difficultés échauffèrent sa fantaisie ; il sentit le besoin d'une réhabilitation à ses propres yeux. A la prudence un peu nonchalante qui avait jusqu'alors dirigé
sa poursuite, succéda tout à coup l'ardeur fiévreuse du dépit. Il se promit à lui-même de ne quitter les Fresnaies qu'après avoir réussi, et il décida qu'à tout prix il obtiendrait le soir même un rendez-vous d'Ernestine.
Il fallait seulement, pour cela, occuper le mari ; Berthaut déclara qu'il en faisait son affaire.
Comme il prenait cet engagement, Baudry rentra chargé des bagages qu'il venait de retirer du char-à-bancs. Guillaume le suivait avec deux cartons.
— Excusez du déballage, dit-il en se débarrassant ; ce sont' les emplettes faites à la ville. Brrr... quel froid î Aussi, ma foi, je viens de dire qu'on nous prépare tin petit
punch au cognac : quand on est gelé, il n'y a rien de meilleur, ça fait l'effet du soleil sur le baromètre, ça vous remonte. Vous verrez comme la bourgeoise a le tour de main pour le punch au cognac,
— Ah 1 c'est elle qui s'en charge? demanda Berthaut,
— Oui, répliqua Georges, je l'ai laissée dans la vieille salle occupée à tout préparer.
Le peintre et de Gandé échangèrent un regard : de la part de celui-ci, il voulait dire: « Si je pouvais la rejoindre t » et, de la part de l'autre ; « Allez, je réponds de tout. »
Cependant le fermier s'occupait à ranger les différents objets qu'il venait d'apporter, tels que graines, paniers, cuir de harnais, pièges à taupes, lorsque Berthaut aperçut au
milieu de ce capJiarnaiim deux masques d'assaut et une paire de fleurets.
— Gomment donc, maître Georges serait-il par hasard le professeur d'escrime du village ? demanda-t-il ironiquement ; je vois là tout un arsenal.
— Ah ! oui, dit le paysan ; c'est le fils du maire à qui j'avais prêté ces rouillardes, et qui me les a rendues en passant.
— Vous tirez donc, mon cher ?
— G'est-à-dire qu'autrefois je poussais un peu la tierce et la quarte... c'est le bedeau de la paroisse qui m'a donné mes premières leçons.
— Le bedeau? pardieu ! je serais curieux de savoir ce qu'il a pu vous apprendre.
— Eh bieni mais rien de plus facile, inter-
rompit le comte qui saisit l'occasion au vol ; il y a deux fleurets et deux masques; voyons, messieurs, un assaut.
— Avec maître Georges, dit le peintre de ce ton de nonchalance impertinente qui indique l'homme sûr de lui-même ; comment donc, volontiers ; je suis à vos ordres.
— Oh 1 faites excuse, reprit Baudry... je ne serais pas de force.
— Allons, de la confiance... Il y a fort longtemps que je n'ai tiré et je ne serais pas fâché de me refaire un peu la main.
Le peintre avait pris un des fleurets, qu'iî fit d'abord ployer pour en essayer l'élasticité, et avec lequel il se mit ensuite à fouetter le vide d'un air menaçant. Le fermier voulut en vain décliner l'honneur qu'on voulait lui
faire. Le comte le força à prendre un des fleurets, et lui fit observer qu'on ne pouvait rien refuser à un hôte. Baudry se décida enfin en déclarant, selon la formule obligée, que c'était par obéissance. Berthaut fit signe à de Candé, qui s'esquiva.
— Voyons, maître Georges, s'écria-t-il en s'avançant nonchalamment vers le fermier, y sommes-nous?
— Pardon, excuse, dit le paysan; c'est que monsieur est sans doute très-fort.
— Mais non, mais non, reprit Berthaut, qui marquait des passes dans l'air avec une légèreté de poignet affectée ; je tire un peu, seulement. Allons, mon brave, attention làl
Il s'effaça négligemment, la main gauche derrière le dos, tandis que Baudry se mettait
en garde. Tous deux offraient dans ce moment un singulier contraste. Il y avait, dans l'attitude de l'artiste, un sorte d'élégance conventionnelleet de liberté assurée qui rendait plus frappante la lourdeur précautionneuse du paysan. Celui-ci, l'œil fixé sur le fleuret de son adversaire, para les premiers coups assez heureusement, mais avec une raideur de poignet dont Berthaut se plaignit.
— Plus de moelleux, maître Georges, plus de moelleux, s'écria-t-il; vous avez un jeu de l'épaule qui vous ôte toute prestesse. . . Voyons, vite à la riposte... une, deux... parez...
Georges para et poussa de plus une botte à fond qui fit ployer son fleuret sur l'épaule du peintre.
— Gomment donc, très bien f reprit celui-ci
en ricanant ; vous m'avez touché, mon cher, parole d'honneur, vous m'avez touché I Du reste, ça arrive souvent; quand on a affaire à quelqu'un qui n'a pas de principes, on
est surpris par un coup de maladresse
Ahl...
— Est-ce que j'ai encore manqué de principes ? demanda naïvement Baudry.
— Non, dit le peintre en se mettant plus soigneusement en garde; c'est de ma faute, j'ai eu une distraction... Allons, là, ferme !
Georges lui porta une troisième botte, mais Berthaut, qui commençait à prendre de l'humeur, affirma que le fleuret lui avait passé par-dessus l'épaule et retira son habit afin d'être plus maître de ses mouvements.
Le fermier profita de cette suspension pour
noircir à la plaque du foyer le bouton de son fleuret, puis tous deux se remirent en gardi.
Le peintre employa cette fois tout son savoir-faire; mais Baudry avait un jeu brusque et serré, que son poignet d'acier rendait irrésistible. Au bout de quelques minutes, le gilet blanc de l'artiste fut tigré d'autants de points noirs qu'une carte de l'archipel océanien. Il s'arrêta un instant pour reprendre haleine, en répétant d'un air un peu confus qu'il n'était point en train, mais qu'il allait se remettre et qu'il voulait sa revanche.
— Faut voir avant combien j'ai commis
de maladresses, dit Baudry qui s'approchait
pour compter les coups reçus.
82 LEMARIDE LA FERMIÈRE
Berthaut remarqua alors, pour la première fois, les marques imprimées par le fleuret, et jeta les hauts cris.
— Faites pas attention, dit le fermier tranquillement; c'est pour être sûr de s'entendre : comme ça, on ne peut compter que les vrais coups : c'est aussi commode que la coche des boulangers. Tout à l'heure nous allons finir le moucheté. Le bedeau disait qu'au régiment c'était de règle de continuer tant qu'il restait place sur le gilet.
— Gomment, au régiment?
— Un peu. Notre bedeau avait eu le petit caporal pour chef de file avant d'avoir le curé; c'est même lui qui m'a empêché d'acheter un remplaçant.
— Vous avez donc servi?
— Huit ans, dans le 14^ de ligne, où j'étais prévôt d'armes.
Berthaut fit deux pas en arrière. Ceci expliquait la leçon qu'il venait de recevoir, et rendait une plus longue lulte inutile. Il se hâta d'aller raccrocher son fleuret à un clou, en déclarant qu'il renonçait à sa revanche.
Georges répondit avec sa modestie accoutumée que s'il en restait là, c'était par obéissance.
Le garçon de ferme entra au même instant avec le punch, dont les flammes bleuâtres montaient et retombaient comme des follets enchaînés.
La figure du paysan s'épanouit à cette vue.
— Ahf monsieur va juger du talent de ma femme, s'écria-t-il. Pose ça là, garçon; où est M. le comte.
— Il cause avec la bourgeoise, répondit Guillaume.
— Dis-lui que le cognac brûle.
— Et surtout ne l'attendons pas, ajouta Berthaut «en approchant une chaise de la table, vu qu'il est indigne de nous tenir compagnie : ça ne sait boire que du vin de Champagne comme les pensionnaires.
Il fit signe à Baudry de se placer vis-à-vis, et s'empara de la cuiller à manche d'ébène pour remplir les verres. Le tête-à-tête bachique auquel il se préparait pouvait être regardé comme un nouvel assaut; mais, cette fois, il ne doutait point de ses avantages. Initié depuis longtemps aux habitudes anglaises, il passait, au Café de Paris, pour un des plus intrépides buveurs de la moderne gentilhom-
merie. Aussi s'occupa-t-il moins de se ménager lui-même que d'exciter son adversaire. Les verres à peine vidés étaient remplis de nouveau, avant que le pajsan put s'arrêter ou se reconnaître. Il avait d'abord fait quelques façons, mais il finit par se laisser aller, sans que ces libations répétées parussent obscurcir en rien sa raison. Loin de là, on eût dit qu'elles activaient son sang engourdi, et élucidaient ses perceptions. A mesure que les idées de Berthaut s'embarrassaient, celles de Georges devenaient plus claires: l'un semblait monter dans l'échelle intellectuelle autant de degrés que l'autre en descendait. Cependant, par une hallucination ordinaire à l'ivresse, le peintre attribuait à Baudry les désordres de son propre esprit;
ne le comprenant plus, il l'accusait de devenir incompréhensible, et riait tout haut du triomphe qu'il croyait remporter.
— Votre verre, maître Georges, votre verre, s'écriait-il en s'efforçant de lui verser à boire et versant à côté. Ne pouvez-vous donc plus le tenir droit? Ah 1 ahl ahl la main lui tremble I Est-ce que le punch vous prend sur les nerfs, mon brave?
— Nullement, dit le fermier en élevant son verre; à votre santé, bourgeois I
— A la vôtre... ou plutôt, non; à la santé des jolies femmes I nous sommes ici dans leur pays.
— C'est vrai.
— Il y a d'abord votre femme.
— Et madame de Gardv.
— Ahl Léontine... c'est un angel répéta le peintre avec une admiration insolente.
— Le fait est , reprit le paysan , que madame la marquise a la physionomie drôlement avenante,
— Et le torse, ajouta Berthaut vivement... un véritable estampage de la Vénus de Milo.
— Avec ça un teint superbe...
— Une peau de blonde 1 je n'ai jamais pu aimer que les blondes, moi.
— Eh bien! voyez comme c'est heureux que M. de Gardy se soit trouvé de votre goût! car enfin il aurait pu épouser une brune, et ça vous eût été désagréable.
— Pour la couleur! mais il reste toujours les formes. Quand on est peintre , voyezvous , mon cher , on étudie le beau sous
tous ses aspects et dans rintùrôt de l'art.
— Ah 1 voilà! répliqua le fermier en le regardant avec un mélange de gravité et d'ironia; c'est dans l'intérêt de l'art que vous étudiez madame de Gardy... reste à savoir si le mari, qui n'est pas artiste, comprendrait bien la chose.
— Le marquis?
— Oui; il pourrait revenir, et s'il entendait ce qu'on m'a jaconté ce matin au château» peut-ôtro bien qu'il trouverait à redire 1... Il y a des gens qui ont si mauvais caractère... Sans compter que tout le monde ne peut pas prendre son parti sur certains désagréments... Je juge ça d'après moi, voyezvous. Quand le malheur est venu, on a quelquefois l'air de se consoler ; on fait
semblant de vivre, mais on a le cœur tué.
Berthaut regarda le fermier, qui étai' sérieux, et éclata de rire.
— Allons, c*est fait, murmura-t-il, il ne sait plus ce qu'il dit.
Et, cherchant à verser dans les verres le reste du punch :
— A bas les sermons, s'écria-t-il, je ne veux pas de morale, maître Georges... pour le moment j'aime mieux un citron; voyons, demandez un citron avec du sucre et de la cannelle... je veux vous faire un grog de ma façon. Hourra! pour le grog; grog for ever,
Baudry fit apporter ce qu'il demandait et le nouveau breuvage fut bientôt préparé : il acheva d'enlever au peintre le peu de raison
qui lui restait. Plus persuadé de l'ivresse du fermier à mesure que la sienne grandissait, il se mit à le plaisanter avec moins de précaution, et comme Baudry, embarrassé de sa bruyante gaieté, voulait y mettre fin en prétextant la nécessité de retourner près du comte, il s'écria qu'il ne le souffrirait pas, et que de Candé avait besoin d'être seul avec madame Ernestine.
Ces plaisanteries étaient prononcées d'un ton et accompagnées de rires qui ne pouvaient laisser de doute sur leur intention. Le fermier, tranquille jusqu'alors, tressaillit et devint pâle. Aucune inquiétude n'avait, avant cela, troublé sa pensée; mais, au premier soupçon, tous les souffles de la jalousie s'engouffrèrent dans cette âme comme un orage.
Rapprochant rapidement mille remarques faites sans y prendre garde et réunissant mille souvenirs, il passa, en quelques minutes, de la surprise au doute, du doute au saisissement, et du saisissement à l'épouvante.
L'effet fut si terrible et si subit, que lui-même ne put s'en rendre compte. On eût dit une avalanche qui ensevelissait, en un instant, sous son froid déluge, toutes les fleurs de joie et de confiance écloses dans un simple cœur. Il s'était levé les lèvres serrées, l'œil dilaté, tremblant de tout son corps et pressant Berthaut de questions; mais celui-ci n'en comprenait plus le sens. Les mots seuls lui arrivaient et il les répétait en riant, sans savoir ce qu'ils voulaient dire. Georges eut beau le prier, le menacer, le saisir par les épaules
et le secouer avec prière ou avec rage, les réponses du peintre devenaient de plus en plus confuses. Gomme le naufragé dont les forces s'épuisent, il s'enfonçait, pour ainsi dire, dans l'ivresse, balbutiant des phrases entrecoupées. Enfin, son front tomba sur l'un de ses bras appuyé à la table, et il s'endormit.
Baudry le laissa là et courut à la vieille salle, où devaient se trouver le comte et Ernestine; tous deux l'avaient quittée. Il monta à l'étage supérieur, traversant toutes les chambres qui étaient vides, redescendit comme un fou, parcourut de nouveau les pièces du rezde-chaussée, el finit par se précipiter dans la cour en appelant :
— Gailiaumel
Celui-ci sortit de la grange où il remisait le char- à-ban es.
— As-tu vu madame Ernestine? demanda précipitamment le fermier.
— La bourgeoise, dit Guillaume, elle doit être avec M. de Candé, comme d'habitude.
— Elle lui tient donc ordinairement compagnie?
— C'est-à-dire que depuis qu'il est ici elle ne le quitte point; madame Ernestine ne s'était jamais montrée si aimable pour personne.
— Eh bien 1 quand cela serait, où est le mal? s'écria le fermier qui répondait à sa propre pensée plutôt qu'aux paroles de Guillaume.
— Le mal, répéta le valet de ferme sur-
pris, j'ai pas dit qu'il y avait du mal.
— Alors, pourquoi espionner tes maîtres et juger ce qu'ils font? reprit Baudry qui, comme le loup de la fable, avait besoin de trouver un coupable.
— Faites excuse, dit Guillaume de plus en plus déconcerté; mais c'est vous qui m'avez demandé...
— Je t'ai demandé où était madame Ernestine.
— Eh bien, je crois l'avoir vue dans le jardin.
— Par ce temps?
— Oui, elle se promenait tout, à l'heure dans la neige avec M. le comtCi
Baudry courut à la porte grillée qui séparait la cour du jardin et les aperçut en effet
dans l'allée de tilleuls. M. de Candé tenait le bras d'Ernestine sur le sien et lui parlait vivement, la jeune femme écoutait, la tête baissée, la joue en feu et sans prendre garde à la neige, dont quelques flocons tombaient encore et brillaient sur sa chevelure noire. Baudry allait s'élancer vers eux, lorsque le brigadier Noiraud parut à la grande entrée avec les deux gendarmes.
Vfll
Le fermier n'eut que le temps de courir à leur rencontre et de les conduire dans la vieille salle, oh il leur fit servir des rafraîchissements, tandis que Guillaume avertissait le comte de ne point se montrer. La visite du brigadier se prolongea, et fut suivie de celle du régisseur de madame de Gardy qui venait terminer une affaire de charrois, pour la-
quelle Georges l'avait vu le matin même. Il fallut discuter des conditions, régler des prix. Le fermier, bourré d'angoisses, accordait tout pour être libre plus vite; mais l'homme d'affaires entrait sans cesse dans quelque nouvelle complication. Enfin, pourtant, il se décida à repartir.
La nuit, qui vient rapidement à cette époque, était déjà presque close. Baudry referma la grande porte, donna les derniers ordres à Guillaume, et monta à la chambre de la fermière. Mais, près d'entrer, il s'arrêta; ses jambes tremblaient sous lui, ses tempes battaient bruyamment, et la sueur perlait sous ses cheveux. Cependant, après un moment d'hésitation, il ouvrit doucement la porte de la jeune femme.
Sa chambre était sombre, il crut d'abord qu'il n'y avait personne; mais le bruit d'une respiration oppressée attira son attention. K fouilla, du regard, Tobscurité et distingua enfin Ernestine; elle était accroupie sur une chauffeuse, dans le coin le plus obscur, la lête appuyée sur ses genoux. Le fermier l'appela à demi-voix; elle se redressa avec un cri.
^ Ne craignez rien, c'est moi, dit-il en entrant.
Elle passa vivement son mouchoir sur ses yeux; malgré la nuit, Georges s'en aperçut.
— Pourquoi êtes-vous ici sans lumière?
demanda-il.
— Mon Dieu, je ne sais, bégaya Ernestine, le jour est tombé sans que j'y aie pris garde;
mais, si vous le désirez, nous allons descendre.
— Tout à l'heure, dit le paysan; voilà bien du temps que nous sommes séparés; je voudrais d'abord vous parler... causer de confiance...
La jeune femme, qui s'était levée, resta debout : il alluma une bougie et vit que ses yeux étaient rouges.
Il ne dit rien pourtant, mais tâchant de reprendre son ton habituel ;
— Je n'ai pas encore pu vous dire que j'avais fini toutes mes affaires à Orléans, reprit-il.
— Ah I... toutes!... finies? répéta machinalement Ernestine qui retenait ses larmes avec effort.
* — Oui, continua le fermier,... ça pas été sans peine ; j'ai dû courir chez les experts, chez les hommes de loi.... j'avais pas le temps de me reconnaître. Mais, vous aussi, vous avez eu de l'occupation... il a fallu recevoir M. le comte et le cacher... car il est arrivé ici tout de suite après mon départ?
— Le lendemain, je crois, balbutia Ernestine.
-^ Ah ! vous n'êtes pas sûre ? dit Baudry en la regardant.
— Pardonnez-moi, c'est bien le lendemain.
— Gomme ça s'est trouvé.... de cette manière vous n'êtes pas restée seule... M. le comte vous a fait une compagnie.
La voix du fermier fléchissait de plus en plus.
— J'étais inquiète de ne point vous voir revenir, fit observer Ernestine.
— Vrai 1 dit Baudry, vous vous êtes donc aperçue de mon absence ?
— Pouvez-vous en douter, Georges ?
— Non, reprit-il avec une émotion qui ne cherchait plus à se cacher; il ne faut pas que j'en doute, n'est-ce pas ? dites-moi ça, Ernestine. Si vous saviez quel bien vous me faites l Que moi, je désire être ici, c'est tout simple, j'ai besoin de vous voir... ça me fait vivre; mais, pour vous, ça ne peut pas être la même chose.
— Pourquoi cela ? demanda la jeune femme en se retournant à demi.
— Oh 1 pourquoi, pourquoi, repritBaudry, parce que je me rends justice. Je sais bien ce
que je vaux, allez ! Ici où l'on passe pour un savant quand on sait signer son nom avec un paraphe, on a bien pu faire de moi un conseiller municipal, même un adjoint du maire; ça prouve seulement que les borgnes sont heureux de se trouver dans le royaume des aveugles ; mais je me connais ; car en définitive on a beau avoir la vue courte, on est toujours assez près de soi-même pour se voir.
— Encore ces idées I interrompit la jeune femme qui fit un mouvement vers Georges.
— Ce ne sont point des idées, reprit celuici avec une triste insistance, ce sont des faits, c'est la vérité ! J'aurais dû y penser plus tôt, mais il n'est jamais trop tard pour réparer une folie le moins mal qu'on peut. Aussi voyezvous, Ernestine... une supposition que vous
ne pourriez point vous habituer à ce que
je suis.... que j'arriverais enfin.... à trop vous déplaire...
La jeune femme voulut protester.
— Non, je suppose, je suppose, contin^ Baudry précipitamment, eh bien, dans ce cas vous viendriez me dire : Georges, ça ne peut pas continuer comme ça! Moi j'ai tout ce qu'il faut pour briller et être aimée, tandis que vous, au contraire, vous êtes un paysan sans manières, sans esprit..,
— Y pensez-vous ? Georges.
— Faut dire la vérité à ses amis I reprit le fermier avec une conviction ingénue ; si vous veniez ainsi me déclarer votre pensée, m'avouer loyalement que je vous suis à charge, ça me ferait une grande douleur ; mais malgré
tout. . . je crois, oui, je crois que je vous dirais merci. La jeune femme poussa un cri de surprise.
— Je vous dirais merci pour avoir été franche, ajouta Georges avec une chaleur douloureuse; merci pour ne pasm'avoir humilié par un mensonge ; car, nous montrer de la confiance c'est prouver qu'on nous suppose du bon sens et du cœur. Je vous dirais merci surtout pour avoir compris que ce que je voulais avant tout, c'était vous voir heureuse.
— Ne le suis-je donc pas ? demanda Ernestine d'une voix timide.
— Je suppose toujours, dit le fermier.
Après tout, chacun entend le bonheur à sa manière... et s'il n'y avait que moi pour empêcher le vôtre, il ne faudrait pas vous inqufé-
ter ; parce que je ne l'empêcherais pas longtemps.
— Que feriez-vous donc ? demanda la fermière en le regardant presque effrayée.
— Je partirais.
— Vous ! vous me laisseriez seule I Et que deviendrais-je sans vous ?
— Oh ! j'y ai déjà songé ! J'y ai songé le jour même où vous avez consenti à m'épouser. Je me suis dit alors: Voilà une brave créature qui n'a ni parents, ni fortune, et dont je deviens tout l'avenir 1... mais si je changeais pour ellel... si je me ruinais 1... si je mourais I...
— Georges !...
— Dam 1 ça peut arriver à tout le monde, continua naïvement le fermier j dans ce cas.
me suis-je dit, elle resterait donc sans ressources? sa vie dépendrait de moi ? ça ne peut être ? De quelque côté que le vent tourne,^ il faut qu'elle n'ait rien à craindre. Alors je suis allé voir le notaire, vous savez, M. Lefebvre; le brave homme a compris la chose; il a écrit sur du papier timbré ; j'ai signé tout ce qu'il a voulu, et maintenant, Ernestine, quoi qu'il arrive, vous êtes chez vous. La fermière joignit les mains.
— Que me dites-vous là, Georges? s'écriat-elle, vous vous êtes dépouillé pour moi et vous ne m'en avez jamais parlé!
— A quoi bon? répondit le paysan simplement; dès que c'était fait, il n'y avait plus besoin de s'en occuper. Aujourd'hui même,
je ne sais pas pourquoi je vous l'ai dit, cai
je n'étais point venu pour cela, mais une parole en amène une autre; on se laisse aller sans y penser.
Ernestine saisit ses deux maîns et les serra dans les siennes avec un attendrissement passionné.
— Ah I comment vous remercier? ditelle; tant de générosité pour moi, quand je n'ai rien fait pour vous I Georges, mon ami... oh! vous êtes trop noble, trop bon t...
— Bon, répéta Baudry, qui avait ramené les mains de la jeune femme contre sa poitrine et qui conteî'^plait avec angoisse, son visage marbré par les larmes; non, non, ne croyez pas celaî ce que je fais, ce n'est point parce que je su.is bon, c'est parce que
je vous aime f c'est parce que je voudrais vous voir oublier ce que je suis. Ah ! vous ne savez pas tout ce que je donnerais pour avoir été élevé comme vous, pour être capable de vous faire honneur 1 quand je rencontre d'autres hommes qui ont tout ce qui me manque à moi, je souffre, voyez- vous, je souffre... parce que je suis...I Eh bien, oui, à quoi bon le cacher... je suis jaloux!
— Vousl
— Jaloux comme un malheureux, comme un fou 1 jaloux des lettres que vous recevez, que vous écrivez; jaloux surtout quand ceux que je vois ici rj^ sont pas des paysans comme moi ; quand je pense que vous devez faire des comparaisons!... comme maintenant, par exemple, avec M. le comte !...
; — Ah ! c'est à lui que vous pensez I s'écria la fermière en pâlissant.
— Eh bien I oui , dit Baudry abandonnant tout mystère et tout détour; j'aime mieux ne rien vous cacher. Il a suffi de quelques mots prononcés tout à l'heure par le peintre et de cette promenade que je vous ai vue faire sous la neige avec M. de Candé, pour me tourner entièrement l'esprit. J'ai to^'t, je le sais bien; c'est manquer de confiance, c'est vous faire insulte ; mais que puisje vous dire, sinon que malgré moi mon cœur se tord, que je regarde, que j'écoute, que j'ai peur 1 Fâchez-vous, grondez-moi ; je le mérite bien ; mais ça m'étouffait et j'avais besoin de vous dire la vérité.
Il y avait tant d'ouverture de cœur dans cet aveu fait d'une voix tremblante, avec des larmes au bord des paupières, qu'Ernestine, déjà émue, ne put y résister. Son esprit, troublé par les séductions du comte, flottait dans une douloureuse incertitude, entre les attirements du rêve et les devoirs de la réalité. Les paroles de Georges tom-
Lèrent dans celte nuit comme un rayon.
Toutes les existences ont de ces heures de lumière où se révèle inopinément quelque perspective ignorée. Il en est souvent d'une âme près de laquelle nous vivons, comme de la demeure voisine qu'un mur sépare de la nôtre; au delà de ce mur nous ne supposons qu'une sombre cour ou de froids édifices, lorsqu'un jour l'orage abat la séparation et nous montre un parterre émaillé, de vertes allées et des charmilles gazouillantes. Jusqu'alors la jeune femme n'avait point vu au fond du cœur de Georges.
Pour la première fois elle comprit celte vaillante nature, si facile à la joie, si généreuse dans la douleur. Ce fut, en même temps, pour elle, une réhabilitation et un
remords. Violente dans son repentir comme toutes les âmes loyales, elle jeta un de ses bras autour du cou de Baudry, appuya la tête sur sa poitrine et fondit en larmes.
Le fermier, hors de lui, la serra contre son cœur en s'accusant et en lui demandant pardon de l'avoir affligée ; mais elle posa la main sur ses lèvres et s'écria :
— Taisez-vous, Georges, ne vous excusez pas; votre bonté me fait mal. Ah f ce n'est pas à vous qu'il faut pardonner, mais à moi, puisque je vous ai fait souffrir.
— Non, non, interrompit le fermier, à qui la tendresse d'Ernestine avait déjà rendu sa sérénité et qui souriait sous ses larmes; c'est de ma faute. Mais il faut me le dire, voyez-
Tousl j'aurai tant de reconnaissance si vous me prouvez que je suis un imbécile... et ça vous est si facile? Vous savez bien que je fais ce que vous voulez. Dites-moi d'être tranquille, il faudra bien que je le devienne; assurez-moi que le comte ne pense pas à vous et je le croirai.
— Mais, si pour vous donner cette assurance... il fallait mentir? murmura la fermière avec effort.
Baudry fit un mouvement terrible; elle le retint dans ses bras.
— Ah I vous avez promis de m'entendre, continua-t-elle vivement; vous ne voudriez pas me faire repentir de n'avoir voulu rien vous cacher ?
— C'est juste, dit Georges, parlez, Ernes-
tîne ; je vous écouterai sans rien dire et sans bouger : voyez plutôt.
Il se laissa tomber sur un fauteuil ; la jeune femme s'assit à ses pieds, un bras appuyé sur ses genoux, et commença à lui raconter ce qui s'était passé depuis l'arrivée du comte. Elle avoua tout; mais, avec l'adresse instinctive des femmes, elle côtoya, pour ainsi dire, le péril des aveux, en évitant tout ce qui eût pu irriter Georges ou l'affliger.
La faute de M. de Candé avait été de
se rappeler imprudemment un rêve des
jeunes années, la sienne de l'avoir écouté
avec trop de patience; quant au trouble qi|i
s'était éveillé en elle, quant aux hésitations
dont elle rougissait maintenant, il n'en fut
point question; peut-être môme les avait-elle déjà oubliées; car, dans ces âmes flottantes où l'impression a la durée d'une fleur, le souvenir semble avoir celle d'un parfum. Du reste, à mesure qu'elle parlai! , le visage de Georges reprenait sa sérénité; les plis s'effaçaient sur son front épanoui, un rayon souriant commençait à luire au fond de son œil, et je ne &ais quelle ironie flottait autour de ses lèvres détendues.
Lorsque Ernestine eut achevé, il prit, à deux mains, la tête qu'elle appuyait sur son bras, la releva vers lui et posa les lèvres sur ses cheveux parfumés.
— Ah 1 tu me pardonnes ! s*écria-t-elle en se pressant contre son cœur.
— Je t'aime 1 répondit Georges attendri, et
je remercie Dieu d'être arrivé à temps. Tu sais que le comte part demain?
— Il me l'a dit tout à l'heure, au jardin,
répliqua-t-elle en hésitant.
— C'était donc là ce qui le faisait parler avec tant de feu? Il se plaignait sans doute 1... il eût voulu quelque consolation.
— Il me demandait une dernière entrevue avant son départ I
— Quand cela?
— Ce soir.
— Ici?
— Non; au petit pavillon du jardin, où il doit m'attendre... après le souper.
— Et c'était convenu?
— Je n'avais rien promis t répliqua vive-
ment la jeune femme, qui n'osait dire qu'elle n'avait non plus rien refusé.
Un éclair passa dans les yeux de Baudry, mais un éclair de malice plutôt que de colère. Ernestine l'interrogea du regard avec inquiétude; il la rassura doucement, lui promit de ne rien laisser voir à M. de Candé et continua à lui parler avec une bonté caressante jusqu'à l'arrivée de Guillaume qui annonça le souper.
Le comte, également averti, attendait au petit salon, car, en arrivant aux Fresnaies, il n'avait voulu rien déranger aux habitudes établies. Ce repas du soir était d'ailleurs favorable à ses projets, il lui permettait de prolonger les tête-à-téte et ajoutait aux épanchements le trouble de la solitude, du silence et de la nuit.
Berthaut, enfin réveillé, avait rejoint de Candé qui lui expliquait sans doute ses galants travaux de la journée, car lorsque Georges parut, il fit un signe et s'arrêta brusquement.
Le fermier descendait seul. Il pria ses hôtes d'excuser Ernestine qui s'était trouvée prise d'une indisposition subite et venait de s'enfermer.
Les deux Parisiens se regardèrent et Ton se mit à table dans les meilleures dispositions.
Les manières du comte avaient quelque chose de triomphant ; le peintre était plus goguenard que jamais, et le fermier répondait à ses épigrammes avec ane bonhomie guillerette. En voyant l'accord amical établi entre
les trois convives, on eût pu se demander, comme Figaro, quels étaient les trompeurs et les trompés.
Enfin, dix heures sonnaient à la pendule, on se leva de table. Baudry souhaita à ses hôtes une heureuse nuit en les avertissant qu'il fallait partir le lendemain dès le point du jour, puis entra dans la chambre qu'il occupait au rez-de-chaussée. Les deux Parisiens, qui avaient échangé un signe d'intelligence, gagnèrent le jardin
Le îendemaîn, à l'heure où le soleil levant faisait étinceler les toits de la ferme couverts d'une neige veloutée, la porte du pavillon du jardin s'ouvrit et Berthaut parut sur le seuil avec le comte. Ils avaient l'habit boutonné jusqu'au menton , le chapeau enfoncé sur les oreilles, les mains plongées dans les poches de leurs pantalons, et s'avançaient les
jarrets ploycs en trottinant et grelottant.
Sortis ensemble la veille, après le souper, l'un pour rejoindre la fermière au rendez-vous désigné, l'autre pour faire sentinelle pendant l'entrevue, ils avaient vainement attendu jusqu'au moment où , voulant rentrer, ils s'étaient trouvés prisonniers dans le jardin et forcés de chercher un abri dans le pavillon où ils venaient de passer la nuit. Ils se dirigeaient vers la porte du potager, décidés à appeler s'ils ne la trouvaient point ouverte, lorsque leurs noms, prononcés à haute voix, les fît retourner.
Ils levèrent les yeux; la fenêtre de la chambre d'Ernestine venait de s'ouvrir, et ils aperçurent Georges, la tête encore enveloppée d'un foulard de nuit. Un de ses
bras entourait la taille de la fermière qui, les cheveux à demi défaits , confuse et l'œil chargé de langueur, s'appuyait à son épaule.
Le comte fit un bond en arrière; Berthaut prit son lorgnon pour mieux voir.
— Dieu me pardonne I ce sont bien ces messieurs, dit Baudry.
— Comment! ils sont ensemble? s'écria involontairement le peintre en désignant à de Candé la chambre de la jeune femme.
— Ces messieurs cherchent le frais bien matin, reprit le fermier avec bonhomie; il faut qu'ils m'excusent si je les ai fait attendre; ils doivent comprendre qu'ici il est facile de s'oublier 1...
Un regard de tendresse admirative, jeté
sur Ernestirie, acheva sa pensée; le sang monta au visage du comle.
— Maître Baudry avait promis de tout préparer pour le point du jour, dit-il avec hauteur.
— Guillaume atlèle le char-à-hancs , fit ohserver Georges, et je vais ouvrir à ces messieurs la porte du jardin.
— Ils sont donc enfermés ? demanda Ernestine surprise.
— Depuis hierl répliqua tranquillement le fermier.
La jeune femme et les deux Parisiens firent un mouvement.
— Ainsi, ce n'était point un hasard! s'écria de Gandé, c'était une mystification.
— Faites excuse, reprit Baudry en ap-
puyant, celait une précaution l cliacun défend son pauvre bien comme il peut. J'avais peur d'un incendie, j'ai éloigné le feu de la maison. Monsieur le comte doii comprendre que c'était lui rendre service en même temps qu'à moi-môme.
— Reste à savoir comment je prétends le reconnaître, dit de Gandé, dont l'orgueil blessé se tournait en sourde rage; maître Baudry a compté sur l'avantage que lui donnait sa position; mais je dois le prévenir que je n'ai jamais supporté impunément une insolence. '
— Plaît-il? interrompit le fermier qui redressa la tête; monsieur le comte s'est sans doute trompé de mot.
— Nullement.
— Alors, c'est de personne, reprit Baudry avec un calme qui ne manquait pas de dignité. Il me semble que nous jouons ici un singulier jeu. Monsieur le comte est venu aux Fresnaies, où tout le monde Ta reçu avec plaisir; et, pour se désennuyer, il a cherché à mettre le trouble parmi des gens qui s'aimaient ; il a voulu les rendre malheureux ou ridicules, et maintenant il se fâche de n'avoir pas réussi? Monsieur le comte pense alors qu'il fallait le laisser faire.
Berthaut lança à de Gandé un regard qui voulait dire ; C'est vous qui avez tort.
— Mais, peut-être, reprit le fermier en s'animant, peut-être qu'il me sera du moins permis de demander à monsieur le comte quel droit il avait à la préférence de ma
femme? Est-ce parce qu'il est de meilleure maison rjue moi? En fait d'amour, ca n'a pas à fournir ses preuves de noblesse 1 Est-ce parce qu'il a plus d'esprit? Il aurait dû s'en servir pour connaître son devoir et ne pas répondre à la confiance par la trahison. Est-ce parce qu'il aime mieux? Ahl sur ce point-là je le défie I car cet amour^ qui n'est pour lui qu'un passe-temps, est toute mon occupation à moi, c'est mon bonheur, mon luxe : j'en ai fait ici-bas mon paradis, et, s'il le fallait, j'en ferais mon linceul I
Deux larmes brillaient dans les yeux du campagnard, qui serra contre lui la jeune femme.
Le comte et Berthaut se regardèrent.
— • Décidément, mon cher, dit celui-ci
tout bas, vous avez perdu la pciirtie ; il a quinte et quatorze et le point.
Au lieu de répondre, de Gandé tourna brusquement le dos, et gagna la porte du jardin que l'on venait d'ouvrir.
Un quart d'heure après, les deux fugitifs étaient assis, côte à côte, dans le char-àbancs, et Guillaume achevait de rassembler les rênes du cheval. Dans ce moment, Georges sortit de la ferme et s'approcha avec une expression de cordialité respectueuse. Il présenta à M. de Gandé les passe-ports qui lui avaient été remis à Orléans.
— M. Lenoir, ajouta-t-il, m'a de plus confié cinq billets de banque.
— Pour nous? s'écria Berthaut, qui avança la main.
— Pour M. de Candé, dit Georges en souriant.
Le peintre suivit de l'œil les chiffons de papier végétal que son compagnon glissait dans son portefeuille.
— Voilà des envois qui me sont inconnus, dit-il d'un ton pensif, et cependant j'avais écrit à mon marchand de tableaux de me faire parvenir quelques centaines de francs.
— M. Berthaut aurait-il besoin d'une avance, demanda gaiement le fermier en rouvrant son carnet ; j'ai là un petit bon de cent écus sur le receveur d'Angers.
— Vous! dit le peintre étonné ; ah çàl mais, à la campagne, on a donc de Targent.
«— Faut bien, fit observer Baudry; nous ne sommes pas assez riches pour avoir des dettes.
— Berlhaut se retourna vers son compagnon :
— C'est à n'y plus rien reconnaître, s'écria-t-il. Autrefois on regardait les campagnards comme de' pauvres diables, comme des lourdauds, comme des Georges Dandin ; maintenant, ils prêtent de l'argent, ils ont été maîtres d'armes, et ils se débarrassent des galants de leurs femmes.
— La révolution a pénétré partout, répondit le comte à demi-voix; il n'y a plus
de paysans.
— Mais où sont donc alors les imbéciles? demanda le peintre.
— Bahl qui sait? répliqua Baudry en le regardant d'un air de malice narquoise ; peut-être bien qu'ils se sont faits bourgeois 1
UN
Écouflan est un bourg situé à quelques lieues d'Angers, sur la rive gauche de la Maine, et possédant tout ce qui constitue le chef-lieu communal d'une nation civilisée; c'est-à-dire qu'on y trouve un maire doté d'adjoints, un curé avec son vicaire et un magister plus ou moins cousin du be-
deau. Écouflan a même un aubergiste 1 un aubergiste - mo(îèle tenant un bureau de tabac, ferrant les chevaux, écrivant les lettres d'amour des bateliers et vendant de le quincaillerie 1 Maître Loret, qui eût été le père du cumul si les grands dignitaires de l'Université ne l'eussent inventé, exerçait de plus les honorables fonctions de gardechampêtre, de taupier et de tambour de la garde nationale, laquelle n'a jamais existé. Enfin, à ses moments perdus, il parle politique avec le percepteur et donne des consultations aux malades. Il excelle surtout, dit-on, à trouver les trois cheveux qu'il faut tirer pour relever la luette (qu'il appelle Valouette), et à remettre en place, au moven d'une formule, les estomacs de-
croches. Avec cela, maître Loret fait ses pâques, chante au besoin la gaudriole et trouve moyen de connaître les affaires de tous les buveurs qui s'arrêtent dans son cabaret.
Au moment même oii s'ouvre notre histoire, l'aubergiste d'Écouflan s'acquittait de ce devoir d'hospitalité envers un jeune étranger assis près du seuil de son bureau de tabac. Tout en donnant des ordres pour le souper du nouveau-venu, il avait réussi à apprendre qu'il s'appelait Alfred Morny, qu'il était Parisien, que ses parents l'avaient laissé maître absolu d'une vingtaine de mille francs de revenu, et qu'il parcourait la France en artiste, c'est-à-dire avec des guêtres, un chapeau corné et peu de chemises.
Un observateur bien instruit eût pu ajouter que le jeune homme avait quitté son logement de la rue de Provence par lassitude de l'existence trop faite qu'il y avait menée jusqu'alors. Pour l'homme riche, en effet, Paris n'est qu'un immense restaurant où il trouve toute chose prête sans avoir besoin de rien préparer, la facilité de la jouissance ôle à celle-ci son filet de vinaigre; on vous fait la carte des plaisirs, et à peine en avez-vous nommé un, qu'il vous est servi tout paré I
Alfred Morny avait fini par trouver ce bonheur monotone. Il lisait les romans contemporains et eût voulu retrouver dans la vie quelques-unes de ces aventures de haut goût qu'il y voyait racontées ; mais
l'expérience trompait toujours son espoir ; le romanesque avait complètement disparu des douze arrondissements et de la banlieue. S'était -il retiré vers le sud, comme les baleines\ ou comme les ours, vers le nord ? là était la question ! en tous cas, Morny résolut de s'en assurer. U mit ordre à ses affaires, se fit donner une lettre de crédit par son banquier et partit à la recherche d'un roman de rencontre, comme les aventuriers du moyen âge partaient à la recherche du saint GraaI.
Il venait de traverser l'Orléanais, le Blaisois et une partie de l'Anjou sans avoir encore trouvé autre chose sur son chemin que des gendarmes et des rouliers; mais en revanche il avait appris ce que c'était la soif, la faim,
les lits d'auberge et le vin du cru; misères charmantes quand elles sont volontaires et dont les frêles aiguillons donnent plus de saveur au plaisir.
A tout prendre, notre Parisien n'était donc pas mécontent de son excursion : il avait mis son imagination à la fenêtre, comme une autre sœur Anne, et il lui demandait, d'heure en heure, si elle ne voyait rien venir.
Il allait rouler sa troisième cigarette de pur Havane, lorsque maître Loret, qui était allé jeter le coup d'œil du maître à la cuisine, vint lui annoncer qu'il serait bientôt servi. Le jour était tombé ; quelques rouges lueurs empourpraient seules le couchant, tandis que dans le reste du ciel, û un bleu pâle, commençaient à scintiller les étoiles. Les groupes
qui, quelques instants' auparavant, garnissaient les seuils, étaient rentrés pour le repas du soir, la solitude et lo silence venaient avec l'obscurité. Dans ce moment, le galop d'un cheval se fit entendre au loin, s'approcha rapidement et retentit tout à coup sur les cailloux de la rue qui conduisait à l'auberge de maître Loret.
Celui-ci avait dressé la tête et tressailli à la vue du cavalier qui venait de tourner le chemin.
— Dieu nous sauve I c'est M. Germain!
murmura-t-il d'un accent troublé.
Morny allait lui demander ce que c'était que M. Germain, lorsque le cavalier arrêta brusquement sa monture devant l'auberge.
— Est-ce toi, père Loret? dit-il d'une voix
rude et comme s'il n'eût point reconnu l'aubergiste au milieu du nuage de poussière que sa course venait de soulever.
— A vous servir, monsieur Germain, repondit Loret avec une réserve tout à fait en dehors de ses habitudes.
— Viens ici!
L'aubergiste s'approcha le bonnet à la main.
— Fais-tu toujours le commerce de ferraille?
— Toujours, monsieur Germain.
— Alors tu vends des vis et des crampons?
— Sans doute.
— Apporte-moi ce que lu as de plus fort.
— En crampons et en vis?
— Oui.
— C'est-il pour quelques réparations à faire au manoir?
— Gela ne te regarde pas.
— Excusez, ce que j'en dis c'est sans intention...
— Va et reviens... Ahf tu apporteras aussi une chaîne ou une corde neuve... mais, au nom de Dieu ou du diable, bâte-toi, je te dis que c'est pressé!
Maître Loret rentra pour chercher ce qu'on lui demandait, et le cavalier demeura droit sur sa- monture, les rênes rassemblées afin d'être prêt à repartir. Morny put alors l'examiner avec plus d'attention.
C'était un homme de cinquante ans, d'une apparence robuste et vêtu d'un costume de chasse déformé par un long usage. Il avait le
visage dur, les mouvements brusques et la voix impérieuse; sa barbe noire, entremêlée de quelques fils argentés, était courte, touffue et négligée. On pouvait croire qu'un motif pressant l'amenait au village, car son cheval n'était point sellé, et sa croupe fumante prouvait suffisamment la rapidité de la course qu'il venait de fournir. Après quelques minutes d'attente, l'étrange cavalier commença à donner des signes d'impatience et à frapper le cou de sa monture avec le nerf de bœuf qu'il tenait à la main. Visiblement en proie à quelque préoccupation pénible, il regardait autour de lui sans paraître rien voir et murmurait entre ses dents des mots inachevés. '"-Enfin il se redressa avec une exclamation d'impatience et appela maître Loret.
Celui-ci répondit de la maison et reparut bientôt chargé d'un bissac dans les poches duquel tintaient les ferrailles qui lui avaient été demandées.
— Voilà, monsieur Germain , s'écria-t-il avec un empressement obséquieux; c'est tout ce que j'ai de mieux.
— Et la corde? interrompit le cavalier.
— Je l'apporte aussi; il y en a douze brasses.
— Passe au cou de mon cheval.
L'aubergiste fit ce qui lui était ordonné, et, sans ajouter un mot , sans prendre congé , son singulier acheteur tourna bride , appuya les talons aux flancs do sa monture et disparut dans un nuage de poussière.
— Eh bien, et le paiement? dit Morny étonné.
Maître Loret hocha la tête.
— C'est pas ça qui m'inquiète, répliquat-il; M. Germain a plus d'arpents de terrains dans le pays que je n'ai d'aunes de toile dans mon magasin.
— Et il demeure ici près?
— Au château de Rovière, qui lui appartient avec toutes ses contenances et dépendances.
— Pardieu ! s'écria Morny en secouant la cendre de sa cigarette, voilà un curieux châtelain qui court les routes sur un cheval sans selle pour acheter lui-même une corde et de vieux clous. Que diable veut-il faire de ce qu'il vient d'emporter?
L'aubergiste ne repondit pas sur-le-champ. Il branla la tête d'un air capable, respira bruyamment et répliqua enfin en baissant la voix :
— Vaut autant ne pas y penser; le couvert de monsieur est mis, et on va lui servir à souper.
Notre Parisien le suivit dans une pièce qui servait à la fois d'arrière-boutique, de buvette et de salle à manger. Mais l'air mystérieux avec lequel maître Loret venait de lui répondre avait éveillé au plus haut point sa curiosité. Voulant à tout prix en savoir davantage, il déclara donc à son hôte qu'il n'avait jamais pu s'habituer à manger seul et qu'il le priait d'apporter son couvert afin de lui tenir compagnie. Maître Loret voulut
ioO UN ROMAN DE RENCONTRE
faire d'abord quelques façons, mais il dut céder en entendant le Parisien demander deux bouteilles débouché; et, moitié joyeux, moitié confus, il vint placer de l'autre côté de la table, son assiette, son verre et son coulai u.
Le souper préparé était médiocre pour Morny, mais pour son invité, c'était uu festin; car c'est surtout à l'aubergiste de village que l'on peut appliquer le fameux sic vos non vobis de Virgile. Si ses canards engraissent, si ses poules pondent, si les fruits de son verger mûrissent, ce n'est jamais que pour riiôte passager que .\e hasard lui envoie. Lui
se contente des fruits véreux, des œufs tournés et des volailles mortes. Gomme le fameux comte d'Essex, qui faisait des rois et ne pouvait point l'être, il fait des festins qu'il ne doit jamais manger. Maître Loret fut donc singulièrement sensible à l'exception faite en sa faveur par le voyageur parisien. Plus souriant chaque fois que son verre se remplissait et plus expansif chaque fois qu'il l'avait vidé, il se laissa aller enfin à répondre à toutes les questions de son hôte.
— Ah ! vous voulez savoir ce que c'est que M. Germain, dit-il en baissant la voix, par habitude ; au physique, comme disent les bourgeois, c'est chose facile : M. Germain est un richard qui vit renfermé au château de Rovière et qui tire des coups de fusil sur
ceux qui veulent regarder par-dessus les murs; mais, au morale c'est plus louche. 11 y en a qui racontent des histoires à vous donner la petite mort ; moi je sais ce que j'ai vu ou entendu.
— Et qu'avez-vous vu et entendu ? maître Loret?
— Une drôle d'histoire, monsieur ; il y aura de ça trois ans à la Saint -Martin. Figurez-vous que j'étais à table comme me voilà, quand je vois entrer trois bourgeois très-bien couverts qui demandent à se rafraîchir et qui vont s'asseoir à cette table qui est là-bas près de la petite fenêtre. Naturellement je cours au cellier et je leur sers une bouteille de mon meilleur; alors le plus vieux,
qui avait la croix de mérite, me demanda
15i UN ROMAN DE RENCONTRE
si je connaissais le propriétaire du château de Rovière. — M. Germain ? que je réponds. — Oui, M. Germain de Léroul, qui a fait la guerre de Vendée en ]8i4. — C'est bien ça. — Et vous connaissez également sa femme? r— Quelle femme? — Celle qui vit avec lui à Rovière. — Il y a une femme à Rovière ? — Ne l'avez-vous donc jamais vue? — Voici la première fois que j'en eutends parler. Là- dessus le monsieur décoré regarde ses compagnons qui se récrient d'étonnement ; tous trois se remettent à ni'inlerroger, et' je réponds toujours que M. Germain n'est point marié et qu'il vit seul au. château avec un ancien brigand^ son domestique. Enfin, quand j'ai donné mes explications, tous trois se lèvent et vont causer
dans un coin. Gomme ils parlaient à demivoix, je ne pouvais comprendre que quelques mots, mais j'entendais le gros monsieur répéter toujours : « Il a caché la morte pour garder la dot, » jusqu'au moment où le plus petit qui portait des lunettes vertes, dit quelque chose à quoi les deux autres répliquèrent : « C'est le seul moyen d'en finir. » Sur quoi ils s'en allèrent après avoir payé le vin qu'ils n'avaient pas bu.
— Les avez-vous revus depuis? demanda Morny dont la ^juri^^sité croissait de plus en plus
— Revus ? aon, dit l'aubergiste en vidant son verre à petits coups; mais j'ai su, comme tout le pays, où ils allaient en sortant d'ici.
— Où allaient-ils donc?
— Chez le juge de paix du canton, à qui ils apportaient, faut croire, un ordre de la justice; car il envoya tout de suite chercher son greffier, qui m'a lui-même raconté la chose et tous ensemble se rendirent à Rovière, pour demander à voir madame Germain de Léroul.
— Et ils l'ont vue?
— Attendez. Le maître du château, qui vint ouvrir lui-même, était probablement averti, car il leur demanda s'ils étaient en règle. Et quand le bourgeois en lunettes vertes, qui était un avocat, lui eut fait lire des papiers, il les conduisit tous dans un salon où il y avait une jeune dame, que le monsieur décoré reconnut sur-le-champ pour la cousine qu'il croyait morte.
— Et dont on ne soupçonnait point l'existence dans le pays ?
— Par la raison qu'elle ne sortait point du château et que personne n'y entrait.
— Enfin les trois étrangers?
— Les trois étrangers repartirent le soir même, comme ils étaient venus.
— Et depuis la dame est toujours demeurée invisible?
— Si invisible que M. le juge de paix et son greffier peuvent seuls se vanter de l'avoir vue.
— Mais que vous en a dît le greffier?
— Que c'était la plus belle créature qui ait jamais mangé le pain du bon Dieu.
— Alors, s'écria Morny en frappant sur la table avec le manche de son couteau, quand
iî>3 UIN ROMAN DE RENCONTRE
tous les diables s'en mêleraient, je veux me donner le plaisir de la voirl Maître Loret changea de couleur.
— Vous I dit-il ; que le ciel vous détourne d'une pareille tentation, monsieur.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il y a trop de danger à contrarier M. de Léroul.
— C'est ce que je saurai demain.
— Gomment cela, demain?
— En allant à Rovière, je tiens à savoir si votre ami le greffier a bon goût.
L'aubergiste regarda le jeune Parisien d'un air consterné.
— Jésus Dieu I ne faites pas cela, s'écria- 1-iL. ou, aussi vrai que je suis clirctiei), ii vous arrivera raalbeur.
— D'abord, êtes -vous Lien sûr d'être chrétien, maître Loret? reprit Morny en.
riant.
— Ahl vous plaisantez parce que vous ne savez rien de ce qui s'est dit dans le pays après la mort de M. Marescot, fit observer l'aubergiste plus bas.
— Eh bien? qu'a-t-on dit? demanda le jeune homme.
— Lui aussi était un fils de famille à qui rien ne manquait, reprit Loret en évitant de répondre directement; mais il avait eu le malheur d'entendre parler de la prisonnière de Rovicre, si bien qu'il s'était mis dans la tête de la voir, et que, sous prétexte de chasser, il rôdait toujours autour du parc.
— Ah I il y a un parc?
— OÙ elle se promène parfois, -soi-disant. Mais M. Germain s'était sans doute aperçu du manège, car un jour qu'il avait rencontré le jeune homme, son fusil sur l'épaule, il lui avait dit avec ce drôle de sourire qu'il a : « Je n'aime pas qu'on chasse sur ma terre, monsieur Marescot, ça porte malheur. »
— C'était une menace ?
— Si on veut. Toujours est-il que le bourgeois n'en tint pas compte et qu'il continua à tout faire pour voir la prisonnière. Il y en a même qui assurent qu'il avait réussi , qu'elle lui écrivait des lettres ; mais un soir on vint nous dire à Écouflan que ceux de la pointe avaient repêché un homme ; et quand les gens de justice allèrent voir, on reconnut le corps de M. Marescot.
— Il était mortl s'écria Morny en tressaillant.
— Noyé dans la Maine I... quoique ce fût le meilleur nageur du canton.
— Mais on fit des recherches, quelqu'un dut être soupçonné?
— Oui, oui, on ne peut pas empêcher les gens de croire le mal... Seulement vous savez le proverbe : La justice est comme le houlanger, elle ne fait payer comptant quaux pauvres,
— Alors on ne put trouver de preuves?
— Non, la nuit et l'eau ne disent rien ; aussi on se contenta de faire un bel enterrement au défunt. Seulement, depuis ce tempslà, tout le monde se rappelle que de chasser sur la terre de M. Germain, ça porte malheur!
Il ne pouvait y avoir aucun doute sur l'intention que maître Loret donnait à cette dernière réflexion; aussi Morny en parut-il vivement frappé. Le récit de l'aubergiste venait d'ouvrir un champ tout nouveau à ses réflexions.
Le châtelain de Rovière, qui ne lui avait d'abord paru qu'un homme étrange, grandissait tout à coup dans sa pensée. Il se rappela son arrivée subite, son empressement à repartii, son singulier achat surtout; et, saisi de mille doutes confus, il s'écria après un silence :
— Mais, que diable voulait-il faire de celte corde et de toutes ces ferrailles?
Maître Loret vida son verre sans répondre, fit claquer sa langue contre son palais, et
UN ROMAN DE RENCONTRE lOÎJ
clignant de l'œil d'uno façon significative ;
— Faut pas trop causer de ces choses-là,
dit- il sérieusement; après tout, c'est pas
au monde de regarder ce qui se fait chez M. Germain, charbonnier est maitre chez lui; je vas voir si la*chambre de monsieur est prête et je viendrai l'avertir.
Un quart d'heure après, Morny était seul dans une grande pièce à quatre lits, éclairée par une de ces chandelles de cabaret qu'Alfred de Musset appelle un maigre suif, repassant tout bas les confidences de maître Loret et lançant son imagination en plein vent dans le domaine des suppositions.
Enfin il avait donc rencontré quelque
chose qui sortait du cercle de l'habituel et du vulgaire! il était sur la piste d'un grande aventure f à cette pensée toutes ses impatiences se réveillaient plus ardentes^ il se voyait déjà lancé dans les mille serpentements d'une de ces intrigues dont la face change à la fin de chaque feuilleton, il prenait successivement toutes les formes, franchissait tous les obstacles, faisait preuve de toutes les générosités, et arrivait enfin triomphant à la fin de son douzième volume 1
Ces rêves héroïques, qu'il avait commencés avant de s'endormir et continués pendant son sommeil, le montèrent au degré d'exaltation indispensable pour entreprendre les grandes choses; il se leva, bien décidé à couver l'œuf de son roman et à le faire éc'ore.
Mais la première condition pour cela était le secret ; aussi sC garda-t-il de rien laisser deviner à maître Loret. Il lui annonça seulement qu'il resterait quelques jours à Écoudan. pour voir les environs, s'informa, sans affectation, de la route qui conduisait à Rovière, et partit en déclarant qu'il ne reviendrait que le soir.
Le soleil commençait seulement à monter au-dessus des collines qui bordaient l'horizon; la brise matinale arrivait des prairies toute chargée de parfums et de rosée, et les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, gazouillaient sur les buissons en secouant leurs ailes. Notre héros se sentit pénétré d'un attendrissement exalté qu'il n'avait jamais ressenti en parcourant le boulevard, même
en face du Château-d'Eau ou de la Madeleine. Habitué à se pcomener le long de boutiques décorées de bonnets de coton, de denrées coloniales ou de parapluies, et au milieu des senteurs du gaz hydrogène entremêlées aux mélodies des orgues de barbarie, Alfred Morny éprouvait des sensations toutes nouvelles dans cette solitude mélodieuse et embaumée. Le sang parcourait plus librement ses veines, sa poitrine semblait s'élargir, il suivait le sentier mousseux, en murmurant le refrain d'une romance pastorale composée dans le faubourg Montmartre par le signer Massini.
Mais tout en modulant les notes champêtres, il méditait les révélations faites la veille par le cabaretier d'Écouflan, et ses
réflexions le confirmaient dans la pensée qu'une victime gémissait à Rovière et y attendait un libérateur.
Restait à savoir si ce libérateur serait Alfred Morny. Le sort de M. Marescot pouvait lui inspirer de justes inquiétudes ; mais, après tout, sa mort était peut-être due au hasard, et en tout cas, un ancien l'avait dit : la fortune ne favorise que les audacieux !
Cette maxime latine parut un argument sans réplique au jeune homme qui résolut de pousser les choses jusqu'au bout.
Il ne tarda point à apercevoir les murs du
parc dont maître Loret lui avait parlé.
Contrairement à l'usage de la province,
ces murs étaient soigneusement entretenus.
On y eut en vain dierché la moindre lézarde, la plus petite brèche, et les chaperons avaient été récemment garnis de verre cassé qui rendait l'escalade aussi dilTicile que périlleuse.
Toutes ces précautions inusitées semblaient trop bien confirmer les soupçons de Morny, pour ne pas accroître sa curiosité. Il se mit donc à suivre le mur, en examinant soigneusement toutco qui pouvait lui servir d'éclaircissement, ou d'indice. Arrivé à l'extrémité du parc, il tourna à gauche et continua à côtoyer la clôture en remontant cette fois vers
le château; il commençait même à en apercevoir les toits élevéSj qui se dressaient audessus des arbres, et il se demandait s'il devait continuer, lorsqu'il arriva à une petite porte, la seule qu'il eût jusqu'alors rencontrée. Elle était entre-bâillée et la clef avait été laissée dans la serrure I Morny s'arrêta surpris. Pour que cette entrée se trouvât ouverte, quand tout semblait clos avec tant de soin, il fallait que quelqu'un fût là, et ce ne pouvait être que M. Germain ou son domestique. Il regarda autour de lui, prêta l'oreille, mais sans rien entendre ni rien voir. Enfin, enhardi après quelques minutes d'attente, il s'avança jusqu'au seuil et jeta un regard dans l'intérieur du parc ; tout paraissait solitaire, il poussa doucement
la porte, et finit par l'ouvrir complètement; il n'y avait personne au dedans ni au dehors! Les pas d'un homme et d'un cheval étaient pourtant empreints sur la terre amollie, mais ces empreintes dataient évidemment de la veille, car la nuit y avait déposé une dentelle de rosée. Morny se décida à passer outre. Craignant seulement quelque surprise, et voulant se ménager un moyen de retraite, il retira la clef, referma la porte et s'avança avec précaution dans le parc.
L'allée qu'il suivait, après avoir longé le mur, retourna brusquement vers un massif de verdure au milieu duquel apparaissait un kiosque récemment restauré. En regardant à travers le vitrage, Morny aperçut à l'intérieur un piano, des livres épars, et une ta-
-pisserie commencée. Évidemment la prisonnière venait là quelquefois, et l'on pouvait espérer de l'y surprendre. Il tourna autour du kiosque pour en chercher la porte; mais il s'arrêta brusquement à quelques pas du seuil; la terre y était piétinée, les bran chcs des arbustes dépouillées de leurs feuilles et les herbes brisées après une lutte violente, il était du reste facile de reconnaître, sur le sol, la trace large et profonde d'un pied d'homme, entremêlée à la trace plus légère d'un pied de femme ou d'enfant. Enfin les icgards de Morny s'arrêtèrent sur un mouchoir tordu, qui semblait avoir servi de lien, et sur un petit gant dont les doigts déchirés indiquaient un effort désespéré; il les releva pour les examiner encore de plus près; taus
deux étaient tachés de sang! ainsi l'incertitude n'était même plus possible 1 Quelque chose de terrible avait eu lieu la vejlle au petit kiosque, et c'était, sans doute, à la suite de cette scène de violence, que le châtelain de Rovière avait oublié, dans son trouble, de refermer la petite porte par laquelle il était sorti pour courir chez maître Loretl Mais qu'avait-il fait de la corde, des vis et des crampons fournis par ce dernier? Que s'était-il passé depuis la veille au château? Où était maintenant la prisonnière torturée par le châtelain de Rovière? L'imagination de Morny hésitait entre vingt suppositions également lugubres et n'osait s'arrêter à. aucune; il se décida enfin à continuer ses recherches, et se remit en marche.
Il arriva bientôt à une grille qui terminait le parc et le séparait de l'espèce de glacis au milieu duquel s'élevait le château. La construction de ce dernier, qu'il eût été plus exact d'appeler un manoir, ne paraissait point remonter au delà du règne de Louis XV. L'architecture en était médiocre, les ornements de mauvais goût et l'entretien assez négligé. Ce-
pendant !e soleil qui llamboyait alors sur ses toits ardoisés et sur les vitres de Bohême, couleur d'émeraude, lui donnait un certain air de splendeur. Une seule fenêtre était triste et sans rayonnement : c'était la plus élevée du côté du nord. Garnie de volets matelassés, elle formait comme une tache spmbresur cette façade enjolivée. G'étaitlàsarrs doute le cachot de la châtelaine I Morny la regarda longtemps, mais sans devi;ier comment il pourrait arriver jusqu'à celle qu'il eût voulu délivrer. Enfin, craignant d'être surpris et de compromettre ses projets sans retour^ il se décida à repartir.
Il revint le soir même, sans pouvoir rien apprendre de plus que ce qu'il savait déjà. Ses visites du lendemain et des jours suivants
n'amenèrent pas plus de résultais, mais cet insuccès même augmenta son ardeur. Il passait une partie de ses nuits à combiner des plans et une partie du jour à les rcconnaltï-c impraticables.
Pour la première fois de sa vie il avait une autre occupation que celle de ne rien faire, un autre but que celui de tuer le temps, ce mortel ennemi des oisifs. Chaque matin, son imagination donnait un festin à sa vanité. Il inventait lui-môme un magnifique poëme dont il était le héros et qui n'avait d'autre inconvénient que de ne jamais so réaliser.
Cependant, îe troisième jour, ayant pénétre dans le parc, comme d'habitude, et s'étant avancé jusqu'à la grille, il s'anrrTul que la
fenêtre à contrevents était ouverte. Il se livrait déjà à une foule de conjectures sur ce changement, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre à l'extrémité de l'allée qui conduisait du château vers le petit kiosque; effrayé, il se jeta derrière un massif de noisetiers, et aperçut, à travers le feuillage, M. Germain qui s'avançait en donnant le bras à une femme vêtue en blanc.
Autant que l'on pouvait en juger par l'élégance de sa taille et la souplesse de sa démarche, elle était encore jeune; un chapeau de paille à larges bords flottait jusque sur son cou et empêchait de voir son visage. Elle marchait, mollement enlacée au bras de son conducteur et la tête presque appuyée à son épaule.
Morny ne put entendre ce qu'elle disait, mais sa voix était douce, caressante et d'un timbre joyeux qui prouvait l'intimité amicale de l'entretien. Les traita rudes de M. Germain s'étaient eux-mêmes rassérénés.
Notre Parisien les vit passer le long du fourré qui le cachait , inclinés l'un vers l'autre comme s'ils échangeaient de tendres confidences. Il voulut se pencher en avant pour saisir quelques mots, mais, dans ce moment, la jeune femme retourna la tête, et il demeura comme fasciné devant sa merveilleuse beauté.
M. Germain, qui s'était aperçu du mouvement de sa compagne, s'arrêta.
— Que cherchez -vous, Armande? dit- il
doucement.
— Rien, répondit-elle, j'avais cru entendre remuer dans les feuilles.
Tous deux se remirent en marche et disparurent bientôt au tournant de rallée.
Ylil
Morny était resté immobile d'admiration. D se demandait encore s'il n'avait point été le jouet de quelque illusion, et si la distance ou la prévention ne l'avait point trompé sur cette admirable beauté. Il voulait, du reste, s'en assurer à tout prix et poursuivre jusqu'au bout l'aventure.
En se glissant avec précaution le long des
Vi UN ROMAN DE RENCONTRE
assifs, il eut bientôt atteint le bosquet du 'tit kiosque oîi il entendait les voix d'Arande et de son geôlier. Il arriva, presque
rampant, jusqu'à la fenêtre dont les vitres, rnies d'un treillage de fer à mailles serrées,
laissaient voir qu'imparfaitement dans ntérieur. Cependant il aperçut la jeune lime assise au piano, dont elle parcourut mtôt les touches avec une légèreté hardie :i prouvait une main exercée. La position ,'elle avait prise permit à Morny de se conmer dans sa première sensation. Le visage Vrmande formait un ovale parfait qu'encaaient de longues boucles de cheveux d'un nui pâle. Ses yeux étaient bleus, son nez oit comme dans le type indou, sa bouche
peu grande, mais d'une mobilité qui en
changeait à chaque instant l'attitude; son teint mat et uni comme un marbre antique. Sur tout cela flottait je ne sais quelle expression mouvanle, capricieuse, presque bizarre, qui ajoutait aux charmes de cette beauté complète une sorte d'originalité indéfinissable qui excitait à la fois l'émerveillement et l'intérêt.
Morny s'était oublié dans sa contemplation : la tête penchée, haletant et tout saisi, il continuait à regarder la jeune femme sans penser à autre chose; un mouvement qui se fit dans le kiosque ramena enfin son attention sur le mari ; il venait d'ouvrir la porte et demandait à Armande si elle ne voulait point reprendre sa promenade; elle répondit qu'elle préférait demeurer.
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— Alors, je reviendrai vous prendre ici,
— Vous me ijnittez? s'écria Armande en se ant et courant à M. Germain.
— Pour quelques instants; je n'ai point core donné les ordres à Pierre.
— Ah! revenez bientôt; je ne suis tranquille heureuse que quand vous êtes là.
Un nuage passa sur le front du châtelain de )vière; mais il répondit doucement :
— Vous me reverrez tout à l'heure.
La jeune femme présenta son front sur pel il appuya ses lèvres ; puis, se dégageant ec une sorte d'effort, il quitta le kiosque int il referma la porte à clef.
Armande demeura d'abord à la même place, oulant le bruit de ses pas qui s'éloignaient;
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mais, à peine eut-elle ccssô de l'entendre, qu'un changement complet s'opéra en elle; son œil, jusqu'alors voilé, s'alluma, ses lèvres souriantes se serrèrent, sa taille abandonnée se redressa, tout son être enfin prit une expression de révolte. Elle courut d'abord à la porte, puis à la fenêtre; enfin, après avoir toarné deux ou trois fois sur elle-même, cherchant du regard une issue, elle porta les deux mains à son front avec un gémissement de désespoir.
Morny comprit que l'occasion tant cherchée était venue, et il frappa doucement au grillage.
Armande se retourna, l'aperçut et poussa un cri.
Le jeune homme lui imposa silence des deux mains.
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Elle parut d'abord hésiter, puis, prenant £on parti, elle s'approcha résolument de la fcnôîre.
— Qui étes-vous et que voulez-vous? deîîianda-t-elle en se penchant, afin que sa voix pût se faire entendre à travers le vitrage.
— Je suis un ami qui vient pour vous servir, répondit vivement Morny.
— En quoi me servir?
— N'êtes-vous point retenue ici de force?
— Oui, oui, je suis prisonnière.
— Et ne voudriez-vous point recouvrer votre liberté?
— Oh I la liberté, répéta Armande dont les traits s*illuminaient; qui me rendra la liberté !
— Moi I répliqua résolument Morny.
Elle le regarda en face et joignit les
mains.
— Est-ce possible I s'écrla-t-elle ; je pourrais aller seule et partout selon ma volonté ; on ne me menacera plus, on ne me renfermera plus! S'il est vrai que vous ayez ce pouvoir, monsieur, ne m'abandonnez pas; sauvez-moi I sauvez-moi !
L'accent d'Armande était si tremblant d'espoir, de douleur et de prière, que Morny en fut tout ému. Il lui répéta qu'il était décidé à la délivrer au prix de sa vie, mais qu'il fallait pour cela qu'elle pût l'éclairer et lui venir en aide. La jeune femme allait répondre, lorsqu'ils entendirent M. Germain. Elle n'eut que
le temps de dire :
— Ce soir, près du banc de la grande allée, vous trouverez un billet.
La clé venait de tourner dans la serrure et Morny se rejeta au plus épais du massif.
Il vit bientôt M. Germain ressortir suivi d'Armande qui avait repris ses manières tendres, et se diriger avec elle vers le château.
Nous n'avons pas hc^oln de dire qu'il fut exact au rendez-vous donné. Il trouva la lettre à l'endroit convenu. Elle avait é'é écrite à la hâte, comme on pouvait le voir à un certain désordre dans les explications. La cliâtclaiae de Rovièrey parlait d'un complot dont elle était victime, des tortures cî-uelles qui lui étaient infligées et d'implacables vengeances
auxquelles le hasard l'avait seul dérobée jusqu'alors. Elle terminait par un appel à la protection de Morny, en l'avertissant de laisser sa réponse au même endroit.
Comme on doit le penser, cette réponse ne se fit point attendre. Le jeune Parisien y avait employé toute son éloquence naturelle, échauffée et embellie par la lecture des romansfeuilletons. Armande se mit immédiatement au même diapason et commença une espèce de confession détaillée de ses sentiments et de ses malheurs, laquelle exigea plusieurs lettres et amena plusieurs répliques de Morny. Une correspondance régulière finit ainsi par s'engager entre la mystérieuse victime et son libérateur futur, et une fois commencée, elle ne pouvait manquer de seprolongeren attendris-
sements infinis. Il y a dans tous les enfants d'Adam un levain d'homme de lettres qui ne demande que l'occasion de se produire. A un certain âge, on a des amis pour leur écrire autant par vanité que par amitié, et l'on devient amoureux pour faire son roman par lettres autant que pour céder à une sympathie. Or, on peut supposer, sans partialité, qu'Armande et Morny ressemblaient, en cela, au reste de leur génération. Heureux d'avoir trouvé un thème à varier, ils se mirent à recevoir et à se renvoyer sans relâche les aveux de leurs sentiments les plus intimes. C'était une partie de raquette où les cœurs servaient de volants.
Mais, comme il arrive dans tous les jeux, les deux joueurs s'échauffèrent insensible-
ment. Morny ne tarda pas à parier à Armande de sa beauté surhumaine, et Armande à entretenir Morny de sa générosité chevaleresque. L'un et Tautre, sans s'en apercevoir, tournaient'au demi-dieu I transformation périlleuse qui ne se fait jamais qu'au détriment des devoirs terrestres.
A vrai dire, la nouveauté de l'aventure, jointe aux enivrements littéraires de la correspondance et aux charmes réels de la châtelaine de Rovière, avait complètement fasciné notre Parisien. Il se sentait enflammé d'une passion qu'aiguisaient les obstacles, et à laquelle le roiiianesquo donnait une saveur inconnue. Aussi, sa raison faiblissait-elle chaque jour. Les partis les plus extrêmes étaient désormais les seuls qui lui parussent possibles. 11 avait
déclaré à Armande, dans une de ses dernières lettres, qu'il voulaiî l'enlever au lâche qui la torturait^ et l'emporter au y s ses bras vers quelque contrée solitaire où il lui ferait un paradis de son amour. Il avait même été si content de cette image qu'il y était revenu une seconde fois, puis m\Q troisième,persuadé que le beau pouvait être comme le soleil, toujours le même et toujours nouveau. Armande, qui partageait sans doute cette opinion, avait, de son côté, reproduit la poétique proposition de Morny, en déclarant qu'elle était prête à lui confier sa viel
Notre héros n'avait donc plus qu'a préparer les moyens de fuite. La position de Rovière lui permettait de choisir entre la terre et l'eau; il se décida pour l'eau, vu les connaissances spéciales qu'il devait à son titre de canotier parisien.
Une barque, louée pour des promenades sur la Maine, fut secrètement conduite près
de la petite porte du parc, et cachée dans les roseaux.
Il ne restait plus qu'à convenir du jour et de l'heure du départ, lorsqu'il reçut un billet qui renfermait ces seul mots :
« Ce soir, au petit kiosque. »
L'écriture au crayon était tellement hâtée que Morny eut peine à la reconnaître. Il comprit que quelque occasion imprévue s'était subitement présentée, et qu'Armande n'avait eu que le temps de l'avertir.
Il fit en conséquence tous ses préparatifs, et il se trouva, dès le tomber du jour, au lieu convenu.
La porte du kiosque était ouverte. En s'avançant avec précaution, il aperçut Armande
assise sur le petit canapé de jonc qui faisait face à la porte et il entra.
Au bruit de ses pas, la jeune femme releva la tête : son œil était ardent , ses traits altérés. Elle regarda fixement Morny, qu'elle n'avait vu qu'une fois, et lui demanda d'uae voix brève ce qu'il voulait.
— Ne m'attendiez-vous pas? dit Morny un peu désappointé de ne point être reconnu.
— Qui êtes-vous? demanda Armande sèchement.
— Votre ami, reprit le jeune homme, qui s'approcha pour saisir une de ses mains; celui que vous avez appelé à votre secours; Alfred Morny.
Armande sembla chercher dans sa mémoire; mais son visage s'iiiumina.
— Alfred, répéta-t-elle; oui... je me rappelle. Il avait promis de me délivrer.
— Et vient pour tenir sa promesse.
— Lui 1 est-ce bien vrai? Ah I partons, alors, partons !
Elle s'était levée, et, par un mouvement machinal, elle remonta l'écharpe qui couvrait ses épaules et noua les brides flottantes de son chapeau.
— Pardon f interrompit Morny, de plus en plus étonné; mais votre lettre ne contenait aucun éclaircissement; M. Germain est -il absent du château?
Armande ne put retenir un mouvement d'effroi, et saisit le bras du jeune homme.
— Taisez-vous, murmura-t-elle en regar-
dant vers la porte... il pourrait vous entendre... et, s'il allait venir... oh! s'il allait venir.
— Pouvez-vous craindre avec moi? demanda Morny, qui voulait paraître d'autant plus rassuré qu'il l'était moins.
— Ahl vous ne savez pas! reprit la jeune femme de plus en plus éperdue; il nous tuerait, voyez-vous... il a déjà tué l'autre.
— M. Marescot? s'écria le Parisien.
— Lui... et tous mes parents... tous mes amis!...
— Que dites-vous? grand Dieu!
— Puis il me reconduirait dans ce cachot où il a voulu me faire mourir.
— Vous!
— Mourir, seule dans les ténèbres, liée à la muraille...
— Ah ! je comprends maintenant 1 s'écria Morny, qui se rappela la corde et les crampons de fer achetés chez maître Loret, et le monstre n'a point été touché par tant de beauté I
— Il va venir, répéta Armande, dont le regard fiévreux se retournait sans cesse.
— Partons, dit Morny en l'enveloppant d'an de ses bras.
Dans ce moment, la porte qui était entr'ouverte, glissa doucement sur ses gonds et se referma.
Morny s'élança pour la rouvrir; mais toutes ses tentatives restèrent infructueuses. La ser-
rure était placée au dehors, et ils se trouvaient enfermés.
Il y eut pour tous deux un premier moment de stupeur.
— C'est lui! balbutia Armande.
— Vous l'avez vu? demanda vivement Morny.
— Non! mais cette porte?..,
— Le vent a pu la repousser.
— Que faire maintenant?
— Si l'on pouvait forcer une de ces fenêtres?
— Yovcz vile!
Mais les grillages, solidement encadrés, opposaient une résistance invincible.
Ti'ois iois ^iorny s'arrêta désespéré, et trois
fois le sentiment du péril auquel il se trouvait exposé lui rendit le courage. La sueur baignait son front ; ses doigts meurtris essayaient de tordre le treillis de fer qui recouvrait le vitrage; il secouait avec fureur les châssis solidement cadenassés; mais tout était inutile.
Cependant, la nuit était venue, chaque instant de retard augmentait le danger.
Morny se retourna vers Armande pour lui demander conseil.
Mais, à mesure que le jour avait disparu, le trouble de la jeune femme avait pris un caraclère plus frappant et plus sombre. Acculée au coin le plus obscur du kiosque, elle
effrangeait Técharpe de soie dont elle était enveloppée, en murmurant des paroles confuses.
A la voix de Morny, elle se redressa avec un cri si étrange que le jeune homme recula involontairement.
Un changement inexplicable s'était opéré sur ce visage naguère si doux; des taches d'un rouge ardent marbraient le front et les joues; une sorte de convulsion resserrait les narines, et l'œil arrondi avait pris une expression fauve.
Morny la regarda un instant avec une surprise effrayée.
— Au nom du ciel î qu'avez-vouà, Armande? dit-il tout saisi.
— Ah I je le connais maintenant, murmura
la jeune femme d'un accent saccadé; lu es un Iraître... tu es venu ici pour me livrer.
— Que voulez- vous dire? revenez à vous!
— N'approche pas I s'écria la châtelaine de Rovière dont les yeux flamboyaient dans l'obscurité; n'approche pasi ou je me vengerai de tout le mal que tu m'as fait.
— Armande I s'écria le jeune homme stupéfait.
Et, frappé tout à coup d'un trait de lumière, il ajouta en reculant : '
— Grand Dieu ( la malheureuse est folle f Elle ne lui répondit que par une exclamation inarticulée; mais il la vit chercher dans les boucles épaisses de sa chevelure , une épingle d'or brilla, et, presque au même instant, il se sentit blessé à la main, au cou et
au visage. Il voulut arrêter le bras qui l'avait frappé ; la folle lui échappa avec un rire moqueur, et l'épingle l'atteignit de nouveau. Furieux de honte et de douleur, il résolut alors de se rendre maître d'Armande à tout prix; mais son délire même lui donnait une vigueur et une souplesse qui rendaient cette tâche singulièrement difficile. Profitant de l'obscurité, elle se dérobait à tous les efforts de Morny et le déchirait de ses ongles ou le perçait de son épingle d'or. Celui-ci, haletant et couvert de sang, continuait la lutte avec une rage acharnée. Enfin, il réussit à saisir les mains d'Armande, et, se servant de l'écharpe qu'elle avait laissé tomber, il la lia au canapé de jonc.
k peine avait-il achevé, que la porte s'ouvrit et que M. Germain. parut sur le seuil une lanterne à la main.
Morny, encore étourdi de la lutte, pensa que sa dernière heure était venue, et se réfugia au fond du kiosque, en prenant une pose de gladiateur mourant.
Le châtelain de Rovière tourna le rayon
lumineux de sa lanterne sur le Parisien, puis vers Armande abattue et garrollée, et s'écria ironiquement :
— Et le monstre n'a pas même été touché de tant de beauté t
Morny, qui reconnut sa prose, baissa la tête sans répondre.
— Et c'est là, continua M. Germain avec emphase, le paradis qu'il voulait lui faire de son amour t
— Ciell mes lettres ont été luesî s'écria Morny. *
— Fort heureusement, dit M. Germain, car c'est grâce à elles que j'ai pu prendre mes mesures.
— Pour me tendre un piège I acheva le Parisien aiiirement.
— Pour VOUS donner une leçon, monsieur, dit le châtelain avec une dignité sévère. J'aurais pu la rendre cruelle, car, en vous introduisant chez moi comme un bandit, vous me donniez droit sur votre vie; mais j'ai pensé que, pour la première fois, un avertissement suffirait. Vous avez maintenant appris à vos dépens pourquoi madame de Léroul, dont la' folie devient furieuse tous les soirs, est prisonnière au château, et le rôle que vous avez joué dans cette aventure me garantit votre discrétion. Maintenant, monsieur, vous pouvez partir.
A ces mots, il rouvrit ia porte en saluant Morny.
Ce dernier ne se fit point répéter l'invitation. D'un bond, il fut hors du kiosque,
quelques secondes après, hors du parc, et, le soir même, malgré les égratignures qui sillonnaient ses mains et son visage, il roulait vers Paris.
L'aventure d'Écouflan l'avait si radicalement guéri du romanesque, que deux mois après, il épousait, en uniforme de capitaine de la huitième légion, la fille unique de M. Honoré Bidois, naguère bonnetier à la Pointe- Saint-Eustache, et aujourd'hui membre du conseil général du département de la Seine.