‹ Le mari imprévuChapitre 4 sur 9 · LA CLOISON · texte numérisé non relu

LA CLOISON

Pour créer trente appartements à la Grande- Balme, il avait bien fallu couper quelques pièces en deux. La baronne avait fait deux chambres et môme deux cabinets de toilette dans Tespèce de halle où son défunt époux avait dormi vingt ans. Le lit à baldaquin, large pour six personnes, avait fourni plusieurs stères de noyer vermoulu ; du brocard rouge qui l'ornait, on avait tendu la chambre de la duchesse.

M"'*' de Haut-Mont et Valentine se partageaient par moitié cette vaste étendue et s'y trouvaient fort à l'aise. Le voisinage avait créé entre elles une gracieuse intimité. Quelquefois, le matin, au lieu de sonner sa femme de chambre, la duchesse heurtait du poing la cloison adossée à son lit. Elle criait de sa voix grêle :

« Petite! eh ! petite, on ne m'apporte donc pas ce joli bec à baiser ? »

Î2 LA VIEILLE HOCSE

Valentine y courait, embrassait l*aimable vieille et tirait ses rideaux avec mille précautions.

« Doucement ! s'écriait la duchesse en ramenant ses coiffes sur sa ligure ; ne souffrez pas que le jour entre ici comme dans un moulin ! Vous avez de beaux yeux, mon ange; il faut que je vous apprenne le secret de les garder brillants. Préservez-les contre la brutalité du jour et contre Tamertume des larmes. Les larmes sont le poison des yeux ; le soleil du matin est leur poignard. Ainsi s'exprime la sagesse dans les Voyages de Céline, par le chevalier... Mais, pardpn 1 n'est-ce pas un coquin de miroir que vous avez là sous la main? Donnez, ma toute belle; je veux lui dire son fait. Te voilà donc, faux ami, détestable courtisan du succès ! Tu m'as souri, tu m'as flattée aussi longtemps que tu as vu les hommes à mes pieds ; et maintenant, vilain, tu fais ma caricature! Un peu de jour, s'il vous plaît, mon enfant; je veux voir quelle grimace l'ingrat me montrera ce matin. »

Valentine écartait les derniers rideaux, et la duchesse de se jeter à la renverse avec les minauderies les plus désespérées.

« Hélas l c'est fait de moi. Je ne me reconnais plus. Qui m'a donné cet horrible visage? J'en avais un autre hier soir ; il faut que les génies me l'aient changé pendant la nuit. »

Valentine se mettait en devoir de la réconcilier avec elle-même, mais elle ne voulait pas entendre raison; la vie lui était odieuse, elle ne comprenait

pas qu'on restât sur la terre pour effrayer les gens et devenir un objet d'ho?Teur. Rien au monde ne pouvait la retenir... à moins pourtant que Valentine lui fit servir un dé de chocolat à la crème ! La jeune fille sonnait le chocolat, on déjeûnait en tête-à-tête, ou plutôt on improvisait une jolie dinette. Valentine n'avait pas eu d'enfance , car il faut l'avouer, c'est un âge de luxe au temps où nous vivons. Peu de gens sont assez riches et assez intelligents pour offrir à leur postérité quinze ans de douce insouciance, de loisir amusé, de croissance libre, de développement sans limite et sans ennui. Parmi les bonnes choses qui vont périssant un peu chaque jour, il faut mettre au premier rang cette heureuse ignorance de la réalité, ce mépris du positif, cette adorable bêtise que M^e de Haut-Mont avait conservée par miracle au-delà de sa soixantième année. La nièce de M. Fafiaux s'enivrait des riens capiteux qui fermentaient encore dans l'esprit de la duchesse.

N'avez-vous jamais remarqué le penchant qui attire les garçons et les filles vers les vieilles gens de leur sexe qui ont usé de tout? On les préfère, sans savoir j^ourquoi, à ceux qui n'ont jamais été jeunes, et qui ont fait leur congé sans campagne. C'est que rinstinct de la jeunesse flaire encore autour de ces pécheurs émérites un arrière-parfum de fruit défendu. '

De leur côté, les vétérans de la vie recherchent la jeunesse» parce qu'ils croient se retrouver en elle.

La duchesse, qui s'endormait tard, aimait à coucher Valentine. Elle s'asseyait tous les soirs une heure ou deux dans une bergère, au chevet de ce petit lit blanc, et Dieu sait par quels racontages, quels souvenirs, quelles prophéties et quelles divagations elle berçait sa chère petite. Les mots : c'est comme moiy lui venaient sans cesse à la bouche; elle observait entre elle et Valentine cent traits de ressemblance physique ou morale, plus frappants les uns que les autres. G était plaisir de la voir en contemplation devant les admirables mains de Valentine :

« Voilà mes mains, disait-elle; mais, jour de Dieu I c'est moi toute crachée 1 »

Et, pour rendre la démonstration plus complète, elle montrait deux petites mains desséchées, filandreuses, dont les phalanges minces et terminées en forme de nœud rappelaient les os de grenouille.

Je me plais à supposer que l'aimable conteuse ne s'égarait jamais dans les sentiers du souvenir, qu'elle n'embrouillait pas l'histoire de son mariage avec les anecdotes de son veuvage, et qu'elle s'abstenait de prédire à Valentine les quatre-vingt-dbc-neuf centièmes des succès qu'elle-même avait enregistrés. J'espère aussi qu'en faisant à tout propos l'éloge de Lambert, en comparant le baron de Saint-Génin au duc de Haut-Mont, elle dissimulait la pauvreté d'esprit, le côté niguedouille par où ces deux messieurs se ressemblaient de loin. Assurément elle était trop fine pour dire un mot qui éclairât Valontine sur la

médiocrité de son futur; toutefois elle parlait tant et si vite que je n'ose jurer dé rien. On me raconterait même qu'elle lâchait de temps à autre un joli paradoxe, emprunté au catéchisme des abbés galants, je n'en serais que médiocrement étonné. Mais la sainte ignorance permet aux jeunes filles d'entendre bien des choses qui troubleraient une femme . Il y a dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique des germes qui avortent sur un sol vierge et qui veulent un terrain préparé. L'innocence a des yeux pour ne pas voir le mal et des oreilles pour ne pas l'entendre; c'est une grâce d'état. Que de jeunes femmes rougissent par réflexion au souvenir de certainesactions et de certaines paroles qui, Tan dernier, n'avaient pas môme inquiété leur candeur !

La duchesse de Haut- Mont ne coucha point Valentine après la soirée du contrat. Le marquis de Lanrose avait entamé une petite discussion avec sa sœur; il la suivit jusque chez elle. Valentine, dans son petit appartement bien chauffé, se défit toute seule, lentement, avec cette multitude de mouvements inutiles qui donne au coucher solitaire d'une jeune fille un air d'irrésolution et de regret. On va, on vient, on s'arrête, on pense, on s'effraye d'être seule; on regarde un peu sous les meubles, et beaucoup, mais beaucoup au fond de son cœur.

Cette heure de joli désœuvrement, que la femme ne retrouvera plus et qu'elle regrettera peut-être, ne va presque jamais sans un grain do mélancolie. La jeune fille qui ne sait rien de son avenir, celle

76 LA VIEILLE ROCÎÎB

qui n*a choisi personne et que personne n*a choisie, interroge l'horizon avec anxiété. Qui peut dire ce que le destin lui réserve? Rien ne prouve que toutes les journées de sa vie n'auront pas le même dénouement que celle-ci : une heure de toilette, une triste prière, une chambre silencieuse et un lit glacé. La fiancée ne souffre pas les mêmes angoisses, mais elle en a d'autres plus vives et plus poignantes. Son avenir est décidé, elle connaît le sort qui l'attend, et ce connu est plein d'inconnu. Les doutes, les pudeurs ,et les craintes s'entassent en si grand nombre à cette entrée de la vie et font une barrière si haute, qu'on ne la franchirait jamais sans l'audace du jeune âge et l'aveuglement de l'amour.

Valentine était jeune, et son cœur, .autant qu'on peut juger du cœur d'une jeune fille, ne manquait pas d'un certain courage, mais elle manquait absolument d'amour. Depuis un mois, le bruit et le mouvement l'avaient si bien étourdie qu'elle n'avait pas pu s'interroger un seul jour. La nuit, à l'heure où elle devait rester seule avec elle-même, M"* de Haut- Mont avait toujours été là, interposée entre le cœur qui bat et l'esprit qui résonne. Lorsque la duchesse lui disait bonsoir, elle était couchée, bercée et plus qu'à moitié endormie par ce caquet aimable et vari^ mais fatigant. Soit hasard, soit calcul, les parents de Lambert l'avaient privée de méditation et pour ainsi dire séparée d'elle-même jusqu'à la signature , du contrat. Il est vrai qu'un contrat signé n'est pas un mariage fait; mais le théâtre nous a si bien ac«

coutumes à croire tout fini lorsqu'on voit entrer le notaire, que M"* de Haut-Montpouvait considérer sa tâche comme achevée et livrer Valentine à ses réflexions.

La jeune fille crut en rentrant qu'elle ne réfléchirait guère. L'averse de compliments qu'elle venait de subir lui avait laissé un violent mal de tète. Elle entendait encore un morne bourdonnement de phrases toutes faites; son cœur était comme affadi; elle éprouvait la môme s^sation qu'un enfant riche, le deux janvier, après trois jours de bonbon contiriu.

Mais, en dénouant ses cheveux, elle retrouva la fleur qu'elle avait prise sans savoir pourquoi dans le bouquet de Contran. C'était une jolie rose parfaitement fradche, voilà tout. Valentine, qui n'était pas blasée sur les bouquets con\me une jeune fille de Paris, la trouva plus que belle. Il lui sembla que la nature avait fait un travail particulier pour mettre au monde un tel chef-d'œuvre; que la plante était nourrie de suce plus délicats et ccftnme distillés à part ; que les couleurs employées ne sortaient pas de la boîte commune; que le parfum ne rappelait en rien celui des roses qu'on vend en paquet dans les rues. Elle fut presque tentée de mordre à cette chair nacrée : une fleur si appétissante devait être plus savoureuse que tous le? fruits.

Par un hasard assez malencontreux, elle aperçut alors dans son cabinet de toilette le bouquet de fondation que Lambert lui avait envoyé le matin. Elle

voulut le revoir de plus près et le porter dans sa ehambre. Mais, en passant le seuil de la porte, elle entendit des voix chez la duchesse, et ce fut sur la pointe des pieds qu'elle acheva sa petite expédition. Pourquoi craignait-elle d'être entendue? Elle n'en savait rien. Sa porte était fermée, ses volets joignaient bien ; personne ne pouvait entrer chez elle, et pourtant elle avait peur de son audace. Un instinct lui disait que comparer la rose de Gontran aux fleurs de Lambert, c'était presque rompre en visière h la puissante tribu des Saint-Génin.

Le bouquet de Lambert n'était pas mal du tout pour un bouquet de province. Il y avait beaucoup de fleurs disposées en cercles concentriques et serrées étroitement les unes contre les autres. Une malice involontaire fit sourire Valentine, au spectacle de cette compression. Son esprit, plus agile qu'un oiseau, sauta tout à coup d'une idée à une autre et se représenta la douairière de Saint-Génin sanglée comme ces fleurs dans sa robe de cérémonie. C'était aussi la môme harmonie ou plutôt la même cacophonie do grosses couleurs, rudes à l'œil. Les roses du bouquet, crevassées par les premiers froids, se marbraient de filets sanguinolents comme le teint delà . reine mère. Elle essaya d'en cueillir une : impossible. Les pauvres opprimées avaient leur tige en fil de fer. Tous ces termes de comparaison rendaient la rose de Gontran plus précieuse et plus belle. Valentine craignit de la faner à la chaleur de ses mains brûlantes : il y a toujours un peu de fièvre dans le sang

d'une fiancée. Elle emplit un verre d'eau et s'arrêta ensuite une bonne minute à chercher le nom- de Mably qui la fuyait. Gontran lui était resté dans la mémoire, mais elle fit des efforts inutiles pour retrouver Mably.

De guerre lasse, elle se promit de n'y plus penser, car enfin qu'avait-elle besoin de savoir le nom de ce jeune homme? Elle mit la rose dans l'eau, la plaça sur sa cheminée et se déshabilla aux trois quarts. Puis elle crut sentir un peu de fatigue et se jeta sur une chauffeuse, la tête entre les deux mains. Chaque fois qu'elle levait les yeux, eïle voyait , sans les regarder, cette rose élégante et fraîche et le gros bouquet presque flétri. Sa petite tête inquiète résista quelque temps à une idée assez désobligeante qui vouiait entrer, qu'on ne voulait pas recevoir, mais qui entra d'autorité , comme toutes les idées auxquelles on ferme la porte. Cen'étaîtpasuneidée révolutionnaire; il s'en faut. Valentine reconnut, à son corps défendant, qu'il y avait comme une aristocratie parmi les fleurs; que les unes ressemblaient à des princesses et les autres à des cuisinières. Le danger n'était pas dans cette opinion vraie ou fausse, mais dans une déduction presque inévitable qui s'ensuivait.

La nièce de M. Fafiaux ne connaissait ni les dessins de Granville, ni les paradoxes éblouissants de Toussenel, ni aucune des fantaisies modernes où l'on prête des pétales à la femme et des crinolines à la fleur. Elle n'avait pas même entendu chanter dans la rue :

Un grenadier, c'est une rose Qui brille de mille couleurs.

Mais elle ne pouvait se défendre contre un certain esprit d'assimilation qui n'était pas précisément favorable à notre ami Lambert. Elle se disait, bien malgré elle, qu'on rencontre ici-bas des hommes de pacotille et des hommes d'élite, de gros messieurs vulgaires et des chefs-d'œuvre de Dieu; et qu'il y a des différences aussi marquées entre les fils d'Adam qu'entre les fleurs du bouquet de Lambert et la rose qu'elle avait mise dans son verre.

L'imagination d'une fille de vingt-deux ans, aussitôt lancée dans cette voie, fait beaucoup de chemin en peu de temps. Valentine s'interrogea elle-même et s'avoua sans trop d'efifort que Lambert de Saint- Génin par exemple était d'une pâte moins fine et d'un modelé moins délicat que le marquis de Lanrose ou que ce beau Gontran qu'elle avait entrevu dans Talbum.

Or , le point capital pour une jeune fille qui n'a pas le cœur engagé est de se marier aussi haut que possible, c'est-à-dire de choisir, entre les divers hommes qu'elle a sous la main, celui dont le caractère ou le talent, la naissance ou la fortune la placera plus haut dans l'ordre social. Malheur à celle qui a pris un chef de bureau sans savoir qu'elle était aimée du ministre, ou qui s'est laissé faire marquise lorsqu'elle pouvait être princesse î J'en sais une à qui Von a prouver ^^ lendemain de ses noces, qu'elle au-

rait pu, en étendant la main, saisir un homme supérieur à son mari. Elle ne s'est jamais pardonné cette faute irréparable, et quoiqu'elle ait d'ailleurs autour d'elle les éléments d'un bonheur complet, elle hait son mari, elle hait celui qu'elle n'a pas épousé : elle se hait elle-même d'avoir accepté un rang secondaire lorsqu'elle pouvait prétendre à mieux.

Il suffirait d'un atome d'amour pour fermer la porte à ces tristes regrets. L'homme aimé n'a jamais de comparaisons à craindre ; il est de plein droit supérieur à tous les autres. Mais Valentine n'aimait pas ; son oncle ne lui avait montré dans ce mariage qu'un nom à conquérir; son notaire lui avait prouvé que la conquête ne serait pas gratuite ; sa vive intelligence avait calculé exactement la somme de bonheur qu'une baronne de Saint-Génin pouvait espérer dans ce monde ; eh bien, elle se demandait, en présence du bouquet de Lambert, si elle ne venait pas de signer un marché de dupe. Elle n'avait certes pas l'esprit assez mercantile pour se dire : Aurai-je du bonheur pour mon argent? Mais elle embrassait d'un coup d'œil rapide son futur château, sa future bellemère et son futur mari, et elle disait : Est-ce bien là tout ce que je mérite? Serait-ce donc pécher contre la modestie que de viser un peu plus haut?

Elle fit naturellement un retour sur elle-même et chercha de bonne foi quels mérites elle pouvait avoir. Toutes les flatteries que la duchesse et les autres grandes dames lui avait prodiguées depuis un mois lui revinrent à la mémoire. Que ne lui avait-on pas

dit? Caractère, esprit, figure, on avait tout aJmirô en elle ; mais que fallait-il croire et quelle était la part du vrai dans ces louanges intéressées?

Pour la première fois elle eut peur de n'être pas assez jolie, et elle passa Texamen de sa beauté comme un jeune soldat examine ses armes le matin d'une bataille.

La flllb la mieux élevée au point de vue de nos mœurs, c'est-à-dire la plus ignorante des plaisirs et tles peines du mariage, sait au moins dans quelle étroite intimité son père et sa mère dormaient tous les soirs. Elle sait donc, à la veille d'entrer en ménage, que ses perfections les plus secrètes et ses défauts les moins visibles aurontbientôt un confident. Il y a de par le monde un homme à qui rien d'elle ne pourra plus être caché. Cette nécessité inévitable n'alarme pas seulement la pudeur, elle intéresse Tamourpropre, elle tient le cœur suspendu entre l'espérance et la crainte. Grave question dans la vie d'une femme, car elle exerce son influence sur tout l'avenir î « Comment me trouvera-t-il? Suis-je bien ? Suis-je mal? Est-ce ainsi que Ton est belle? »

Les fiancées de Sparte et d'Athènes, qu'on élevait au milieu des statues, étaient exemptes de ces petites anxiétés. Rien qu'en se promenant sur la place publique elles s'instruisaient par les yeux, se comparaient aux modèles les plus admirés et apprenaient à se rendre justice. Mais ces leçons d'esthétique ne sont pas celles qu'on donne dans les couvents. La petite Française qui veut se connaître elle-même est

réduite à chercher des points de comparaison autour d'eîlo, parmi les femmes qui ont du succès. L'école est médiocre et pleine de déceptions. « La comtesse Adhémar est, dit-on, très-jolie. Or, elle a la toille si longue et les jambes si courtes qu'on ne sait jamais si elle est assise ou debout. La marquise de Lanrose est citée parmi les plus belles, et son buste est encore de deux doigts plus court que le mien ! A laquelle des deux faudrait-il ressembler pour plaire? »

Pour plaire à qui? Vaientine ne le disait pas. Mais on pouvait trouver étrange qu'elle eût tardé si longtemps Si s'étudier elle-même. Pourquoi donc cet esprit de curiosité ne lui était-il pas venu plus tôt? C'est peut-être parce qu'elle était sûre d'être toujours trop bien pour Lambert, et qu'elle ne savai): pas si elle serait assez bien pour un autre.

Le nom de la marquise de Lanrose lui était venu à l'esprit par hasard; il détourna un instant le cours de ses idées. Cette fière Eliane qui cheminait, tête levée, au bras d'un homme accompli, à quels mérites transcendants devait-elle une si haute fortune? Elle n'était pas plus jolie que Vaientine; à coup sûr elle était moins jeune et moins fraîche. Ses ancêtres pouvaient dater d'un peu plus loin; mais s'ils avaient traversé l'histoire de France, il fallait qu'ils eussent mis des pantoufles, car personne n'en avait entendu le bruit. Entre les Batéjins, de Pillesac, et les Barbot, de Lyon, la distance n'était pas si grande qu'il fallût des millions pour la combler. Pourquoi donc Valen-

tiiie était-elle réduite à s'acheter un hobereau inculte, lorsque la brune Yolande s'était donné pour rien un vrai grand seigneur de Paris ?

Elle s'arrêta court en se reprochant une telle pensée. Juger ainsi le prochain, c'était pécher par envie, manquer de charité et payer d'ingratitude les bontés d'une personne qui la traitait presque en sœur. Elle ne comprenait pas quel instinct ou plutôt quel démon l'avait excitée un moment contre cette belle marquise. Elle craignit d'être méchante et se reporta à la noble figure de Gontran, qui souriait d'un air si doux. Il fallait assurément qu'il eût une âme bien chrétienne pour conserver cette sérénité dans le plus noir des cachots. Valentine se dit qu'il y aurait honneur et gloire à défendre ce jeune homme contre ses avides persécuteurs.

Un scrupule survint. Lambert aussi était à plaindre et à sauver. Ce mariage décidé, presque fait, avait une importance capitale pour la» fortune des Saint- Génin, Un caprice de jeune fille, en renversant des projets si bien assis, pouvait consommer la ruine d*une grande famille. Valentine réfuta l'objection elle-même : comment s'intéresser à ce gros réjoui de Lambert, qui riait. à tout propos lorsquil ne boudait pas, qui prenait son vin pur et qui chassait toute la matinée ! Il avait des dettes, c'est certain; mais il avait un château, une maison, des terres, des chevaux, des biens de toute sorte, et surtout il n'était pas en prison, lui î

La jeune fille se souvint que le. pauvre Gontran

ne devait pas toujours rester sous les verrous; que déjà peut-être il était en liberté, et peut être sur le chemin de la Graude-Balme. A cette idée, toutes les toilettes qu'elle avait apportées défilèrent soudain devant ses yeux, et aucune ne lui parut assez belle. Mais à quoi bon se parer pour loi; si véritablement il devait se faire soldat et partir pour cette terrible guerre? Contran soldat I L'imagination deValentine s empressa de lui revêtir une tenue plus pittoresque et surtout plus dorée que ne comporte l'ordonnance. Après avoir ainsi habillé sa poupée, cette jolie petite imagination ébauchait le roman le plus pathétique , le plus noble, le plus chaste qui*ait jamais fermenté dans un cerveau d'enfant. Gontran (quel joli nom!) arrivait à la Balme et s'éprenait d'un violent amour pour sa future cousine; mais trop délicat ou trop timide pour s'en ouvrir à personne, n'assistait pâle et frémissant à la cérémonie. Le soir même, il partait pour la Crimée, la passion au cœur, le nom de Valentine sur les lèvres, un lambeau de ruban caché sous Tuniforme. Il mourait au bout d'un mois, vainqueur, comme il convient, et couvert d'une gloire immortelle, en murmurant le nom adoré. On retrouvait sur sa poitrine un ruban taché de son sang; on îapportaijt à la jeune baronne de Saint-Génin, et elle lisait à Lambert, sans verser une larme : « Me voici reuve devant Dieu ; soyez heureux ; gardez mes biens : je rentre au couvent pour toujours. »

Cette longue rêverie dont l'analyse occupe ici plusieurs pages avait à peine duré dix minutes en tout.

86 LA \IElLLJîî ROCHE

On ne sait pas quels infinis peuvent se loger dans une parcelle du temps ou de l'espace. L'observateur penché sur un fort microscope promène sa curiosité à travers un monde qui paraît sans limites : l'instrument écarté, il s'étonne de n'avoir plus qu'un point sous les yeux. Essayez et vous comprendrez.

Valentine fit ôa prière, une prière un peu mystique, suivant la mode du Sacré-Cœur, et elle se coula dans son lit.

L'auteur se rappelle un peu tard et tout à fait hors de propos qu'il n'a pas encore esquissé le portraic de son héroïne. Il connaît tous ses devoirs envers des lecteurs distingués comme ceux qu'il espère rencontrer dans le monde ; il sait aussi que le public s'intéresse difficilement à un personnage, s'il ne l'a vu.

On vous rabouterait que deux cent quarante chiens se sont fait écraser en six mois dans les rues de Paris, vous resteriez aussi froid que le paysan qui n'était pas de la paroisse. Mais que je vous en montre un seul, un tout petit, laid et crotté, courant dans le ruisseau sur trois pieds, et levant avec des cris plaintifs une pauvre petite patte ensanglantée, vous voilà déjà tout ému. C'est pourquoi les romanciers de tous étages, depuis Mérimée et George Sand jusqu'à M. Henri de Kock, vous montrent la figure de leur héros avant de vous conter leur histoire.

Mais la chambre d'une jeune fille est un asile sacré, et l'indiscret qui apphque son œil au trou de la serrure mérite de rester borgne» iuoqu'à la fin de

ses jours. Je me bornerai donc à vous dire que Valentine, en toilette de bal, laissait deviner une beauté svelte, allongée et légèrement serpentine. Les épaules et les bras, sans avoir ce fini qui ne vient guère avant la trente-cinquième année, n'offraient ni saillies ni salières ; tout cela était fin sans être maigre; une multitude de petits méplats harmonieux dessinaient des muscles fermes sur des os d'une ténuité . aristocratique. Les attaches étaient délicates et les extrémités mignonnes; les mains avaient blanchi avant le mariage dans l'ombre et la fraîcVipur du couvent. La figure, plus colorée, n'était pas régulièrement belle, mais rayonnante. On y pouvait critiquer bien des choses, le front trop haut, les paupières un peu épaisses, le nez un peu court, la bouche un peu grande. Mais la chevelure châtain-clair était énorme ; les sourcils presque noirs dessinaient des arcs parfaits ; les yeux d'un blond foncé brillaient, brûlaient, éclairaient tout aux environs, véritables foyers d'intelligence et d'amour. Les dents blanches et toutes petites étincelaicnt entre deux le* vres bien rouges ; mais la merveille de ces merveilles c'était le teint le plus clair, le plus pur, le plus transparent du monde ; une peau si diaphane que le sang de ce beau corps paraissait couler h ciel ouvert.

Valentine souffla sa bougie pour dormir ; mais le sommeil ne vint pas. Durant un bon quart d'heure elle chercha le repos h droite et h gauche, sans le trouver d'aucun côté. Elle n'était pourtant pas

malade ; à Dieu ne plaise ! Jamais elle n'avait senti sa tête plus légère et son esprit plus dispos. Peut-être la circulation du sang était-elle un peu plus active qu'à Fordinaire; le cœur sautait gaiement, comme un joli poulain qui a entendu claquer le fouet ; mais ce luxe de vie allègre et frémissante ne ressemblait en rien aux agitations pénibles de la fièvre. Il y a deux sortes d'insomnie : Tune est un • vrai combat contre le mal physique ou moral ; l'autre est tout simplement la preuve d'une santé parfaite et d'un bien-être absolu. Le corps repousse le sommeil comme un ouvrier pour qui 'l'on n'a point d'ouvrage : passez votre chemin, réparateur de l'homme ; il n'y a rien à réparer chez nous ! Je ne suis pas éloigné de croire que beaucoup de belles pensées et (le nobles résolutions sont écloses à la chaleur de cette heureuse insomnie. Toutes les forces de l'homme sain et bon y sont pour ainsi dire déchaînées ; l'imagination ne doute plus de, rien, le cœur affronte tout ; il semble qu'une divinité bienfaisante ait balayé d'un seul coup d'aile tous les dangers et les obstacles qui encombrent la vie réelle.

Les sens eux-mêmes sont plus aiguisés, plus puissants ; leur portée s'étend dans l'insomnie jusqu'à des distances incroyables. Il y avait tout un cabinet de toilette entre le lit de Valentine et la chambre de M'^e de Haut-Mont. Dix fois en un quart d'heure la jeune fille entendit ou crut entendre le nom do Gontran prononcé h très-haute et très-intelligible voix. Elle s'imagina d'abord que ses oreilles se jouaient

d'elle ; mais Thallucination revenait à la charge avec une telle persistance qu'elle voulut enfin en avoir le cœur net. Elle ralluma sa bougie, sauta dans^ une robe de chambre, glissa ses petits pieds dans des pantoufles d'hermine et arriva sans bruit au pied de la cloison. Elle y resta longtemps, une heure.au moins, et si ma lectrice est bien sûre qu'en pareille occasion elle n'eût pas bougé de son lit, elle a parfoitement le droit de lui jeter la pierre.

OUI SB PASSE EN CONVLr»SATION, MAIS QUI N*EN EST PAS MOINS UTILE

« Çà,- mon frère, dit la duchesse en rentrant chez elle, vous entendrez ce que j'ai sur le cœur. Seyézvous devant mon feu ; vous n'êtes, morbleu ! pas assez jeune mari pour qu'on se fasse un crime de retarder votre coucher. Que vous semble de cette affaire? Et comment prenez-vous la férule qu'il nous donne?

— Plût à Dieu, ma sœur, que nous fussions encore en âge de recevoir la férule I Mais que voulezvous dire et comment nommc-t-on le maître d'école qui nous rajeunit à ce point ?

— Gontran I Gontran 1 mon frère î le petit Gontran de Mably 1 un enfant que j'ai vu pas plus haut que cela, du temps que son pauvre père me faisait la COUP ! Quel homme adorable i Et l'aventure de ce soir, à la queue de mille autres, nous fait voir dans Gontran le digne fils d'Améric I

92 LA VIEILLE ROGH?

— Chère petite Aurore, je ne conteste pas, ici surtout, les mérites du père ; mais je demande du temps pour admirer les prouesses du fils. Est-ce un méchant bouquet envoyé cavalièrement à une jeune fille qu'il n'a jamais.vue ? Le procédé est sans doute nouveau, mais je m'étonne qu'une femme comme vous ne le trouve pas trop familier.

— - D'un cousin !

— Un futur cousin, qui n'a pas encore été présenté à sa future cousine, ne lui lait pas injure en lui envoyant un -bouquet; mais c'est urte liberté quil faut savoir racheter par la forme, et j'estime que ce soir un billet galamment tourné n'eût pas été de trop. Améric de Mably, que vous citez, aurait appuyé ses fleurs d'une douzaine de jolis vers. Une potiche de mille francs, un bouquet de cinq louis et une carte de six centimes, sont toutes choses qui s'achètent : un marchand de chevaux peut en offrir autant à une demoiselle de théâtre. On croyait, vers 1820, que les femmes du monde ont droit à des hommages un peu plus personnels ; mais la jeunesse d'aujourd'hui traite à peu près tout le sexe sur le même pied. Autre temps autres mœurs. Nous dépensions notre argent pour les filles et notre esprit pour les femmes de bien. On a simplifié tout cela, et en quelque lieu que je rencontre les jeunes gens de notre monde, je les trouve également prodigues de leur argent et ménagers de leur esprit.

— Tout beau, seigneur Jadis ! Je méprise autant que vous l'argent bête et insolent des riches, mais

je tiens et maintiens qu'on ne saurait trop admiirer la prodigalité du pauvre. Un garçon comme Contran, qui ne possède plus rien au monde, pas même son malheureux corps, puisque les usuriers l'ont pris engage, est héroïque, entendez-vous? lorsqu'il trouve moyen de jeter quelques louis par les fenêtres de sa prison. Toutes les femmes seront de mon avis, et je vous jure, mon grand juron que si j'avais trente ans de moins...

— Aurore !

— Oui, j'entends bien; mais chaque âge a ses plaisirs et personne ne m'empêchera de lui payer ses dettes, à ce pauvre innocent, puisque ni vous, ni votre nabab de fils, ni ce pataud de Lambert, ni personne de la famille n'a compris la leçon qu'il nous donnait ce soir ! '

— Ma chère sœur, permettez-moi d'abord de vous rappeler que Mably^ n'^est pas mon parent, et que, malgré le bon souvenir que vous conservez à son père, il ne saurait en aucun cas être le vôtre.

— Et qu'importe, s'il est notre allié ? Sa mère était une Saint-Génin ; il est le cousin germain et l'ami d'enfance de Lambert. Nous tenons aux Saint- Génin par notre propre tante, M™e de Jeufroy, née de Vignon, qui a épousé en secondes noces un de ces loups de la Grande-Balme. On peut se serrer de plus près, j'en conviens ; mais, si nous nous sentons assez proches parents de votre gros Lambert pour nous enterrer tout un mois dans son trou, il est moralement impossible que le cousin de notre cousin...

— Ne soit pas notre cousin? Ma sœur, vous étendez le proverbe. M. de Mably ne m'est rien, mettez cela dans vos papiers. Cependant il est des nôtres, et nous sommes tous solidaires, au milieu d'une société qui s'organise sans nous, pour ne pas dire contre nous. De plus, je le connais un peu et nous nous donnons la main^ sans être amis. Aussitôt que j'ai su' la déplorable raison qui le retenait loiu de la Bahne, j'ai écrit à Vaucelin d'entrer en cam-* pagne. Vaucelin n'est pas seulement un honnête avoué, c'est encore un garçon de beaucoup d'esprit. En moins de quinze jours, il a tout mis au net. Votre joli Contran a gâté conune à plaisir une position magnifique. Il était plus riche à vingt ans que je ne le serai jamais ; bien doué, au demeurant, et fait pour réussir dans toutes les carrières : mais un sot préjugé lui défendait d'en suivre aucune. Il a fait comme presque tous les jeunes gens de son âge et de son monde; il n'a rien fait. Il a joué au cercle, il a parié aux courses, il a montré ses gants dans les avantscènes, blanchi les manches de son habit dans les coulisses, soupe sans faim, bu par bravade, fumé par désœuvrement, et dormi ce détestable sommeil qui commence au petitjour et s'achève à midi. Après deux ou trois ans de cette vie, on est incapable d'un travail énergique, d'une discussion sérieuse et même d'une lecture suivie ; le cerveau se farcit des bavar- . dages du club, des nouvelles du boulevard, des bons mots du journal, et même des gros mots de M^^® X, Y ou Z. L'habitude de fréquenter des créatures infé-

rieures abaisse en peu de temps le niveau de Tesprit ; on s'ennuie dans un salon, parce qu'on a perdu le diapason normal de la bonne compagnie ; on oublie le chemin des maisons les plus dignes et les plus considérables, ou Ton y va comme un chien qu'on fouette, on y fait solte figure et l'on s'échappe instinctivement dès qu'on trouve une porte ouverte.

— L'honorable orateur a-t-il bientôt fini?

— Vous vous moquez de mpi parce que je pérore un peu. Mais c'est qu'aussi, ma sœur, j'enrage cordialement quand je vois cette absurde existence détruire peu à peu tant de beaux jeunes gens, si bien nés, si intelligents, si généreux, si braves I C'est la recrue de la noblesse française qui périt sous nos yeux, par décomposition parisienne, entre le bois de Boulogne et le boulevard des Italiens. Comment pourrais-je garder mon sang-froid, moi qui suis franchement de ma caste, quand je voii> le désœuvrement, le jeu et les filles, nous faire plus de mal que Louis XI et Richelieu ? Je ne suis pourtant pas un puritain, que diable ! J'ai rudement aimé dans mon temps ; mais j'avais soin d'aimer des femmes qui en valaient la peine et qui étaient en fonds pour me rendre la monnaie de mon cœur. Je les prenais dans notre monde, où les personnes de bonne volonté ne manquent pas. Dieu merci l Elles parlaient ma langue ; on échangeait quelques idées ; elles avaient des salons où les rivaux se rencontraient, s'observaient, se mesuraient, où l'esprit s'aiguisait au frottement de l'esprit. Je n'ai jamais connu, sinon par ouï- dire,

ces appartements inventés pour la galanterie moderne, véritables ruches d'amants où quelque femme de chambre habile et discrète fait circuler dix hommes à la fois, ouvrant à celui-ci, enfermant celui-là, poussant l'autre dehors, évitant tous les chocs par mille tours de passe-passe, comme autour du cabinet d'un médecin consultant ! Nos jeunes beaux d'aujourd'hui sont faits à ce manège, car la jeunesse est un âge souple; on l'habitue à tout, même à parler l'argot de la mauvaise compagnie, qu'ils appellent le javanais ! Mais combien en voyez-vous qui soient de force à suivre une liaison en règle avec une femme du monde? On compte ceux qui ont la patience, la discrétion et la bonne éducation requises pour cet emploi. L'immense majorité de vos petits Gontran dit que c'est ennuyeux, et j'adoucis le terme. Une liaison qu'on ne peut ni étaler en public ni afficher au club ! Une femme qu'il faut rentrer tous les soirs dans la bonne compagnie, qu'il faut faire danser, qui veut qu'on la respecte, qu'on l'amuse, qu'on lui fasse honneur sa brillant un peu devant elle, et qui, en échange de tous les sacrifices, ne vous, permet même pas de fumer dans son boudoir !

' — Prenez garde, mon frère ; vous avez failli vous perdre dans les qui et les que. Palsambleu ! vous prêchez de bon appétit et je vous trouve bien excité contre les petits travers de cette pauvre jeunesse. Mais pourquoi, s'il vous plaît, faire porter à Gontran toutes les iniquités dlsraël? Devra-t-il payer pour les autres, parce qu'il est le plus malheureux et peut-être le

le plus innocent de tous? Car enfin, s'il n'est pas rangé, marié et père de famille, vous savez comme moi, mon fi'ère, que ce n'est pas faute de Tavoir voulu.

— Voilà donc le grand mot lâché ! Que ne le disiezvous plus vite? Dites aussi, ma sœur, que je veux mal de mort à M. de Mably, parce qu'il a rencontré ma femme avant moi et qu'il l'a demandée en mariage ! dites que je le crains comme un rival I Dites...

— Non, je dis seulement que vous ne l'aimez pas et qu'il aurait tort de faire grand fonds sur vous.

— Rien ne m'oblige à aimer un homme qui n'a ni mon âge, ni mes idées, ni mes habitudes. Il n'est pas moins vrai que je me suis mis en quatre pour votre maudit Gontran, que vous m'accusez de haïr. Sa position était absurde; non-seulement il a donné des maiisons, des forêts et des titres de rente, comme autrefois nous donnions des bonbonnières, mais il a follement hypothéqué son reste ; il a signé des billets par milliers ; les usuriers de Paris les achetaient au poids. Depuis notre arrivée à la Grande-balme, je suis en correspondance réglée avec le premier président du tribunal civil, et Vaucelin, de son côté, se remue comme un démon. Les créanciers comptaient sur la saisie judiciaire pour obtenir les immeubles à vil prix. J'ai tout payé, tout réglé; j'achète l'hôtel de Mably à des conditions que personne n'aurait acceptées, et j'aurai du bonheur si je ne le revends pas à perte. L'actif, relevé par mes soins ou plutôt par mes folies, arrivait à peine au niveau du passif. Vaucelin a fait croire à votre ami Gontran

qu'il lui restait deux mille francs de rente. Cestpea pour un monsieur qui distribue des hôtels'aux petites dames, c'est énorme pour un soldat qui prend la vie au sérieux. Voilà ce que j'ai fait, ma sœur, pour un jeune homme qui a aimé la marquise, qui a peutêtre ému son cœur un instant, si la chronique dit vrai, et qui retombera amoureux d'elle dans quelques années, par une fatalité presque inévitable.

Je n'ai nulle amitié pour lui, nulle confiance en lui, et je le sers de mon crédit et de ma bourse.

Il ne saura jamais qu'il est mon obligé, je le tiens quitte de cette reconnaissance. C'est par orgueil de caste, par esprit de parti, et un peu, si vous le vou • lez, par coquetterie de vieillard, que j'en use de la sorte avec votre joli protégé !

— Bien, mon frère! Bravo 1 c'est agir en vrai Lanrose, et je vous embrasserais de bon cœur, si tout cela n'était pas gâté pas un vilain trait... Attendez un instant pour m'arracher les yeuxl Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Tirer les gens d'une prison, c'est paternel en diable; mais il vaut encore mieux les laisser à Clichy que de les envoyer à la boucherie Ne m'avez-vous pas dit qu'il se faisait soldat?

— Vaucelin m'en écrit la nouvelle aujourd'hui même.

— Mais les soldats, on les tue! vous aurez ce meurtre-là sur la conscience, mon frère.

— Eh ! morbleu, ma sœur, on ne les tue pas tous.

— Presque tous, je vous jure ! Ah! c'en est fait! Quelque chose m'avertit qu'un si charmant jeune

homme, frappé d'un coup mortel, verra changer ses roses en lis! Contran n'est plus! Si vous l'envoyez à ramée, il n'en reviendra jamais 1

— J'en suis bien revenu, moi!

— Eh! quelle dilTérencel vous étiez bronzés, vous autres!

— Il se bronzera comme nous, à la fumée du canon. Tout justement, cela fume assez fort en Grimée.

— Tigre ! Vous auriez la cruauté de l'envoyer d'emblée où l'on se bat?

— Ce n'est pas moi qui l'y envoie, et j'estime qu'il y courra de lui-même. A quoi bon s'engager, si Ton ne doit point faire campagne? On ne prend pas l'uniforme pour gagner un sou. par jour, mais pour se signaler le plus tôt possible au service du pays.

— Comme si votre pays avait besoin des services de Contran!

— Le fait est qu'on s'en est passé jusqu'à ce jour. Mais c'est lui, votre Goiitran, qui a besoin de faire quelque chose. Or, un homme titré, pauvre et pensant bien, que peut-il faire en 1854?

— Tout au monde, mon frère, plutôt que de se laisser rompre les os.

— Voulez-vous qu'il demande au gouvernement une bonne petite place?

— Plutôt mourir !

— Ahl vous voyez. Souhaitez- vous qu'il fonde avec ses capitaux un modeste restaurant, une gracieuse boutique de confiseur?

— De grâce, ne me faites pas plus enfant que je

ne suis! On sait bien que ces métiers-là sont interdits à un hooirae bien né, mais qu'il y a d'autres professions, grâce à Dieu.

— Tous les métiers, ma sœur, sont du commerce ou de l'industrie. Ils dérogent : au moins lorsqu'on les fait soi-même et en petit.

— Un gentilhomme a le droit de cultiver ses terres!

— Oui, certes, lorsqu'il en a. Ceux qui cultivent la terre d'autrui, nous les appelons fermiers, et nous leur disons : mon brave homme ! Mais Gontran n'est ni assez instruit ni assez riche pour entreprendre une ferme de vingt arpents.

— Le voyez-vous, d'ailleurs, attelé à la charrue comme cet empereur romain.., Titus ou Cincinnatus? Avec des mains comme les siennes, car il a les mains de son père, on ne fait pas un métier de manant! Mais n'y a-t-il pas autre chose? Le.... la.... les.... Comment dit-on?

— Les arts? soit. Mais il faudrait dix ans d'études spéciales.

— Et puis c'est très-mal vu lorsqu'on en fait métier et marchandise. On peut sculpter ou peindre en manière de récréation ; encore ne faut il point s'y rendre trop habile, sous peine de passer pour ce que l'on n'est pas. Vous souvient-il du jour où vous fîtes l'imprudence d'envoyer ces deux tableaux au Louvre? J'entendis un bourgeois demande^ à son voisin s'il savait le nom de l'artiste et j'en pensai mourir de dépit.

LE MARI IMRRÉTVU 101

— Moi, j'ai rougi d'orgueil lorsqu'on me demanda si je voulais les vendre. Mais Gontran ne fera jamais rien qui se vende et vous êtes pleinement rassurée sur ce point. Ce n'est pas que la nature ait lésiné avec lui, mais rien ne peut remplacer l'éducation première. Il ne sera ni artiste, ni ingénieur, ni avocat, ni médecin, ni....

— Ni rien de cette espèce, et je m'en frotte les mains, mon très-cher frère. Ah! vertuchoux! le monde n'est pas tellement, renversé par-dessus tête qu'il faille voir un Mably déguisé en robin, plaider publiquement pour des veuves de bas étage et des orphelins de pacotille! Merci de moi! et quant à la médecine, il serait trop nouveau qu'une bourgeoise en couches mandât à son chevet le docteur comte de Mably !

-^ C'est pourquoi, chère enfant, votre protégé n a qu'un parti à prendre. On ne déroge point sous l'uniforme, au contraire.

— Allez au diable avec votre uniforme et votre sou par jour! Mon frère, si la société avait le sens commun, tous les hommes titrés seraient riches.

— Et ceux qui mangent leur fortune?

— Le roi les remettrait sur un bon pied, selon n 3 que j'ai lu dans toute l'histoire de France.

— Bon exemple à donner! Mais nous n'avons plus le roi. Mais nous avons un budget que le conseil d'État, le Corps législatif et le Sénat pèsent dans trois balances pour voir si l'on n'en pourrait pas retrancher un centime. Mais quand même la nation, par

une fantaisie que rien ne fait prévoir, s'amuserait à doter aujourd'hui les deux cents meilleures familles, elles seraient toutes sur la paille avant cent ans. \vez-vous essayé de partager un million eu quatre et de voir ce qui en reviendrait à chaque tête d'héritier au bout du quatrième partage? trois mille neuf cent six francs et cinq souS.

— De rente?

— De capital , représentant un revenu de cent soixante-quinze francs soixante dix centimes, au taux de quatre et demi. Voilà ce qui resterait dans cent ans à chaque rejeton de nos grandes familles, si la nation leur donnait à chacune un million aujourd'hui. Vous comprenez? Un bien qui se partage toujours et que personne n'accroît par le travail, finit par tomber à néant.

— Et pourquoi partager? Que ne t'établissez- vous le droit d'aînesse?

— Adressez-vous au peuple souverain l Mais je vous avertis que le droit d'aînesse lui-même retarderait notre ruine sans l'empêcher. Je sais une province oïl il existe en fait; où, par un tour de main assez facile, le père donne à peu près tout son bien au fils fidné. Ce procédé, paternel si l'on veut, a conservé jusqu'à nosjours une bonne petite noblesse qui affermait ses terres, chassait, montait à cheval, empochait des revenus très-modestes, mais, grâce au bon marché de toutes choses, vivait en joie sans déroger. Mais voilà qu'on découvre les mines d'Australie et d?, Californie; il pleut de l'or, et le numéraire se

déprécie au jour le jour. Le commerce, Tindustrie et tous ces vils travaux, que nous abandonnons aux bras plébéiens, attirent ou créent autour de nous des richesses énormes, et la pièce de cinq francs, qui commençait à n'en valoir que quatre, n'en représente plus guère que trois et demi. Pour comble de malheur, un scélérat de chemin de fer débouche insolemment d3.ns ces contrées patriarcales. Tout les produits du sol, qui se donnaient gratis, émigrent vers Paris et les grandes villes ; le prix du beurre saute en un rien de temps de huit sous à vingtquatre.,..

— Vous savez le prix du beurre, marquis ?

— De celui que je mange ? non. C'est l'affaire de mon maître d'hôtel. Mais un homme d'État sait tout, ma chère Aurore ; il lit à livre ouvert jusque dans la cuisine de ^es concitoyens. Sentez-vous qu'une hausse de deux cents pour cent sur les denrées de consommation générale réduit de deux bons tiers le revenu de ceux qui ne font rien ? La cherté qui nous envahit et qui gagne de proche en proche jusqu'aux extrémités de la France n'incommode pas sérieusement les gueux qui travaillent. S'ils payent tout plus cher, ils sont bien postés pour prendre leur revanche en élevant le tarif de leurs services ou de leurs produits. Mais le gentilhomme qui vit les bras croisés, par droit et par devoir de naissance, finira par mourir de faim au milieu de la prospérité générale. Plus la canaille (comme vous dites) s'enrichit autour de lui, plus il devient pauvre. Le môme

train de maison qui coûtait neuf mille francs par an, d'après M«ne de Maintenon, en exigeait quarante mille au temps de Voltaire ; il en coûterait plus de deux cent mille aujourd'hui. Pensez donc! un hôtel à Paris, dix domestiques, quatre chevaux, deux cochers, table ouverte, le jeu, les spectacles, les fantaisies et les libéralités de monsieur et de madame ! Le droit d'aînesse aurait eu beau faire ; une famille opulente en 1680 serait assez misérable aujourd'hui, avec le même revenu.

— Et pourquoi n'élevons-nous pas le revenu de nos terres, en triplant, s'il le faut, la redevance de nos fermiers?

— Bien raisonné, ma sœur î On a suivi votre conseil aussi loin qu'on a pu, et la location des terres est en hausse. Mais le prix des fermages n'a pas suivi la même progression que le prix des denrées ! Hélas ! c'est que la terre ne peut rien sans travail et sans argent, tandis que le travail et l'argent, chez un peuple industrieux, peuvent beaucoup sans la terre. Comme ils sont les plus forts et les plus indépendants, ils ne subissent pas la loi, ils la font.

■— Tenez, vous me rendrez folle avec votre damnée politique ! Et tout cela pour me prouver que la noblesse est morte, quand je la vois, grâce à Dieu, assez fringante autour de nous ! On tombe par accident, mais on se ramasse, palsambleu 1 II y a remède à tout, excepté à la mort, et c'est pourquoi je ne veux pas que l'unique héritier d'un grand nom aille se faire geler en Crimée. Remettez donc du

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bois au feu ; vos théories m*ont figé la moelle dans les os. Que faut-il, après tout, pour relever la fortune de Gontran? Un mariage. Les héritières ne manquent pas : tous ces affreux marchands et manufacturiers qui remuent l'argent à la pelle ont des filles à^ établir, et ils sont encore plus friands de nos titres que nous de leurs écus. Gontran ne vaut-il pas Lambert de Saint-Génin? Il est mille fois mieux de toutes les manières, par le nom, par le titre, par Tesprit, la figure et Téducation. Et si votre balourd de cousin trouve, sans les chercher, jolie femme et grosse fortune, on ne m'ôtera pas de l'esprit que Gontran trouvera cent fois mieux en cherchant un peu ! Il faut le marier, mon frère, et non seulement lui, mais tous ces beaux jeunes gens que vous paraissez plaindre et que vous envoyez trop gaillardement à la tuerie. Que le peuple travaille, c'est son lot : n'a-t-il pas travaillé de tout temps pour nos pères? Tandis qu'il se démène et s'enrichit, les fils de bonne maison se ruinent pour acquérir la science de la vie, et, lorsqu'ils ont tout dépensé, ils s'en vont dire à quelque gros citoyen : Bonhomme, donnamoi ton argent et ta fille. Par ce moyen, mon frère, nous prenons notre revanche de la Révolution, nous ramenons cet âge d'or où la populace suait au service de ses maîtres, et nous éternisons la gloire et la prospérité de la noblesse française I

— Oui-dà ! si l'on vous laissait faire, vous nous auriez bientôt conditionné une jolie noblesse! Si nous valons quelque chose de plus que le commun

des hommes (ce qui n'est pas encore amplement dè« montré), c'est que nous avons dans le sang des mérites ou des vertus héréditaires. Le système des croisements que vous préconisez donnerait, à la première génération, des mulâtres de gentilhomme et de bourgeois, à la deuxième, des tercerons ou des cabres, selon que le produit du premier, mariage s'allierait à la noblesse ou à la bourgeoisie. Un ter* ceron marié à une fille noble engendrerait des quar<terons, et avant la fin du siècle on pourrait mettre tous les Français dans un sac et tirer au hasard : il ne resterait plus ni un bourgeois pur sang ni ungen«tilhomme de race. Au demeurant, ma sœur, nous en sommes presque là. Le Faubourg est encore peuplé de grands noms ; mais l'étiquette ne fait pas la marchandise et nous comptons fort peu de nobles à trente-deux quartiers. La genl laborieuse ne se contente pas de nous primer sur toute la ligne ; elle nous envahit de haute lutte et mêlé son sang au nôtre, malgré nous. Votre modiste vous fait payer cent vingt francs un chapeau qui en vaut trente ; mon tailleur me vend dix louis un paletot qui ne lui en coûte pas cinq : après dix ans d'un tel commerce, ces deux industriels se trouveront assez riches pour marier leurs filles à nos fils, si nous en avons. Bonne affaire pour nous, surtout quand nos enfants ont engagé leur patrimoine pour acquérir, suivant votre expression, la science de la vie ; mauvaise affaire pour la noblesse, qui croit se rajeunir en infusant dans ses veines du sang de modiste, de tailleur, d'u-

surier, de.... que sais-je encore? N'a-t-on pas vu des femmes de plaisir amasser, à la rougeur de leur front, une dot exorbitante à leurs filles? Et, comme les millions sont moins offerts que demandés sur la place de Paris, les pères les mieux nés ferment les yeux sur l'origine de ces fortunes. On en cite qui ont marié leur fils à la fille de leur maltresse, enchantés de rentrer ainsi dans leur argent et dans celui des autres. Ils ne réfléchissent point au mélange bizarre qui va s'opérer, par leurs soins, dans les veines de leurs petits-enfants. Je ne vous parle pas de ces malheureux fous qui croient faire une fin en épousant, devant la loi et devant Dieu, la cause abjecte de leur ruine ; trop heureux s'ils ne couronnent pas un si brillant exploit en prenant sous leur nom les enfants de tout le monde! Vaucelin m'a conté le dernier épisode des amours de votre Gontran. Il avait dépensé le reste de sa fortune avec la Brindisi, cette chanteuse italienne, qui n'a jamais chanté qu'au dessert. Un matin, il reçoit la preuve incontestable qu'il est trahi pour un comédien de bas étage, une espèce de funambule des boulevards! Il court chez l'infidèle et l'accable de reproches. Elle lui dit avec le plus beau sang-froid : « Que voulezvous, mon cher? vous me payez, donc je vous trompe ; c'est la loi. Peut-être m'auriez-vous plu par vous-mAme si vous aviez été moins riche ! — Mais, malheureuse, répond-il, je n'ai plus rien ; ma ruine est consommée, grâce à vous, et peut-être demain vous maudirai-je à Clichy ! » A ces mots, la

demoiselle fond en larmes, lui tend les bras, de fort beaux bras, dit-on, et s'écrie : « Ruiné ! il serait vrai *? Mais je vous adore ! Épousez-moi ; j'ai quinze cent mille francs d'économie, et j'ai toujours rêvé d'être comtesse I »

— Ah ! la coquine !

— Gontran a préféré la prison, et je l'estime assez pour ne pas lui en faire un mérite. Mais voyez-vous la belle recrue qu'il aurait apportée à la noblesse de la France, s'il nous avait donné cette comtesse de Mably ? Elle possède un fils anonyme, joli vaurien de sept à huit ans ; il le reconnaissait d'emblée et le faisait vicomte. Qu'en dites-vous?

— Je dis qu'on eût traîné cette immonde famille dans le ruisseau de la rue du Bac 1

— Non, ma sœur. Vous leur auriez fermé votre porte et moi la mienne ; mais tout le monde n'est pas aussi exclusif que vous et moi, et dans les vingt ans, le jeune Brindisi, fils de mère trop connue et de père inconnu, aurait été Mably de pied en cap, comme je suis Lanrose : ni la loi ni le monde n'eût fait la moindre différence entre nous.

— C'est horrible !

— Est-ce vrai?

— Comme s'il ne suffisait pas de toutes les intrigues qui faufilent dans nos familles le sang des intendants et des laquais! »

Le marquis se mordit la lèvre et tisonna sans répondre.

« Mais parlez donc! reprit la duchesse. Vous faites

rhomme d'État, et vous n'avez pas en poche une ancre de salut I Si les chemins de fer, le droit d'aînesse et toutes les malpropretés de la Révolution doivent nous ruiner les uns après les autres, si nous n'avons pas même la ressource de fumer nos terres par le mariage sans laisser à nos petits-fils une incorrigible odeur de fumier, la noblesse est, perdue sans ressource.

— J'en ai peur.

— Il ne croit plus à la noblesse! et il se glorifie d'être gentilhomme!

— Je ne m'en glorifie pas plus que d'avoir la main petite et les cheveux fins. C'est un avantage de naissance assez lourd à porter quelquefois. Je me suis dit souvent que, si je n'étais pas un gentilhomme, j'aurais eu les coudées plus franches pour devenir un grand homme. Encore ne suis-je pas ce qu'on appelle un pur; car j'ai servi sous le drapeau tricolore, j'ai accepté les bienfaits d'un soldat parvenu, j'ai dérogé par le travail, j'ai fait cent choses bonnes et mauvaises, surtout bonnes, que nos gentilshommes ne font pas.

— En un mot, comme en deux, croyez-vous à la noblesse, oui ou non?

— J'y crois, ma sœur, comme à la monarchie légitime. Le bon sens me crie aux oreilles que le roi ne montera jamais sur le trône, cependant je suis prêt à me faire tuer pour lui.

— Vous êtes bête, Armand; mais si jamais je rencontre une bête plus noble que vous, j'irai de

m LA VIEILLE ROCHE

mon pied le dire à Rome. Embrassez-moi... pas là! Voulez-vous emporter mon rouge à vos moustaches? Allez vous mettre au lit et faites une prière à saint Antoine de Padoue. Il faut, bon gré mal gré, que Vous me trouviez une femme pour Gontran. »

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