‹ Le mari imprévuChapitre 3 sur 9 · UN BARON A LA MEB · texte numérisé non relu

UN BARON A LA MEB

Lambert-Jean-Stanislas, baron de Saint-Génin, seigneur de la Grande-Balme, propriétaire de l'hôtel Saint-Génin, place Bellecour, à Lyon, était, à Tâge de trente ans, le plus parfait chasseur, le buveur le plus intrépide, le plus gai compagnon, le meilleur vivant, en un mot le gentilhomme le plus accompli de sa province.

Il ne lisait jamais et ne pensait pas tous les jours, mais il pensait le plus correctement du monde sur les choses de politique et de foi. Son précepteur, l'abbé Grimblot, ne lui avait guère enseigné que l'histoire de France au point de vue des Bourbons et des Saint-Génin. L'une et l'autre dynastie remontaient en lignes parallèles au temps de saint Louis ;

mais, je dois l'avouer, si la.baronnie de Saint-Génin s'était conservée jusqu'en 1854, c'était par la toute bonté de nos rois qui transférèrent le titre et le nom à cinq ou six maisons différentes. Cependant, comme il existe peu de familles nobles qui ne se soient perpétuées par le même moyen, le jeune et brave Lambert était bien convaincu qu'il avait arrosé de son sang la terre de Palestine.

On n'avait pourtant pas oublié de lui dire que son bisaïeul, M. Patureau, fermier général sous Louis XV, avait donné cent mille écus comptants pour s'introduire, par une sorte d'avatar, dans la peau d'un Saint-Génin trépassé. Mais comme 93 avait passé sur cette incarnation à la mode indienne, comme un Patureau s'était laissé couper la tête avec la bravoure héréditaire des Saint-Génin, comme un autre avait vaillamment servi contre la patrie dans l'armée de l'émigration, Lambert croyait à sa noblesse comme à son existence. Il se sentait supérieur en quelque chose aux neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes de ses concitoyens. Au demeurant, le plus modeste des hommes: toujours prêt à rendre justice au talent des écrivains, des généraux, des artistes, de quiconque se signalait par une supériorité personnelle, il s'inclinait franchement devant eux et ne leur marchandait pas l'hommage que vous ou moi, lecteur, nous accordons à l'Hercule de la foire, lorsqu'il porte cent kilogrammes à bras tendu.

Le nom de fainéant, lancé par un charretier à un autre, est une injure grave; l'épithète d'ignorant

ferait bondir un homme qui a pour profession de savoir quelque chose. Lambert de Saint-Génin se rangeait de bonne grâce parmi les plus ignorants el ^ les plus inutiles de la société. Il disait même, avec un orgueil assez m^l contenu, que depuis le treizième siècle les Saint-Génin s'étaient montrés ignorants et inutiles de père en fils.

Tout homme est gouverné par Topinion qu'il se fait de lui-même. Le dernier des Saint-Génin était donc aussi noble de cœur que de nom, plein d'honneur, de désintéressement et de courage, capable de tenir tête à une armée (quoique sa mère, en bonne royaliste, lui eût acheté un remplaçant), incapable de frapper un faible, d'accuser un absent, de parler sans respect à la plus laide et la plus misérable des femmes. La haute idée qu'il avait de sa valeur intrinsèque le rendait doux, commode et même familier avec ses inférieurs. Il buvait avec son garde ou son fermier , comme Louis XIV soupa jadis en compagnie de Molière, bien convaincu que l'abîme était trop large entre ces gens et lui pour que toutes les vendanges de la Bourgogne et du Bordelais pussent jamais le combler. Notre vieille noblesse agissait ainsi ; c'est 4a Révolution qui a enseigné la morgue aux gentilshommes en leur imposant la nécessité de garder les distances et de marquer leur rang. Par sa naïveté, son bon cœur, sa paresse, sa légèreté, son imprévoyance, son mépris des richesses, Lambert de Saint-Génin datait encore di; bon temps.

e LA VIEILLE ROCHE

La douairière, née Canigot, était fille d'un entrepreneur de la Croix-Rousse. En cette qualité, elle blâmait sévèrement la bonhomie et la grosse familiarité de son fils. C'était une très-grande, très-sotte, très-ignorante et très-sérieuse parvenue, beaucoup trop fière de son château, de son hôtel, de sa calèche, de sa livrée , de son argenterie, de son linge, de son trousseau de clefs et de ses cheveux blancs qu'elle roulait en tuyaux d'orgue. Elle avait la voix haute et le commandement sec; les gens de sa maison tremblaient devant elle. Rien qu'à la voir passer, vous auriez deviné que cette illustre dame affichait les trois merlettes des Saint-Génin jusque sur le couvre-pied de son lit. Lambert ne les portait pas même au petit doigt, sur le chaton d'une bague. Le bon gros joyeux garçon dédaignait franchement toutes les vanités du monde, chaussait des souliers de paysan , se coiffait du premier chapeau qui lui tombait sous la main , et s'habillait toute l'année en homme qui va partirpour la chasse. Les chevaux, les chiens, la table, et (puisqu'il faut tout dire) certaines habitudes de café représentaient toute sa dépense. La reine mère, qui blâmait tout cela et accusait son fils de courir à la ruine , se ruinait plus activement que lui par le jeu , la toiletté, la représentation et surtout la mauvaise administration. Elle était de ces femmes qui ont le secret de surveiller tout sans rien voir, de toucher à tout sans rien mettre à sa place, de malmener leurs gens sans se faire obéir, d'accaparer toutes les clefs sans fermer aucune porte, de

retrancher sur le nécessaire en lâchant la bride au superflu, de se donner en exemple au voisinage par mille économies plus coûteuses que la dépense, et de conduire triomphalement une maison à sa perte. La, chère dame avait beau trouver mille combinai- .sons par an pour décupler le revenu de la Grande- Babne sans augmenter d'un sou les frais d'exploitation ; comme elle avait toujours besoin de dix mille francs, elle renouvelait les baux de ses fermiers à tort et à travers, prenant argent d'avance, engageant l'avenir au profit du présent, et mangeant son blé en herbe ; aussi folle que le bon Panurge, avec infiniment moins de gaieté. L'hôtel de Bellecour était grevé d'énormes hypothèques ; la terre de la Grande-Balme, une des plus belles du pays, ne rapportait plus guère que vingt-cinq ou trente mille francs mangés d'avance. Les bois, coupés à outrance, ne pouvaient rien donner avant huit ou dix ans.

Lambert avait assez de bon sens pour deviner que ses affaires allaient mal; mais il aimait sa mère, qu'il appelait encore maman; il comptait, pour tout réparer, sur deux héritages presque mûrs : la tante Saint-Génin, de Narbonne, avait bientôt quatrevingts ans ; l'oncle Canigot, qu'on allait voir parfois à la Croix-Rousse, était déjà paralysé. Enfin Lambert croyait de bonne foi, comme tant d'autres bourreaux d'argent, qu'un reyenu de douze cents francs lui suffisait pour vivre à l'aise. Ce préjugé, joint à son dégoût naturel pour les chiffres , l'aidait à vivre

en joie au milieu des embarras les plus graves. Il nageait comme un poisson rouge dans un océan de papier timbré.

Heureusement, quelques autres personnes de la famille travaillaient à le repêcher et opéraient, presque malgré lui, le sauvetage de sa fortune^ Outre les vieux parents qui s'apprêtaient sans doute à décéder en sa faveur, il était allié par son père à trois grandes maisons du faubourg Saint-Germain, les Lanrose, les Haut-Mont et les Mably. A Lyon même, grâce à la haute franc-mâçonnerie qui unit les personnes d'un certain monde, tout Bellecour s'intéressait à lui. Son aïeul paternel avait servi la bonne cause; son père, sans avoir jamais rien fait, s'était signalé touta sa vie par la fermeté de ses convictions et le loyalisme de son langage ; lui-même était connu pour un bon enfant sansf malice, étranger à toutes les scélératesses de Voltaire et de Rousseau. Je ne suis pas certain que les grandes dames du cru l'auraient recherché en mariage pour leurs filles, mais il y avait bien peu de mères dans ce petit monde qui n'eussent peu ou prou cherché des héritières à âon intention.

Tandis que l'innocent battait la plaine avec Mirza, sa chienne favorite, vingt personnes de condition battaient la ville et les couvents pour trouver la future baronne de Saint-Génin. Il eût été vraiment trop déplorable qu'un nom comme celui-là s'éteignît après six cents ans de durée, qu'un château restauré pour la dernière fois sous Charles IX de-

vint la proie d'un fabricant enrichi, et qu une terre de 2500 hectares fût morcelée par les paysans du voisinage, faute d'une petite pensionnaire de bonne volonté !

Après deux ou trois ans de recherches inutiles, on mit la main sur une héritière grandelette, gentillette et riche à souhait. La jeune Valentine avait vingtdeux ans, une éducation exemplaire, des principes à revendre, tous les talents , depuis l'aquarelle et le contre-point jusqu'au raccommodage desdentelles et ia broderie au plumetis ; un capital de plusieurs millions, et l'avantage précieux en pareil cas d'être orpheline de père et de mère ; un seul défaut, qui grâce à Dieu n'était point incurable : elle s'appelait Valentine Barbot.

Le père avait passé toute sa vie à teindre la soie, d'abord comme ouvrier, ensuite comme patron d'une importante usine. Ceux qui l'avaient connu parlaient de lui avec estime ; on. disait le père Barbot. Un peu brutal, un peu grossier dans son langage, un peu trop prompt à lever sa grosse main jaune ou bleue, mais incapable de piquer Vonce ou de tromper le fabricant sur la qualité des couleurs. On vantait la charité , la douceur et l'humilité de la mère, une créature angélique et illettrée, qui était morte en Dieu sans avoir de sa vie voulu mettre un chapeau. Ce couple très-vulgaire et absolument dénué de mérite personnel ne pouvait en aucun . cas faire fortune par lui-même : pour gagner des millions, il ne suffit pas d arriver en sabots aux portes d'une

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six départements. Il va de pair avec les hommes les plus considérables par leur naissance, leur fortune ou leur emploi ; les plus riches communautés de Fourvières lui confient le maniement de leurs capitaux ; les associations les plus vastes viennent prendre chez lui le mot d'ordre de la bienfaisance ; les consciences les plus ombrageuses ont en lui une sorte de directeur laïque, et vous rencontreriez les dames du plus haut rang et de la vertu la plus épurée dans l'escalier en casse cou qui mène à sa suspente.

Le vénérable curé d'Ars, qui mourut en odeur de sainteté il y a quelques années, ne passait pas un mois sans recourir aux lumières de M. Fafiaux ; ce bon pasteur , qui était le but vivant d'un immense pèlerinage , venait lui-même incliner sa sagesse devant un commis d'aspect vulgaire , d'esprit plat , et parlant mal.

Il faut dire que M. Fafiaux , qui est le moins brillant de tous les hommes, a fait et fait encore une incroyable somme de bien. Toutes ses idées ne sont pas justes, il a l'esprit étroit et la charité partiale; la tolérance n'est pas son fort ; il suit et conduit même à l'occasion des croisades demi-politiques dont le mot d'ordre n'est pas précisément tombé du ciel. Mais ses adversaires eux-mêmes , et les plus impatients de son pouvoir occulte , sont forcés de rendre hommage aux vertus de l'homme privé. Il est sincère, honnête et bon, fidèle à ses amis, dévoué à ses idées, courageux lorsqu'il le faut. N'est-ce pas lui

qui , seul et sans armes , a protégé les Carmélites de Saint-Étienne au mois de mars 1848?

Son unique faiblesse (car il n'y a pas d'homme complet) est un dévouement peut-être excessif aux intérêts de sa famille. Tout en fondant une vingtaine d'écoles, en prélevant sur le revenu des riches la subsistance de cent mille indigents, en doublant le capital de certaines communautés plus ou moins utiles, M. Fafiaux ne négligea pas un instant la fortune, de sa sœur Dorothée, puis fie la jolie Valentine. Ce petit pontife laïque a été pour les Barbot ce que Paul V avait été pour Borghèse. Lorsqu'il eut fait de sa nièce la plus riche héritière de Lyon, il songea sérieusement à en faire la plus grande dame de Bellecour et la châtelaine du plus noble donjon de la ^province. L'ambition ne perd jamais ses droits sur notre cœur, et l'homme qui a le plus sincèrement renoncé à tout pour lui-même est souvent le plus insatiable pour les siens. On n'a vu quune fois M. Fafiaux en colère : c'est un jour que Valentine, électrisée par l'exemple de son oncle, voulait prendre le voile et donner ses biens au Sacré-Cœur.

Les pères et les oncles qui ont reporté sur la deuxième génération tous leurs rêves ambitieux n'ont jamais si beau jeu avec les garçons qu'avec les filles. Le plus qu'on puisse faire en faveur d'un garçon, c'est de lui mettre en main cent mille francs de rente. Impossible d'en faire un grand homme s'il est nul ou simplement médiocre ; impossible de l'appeler Dunois ou Xaintrailles, s'il est inscrit à l'état

civil sous le nom de Barbot. Mais que Tenfant gâté soit par bonheur une fille ! on lui peut acheter vingtcinq génératipns d'ancêtres ; on échange son nom, si modeste qu'il soit , contre un nom à choisir entre les plus illustres ; on la fait grande dame en moins de quinze jours : le tout est d'y mettre le prix. Le cœur de M. Fafiaux, qui n'avait jamais battu que pour cinq ou six bonnes œuvres, se gonfla d'une joie mondaine, mais enivrante, à l'idée que Valentine Barbot, fille d'un teinturier, nièce d'un commis en librairie, pourrait signer un jour : baronne de Saint- Génin.

Lambert était pour le moment le meilleur parti de la province, et M. Fafiaux, qui avait peut-être un peu trop attendu, ne trouvait rien de mieux sous sa main. Le contingent disponible à Lyon, en 1854, se réduisait à un vicomte de quarante-deux ans et un marquis échappé du collège : tous les autres beaux noms étaient placés. On avait plus de choix à Grenoble , à Aix, à Toulouse, et surtout à Paris, mais l'oncle ne voulait pas se priver de sa nièce. Et puis, faut-il le dire*? il tenait à la voir promenée en triomphe dans les mêmes chemins où il traînait depuis tant d'années sa volontaire et puissante humilité. Il aurait préféré sans doute un neveu moins endetté, plus rangé, plus instruit, plus brillant par son mérite personnel ; mais Valentine était assez riche pour payer beaucoup de dettes, assez jolie pour ranger un mari, assez intelligente et assez bien élevée pour refaire à ses moments perdus l'éduca-

tîon de Lambert. Le nom, le titre, Thôtel et le château répondaient à l'idéal que le bonhomme avait rêvé pour sa nièce ; le mari seul laissait quelque chose à redire. Mais y a-t-il un mari qui plaise absolument aux parents de sa future ? Le meilleur n'en vaut rien ; c'est toujours à regret qu'on livre une innocente adorée (et sa dot) à quelqu'un de ces monstres-là.

M. Fafiaux, après avoir pesé l'actif et le passif des Saint-Génin, dit à la douairière :

< Nous serons flattés, bien flattés, chère dame, si Dieu permet que cette union s'accomplisse. Les mariages sont écrits dans le ciel. Mais il faudrait savoir si les jeunes gens se.... comment dit-on? se plaisent personnellement. Je crois que c'est l'expression usitée dans le monde.

— Je réponds de mon fils; il adore déjà votre jolie Valentine. En la voyant passer derrière sa bannière, à la procession de la Fête-Dieu, il m'a serré le bjas à me faire mal : « Mais, maman, s'est-il écrié, « c'est un ange! »

— Oui, chère dame, un petit ange un peu malin. N'importe ; la gravité lui viendra avec le sentiment de ses nouveaux devoirs. Mais si notre excellent jeune baron l'a vue, elle ne Fa pas encore vu. J'ose même certifier qu'après son confesseur et moi, elle n'a jamais regardé un homme en face.

— Et la photographie de Lambert?

— Quant au portrait que vous m'avez fait l'honneur de me confier, je l'ai caché ostensiblement an

milieu de mes bardes. La petite espiègle a mis la main dessus, à son premier jour de sortie, et elle me Ta apporté en riant... C'était le trouble. Pensez donc! un jeune homme!

— Vous ne lui avez pas demandé comment elle le trouvait?

— Obi que si fait, obère dame.

— Et alors?

— Elle s'est mise à rougir et m'a dit d'un air embarrassé : « Mon oncle, si ce monsieur est tout simplement un de vos amis, je trouve qu'il a une bonne figure. Mais si par basard vous aviez d'autres idées sur lui, je demanderais à revoir. »

— Adorable 1 Mais c'est très-joli, mon cber monsieur, ce qu'elle vous a répondu là. Tant de finesse et d'à-propos cbez une pensionnaire 1 Monsieur Fafiaux, vous avez fait des folies. Non content d'amasser des millions pour cette chère petite, vous lui avez cédé la moitié de votre esprit!

— Oh ! quant à moi, chère dame, le bon Dieu ne m'a donné d'autre esprit que Tesprit de charité. Maïs Valentine est douée d'une compréhension trèsvive, comme il appert des témoignages qu'on a pu recueillir au couvent. Toutes les notes des bonnes soeurs, que je tiens à votre disposition depuis la Toussaint de 1844, lui accordent une intelligence éveillée, une mémoire excellente, un cœur droit, un style distingué, une...

— C'est trop, monsieur Fafiaux, mille fois trop pour nous. Vous voulez donc nous faire mourir de

honte? Nous sommes de pauvres gentilshommes du temps des Turcs et des Romains. Savez-vous que pendant des siècles de siècles les Saint-Génin ont signé leurs décrets en y apposant le pommeau de leur épée ? Il est vrai que récriture était à peine inventée en ces temps-là.

— Ou du moins, chère dame, on en faisait moins d'usage et d'abus qu'aujourd'hui. Mais comment pourrait-on mettre nos jeunes gens en présence sans les trop engager ni l'un ni l'autre ? Nous préserve le ciel du scandale qui suit toujours un mariage manqué 1

. — Ceci, mon cher monsieur, est l'a h c des

familles On se trouve ensemble au théâtre,

au. .

— Au théâtre 1 ma nièce !

— Ah l pardon. Je voulais dire, un jour qu'on donnerait une pièce tout à fait morale, presque édifiante, comme on en fait trop peu, malheureusement. J'y renonce ; d'autant plu» volontiers que Lambert a la comédie en horreur. Mais un gentil petit bal de famille, chez des amis communs, une maison tranquille et discrète, chez M"'^ de Rosemitte! Quelques petits quadrilles innocents, pas de ces danses tournantes où les messieurs empoignent leur danseuse à bras le corps, comme s'il» voulaient l'emporter chez eux !

— J'entends bien, chère dame, et je crois tjue 1^ danse, entourée des précautions les plus sévères, peut devenir, en certains cas, un exercicô presque

Ll MASI IMPRévÙ. t

innocent. Mais Valentine ne Ta jamais apprise et alors... .

— Elle ne danse pas*? Tant mieux 1 Lambert en sera charmé. Et pourquoi ne se renContrerait-on pas dimanche prochain à la grand'messe?

— Les églises, chère dame, ne sont pas un lieu de rendez-vous. j

— C'est ma foi vrai, et je ne sais pas où j'ai U tète. Lambert n'aurait jamais lâché une bourde comme celle-là. D'autant plus qu'à l'église, c'est comme à la promenade : on se voit, on se salue et la connaissance ne va pas plus loin. Savez-vous ce qu'il faudrait pour bien faire*? Quand les enfants se seront aperçus deux ou trois fois dans la rue, si Lambert ne déplaît pas à M"" Valentine, venez me voir à la Grande-Balme etamenezla jeune personneavec vous.

— Ce serait beaucoup d'honneur, madame la baronne, mais une telle démarche...

— Ne prouve rien, ne vous engage à rien, ne compromet ni vous ni M"* Barbot. N'êtes-vous pas un peu de nos amis? Vous pouvez donc venir che2 moi à la campagne. Que faire de la jeune personne pendant ce temps-là ? Vous ne pouvez pas la laisser seule à Lyon dans votre cellule ; vous n'allez pas la remettre en pension, à l'âge de vingt-deux ans sonnés. Elle suit donc son cher oncle, et personne n'a rien à dire. Comment lui trouverez-vous ua mari, si vous ne la promenez pas un peu? Lesépouseurs n'iront pas la chercher au couvent, ni chez vous, je présume.

— Oui, chère dame, et même sur plus d'un point vous avez pleinement raison. Mais il faut avant tout. . .

— Il faut que vous veniez, mon cher monsieur Fafiaux. A la Balme, vous aurez tout le temps d'étudier mon fils et de rendre justice à ses qualités excellentes. Du même coup, vous faites connaissance avec la terre et le château ; vous nous donnez de bons conseils, vous installez la vie de votre chère enfant, nous faisons à nous deux le nid de ces tourtereaux.... Pardon! Cette larme. .. c'est de joie. Nous serons touf à fait entré nous : vous et moi les enfants, le curé des Bréaux, si vous le permettez; personne autre 1

— Si j'étais sûr !... Mais la Grande-Balme est, diton, le temple de l'hospitalité. On assure que tous les ans, dans la saison des chasses...

— Foi de mère, monsieur Fafiaux, nous serons seuls.

— J'en prends note, et confiant dans votre bonne promesse, je ne crains plus de vous dire : Chère madame, nous verrons! »

Ce nous verrons, dans la bouche d'un homme aussi prudent que M. Fafiaux, valait un oui. Les jeunes gens se rencontrèrent plusieurs fois par la ville. Valentine ne savait rien, mais à la toilette qu'on lui faisait, à l'air effaré de son oncle, à la solennité de M'^o de Saint-Génin, à l'embarras de Lambert qu'elle avait reconnu d'une lieue, elle devinait tout. La dernière de ces entrevues eut lieu dans le mois d'août, la veille de la distribution des prix. La jeune

aO LA VIEILLE ROCHE

fille dit au vieillard, après avoir répondu modestement au salut des Saint-Génin :

« Vous ne me demandez plus ce que je pense de la photographie *?

— Et si je te le demandais sérieusement cette fois ?

— Je vous répondrais, mon cher oncla, que si son ramage ressemble à son plumage, il y aura peutêtre une place pour elle dans mon album et dans mon cœur. »

Le bonhomme ne répliqua rien à cette parole un peu mondaine, mais huit jours après il vint au couvent, où sa nièce commençait tristement les vacances, prit Valentine à part et lui dit :

« Si j'étais bien certain que tu ne sacrifieras jamais le ciel à la terre, le Créateur à la créature, je pourrais. . . mais ce n'est pas tout. S'il m'était positivement démontré que jamais l'éclat des grandeurs n'éblouira ton âme, et que tu resteras humble et modeste comme il convient dans une situation vertigineuse, tu pourrais être, dans quelques mois, baronne ! »

Valentine lui sauta au cou, et balbutia, sans y songer, toutes les banalités d'usage.

a Elle était si heureuse au couvent ! Son état lui plaisait ; ello avait peur de l'inconnu. Quitter ses . bons parents! » (C'est-à-dire un vieil oncle qu'elle voyait une heure par quinzaine.) L'oncle, qui n'avait pas étudié le cœur des lemmes, lui donna quinze jours de réflexion, lorsqu'une demi-minute aurait largement suffi.

Au bout de quinze jours, il la trouva si décidée et si joyeuse, qu'il crut devoir lui conseiller une petite retraitp. Puis il eut des affaires urgentes qui l'appelaient au nord et au midi ; puis enfin il se décida et fit savoir à M"»« de Saint-Géhin qu'il arriverait le 15 octobre avec sa nièce.

La baronne accourut à Lyon pour mille et une emplettes, tandis qu elle livrait la Grande-Balme à une véritable invasion d'ouvriers.

Il y eut plusieurs entrevues entre les deux puissances contractantes. M"" de Saint-Génin fut consultée sur les toilettes de Valentine, car le pauvre oncle n'y entendait rien, et la supérieure du couvent peu de chose.

Au milieu de je ne sais quelle confidence, la baronne dit au vieux commis :

« J'ai un scrupule. Il est bien convenu que nous serons entre nous à la Grande-Balme, et je tiens autant que vous à cette condHion. Mais si quelque parent de mon défunt mari, par exemple le marquis de Lanrose, tombait chez nous par accident, il serait bien malaisé de le jeter à la porte. »

M. Fafiaux se récria. Le marquis de Lanrose avait servi la cause avec un immense éclat sous le règne de Louis-Philippe. Tout homme bien pensant tenait à grand honneur de le rencontrer sur sa route.

« Rien ne prouve qu'il viendra, reprit la baronne, et je m'alarme peut-être à tort. Mais nous avons son fils, le comte de Lanrose, qui pourrait bien nous surprendre un beau matin ; ou notre cher cousin le

eomte de Mably ; ou M»i» de Saint-Génin, la propre tante de Lambert ; ou le chevalier de Grissac ; ou peut-être, qui sait? la duchesse de Haut-Mont.

— M«' la duchesse de Haut-Mont ! Sa présence au château serait un grand honneur pour nous, chère dame : non que je désire modifier en rien notre petit programme, mais je ne suis pas assez sauvage pour redouter la rencontre d'une ou deux personnes de distinction. A la grâce de Dieu ! nous ferons bon visage aux hôtes qu'il enverra chez vous. »

Après cet entretien, la baronne écrivit une circulaire à tous les membres de la famille. Elle somma le ban et l'arrière-ban des Lanrose, des Mably, des Grissac et toute la parenté de se rendre à la GrandoT Balme, toute affaire cessante, pour éblouir M. Fafiaux, conquérir Valentine, les compromettre tous les deux, leur couper la retraite, et relever par ce moyen la fortune des Saint-Génin.

Le 15 octobre au soir, M. Fafiaux débarquait avec sa nièce au milieu du plus aimable désert. Le 16 au matin, on vit paraître à Fimproviste la bonne tante Saint-Génin de Narbonne. Trois parents du voisinage arrivèrent sans façon pour l'heure du diner. Avant la fin de la semaine, le hasard avait si bien travaillé que les hôtes du château, tous gens de condition, étaient au nombre de trente. Il n'en manquait pas un ; je me trompe : le beau Gontran de Mably, célèbre par tant de folies, était resté en gage aux mains de ses créanciers

ou LB LECTEUR FERA DE BELLES CONNAISSANCES

M. Faââux sentit bientôt qu'il avait donné dans un piège; mais comment en sortir? Pouvait-il fausser compagnie à tant d'illustres personnes qui le comblaient d'honnêtetés ? Tous les timides vous diront qu'entrer est difficile, mais que sortir Test cent lois plus : il demeura, d'abord à son corps détendant, puis avec une certaine satisfaction. Le château, les hôtes, la conversation, les plaisirs môme avaient cette physionomie digne qui fait bâiller les étourdis de vingt ans, mais enfle d'une joie solennelle les vieillards qui pensent bien.

La Grande-Balme n'était point installée comme le t^hâteau de Compiégne, mais ce n'était pas non plus la maison de Pénarvan. Trente invités s'y logeaient fort à l'aise ; il y avait de bons lits, une cave somptueuse et une table majestueuse. Le papier des chambres semblait encore humide et les boiseries sentaient un peu l'essence de térébenthine : sans ce léger dé-

t'âut, nul n'aurait deviné que la baronne avait replâtré son logis pour la circonstance.

Les trois salons en enfilade avaient réellement grand air ; l'un tendu de vieux brocart et les deux autres de tapisseries antiques. J'avoue que les meubles un peu clair-semés semblaient pris au hasard et de toutes paroisses, nu as on en remarquait de fort jolis dans le nombre, et l'on aurait pu en trouver de plus beaux encore au grenier. Quarante portraits de famille, assez mal peints, mais d'une outhenticité parfaite, racontaient l'histoire de France comme on l'avait apprise à Lambert. Le jeune homme avait séparé ses aïeux par des gravures de chasse et des portraits de chevaux célèbres : Éclipse figurait dans cette galerie entre la chanoinesse Ildefonse et Raoul de Saint-Génin, maréchal de camp sous Henri IIL Le domestique était nombreux, empressé, et harnaché le plus proprement du monde, s'il n'était pas encore parfaitement dressé. Je ne veux citer ici que deux grooms, johs comme des pages, lavés et cravatés chaque matin par la baronne elle-même, et un maître d'hôtel à moustaches, qui avait servi dans la cavalerie. Il portait des pantalons à larges plis, en souvenir de son ancien métier, et il ne donnait pas une assiette sans faire une sorte de moulinet empreint d'une élégance tout à fait militaire. De temps à autre un jeune domestique laissait tomber une fourchette et s'arrachait les cheveux pour se punir de sa maladresse; quelquefois un vieux serviteur s'introduisait dans la conversation

par une remarque pleine d'à-propos. Mais la baronne réprimait ou réparait tout avec une admirable activité de regard et d'esprit. Ses yeux tournaient sans cesse autour de la table et frappaient les maladroits d'un éclair si terrible qu'ils tombaient comme foudroyés, avec un plat dans les mains.

Les plaisirs que M™® de Saint-Génin .offrait à ses hôtes ne manquaient ni de variété, ni d'élégance ; ils ne manquaient que de gaieté. On avait renforcé l'écurie de quatre chevaux de poste, pour les longues promenades en break ; le gibier abondait dans la plaine; on s'apprêtait à ouvrir la chasse au bois, quand les derniers bouleaux auraient perdu leurs feuilles. Le piano à queue, loué chez un marchand de musique de Lyon, ne demandait qu'à faire danser la jeunesse. Les deux nacelles de l'étang avaient été repeintes et calfatées à neuf ; la baronne avait fait une provision de cartes à défrayer tout un an le plus grand cercle de Paris. Les curieux pouvaient s'ébattre longtemps dans une vaste bibUothèque assez mal rangée, j'en conviens, et composée sur un plan trèscapricieux par les divers héritiers de la Balme : tous les hvres acquis avant 89 reflétaient l'esprit vif et les mœurs légères de la noblesse heureuse ; toutes les emplettes postérieures, sauf quelques ouvrages de chasse, appartenaient au genre solennel. Je crois qu'on pourrait fairew la même observation dans la plupart des châteaux de France. Après avoir applaudi les railleurs immortels qui poussaient la vieille société vers Tabîme, la noblesse a découvert

un peu tard qu^elîe s*était suicidée en riant. Il n'est pas surprenant que presque tous les échappés de ce naufrage aient vu dans le rire un danger et proscrit là gaieté comme une arme de guerre. Entre les écrivains qui charmèrent la Restauration, un seul fut amusant, le vicomte d'Arlincourt, et il le fut malgré lui.

S'il y avait quelques hôtes amusants au château de la Grande-Ralme, ils Tétaient malgré eux, comme les livres du vicomte d'Arlincourt. Un sourire uniforme et froid régnait sur tous les visages ; le ton général de la conversation était doux, honnête et gris. La bonne grosse figure réjouie de notre ami Lambert, son costume débraillé, sa chienne Mirza, sa voix pleine et son rire sonore détonnaient sur l'ensemble. Hommes et femmes allaient, venaient, causaient autour du bonhomme Fafiaux, comme dans la chambre d'un malade. Tous les gestes étaient * mesurés et bienveillants autour de Valentine ; vous auriez dit une fauvette qu*on veut prendre et que Ton craint d'effaroucher.

J'estime que cinq ou six invités sur trente n'étaient pas naturellement ainsi, et qu'ils se déguisaient un peu pour le besoin de la cause. On voulait démontrer à la jeune héritière et à son oncle que le soleil n'éclairait rien de plus haut, de plus fier, de plus digne, de plus absolumentéioble que la maison de Saint-Génin. Il importait de racheter par l'aspect imposant de l'ensemble les imperfections trop visisibles de Lambert ; de noyer ses défauts, dans la sa-

gesse et les vertus de la famille. Mais la plupart des personnes présentes n'avaient qu'à se montrer telles que la nature et l'éducation les avaient faites, pour exciter, sans comédie, l'admiration de M. Fafiaux.

Sur dix ou douz^ gentilshommes du Midi qui se trouvaient assemblés à la Balme, nul n'avait exercé le commerce, ni l'industrie, ni aucune autre profession servile ; nul ne se souvenait d'avoir gagné de l'argent; presque tous en avaient perdu, soit par bonté sôit par dédain, et s'acheininaient avec orgueil vers une misère inévitable. Tous rapportaient la décadence de leurs maisons à l'abolition du droit d'aînesse et à ce maudit code révolutionnaire qui n'en a plus pour longtemps, s'il plaît à Dieu. Tous se sentaient capables de servir glorieusement le pays, soit dans les plus hautes fonctions de la paix, soit dans les plus beaux emplois de la guerre ; mais tous étaient en délicatesse avec la masse de leurs concitoyens. Ils regardaient la France comme une nation égarée, et attendaient patiemment, pour se mettre à sa tête, qu'elle fît des excuses et reprît le bon chemin. Ils élevaient leurs enfants dans les principes où leurs pères les avaient élevés eux-mêmes ; chacun pouvait jurer sa foi de gentilhomme que pas un de ses fils ne manquerait au devoir d'une loyale et courageuse oisiveté. Trop prudents ou trop endormis pour lever le drapeau contre les institutions du jour, ils se consolaient par en médire et prononçaient entre eux de petites catilinaires à huis

clos. Quelques-uns s'étaient signalés par des actions ou des omissions hardies, mais sans danger; celui-ci évitant la rencontre d'un sous-préfet dans la rue, celui-là demandant un passe-port en été pour je ne sais quelle résidence en Allemagne ; cet autre fermant ses volets un soir dïUumination publique, cet autre prenant le deuil, cet autre piquant à ^a cravate un emblème qui voulait être séditieux. Le général de ces Vendéens sans armes était le petit chevalier de Grissac, ancien garde du corps , bien connu par les estafilades qu'il avait reçues et données entre 1816 et 1818, au temps où le café de Valois avait la guerre avec le café Lemblin. Trois grands garçons de seize à dix-huit ans, très-minces, très-mous, très-polis et quelque peu semblables à des pastels effacés, composaient la réserve de la petite armée. Ils étaient fort gentils, ces fils de bonnes mères, avec leurs cheveux longs et leurs cols rabattus, ne tutoyant ni leurs parents ni leurs camarades, discutant sans aigreur les problèmes de généalogie et les questions de préséance, exempts de la gaieté gamine et de la grossière cordialité que les enfants du peuple contractent par une sorte de contagion dans les écoles nationales. Ajoutez que, jeunes ou vieux , tous ces hommes se croyaient supérieurs au commun et méditaient cinq ou six fois par jour le célèbre dicton : noblesse oblige. Il résultait de là que le plus ignorant, le plus vain et le plus inutile d'entre eux était foncièrement honnête et délicat, esclave de ses devoirs vrais ou faux, incapa-

ble 'd'une action mauvaise ou simpletnent douteuse. Le juge d'instruction le plus méticuleux aurait pu compulser le journal de leur vie sans y trouver la trace d'un égarement véniel. Ces consciences pures, amollies et comme mitonnées dans le lait tiède de la province, exhalaient le parfum de la bouillie qu'on sert aux enfants. M. Fafiaùx avait l'âme réjouie et rendait grâce à Dieu de l'avoir introduit, quoique indigne, dans ce paradis des cœurs distingués.

J'ai réservé un petit coin pour deux seigneurs plus actifs et moins arriérés que les autres provinciaux de la famille ; ils cultivaient leurs terres euxmêmes depuis 1830. Mais l'un , M. de Sombrevaux, ancien colonel de cavalerie, gaspillait la moitié de son bien en expériences et laissait perdre le reste par une vanité mal placée. Il entassait ses récoltes l'une sur l'autre et refusait de vendre au voisin ce qu'il n'avait pu consommer lui-même. Ce respectable original eût craint de déroger deux fois, comme gentilhomme et comme soldat, s'il avait fait argent de son blé. L'autre cultivateur, M. Ségart de Girenseigne, était beaucoup moins fier ; il vendait sans vergogne tous les produits de sa terre, pourvu qu'L en trouvât un bon prix. Mais le désir de battre monnaie l'entraînait jusqu'à cette limite où le genlilhomme finit et le paysan commence. Sans doute il est fort bien de mettre la main à la pâte, mais il faut éviter de s'y plonger jusqu'aux oreilles. Or, le vicomte de Girenseigne soumissionnant le monopole

des boues et autres déjections de Lizieux, présidant en personne au départ des tombereaux et manipularit lui-même ses composts suivant la formule, risquait d'éclabousser légèrement son nom. L'arrièrepetit-fils du charmant cavalier qui emprunta, dit-on, Mme de Pompadour au roi de France, aurait dû • courir les foires et maquignonner lui même à Guibray. Qu'il vendit ses chevaux aussi cher que possible, la gloire de ses aïeux n'en souffrait nullement ; mais lorsqu'il usait de fraude pour déguiser un poulain de trois ans en cheval fait, ne dérogeait-il pas un peu *? Et les petites supercheries, que la morale condamne chez Jean-Pierre fils de François, ne méritent-elles pas une aggravation de blâme chez l'héritier de vingt générations sans reproche?

Les parentes de Lyon , de Grenoble, d'Aix et de Narbonne offraient une assez grande diversité d'aspect; il y en avait de jeunes et de vieilles, quelquesunes tout en long, quelques autres tout en large, de laides à faire peur , de passables, de médiocres, et une assez gentille. Mais si la nature les avait jetées dans des moules divers, elle avait tout pétri d'une seule farine.

Sans aucune exception, ces personnes étaient hour nêtes, pieuses, bienfaisantes, économes, esclaves de leur devoir, fidèles au mari présent, passé ou futur, capables des plus belles actions et des sacrifices les plus méritoires ; mais ignorantes, superstitieuses, creuses et par-dessus tout vaniteuses. Leur modestie, apprise dans les couvents aristocratiques, con-

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sistait h se croire inférieures au dernier des saints et supérieures au premier des hommes. Leur charité était toujours prête à secourir avec éclat les pauvres qui pensaient bien ; mais elle divisait le prochain en plusieurs catégories, dont quelquesunes étaient mises hors la loi. Parmi ces femmes bien élevées, faites au monde, capables de tenir un bout de rôle dans la conversation et accoutumées à dîner en robe décolletée, on remarquait à peine deux ou trois types distincts : M"* de Saint-Génin, la tante de Narbonne, petite vieille si douce, si ronde, si n^oelleuse, qu'on éprouvait à son abord cette indéfinissable sensation qui vous surprend quand vous plongez, sans être averti, dans un coussin de bergère. Sa figure, son regard, son geste, sa voix , son langage tout rembourré d'adjectifs bienveillants, exprimait la délicieuse et bientôt insupportable suavité d'une âme plus que fondante, blette. Non-seulement la douce tante était heureuse de marier son pauvre bon cher petit-neveu , mais il lui échappait quelquefois de dire aux domestiques :

« Faites-moi donc le plaisir de remonter un peu cette pauvre bonne chère petite lampe I »

La comtesse de Champsaison , tout au contraire, était munie d'une armature osseuse qui sortait de toutes parts en angles menaçants. Grande, laide, haute en couleur, outrageusement édentée, elle joignait à ces défauts le plus insolent mépris de la toilette et de la simple propreté. Elle se négligeait au point de faire redouter son approche et d'éclaircir

les rangs autour d'elle dans les salons ot le mérite de sa naissance était le mieux apprécié. On ne Tinvitait plus, mais elle avait si peu de doute sur les droits de son rang, qu'elle entrait partout le front haut, en femme qui ne craint pas d'être éconduite. La chronique disait qu'un beau soir, à Lyon, elle avait envahi, de haute lutte, le bal de la duchesse de Lancastel. La maîtresse du logis, qui l'avait expressément rayée de sa liste et qui s'en vantait, apprit cette irruption par un laquais effaré. Jamais M^e de Champsaison n'avait étalé dans le monde une toilette plus grasse et plus fripée. On tint conseil, et dans le premier feu d'une colère assez légitime, la duchesse députa son fils aîné, grand dadais de vingt ans , pour la mettre poliment à la porte. Cent personnes suivaient des yeux le pauvre ani*. bassadeur, qui fit bonne contenance et marcha droit à l'ennemi, en se grattant un peu l'oreille. Les plus proches voisins entendirent le dialogue suivant : ,

« Pardonnez-moi , madame, une indiscrétion qui m'est commandée; mais ma mère m'a chargé de savoir si vous aviez reçu une invitation pour son bal?

— Mon petit ami , répondez à la duchesse qu'elle ne m'a pas invitée, et qu'elle a fort bien fait d'épargner son papier. Une femme de ma sorte est invitéenée dans toutes les maisons nobles de France, el quoique vous ne datiez pas précisément des croisades, je vous trouve assez bons pour passer ma soirée chez vous.

— Pardonnez-moi, madame^ mais je crains que nia mère ne Tait pas entendu ainsi.

— Vous croyez, mon garçonj? Alors, tant pis pour elle. Reportez-lui que je tiens le soufflet pour reçu et qu'elle me le payera dans ce monde ou dans l'autre ; mais que je suis ici, que j'y crois être à ma place, et que j'y reste, car tel est mon bon plaisir. Allez. )>

La duchesse ne se tint pas pour battue. Cinq minutes après, un domestique vint annoncer à M»»^ de Champsaison que ses gens étaient là.

« Monsieur, répondit- elle, veuillez dire à mes gens que je leur donne congé jusqu'à trois heures du matin, et que je sortirai d'ici la dernière. »

Ce qu'elle fit.

Ajoutez à ces deux figures une théologienne d'Aix qui citait perpétuellement les Pères, j'entends les Pères du collège où ses fils étaient en pension ; et une précieuse de Châtellerault, qui avait toujours son salon à la bouche ; une jolie poupée de Grenoble, qui faisait trois toilettes par jour, paraissait, montrait ses dents, tournait sûr elle-même, ramassait une brassée de compliments et courait vite changer de robe : voilà tout ce que les départements avaient envoyé de plus remarquable à l'exposition de la Grande-Balme.

Les Parisiens de la famille étaient sans doute du même sang et de la même condition, mais ils semblaient appartenir à un tout autre monde.

Je ne suis pas certain que l'homme en général se

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perfectionne mieux à Paris que dans les départements ; je suis môme assez fermement persuadé du contraire, lirais pour le gentilhomme, qui est un , homme à part et comme une exception dans la société moderne, rien ne peut remplacer la grande' école de Paris. Celui que la naissance isole du commun n*est déjà que trop enclin à regarder les autres de haut en bas, k placer son orgueil dans les avantages accidentels, à négliger les progrès qui font la véritable valeur de Thomme, à fermer son esprit aux idées neuves, à se cristalliser dans les préjugés héréditaires et à devenir en peu de temps l'inférieur de ceux qu'il méprise : s'il faut, en outré, que son isolement soit renforcé des murailles d'un parc et de la douve d'un château ; si chaque matin, en ouvrant les yeux, il domine les chaumières d'un village ou les masures d'un bourg ; si Thumilité volontaire de ceux qui l'environnent le confirme à chaque instant dans l'admiration qu'il a pour lui-môme, il sera condamné sans remède à l'ignorance, à la sottise et à la rusticité. Arrachez-le tout jeune à cette demi-solitude et jetez-le sans crier gare au milieu de la cohue de Paris : le frottement des hommes le polit, la rivalité le stimule, Téternelle bataille des intérêts et des passions tend les ressorts de sa volonté. Il rencontre à chaque pas, avec l'étonnement le plus candide, des individus égaux et même supérieurs à lui; il constate, miracle nouveau! qu'on peut, sans être né, devenir quelque chose, et que les plus grands noms ne sont pas les plus anciens.

Cette découverte le rend, je ne dirai pas plus humble, mais moins hautain. Il voit qu'un homme de cpialité, s'il veut que ses aïeux, le mènent à quelque chose, doit leur donner un coup de main. Alors, s'il a de la race, c'est-à-dire un lot de qualités transmises avec le sang, il le prouve par le déploiement d'une noble activité, d'un grand cœur et d'un beau caractère, au lieu de se pétrifier sottement dans la morgue provinciale. En résumé, un gentilhomme peut se forger partout, mais il ne se trempe et ne se polit que dans les capitales. Entre le vieux marquis de Lanrose, Parisien du Jockey-club, et son neveu Lambert de Saint-Génin, un connaisseur aurait noté les mêmes différences qu'entre un cheval de course, comme Monarque ou Vermouth et un limonier du roulage.

Le marquis de Lanrose est tellement connu de tout Paris, que je me contenterais de le désigner par son nom, si je n'espérais que ce livre aura des lecteurs en province. Tous les oisifs du boulevard, tous les promeneurs du bois de Boulogne, tous les abonnés de l'Opéra ont rencontré cent fois cette fi* guré aimable, intelligente et toujours jeune. La barbe et les cheveux sont encore d*une jolie nuance châtain clair, le sourcil presque noir, les dents belles et riantes, le regard étincelant. La taille est aussi svelte qu'en 1818 ; car, hélas I il faut bien le dire, puisque l'Almanach royal en fait foi, le marquis, alors comte de Lanrose, était premier secrétaire de notre ambassade à Berlin. Et même, si je dois tout

avouer, celui qu'on appelait en ce temps-là le beau Lanrose n'en était pas à sa première campagne. Il avait bravement servi* Vusurpateur, gagné la croix d'honneur à Leipsick et porté, à vingt-cint^ ans, les épaulettes de colonel. Cet homme propre à tout a suivi ou plutôt traversé brillamment plusieurs carrières. Charles X l'a tiré delà diplomatie pour l'attacher à sa personne, et chacun sait comment le gentilhomme de la chambre se battit au premier rang des Suisses çn juillet 1830. Après avoir risqué follement une vie que des chagrins secrets lui rendaient odieuse, il suivit son roi en exil, et fit le tour du monde en 4832-33 avec l'Anglais Rowland, soit par dégoût de l'Europe, soit plutôt pour s'étourdir sur ses ennuis domestiques. Cette partie de plaisir lui tournit l'occasion de chasser le tigre et de lutter corps à corps avec les ours blancs. Au retour, il apprend la mort de sa femme, rouvre son hôtel à Paris, achète la grande écurie de lord Buck, et devient en deux ans le roi du turf et le premier éleveur de France, tout en dirigeant lui-même l'éducation de son fils. Vers 1840, un collège électoral de Normandie l'envoie spontanément à la Chambre des députés; il s'assied à l'extrême droite, aborde la tribune sans préparation, au milieu d'un débat sur la question des sucres, et fait preuve du savoir le plus étendu, de l'esprit le plus net, de l'éloquence la plus pratique, au grand ébahissement de ses collègues, de la presse, du ministère et du pays. Tandis que le château, ébloui, sinon terrifié par cette explosion

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de taient, lui offrait en vain la pairie, il trouvait assez de loisir pour envoyer au salon deux tableaux de chasse ; pour chanter des romances de sa composilïoh ; pour écrire un petit opéra, paroles et musique; pour courir des steeple-chases, fréquenter le jeu de paume et le gymnase Amoros, enlever une femme du meilleur monde, blesser deux hommes en duel, et jouer au cercle de l'Union la célèbre partie de whist à cent louis la fiche. Les jeunes gens de trente ajis étaient de vrais barbons auprès de ce prodigieux quinquagénaire : il joignait à l'incroyable variété de ses aptitudes la constitution la plus* robuste, un sang-froid à l'épreuve de tous les plaisirs; un caractère souple et ferme, élastique et tranchant comme la meilleure lame de Damas ; une politesse que M. de Coislin eût admirée.

Bon gré, mal gré, il fallait avouer que M. de Lanrose avait un double avantage sur nos contemporains les plus heureux : il était de la plus fine race française et né au bon moment. Les qualités qu'il tenait de ses pères avaient pris un développement exc^tionnel sous l'action des circonstances encore mal étudiées qui ont créé chez nous, à la rencontre de deux siècles, une génération plus forte que tout ce qui a précédé ou suivi.

Pour comble de bonheur, le marquis de Lanrose avait désarmé l'envie. Chacun sait qu'à Paris, comme autrefois dans Athènes, le vulgaire est impitoyable pour ce qui sort du pair. Naissance, fortune, talent, beauté, pouvoir, tout ce qui met un personnage au-

dessus des autres, doit payer patente à la férocité publique. On se rachète de l'impôt, mais il en coûte^ toujours assez cher. Pour se faire excuser , un homme supérieur doit être mort, ou gravement malade, ou malheureux, ou méprisable, ou ridicule en quelque point. Il faut que le commun des hommes, dans cette pénible nécessité d'admirer quelqu'un, ait une consolation sous la main : il avouera peutêtre votre supériorité dans les grandes choses s'il trouve dans les petites une raison bonne ou mauvaise de se mettre au-dessus de vous. La première femme du matrquis avait été légère; elle avait même, par une dépravation rare en France, placé son cœur assez bas. Or, comme il n'y a pas un citoyen français qui soupçonne la fidélité de sa femme, chacun pouvait rendre justice aux mille qualités de M. de Lanrose, car chacun croyait avoir une raison de le plaindre et de se croire par là supérieur à lui.

n s'était remarié en 1850, dans toute la verdeur de sa deuxième jeunesse. Sa nouvelle femme, née Eliane de Batéjins, est la huitième fille d'un pauvre gentilhomme gascon. Elle vint à Paris à l'âge de vingt- cinq ans sous l'aile de sa marraine, la prin- . cesse San Lugar, qui remua ciel et terre pour la produire et la placer. Il y fallut trois ans de présentations, d'exhibitions, de Théâtre-Italien, de bals, de sermons, de bains de mer, de promenades à travers les eaux françaises et étrangères. La marraine était grande d'Espagne et adonnée aux pratiques de la plus haute dévotion ; elle put mettre sur pied

toute une armée de gens habiles, dévoués, disciets, écoutés, obéis, tout-puissants dans un certain monde: peine inutile ! Cependant M"* de Batéjins était jolie et naturellement élégante, brune, grande, un peu forte, telle qu'on se représente volontiers une reine de salon. Elle s'habillait bien et parait ses toilettes; son éducation ne laissait rien à redire, sa tenue sévère et ses principes hautement déclarés garantissaient l'avenir;, elle avait le cœur haut, l'esprit ouvert et délié, sans petitesse ni malice; mais le? monde voyait entre sa fortune et ses mérites un abîme que les plus braves hésitaient à combler. Vingt mille écus promis par sa noble marraine représentaient sa dot, ses espérances, tous ses biens réalisables dans le présent et l'avenir. Or, il suffisait d'avoir vu M"* de Batéjins dans un salon ou dans une église pour comprendre qu'un trousseau digne de cette femme dévorerait à lui seul ces malheureux soixante mille francs. Elle avait si grand air en descendant des carrosses de M»* San Lugàr qu'on aurait cru commettre un crime en l'épousant pour la mettre à pied. L'opinion des jeunes gens se résumait brutalement dans cette sentence du petit Odoacre de Bourgalys, le plus mal élevé des enfants du faubourg : « M"* de Batéjins? c'est un cheval trop cher pour toutes les écuries de ma connaissance I » Elle jugeait fort bien sa position et sentait qu'à moins d'un miracle elle n'épouserait jamais qu'un chapitre de Munich. Quant à faire son nid au fond d'une province avec quelque gentilhomme planteur de choux.

elle avait vu Paris de trop près; les splendeurs du high life lui étaient devenues trop tamiilères. Sa résolution de jouer le tout pour le tout était si bleu arrêtée qu'elle refusa Gontran de Mably, un beau jeune homme et des mieux nés. Il l'aimait comme un fou; elle-même éprouvait peut-être pour lui un sentiment plus vif que Tamitié; mais Gontran avait déjà gaspillé les deux tiers d'un patrimoine énorme; elle n'était pas assez sûre de préserver le reste, qui d'ailleurs ne pouvait plus faire un grand état de maison. Sa patience, sa fermeté, ses sacrifices trouvèrent enfin leur récompense : la fille d'un hobereau nourri de châtaignes prit possession du nom et de l'hôtel du marquis de Lanrose, de son jardin suspendu sur le quai d'Orsay, de sa serre, de sa galerie, de sa salle de spectacle, de ses chevaux, de ses voitures sans égales, de son luxe artistique et intelligent, de sa personne enfin, qui n'était peut-être pas le lot le moins précieux dans cette richesse. La dot promise et donnée par M"* San Lugar n'entra pas même dans la maison du marquis : M. de Lanrose voulut que sa femme en fit présent à l'œuvre des Petits Ménages,

A l'époque où nous rencontrons M. de Lanrose avec sa femme chez le cousin Lambert de Saint-Génin, le monde n'était pas encore pleinement édifié sur les causes et les effets de son mariage. On savait seulement qu'il n'avait point accru sa famille, que la marquise portait des gants trop longs et des jupes plates, suivant la mode du plus austère faubourg

Saint-Germain, et qu'elle assistait plus souvent aux réunions do trois ou quatre confréries qu'aux assemblées de salon. Le marquis, après une éclipse de dix-huit mois, avait repris plaisir aux ballets de l'Opéra, sans toutefois se faire remarquer par aucune inclination particulière. Le noble et brillant couple se montrait juste assez en public pour faire acte de bonne amitié. M. de Lanrose semblait trèsattentif et légèrement paternel ; madame répondait aux soins de son mari par les plus gracieux sourires. Or, comme les amoureux les plus épris ne se conduisent pas autrement dans un certain monde, il était malaisé de reconnaître si ces époux de quatre ans simulaient ou dissimulaient une passion réci- ' proque.

Je vous ai dit que le marquis avait un fils de sa première femme. Le comte Adhémar de Lanrose était un petit monsieur assez laid, chétif de corps et . chafoin de visage, trop bien mis pour un homme du monde, trop beau diseur pour un homme d'esprit. Ce gentilhomme ressemblait à son père comme un caillou du Rhin ressemble au diamant. On aurait presque pu leur donner le même âge; mais le marquis était droit comme un jonc, et le comte, à trentequatre ans, se voûtait déjà tant soit peu. Ceux qui . les approchaient de longue date avait noté chez le marquis une sorte d'intermittence dans le sentiment paternel. Il avait adoré cet enfant pendant une dizaine d'années, puis il l'avait jeté au collège comme ' on jette à la rivière un petit chien galeux. En 1834j

après ce grand voyage, il alla voir son fils, le trouva dégourdi et bien venu, l'embrassa tendrement et l'emmena sur Theure pour achever son éducation lui-même. Six ans d'intimité unirent étroitement le maître et l'élève, sans toutefois en faire deux camarades : le marquis conservant l'autorité d'un père, le comte maintenu dans l'attitude respectueuse qui sied à un fils. Une faute du jeune Adhémar rompit tous leurs liens vers 4840 : à la suite d'un souper au café de Paris (car on lui laissait déjà une libtsrté tout anglaise), il joua jusqu'au matin avec un de ses intimes et lui gagna en tète-à-tète une vingtaine de mille francs. Le marquis était grand joueur, mais il était avant tout galant homme : les circonstances de cette partie, quoique Adhémar n'eût pas joué déloyalement, le jetèrent hors des gonds.

« Monsieur, dit-il au comte. Dieu m'est témoin que je ne me suis pas épargné pour faire de vous un gentilhomme; j'y renonce. Vous aimez trop l'argent pour être mon fils. Puisque l'amour du gain vous a conduit à chambrer un ami et à le dévaliser après boire, je ne veux pas attendre le jour de votre majorité pour vous mettre au-dessus de pareilles tentations. On va vous émanciper dans le plus bref délai et vous livrer le bien de votre mère; vous ne vous ruinerez point, j'en suis sûr. Tâchez seulement que je n'aie point la douleur d'apprendre que vous vous êtes trop enrichi ! d

Adhémar ne chercha pas môme à pénétrer le secret des fougueuses variations de son père; il disait :

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€ C'est un original; on ne sait jamais sur quel pied danser avec lui. »

Il secoua ses oreilles après l'orage, et sortit tout gaillard de la maison paternelle avec sa fortune et sa liberté. La chronique prétend qu'il gouverna bien l'une et l'autre, et qu'il avait déjà, dans un âge si tendre, l'instinct des démarches utiles et le flair des placements avantageux. A vingt-deux ans, il eut une affaire d'honneur, et s'en tira le mieux du monde. Son père avait parlé magnifiquement sur la politique étrangère; il n'était bruit que de son succès dans les cercles. Un jeune député du centre, qui se taisait au palais Bourbon et se soulageait par la ville, risqua je ne sais quelle plaisanterie sur le passé conjugal du brillant orateur. Adhémar, je vous l'ai dit, avait le sens des placements. Il saisit ce joint-là pour • placer un beau grand coup d'épée qui lui fit honneur dans Paris, et ramena son père dans ses bras. Ce ne fut pas pour longtemps. Le comte, à vingtcinq ans, se prit d'amour pour la spéculation. C'était en 1845; le public de notre pays se ruait à la Bourse avec la joie et la témérité d'un grand enfant. Toutes les compagnies devaient faire fortune, toutes les actions devaient monter aux nues et se vendaient à prime longtemps avant le jour de Témission. Le comte joignait à la passion de l'argent une rare intelligence des affaires : il comprit de. bonne heure qu'un homme assez connu pour obtenir toutes les valeurs au pair et assez prévoyant pour ne. les point laisser moisir en portefeuille pou-

vait créer un capital énorme en peu de temps.

Il remarquait aussi que toutes les compagnies, pour éblouir les yeux du bon public, empruntaient le patronage des plus grands noms, et le nom de Lanrose, grâce au talen.t, â la fortune et au désintéressement célèbre du marquis, avait réellement une valeur commerciale. Le jeune homme en fit marchandise, à la barbe de son père, qui lui disait avec une haute raison : « Je ne veux pas que vous compromettiez notre nom sur des prospectus écrits pour leurrer Tactionnaire; car, si l'affaire était mauvaise et Tactionnaire ruiné, tous nos biens ne suffiraient pas à réparer le mal que» vous auriez causé. Adhé-: mar répondit en riant que le marquis n'entendait rien aux affaires et qu'il s'exagérait beaucoup la responsabilité des administrateurs. Après un long débat, le père et le fils se quittèrent plus que froidement, . le fils disant partout . que son père était un esprit rétrograde, le père jurant que son fils l'exposait à mourir sur la paille, car il n'était pas homme à conserver un centime si le nom de Lanrose avait tait tort à quelqu'un.

Je dois dire que le comte s'enrichit en ces tempslà sans ruiner personne. Il eut assez d'esprit pour donner la préiérence aux spéculations vraiment bonnes, et, pour comble de sagesse, il tira son épingle du jeu avant la crise financière de 1847. Son père lui tenait toujours rigueur, et lui-même commençait à juger le marquis avec la noble fierté qu'un million gagné vite inspire toujours à son maître.

Bref ils étaient devenus passablement étrangers l'un à l'autre lorsqu'ils se rencontrèrent dans les rangs de la garde nationale, au mois de juin 1848. Adhéraar se comporta vaillamment sous les yeux de son père. Il sauta le premier sûr la barricade du marché Sainte-Catherine et arracha le drapeau rouge de sa propre main. Ce fait d'armes lui valut une chaude embrassade et un Tu n'es pas blessé? qui disait bien des choses en p^^u de mots. C'était la première fois en dix-huit ans que le marquis tutoyait son fils.

Mais il était écrit que tous les raccommodements de ces deux hommes ne serviraient qu'à multiplier leurs ruptures. Le fils se maria contre la volonté formelle de son père à la fin de 1849. Il épousa, après trois actes respectueux, W^^ Yolande - Augustiue Gilot, fille unique du notaire qui s'est acquis une triste célébrité. Le père avait dépouillé cent familles : il digérait son crime au bord d'un lac de Suisse, dans le plus insolent des châteaux mal acquis. La mère, séparée, de biens, jouissait paisiblement de ses deux cent mille livres de rente, au beau milieu de la rue de la Ville-l'Evèque. Cette veuve d'un vivant habitait un hôtel splendide, entre le modeste appartement de M. de Lamartine et la petite maison bourgeoise de M. Guizot. Quant à la future comtesse deLanrose, c'était une assez jolie blonde de dix-neuf ans, aussi mal élevée que possible, coquette h faire peur et déjà terriblement lancée ; une de ces jeunes filles à la mode qui ressemblent tellement à des femmes qu'on se demande pourquoi leurs parents

prennent la peine de leur chercher un mari. Adhémar répondit à toutes les objections de son père : € J'aime M»® Gilot, je la prends sans dot, ses parents sont jeunes, et je suis assez riche pour qu'on ne m'accuse pas de convoiter leur succession. » Rien ne prouvait qu'il ne fût pas sincère. Le coup de tète qu'il célébra devant le maître-autel de* la Madeleine fut jugé diversement, mais les maisons du demifaubourg, où il avait ses habitudes, ouvrirent leurs portes à sa femme sans se faire trop prier.

Le marquis, dans sa colère, avait juré de se marier avant un mois pour donner à son fils une demidouzaine de cohéritiers ; et la menace ne paraissait pas vaine dans la bouche d'un homme qui avait su rester si jeune. On comprend enfin dans quel but il épousa, pour ainsi dire à brûle-pourpoint, M^* de Batéjins, qu'il avait rencontrée un peu partout et nécessairement remarquée , mais sans jamais lui faire la cour. La filleule de M'"® San Lugar ne se fit point d'illusions : si par hasard elle avait eu la fantaisie de se croire aimée pour elle-même, ses bonnes amies du monde auraient pris soin de la détromper. Mais qu'importe? elle faisait, malgré tout, ce qu'on appelle vulgairement un beau rêve; l'ambition comblée étoufTa les regrets que M. de Mably ou tout autre pouvait lui avoir laissés dans le cœur.

Peu de mois après son mariage, elle promit un héritier au marquis de Lanrose, mais cet espoir périt bientôt, et si malheureusement que l'avenir même parut engagé sans ressource. La comtesse, en re-

vanche, eut deux fils, dont Taîné, par je ne sais quel caprice de la nature, représentait au vif le marquis à trois ans, tel que Prudhon Tavait peint en 4792. Cet enfant, qu'on fit voir au marquis par surprisig) dans une allée des Tuileries, bouleversa de nouveau toutes ses idées et amena une nouvelle réaction du sentiment paternel. Les amis de la famille firent de ce petit être une sorte de trait d'union entre le marquis et le comte. On ne resstiscita jamais Tintimité qui était bien morte, mais le père et le fils reprirent l'habitude de se voir et de dîner quelquefois Tun chez l'autre. Le marquis, sans regarder M^*"* Gilot comme sa fille, lui sut gré du renfort qu^elle avait apporté à la famille; le comte témoigna le plus affectueux respect à sa jeune belle- mère; les deux femmes vécurent facilement en paix, car elles n'avaient ni les mêmes goûts, ni les mômes relations, ni les mêmes toilettes; à peine si Ton peut dire qu'elles parlaient la même langue; et pourtant cette statue et cette poupée portaient le même nom.

Elles faisaient si bon ménage ensemble à la Grande- Balme, que le Père Fafiaux en était édifié. « C'est plaisir, disait-il, de rencontrer une famille que le tourbillon du monde resserre au lieu de la diviser. » . Sur les trente figures que je vous montre en un quart d'heure et que le bonhomme etadiait déjà depuis un mois, une seule reffarouciiait ou du moins l'inquiétait un peu. C'était la propre ::œiir du marquis de Lanrose, madame la duchessa Aurore da Haut- Mont. Cette grande dame de Paris ne ressemblait

en rien à celles que M. Faflaux avait eu l'honneur d'approcher dans la province. Sa parole extrômement vive et quelquefois, si j'ose le dire, un peu salée, malmenait avec une incroyable légèreté les personnes et les choses les plus respectables. Par un anachronisme bien rare aujourd'hui, grâce à Dieu, M""» de Haut-Mont semblait avoir embrassé les erreurs de cette fausse philosophie qui perdit nos gentilshommes à la fin du siècle dernier et attira la foudre sur leurs têtes. Etrange aberration d'un esprit fin, vif et cultivé! A soixante ans passés, dans un âge où tous nos instants, suivant l heureuse expression de M. Fafiaux, ne sont plus que des quarts d'heure de grâce, une véritable duchesse du faubourg Saint Germain bravait étourdiment la rigueur du souverain juge et songeait moins à pleurer sur elle-même qu'à savourer par la mémoire Tarrièregoût de quelques doux péchés. Née à Paris un an après son frère, c'est-à-dire en 1790, Aurore de Lanrose avait été emportée comme lui dans l'émigration de 92. Mais elle ne rentra point avec lui en 1807, quand le bouillant jeune homme vint demander à l'Empereur un sac et une giberne et obtint par-dessus le marché ses terres de Lanrose en Bretagne, qui n'avaient pas trouvé marchand sous la Terreur. La belle Aurore épousait vers ce tempslà le duc Philippe- Auguste de Haut-Mont, ambassadeur du roi, ami particulier du comte de Provence et l'un des hommes les plus polis, sinon les plus édifiants de l'époque. Il eût été facilement le père ou

môme l'aïeul de sa femme, car il avait fait sa cour au vieux Louis XV, qui l'appelait Niguedouille et lui donnait des chiquenaudes sur son grand nez. Il ne paraît pourtant pas que la petite duchesse ait été malheureuse en ménage, car elle parle encore de son mari comme du professeur le plus attentif et le plus tendre. Le duc avait mis en sûreté une petite part de sa fortune; il put donc réunir autour de sa femme les plus aimables débris de la vieille société française. Aurore eut une cour un peu dépaysée et visiblement ravagée, mais polie, galante, lettrée, spirituelle et sceptique, par le plus grand des malheurs. Elle vécut dix ans sans passion et sans ennui, au milieu du bourdonnement le plus léger, le plus mondain, le plus attique et le moins évangélique ! Toutefois, elle resta fidèle au duc aussi longtemps qu'il vécut. Était-ce simplement la paresse d'un cœur moins éveillé que l'esprit*? ou la crainte de déflorer les plaisirs d'un veuvage sûr et prochain? Elle seule pourrait le dire. Enlin elle arbora le deuil en 1818, et tout Paris accourut chez elle à ce signal plein de promesses. La chronique prétend qu'il y eut beaucoup d'appelés et terriblement d'élus. Le duc ne s'était pas laissé oublier dans la répartition du célèbre milliard; la jolie veuve fut donc assez riche pour conserver dans ses caprices les plus divers une réputation d'honnête homme. Elle ne perdit point ses entrées dans les salons les plus austères, quoique le sien fourmillât de petits amours qui n'étaient pas tous peints au plafond. Par

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en rien à celles que M. Fafiaux avait eu l'honneur d'approcher dans la province. Sa parole extrêmement vive et quelquefois, si j'ose le dire, un peu salée, malmenait avec une incroyable légèreté les personnes et les choses les plus respectables. Par un anachronisme bien rare aujourd'hui , grâce à Dieu, Mroe de Haut-Mont semblait avoir embrassé les erreurs de cette fausse philosophie qui perdit nos gentilshommes à la fin du siècle dernier et attira la foudre sur leurs têtes. Etrange aberration d'un esprit fin, vif et cultivé! A soixante ans passés, dans un âge où tous nos instants, suivant Theureuse expression de M. Fafiaux, ne sont plus que des quarts d'heure de grâce, une véritable duchesse du faubourg Saint Germain bravait étourdiment la rigueur du souverain juge et songeait moins à pleurer sur elle-même qu'à savourer par la mémoire l'arrièregoût de quelques doux péchés. Née à Paris un an après son frère, c'est-à-dire en 1790, Aurore de Lanrose avait été emportée comme lui dans l'émigration de 92. Mais elle ne rentra point avec lui en 1807, quand le bouillant jeune homme vint demander à l'Empereur un sac et une giberne et obtint par-dessus le marché ses terres de Lanrose en - Bretagne, qui n'avaient pas trouvé marchand sous la Terreur. La belle Aurore épousait vers ce tempslà le duc Philippe- Auguste de Haut-Mont, ambassadeur du roi, ami particulier du comte de Provence et l'un des hommes les plus polis, sinon les plus édifiants de l'époque. Il eût été facilement le

même l'aïeul de sa femme, car il avait fait sa cour au vieux Louis XV, qui l'appelait Niguedouille et lui donnait des chiquenaudes sur son grand nez. Il ne paraît pourtant pas que la petite duchesse ait été malheureuse en ménage, car elle parle encore de son mari comme du professeur le plus attentif et le plus tendre. Le duc avait mis en sûreté une petite part de sa fortune; il put donc réunir autour de sa femme les plus aimables débris de la vieille société française. Aurore eut une cour un peu dépaysée et visiblement ravagée, mais polie, galante, lettrée, spirituelle et sceptique, par le plus grand des malheurs. Elle vécut dix ans sans passion et sans ennui, au milieu du bourdonnement le plus léger, le plus mondain, le plus attique et le moins évangélique ! Toutefois, elle resta fidèle au duc aussi longtemps qu'il vécut. Était-ce simplement la paresse d'un cœur moins éveillé que l'esprit? ou la crainte de déflorer les plaisirs d'un veuvage sûr et prochain? Elle seule pourrait le dire. Entin elle arbora le deuil en 1818, et tout Paris accourut chez elle à ce signal plein de promesses. La chronique prétend qu'il y eut beaucoup d'appelés et terriblement d'élus. Le duc ne s'était pas laissé oublier dans la répartition du célèbre milliard; la jolie veuve fut donc assez riche pour conserver dans ses caprices les plus divers une réputation d'honnête homme. Elle ne perdit pqy^^^ enltees dans les saluas les plus austères, ^^^^B| ^ieii fourmillât de petits amours qui n'ét^^^^^^^s peints au plafond. Pur

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en rien à celles que M. Fafiaux avait eu Thonneur d'approcher dans la province. Sa parole extrôraement vive et quelquefois, si j*ose le dire, un peu salée, malmenait avec une incroyable légèreté les personnes et les choses les plus respectables. Par un anachronisme bien rare aujourd'hui, grâce à Dieu, M"»e de Haut-Mont semblait avoir embrassé les erreurs de cette fausse philosophie qui perdit nos gentilshommes à la fin du siècle dernier et attira la foudre sur leurs têtes. Etrange aberration d'un esprit fin, vif et cultivé ! A soixante ans passés, dans un âge où tous nos instants, suivant Theureuse expression de M. Fafiaux, ne sont plus que des quarts d'heure de grâce, une véritable duchesse du faubourg Saint Germain bravait étourdiment la rigueur du souverain juge et songeait moins à pleurer sur elle-même qu'à savourer par là mémoire l'arrièregoût de quelques doux péchés. Née à Paris un an après son frère, c'est-à-dire en 1790, Aurore de Lanrose avait été emportée comme lui dans l'émigration de 92. Mais elle ne rentra point avec lui en 1807, quand le bouillant jeune homme vint demander à TEmpereur un sac et une giberne et obtint par-dessus le marché ses terres de Lanrose en Bretagne, qui n'avaient pas trouvé marchand sous la Terreur. La belle Aurore épousait vers ce tempslà le duc Philippe- Auguste de Haut-Mont, ambassadeur du roi, ami particulier du comte de Provence et l'un des hommes les plus polis, sinon les plus édifiants de l'époque. Il eût été facilement le père ou

môme l'aïeul de sa femme, car il avait fait sa cour au vieux Louis XV, qui l'appelait Niguedouille et lui donnait des chiquenaudes sur son grand nez. Il ne paraît pourtant pas que la petite duchesse ait été malheureuse en ménage, car elle parle encore de son mari comme du professeur le plus attentif et le plus tendre. Le duc avait mis en sûreté une petite part de sa fortune; il put donc réunir autour de sa femme les plus aimables débris de la vieille société française. Aurore eut une cour un peu dépaysée et visiblement ravagée, mais polie, galante, lettrée, spirituelle et sceptique, par le plus grand des malheurs. Elle vécut dix ans sans passion et sans ennui, au milieu du bourdonnement le plus léger, le plus mondain, le plus altique et le moins évangélique ! Toutefois, elle resta fidèle au duc aussi longtemps qu'il vécut. Était-ce simplement la paresse d'un coeur moins éveillé que l'esprit*? ou la crainte de déflorer les plaisirs d'un veuvage sûr et prochain? Elle seule pourrait le dire. Enlin elle arbora le deuil en 4818, et tout Paris accourut chez elle à ce signal plein de promesses. La chronique prétend qu'il y eut beaucoup d'appelés et terriblement d'élus. Le duc ne s'était pas laissé oublier dans la répartition du célèbre milUard; la jolie veuve fut donc assez riche pour conserver dans ses caprices les plus divers une réputation d'honnête homme. Elle ne perdit point ses entrées dans les salons les plus austères, quoique le sien fourmillât de petits amours qui n'étaient pas tous peints au plafond. Par

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en rien à celles que M. Fafiaux avait eu l'honneur d'approcher dans la province. Sa parole extrêmement vive et quelquefois, si j'ose le dire, un peu salée» malmenait avec une incroyable légèreté les personnes et les choses les plus respectables. Par un anachronisme bien rare aujourd'hui, grâce à Dieu, M«ne de Haut-Mont semblait avoir embrassé les erreurs de cette fausse philosophie qui perdit nos gentilshommes à la fin du siècle dernier et attira la foudre sur leurs têtes. Etrange aberration d'un esprit fin, vif et cultivé! A soixante ans passés, dans un âge où tous nos instants, suivant Theureuse expression de M. Fafiaux, ne sont plus que des quarts d'heure de grâce, une véritable duchesse du faubourg Saint Germain bravait étourdiment la rigueur du souverain juge et songeait moins à pleurer sur elle-même qu'à savourer par là mémoire l'arrièregoût de quelques doux péchés. Née à Paris un an après son frère, c'est-à-dire en 1790, Aurore de Lanrose avait été emportée comme lui dans l'émigration de 92. Mais elle ne rentra point avec lui en 1807, quand le bouillant jeune homme vint demander à l'Empereur un sac et une giberne et obtint par-dessus le marché ses terres de Lanrose en Bretagne, qui n'avaient pas trouvé marchand sous la Terreur. La belle Aurore épousait vers ce tempslà le duc Philippe- Auguste de Haut-Mont, ambassadeur du roi, ami particulier du comte de Provence et l'un des hommes les plus polis, sinon les plus édifiants de l'époque. Il eût été facilement le père ou

môme l'aïeul de sa femme, car il avait fait sa cour au vieux Louis XV, qui l'appelait Niguedouille et lui donnait des chiquenaudes sur son grand nez. Il ne paraît pourtant pas que la petite duchesse ait été malheureuse en ménage, car elle parle encore de son mari comme du professeur le plus attentif et le plus tendre. Le duc avait mis en sûreté une petite part de sa fortune; il put donc réunir autour de sa femme les plus aimables débris de la vieille société française. Aurore eut une cour un peu dépaysée et visiblement ravagée, mais polie, galante, lettrée, spirituelle et sceptique, par le plus grand des malheurs. Elle vécut dix ans sans passion et sans ennui, au milieu du bourdonnement le plus léger, le plus mondain, le plus attique et le moins évangélique ! Toutefois, elle resta fidèle au duc aussi longtemps qu'il vécut. Était-ce simplement la paresse d'un cœur moins éveillé que l'esprit*? ou la crainte de déflorer les plaisirs d'un veuvage sûr et prochain? Elle seule pourrait le dire. Enfin elle arbora le deuil en 4848, et tout Paris accourut chez elle à ce signal plein de promesses. La chronique prétend qu'il y eut beaucoup d'appelés et terriblement d'élus. Le duc ne s'était pas laissé oublier dans la répartition du célèbre milliard; la jolie veuve fut donc assez riche pour conserver dans ses caprices les plus divers une réputation d'honnête homme. Elle ne perdit point ses entrées dans les salons les plus austères, quoique le sien fourmillât de petits amours qui n'étaient pas tous peints au plafond. Par

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en rien à celles que M. Fafiaux avait eu l'honneur d'approcher dans la province. Sa parole extrême* ment vive et quelquefois, si j'ose le dire, un peu salée, malmenait avec une incroyable légèreté les personnes et les choses les plus respectables. Par un anachronisme bien rare aujourd'hui, grâce à Dieu, M»e de Haut-Mont semblait avoir embrassé les erreurs de cette fausse philosophie qui perdit nos gentilshommes à la fin du siècle dernier et attira la foudre sur leurs têtes. Etrange aberration d'un esprit fin, vif et cultivé! A soixante ans passés, dans un âge où tous nos instants, suivant 1 heureuse expression de M. Fafiaux, ne sont plus que des quarts d'heure de grâce, une véritable duchesse du faubourg Saint Germain bravait étourdiment la rigueur du souverain juge et songeait moins à pleurer sur elle-même qu'à savourer par là mémoire l'arrièregoût de quelques doux péchés. Née à Paris un an après son frère, c'est-à-dire en 1790, Aurore de Lanrose avait été emportée comme lui dans l'émigration de 92. Mais elle ne rentra point avec lui en 1807, quand le bouillant jeune homme vint demander à l'Empereur un sac et une giberne et obtint par-dessus le marché ses terres de Lanrose en Bretagne, qui n'avaient pas trouvé marchand sous la Terreur. La belle Aurore épousait vers ce tempslà le duc Philippe- Auguste de Haut-Mont, ambassadeur du roi, ami particulier du comte de Provence et l'un des hommes les plus polis, sinon les plus édifiants de l'époque. Il eût été facilement le père ou

môme l'aïeul de sa femme, car il avait fait sa cour au vieux Louis XV, qui l'appelait Niguedouille et lui donnait des chiquenaudes sur son grand nez. Il ne paraît pourtant pas que la petite duchessoait été malheureuse en ménage, car elle parle encore de son mari comme du professeur le plus attentif et le plus tendre. Le duc avait mis en sûreté une petite part de sa fortune; il put donc réunir autour de sa femme les plus aimables débris de la vieille société française. Aurore eut une cour un peu dépaysée et visiblement ravagée, mais polie, galante, lettrée, spirituelle et sceptique, par le plus grand des malheurs. Elle vécut dix ans sans passion et sans ennui, au milieu du bourdonnement le plus léger, le plus mondain, le plus attique et le moins évangélique ! Toutefois, elle resta fidèle au duc aussi longtemps quil vécut. Était-ce simplement la paresse d'un cœur moins éveillé que l'esprit? ou la crainte de déflorer les plaisirs d'un veuvage sûr et prochain? Elle seule pourrait le dire. Enfin elle arbora le deuil en 1818, et tout Paris accourut chez elle à ce signal plein de promesses. La chronique prétend qu'il y eut beaucoup d'appelés et terriblement d'élus. Le duc ne s'était pas laissé oublier dans la répartition du célèbre milliard; la jolie veuve fut donc assez riche pour conserver dans ses caprices les plus divers une réputation d'honnête homme. Elle ne perdit point ses entrées dans les salons les plus austères, quoique le sien fourmillât de petits amours qui n'étaient pas tous peints au plafond. Pur

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58 LA VIEILLE ROCUE

obstacles, je déjouerais la surveillance, j'écraserais les misérables qui oseraient se mettre entre nous, je lui dirais... Mais on Tamène ici, on me la jette la tête. Imbéciles de parents ! Que diable voulez-vous que je lui dise, à cette enfant? »

Il prenait quelquefois son courage à deux mains, commençait une phrase et restait court. Inévitable accident qu'il s'expliquait toujours à lui-môme, et , toujours par les raisons les plus flatteuses. Tantôt c'était la honte de dire à Valentine un mot qu'il avait profané lui-même en d'autres occasions; tantôt c'était la peur de réciter des formules toutes faites, publiées à cent mille exemplaires dans les romansfeuilletons, traînées dans la poussière et dans l'huile sur les planches du théâtre. On a tant galvaudé chez nous la langue des passions, que les mots les plus naturels, les plus simples, les plus spontanés, sont, devenus grotesques ; et comme il n'y a point, sous le climat de la France, un sentiment aussi fort que la peur du ridicule, l'homme le plus ému hésite à dire ce qu'il éprouve, tant qu'il n'a pas trouvé une expression neuve, un cri du cœur inédit.

Il se pouvait aussi que le pauvre garçon fût paralysé par ces regards bienveillants, mais importuns qui pesaient tous à la fois sur sa personne. On ne lui donnait pas seulement une jeune fille à séduire, mais une galerie de trente spectateurs à contenter. Sa mère lui faisait de gros yeux; la tante de Narbonne avait l'air de le plaindre; M«>« de Haut-Mont le cinglait du regard, pour le lancer en avant;

la belle marquise de Lanrose regardait le ciel avec ardeur comme p9ur appeler le Saint-Esprit à la rescousse ; la petite comtesse Adhémar s'étouffait de rire dans les coins. Valentine elle-même, s'il faut tout avouer, était devenue un peu taquine. Après avoir tremblé cinq ou six jours et baissé modestement les paupières devant lui, elle s'étonna du repos qu'il lui laissait. Son jeune cœur avait craint un assaut formidable; il reprit conûance en voyant l'agresseur immobile et l'arme au bras. Petit à petit, la colombe palpitante se remit dans son assiette; elle se sentit de force à lutter contre un homme et rêva les plaisirs malicieux de la résistance. Puisqu'on n'avait pas su la prendre d'un coup de main, au début de la campagne, elle se disposait, comme Sébastopol, à soutenir un siège en règle. Au bout de quelque temps, l'amour-propre s'en mêla; l'assiégé risqua de petites sorties. Une jeune fille à marier n'ignore pas qu'elle a droit à tous les respects de son futur, mais elle le tient quitte de moitié. La plus prude se lasse bientôt d'être vénérée comme une relique. Valentine eut des quarts d'heure d'impatience nerveuse où elle tourbillonnait autour de Lambert avec des frétillements d'oiseau-mouche, agaçsmt à coups de bec son amoureux timide et glacé. Ces mouvements n'échappaient point aux quelques femmes d'esprit qui patronaient le mariage ; elles les apaisaient de leur mieux et pans£ «jnt par mille douceurs les petites blessures de cette vanité égratignée. Valentine dut prendre une haute opinion

d'elle-njême, à force d'entendre louer sa personne et son mérite par ces hautaines et ces dédaigneuses qui foulaient l'univers aux pieds. On la flattait, on la caressait, on l'embrassait comme à la tâche. Depuis la bonne vieille tante de Narbonne jusqu'à la terrible comte^sse de Ghampsaison, tout le monde s'évertuait à la noyer dans le miel. La duchesse de Haut-Mont lui promettait une entrée triomphale au faubourg Saint-Germain ; la marquise l'associait par avance aux bonnes œuvres les plus aristocratiques; la comtesse Adhémar, par une flatterie plus délicate et plus infaillible, l'attirait dans sa chambre, l'habillait, la décolletait malgré elle, lui essayait tantôt une rivière de diamants, tantôt un cachemire plié en burnous, et la forçait de s'admirer elle-même en costume de dame. Il y a peu de pensionnaires assez fortes pour résister à ces tentations-là. On bourdonnait autour d'elle à toute heure des discours où le théâtre Italien, TOpéra, le bois de Boulogne, les sermons à la mode, les courses, les ventes au profit des pauvres, la comédie de salon, les bains de Trouville, les petits goûters sur le pouce au coin de la rue de Rivoli, les grands bals costumés, les calèches, les livrées, lesarmoiries, mais surtout les noms; les plus beaux, les plus grands, les plus vieux noms de Paris, de la province et de l'étranger, s'entre-choquaient le plus agréablement du monde. On l'étourdissait à ce doux bruit, on lui faisait oublier la froideur ou la gaucherie de Lambert. Un soir pourt^t, après un long dîner où le pauvre baron, assis à côté d'elle,

n'avait témoigné son amour qu'en lui versant à boire, elle osa dire à M™« de Haut-Mont : « Il a beaucoup d'esprit, puisque tout le monde en jure; mais avouez, madame, que je ne l'inspire pas ?

— Preuve qu'il est amoureux, répondit la duchesse. Sachez, petite, que l'amour ôte l'esprit à tous ceux qui en ont, pour le donner à ceux qui n'en ont miette. C'est un miracle que j'ai vu cent fois dans mon boudoir. M. de Talleyrand était-il un âne? Pardieu non! Eh bien, moi, je l'ai fait braire. Il eût mangé du son si j'avais insisté. Durant quinze grands jours, il lit sotte figure et n'eut réponse à rien; mais le mal n'est pas sans remède. Tout son esprit lui revint dès qu'on voulut bien le lui rendre. Vous verrez que mon cousin redeviendra lui-môme dès qu'il sera votre mari. »

Entre hommes, au fumoir, à l'écurie et surtout à la chasse, oh retrouvadt le vrai Lambert, c'est-à-dire un bon gros garçon joufflu, coloré, parlant haut, 'riant fort, contant la gaudriole et sifflant comme un merle. Il était pres(|ue beau, mais à coup sûr trèsagréable en guêtres de toile grise, veste râpée et chapeau mou. Ce costume négligé, mais fait à lui et modelé sur son corps, mettait en relief de bons muscles, trempés comme l'acier, des attaches fines, des mouvements libres et puissants. Son esprit même semblait plus svelte et plus dégagé, dès que les membres étaient à l'aise : l'esprit, comme le corps, a des habitudes qui se changent en besoins. Les habits neufs que la douairière avait commandés

62 LA VIEILLE KOCHE

au premier tailleur dé Lyon gênaient le bon Lambert jusque dans les entournures de sa pensée. ,En règle générale, un homme qui n'a pas l'habitude de s'habiller tous les jours ne sera jamais habillé, quoi qu'on fasse; sa dépense et l'art du tailleur ne pourront que l'endimancher.

Il était à regretter que Valentine ne pût suivre incognito une de ces jolies chasses en plaine où Lambert, les deux Lanrose et le vieux chevalier de Grissac se disputaient vivement, la royauté. C'était risquer d'entendre quelques propos légers qu'elle n'aurait pas compris; mais en revanche, elle eût peut-être compris que le baron de Saint-Génin n'était ni gauche, ni empesé, ni timide, ni froid pour elle. En plein air et sans habit, il exprimait fort bien ses sentiments pour sa future ; il bâtissait des châteaux en Espagne où une reine se fût logée commodément. Ce gros chasseur avait au fond du cœur des trésors de tendresse honnête; on eût trouvé chez lui, sans trop chercher, l'étoffe d'un mari délicat et d'un ex- • collent père. Il était bon, bon, bon, sans un atome de haine ou de rancune, de jalousie ou de malice; et bon avec gaieté, plein d'une joyeuse humeur qui dé» bordait sans cesse et ragaillardissait tout le monde autour de lui. Si M^^^Barbot avait pu voir les paysans des Bréaux et des communes voisines courir à lui, le chapeau bas, sous prétexte de lui indiquer la remise des perdrix, mais en réalité pour le saluer à bout portant et le remercier de quelque service, elle aurait deviné que le brave garçon avait la main près

de la poche, et qu'il était encore plus secourable aux pauvres que terrible au gibier.

Mais Valentine n'allait pas à la chasse, et lorsque par hasard on associait les dames à quelque partie champêtre, vous auriez dit le salon de la Balme transporté en plein air. Rien n*y manquait : ni les toilettes, ni les belles façons, ni cette gêne qui para-, lysait Lambert. Deux ou trois fois pourtant il essaya des tours de force, destinés à éblouir M"© Barbot. Il franchit au galop de son cheval une espèce d'abîme, mais il y perdit son chapeau, et le ridicule de l'accident réduisit presque à rien l'effet de la prouesse. Un autre jour, à pied, il gravit un rocher terrible pour cueillir une fougère que Valentine avait admirée d'en bas, mais il inaugurait tout justement un pantalon gris-perle où la mousse imprima deux larges plaques vertes. Et de rire ! Presque tous ses efforts amenaient de pareils mécomptes. Il y a des périodes dans la vie où l'homme le mieux doué ne réussit à rien, et comme on sait fort bien qu'on n'est pas dans la bonne veine, la maladresse est triplée par le sentiment qu'on en a. On prévoit en ouvrant la bouche qu'on ne va rien dire de bon ; on parle à'autant plus mal ; on lit dans tous les yeux qu'on a dit une sottise, et pour la réparer on en dit une autre, deux autres, tout un chapelet d'autres. On se débat dans l'absurde avec le courage désespéré d'un nageur pris dans les herbes : chaque brassée aggrave la noyade. On s'en tire à la fin, mais mal, mécontent de soi et furieux contre la galerie. A cer-

tains jours, Lambert se prenait à maudire ce public dévoué qui cachait ses bévues, mais qui les remarquait. Il demandait au ciel une occasion de rester seul avec Valentine, et, l'occasion trouvée, il n'en tirait aucun parti, et lorsqu'il rentrait dans sa chambre, après un de ces fiascos intimes, il se répandait en invectives contre lui-même et contre ia pensionnaire qui l'avait ensorcelé.

Heureusement il n'avait pas de rival à craindre. Parmi les sept ou huit célibataires présents, aucun n'était d'âge ou d'humeur à lui couper l'herbe sous le pied ; les jeunes comme les vieux s'intéressaient de bonne foi et sans arrière-pensée au succès d'une affaire qui sauvait un des leurs.

Heureusement encore la maladresse du bon Lambert allait tout droit au cœur de M. Faôaux : 16 vieillard n'aurait pas compris ni permis qu'on fit autrement la cour à sa nièce. Enfin, pour comble de bonheur, la future baronne de Saint-Oénin était une âme vraiment neuve et sincèrement ignorante. Elle n'avait rien lu ; les petits bavardages du couvent lui , avaient enseigné fort peu de chose, si peu, qu'avec l'esprit le plus délié et l'imagination la plus alerte, elle était incapable de donner un corps à ses rêveries. Les matériaux lui manquaient pour construire ce fiancé idéal que les jeunes filles de notre temps portent tout harnaché dans une poche de leur cerveau. Dans ses petites méditations sur le mariage, l'homme était encore au dernier plan ; elle ne pensait qu'à elle :

cf Je serai baronne, j'aurai des armes peintes sur la portière de mes voitures ; je porterai des châles et des dentelles ; je me ferai faire une robe de velours ; j'irai ici, je serai reçue là ; des valets en grande tenue m'annonceront de telle manière. Chez moi, je veux avoir le salon blanc et or de madame de Rosemitte, une chambre cerise avec le lit debout, comme celle d'Augustine ; un cabinet de toilette bleu et toute la garniture en verre de Bohême, comme chez Anna. Le matin, je mettrai une robe de chambre grise, garnie d'un joli ruche bleu, comme la comtesse Adhémar. ))

Elle se voyait assise au fond d'une calèche, à la droite de Lambert ou d'un autre, mais flanquée d'un homme à elle, dévoué, obéissant, attentif, un peu insolent avec les étrangers, et doux comme un agneau avec elle. Son esprit ne s'arrêtait pas longtemps sur ce personnage secondaire; à peine s'il daignait en dessiner les contours. Mais, en revanche, cette jolie petite imagination se complaisait à peindre un gros garçon d'un an, frétillant entre les bras d une belle nourrice bressane. Elle l'habillait et le déshabillait en esprit comme une poupée. Évidemment cette belle personne de vingt-deux ans sonnés était restée assez petite fille ; rien n'annonçait en elle l'éclosion prochaine de la femme, quoique le jour de son mariage fût à peu près fixé. Son dépit même, lorsqu'elle se prenait à guerroyer contre Lambert, était d'un enfant. C'est qu'elle ne le trouvait pas assez occupé d'elle; elle sentait vaguement

U MARX IMPRIvU. ft

que leur intimité n'avait pas le degré voulu, que sa petite personne avait droit à des attentions plus direëtes et plus manifestes. Mais le cœur ne se froissait de rien, par la simple raison qu'on ne l'avait pas mis de la partie,

Un grand mois s'écoula sans amener aucun incident notable ; mais les incidents n'étaient pas de rigueur, puisque les deux familles désiraient ce mariage, que Jes notaires s'étaient mis d'accord, et que les deux futurs semblaient décidés à dire oui. Le dénouement ne faisait plus question. Tous les matins Lambert envoyait chez Valentine un bouquet tant soit peu provincial, mais qui coûtait bel et bien six francs, pris à Lyon. Tous les soirs l'heureux fiancé prenait congé de sa future en la baisant au front. Il avait fait à cette occasion le sacrifice de sa pipe, une vieille amie pourtant ! Mais n'importe; la privation était richement payée, j'ose le dire. C'est la pauvre Mirza qui tomba de bien haut le jour où ses pénates furent transportés au chenil ! Quel changement pour elle ! Depuis tantôt quatre ans elle séchait son poil à la cheminée du salon et dormait toute la nuit sur les pieds de son maître. Plaignez-la, si bon vous semble, mais quant au baron, il avait en perspective une assez jolie compensation.

Le contrat fut signé en grande pompe, le 15 novembre, à la suite d'un festin. Le baron apportait son hôtel, son château et se^ terres, le tout évalué à neuf cent mille francs; M^*" Barbot se constituait en dot une somme de trois millions représentée

par des titres de rente et des obligations de chemins de fer. La communauté prenait à sa charge les dettes des deux conjoints, qu'ils s'étaient loyalement déclarées l'un à Tautre.

Les hôtes de la Grande*Bahne et quelque deux cents invités complimentèrent les futurs époux. On admira, pour le principe, une corbeille évidemment trop modeste en proportion des chiffres énoncés au contrat. Le bonhomme Fafiaux, suivant un usage bourgeois, dit à M. de Saint-Génin :

« Vous avez gâté Valentine. »

C'était lui qui avait mis un frein à la générosité du futur, et pour cause.

En revanche, il avait payé sans discussion un trousseau formidable où tout allait par grosses de douze douzaines. La passion du linge sévit encore dans les départements. Les dames s'arrêtèrent plusieurs heures devant cet étalage tout bariolé de faveurs bleues, vertes et roses. Partout le chiffre S. G. se dessinait en relief sous un tortil brodé par les fées.

A minuit, comme l'illustre compagnie allait se séparer, Je majordome à moustaches entra superbement précédé d'un vase de Chine et d'un bouquet blanc qui le cachait en entier. Un cri d'admiration salua cette merveille. Le vase était d'un prbc considérable, mais le bouquet effaçait tout. C'était un de ces chefs-d'œuvre éphémères que Paris improvise en deux heures, au milieu de l'hiver, pour une centaine de francs, et que Gênes, Florence, Alger, toutes les

villes bénies du soleil, ne sauraient créer en aucun temps, à aucun prix. Valentine rougit de plaisir : ce bouquet, qui n'avait plus que cinq ou six heures à vivre, la saisit d'une autre émotion que les merveilles solides de la corbeille et du trousseau. C'était, comment dirai-je*? la première invasion de l'imprévu dans son existence.

Lambert accourut au brouhaha, et ses gros sourcils bruns se rapprochèrent. Il jeta vingt questions coup sur coup à la tète du majordome et n'apprit rien, sinon que le porteur était reparti pour Lyon sans rien dire et sans rien accepter. Mais un geste plus vif de ce pauvre baron fit tomber du bouquet une carte de visite. Il la saisit avec colère et se dérida tout à coup.

« Ma foi î dit-il, je veux être grillé si je m'attendais à celle là. Mon pauvre vieux Contran! Il pense à ceux qu'il aime jusque dans la gueule du loup. Prenez, prenez ce bouquet-là, mademoiselle, il vaut son pesant d'amitié. Celui qui vous l'envoie est en prison pour dettes. C'est mon ami d'enfance et votre futur cousin, le comte de Mably. »

Deux petites larmes, plus précieuses quenles diamants, brillèrent dans les yeux de Valentine. Elle voulut savoir quel homme était ce vieux cousin : quels malheurs l'avaient privé de sa liberté ; s'il était prisonnier pour longtemps*? On lui conta qu'il avait mangé sa fortune avec les chevaux, les usuriers et les autres bêtes ruineuses ; qu'il allait sortir de Clichy, grâce à l'avoué du marquis de Lanrose ; qu'il

partirait immédiatement pour la Crimée en qualité de simple soldat, et que, chemin faisant, il viendrait peutrêtre à la noce. Pendant que la comtesse de Champsaison débitait cette biographie avec la volubilité d'une perruche qui a bu du vin, Valentine crut remarquer que la sévère Éliane. était plus pâle que les fleurs de Gontran.

La douairière de Saint-Génin se fit apporter un album oîi toute la famille était classée dans le plus bel ordre. Le comte de Mably venait immédiatement après les Lanrose. C'était un grand jeune homme de trente ans, blond, svelte et vraiment beau. Il jouait avec une cravache et souriait d'un air indolent. Valentine le regarda vaguement et dit qu'il avait la figure noble. On se sépara là dessus, avec force embrassades, selon l'usage des provinciaux. Avant de quitter le grand salon, Valentine demanda la permission de dire bonsoir à son bouquet ; elle y cutrillit un gros bouton de rose blanche qu elle plar.ta dans ses cheveux.

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