‹ Le mari imprévuChapitre 7 sur 9 · DEUX COUSINS DANS UNE BALANCE · texte numérisé non relu

DEUX COUSINS DANS UNE BALANCE

Valentine s'amusa beaucoup ; elle n'était pas seulement la cause, mais le but, le centre, le pivot de ces folies. Tous les jeux tournaient autour d'elle ; il ne se disait rien, ne se faisait rien que pour elle. Elle se vit saisie , enveloppée , enlevée hors de toutes ses habitudes par cette trombe de gaieté.

Lambert lui fit l'effet d'un bon vivant, d'un esprit gai, d'un caractère sympathique ; elle se divertit fort à Tentendre, et sentit croître son affection pour lui. Mais la môme découverte qui lui eût peut-être inspiré de l'amour un mois plus tôt, ne pouvait plus éveiller en elle qu'une cordiale amitié. Saint-Génin eut le succès brillant et tardif d'un soldat qui obtient la croix le lendemain de sa mort.

Contran s'aperçut que Valentine avait pleuré ; l'eau fraîche n'avait pas assez bien effacé la trace des larmes pour tromper, un spécialiste de sa force. Il assistait les bras croisés au grand travail de son ami;

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Pourquoi donc cette perspective lui semblait-elle (It^ nuùus en moins riante? Le climat de Sébastopol hN>lait pas devenu plus rigoureux dans la journée; nwuN |unU-élre, dans la journée, le cœur deGontran »»*«M(Ul il rattaché au sol français par quelques fils. ^HiuihI Io mois de septembre est beau, le voyageur i|Ml n'n»i roposé sous un arbre se réveille enchaîné

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par de petites araignées vagabondes qui ont tendu les fils de la Vierge entre une branche et lui. Il y a, dans Tordre moral, des millions de petits ouvriers invisibles, qui tissent un fil plus fin que les fils de la Vierge et pourtant plus difficile à casser.

Tandis qu'il partageait son âme entre l'observation active et la rêverie mélancolique, ses affaires marchaient bon train. L'amour qu'il avait semé innocemment grandissait à vue d'œil dans le cœur de Valentine. Tous les efforts du brave Lambert, celte énorme dépense de mouvement, de gaieté, d'esprit môme, ne profita guère qu'à Contran. Chaque parole de Lambert ajoutait un nouveau charme au silence de son cousin. L'un se poussait au premier plan, et Valentine n'avait des yeux que pour l'autre, à demi caché dans un angle obscur. Le Tendre est un pays où les plus remuants font quelquefois moins de chemin que les autres. Dès qu'une sympathie est déclarée, tout l'augmente, la parole, le silence, l'action, l'inaction, la présence, l'absence, l'empressement, la froideur. Elle profite de tout, comme ce rameau de Salzbourg, si joliment décrit par Stendhal, qui ajoute sans cesse un diamant à un autre, dès que la cristallisation a commencé. Mais si la cristallisation ne prend pas, vous auriez beau agiter la branche dans un océan de sel : pas le moindre diamant, pas la plus mqdeste rosace ; vous n'aurez jamais dans la main qu'une brindille de bois sec.

Comme les lis de la vallée, qui ne sont ni filateurs, ni tisserands, ni teinturiers, et qui portent cepen-

Lt MARI IMPRÉVU IS

dant une belle robe blanche, Gontran resplendissait aux yeux de Valentine sans avoir rien fait pour cela. Lorsque le pauvre Amolphe, au cinquième acte de VEcole dçs Femmes^ s'extermine à déclarer la passion qui le brûle, Agnès répond à tout par ces vers d*une férocité charmante :

Tenez» tous vos discours ne me touchent point Tâme : Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

Je ne sais pas s*il est possible d'exprimer plus joliment l'égoïsme implacable de Taraour vrai. Que voulez-vous répondre à des raisons pareilles? En appeler au même juge qui vient de vous condamner sans appel? Lui dire : Écoutez-moi plus attentivement, regardez-moi encore un peu! quand il est avéré que ses yeux et ses oreilles sont esclaves d'un autre homme? Redire à satiété : « Je vous aime! » Elle.se soucie bien que vous l'aimiez 1 Lui répéter qu'elle est belle? Elle s'embarrasse peu d'être belle pour vous.

Autant il est facile d'entrer dans un cœur jeune, honnête et neuf, autant il est absurde d'y vouloir pénétrer lorsque la place est prise. I-ie premier qui se présente a véritablement trop beau jeu, La forme de son gilet, la couleur de ses yeux, le croc de sa moustache, le timbre de sa voix, que sais-je encore? l'allure de son cheval suffit pour attirer l'attention d'une âme inquiète et qui cherche à se poser. Un rien, un moins que rien met l'imagination en branle. La sensibilité, qui dormait comme

la princesse du conte, s'éveille et reconnaît sans hésiter celui qu'elle attendait depuis un siècle : a Vous voilà donc enfin, Prince Charmant! » Jeune ou vieux, beau ou laid, le premier qui parle au cœur d'une enfant est le Prince Charmant pour elle. Dès qu'elle s'est mise à l'aimer, la cristallisation de Stendhal se fait autour de lui; aux qualités qu'il possède réellement s'en ajoutent mille autres : le voilà tout rayonnant, tout constellé de perfections brillantes, comme le rameau de Salzbourg.

Il est donc impossible qu'une jeune fille vraiment éprise ne sacrifie pas tous les hommes au premier occupant. Quels mérites nouveaux pourra-t-elle découvrir dans le second, lorsqu'elle a pris soin de le3 attribuer tous au premier, sans exception et sans limite? Si vous voulez qu'elle se mette à cristalliser pour un autre, attendez que la mort, l'infidélité ou quelqu'un des accidents qui fourmillent dans la vie ait brisé le premier rameau.

Contran jugeait un peu toutes les femmes sur les tristéà échantillons qu'il avait maniés à Paris. S'il avait pris le temps d'étudier., quelques âmes pures, il n'eût pas fait croire à. Lambert que Valentine amoureuse d'un autre pouvait être enlevée d'assaut.

Cette journée parut courte» non-seulement à ce gros triomphateur de Lambert, mais à tous les hôtes de La Balme. Quelques alliés de la famille s'avouèrent les uns aux autres qu'ils avaient eu des inquiétudes et que la brillante conduite du baron les soulageait d'un certain poids. Le maquignon de Gi-

renseigne fit ses compliments à Lambert : a II paraît, lui dit-il, que vous ménagiez votre cheval. Quel galop vous avez pris au dernier tournant! Jolie course, mon gaillard; jolie course! » La duchesse le rencontra dans un coin et lui dit : « Vous nous trompiez, sournois? On ne vous croyait pas si dangereux pour les belles. Ventre de biche! Vous avez bien fait de ne pas naître vingt ans plus tôt. Je connais telle petite femme qui eût peut-être apprécié cette furie française. Où sont-ils les beaux jours? C'est égal, mon cousin, venez que je vous embrasse! »

M. Fafiaux confessa doucement à la douce tante de Narbonne qu'il n'était pas fâcbé de connaître par ses yeux, et sans aucun péché, cette passion qui perdit Troie et plusieurs autres capitales. La reine mère fut presque attendrie; elle fit meilleur visage à Gontran.

Les deux cousins avaient échangé- mille signaux jusqu'à la fin de la soirée. M. de Girenseigne en son langage pittoresque aurait pu comparer Gontran à ces écuyers de manège qui, sans courir et presque sans bouger de leur place, encouragent un cheval à grands coups de chambrière. Minuit sonné, ils se retrouvèrent ensemble dans le petit appartement de Lambert : on leur avait dressé deux lits côte à côte, comme au temps de l'abbé Grimblot. Mais cette disposition, propice aux longues confidences, ne fut pas d'une grande utilité ce soir-là. Gontran avait passé la nuit en chemin de fer; les émotions de la journée, quoiqu'il n'eût joué qu'un rôle secondaire,

l'avaient achevé. Quant à Lambert, il pétait sur les dents.

c( Cré nom! dit-il en embrassant son conseiller, on prétend que la chasse est un rude exercice, mais je trouve moins dur de forcer douze renards, en appuyant mes chiens moi-même, que d'être aimable une seule fois. C'est égal; tu m'as donné là une fière poussée; la petite rend bien; je crois que l'affaire est dans le sac. Et toi? »

Contran n'était pas tout à fait du même avis; cependant il commençait à perdre la tramontane. Valentine l'avait dérouté par mille variations; tantôt rêveuse, tantôt gamine, quelquefois indifférente pour ne pas dire absente, quelquefois tendre ou peu s'en faut. « Il me semble, disait-il, que je viens de suivre une femme dans la rue et qu'elle s'eèt retournée à plus de vingt reprises, me montrant chaque fois un visage différent. Si M"« Pichard a autant de diversité dans les manières, tu feras bien de m'avertir tout de suite, pour que je ne me laisse pas dérouter.

— Sois tranquille, M"^ Félicité est une jeune personne toute ronde. M. Fafiaux va voir son père demain matin, et l'on vous arrangera une partie pour samedi ou dimanche.

— Sérieusement?

— Laisse-nous faire. M. Fafiaux t*a trouvé gentil, et c'est lui qui distribue les héritières aux petits messieurs bien sages. Tu ne peux pas te figurer la puissance de M. Fafiaux. Un roi dans le diocèse! Si tu te maintiens dans ses bonnes grâces,, tu seras

marié, millionnaire, député, conseiller général, tout enfin, sans remuer ni pied ni patte; à peine s'il te laissera le temps de désirer.

— C'est donc un échappé des Mille et une Nuits, ton futur Qnclç?

— C'est un brave homme avant tout, et le cœur fait des miracles. Avec quoi m'as-tu désensorcelé aujourd'hui, toi qui parles? Avec ton cœur. J'avais je ne sais quoi de noué, dans le cerveau s'enteûd. ' D'an seul mot tu as tranché toutes les aiguillettes. Merci encore et bonsoir. La tête me craque. Ah! si Valentine n'est pas aimable avec moi toute la vie, elle reconnaîtra bien mal l'effort que j'ai fait aujourd'hui. Quel coup de collier, mon bonhonimeî

— Repose-toi, tu me feras plaisir. Je suis pressé d'en faire autant.

— Tu as raison. Bonsoir.

— Bonsoir. Enfin!

— Tu crois décidément qu'elle m'aime, pas vrai?

— Oui, si tu dors.

— Je dors. Ne te fâche pas... Dis donc, Grontran?

— Encore I

— Quand je pense que dans huit jours d'ici... » Contran lui empila ses deux oreillers sur là tête,

toujours comme au bon temps du pauvre abbé. Cinq minutes plus tard , Lambert dormait comme un coffre. Contran le suivit de près et rêva qu'il épousait M"» Félicité Pichard. Seulement Félicité Pichard s'appelait Valentine et elle ressemblait comme une sœur jumelle à M*'® Barbot

Valentine ne rêva ni de l'un ni de Tautre , et pour cause : elle ne put fermer les yeux de cette nuit. La duchesse l'avait déshabillée et couchée, et, contrairement à toute vraisemblance, l'aimable folle n'avait pas parlé de Gontran. Étaitrce le souvenir de certain mot trop vif contre les mauvais sujets de Paris? Subissait-elle plutôt l'influence des petits événements de la journée? Ce petit cœur mal desséché avait-il gardé l'habitude de s'éprendre à tort et à travers? Je ne sais. Toujours est-il que Saint-Génin fut l'homme du moment et qu'elle en dit merveilles. Elle s extasia sur le bonheur de celle qui allait accaparer les grâces musculaires de ce Gaulois; elle se répandit en pâmoisons élogieuses et jura que les plus aimables coquins de 1814, les plus joyeux gardes du corps de 1824 n'arrivaient pas à la hauteur de son gros genou. Valentine la laissa dire, la renvoya dès qu'elle put, et profita du premier moment de solitude pour se replonger dans les larmes.

Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut aux larmes des jeunes filles. On sait qu'elles s'en prennent à leurs yeux dans la douleur et dans la joie, et que les glandes lacrymales sont comme une soupape toujours ouverte au trop-plein de leurs sentiments. Mais Valentine avait quelques raisons de se trouver malheureuse. Chaque minute ajoutait une force nouvelle à son amour pour Gontran; chaque minute avançait son mariage avec Lambert. Le jour qui venait de finir avait décidément livré son cœur à un homme, et par une déplorable fatalité, le même

jour avait, pouf ainsi dire, engagé sa vie à un autre. Le seul prétexte qui lui eût permis de rompre décemment avec M. de Saint-Génin lui avait manqué tout à coup. Lambert n'était plus froid ni timide auprès d'elle; il s'était prononcé avec chaleur, avec éloquence, et même, s'il faut tout dire, avec un succès éclatant. Elle ne l'aimait pas plus que la veille, et cependant, aux yeux du monde, elle n'avait aucune objection valable à formuler contre lui. Que faire*? A. qui se confier dans un embarras si pénible? Tous ceux qui l'entouraient étaient ses ennemis, sans excepter son oncle, puisque tous avaient résolu de la faire baronne do Saint-Génin. L'honneur lui défendait de laisser voir le fond de son âme à ce Gontran qu'elle adorait. « Elle serait morte de honte s'il l'eût surprise à baiser ce bouton de rose blanche qu'elle portait tout près du cœur. Du resté, le bel ingrat ne semblait pas attiré vers elle par un sentiment bien vif. 11 s'était tenu à distance avec une sorte d'affectation, comme pour laisser le champ libre à son ami ; il avait fait l'éloge de Lambert, il l'avait encouragé des yeux toute la journée. S'il avait honoré Valentine d'une attention très-soutenue, c'était apparemment curiosité pure, désir de mieux connaître la cousine qu'on lui préparait. A supposer qu'elle fût assez folle et assez éhontée pour lui laisser entendre combien elle l'aimait, voudrait-il, pourrait-il prendre fait et cause pour elle? Un jeune homme de ce norn et de cette figure, courtisé durant plus de dix ans par toutes les jolies femmes de Paris, daignerait-il

jamais laisser tomber ses yeux sur une pensionnaire de province, née Barbot? Et si même, par miracle, il la trouvait gentille, n'était-il pas trop bon parent, ami trop dévoué, gentilhomme trop loyal pour prendre la fiancée de Lambert? » Elle se disait tout cela, et quoique l'impossible arrange tout, à ce qu'on prétend, elle ne se sentait nullement consolée. L'idée de rester seule à LaBalme entre le baron et la douairière, et sans lui^ la rendait folle; et quand elle se représentait le malheureux Gontran ballotté par la mer, ou campé au milieu des glaces, ou blessé par les ennemis à mille lieues de sa patrie, elle ne vivait plus; la peur arrêtait le sang dans ses veines.

Ce n'était pourtant pas la première fois que ces images se présentaient à elle. Elle les avait agitées dans son esprit depuis le mardi soir jusqu'au mercredi matin. Mais, au début de son amour, elle ne les avait envisagées que sous le point de vue romanesque. Gontran n'était alors à ses yeux qu'une photographie accompagnée d'un bouquet. Maintenant qu'elle le connaissait lui-même, en chair et en os, les images devenaient plus vives et la douleur plus poignante. Celui qu'elle allait perdre, et probablement pour toujours, n'était plus un fantôme de l'imagination, une figure vague; elle avait entendu sa parole, touché sa main : elle conservait dans l'oreille et au bout des doigts comme une empreinte de sa personne. On ne sait pas quel supplément de réalité le timbre d'une voix, le grain d'un épiderme ajoutent aussitôt à l'amour.

Toutefois, au milieu des larmes les plus amères, Valentine se Rattachait par moments à une idée absurde, illogique et féminine au suprême degré.

« Si du moins je savais qu'il m'aime ! je me consolerais de sa perte! »

Elle pleura si fort et avec tant de sanglots que le sommeil léger de la duchesse en fut troublé. M"» de Haut-Mont frappa au mur. L'enfant eut peur de se montrer dans sa douleur; elle fit la morte. Le lendemain, elle joua la surprise en apprenant qu'elle avait crié.

« Vous avez rôvé haut, dit la duchesse. C'est un accident qui arrive à tous les amoureux. »

Valentine fut tentée d'emprunter un peu de rouge à sa vieille amie, tant elle se trouva pâle à dix heures du matin. Une course de vingt minutes au grand air lui fournit des couleurs plus vives et de meilleur aloi. La neige vierge s'étendait sur les allées du parc à la hauteur d'un tapis ordinaire; quelques flocons, groupés sur les basses branches des sapins, leur donnaient une apparence massive sans toutefois les faire plier. Un léger vent du nord animait l'air et faisait croustiller la neige. Quelques mésanges à tête noire volligeaîent d'arbre en arbre avec un sifflement léger, n faisait bon courir et respirer l'air froid, qui avait comme une odeur métallique. La jeune fille se sentit l'âme renouvelée ; la fraîcheur du ciel ouvert est un remède souverain contre les fatigues de l'insomnie et les agitations fiévreuses de l'amour. Elle prit plais'u* à imprimer son pied d'enfant dans la neige.

à faire craquer du bout de sa bottine une feuille de glace suspendue sur une ornière, à courir devant elle jusqu'à perte d'haleine, à firapper dans ses mains nues pour éveiller un écho. Celui qui l'aurait vue s'ébattre ainsi dans un pareil moment l'aurait prise pour la plus heureuse et la plus triomphante des fiancées. La jeunesse est rebelle à la douleur, elle a des provisions de joie intérieure qui éclatent parfois à contre-temps, comme la sève jaillit en bourgeons sur un arbre abattu Tan dernier.

Rentrée chez elle, elle se sentit raffermie et comme régénérée par le froid. Les fibres du corps et de l'âme s'étaient serrées, les ressorts de la volonté avaient pris une élasticité inconnue. Elle se regarda au miroir et se dit que les belles martyres devaient avoir les yeux comme elle. Pour compléter la ressemblance, elle dénoua ses cheveux et se trouva tout à fait bien.

« Décidément, dit-elle, je ferai mon devoir jusqu'au bout; je boirai la lie du calice. Ce jeune homme sera pour moi comme s'il n'existait pas. S'il me parle, je lui répondrai, car il faut être polie, mais je saurai 1 éviter sans affectation. Je ne dois pas l'aimer, je ne veux pas l'aimer, je ne l'aime plus. Qu'il fasse ce qu'il voudra, qu'il devienne ce qu'il pourra, ce n'est pas mon affaire. U y a tin abîme entre nos destinées. Mon mari est un honnête homme, un homme intelligent, il m'adore : je serai pour lui ce que je dois être, et d'ailleurs une femme a toujours la ressource de se dévouer à ses enfants! »

Elle observa fidèlement son programme jusqu'à l'arrivée de son oncle, qui revint deLyon à la nuit. Gontran put croire ce jour-là qu'il s'était trompé sur elle : elle se mit sérieusement en frais, comme si elle avait eu à faire la conquête de Lambert. Ce fut au point que le pauvre baron finit par perdre contenance. Rien n'est plus embarrassant pour un homme que de répondre aux avances d'une fille de bien. Nous sommes organisés pour l'attaque et non pour la défense. Lorsqu'on nous dit en face que nous sommes charmants, il n'y a que deux partis à prendre : ou rougir modestement, ce qui est ridicule, ou sauter au cou de celle qui parle, ce qui n'est pas encore admis dans nos mœurs.

M. Fafiaux avait vu cent personnes dans sa journée : je vous ai dit qu'il était d'une activité remarquable. Son séjour à La Balme le tenait écarté de tout, depuis un mois; quand il pouvait courir à la ville, il partageait son temps entre la librairie, les communautés, les pauvres, l'agent de change et quelques hommes politiques qui croyaient tenir la France entre le pouce et l'index, comme une prise de tabac.

Il rapporta de Lyon l'anneau de Valentine, et une pièce de mariage qu'on fit passer de main en main. La face représentait ce motif bien connu que le sculpteur Montagny a gravé en assez bon style; au revers, on lisait les noms des deux époux. Valehtine les vit sans sourciller; elle essaya l'anneau qu'elle devait porter toute la vie et décida qu il allait bien. La tante Saint-Génin montra une petite bague d'ar-

gent qu'elle portait depuis sa première communion, et qui était devenue mince comme un fil :

« Ma pauvre chère bonne petite, dit-elle à Valentine, Dieu vous fasse la grâce d'user votre anneau d'or comme j'ai usé celui-ci. »

M"»® de Haut-Mont raconta que, huit jours avant son mariage, elle portait sa bague de fiancée avec le chaton en dedans, pour tromper les commis de magasin et se faire appeler Madame.

M. Fafiaux laissa causer les dames et prit le marquis dans un coin.

« Les nouvelles sont graves, lui dit-il ; on égorge les hommes sous prétexte de gloire, de nationalité, d'équilibre européen et autres impiétés du même genre. Il me parait impossible qu'un peuple chrétien comme le nôtre se laisse ramener aux orgies sanguinaires de Marengo et de Wagram. Lisez ce numéro de leur Moniteur officiel, vous verrez quel carnage on a fait en Grimée, le 5 du présent mois, dans cette soi-disant victoire d'Inkermann. Et pour quel résultat je vous prie? Pour défendre le Grand Turc, un musulman, contre Tempereur de Russie ! G'est le monde renversé, Dieu nous pardonne! Autrefois on aurait détruit sans scrupule un million d'infidèles pour venger un seul chrétien : aujourd'hui, ces gens -là répandent le sang chrétien comme de l'eau , pour assurer l'indépendance des infidèles ! Mes principes sont connus, monsieur le marquis, on ne m'accusera pas de pactiser avec l'hétérodoxie. Le schisme grec est condamné, et je déplore l'aveu-

gloment de l'empereur de Russie qui usurpe la dignité pontificale. Mais enfin ce monarque est des nôtres; il partage nos idées, du moins en politique; il est le boulevard intrépide du droit divin et la ter*reur du jacobinisme ; la bonne cause a fondé sur lui les plus nobjes espérances. Hélas! que pourrait-il en notre faveur, si nous souflErons qu'on égorge ses malheureux soldats? ,

— Mon cher monsieur Fafiaux, répondit le marquis, je vous Tai dit souvent, je ne suis plus qu'un âne en politique. Que le drapeau français s'en aille à droite ou à gauche, mon cœur le suit d'instinct : mauvaise habitude de troupier 1 Les ennemis de la France sont les miens, quelle que soit au demeurant leur opinion politique. C'est du chauvinisme, si vous voulez, mais on ne se refait pas à mon âge. Quand on vient m'annoncer une victoire de nos soldats, je sens quelque chose là, dans le coin des yeux, qui me gène ; il ne faudrait pas aller chercher la verge de Moïse pour faire jaillir deux gouttes d'eau.

— Monsieur le marquis, la sensibilité a droit à tous mes respects, sous quelque forme et à quelque occasion qu'elle se manifeste. Mais avez-vous songé que ces malheureuses victoires, si elles se réitéraient souvent, attacheraient peut-être une sorte de popularité à ces perturbateurs officiels que nous considérons, vous et moi, comme les principaux ennemis de la France?

— Pas un mot de plus, Fafiaux! ou je crie : Vive l empereur ! Vous savez cependant que je ne suis

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pas de ses amis. Donnez-moi votre journal, que je lise le rapport du général en chef et les détails de rafifaire. Indique-t-on le chiffre de nos pertes?

— Oui, monsieur le marquis, et nos pertes sont épouvantables; et je suis curieux de savoir si vous pardonnerez à ceux qui, par i'appât d*une vaine gloriole, envoient à la tuerie tant de malheureux jeunes gens'

— Faflaux, mon pauvre ami, vous parlez delà guerre comme un aveugle des couleurs. Ceux qui tombent sous le drapeau ne sont jamais malheureux, car ils ont une mort superbe, et moi je ne sais pas comment je mourrai, ni vous non plus. »

Le marquis se retira sous labat-jour d'une lampe pour étudier la bataille, et Lambert, qui guettait la fin de cette conversation, s'empara de M. Faflaux.

<r Eh bien, cher oncle de mes rêves?

— Rien de bon, mon pauvre monsieur le baron.

— Elle était donc promisé?

— Non; mais elle ne sera jamais à M. le comte de Mably.

— C'est M. Pichard qui vous a dit ça?

— Je n'ai pas môme engagé les premières négociations avec notre excellent M. Pichard.

—Alors, il n'yapas de mal. Mais pourquoi Gontran n*épouserait-il pas M"* Félicité? Qui diable s'y opposerait, s'ils se plaisent?

— Ma conscience, monsieur le baron

— Il y a donc quelque chose à dire contre M"® Félicité?

— A Dieu ne plaise! Voilà, mon jeune ami, un jugement téméraire.

— Mais alors, c*est à Gontran que vous en avez?

— Personnellement, non.

— Eh! le pauvre garçon n'a jamais fait de mal à personne, pas plus à Pierre qu*à Paul, ni à vos amis qu'à vous-même.

— S'il avait fait du mal, il pourrait le réparer : nous ne poursuivons pas les erreurs de conduite. A tout péché miséricorde, mon digne monsieur le baron. Mais le cas de votre jeune cousin est infiniment plus grave; il pense mal.

— Eh ! qu'est-ce cela vous fait?

— Cela fait, mon cher et futur neveu, que je ne lui aurais point donné ma nièce et que par conséquent je ne lui donnerai pas W"" Pichard. Il ne faut jamais faire à autrui....

— Connu, monsieur Fafiaux! Eh bien! nous voici dans de beaux draps. Pauvre garçon ! Et moi qui étais si heureux avant votre arrivée 1 Vous aviez tant eu l'air de le trouver gentil l

— Les Mvoles avantages de la figure et de l'esprit ne sont rien; les principes sont tout.

— Mais comment savez-vous que ces principes ne sont pas exactement les vôtres ?

— Nous avons dans chaque ville une source de renseignements infaillibles.

— Et s'il changeait d'idées? s'il revenait à vous ou. pour mieux dire, à nous?

— S'il dépouillait le vieil homme? Il serait reçu à bras ouverts.

— Laissez-moi faire alors; j'arrangerai ça dans la soirée.

— Vous êtes jeune, monsieur le baron. Les paroles ne prouvent rien; il nous faudrait des garanties.

— On vous en donnera! Qu'est-ce que vous demandez*? /

— Trois ou quatre ans au moins d'une vie exemplaire, d'une pratique assidue, de professions de foi renouvelées, de...

— Allez vous promener, avec vos trois ou quatre ans ! Quand oii vous dit qu'il part la semaine pro* chaîne!

— Nous attendrons qu'il soit revenu.

— Bien obligé ! Et s'il meurt là-bas?

— Nous prierons pour le saliit de son âme.

— Voilà ce que vous appelez une charité chrétienne!

— La charité se doit d'abord aux fidèles.

— Eh bien, cher oncle, puisqu'il n'y a pas moyen de vous apprivoiser, nous allons tenter d'autres voies. Vous ne m'en voudrez pas , si j'arrive à M"^ Pichard sans passer par chez vous?

— Le sage doit souffrir ce qu'il ne peut empêcher.

— Et voits ne nous mettrez pas de bâtons dans les roues?

— Je ne dirai mon sentiment que si M. Pichard me fait l'honneur de me consulter.

— C'est tout ce que je demande. Et croyez bien,mon

cher monsieur Fafiaux, que si je prends l'affaire en raain, c'est parce que je réponds de Gontran comme de moi-môme. »

Cela dit, il livra le bonhomme à la vieille Champsaison, qui guettait le moment de lui parler affaires. Toutes ces dévotes lui soumettaient tour à toiir leurs placements de fonds et leurs cas de conscience.

Lambert se rapprocha de Valentine, la prit h part, et lui dit de sa voix la plus tendre :

<L Maintenant que la glace est rompue et que nous n'avons plus qu'un seul cœur à nous deux, je n'y vais pas par trente-six chemins : je vous demande un grand service.

— : Parlez! dans quelques jours je vous devrai l'obéissance. Faites-moi faire mon apprentissage, en attendant.

— C'est que la chose est grave. Il s'agit de vous mettre avec moi contre Vhomme que vous aimez le plus. D

Valentine pensa à Gontran et frémit. Mais la raison lui revint aussitôt; elle se mit à rire :

« Vous voulez donc jouer un tour à mon oncle? J'ensuis!

— Votre oncle est le meilleur des hommes; mais nous pouvons dire entre nous, sans offense, qull n'a pas l'esprit aussi large que l'océan Atlantique. Je lui demande un petit service pour mon pauvre Gontran; il me Ta refusé tout net.

— Pour M. de Mably! Je me charge de ramener

mon oncle. Ce jeune homme est votre parent; il sera le mien dans quelques jours, et...

— Votre oncle vous dira non, comme à moi. Il y a des raisons d'État que vous n'avez pas besoin de connaître. '

— Mais je suis femme, grâce à Dieu, et les raisons d'État n'ont pas de prise sur irous.

— Bon! bien parlé. On enjambe par-dessus la tête du bonhomme, et Ton va droit au but. Vous m'avez dit hier que vous étiez intime avec les PicharddeLyonl

— Sans doute; après?

— Non-seulement avec M^c Félicité, mais avec son père et sa mère?

— Ils m'ont toujours gâtée depuis qu'ils me connaissent, et si j'ai eu un chez moi depuis la mort de mes pauvres parents, c'est chez eux.

— A merveille! ils adorent leur fille?

— Une fille unique! Comment ne serait-elle pas maîtresse au logis?

■— Et M"« Félicité? Elle ne voit que par vos yeux; elle n'en fait qu'à votre tète. Ça, vous me l'avez avoué.

— Dites qu'elle est mon esclave, et n'en parlons plus.

— Donc, elle prendrait un mari de votre main, et le père et la mère Pichard n'auront qu'à dire amen^ si elle leur fait cadeau d'un gendre.

— Il se peut... je ne sais... mais je croyais que vous aviez un service à me demander... pour une autre personne.

— Justement! pour Mably. C'est kii que nous marions à W^^ Félicité. »

Valentine bondit sur sa chaise et répondit avec un trouble évident :

« Y songez-vous? Mais c'est impossible! C'est... Mon oncle avait raison. Comment une idée pareille vous est-elle entrée dans l'esprit? D'abord, Félicité est trop jeune pour songer au mariage.

— Et les petits projets que vou5 me contiez hier? Et les ouvertures qu'on a faites, il y a plus de six mois, à un garçon de ma connaissance? Trop jeune! Vous parlez comme une maman qui refuse un monsieur et qui a peur de se brouiller avec lui. Mais elle court grand train sur ses vingt et un ans, M"' Pichard; elle a tout juste l'âge où Ton m'a fait tirer au sort, et le conseil de révision ne m'a pas trouvé trop jeune! Écoutez-moi, chère Valentine, et quittez ce petit air effaré qui vous rend trop jolie ; vrai! ça me donnerait des distractions. Vous aimez votre amie; moi, j'ai pour mon cousin un dévouement de caniche : entendons-nous pour faire le bonheur de ces deux enfants-là. Contran est tout ce qu'on peut rêver de mieux dans notre genre; beau nom, jolie figure, éducation superbe, de l'esprit, pas un sou de dettes; il a tout payé, l'heureux coquin! Ce n'est pas comme moi. M"" Pichard sera contente de lui, elle l'aimera comme une grosse folle, et la vue de leur bonheur doublera le nôtre. Les voyez-vous ici, l'été prochain, tous les deux, avec nous deux! Quel steeple-chase d'amour! Moi, rien que d*y penser.

j'en pleure de tendresse. N'est-ce pas là ce que vous demandiez au bon Dieu^ et elle aussi? Y auraitil rien de plus charmant? Les deux amies de pension épousant deux cousins! Mais vous seriez cousines! Vous seriez du même monde; vous vous verriez tous les jours, à la ville, à -la campagne, partout; on ferait des voyages ensemble! Gontran serait parrain de notre petit premier; vous, vous seriez marraine chez eux! Là, vous pleurez! J'en étais sûr. Enfoncé, le père Faflaux ! :»

Valentine sécha ses yeux par un miracle de volonté, et répliqua d'une voix un peu tremblante :

« Est-ce M. de Mably^ qui a eu cette idée4à?

— Lui! le pauvre garçon! Et comment voulezvous?... D avait d'autres chiens à fouetter! D'ailleurs il ignorait jusqu'à l'existence de M"* Piçhard. C'est moi qui ai trouvé ce moyen de sauvetage, je lui en ai parlé dès hier, et...

— - Et il n'a pas dit non?

— Dame! arrêtez un chat, qu'on mène noyer et offrez-lui une jolie fille avec cinquante mille francs de rente; vous verrez s'il dira non.

— Je comprends. Mais il y a d'autres filles au monde que Félicité Pichard, et si votre cousin pense réellement à se marier, il pourrait trouver mieux, peut-être!;..

— Ma foi! je lui ai parlé de celle-là, parce que nous l'avions pour ainsi dire sous la main. Les trois quarts des mariages se font comme ça, par approche.

2i4 LA VIEILLE ROCHE

— Quitte à se défaire au bout d'un an, par séparation.

— Qu'est-ce qui vous fait supposer?...

— Rien. J'ai peur seulement que mon amie et votre cousin ne soient pas créés l'un pour l'autre.

— Je réponds de lui , et vous m'avez répondu d'elle.

— Je ne vous ai pas promis qu'elle plairait à ce jeune homme.

— Et pourquoi ne lui plairait-elle pas? Elle est d'un sang très-bon et d'une conformation présentable.

— Si vous examinez les gens comme des bêtes à vendre, nous aurons du mal à nous accorder. Félicité est une de mes compagnes; je me coudrais la bouche plutôt que d'en parler mal; mais celui qui l'épousera est sûr d'avoir une femme tout à fait ordinaire.

— Où est le mal? Gontran n'est pas à la recherche d'un phénomène.

— Encore veut-on avoir chez soi quelqu'un qui vous comprenne.

— N'ayez pas peurl Le gaillard est homme à se faire comprendre.

— Dans tous les cas, elle n'est pas femme à lui répondre.

— Alors disons qu'elle est une oie et n'en par- , Ions plus.

— Quel plaisir trouvez-vous à insulter mes amies?

— C'est moi qui l'insulte, à présent ? Qu'ai-je fait, *

que de résumer en un mot ce que vous disiez en quatre?

— J'ai dit simplement que M"* Pichard, malgré certaines qualités que je me plais à lui reconnaître, n'était pas h, la hauteur du parti que vous lui destinez. Otez-lui sa fortune, qui d'ailleurs n'est pas énorme, vous verrez qu'elle n'est ni assez jolie, ni assez intelligente, ni assez aimante, ni assez rien du tout pour épouser M. de Mably.

— Mais sapristi ! vous m' étonnez, car je l'ai vue.

— Eh bien?

— Je ne vous connaissais pas encore, c'est vrai ; je n'étais donc pas amoureux de vous. Mais lorsqu'on m'a parlé d'un mariage avec elle et qu'on me l'a montrée, je l'ai trouvée assez bien pour moi!

— Pour vous, peut-être ; mais pour lui, non.

— Comment? comment? »

Valentine se mordit la lèvre, a Je veux dire, reprit-elle, que M"' Pichard est trop provinciale pour épouser un homme qui a passé presque toute sa vie à Paris. C'est un défaut peu sensible à vos yeux comme aux miens, car nous aimons notre vieille province, et le ton, Taccent, les habitudes de ce brave pays lyonnais nous causent même une sorte de plaisir ; mais l'impression ne serait probablement pas aussi bonne si Félicité devait être jugée par un Parisien de fine race comme celui dont vous parlez.»

Elle s'en tirait de son mieux, la pauvre petite ! Elle cherchait à noyer dans un long commentaire le inot terrible qui lui était échappé.

ai6 LA VIEILLE ROCHE

Lambert ne put ni le relever ni surtout l'approfondir sur l'heure. Outre qu'il avait la conception un peu lente, il était trop préoccupé des intérêts et des . dangers de Gontran.

« Ainsi donc, s'écria-t-il, voici un brave garçon qui devra s'en aller en Grimée, coucher sous une tente et peut-être se faire couper en deux par un boulet, parce que M"^ Pichard prend ses robes chez M""® Moufflet et ses chapeaux chez M"»* Verjus! Votre meilleure amie n'est pas digne de lui, parce qu'elle a l'accent lyonnais, parce qu'elle dit Ly-on, comme Vous, comme moi, lomme toutes les personnes réunies à LaBalme, excepté deux ou trois! Et parce que Félicité n'est pas à sa hauteur, selon vouo, c'est lui qui doit faire mettre son pauvre corps en charpie ? Voilà bien ce que j'appelle un raisonnement de femme ! Et savez-vous dans quel moment le pauvre diable s'en va là-bas ? On tape dur; votre oncle en parlait tout à l'heure à mon cousin Lanrose, et j'aperçois un journal qui ne nous promet pas poires molles, si j'ai compris ce qu'ils disaient entre eux. Valentine ! vous aimeriez donc ça, qu'on pût vous reprocher la mort d'un pauvre jeune homme ?

— Me reprocher ? à moi ? Ah ! c'est trop d'injustice, et ma conscience se révolte à la fin ! Suis-je cause de la ruine de votre cousin ? Est-ce moi qui lui ai dicté ses fantaisies guerrières ? Si vous croyez pouvoir le retenir en France et le sauver, sauvez-le ! Vous me rendrez heureuse, oui, monsieur, plus heureuse que je ne saurais vous le dire. Trouvez-lui

une femme à Lyon, trouvez-lui en dix à choisir, si tant est que ses habitudes papillonnes lui permettent de faire un choix. Mais à quel titre, à quel propos vous plaît-il de me jeter dans une intrigue matrimoniale ? Il me semble que mon âge et ma po • sition devraient me protéger un peu. Que ne vous adressez-vous à M"« de Rosemitte ou à quelque autre mofiomane de son espèce ? Il n'en manque pas, grâce à Dieu, de celles qui croiraient leur journée perdue si elles n'avaient marié personne avant de se mettre au lit! Quant à moi, je crois faire un assez bel effort en me mariant moi-même, et celui qui profite de ma folie n'a pas trop bonne grâce à me demander rien de plus. »

Elle se leva sur cette phrase et s'en alla vers la compagnie, comme une voiture qui poursuit sa course après avoir écrasé quelqu'un.

Le malheureux Lambert, abandonné à lui-même, mit ses idées en ordre comme il put. La question Pichard lui semblait non seulement compliquée, mais tout à fait désespérée, dès que Valentine et son oncle disaient non. Mais, à force de débattre les raisons que sa future et M. Fafiaux lui avaient données, il en vint à s'alarmer sur son propre bonheur. Deux ou trois lambeaux de phrases bourdonnaient à ses oreilles sur un ton presque menaçant. Quelques efforts qu'il fît pour se rassurer lui-même, il éprouvait au fond du cœur un malaise vague ; sa confiance mollissait. La dernière boutade de Valentine, la façon dont elle avait levé la séance, certaines pa-

rôles échappées dans le courant de la discussion. le tenaient agité et mal en point..

Sans prendre à la lettre certains mots qu'il se rappelait d'ailleurs assez confusément, il se sentit comme enveloppé dans une sorte de proscription dont M. de Mably aurait été la première victime. Pour sortir d'embarras, il ne trouva rien de mieux que d'appeler son ami à la rescousse.

Gontran venait d'enseigner le jeu du solitaire à M"*» de Haut-Mont, qui s'était reprise à ce propos d'un nouvel amour pour lui. Il se rendit au premier signe de Lambert, et devina dès l'abord que les cartes étaient brouillées.

a Mon pauvre vieux, lui dit le baron, tes affaires vont mal.

— Ouf 1 tu m'avais fait peur; j'ai craint qu'il ne s'agit des tiennes!

-— C'est que les miennes non plus ne vont pas fort.

— Alors, parle-moi vite et laissons ce qui me regarde. Tu sais que je n'ai jamais cru à M'*' PiChard, ainsL..

— Moi, je persiste à croire qu'elle t'irait comme un gant; mais il y a un boisseau d'anguilles sous roche.

— Les parents? Je ne t'ai pas pris en traître, tu vois.

— Les parents ne savent rien de rien. C'est le père Fafiaux qui se met en travers et surtout...

— Quoi l mon doux ami Fafiaux! celui que j'ai

séduit? qui doit me marier, m'enrichir, me pousser aux honneurs? Entre nous, je m'en moque.-

— Il est allé je ne sais où, dans une de leurs boutiques à renseignements, et dame...

— C'était prévu. Et mes autres ennemis?

— Tu vas être bien étonné : Valentine I

— Cela, je t'avoue que je ne l'aurais pas cru. Avec sa jolie figure ouverte et ses grands yeux intelligents, elle méritait d'avoir l'esprit plus large. J'avais une vraie sympathie pour elle, et tiens I je Taime encore... tout en lui reconnaissant le droit de me haïr.

— Merci de ces bonnes paroles ! Du reste, elle ne te hait peut-être pas. Elle a lâché dans la conversation quelques mots vifs à ton adresse ; mais elle m*en a dit bien d'autres, pour ma part. Et la pauvre Félicité, donc! c'est elle qui a reçu son compte I* Somme toute, je n'y comprends plus rien. Valentine a ses ner&, son amie est une oie, toi un coureur, moi.. . , je ne sais pas trop, mais elle a Tair de croire quelle est sacrifiée. Elle me trouve peut-être trop provincial pour elle, comme elle te trouve trop parisien pour M'*® Pichard... Il me semble pourtant qu'il faut être l'un ou l'autre, du moment où l'on est Français. Tu lui as peut-être dit, sans le vouloir, quelque chose qui n*était pas dans ses idées?

— Je n ai pas échangé quatre phrases avec elle.

— C'est ce qui l'aura contrariée. Les enfants n'aiment pas qu'on les laisse dans leur coin. Mais non 1 Tu as été plus aimable que moi. Après ça, tiens 1

elle n*a peut-être tapé sur toi que pour me faire de la peine. C'est à moi qu'elle en veut, c'est moi qu'elle déteste.

— Et à quel propos, grand enfant ?

— Est-ce qu'on peut savoir? A-t-on jamais vu goutte dans le cœur de ces oiseaux-là*? ïîcoute une bêtise qui me revient à Tesprit : c'est elle qui me Ta dite, il n'y a pas un quart d'heure. Je lui parlais de toi et de Félicité Pichard. « Jamais ! dit-elle, Fé^ « licite n'est pas digne d'épouser M. de Mably. — c Mais, lui dis-je, j'ai failli l'épouser, votre amie, et « je la trouvais digne de moi. — Vous aviez bien c raison, » répond-elle d'un ton qui voulait dire : Vous n'allez pas à la cheville de votre cousin. Corn* ment trouves-tu ça, grand connaisseur en femmes ?

— Extraordinairement gentil pour moi, surtout d'une enfant qui me déteste.

T- Et pour moi, était-ce gentil?

— Moins.

— Et de me dire qu'elle fait déjà un assez grand effort en se mariant elle-même, sans qu'on la fourre encore dans le mariage des autres? Si elle ne veut pas de moi, qu'elle le dise ! Ça me fera de la peine et ça dérangera pas mal de choses, mais je me connais : je n en mourrai pas.

— Moi, je comprends qu'on en meure.

— Et moi aussi, parbleu I Et je n'en parlerais pas si lestement si je ne tenais l'affaire pour faite. Mais, puisque c'est décidé, conclu, irrévocable, pourquoi s'amuse-t-elle à me retourner sur le gril? Dire que

Bf *• Pichard est assez bonne pour moi et qu'elle ne mérite pas d'en épouser un autre ! Mais, à ce compte-là, je ne serais donc pas le garçon le plus parfait du monde aux yeux de ma future ? C'est à donner sa démission, ma parole d'honneur ! »

Valentine s'était esquivée pendant cet entretien ; personne ne la vît sortir ni rentrer. A son retour, elle marcha droit aux deux amis, qui réfléchissaient côte à côte sur un des grands canapés du salon.

Sans rien dire à Gontran, sans paraître émue de sa présence, sans dépenser môme un regard banal à son profit, elle tendit les deux mains à Lambert et lui dit de sa voix la plus suave :

« Vous avez eu le droit de me juger bien mal : j'ai été si méchante pour vous et pour... les vôtres! Mais c'est fini, je me repens ; me voici prête à faire tout ce que vous désirez. »

Lambert se jeta comme un goulu sur ses deux mains mignonnes.

«: Non, dit-il en balbutiant, c'est moi qui vous demande pardon ; je suis un maladroit, je m'y suis très-mal pris. Tu vois, Gontran ! tu vois comme elle est bonne! Elle m'aime, je l'adore; nous serons heureux, et toi aussi !»

M. de Mably crut voir passer un nuage sur le front de Valentine, mais il avait perdu son fameux talent d'observation. Le récit qu'il venait d'entendre, le brusque retour de M>i® Barbot, le ton solennel qu'elle avait pris, le trouble qu'on devinait sous ses petits airs résolus, mille détails curieux, mais trop

fins et trop nombreux pour être saisis à k volée, tiraillaient son attention en tous sens et paralysaient ses moyens* Il comprit seulement que la situation se compliquait d'un, nouveau mystère, et qu'il avait peut-être eu tort de se croire désintéressé dans le drame. Le spectateur assis à l'orchestre se sentait entraîné vers la scène par une pente irrésistible ; il voyait arriver le moment où il serait jeté sur le théâtre, face à face avec le public et forcé de jouer un rôle dont il ne savait pas le premier mot. Ce cauchemar lui donnait froid : plus il approchait de la rampe, moins il était à la pièce.

Valentine pariait avec effort, l'émotion lui serrait la gorge. Goptran n* entendait ses paroles qu'à travers un bourdonnement tumultueux. Lambert seul écoutait, parlait, raisonnait avec une aisance prodigieuse.

« Ainsi donc, chère enfant, dit-il, la bourrasque est passée? On aime encore ce gros Lambert; et Ton ne croit pas faire un trop grand sacrifice en Tacceptant pour mari ? A la bonne heure ! Contran est là pour vous dire que je n'ai pas douté de vous une minute. Pas vrai, Contran ? »

M. de Mably inclina machinalement la tête, et Valentine devina son geste plutôt qu'elle ne le vit. Lambert continua de plus belle :

(T J*étais certain que mon bonheur irait sur des roulettes. Mais, par exemple, je désespérais presque de ta félicité. Tiens ! un vrai calembourg I celui-là s'est fait tout seul et je m'en lave les pattes. »

LE MARI IMPREVU î!23

Gontran et Valentine en rirent à l'unisson, quoiqu'ils ne fussent en gaieté ni Tun ni Tautre. Le rire est une petite convulsion qui ne s'explique pas toujours par la vue des ridicules d'autrui. Gontran se rappela, tout en se tenant les côtes, qu'il avait ri deux fois de la môme façon : la première, un matin qu'il allait se battre à Vincennes ; la seconde, en sortant de la rupture Brindisi.

« HaJte-là I dit Lambert, votre gaieté m'honore et vous êtes bons pour moi tous les deux ; mais les affaires sont les affaires ; le temps presse, que diable I et nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Je parie, ma chère Valentine, que la b itaille dlnkermann n'est pas étrangère au bon mouvement qui vous ramène. Tu sais, vieux, le rapport officiel est au Moniteur^ et nous avons perdu pas mal de monde. Mais, grâce à Dieu et à ma chère petite femme, les boulets de canon ne te regardent plus. »

Valentine reprit vivement :

« Je n'ai lu aucun journal et je ne me mêle point des choses de la guerre. Mais, réflexion faite, je crois que mon amie pourrait être un part\ convenable pour votre cousin. Félicité est une excellente personne, elle ne manque ni d'esprit, ni d'instruction, ni de goût; elle n'est pas plus provinciale que moi, elle Test peut-être moins, et je puis vous affirmer qu'elle ne paraîtra déplacée dans aucun monde. On la citait au couvent parmi les plus jolies, la toilette lui va très-bien ; quant à son cœur, il est d'or, et je dis, je réponds quelle saura mériter toute sa

vie Testimeet Taffection d'un galant homme....»

Après avoir déroulé cet éloge avec une incroyable volubilité, elle s'arrêta comme essoufflée, tendit la main à Lambert sans tourner les yeux vers Gontran, reprit un peu force et poursuivit :

« Voilà, mon cher fiancé, la femme que nous pouvons oifrir à M.^ de Mably. Je suis à peu près sûre gu il lui plaira sans peine et que la famille Pichard donnera la préférence à notre cousin sur tous les fils de négociants riches. L'opposition de mon oncle n'entravera pas nos projets, si M. de Mably, comme j'en suis sûre, promet de laisser à sa femme le libre exercice de tous les devoirs religieux. On peut dès aujourd hui écrire à la famille Pichard et l'inviter ici pour quelques jours afin que nos jeunes gens fassent connaissance. Il faudrait seulement que M. de Mably jetât les yeux sur ce portrait que je suis allée prendre dans ma chambre; car enfin, si par malheur mon amie ne devait pas lui plaire, je me ferais scrupule d'exposer deux personnes à une déception toujours pénible, je crois. »

Cette seconde partie du discours ne sortit pas à beaucoup près aussi couramment que la première; TefTort était visible pour tout homme un peu moins aveuglé que Lambert. Il y avait là-dedans trois ou quatre mots voulus, solennels, décisifs et d'autant plus pénibles à prononcer.

Le petit portrait que M"' Barbot avait en poche ne pesait que quelques grammes; je crois pourtant qu'elle ne le tira point sans un effort de plusieurs

kilos. Elle le tendit à Lambert d une main qui trem- ,Wait un peu. Mais Lambert n'était pas Thomme des nuances. '

<3c Merci, dit-il, merci, ma chère Valentine. Justement l'épreuve est superbe ; la photographie se. tire h Lyon mieux qu'à Paris. Mais c'est qu'elle est encore embellie, M»e Pichard! Tiens, toi, voici ta femme, et remercie ma belle chérie du cadeau qu'elle te faiti »

Gontran jeta les yeux d'abord sur Valentine, ensuite sur le portrait^de M»e Félicité. Valentine était plus morte que vive ; ses belles lèvres rouges avaient subitement pâli. Les paupières, abaissées aux trois quarts, ne cachaient pas assez bien deux yeux renversés; la contraction violente des mâchoires faisait saillir un muscle du cou. Vingt détails, imperceptibles à trois pas de distance, se réunissaient pour exprimer une phrase que Gontran seul entendit.

Au reste, M"« Pichard lui parut assez bien : ni merveilleuse, ni/ laide, ni médiocre; plutôt gentille et appétissante. Si le hasard avait permis que cette héritière joignît à son million une beauté de déesse, je ne peux dire ce qui fût arrivé. Mais Goniran n'était pas subjugué par la beauté du portrait, il l'était en revanche par la beauté, l'amour et la terreur de Valentine. Dirai-je qu'il pesa le pour et le contre; qu'il sacrifia, de propos délibéré, un avenir sérieux à une satisfaction passagère! Eut-il au fond du cœur une arrière-pensée d'intérêt personnel? Rien de cela n'est vrai II avait le tempérament de presque tous les Français de son âge : son cœur était un vase agité,

u MARI iMpnivu. 15

partant un peu trouble, où Tégoïsme, l'intérêt, la bonté, le courage, la raison, la folie surnageaient tour à tour. La seule idée qui lui vint àVesprit en regardant le portrait'de Félicité peut se rendre en quelques mots : « Si je la trouve bien, je ferai pleurer Fautre. » Or, Tune était absente,, et d'ailleurs elle n'était pas de celles qui vous font tomber à genoux. L'autre était là, elle était jolie, elle était amoureuse, et l'amour embellit terriblement une femme aux yeux de l'homme aimé.

Gontran ne réfléchit pas à la sottise qu'il allait faire en repoussant une femme et une fortune ; il ne pensa qu'à ramener le sourire sur les lèvres de W^ Barbot. Il ne se croyait pas épris de sa future cousine; s'il avait découvert dans un repli de son âme le germe d'un sentiment si indélicat, il l'eût arraché avec dégoût, comme le jardinier arrache un oignon égaré dans les héliotropes. S'il avait pu prévoir que son refus causât le moindre souci à ce brave Lambert, il eût peut-être balancé une minute ou deiix entre le oui et le non , entre la peur d'assombrir deux beaux yeux et le crime de gâter l'avenir d'un ami. Je dis plus : s'il avait su positivement que Valentine l'aimait d'une passion sérieuse, il se serait fait un devoir de la refroidir tout net, et la chose était facile.

Trois mots d'éloge à l'adresse de M"' Pichard rejetaient Valentine entre les bras de son futur, saris engager Mably avec personne. Mais non; il ne songea qu'à la minute présente. En vrai Français, il craignit

d'affliger une enfant, il se donna la joie de ranimer cette beauté défaillante.

« Mademoiselle, dit-il en rendant le portrait, je ne veux pas garder plus longtemps votre amie ; reprenez-la, s'il vous plaît, et donnez-la à un autre. Elle ne ressemble ni de près ni de loin à la femme que j'aimerai. »

Le plus beau rayon du soleil levant, éparpillé au mois de juin sur une corbeille de fleurs toutes sein* tillantes de rosée, ne vous peindra que très-grossièrement le sourire qui éclaira les traits de Valentine. Oontran jouit de ce coup d'œil et se sentit payé. Il venait de jeter un million parla fenêtre, sans compter une femme très-capable de le rendre heureux; mais baste! après ce beau sourire de reconnaissance et d'amour, il eût donné quittance pour solde.

I Lambert, qui n'entendait rien à ce genre de comptabilité, le prit par les épaules et lui demanda s'il voulait rire.

a Mais non, répondit-il, je refuse tout de bon.

— On dit pourquoi, alors.

— Sais-tu pourquoi l'on aime?

— Certainement que je le sais î On aime une jeune personne parce qu'elle est jolie, bien élevée, de bonne famille, avec des relations, de la fortune et tout ; voilà comme on aime, mon cher, et si tumepeux prouver que M"o Pichard ne mérite pas d'être épousée I...

— Je ne dis rien contre* elle ; je défends ma peau.

— Mais elle n'est ni borgne ni bossue, cette jeunesse! Qu'est-ce qu'elle a pour te déplaire?

— Rien au monde. Mais, comme elle n a rien qui me séduise, nous n'en parierons plus. Est-ce dit?

— Mais quelle femme te faut-il donc, sauvage?

— Il ne m'en faut aucune de ce modèle-là.

— Je ne peux pourtant pas te procurer la belle Hélène! Elle est morte. Et si tu continues à faire le dégoûté, tu resteras garçon toute ta vie.

— Tu sais que j'en ai pris mon parti depuis longtemps.

— Mais si tu resites gUrçon, tu pars pour la Crimée!

A ce mot, Valentine tourna vers M. de Mably le regard le plus tendre, le plus suppliant, le plus effaré. Gontran sentit le coup et se dit : Pas de sottises! On ne veut pas faire pleurer la petite demoiselle en épousant ses amies sous ses yeux ; mais on est honnête homme avant tout, et le moment serait mal choisi pour lancer une jeune imagination dans l'absurde. Voici une maison trës-joliment bâtie, qui a tout l'air de prendre feu : vite aux pompes!

Cette réflexion fort sage fut suivie d'un effet immédiat : « Mon bon ami, dit-il à Lambert, tu me connais; tu sais que les seules femelles capables d'exercer leur influence sur moi sont les idées. Toi qui es jeune au fond et qui as gardé ton cœur intact, tu peux encore te passionner pour une jeune fille belle et pure, comme mademoiselle qui nous entend. Moi, j'ai dit à ce sexe charmant tout ce que j'avais à lui dire; mon répertoire est épuisé. De leur côté, les femmes m'ont rendu si heureux et si mal-

heureux tour à tour, que je n'ai plus rien à craindre ou h espérer d'elles. M"* Pichard est charmante, si tu veux, mais ni elle ni une autre ne fera le miracle de me donner une pulsation de plus à la minute. Il n'y a plus qu'un jeu qui m'intéresse, celui où les soldats se rangent comme des quilles sur le chemin des boulets. Voilà, pour le moment, la seule émotion qui m'attire. Si je ne t'ai pas répondu non, la première fois que tu m'as parlé mariage, c'est parce que l'événement me semblait impossible et que je ne voulais point désobliger un ami. Je te remercie, mon vieux Lambert, et vous aussi, mademoiselle; je vous cède à tous deux ma part de bonheur conjugal, et je m'en vais gaiement où mon désir me porte, où ma destinée m'appelle : à Sébastopol! j>

Lambert le regarda un bon moment en face et lui dit :

« Je crois que tu ne te moques pas de nous et que tu déclares ta vraie pensée; cependant, ton langage est tout changé depuis hier. Je n'ai jamais tant regretté d'être un homme simple et sans malice; il y a peut-être sous tes paroles des choses que je ne devine pas. Voyons, mademoiselle; vous avez plus d'esprit que moi, puisque vous êtes femme! td

Valentine tressaillit comme un enfant qu'on éveille en sursaut. Il poursuivit, sans voir à quelle gêne il la mettait :

c Trouvez-vous naturel qu'on refuse absolument, sans examen, une héritière aussi gentille et ausa riche que M"o Pichard? Votre bon sens admet-il

qu'elle soit plus effrayante à elle seule que cent cinquante mille cosaques? >

La jeune fille n'avait pas prévu cette interpellation naïve, ou, pour mieux dire, elle ne s* était attendue à rien de ce qui arrivait. En apportant le portrait de son amie, elle avait suivi l'impulsion d'un amour désintéressé jusqu'à l'héroïsme : elle était descendue de sa chambre comme un condamné qui porterait au bourreau l'instrument de son supplice. Le premier mot de Gontran, ce refus net, rapide, presque gai, avait inondé son cœur d'une joie folle; mais l'idée de voir partir celui qu'elle aimait était venue l'abattre aussitôt. Elle ne savait pas si M. de Mably avait été sincère en proclamant son dégoût du mariage; un vague instinct l'avertissait que non. Et tandis qu'une armée de contradictions livrait dans son petit cerveau des batailles terribles, Lambert venait tranquillement lui demander son avis! On la mettait en demeure de se prononcer sans délai sur cette question capitale : Voulez-vous perdre Gontran par les mains des Russes ou par la main de W» Pichard? Autant vaudrait demander à un père s'il veut son fils bouilli ou rôti. Valentine ouvrit donc de grands yeux étonnés et ne trouva rien à répondre.

« Allons, bon! s'écria Lambert, vous voilà maintenant plus interdite que lui? Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu! qu'est-ce qui se passe? »

W^ Barbot lit un effort et balbutia deux ou trois phrases banales : elle n'entendait rien à la politique

LE MARI IMPRÉVU fflt

et ne prétendait pas diriger la conduite des hommes; M. de Mably était libre, et s'il voulait prendre conseil de quelqu'un, ce n'était assurément pas d'une petite pensionnaire.

Cette journée parut longue à tout le monde. Valentine eut grand'peine à refouler quelques larmes. Contran se demanda ce qu'il était venu faire à La Balme. Non-seulement il s'accusait d'avoir gâté le bonheur de son cousin, mais il craignait de prendre un intérêt trop vif à cette jolie fille. Elle lui avait plu dès la première vue; tous les efforts qu'il faisait pour s'en détacher les enlaçaient plus étroitement l'un à l'autre. Il ne pouvait comprendre par quel charme ou quelle autorité un intrus comme lui avait délogé le premier occupant sans fcoup férir et pris possession de cet aimable petit cœur. En toute autre occasion, il eût peut-être mal jugé cette nature légère et versatile qui semblait passer d'un aïkiour à un autre comme lin oiseau saute de branche en branche. Mais l'homme est plein d'indulgence pour l'infidélité qui lui profite. Combien de fois Contran lui-même n'avait-il pas voué une admiration sans bornes à des personnes qui lui sacrifiaient tous leurs devoirs! Non-seulement il leur faisait grâce du mépris, cette terreur des femmes coupables, mais il les trouvait héroïques de courage et de dévouement. En revanche, il s'était laissé aller plus d'une fois à mépriser les malheuiBuses qui préféraient le pot-au-feu de la morale aux petits soupers de la fantaisie. Il n'hésitait jamais à les pro-

clamer sottes lorsqu'elles refusaient de Tentendre, et coquettes damnées si elles lui résistaient après ravoir entendu. Un homme ainsi dressé, un élève émérite de la haute école parisienne pouvait-il blâmer sérieusement Jes caprices qu'on avait pour lui? Je voudrais bien y voir le moraliste le plus austère! Parions qu'un ermite, en pleine Thébaïde, gourmanderait sa pénitente avec moins de rigueur si elle lui disait aux premiers mots : Je vous aime. Goniran pardonnait donc à Valentine la préférence tout à fait inattendue qu'elle lui témoignait. Il se laissait aller lui-même par moment à la dévorer d'un regard rapide, à saisir d'un coup d'œil l'image de ce petit être, h l'emporter comme une proie dans les plus intimes profondeurs de son âme pour la caresser loin du monde et s'en régaler discrètement. Mais il aurait cru faire une action infâme, en profitant de l'amour qu'il inspirait ou même en laissant brûler ce beau feu sans l'éteindre.

Mais l'éteindre, comment? Le comte de Mably était trop homme du monde pour chercher à se faire haïr de Valentine. Le vieux moyen de comédie, qui consiste à guérir l'amour par le mépris, n'était pas dans ses cordes. Il voulait bien rendre service à une famille embarrassée, mais sans sacrifier, par un jeu d'assez mauvais goût, sa dignité personnelle. En déclarant tout haut devant la jeune fille que le sexe féminin lui était devenu indifférent, en repoussant' d'un mot très net tous les projets de mariage, il croyait avoir fait le bien dans une juste limiie et

payé sa dette à l'amitié sans commettre un crime de lèse-amour. Dans le cas où, par impossible, le caprice de Valentine se fût t^rahi par des symptômes sérieux, son parti était pris ; il s'enfuyait sans tambour ni trompette. « Ce faisant, pensait-il, j'aurai encore rendu un petit service à Lambert. J'aurai fait table rase, délogé le pianiste ou le maître de danse qui occupait la place avant moi. Je pars laissant la maison nette, et mon cousin ignorera toute sa vie que j'ai joué le rôle modeste et désintéressé d'un balai. »

ou L'AMOUB EST BATTU SUB TOUTE LA LIONS

Tandis qu'il se fortifiait dans ces honnêtes pensées, son cousin se livrait à un exercice pénible et tout à fait nouveau pour lui : i\ réfléchissait. Les événements de la journée avaient fini par entamer profondément sa confiance. Le brave garçon ne se défiait de personne ; il était sûr de Contran, il se fût fait scrupule d'accuser Valentine, et pourtant il roulait un doute dans sa tête; il soupçonnait le destin de vouloir lui jouer quelque tour.

Ne vous moquez pas de lui si j'avoue que, dans l'exercice delà méditation, il était presque comique. Les hommes ne font bonne figure que dans leur travail accoutumé. Il est à croire que Malebranche eût semblé ridicule à la chasse ; Condorcet eut si mauvaise grâce en commandant une omelette qu'il se fit couper le cou. Le baron de Saint-Génin était très-beau, Tépieu au poing, devant un solitaire aux abois ; très-beau, fourchette en main, devant une

omelette d'auberge ; il eut l'air d'un parfait nigaud à son premier début dans la gymnastique de Malebranche et de Condorcet. Il cherchait en vain à 6*abstraire au milieu d'une conversation générale ; chaque mot prononcé autour de lui brisait le fil de ses idées, qu'il rattachait ensuite avec des grimaces désespérées. Il abondait eo gestes, portait souvent la main à son front, se levait, s'asseyait, poussait de gros soupirs, écrasait les pieds du voisin ou posait son large séant suc la broderie de la voisine. Heureusement, Valentine était trop agitée pour voir ce qui se passait autour d'elle. Elle n'aurait pu le voir sans éclater de rire, et si un accusé qui fait rire son juge a cause gagnée, un amoureux qui prête à rire à sa future est perdu.

Le Moniteur passa de main en main jusqu'au dîner ; on commenta le célèbre rapport tout autour de la table, et M. Fafiaux, au grand applaudissement des dames, battit l'armée française et le général Canrobert. Le marquis et Gontran lui tinrent tête de leur mieux, mais ils manquaient d'écho dans l'assemblée. Ce fut la première fois que M. deLanrosese trouva directement engagé avec son ancien rival dans une conversation de quelque importance. Ils s'entendirent beaucoup mieux que personne n'eût osé l'espérer. Peut-être le marquis était-il déjà ramené vers Gontran par les services qu'il lui avait rendus ; un homme de cette sorte s'attache aux gens par le bien qu'il leur fait. Peut- être aussi avaitil remarqué l'excellente tenue de M. de Mably dans

ses rapports avec la marquise. Contran semblait avoir noyé ses griefs et son amour dans le même oubli; il ne laissait deviner ni un reste de dépit ni une arrière- pensée d'espérance, et il jouait ce jeu d'autant plus aisément qu'il était de bonne foi. Depuis son arrivée au château, il n'avait regardé qu'une femme dans les yeux : Valentine. Il fut charmé luimôme de connaître un peu intimetnent ce célèbre marquis de Lanrose que la jeune génération admirait et imitait encore de son mieux. Il le trouva plus que bien, et regretta que. le souvenir de quelques vieux enfantillages ne. lui permît pas de se lier tout à fait avec lui. Les deux rivaux se déro!dirent ; mais personne ne devina si la belle Elianè en était heureuse ou fâchée. Elle semblait ignorer l'existence de son ancien adorateur. Vous auriez dit que les paroles de Gontran tombaient aux pieds de cette dédaigneuse comme les flèches d'un archer trop faible se piquent en terre devant Pennemi.

Valentine attendit plus impatiemment que jamais la fin de ce diner. Les dîners de La Balme duraient au moms trois heures. Le journal était resté au salon, sur la table du milieu; M*^' Barbot espérait qu en l'absence des hommes, à l'heure du cigare, tandis que la baronne de Saint-Génin battrait le rappel de son jeu, elle pourrait jeter les yeux sur cette fameuse bataille, et savoir à quels dangers Gontran allait être expos^.

Pour cette jeune fille élevée au couvent, le journal en lui-même était déjà chose mystc^ricuse, inconnue,

238 liA VIEILLE ROCHE

interdite, désirée et redoutée à la fois. Elle avait mis longtemps au nombre des péchés l'acte de déplier ces feuilles défendues. A La Balme, elle voyait un certain nombre de journaux sur la table, mais aucune femme n'y touchait, de peur de prendre un papier pour un autre et de se brûler les doigts. Ce besoin de tout connaître au jour le jour, qui est devenu endémique chez le^ hommes, est incroyablement peu répandu chez les femmes ; on en voit de fort intelligentes vivre au milieu des journaux sans avoir jamais eu l'idée d'en ouvrir un.

Toutes les habitudes, tous les exemples, tous les scrupules s effacèrent en moins d'un instant dans l'esprit de Valèntine. Elle voulut savoir ce que c'était qu'une bataille et résolut de lire à tout prix le rapport du général. Sa jeune imagination colorait le récit par avance ; elle voyait couler le sang, elle entendait le cri dès mourants culbutés sur les morts ; bref elle amplifiait en style de couvent (et de collège, hélas I) ce qu'un vainqueur raconte avec une simplicité militaire. Mais elle voulait lire ; il ne lui suffisait pas de deviner mille horreurs ; elle était devant cette bataille comme saint Augustin au spectacle du Cirque : tremblant de voir le sang, et incapable de tenir les yeux fermés.

Mais comment déjouer l'attention de quatorze ou quinze femmes? Elle prit le journal, le porta sur une autre table, le rapporta, le déplaça dix fois par les mouvements les plus naturels; elle le tint même un instant devant ses yeux, plié comme un écran :

mais il lui fut impossible d'en rien lire. Elle ne savait pas même à quelle page chercher le terrible récit. On la força de se mettre au jeu dans le moment où sa curiosité surexcitée prenait un caractère maladif. Par .un geste de chatte, elle lança son journal sous uii meuble. Les hommes le cherchèrent toute la soirée; elle le chercha même obligeamment avec eux, msds elle prit grand soin de ne pas^le trouver : son siège était fait.

Lambert commit faute sur faute dans le cours de la partie ; il n'avait pas l'esprit au jeu. Tandis que ses parents et surtout ses parentes s'arrachaient leur malheureux argent, il regardait Gontran, il étudiait Valentine; il sentait naître et grandir une conviction affligeante dans son cerveau bouleversé. Il éprouvait le besoin de s'ouvrir à quelqu'un, mais à qui? A Gontran? la confidence aurait eu l'air d'un reproche indirect, et Lambert avait l'âme trop délicate pour attrister un ami dans le malheur. A sa mère? il la savait déjà médiocrement disposée en faveur de M. de Mably. La douairière avait la dent dure; si Tamour maternel l'eût entraînée à blesser ce pauvre Gontran, le baron ne se le fOit pardonné de la vie. Cependant le loyal garçon n'était pas hamme à s'endormir avec un tel fardeau sur le cœur. S'il avait pu souvent digérer un cent de marrons sans éprouver aucune interruption de sommeil , il était moins accoutumé à renfermer des soucis en lui-^ même. Dans cette perplexité, il s'avisa de conter ses peines à sa plus nouvelle et sa plus intime amiOi

2'iO LA VIEILLE IIOGIIE

la duchesse de Haut-Mont. Les confidences d'amour s'en vont presque toujours aux coeurs qui ont aimé, comme Teau coule vers la rivière.

Le baron pro&ta d'une "petite querelle qui s'était élevée entre sa mère et la comtesse he Champsaison pour dix sous. Tandis que là galerie, mise en demeure de se prononcer, tremblait de donner tort à l'une des deux cousines, il se pencha vers l'aimable vieille et lui demanda quelques minutes d'entretien pour le soir même. M"® de Haut-Mont leva sur lui ses beaux, petits yeux riants, et lui dit :

« Voilà les tristes fruits de la caducité ! Il y a quinze ans. personne n'eût osé... ou mon regard eût foudroyé le téméraire 1 »

Lambert l'interrompit d'un geste suppliant.

« Bien, reprit-elle à demi- voix. Venez ce soir, mon cousin, aussi tard que vous voudrez. Je vais donc apprendre enfin ce que c'est qu'un rendezvous! »

On se sépara vers minuit, selon l'habitude, Valentine comptait profiter de l'embrassade générale pour remettre la main sur son Moniteur ; mais elle l'avait caché trop avant sous le meuble. Elle put, sous prétexte de ramasser un mouchoir, promener son avant-bras dans un vrai trésor de poussière, mais elle n'arriva point jusqu'au journal. Recommencer deux fois une telle expérience était choso impossible. A toute heure, en tout heu, sauf la nuit dans sa chambre, la pauvre fille était gardée à vuo par quelques paires de bons yeux. Elle essayo d3

LE MARI IMPHEVO 241

rester la dernière, mais la politesse de ses futurs parents la poussa devant h coups de chapeau Elle revint en courant sur ses pas, comme si elle avait oublié quelque chose; mais elle trouva deux dômes- ' tiques qui éteignaient le feu^ les lampes et les bout gies, tandis qu'un autre ouvrait les fenêtres et qu'un quatrième soulevait des nuages à grands coups de balai. Ce qui la consolait un peu de ces petites mésaventures, c'est que les portes intérieures du grand appartement restaient ouvertes toute la nuit.

Elle ferma son cabinet, elle verrouilla sa chambre avec la ferme résolution de n'admettre personne et d'attendre que tout dormît dans le château. Elle attendit longtemps. Il faut avoir connu ces petites angoisses pour savoir à quel point le vrai silence est rare. La solitude, le froid, la neige, en éloignant ou en étoufTant tous les sons du dehors, donnaient aux moindres bruits de la maison une importance ter^ rible. On entendait crier les vieilles portes sur leurs gonds ; le pas des gros valets pesants grondait comme la foudre dans les combles; les chambrières au pied léger faisaient craquer les planches sous leurs pantoufles. De temps en temps, la girouette rouillée poussait un cri d'oiseau; une persienne mal attachée souffletait brutalement la façade. Ajoutez à cela mille choses inexpliquées ; le sabot d'un cheval heurtant le pavé des écuries voisines, le miaulement d'un chat enfermé dans la cave, une cavalcade de rats à travers les noix du grenier, le bâillement large et sonore de M., de Girenseigne ou le ronflement de

u MAai iMraivu. Il

Mme (Je Champsaison, plus belliqueux et plus farouche que tous les cuivres de l'armée. Les planchers mal joints et les cloisons bâties trop vite tamisaient ' comme une poussière de paroles hautes et basses, distinctes quelquefois , plus souvent inintelligibles , qui ne portaient plus le timbre d'aucune voix et qui semblaient égarées dans la maison depuis des siècles.

Cependant notre ami Lambert s'était glissé chez la duchesse : il lui écrasait les deux mains dans une étreinte un peu trop cordiale, et lui disait en étouffant sa bonne voix :

« Il n'y a que vous, ma cousine, qui puissiez me tirer de là. Vous connaissez l'amour comme celui qui l'a inventé; c'est une chose de votre époque. Avec ça, vous avez plus d'esprit dans cette petite mouche du coin de Toeil que moi dans toute la tête.

— Passons, passons! Aux choses sérieuses, sambleu! Je me souviens qu'un jour le prince de Westen-Sacken, un beau garçon, ma foi, mais tout neuf en ce temps-là dans la langue française, obtint un rendez-vous comme celui-ci d'une des plus jolies femmes de Paris. Il commença un compliment qu'il avait sans doute appris d'avance,. et le pauvre major s'embrouilla si bien dans les fleurs de rhétorique, qu'il s enfuit tout honteux sans avoir profité du bon vouloir que je.... que mon amie avait pour lui. On s'amusa beaucoup de sa mésaventure dans un petit cercle de gens d'esprit, et le duc d'Elmar, qui était alors son rival, lui dit devant M. de Talleyrand et le

marquis de Bertainville : « Ce n'était pas la peine d'être Russe, mon cher! » L'autre ne comprit pas, le mot était trop fm; mais la dame avait l'esprit sensible à toutes les finesses, et d'Elmar, qui avait dépéri six mois durant, obtint par un seul mot. ce que l'autre, godiche comme tous les héros, avait perdu par un discours. Mais je cause, je cause, et vous ouvrez des yeux énormes. Je ne vous dirai pas ce que le baron Chantepie dit un jour, ou plutôt ce qu'il fit à uDe petite personne qu'il adorait. Il commanda pour eye deux amours d'éteignoirs criblés de perles fines, et les accompagna du billet que voici :

« Belle duchesse (elle était duchesse), si vous « n'éteignez vos feux qui m'éfalouissent, je n'oserai « jamais vous déclarer les miens, d

— C'est très-gentil, très-gentil, dit Lambert avec un gros sourire de complaisance. Tous ces gens-là étaient plus heureux que nous. Ils n'avaient qu'à parler, on les aimait tout de suite, ou bien....

— Mais non! mais non, jarnil Quelle idée avezvous donc de notre époque? J'ai connu intimement une petite femme, pas plus haute que moi, qui

— Pardon! cousine; je ne dis pas ce que je veux dire, vous ne me dites pas ce que je veux savoir, et ça fait que nous pourrons causer dix ans sans avancer d'un pas. Croyez- vous que W^^ Barbot aime votre serviteur ici présent? Voilà ce qui me tracasse; j'en ai mal à la tête depuis six grandes heures, et je ne sais plus où j'en suis.

— Eh! la la î quel tonnerre! Vous entrez dans la question comme une charrette dans une église. Pourquoi donc ne vous aimerait-elle pas, cette petite? Vous n'êtes pas ci mal tourné, mon cher, et malgré votre constitution tant soit peu percheronne, on devine que vous avez de la race. Écoutez : je connais une femme des mieux nées, dont le cœur s'est toujours montré plus regardant que pas un chapitre de fiavière. Nul n'a franchi le seuil de son boudoir sans avoir fait ses preuves; ou, pour mieux dire, ceux qui avaient besoin de prouver leurs quar* tiers, si bons gentilshommes qu'ils fussent, n'arrivaient pas jusqu à elle. Elle exigeait d'ailleurs qu'on fût noble de cœur et qu'on payât de bonne mine. Eh bien, mon cher cousin (l'aveu est sans danger, car nous sommes, hélas! en 1854), la femme dont je parle ne vous eût pas consigné à sa porte! Cela dit, vous n'avez pas le droit de révoquer en doute l'amour très-humble et très -obéissant de la fafiotte que vous honorez! »

Lambert exposa lourdement, mais avec beaucoup de suite et de bon sens, les observations qu'il avait recueillies.

« Maintenant que vous savez tout, dit-il, rassurezmoi, vous me ferez plaisir. Je croirai qu'elle m'aime, si vous êtes bien sûre qu'elle n'est pas amoureuse de Gontran.

— Diavolo ! De Gontran? Vous n'avez pas connu son père?

— Très-peu, dans mon enfance.

— Croyez-vous donc, mon cher, que je Taie connu plus que vous? Il était mon ami, pas davantage. C'est lui qui, la lendemain de la mort de M»"" le duc de Berry, au milieu de quarante gentilshommes comme on n'en trouverait plus douze aujourd'hui... Mais revenons à cette aifaire.

— Merci, bonne cousine! Vous coupez vos histoires; c'est que vous vous intéressez à mon malheur.

— Malheur? Eh! pas encore! A supposer qu'elle ait une petite préférence pour cet aimable garçon, elle n'ira pas le demander en mariage. Vous épousez, quoi qu'il arrive. Épouser, c'est posséder, mon gros cousin, et celui qui épousera cette petite, commencera, tudieu ! par n'être pas à plaindre. Je comprends qu'elle ait reçu un léger coup de soleil sur la tète. Vous, vous êtes solide; mais, sans reproche, vous n'êtes pas brillant tous les jours. Lui, c'est la fleur des pois, et puis mauvais sujet! Ces petites manques ont beau dire : elles raffolent des mauvais sujets, tout comme nous. J'aurais aimé Contran, moi, je m'en vante. Combien de temps? Chi lo sa? N'ayez pas peur, c'est de l'italien. Mettons, dis-je, qu'elle l'aime à son tour. Reste à savoir combien de temps elle vous sera fidèle. Dans ce siècle de couvent, la vertu n'est pas introuvable. C'est une mode qui a pris çà et là, en province surtout. Ah i surtout restez en province, mon gaillard! Il y a quatre heures de la journée qui sont terribles à Paris : de deux à six; gravez ces chiffres dans votre mémoire.

248 LA VJEILLE ROCHE

Maintenant, si vous av«z des enfants, le danger est presque éludé. L'enfant occupe d'abord, puis il surveille, il enlaidit enfin. Le jour où votre femme sera laide ou simplement fatiguée, personne ne vous la disputera plus. Au pis aller, que craignez-vous? Un accident que vous ne saurez probablement jamais, s'il vous arrive.

— Excusez! En voilà des consolations! et une vraie morale parisienne! En un mot comme en cent, ma cousine , je ne suis pas si régence que ça. Ma femnae me manquerait, je le saurais bien vite, tout bon enfant que je suis 1 Et je lui tordrais le cou.net et ferme, sans préjudice du galant, qui en verrait de grises! Mais nous nlrons peut être pas jusque-là. Rien n'est signé. Dieu merci. Les choses ne sont pas tellement avancées qu'on ne puisse se dépêtrer par un bon saut en arrière. Le tout est de savoir si la jeune personne y va de bon cœur. J'en ai douté, et puis j'ai cru, et puis je ne sais plus que penser. Quoi qu'il arrive, je ne prêterai pas mon nom à une fiiUe qui m'aimerait à moitié. Je vous préviens aussi que, si cette aifaire nous craque entre les mains, ce n'est pas la peine de v^r m'en proposer une autre. Valentine ou personne, voilà mon dernier mot. Nos affaires iront à la diable; 'je m'abrutirai dans les estaminets; je me ferai une réputation de gueux; Tunique baron de Saint-Génin crèvera dans la peau d'un célibataire ; et ça sera bien fait pour elle. Tin* gratc à qui j'aurais sacrifié chiens, parents et l'univers entier! ;»

n était si visiblement ému que la bonne duchesse ne put s'empêcher de rire.

« Mais, mon pauvre cousin, lui dit-elle, vous êtes amoureux en plein. Que ne le disiez-vous plus tôt? Je ne me serais pas époumonée à vous parler le langage de la raison. Ce dépit, ces fureurs, ces vœux perpétuels de célibat et d'inconduite, cette rage de vouloir tout ou rien, me rappellent un jeune gentilhomme que j'ai beaucoup aimé, en tout.bien tout Jionneur. Je portais en ce temps-là une petite bonbonnière d'ivoire qui voyageait sans cesse de ma poche à mes lèvres. Le dessus, peint en miniature par Lagrenée le père, représentait un berger et une bergère suspendant des guirlandes aux pieds de la statue jie l'Amour. On savait dans mon intimité que ce bijou me venait du pauvre Anatole... Anatole d'Ambrecieux , qui mourut avec tant de gloire à la prise du Trocadéro; Georges... c'est l'ami dont je vous parle, Georges de Champigneul* les, on peut dire son nom, car, hélas 1 il n'est plus.,. D'ailleurs il n'y a rien qu'on ne puisse avouer dans cette histoire. Georges donc était jaloux do ma boîte, à tel point qu'il m'adjura cent fois de la jeter au feu. Comprenez- vous qu'un homme à qui l'on ne laisse rien à désirer... j'entends rien de permis... se rende presque fou pour une telle vétille? Il me déclara un beau matin, à sept heures, que disjo? à... l'heure n'y fait rien... que si je lui refusais le sacrifice de mes bergers, il partirait le jour même, à midi, pour l'Ile-de-France. Je n'en vou-

las rien croire et... mais vous donnez, cousin! »

Lambert releva brusquement sa grosse tôte, qui, en effet, s'était un peu appesantie sur les deux mains. «Non, ma cousine, dit-il; j'écoutais votre histoire. Je pensais à Valeritine, à Gontran, au bonheur que j'aurais pu avoir, au malheur qui me tombe... et quand on a tant de choses à la fois dans l'esprit. . . vous sentez. . . »

Il ressemblait à un écolier pris en faute.

€ Allons! dit la duchesse, on ne prétendra pas que l'amour vous ôte le sommeil. Heureux âge! Où est le temps? Le jour où je perdis ce pauvre duc, je croyais que le sommeil, effarouché par les soucis, avait fui pour toujours ma paupière. Mes femmes me mirent au lit malgré moi; j'ordonnai qu'on lais • sât tout allumé dans ma chambre, je me munis de cinq ou six romans pour amuser, s'il se pouvait, la longueur interminable de cette nuit sans repos. Eh bien, mon cher, je dormis quatorze heures. Maintenant, loi*sque Morphée m'accorde ses faveurs pendant une heure ou deux, je promets à son temple une corbeille de pavots! »

Lambert craignit d'entendre une autre histoire, « Ma cousine, dit-il, je ne veux pas abuser de votre complaisance. Voici deux heures du matin : Gontran couche dans ma chambre; il ne doit pas savoir ce que je suis devenu. Je vous remercie de vos bonnes paroles, quand même. Vous^aa'avez remis un peu de baume. Rien que d'avoir conté mes peines à quelqu'un, ça va déjà moins mal. Ne répétez rien à

personne : je ne veux pas faire de chagrin à Gon* tran, ni laisser croire à Valentine que j'ai douté d'elle, ni tourmenter maman, qui tient à ce mariage comme à la prunelle de ses yeux. Bonsoir, bonne nuit ; dormez bien, cousine. »

Il baisa la petite main sèche et regagna sa chambre sur la pointe des pieds. En passant devant la porte de Valentine, il ne put se défendre d'envoyer un gros baiser silencieux qui n'arriva point à son adresse ; dans un instant, vous saurez pourquoi

La duchesse, restée seule et plus éveillée que jamais, réfléchit un moment. Elle ne manquait pas d'une certaine suite dans les idées lorsque personne n'était là pour l'entendre : on ne peut pas se conter des histoires à soi-même. Elle se mit donc à penser droit devant elle, sans cueillir la fleur du souvenir à tous les buissons du chemin. Elle se rappela certains petits détails qui justifiaient un peu les inquiétudes de Lambert. Du reste, son goût sûr et son expérience des hommes lui disaient qu'en toute oc- ' currence le beau Mably devait l'emporter sur son cousin. De blâmer le nouveau choix de Valentine, elle n'en eut pas l'idée ; à la place de M^^' Barbot, elle eût fait comme elle, sinon pis. Restait à décidersi elle donnerait son appui au fiancé de la veille ou au bien-aimé du lendemain. Grosse affaire l car enfin elle n'était pas venue passer un mois chez Saint- Génin pour lui ôter sa fortune et sa femme. D'autre part, son petit cœur, ce joli vétéran de l'amour, inclinait fortement vers Mably, fils de Mably. Que Va-

lentine épousât Tun ou Tautre, le dada familier y trouvait.son compte : on repêchait un gentilhomme, on sauvait un nom. Dans aucune occasion Mi^e Barbot ne pouvait, à elle seule, en sauver deux. Le pi us digne d'intérêt était Gontran, sans doute. Mais la duchesse avait plaidé un mois la cause de Lambert; il était son parent : que dirait le marquis s'il apprenait que sa sœur avait trahi sa famille? La bonne dame tenait tête à son frère, mais elle le respectait dans le fond. Il était Théritier du nom, le chef de la maison de Lanrose; et les Lanrose avaient la loi salique, ni plus ni moins que les Bourbons.

Tout bien pesé, elle résolut de régler sa conduite sur le cœur de Valentine et de pousser cette petite du cêté où elle pencherait, c Dès demain, se dit-elle, je la confesserai dans un coin. Et pourquoi attendrais-je à demain? N'est-elle pas ma voisine? >

Aussitôt fait que dit, elle prit les pincettes et frappa deux coups à la cloison. Pas de réponse, c Dormezvous, ma gentille? » La gentille ne soufDa mot. € Parbleu ! se dit la duchesse, puisqu'elle dort d'un si profond sommeil, je veux la prendre sans vert, tout interdite et tout ébaubie. Si je lui laissais le temps de se mettre sur ses gardes, je n'en tirerais pas une miette de vrai. Au saut du lit, on dit ce que Ton pense, la dissimulation n'est pas encore éve*!lée. En avant! »

Elle sortit dans le couloir et frappa doucement, puis assez foit. Rien, toujours rien. Elle se rappeLi

que lo bouton de la porte rendait un bruit sec et sonore ; au premier effort qu'elle fit, la porte céda. Valentine, contre son ordinaire, n'avait ni tourné la clef ni poussé le verrou.

La duchesse tenait une bougie à la main ; elle la laissa choir en poussant un petit cri : le lit n'était pas défait et la chambre était vide !

M"'« de Haut- Mont retourna chez elle à tâtons, prit un autre flambeau et vint s'asseoir devant le feu de sa petite amie. Quelques charbons presque réduits en cendres indiquaient que personne n'avait tisonné là depuis une heure au moins.

Je ne sais pas si la duchesse était plu3 curieuse que le commun des femmes, mais je réponds qu'elle eût donné en ce moment la fameuse bonbonnière d'ivoire pour savoir où Valentine passait la nuit. Un mois plus tôt, on aurait pu supposer qu'elle rêvait au grand air, sous les arbres du parc, en compagnie de Turc et de Brutal, les deux chiens de garde. Mais la neige tombait à gros flocons depuis l'heure du dîner ; elle devait s'élever à un boni demi-pied dans les allées.

Fallait-il supposer que la douairière avait emmené sa bru pour la semondre ou la questionner? L'heure était bien indue et la conférence bien longue. Que l'oncle Fafiaux ?... Non. La cellule de l'oncle, cette humble succursale du paradis, ne s'ouvrait pas la nuit aux jeunes filles. Quant à la tante deNarbonne, elle avait en partage le doux sommeil des marmottes, comme leur grâce un peu gauche et leur embon-

point rondelet. Aucune autre des femmes présentes à La Balme n'était assez liée avec Valentine pour la retenir si tard. D'ailleurs toutes, excepté Yolande et Éliane, partageaient, à la vieille mode, la chambre de leurs maris. Éliane et Yolande elles-mêmes ne pouvaient, sans choquer les convenances, garder une enfant chez elles. Chaque ménage avait deux chambres, il est vrai, mais séparées par de simples portières.

Après un bon quart d'heure de méditation, la duchesse finit par où elle aurait pu commencer. Elle parcourut tous les couloirs, un flambeau à la main, et appliqua son oreille à toutes les portes. Tout le monde dormait. Un instant la curieuse crut entendre le bruit d'une grosse querelle : c'était un simple ronflement de M°o de Champsaison. Sauf le perchoir lointain où Lambert et Gontran dormaient en lignes parallèles, toutes les portes furent auscultées. La grande horloge sonna trois heures du matin; la situation devenait grave.

* Ce n'était pas qu'on pût rien supposer contre l'honneur de Valentine. Le château était loin de tout, clos à l'antique et gardé dans la perfection. L'imagination la plus vagabonde aurait épuisé ses ressources sans trouver dans cette aventure un centimètre d'étoffe à roman. Ah ! si Lambert et Gontran ne s'étaient pas gardés l'un l'autre, je ne sais à quelles fantaisies l'esprit de la chère dame se fût livré ! Elle avait appris par de belles et nombreuses villégiatures en France, à l'étranger, en Angleterre

surtout, combien de pièges à loup, de chaussestrappes et de chevaux de frise la vertu rencontre après rainuit dans les corridors d'un château.

Mais à la Grande-Balme ! Quand les deux seuls hommes à craindre étaient presque enchaînés comme les frères Siamois ! La seule chose à supposer^ c'était que Yalentine était malade, somnambule, ou folle.

A toute fin, la duchesse alla frapper à la porte de son frère. M. de Lanrose avait le sommeil léger ; il sauta dans une robe de chambre et ouvrit. Éhane dressa Toreille aux premiers mots de l'entretien et fut sur pied à la minute. On tint conseil debout, dans un désordre assez pittoresque, et les deux femmes parlant à la fois. Aurore mêlait fort agréablement toutes ses découvertes : l'impression produite par Gontran, les soucis de Lambert et cette éclipse de Yalentine qui annonçait quoi, un enlèvement, un suicide, un malheur, un crime ; en tout cas, rien de bon: Elle voulait que son frère éveillât toute la maisonnée ; qu'on fouillât le château de la cave au grenier; qu'on battu la campagne à dix lieues à la ronde, enfin qu'on eût le cœur net de ce mystère inouï.

Le marquis, beaucoup plus calme, voulait qu'on se remît au lit sans rien faire. « Nous sommes ici, disait-il, pour assister au mariage d'un cousin et non pour faire la police de son bonheur. Soit qu'il trouve agréable d'écorner par anticipation le gâteau de ses noces, soit qu'un rival (mais je n*en crois rien) lui

mange un peu de blé en herbe, ce nest pas notre affaire, et le plus sage est de n'en rien savoir. Le tapage que nous ferons ne raccommodera pas les choses; il peut les mettre au pis. Une peccadille ignorée n'est qu'une peccadille; ébruitée, c'est un scandale : couchons-nous ! »

Mais ÉUane, qui avait rougi au nom de Gontran, manifesta le plus vif intérêt pour Valentine. « C'est manquer de charité, dit-elle, que de dormir à l'heure où le prochain nous réclame. Cette jeune fille est en péril; il y a une vie à sauver, peut-être une âme : courons! Que de malheureux ont succombé parce que le secours des hommes était arrivé une heure trop tard ! «

— Nous ferons votre bon plaisir, répondit M. de Lanrose, mais où courir*? où trouver cette jeune fille que ma sœur a cherchée à tous les étages du château? Vous n'êtes pas d'humeur à faire ouvrir les chambres et à demander aux hôtes de la baronne s'il n'auraient point par hasard M"eBarbot chez eux?

— Non, reprit la duchesse, mais nous pouvons d'abord nous assurer si la petite n'est pas sortie. Je n'ai pas poussé mon inspection jusqu'en bas, et je ne suis pas encore assez mousquetairo pour affronter ce grand rez-de-chaussée sans un homme. Venez, mon frère, sachons seulement par nous-mêmes que personne, n'a bougé du château. Si les portes sont closes et les Volets aussi, je vous tiens quitte : le demeurant ne regarde que Lambert. >

ÉUane et le marquis prirent le temps de compléter

LE MARI IMPRÉA7D 255

leur toilette qui laissait à désirer plusieurs pièces indispensables, c Je vous obéis à mon corps défendant, répéta M. de Lanrose, et je proteste encore une fois contre l'indiscrétion où vous m'entraînez. Au moins, pour Dieu! ne faisons pas de bruit! songez <îue nous risquons de nous rendre ou ridicules, ou coupables de lèse-hospitalité. j>

Comme il disait ces mots à voixbasse en glissant le long du corridor, une porte s'ouvrit. bruyamment à sa droite, et la douairière demi-vêtue s informa de ce qui était arrivé. Les allées et venues de la duchesse avaient éveillé cette femme modèle, qui disait en se laissant voler à toute heure du jour : c: Une maîtresse de maison ne doit dormir que d*un œil. »

On lui fit signe de se taire, et on la repoussa dans sa chambre, où Élianelui apprit, avec les plus grands ménagements, qu'on cherchait W^^ Barbot. La pauvre femme eut un cri sublime.

c Ruinés 1 dit-elle en secouant ses cheveux comme les serpents des Euménides, ruinés! Nous mourrons sur la paille, et c'est la faute de ce gros enflé de Lambert! Un imbécile qui n'a pu empaumer sa pimbêche! Comme si un gargon qui sait un peu s'y prendre ne faisait pas d'une fille tout ce qu'il veut! Où est-elle? Qu*en a-t-on fait? Malheur à celui qui nous rasoufiQée! Je les rattraperai, morts ou vifs, et je leur planterai mes dix doigts dans les yeux. Si nous ne l'avons pas, nul autre ne l'aura; j'en jure par Notre-Dame de Fourvières ! Tout Lyon me rirait au nez si j'avais sacrifié ma cnair et mes os à nourrir

trente personnes cinq semaines durant, pour voir les millions de cette satanée pécore 8*en aller en eau de boudin ! »

Le marquis arrêta poliment ce discours, dont le style ne lui rappelait en rien les traditions parlementaire3. Il objecta que M'** Barbot n'était peutêtre pas perdue; que le plus court était de la chercher, et qu'il serait toujours temps de la maudire après.

Mais ce ne fut pas trop d'un homme et de deux femmes pour contenir cette haute et puissante mégère. Elle voulait courir, elle voulait crier, elle voulait enfoncer toutes les portes à coups de poing, ou renverser le château sur la grande pelouse, comme on vide une corbeille à ouvrage pour y trouver un dé perdu.

Deux flambeaux éclairaient la ronde-major. On descendit tout droit au vestibule. La grande porte était fermée à triple barre ; aucun volet n*avait bougé. La porte de service qui donnait sur les communs avait la clef tournée dans la serrure et les verrous poussés à fond : personne n'était sorti par là. Restaient les fenêtres de Tappartement, dont quelquesunes s'ouvraient jusqu*à terre et mettaient le parc et les salons de plain pied'.

M™e de Saint-Génin enfonça les portes de l'appartement plutôt qu'elle ne les ouvrit. On avait peine à la suivre. En arrivant au salon de jeu, elle poussa un cri farouche où la joie et la terreur semblaient se confondre :

< La voilà! Dieu soit béni I Pourvu qu'elle ne soit pas morte! »

Le marquis accourut sur ses pas; il fut bientôt rejoint par sa sœur et sa femme. On aperçut Valenline évanouie sur un divan. Son bougeoir brûlait sur une petite table auprès d'elle, éclairant ses yeux éteints et ses lèvres toutes pâles. Le journal déployé s'étalait à ses pieds sur le tapis.

La douairière enleva ce beau corps dans ses grands bras. « Victoire! cria-t-elle, elle n'est pas froide, elle n'est qu'évanouie, ça ne sera rien! De Feau, vous autres, et de l'air ! » Le marquis ouvrit les volets et une des hautes fenêtres; la neige entra dans le salon avec une bouffée de vent qui balaya la flamme des bougies.

« Une poignée déneige! s'écria la baronne, c'est tout ce qu'il me faut. Mais plus vite que ça, tas d'enipotés que vous êtes! »

M. de Lanrose, toujours le même, lui donna de la neige comme il eût apporté des fleurs à une reine. Je crois pourtant qu'il souriait un peu. Pour un homme aiissi fin que lui, le retour de la baronne à la simplicité des faubourgs était un spectacle digne d'étude. Il s'amusait de voir comme le moindre choc fait sauter par écailles ce vernis mince et fragile qu'on appelle éducation.

Cependant la duchesse relevait le journal et montrait à sa belle-sœur le rapport du général en chef. Le papier n'était ni taché ni mouillé, mais on voyait distinctement une vingtaine de petites boursouflures

U ftlAftl IMPREVU. 17

â58 LA VIEILLE ROCHE

circulaires. C'est ainsi que les larmes s'écrivent quelquefois sur le papier.

Si affairée que fût la baronne, et malgré tout le mouvement qu'elle se donnait à cuisiner la résurrection de sa bru, elle saisit deux ou trois mots pleins de lumière : elle vit le marquis, sur un geste d'Éliane, dissimuler le journal dans sa poche : elle comprit que le général Ganrobert avait (à son insu, et contre toutes ses habitudes) meurtri le cœur de Valentine.

Une minute plus tard, elle vit Éliané se pencher sur la belle évanouie, saisir une fleur fanée dans son corset ouvert, la regarder de près et la passer au marquis avec ces mots significatifs : «Mettez ceci, je vous prie, avec la bataille d'Inkermann; c'est une rose qui n'a pas fleuri à Lyon. »

Mais la baronne n'eut pas le temps de creuser le sens de ces paroles : Valentine ouvrait ses grands yeux. On salua son réveil par des cris de joie ; les trois femmes l'embrassèrent. Tune avec avidité, comme Harpagon embrasse sa cassette, comme Sancho embrasse son outre; Tautre joyeusement, à la bonne franquette, à jolis coups de bec, comme une grive embrasse une cerise; la troisième froidement, gravement, religieusement, comme vous baisez la patène au mariage d'un ami.

La jeune fille promena d'abord les yeux autour d'elle, comme pour chercher quelque chose; elle regarda le divan, la table et le tapis. Presque aussitôt une sensation de froid vif l'avertit qu'elle était

LE MARI IMPRBVtl 259

peu vôtue : elle porta les mains à son corsage, s'y arrêta un instant et rougit. Ses lèvres s'entr'ouvrirent ; elle allait sans aucun doute trahir tous ses secrets au premier mot. La duchesse intervint et la pria de ne rien dire.

« Vous êtes lasse, chère enfant ; nous vous di tons demain comment vous vous êtes endormie dans ce salon. Le plus pressé poui" le moment, c'est de vous mettre au lit. Êtes-vous bien réveillée? Vous sentez-vous la force de monter jusque chez vous? Oui-dà, la voilà en pied, comme une grande fille. Elle grelotte un peu, mais c'est qu'il fait froid à La Balme. Quatre heures du matin, mon bel ange! Allons, haut la patte, petit rat; nous vous aiderons. C'est joli, les enfants ; ça dort debout. Moi, quand j'étais petite, j'avais une nourrice qui m'invitait au lit par un mot des plus pittoresques : a Vite au paillot, disait-elle, les puces ont c faim ! :» Elle a souri ; c'est à merveille. Au paillot alors, au paillot ! »

On dit que la musique militaire abrège les étapes de moitié ; la duchesse abrégea l'étape en bavardant jusqu'au premier étage. Elle ne céda la parole à personne, congédia son frère, coucha Valentine avec l'aide d'Éliane et de M'»'' de Saint-Génin, et emmena ces deux dames avec elle. Ce ne fut pas sans avoir embrassé l'enfant une dernière fois. Elle lui glissa même quatre mots dans Foreille : a Pauvre chérie ! on vous le donnera ! »

Tandis que Valentine se pelotonnait dans son lit,

960 LA VIEiLLE IIOCHE

toute grelottante de peur et de froid, la baronne congédia sèchement ses deux cousines et s'enferma dans sa chambre sans leur demander aucune explication. Elle savait à quoi s'en tenir, sur Gontran, sur Valentine et sur son fils 1 Le cousin était un intrigant, la petite une dévergondée, et Lambert un sot en trois lettres. C'était toujours dans cette forme laconique que la chère dame expédiait ses jugements. Du reste, elle n'eut garde de mettre les choses au pis. Son plan fut arrêté en quelques minutes et elle dormit jusqu'au matin comme les grands généraux à la veille de leurs victoires. »

Dès huit heures, elle était levée, lavée, habillée, et elle attendait son fils^à la bibliothèque. C'était là que tous les héritiers du nom de Saint-Génin avaient été grondés ou battus en cérémonie par leurs pères et mères, de temps immémorial. Les simples corrections s'administraient n'importe où : dans le parc, au jardin, à la salle à manger; petits soufQets, oreilles tirées, coups de pied par derrière et chiquenaudes au bout du nez, se donnaient et s'acceptaient en famille, sans que le donateur ni le destinataire en fussent autrement émus. Chaque héritier savait d'avance que son père avait un certain nombre de horions à lui transmettre ; il se consolait par l'espoir de rendre un jour ces bijoux de famille à ses propres enfants. Vous trouverez encore cette tradition en vigueur dans quelques bonnes maisons de nos départements : le vieux sang est fidèle aux vieilles méthodes.

Mais la bibliothèque de La Balaie ajoutait aux moindres choses un caractère sérieux. De tout temps, les petits Saint-Génin l'avaient tenue en profond respect, et pour cause. Ce n'est pas seulement parce que les archives de leur maison, préservées par miracle en 1789, étaient rassemblées là, dans une armoire de fer ; la terreur de la bibliothèquf était bien plus ancienne que celle de Marat. Je suis tenté de croire que tous les héritiers de cette baronnie, à peu d'exceptions près, avaient appris à lire avec une extrême difficulté ; que la vue des livres leur avait inspiré dès l'enfance une peur diabolique; que la bibliothèque, transformée en salle d'étude, avait dû, par une conséquence trop naturelle, devenir un lieu de supplice. On y voyait certain anneau rouillé où le général de Saint-Génin, l'homme de Jamac et de Moncontour, attachait son fils par le pied, selon la légende ; Lambert lui-même reconnaissait le clou fatal où son père allait prendre, en 1834, le martinet des corrections solennelles. Et le brave garçon, qui fût parti pour une chasse au tigre en sifflant un petit air, retrouvait quelquefois les Mssons de sa jeunesse, lorsqu'il jetait les yeux sur le terrible clou.

li ne fut pas médiocrement étonné d'entendre que sa mère lui donnait rendez-vous dans ce lieu peu fréquenté. Elle ne sortait jamais si matin de la chambre, et souvent à neuf heures et demie son fils était allé l'embrasser. dans son lit. Mais Lambert avait des habitudes de respect et d* obéissance qui

paraîtront peut-être enfantines et queje me contente de trouver admirables chez un homme de trente ans. Ce matin-là, tout justement, il eût donné sa chienne Mirza en échange d'un bon somme; il ne se fit pourtant pas prier.

c Tu as de la veine, toi, dit-il à Gontran ; tu t'es couché le premier et tu restes le dernier au lit.

— C'était écrit, répondit Gontran : « Les premiers c seront les derniers. » Là-dessus , le comte de Mably, qui dormait sur le côté droit, se retourna vers la gauche.

Lambert sauta les escaliers quatre à quatre, salua le marquis de Lanrose dans le corridor, et descendit à la bibliothèque, où la reine mère l'attendait debout, les poings sur les hanches.

(( Ah çà, dit-elle (sans savoir qu'elle imitait Cicéron dans ses Catilinaires), est-ce que ça va marcher longtemps du même train?

— Quoi donc, maman?

— Votre bêtise, monsieur (on disait vous^ à la bibliothèque), et le rôle de dindon que vous jouez depuis trois jours?

— Mais, maman, je ne me suis pas aperçu.,.

— Il fallait vous apercevoir, incorrigible nigaud que vous êtes ! Encore un peu , l'autre scélérat , votre fameux ami, vous coupait l'herbe sous le pied! Il vous prenait votre femme, entendez- vous, et nous étions tous sur la paille 1

— Je vous jure, maman, que Gontran est inca*pable...

— n n'y a qu'un incapable ici; cherchez-le dans votre chemise! Voilà deux jours que ces deux effrontés se font les yeux doux à votre barbe; ils s'entendent, je le sais, j'en suis sûre, j*en ai la preuve... ^ et vous?

— Moi, je commençais à voir que Valentine avait comme un penchant pour lui; mais qu'il ait rien fait pour ca, je le nie... ou du moins j'en serais bien étonné.

— Ah 1 vous saviez qu'elle l'aimait, et vous restieas tranquille?

— Je n'en étais pas encore bien sûr, maman; j'étudiais.

— Quand on est bâti pour l'étude comme une ôhèvre pour ramer des choux I Et si vous aviez été sûr, qu'auriez-vous fait? Dites?

— Mais, maman, j'aurais dit à Valentine qu'elle est libre.

— Impertinent! Tenez! »

Ce qu'elle lui donnait à tenir, c'était un beau soufflet bien franc et bien sonore. Les murs de la bibliothèque ne s'écroulèrent pas au bruit, ils connaissaient cette musique; mais Lambert rougit comme s'il avait été frappé par l'apoplexie en personne, et les larmes lui montèrent aux yeux.

a Ma chère mère, dit-il, on ne devrait pas parler cette langue-là à ceux qui n'ont pas le droit de répondre. »

Mais son calme exaspéra la reine mère au lieu de fattendrir. Elle lui prit le collet à deux mains et le

secoua de toutes ses forces. « Lâche! lui cria-t elle, tu déshonores le nom de Saint- Génin. Tu te laisses manquer chez toi par un godelureau que je regretterai toute ma vie de n'avoir pas écrasé dans son œuf. A quoi me sert-il donc de t'avoir payé des leçons de sabre et d'épée pendant dix ans et plus, à quinze francs par mois! si tu n'as pas le toupet de défendre ton bien contre les intrigants de Paris?

— Vous êtes trop dure pour Gontran ; moi, je dois tout supporter de vous, même les injustices. Mais lui, c'est autre chose : il est mon parent, mon ami, mon hôte ; c'est vous qui lui avez écrit pour l'inviter.

— Et c'est moi qui m'en vais le flanquer à la "porte, ton hôte et ton ami, puisque tu n'as pas le cœur de lui donner son va-fen.

— Vous ne ferez pas ça, maman! Je vous en conjure !

— Tu n'as donc de courage que pour le mal, vieux gamin que tu es ! Il s'est battu pour des grisettes ! On m'a rapporté ce monsieur-là sur une civière, avec un trou dans Testomac, parce qu'une ourdisseuse lui avait fait des traits pour un carabin! Mais quand il s'agit de trois millions, de tout pour lui, pour moi, pour le château de ses pères, il ne trouve rien de mieux que de céder sa femme et son argent et de rester là comme un hébété, bouche béante et la larme à l'œil !

— Maman, c'est impossible! Vous ne pouvez pas vouloir que je cherche chicane à mon meilleur ami !

— Je ne peux pas vouloir!... Mais je Taurais déjà chassé, souffleté, tué, moil si je n*étàis pas une femme !

- Eh bien, moi je vous dis que vous ne lui ferez rien du tout: non, personne ne touchera un cheveu de sa tète, moi vivant! Je suis sûr de son honneur comme du mien, vous dis-je. Si Valentine voulait m'abandonner pour lui , il la refuserait. Gontran n'agira point contre mon mariage, il y aidera plutôt. Écoutez donc I Quand (»n a vécu dix ans dans lintimité d'un homme on a le droit de répondre pour lui. Je réponds pour Gontran. Mais je vous préviens que si, par un mot, par un geste, quelqu'un lui fait sentir qu'il est de trop dans la maison, je pelante là mon mariage et je file en Crimée avec lui. Vous entendez, ma mère? C'est la première fois de ma vie que je vous résiste en face. J'en ai pourtant gobé d'assez fortes en trente ans; mais si j'ai la peau dure quand on ne tape que sur moi, j'ai l'amitié plus chatouilleuse, et vous en verrez la preuve : essayez ! »

La querelle ne fut pas sitôt finie; Mn»« de Saint- Génin ne pouvait abdiquer en un jour l'autorité sans bornes qu'elle avait exercée jusque-là sur son fils. Elle donna trois ou quatre assauts, coup sur coup, mais en pure perte. A la fin, elle demeura tout étonnée et toute confuse devant cette pâle molle qui semblait avoir durci* par miracle. L'enfant qui met au feu un morceau d'argile éprouve, je suppose, une surprise comparable à celle-là.

Cette fière parvenue n'avait plié devant personne :

elle se croyait supérieure à son père par le rang, à son mari par la fortune, à son fils par le caractère et l'intelligence, plus même que par les droits sacrés de la maternité. Elle ne reconnaissait que deux autorités plus hautes que la sienne : Dieu et le roi. Encore avait-elle un avantage marqué sur son roi légitime; elle était baronne en activité, et il n'était roi qu'm partibus. Sa dévotion môme était pleine de morgue et d'arrogance : elle discutait ses péchés au confessionnal, tenait tète au pauvre curé desBréaux et semblait lui dire entre les lignes du Confiteor . € Si vous ne me trouvez pas la plus sainte des femmes, vous ne dînerez pas au château dimanche prochain ! »

Vous devinez s'il lui coûta de donner presque raison à Lambert. Mais elle le voyait tellement exalté, elle sentait si bien qu'à la moindre poussée il eût fait un coup de sa tête, qu'elle se radoucit au point de l'embrasser. Elle lui, pardonna non-seulement les duretés qu'elle lui avait dites, mais encore le soufflet dont elle l'avait gratifié.

« Faites ce que votre cœur vous conseillera, lui dit-elle. Si M. de Mably se conduit en honnête homme, s'il s'efface modestement, comme il convient à un meurt-de-faira de son espèce, je consens à le garder chez moi jusqu'au bout. L'important, c'est que ni lui ni personne ne se mette en travers sur notre chemin. Épousons la petite fille; qu'elle vous aime plus ou moins dans le moment, c'est un détail : une femme a toute la vie pour apprendre à aimer son mari. Supposé que M''® Barbot ait une

turlutaine pour Pierre ou Paul, ça lui passera vite; et, d'ailleurs, elle a trop de religion pour oublier ses devoirs.

c Quant au joli cousin, il part après la noce; je vous permets de lui glisser quelques louis dans la main, et je me joindrai à vous pour lui dire : bon voyage. S'il laisse ses OÉ là-bas, tout est dit. S'il revient, nous saurons ce que nous avons à faire; il ne s'installera pas ici sans notre permission. Est-ce bien raisonné? Suis-je une femme de sens et une bonne mère? Vous ne vous êtes jamais repenti de m'avoir écoutée, continuez, c'est le moyen d'être riche et heureux toute la vie. >

Tandis que la mère et le fils signaient la paix sur cette base, le marquis de lianrose embrassait Gontran sur les deux joues. La chose est assez imprévue pour mériter deux mots d'explication.

Le marquis, en bon parent, s'intéressait au mariage de Lambert. Il le crut sérieusement compro- . mis, quand les petits épisodes du Moniteur et de la rose vinrent confirmer les révélations de la duchesse et prouver que Valentine aimait Gontran.

Deux jours plus tôt, lorsque ses relations avec M. de Mably étaient encore assez tendues, il se serait croisé les bras, laissant à Dieu le soin d'accommoder les choses. Mais il avait senti s'éveiller dans son cœur une véritable sympathie pour ce jeune homme au regard fier, ce décavé du jeu parisien qui mettait son paletot à la fin de la partie et s'en allait gaiement à Sébastopol. D se savait bon

aed LA VIEILLE ROCHE

gré d'avoir aidé de sa fortune à la liquidation d*un passé stupide et procuré une vie digne ou une mort glorieuse à un garçon qui méritait Tune ou l'autre indifféremment. Sa tendresse pour lui n'était pas tellement paternelle qu'il s'affligeât de le voir et danger; mais il se réjouissait à l'idée qu'heureux ou malheureux, Gontran ne pouvait plus qu'honorer le nom de Mably.

Les incidents de cette nuit lui inspirèrent une résolution subite; il voulut faire appel à la délicatesse de son ancien rival, lui révéler l'amour qu'il inspirait, le bonheur qu'il avait sous la main et le mettre en demeure dé montrer ce qu'il valait. « A tout événement, pensait M. de Lanrose, ma démarche ne mettra pas les choses au pis. Ce jeune homme apprendrait sans moi tout ce que je vais lui dire : vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas une affaire. M"e Barbot est prise trop à fond pour que ses sentiments n'éclatent pas avant lundi. En éclairant le jeu dès ce matin, nous avons beaucoup à gagner et rien à perdre. :»

Dans ces pensées, il cherchait le moyen d'entretenir Gontran en aparté, lorsqu'il fit la rencontre de Lambert. Tout était pour le mieux; la Providence semblait concourir aux vœux du marquis, puisquelle lu^ aplanissait les voies. Il monta, sans perdre une minute, à la mansarde des deux amis. Vous avouerai-je qu'il sentit une violente palpitation au moment d'ouvrir la porte? Jamais peut-être il n'avait été plus ému dans l'escalier d'une maîtresse.

Ce n'était pas assurément son amitié pour Saint* Génin qui se traduisait par de telles angoisses; il y avait autre chose que vous comprendrez mieux dans la suite de ce récit, lorsque vous connaîtrez à fond le marquis de Lanrose. Ce qui lui étreignait le cœur en ce moment était surtout la peur de découvrir quelque sentiment bas dans le cœur d'un gentilhomme.

Vous rencontrez parfois, chez les marchands de curiosités, une vieille montre démodée, usée et même un peu cassée, mais qui marche admirablement et qui vaut cent fois mieux dans sa simplicité que tous nos mécanismes montés sur pierres fines. M. de Lanrose ressemblait à ces vieilles machines : ni la* guerre, ni la politique, ni l'amour, ni l'âge, qui use tout, n'avaient pu attaquer le grand ressort de son âme, et ce ressort, que Montesquieu attribue trop exclusivement aux hommes de la monarchie, c'était Thonneur. Le marquis était de ces gens qui donneraient volontiers cent louis pour qu'on ne leur en eût pas volé cinquante; dans le premier cas, il n'y a que de l'argent perdu; dans l'autre, il y a une perte d'estime : on est forcé de mépriser quelqu'un.

Grâce à Ûieu, ce parfait galant homme ne fut pas condamné à la triste obligation de mépriser Contran deMably.

n s'excusa d'abord avec cette exquise dignité de certains vieillards : on est toujours tenté de leur demander pardon de leurs excuses, a Si je viens vous

JÏO LA VIEILLE ROGHB .

réveiller si matin, dit-il au jeune homme, etsij*usurpe une familiarité permise tout au plus à un ami intime, c'est qu'il y a des intérêts en jeu, des passions aussi, des devoirs peut-être. Vous en jugerez par vous-même, quand vous m'aurez accordé quel* ques minutes d'audience. »

Gontran se récria, comme bien vous pensez, et se hâta de dire qu'il était entièrement aux ordres du marquis.

M. de Lanrose lui conta tout ce qu'il savait direo* tement ou par ouï-dire. Lorsqu'il eut achevé, le premier mot du jeune homme fut le cri de la na^ ture :

€ Allons I bon! voilà ce que je craignais! »

Il rougit aussitôt après, par réflexion, car enfin son aveu manquait un peu de modestie. Dire qu'on a craint d'être adoré, c'est avouer qu'on s'en croit digne et qu'on a l'habitude d'attirer tous les cœurs à soi.

Le marquis poursuivit son petit discours en ces termes :

c Nous avons tous des yeux, et nous pourrions attester au besoin que vous n'avez rien fait sciemment pour éveiller cette passion subite. M"® Barbot a reçu ce qu'on appelait de mon temps I9 coup de foudre ; mais personne àLaBalmene vous accusera d'avoir visé au but; vous apportiez la foudre dans vos poches, le coup est parti tout seul ; c'est un pur accident.

— Bien plus qu'un accident, monsieur, c'est ui^

LE MARI IMPRBVtJ 271

malheur, et je vous jure que personne ne le déplore plus sincèrement que moi I

— J'en suis sûr. Maintenant, voulez-vous me faire l'honneur de chercher avec moi ce qui est ^ faire? Nous ne pouvons pas désirer que notre parent et notre ami commun épouse une jeune fille qui se meurt d'amour pour un autre....

— Pardon! Mais....

— Permettez que j'aille jusqu'au bout. Je suis presque certain que notre bon Lambert, malgré les avantages.... tranchons le mot! malgré le besoin qu'il avait de conclure cette union, se retirera spontanément dès qu'il aura appris ce que nous savons, vous et moi.

— Mais il l'aime, monsieur l

— Permettez-moi, de grâce. Lambert, disais-je, s'il voit ]ue sa future aime sérieusement ailleurs, tirera son épingle du jeu et cherchera un autre parti.

— C'est qu'on n'en rencontre pas tous les jours I Et Lambert, entre nous, n'est pas d'une défaite facile, n a trouvé M"* Barbot ; il Faime, elle, est chez lui, le mariage est annoncé, il se fera, monsieur, il faut qu*il se fasse. Le caprice de cette jeune fille est né trop promptement pour avoir jeté des racines bien profondes. C'est une fantaisie d'enfant, un rôve de pensionnaire, rien de plus. Toutes les petites filles ont passé par là ; elles l'avouent à leur mari, quand elles sont un peu franches. Si l'on tenait à honneur d'épouser une femme dont le cœur n'ait battu pour

97S LA VIKILU5 ROCHE

* personne, on ne se mari^^t jamais. Lambert sait

cela comme nous, et s'il Tignore, par hasard, vous avez, monsieur, plus d'esprit qu'il n*en faut pour le iui Cadre comprendre.

— Quelle chaleur ! On dirait en vérité que vous craignez de subir les conséquences de votre victpire et de vous voir jeter Valentine sur les bras ! Il me semble pourtant que dans la situation où vous êtes...

— Dans ma situation, monsieur, lorsqu'un homme est réduit à s'expatrier, par sa faute, la gi*ande affaire est de laisser un peu d*estime et à'amitié derrière soi. C'est pourquoi je me lève, avec votre permission, et je taÀs ma malle en deux temps. Aurez- vous l'obligeance de porter mes adieux et mes excuses à Lambert? Si je prenais congé de lui moi-même, il me

\ retiendrait à bras-le-corps : c'est un vrai diable.

'^ Avertissez-le seulement qu'il perdrait ses peines à

5 me poursuivre : j'irai si vite et si loin que nul ne

- m'atteindra. Quant à M**« Barbot (sa voix trembla

légèrement en prononçant ce nom démocratique), il

me paraît superflu de rappeler ma triste personne à

son souvenir. Qu'elle m'oublie le plus tôt possible,

c'est tout ce qui nous reste à souhaiter pour elle et

pour moi. :>

Il fit son sac en dix minutes, sous l'œil de M. Laiirose, et le marquis ne surprit pas dans cette âme vaillante une seconde d'hésitation. On devinait pourtant, sans grand effort de sorcellerie, que l'amour de Valentine n'était pas tombé sur un ingrat. Mais,

si ce brusque départ allait briser quelques fibres, Gontran dissimula fièrement son regret. Il descendit d'un pas léger, par l'escaUer de service, avec son bagage à la main. Le marquis le suivit dans la cour des remises, il le vit à l'ouvrage, aidant le serviteur qui attelait le meilleur cheval de La Balme au dogcart le. plus léger. Quand tout fut prêt, lorsque Contran s'approcha du marchepied en étendant la main vers les rênes, M. de Lanrose l'arrêta un instant et lui dit :

c Je regrette, monsieur, de ne vous avoir pas connu plus tôt. Soyez heureux : c'est le vœu d'un vieillard qui vous estime, qui vous aime, et qui voudrait avoir un fils comme vous. >

Là-dessus il Tembrassa énèrgiquement, et lui tourna le dos avec une précipitation que ni Gontran ni personne ne pouvait prendre en mauvaise part.

Le dog-cart roulait au grand trot lorsque Lambert sortit de la bibliothèque. Le premier mouvement de l'honnête garçon fut de courir à sa chambre pour serrer la main de Gontran. Il sentait comme un besoin de protester par un redoublement d*amitié contre les injustices de sa mère. Il trouva le nid désert €?t n apprit qu'à l'écurie, après un quart d'heure de perquisitions et d'interrogatoires, que son cousin était sur la route de Lyon.

Il ne douta pas un instant que la douairière ou quelque autre autorité de la famille n'eût expulsé Bon meilleur ami. Cette idée le combla de honte et d'indignation ; pour un rien, il aurait étranglé tous

les habitants de La Balme, sa mère et Valentine exceptées. Mais comme il avait du bon sens, il ne perdit pas un quart d heure en récriminations stériles. Courir à Técurie, seller un cohy et enfiler la route de Lyon, fut pour lui l'affaire d'un instante

J'aime à croire que ni la duchesse ni la marquise n'avaient commis d'indiscrétion : il fallait donc que les murailles eussent parlé, car toute la colonie de La Balme connaissait à dix heures les événements de la nuit. M. Fafiaux seul n'en eut vent ; l'homme du ciel était un peu comme ces astrologues qui ne voient pas devant leurs pieds.

Valentine attendit le second coup de cloche pour sortir de sa chambre ; elle descendit, pâle et tremblante, à la salle à manger. Durant la nuit et la matinée, son imagination s'était donné carrière : une longue insomnie et de rares instants de repos lui avaient présenté mille objets effroyables : ruptures, scandales, malédictions, batailles. Le premier homme qu'elle aperçut en descendant fut le chevalier de Grissac. Il s'était emparé du colonel Sombrevaux, et lui démontrait un coup d'escrime avec sa canne.

« C'est infaillible, disait-il ; j'attaque par un battement pour le déranger de sa ligne, je coupe et je tire dessous.

— Mais moi je pare seconde. Je riposte du tac au tacy et je vous embroche comme un poulet.

— Venez-y voir ! la ligne de seconde est faite pour les petits hommes : c'est notre triomphe à nous autres. Si Lambert me consulte, je ne lui dirai que ça :

ligne basse I Seconde ou demi-cercle ; ne pas sortir de là. Mably a presque la tête de plus; ça parait magnifique : le bras est plus long, le développement des jambes est plus avantageux ; mais la ligne basse rachète tout. Vous avez entendu parler du fameux Bardounèche, le brigand de la Loire ?

— Le capitaine?

— Commandant, s'il vous plaît. Je lui logeai six pouces de fer dans le flanc droit, là, rien qu'en liant Tépée. Il avait justement six pouces de plus que moi! La Quotidienne a relevé cette coïncidence. Nou& nous battîmes au bois de Boulogne, qui était un lieu très-cdnvenable en ce temps-là. Ils nous l'ont bien gâté, si j'en crois la chronique. Reste-t-il un terrain possible aux environs de Paris ? Non, puisque les modernes Saint-Georges sont réduits à courir la Belgique ou la Suisse. »

Valentine lut la contrainte sur tous les visages et l'inquiétude sur plus d'un. M"* de Saint-Gémn était pâle. On se parlait à l'oreille; elle crut voir qu'on la regardait beaucoup. Ni Lambert ni Gontran no parurent ; on se mit à table sans eux, et personne ne fit de réflexions sur leur absence. La jeune lillo n'osa pas demander de leurs nouvelles. M. Fafiaux l'innocent risqua une question. La douairière répondit d'un ton sec qu'ils étaient sortis l'un à cheval, l'autre en voiture, à vingt minutes d'intervalle, et qu'on ne savait pas ce qu'ils étaient devenus.

Les terreurs de M"^ Barbet n'étaient que trop justifiées par celle nnnvp\]û La duchesse les aggrava

276 LA VIEILLE ROCHB

par une grimace compatissante, par une multitude de petits encouragements tacites :

« Allons, ferme! semblait-elle lui dire; il n'y aura peut-être qu'uni ou deux bras cassés. »

Pour la première fois depuis longtemps le déjeuner dura une heure tout au plus. Valentine se leva plus morte que vive ; elle suivit M»»® de Saint - Génin qui s'éloignait en la regardant d'un air rogue.

c< Pour Dieu, madame, lui dit-elle, accordez-moi quelques minutes d'entretien !»

La baronne la fit entrer dans une pièce sans feu, presque entièrement démeublée, qui servait de salle à manger lorsqu'on dînait entre soi. Là, Valentine se jeta presque aux pieds de sa farouche belle-mère et lui dit :

c( Je vous en supplie, apprenez-moi ce qui se passe ! Y a-t-il du danger? Vous ne répondez pas ! Plus de doute, ils se battent !

— Vous l'auriez mérité par vos étourderies, terrible enfant !

— Je vous jure, madame, que j'en mourrais de douleur! Si j'ai été légère, inconséquente, le cœur n'y était pour rien. Je me laissais aller ; je ne savais pas, moi, à quels dangers nos moindres fautes exposent les hommes.

— Ainsi, vous regrettez ce que vous avez fait?

— Je n'ai rien fait de mal ! S'il s'est glissé dans mon cœur un sentiment ou plutôt un trouble involontaire, j'ai prié, j'ai pleuré, j'ai demandé à Dieu de m'envoyer la force qui dompte les tentations.

Que faut-il faire de plus ? Je suis prête, madame. Je me dévouerai toute ma vie à monsieur votre fils; je le servirai comme une esclave,... et vous aussi I Je n'aimerai que lui, il aura toutes mes pensées : obtenez seulement qu'il renonce aux idées de vengeance I Je mourrais s'il y avait une goutte de sang répandue pour moi. »

La baronne était bien sûre qu'il n'y aurait pas de sang versé. Son unique souci aurait pu se traduire en ces termes : « Pourvu que mon nigaud de Lambert ne nous Tamène pas son cousin ! »

Mais elle jouissait du trouble de Valentine. Cette femme, inférieure en tout à sa future belle-fille, et positivement enragée de voir son avenir à la merci d'une enfant, se vengeait avec délices. On l'avait dominée par l'intérêt ; à son tour, elle dominait par la peur. Elle s'amusa quelque temps des angoisses de la pauvre petite, elle sut même en tirer profit. Pour un rien, Valentine l'eût priée à genoux d'avancer le jour du mariage. L'innocente avoua ses infidélités vénielles, elle promit tout ce que Ton voulut; elle foula aux pieds cet amour naissant, si frais et si brillant la veille ; elle arracha Gontran de son cœur. Ainsi, le même jour, à quelques heures de distance, deux êtres qui semblaient nés pour vivre ensemble et qui s'étaient adorés dès le premier coup d'œil, renonçaient l'un à l'autre, et abjuraient solennellement leur amour.

ou l'on verra L'ÉTONNEMENT d'un fermier H'J' PLUSIEURS CHOSES INTÉRESSANTES

Lambert eut beau courir, il ne rejoignit pas son cousin sur la route. Il rencontra bien le dog-cart, mais vide et revenant au pas. Le cocher lui apprit quUl avait déposé M. le comte à la gare, et pour la première fois Saint-Génin maudit le chemin de fer qui arrivait à Lyon depuis quelques mois.

Cependant, au lieu de rebrousser chemin, il poussa jusqu'à la gare. Non qu'il eût aucun espoir de trouver Gontran : il allait devant lui en vertu de la vitesse acquise, comme la grosse cavalerie qui ne saurait arrêter court. On rencontre souvent de ces natures lourdes et comme cuirassées; il faut un grand effort pour les mettre en mouvement, mais, une fois lancées, elles renverseraient les murailles de la Chine : elles ont besoin d'user leur force et d'aller jusqu'au bout.

L'événement justifia par hasard cette course assez

illogique. Gontr^n n*était pas encore parti. En s*éloignant de La Balme, il n'avait consulté que son cœur et sa loyauté; c'est à Lyon seulement qu'il s'avisa de consulter l'itinéraire. Il s'aperçut alors qu'il avait deux heures devant lui, et comme il savait son Lambert sur le bout du doigt, il se mit en sûreté pour deux heures dans un café du voisinage. Mais Lambert, à son tour, prit des renseignements, et s'étant démontré à lui-même que Gontran n'était pas parti, il l'attendit de pied ferme. Le comte de M^bly se sentit appréhender au corps à l'instant où il pensait prendre son billet pour Marseille.

« Prends-en deux, lui dit Lambert, ou n'en prends pas du tout! »

Il fallut s'expliquer ; la discussion fut longue et permit au train de partir. Les deux cousins passièrent presque toute la journée ensemble, l'un refusant mordicus de retourner à La Balme, Tautre jurant qu'il n'y retournerait pas seul.

Gontran ne prouva pas sans peine à son ami qu'il s'était éloigné spontanément de La Balme. Lambert voulait à toute force que sa mère eût violé les lois de l'hospitalité ; il se faisait un point d'honneur de réparer ce qu'il considérait comme un crime. Il en dit tant sur ce point que le fugitif, après de longues tergiversations, aborda brutalement la vérité vraie.

€ Je m'en vais, lui dit-il, parce que ta future est une enfant; parce que je suis un Parisien, bête rare et curieuse ; parce que, sans penser à mal, elle égarait de mon côté une attention qu'elle te doit tout

entière; parce que je t'aime trop pour vouloir te faire tort d'une de ses pensées ou d'un de ses regards. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai brûlé la politesse? Tu me connais, je ne suis pas assez fat pour me croife plus séduisant que toi. Mais, au • milieu d'un personnel qu'on a vu tous les jours, de* puis le déjeuner jusqu'à minuit, pendant cinq semaines, une nouvelle figure, un élément inconnu, si médiocre qu'il soit en lui-môme, produit le même effet qu'un point trop blanc dans un tableau : ça tire l'œil, comme disent les artistes. Or, mon ami, tu tiens en ce moment la meilleure semaine de ta vie; ces quelques jours qui précèdent le mariage sont tissus d'or et de soie, pour emprunter le langage de ta cousine Haut-Mont. S'il entre un peu d'alliage dans le métal, on n'en sait rien ; si la soie est mélangée de quelques brins de coton, tout le monde Tignore. Il n'y a que des perfections dans une fiancée; il n'y a que des qualités dans un futur mari : chacun des deux représente exactement, et ^ans les restrictions de l'expérience, l'idéal de l'autre. Jouis donc du présent, et chasse à coups de fourche l'ami ou l'ennemi qui jetterait, même innocemment, du poivre dans ton miel! Écoute: en arrivant ici, quand j'ai su par tes confidences que tu n'étais pas bien sûr d'être adoré à fond, je me suis promis de faire bonne garde, de débusquer l'ennemi s'il y en avait un, et de veiller sur ton trésor comme le tourlourou qui garde la Banque de France et qui n'a pas dix sous dans sa poche. J'ai constaté avec joie que

tes craintes étaient folles et que ta femme avait le cœur libre ; il faut ça pour que rapparition du premier passant venu lui ait donné ^es distractions si fortes. Tu n'as donc rien à craindre de personne, puisque le passant a passé. Jo m*en vais plus rassuré sur ton avenir que je ne Tétais avant-hier matin. Embrassons-nous pour la dernière fois,laisse-moite souhaiter tout le bonheur que tu mérites , et donnemoi le bon voyage! »

Ni ce discours ni les bonnes raisons que Gontran fournit par douzaines n'ébranlèrent l'obstination de Lambert. Après quatre heures de débat, les deux cousins, lassés plutôt que convaincus, transigèrent, a Je consens, dit le baron, à retourner là-bas sans toi, mais à une condition expresse : c'est que tu resteras à Lyon jusqu'à lundi, 'et que lundi, à sixheures du soir, tu viendras assister à notre mariage. » .

Gontran tenait à partir au plus vite; que ferait-il tout seul à Lyon jusqu'à lundi? .

« Et que ferais-tu seul à Toulon? D'ailleurs lundi, c'est après-demain ; et Lyon mérite d'être vu, que diable! C'est une ville qu'on peut admirer, quand môme on arrive de Paris. Tu m'as promis jusqu'au 24; je te garde jusqu'au 24 . J'ai donné tes noms et ton âge au maire des Bréaux, puisque tu dois être mon témoin avec mon cousin Lanrose. Je parie que l'acte est déjà tout du long sur les registres de l'état civil; il n'y faut plus que les signatures. Veux-tu donc , par un caprice , bousculer tout l'état civil? »

Enfin Gontran se décida. Son retour à La Balme à

LE MâRI IMPRfiVU %3

rheure même du mariage ne pouvait plus nuire à personne, n sentit bien au fond du cœur que cette solennité ne lui causerait pas un plaisir sans mélange. Toutefois , le désir de revoir encore Valentine eut peut-être quelque influence sur sa résolution.

Lambert ne permit pas que son cousin pass&t ces deux journées à Thôtel. Il le mena chez lui, sur cette place Bellecour qui est une des plus admirables du monde, et le remit aux mains de la vieille Louison.

Louison avait élevé son jeune maître; elle connaissait donc Mably de longue main, c Tiens, ma vieille, lui dit Lambert, voici un homme que je te confie : c'est le petit Gontran, qui a grandi. Ne le laisse manquer de rien, pendant deux jours qu'il courra la ville. La grande berline viendra le prendre lundi soir, et toi aussi, d

A ces instructions officielles il ajouta un avis secret :

« Je te préviens qu'il est devenu assez triste et même un peu fantasque. Il serait capable de quitter la maison en catimini et de filer au bout du monde. Range donc ses aflaires de façon qu'il ne puisse pas boucler sa malle sans ta permission.

— Compte sur moi, répondit la bonne vieille; tu feras mes compliments à la mère et à toute la société.

Le baron repartit au galop pour La Balme. Valentine semblait l'attendre à la fenêtre du salon. Elle parut fort émue en le voyant arriver seul, mais Té-

clat joyeux de cette bonne figure la rassura promptement. Il raconta du ton le plus naturel que son cousin Mably était retenu à Lyon par quelques affaires, mais qu'il avait promis d'assister à la noce.

Valentine fut gracieuse, presque tendre avec son fiancé ce soir-là. A table, au jeu, partout, elle répondit à ses empressements par le plus frais sourire et les paroles les plus douces. Seulement elle s'évanouit à propos de rien vers onze heures du soir. On la remit sur pied à force de vinaigre : puis, comme elle était assez faible, Lambert la porta jusqu'en haut. La duchesse la mit au lit et même témoigna l'intention de lui tenir compagnie; mais elle préféra demeurer seule. L'oncle Faflaux parut très-étonné de cette syncope; il assura que de la vie sa nièce n'avait éprouvé pareil accident.

Le lendemain, au petit jour, Lambert courut à Lyon. Tout le château dormait encore; les servantes lui dirent que Valentine n'avait pas sonné de la nuit.

A Bellecour, il trouva Louison toute seule. « L'oiseau est déniché, dit la vieille fille ; je ne sais pas quel plaisir il peut avoir à courir si matin dans la neige fondue. Mais ne crains rien ; ses bardes et ses papiers sont sous clef.

— Qu'est-ce qu'il a fait hier soir?

— Rien. Il a soupe pour rire : un petit guignon de pain et le blanc d'une aile de poulet. Je lui conseillais d'aller voir la comédie ; il a mieux aimé s'ennuyer ici. Il s'est chauffé les pieds, il a cherché un

livre; il n'a pas lu, il s'est promené, il s'est couché, il n'a pas dormi.

— Qu'en sais-tu?

— La bougie a brûlé jusqu'au bout, et il l'a éteinte au moment où elle allait casser la bobèche. Il a quelque chose, ce garçon-là. Lui qui était si gai ! Te rappelles-tu quand il me coupait mes cheveux pour faire des pinceaux? Eh ! j'oubliais : il a parlé tout haut pendant la nuit.

— Ah! et qu'est-ce qu'il a dit?

— Comment veux-tu que je le sache? Ma chambre est au-dessus, tu sais bien. Les paroles ne sont pas des souris pour percer les plafpnds.

— Merci, Louison; continue. Je reviendrai demain. Ne lui dis pas que tu m'as vu aujourd'hui. »

Lambert rentra au château par le chemin des fermiers; on était éveillé, mais personne ne sut quil était allé à la ville. Il eut encore le temps de s'habiller avant la messe. Valentine pria avec une effusion qui fut remarquée. L'oncle Fafiaùx admirait que le mariage, une institution tolérée plutôt que permise, apportât dans cette jeune âme comme un redoublement de ferveur. Il se réjouit à l'idée que sa nièce. ne serait jamais semblable à cette scandaleuse petite duchesse de Haut-Mont, qui tenait son livre à l'envers en ce moment même.

L'excellent Saint-Génin employa le reste de la journée à faire sa cour. Il remplit ce devoir en conscience, à la satisfaction de toute la famille, sans excepter la douairière, qui n'était pourtant pas facile

à contenter. Il eut encore de l'esprit; toutefois sa gaieté était peut-être un peu plus nerveuse que naturelle. Ce n'était pas l'eau qui coule de source, mais une eau forcée qui jaillit. Telle fut du moins l'impression qu'il produisit sur Éliane et M. de Lanrose. Valentine lui donna la réplique; mais, elle aussi, fut jugée moins naturelle qu à l'ordinaire. Ses grâces étaient un peu tendues et son enjouement voulu. Elle rit très-violemment après déjeuner : les larmes jaillirent.

A six heures du soir, juste comme elle allait goûter à son potagç, elle fut prise d'une petite convulsion assez fréquente chez les femmes et connue sous le nom d'attaque de nerfs. M. Fafiaux protesta que sa nièce n'avait jamais été sujette à cette maladie; qu'il n'aurait pas manqué d'avertir la famille; que le devoir des parents était de déclarer le passif de la santé comme celui de la fortune, que...

« Laissez doncl lui dit la douairière; dans quelques jours, elle se portera mieux que moi. »

Heureusement la jeune fille se remit assez vite, mais l'appétit ne lui revint pas. Elle causa, du reste, avec une gaieté, une fougue, un brio qui devaient rassurer toutes les craintes; Les séductions du jeu, qui depuis quelques jours la laissaient fort indifférente, la reprirent tout à coup ce soir-là. Elle pria spontanément M. de Saint-Génin de s'associer avec elle, mais elle refusa d'écouter ses conseils. Elle gagna beaucoup , puis perdit le quadruple de ce qu'elle avait gagné, et la mauvaise fortune Végaya

cent fois plus que la bonne. « Je suis charmée, ditelle, de voir que je saurais ruiner un mari! »

Ce soir-là, M"° de Haut-Mont essaya dé savoir ce qu'elle pensait de Gontran : elle répondit par l'éloge de Lambert, et la pauvre duchesse se retira, de guerre lasse, donnant sa langue aux chats, qui n'avaient jamais rien croqué de si friand.

Lambert retourna le lendemain matin à la place Bellecour. Louison l'attendait. « Pas de bruit! lui dit-elle : il dort depuis une heure ou deux. Hier, il n'a fait qu'aller et venir; il est sortie il est rentré; il avait l'air d'une âme en peine.

— A-t-îl mangé?

— Pas la grosseur d'une noisette ! Je lui avais pourtant fricoté de bons petits plats; mais rien ne lui dit : c'est comme un sort.

— Allons! tant mieux.

— Comment?

— C'est vrai, ma pauvre vieille; tu ne peux pas savoir. Mais, sois tranquille, tout s'éclaircira bientôt. A la grâce de Dieu!

— Dis donc, eh ! mon garçon! Sais-tu que toi non plus tu n'as pas l'air d'aller à la noce!

— Louison, mets-toi bien en tète que l'homme ne sait jamais où il va. A tantôt!... Aujourd'hui, tu peux lui dire que je suis venu; je m'en moque!

— On y dira.

— Écoute encore un mot. La Providence se charge quelquefois de nos affaires; dans ces cas-là, on serait bête de lui lier les mains. Si par hasard, au mo-

ment de partir ou même avant, dans la journée, U faisait mine de prendre son sac et de courir au chemin de fer, ne le retiens pas. C'est qu'alors Dieu voudra qu'il s'en aille. Tu m'entends bien*? Laisse-le faire aujourd'hui tout ce qu'il lui plaira, ne le pousse ni d'un côté ni de l'autre. Je remets tout au destin, ma fille, parce que le destin, vois-tu, c'est le bon Dieu déguisé en aveugle : il est encore un milliard de fois plus clairvoyant que nous »

n s'enfuit là-dessus, laissant sa vieille bonne fort intriguée et un peu soucieuse. De même que les animaux devinent parfois l'approche d'un orage, cette créature naïve, ignorante, illettrée, pressentait un événement. Elle avait vu son jeune maître plus troublé que de raison, elle comprenait dans son instinct que le comte de Mably n'était pas étranger aux agitations de Lambert. Quelque chose lui disait que les dernières paroles du baron enveloppaient comme un désir, une espérance vague : aussi attendit- elle avec anxiété le réveil du beau cousin. Il dormait encore à midi. Elle s'imagina un moment qu'il n'ouvrirait pas les yeux de la journée : le cas échéant, je crois qu'elle fût montée en voiture sans lui. Entre une heure et deux, il sonna pour demander de l'eau chaude, un coiffeur, et la clef de l'armoire où l'on avait serré ses habits. Louison affecta de croire qu'il était décidé à se mettre en voyage; elle s'avança beaucoup plus loin que son maître ne l'avait permis. Non-seulement elle conta les deux visites matinales que Lambert lui avait faites, mais

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elle dit en propres termes que si les affaires de M. le comte lui commandaient de quitter Lyon, M. le baron le dégageait de toutes ses promesses. ,

Gontran ne vit dans ce message qu'une nouvelle et peut-être excessive délicatesse de son ami. « Non, dit-il, non, ma brave Louise, je ne profiterai pas de la liberté qu'il me rend. Puisque j'ai tant fait quo d'attendre deux jours ici, je veux aller jusqu'au bout et lui montrer combien je l'aime. »

La vieille riposta comme elle put, assez timidor ment, en femme qui n'a pas reçu d'instructions positives : il tint bon. La nuit tombante le trouva cravaté de blanc, coiffé à l'air de sa figure par le meilleur artiste de Lyon, et very regular indeed dans son dernier habit d'Alfred.

~ Il monta par quatre marches dans une berline d'apparat où trois bons gentilshommes du cru avaient pris place avant lui. Louisôn fut hissée sur le siège à housse, à la gauche du cocher en lampion, et l'é^ quipage partit au grand trot dans la direction de La Balme.

Chemin faisant, le comte de Mably fut en butte aux aménités de trois seigneurs trop polis, qui l'avaient presque battu pour lui faire accepter une place du fond. La noblesse de province est un peu complimenteuse : ces messieurs se firent la main sur Gontran qu'ils savaient étroitement lié avec le futur mari. On lui servit coup sur coup l'éloge de Valentine. le panégyrique de M. Fafiaux, et l'énumération des yiens réels que la jeune fiancée avait reçus en

héritage. Il était dit que le pauvre garçon endurerait le supplice de Tantale sans un demi-quart d'heure de répit.

A la porte du château, sous une marquise improvisée, Lambert attendait sa berline comme un accusé son arrêt, n n'osa pas lever les yeux vers Louison, encore moins lui demander si le chargement était complet. Les lampes du vestibule éclairaient mal Tintérieur de la voiture, et les lanternes ne Téclairaient pas du tout. Le pauvre SainIrGénin reconnaissait chacun de ses hôtes à mesure qu^ils se montraient à la portière ; il en salua trois par leur nom, donna trois poignées de main, chercha vaguement une quatrième figure, ne la vit pas appa,raltre, et repoussa la portière avec un joyeux fracas,

c Tu ne veux donc pas de moi? > cria Contran.

n s'était attardé quelques secondes à serrer un plaid ou une couverture. Lambert poussa un cri, étendit les deux mains, arracha son cousin de la voiture comme on extrait un escargot de sa coquille, etl'embraésa bruyamment cinq ou six fois :

c Ah ! te voilà ! lui dit-il ; c'est bien toi ! Je te tiens I Tune peux pas savoir... Mais tues arrivé; c'est rimportant ! Je crois.... je veux.... je suis bien aise, mon cher GontranI Dieu soit loué! Je suis bien aise 1 » Et cent autres phrases aussi décousues, aussi vides de sens et aussi pleines de cœur.

Pour le besoin de la circonstance^ tout le rez-dechaussée de La Balme avait été transformé en salles

à manger. On n'avait respecté quun salon et la bibliothèque, et la foule entassée dans ces deux pièces s'y étoulFait, C'est que la douairière, une fois en dépense, avait voulu frapper un grand coup. A ses trente invités, tous gens delà famille, elle ajouta un renfort de cent cinquante ou deux cents personnes, choisies dans le département du Rhône et dans le voisinage des Bréaux. Le maire, l'adjoint, le conseil municipal de la commune^ tous les vassaux et va* vassaux de La Balme étaient conviés à la vieille mode. Oit leur avait fait cuire des porcs et des moutons entiers : il fallait que les races futures conser* vassent éternellement le souvenir de cette fêté, et que la postérité la plus reculée célébrât la muniâ« cence des seigneurs de Saint-Génin.

Vainement le petit père Fafiaux avait voulu modé«rer ces largesses : « Ah ! tant pis I répondait la dame, je marie mon fils et j'espère bien ne le marier qu'une fois. C'est donc une dépense qui ne passera pas en habitude. j>

Contran et son fidèle ami durent jouer des coudes pour arriver jusqu'à Valentine à travers cette cohue improvisée. Les hôtes du mois dernier, la duchesse si sémillante, Éliane si belle, Yolande si coquette, le marquis si élégant, Mn« de Champsaison si tran^ chante, étaient comme perdus, noyés, évanouis, dans le flot des nouveaux venus. Aucune voix connue ne perçait le murmure épais de la foule, ou si quelque note se détachait sur le fond, c'était par-ci par-là le juron d'un conseiller municipal en go**

guette. Les bonnes gens des Bréaux s'étaient un peu rafratchis en attendant le dîner.

Valentine avait quitté sa chambre aussi tard que possible : elle ne se résolut pas aisément h tomber au milieu de cette multitude. Protégée par son onr cle, par son futur et quelques amis de la maison, elle fendit la presse sans accident, et se réfugia dans un coin du salon, fortifié tant bien que mal par une demi-douzaine de chaises. C'est là: qu'elle reçut en plein visage plus de coups d'encensoir qu'il n'en aurait fallu pour défigurer tous les sphinx de la haute Egypte. Les compliments tombèrent sur elle aussi dru qu'une grêle de juillet j je dois vous avouer qu'elle ne les méritait guère. La pauvre petite était laide, sinon à faire peur, du moins à faire peine. Ce n'était pas la faute de sa toilette : une robe de tarla* tane blanche n'a jamais déparé personne, surtout quand elle est bien coupée, sans aucun ornement et décolletée dans la juste mesure. Mais les larmes avaient rougi, terni, bouffi ces beaux yeux ; la douleur et les vdlles avaient fouetté, marbré, maculé cet admirable teint d'une transparence enfantine. Or, le blanc est une couleur terriblement sincère; les femmes ne devraient le prendre que dans leurs jours de beauté; il n'a ni les complaisances du bleu, qui adoucit les traits, ni les complicités du rose, qui se reflète en jeunesse et en fraîcheur sur celle qui le porte. Valentine était donc laide, et, pourtant, faut-il que je l'avoue? Contran la trouva plus belle que jamais. Il eût mal pris son temps pour faire le

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difllcile : vous auriez dit que lui-même il avait vieilli de dix années en deux jours.

Lambert eut la cruauté de les rapprocher malgré eux : il obligea son cousin à marcher dans la foule jusqu'à l'angle où la pauvre enfant aurait pu se croire à l'abri ; il surveilla avec une sorte de malice sombre le regard plein de larmes qu'ils échangèrent entre eux; il vitGontran se pencher sur la petite main tremblante et l'effleurer de sa moustache, et il sourit en égoïste et en sournois. Tel fut au moins le jugement de M"* de Haut-Mont, qui dévorait des yeux ce drame à trois personnages.

La douairière n'en perdit rien; aussi, quelle joie t elle eût donné quelque chose pour féliciter publiquement ce digne fils. Contran vint la complimenter ; elle lui répondit à peine. Elle avait bien d'autres chiens à fouetter, jarnidieu i Elle pensait qu'il était six heures, que le repas finirait à neuf, et qu'à dix un joli trait de plume lui donnerait en bel argent cent cinquante mille francs de rente. A la porte le Contran ! Si l'on avait quelque chose de reste, on le mangerait bien sans lui, comme dit la chanson.

Les quatre ou cinqdiners (tout autant) furent servis à l'heure dite. On avait fait venir une armée de serviteurs empruntés aux hôtels et aux restaurants de Lyon. La table de famille, dressée à sa place ordinaire, n'avait pu recevoir qu'une rallonge de plus. Et comme il fallait absolument y faire asseoir dix nouveaux convives, depuis le directeur de Valentine, M. Parisot, jusqu'au maire desBréaux, que la douai-

rière ne perdait pas de vue, on détacha quelques parents vers les tables voisines* Gontran fut de, ceux-là : c'était la reine mère quiaviât mis les petits papiers sur les assiettes.

11 acceptait son destin avec résignation ; peut-ôtre même était-il aise de passer la soirée loin des yeux de ValoAtine. Mais Lambert s'aperçut de cette exclusion après le potage. Il fit un bruit d'enfer, querella le maitre-d'hôtel, discuta^ tout baut avec sa mère, et prouva qu'en se serrant up peu, on pouvait donner une place à son ami. La place faite, il s'en alla luimême à la recherche de Gontran, saisît son bras de la main droite, son couvert de la main gauche, et opéra ainsi le déménagement à lui seuL

a Maintenant, dit-il, je peux (Uner. Je suis entre les deux personnes que j'aime le plus au monde.... après toi, ma chère maman. »

Il pouvait dîner ; il dina. Jamais, depuis longues années, il n'avait donné le spectacle d'un si prodi-. gieux appétit. Il but en proportion et parla de même ; il lança un feu d'artifice de gros pétards à bon marché et de fusées de pacotille. Ceux qui ne connaissaient pas ses talents dans l'art de boire supposèrent qu'il était ivre avant le rôti. Sa mère lui fit desyeux terribles; la duchesse pensa qu'il triomphait en homme mal élevé ; Valentine le regardait de temps à autre avec un étonnement vague ; le marquis de-r. vina quelque secret dessein sous ce tapage intôm-; pestif.

c Voilà, pensait-il, mi gargon qui cherche à. s'é-

tourdir lui-même. Il prépare une lourde sottise ou une action sublime. Laquelle des deux? Je ne sais. L'une est aussi vraisemblable que l'autre^ étant donnés le caractère et l'éducation de Lambert. »

Quant au papa Benot, maire des Bréaux, il était en extase, n buvait, il regardait, il riait, il écoutait, il se curait les dents avec sa fourchette, et s'écriait à chaque bon mot de son jeune seigneur :

. € Ah i sapré nom de nom de nom de nom de noml »

Yalentine et Gontran jeûnèrent ce soir-lS^, sans s'être donné le mot. Ils n'échangèrent pas deux paroles, et leurs regards ne se rencontrèrent jamais. Toutefois,* si M^^*' Barbot laissait paraître sa douleur, Gontran, plus fort et plus bronzé, cacha parfaitement sa mélancolie, n se mêlait à la conversation toutes les fois qu'elle n'était pas trop bruyante. M. l'abbé Parisot, chanoine de la cathédrale, remarqua ce jeune homme et demanda ce qu'il était.

« Peu de chose, répondit M. Fafiaux : un égaré de Paris, à qui je n'aurais pas donné ma nièce.

— Monsieur Fafiaux, dit ÉUane, il ne faut point désespérer des pécheurs, si vous voulez les convertir.

— Oh I madame la marquise, ce jeune homme a trop d'esprit pour qu'un pauvre vieillard comme moi entreprenne jamais sur son âme. C'est un travail de femme ce que vous demandez là. »

Le fesUn se prolongea jusqu'à neuf heures et demie. Si mes lectrices délicates sont d'avis que la

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table tient trop de place dans ce récit, je les supplie de no point s'en prendre au narrateur, mais à la vie de province, qui est partout la môme, à Grenoble comme à Lille, h Rouen comme à Lyon. Le café fut servi sur les cinq nappes : il n y avait plus de salon assez grand pour réunir tous ces convives dilatés par trois heures de bonne chère.

La barphne, en levant la séance, avertit ces messieurs qu'ils avaient juste le temps de brûler un cigare, le mariage étant pour dix heures précises.

« Toi, dit-elle à son fils, j'espère que tu te priveras de fumer aujourd'hui.

— Pourquoi donc ça, maman ?

— Mais quand cela ne serait que pour embrasser ta femme.

— Eh bien, moi, chère maman, je te parie dix sous que je vais fumer ma pipe, et que, malgré ma pipe, M"« Barbot m'embrassera ce soir avec frénésie I . . Le mot a l'air de vous étonner, mademoiselle : à votre aisel Vous êtes parfaitement libre de tenir mon pari.»

Cette plaisanterie parut de mauvais goût au maire ïui-môme. Il dit à son voisin : « Le jeune homme est un peu parti pour la gloire. Mais bah ! c'est l'ordinaire aux belles noces. Monsieur me croira si monsieur veut : le jour de mon mariage on m'a porté au lit. D

Les hommes se dispersèrent dans la maison ; ils envahirent le billard, les corridors et quelques chambres. Les femmes allèrent se rajuster, selon l'usage; pendant une demi-heure le château fut

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plein de bruit, de mouvement et de fumée. A dix heures, un coup de cloche appela tout le monde à la bibliothèque. Les deux salons voisins avaient été déblayés à la hâte et les portes ôtées.

Le baron de Saint-Génin arriva des premiers avec le cher Gontran , qu'il n'avait pas lâché une minute. Il avait môme abusé quelque peu de cette patiente et solide amitié, parlant à tort et à travers, vantant les grâces de Valentine, célébrant le bonheur qu'il espérait goûter auprès d'elle, reprochant à Mably ses dédains pour M'^' Pichard, insistapt sur les fatigues, les privations et les dangers de la guerre, puis espérant que le cousin, s'il ne laissait pas ses os en Crimée, viendrait baptiser un gros garçon avant un an. Gontran supporta galamment un bavardage ennuyeux et quelquefois cruel dans sa bonhomie rustique. Il expliquait ce débordement de paroles par la double ivresse de l'amour et du vin. Peut-être se dit-il une fois par hasard que M"« Barbot n'allait pas vivre en compagnie d'un esprit digne d'elle : mais si celte réflexion traversa son cerveau, elle n'y laissa pas plus de traces qu'un éclair dans le ciel.

Sa pensée dominante, celle qu'il se répétait incessamment â lui-môme, était celle-ci : « Lambert est mon parent, mon ami ; c'est un homme d'honneur, un cœur d'or ; il mérite d'être heureux et d'épouser celle qu'il aime. »

Cependant le père Benot, ceint d'une écharpo neuve et flanqué de son maître d'école, répétait sa

leçon comme un écolier studieux à la veille des examens. Il relisait en aparté dans son Gode Napoléon le cbapitre relatif aux droits et aux obligations des époux. Le maître d'école, un de ces odieux cumulards qui occupent sept ou huit places pour gagner 600 fir. par an, vérifiait pour la dfadème fois les papiers engés par la loi; Deux fauteuils attendaient Lambert et Yaléntine ; quatre chaises réunie^ deux par deux étaient destinées aux témoins. HL^^ de Saint-Génin, la, tante de Narbonhe, la duchesse, la marqufse, la ci)mtesse Adhémar et les autres parentes se serrèrent sur deux banquettes.

Le marquis de Lanrose, en prenant place auprès de Gontran, lui jeta un regard tout chaîné de consolations amicales ; il lui serra là main avec force, comme un homme qui veut faire passer son énergie dans le corps d*autrui. M. Fafiaux et Tabbé Parisot se placèrent derrière Valentine. La bibliothèque était vaste ; outre la famille au complet, dix ou douze étrangers s'y tenaient debout contre la cheminée, contre les rayons, contre les murs; et Ton voyait onduler dans les salons voisins quelques cen- . taines de tètes.

< Avec votre permission, madame la baronne, y sommes-nous?

— Oui, Benot, commence».

— Nous allons donc procéder à la célébration du mariage. »

Le cœur de Valentine battait si fort qu'elle croyait en entendre le bruit à ses oreilles. Elle se laissa

tomber dans son fauteuil, tandis que M. Benot énumérait les divers actes qui lui avaient été transmis. Lambert suivit son exemple, mais il ne semblait pas ému comme elle, à beaucoup près. Il se tournait dans tous les sens et regardait tour à tour Yalentine, Contran, M. Fafiaux, le vieil anneau scellé dans le mur, le clou du martinet, et la baronne de Saint-Génin, sa terrible mère.

On invita les futurs époux à se lever. W» Barbot était si feible que Lambert lui donna un coup de main : c Courage, lui dit-il à Toreille, ça ne sera rien. » Valentine fixa sur lui ses grands yeux étonnés;

Le maire lut couramment les articles du Code : cinq ou sùl femmes tirèrent leurs mouchoirs par réminiscence. Le moment décisif était venu; il se fit un silence profond dans l'assemblée, et l'officier de l'état civil, avec cette solennité que la loi communique à ses plus modestes agents, dit à Lambert:

c Lambert Jean-Stanislas, baron de Saint-Génin, vous prenez pour femme et légitime épouse Doro-. thée-Valentine Barbot, ici présente?

— Non! répondit Lambert, attendu qu'elle aime Contran, qu^elle en est aimée, et j'aime mieux la voir heureuse avec lui que malheureuse avec moil »

Un grand cri s'éleva dans l'assemblée avant la fin de cette phrase un peu longue. Mais comment exprimer les passions diverses qui vinrent se réunir et se confondre en un seul : Ah!

300 LA VIEILLE ROCIIE

Valentine porta les deux mains à son front, comme une femme qui se sent devenir folle; puis elle étendit ses bras vers le bon Saint-Génin, le saisit par la tète et Tembrassa trois ou quatre fois en lui disant merci.

La douairière s'élança vers lui avec le rugissement d'une tigresse en deuil de ses petits. Les chers petits millions qu'elle avait choyés, caressés, allaités cinq semsdnes, étaient ses vrais enfants. Quant à Lambert, il n'était bon qu'à tuer. On Tôta des griffes de cette mégère.

Gontran allait sauter au cou de son ami lorsque M»® de Saint-Génin fit le geste de lui . sauter aux yeux. Voyant qu'il y avait un peu d'encombrement de ce côté, il se retourna vers sa chère Valentine, et ces deux êtres charmants seraient tombés dans les bras l'un de l'autre sans l'intervention subite de M. Faflaux. « Jamais! criait le vieillard en se cramponnant à sa nièce, jamais tu ne seras la proie d'un mécréant comme lui. Voilà les dignes fruits du mariage civil! le scandale, le malheur et la désobéissance! Honte à ces lois impies qui permettent à un paysan de parodier le sacrement du mariage en l'absence de Dieu! Raca sur lui! Raca sur toi! Raca sur tout le monde! » Il était très-gentil, dans sa sainte colère : un petit Jupiter de poche.

Je vous fais grâce de cent détails; il faudrait, pour ne rien omettre, écrire ce passage avec dix plumes liées ensemble, comme les écoliers lorsqu'ils font un pensum. La sagacité des lecteurs et surtout des

lectrices achèvera le tableau sur mon simple croquis.

Vous devinez que la noble Éliane ne resta pas indifférente devant un tel événement. Gontran racheté de la guerre, marié, installé prochainement à Paris, et lié avec le marquis de Lanrose? Que de nouvelles en peu de mots : les unes excellentes, les autres déplorables, et quelques-unes inquiétantes I

Le marquis cria bravo avant tout examen de la chose. La belle conduite de Gontran l'avait touché; le renoncement de Lambert le transporta d'une noble joie; il tenait par les mains ces braves jeunes gens, les choquait l'un contre l'autre, les embrassait tout embrassés, et réchauffait son vieux cœur au feu de cette jeunesse. M"« de Haut-Mont se donna le plaisir de complimenter les deux amis :

o Mon cousin, dit-elle à Lambert, vous avez eu plus d'esprit en une seconde que Molière dans toute sa vie; vous avez trouvé le vrai moyen de ne pas être... vous savez comment il disait. Vous savez aussi qu'il le fut. »

A Gontran : a Mon ami, je suis heureuse du bonheur qui vous échoit; le beau sang des Mably va refleurir sur la terre. Venez me voir souvent à Paris, et donnez-moi votre femme à instruire. J'ai déjà commencé; la petite tient de moi. >

Une seule personne s'évanouit; ce fut la pauvre tante de Narbonne. Mais on n'a jamais su s il fallait attribuer cet accident è la surprise ou à l'indigestion.

Parmi ie& invités qui n'étaient pas de la famille, on en vit deux ou trois se désoler de la rupture comme d'un malheur personnel. Geux^-là peut-ôtre étaient des créanciers qui comptaient partager la dot de Valôntine.

Le maire des Bréaux et son maître d'école se re« gardaient face à &ce et ne savaient que penser.

€ Y étes-vous, Ghapaillis?

— Je n'y vois que du feu,,monsieur le maire.

— Si M. le baron ne voulait pas se marier, il n'avait pas besoin de se mettre en frais.

— Entre nous, monsieur le maire, je crois qu'il avait peur de M"»* la baronne, et qu'il a voulu faire la chose en public, pour mettre toutle monde de son côté. Mais ils n'ont pasrairtropcoiitents,lesautresI»

Lambert interrompit leur entretien :

« Ce n'est pas tout, père Benot; vous allez vous rasseoir là et marier W^"" Barbot à mon cousin Contran de Mably.

— Ah ! mais que non, notre jeune maître : ça serait de bon cœur, puisque la chose vous convient; mais les papiers du futur? et les publications légales? et le consentement des parents? sans compter que ni Pun ni l'autre des conjoints n'a son domicile dans la commune. Je parie qu'il faut pltis de quinze jours pour raccommoder cette affaire-ià. Vous auriez eu bien plus tôt fini de vous marier vousmême. »

Tout à coup la voix aigre de la vieille Champ* saison s'écria :

c Lambert est foui Son mariage est impossible à défaire : est-ce que le trousseau n'est pas max^ qué?>

Les auteurs dramatiques ont sur les romanciers un précieux avantage : ils baissent la toile à leur gré. S'il m'était permis d'usurper les privilèges de Dumas fils ou d'Augier, de Thiboust ou de Sardou, je baisserais le rideau sur le mot du brave Lambert, vous laissant le plaisir d'accommoder le reste.

Par malheur, le dénotunent de la comédie ne s'arrangea pas tout seul.

Le comte de Mably tut littéralement mis h la porte par sa tante, M"* de Saint-Génin. La duchesse de Haut- Mont, qui avait pris sa défense, s'entendit injurier comme à la halle : les noms de sorcière et de vieille entremetteuse sont les plus doux de ceux qu'on lui donna. Le marquis de Lanrose et sa femme se prononcèrent énergiquement en Ssiveur de la duchesse et, par suite, de Mably. Adhémar et Yolande, fip»cinés par les mérites de Gontran ou par les millions de Yalentine, firent chorus avec le marquis, et M. de Mably se tailla comme une famille dans la parenté de Sàint-Génin.

Les Sombrevaux , les Girenseigne , et dix autres , formèrent le bataillon carré autour de la baronne. Le chevalier de Grissac, qui avait bien dîné, poussa le zèle jusqu'à se camper en face de Mably, en le regardant d'une certaine façon. Mais Mably Payant regardé h son tour d'une certaine manière, l'ancien brave pirouetta sur les talons et se perdit dans la

foule pour rêver plus à Taise aux beaux jours du

bois de Boulogne.

Le malheureux Lambert se trouva tiraillé entre les deux camps, maltraité par les uns, caressé par les autres, accablé par sa mère, inquiété par §es créanciers, mal remercié par Gontran, qui perdait un peu la tête; en somme, moins heureux et moins récompensé qu'il n'avait cru. Ses fermiers eux-mêmes et ses gens ne le considéraient pas autant depuis qu'il avait tourné bride à la fortune; la noblesse des environs se groupait autour de lui avec plus de cp-riosité que d'admiration : pour la plupart de ces gens-là, il n'était pas un héros, mais un phénomène. En l'absence de M. Fafiaux, qui avait arraché sa nièce, le troupeau des âmes bien pensantes ne s'était point immédiatement dispersé. Il s'agitait avec prudence et murmurait à demi-voix cent choses désagréables. M. de Saint-Génin avait ofTensé le parti . dans la personne de, son chef; à supposer qu'il eût le droit de refuser Mw« Barbot après l'avoir demandée, rien ne lui permettait de disposer d'elle et surtout au profit d'un homme mal pensant. Le chanoine Parisot, honnête homme et justement estimé, laissa M. Fafiaux en fureur et Valentine en larmes pour venir essayer un dernier effort sur tambert.

« Mon cher enfant, lui dit-il, n'espérez pas que votre acte de renoncement profite à la personne que vous avez en vue : notre excellent ami a pris Dieu à témoin qu'il ne donnerait pas sa nièce au jeune homûie en question. C'est pourquoi, si vous êtes sage,

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vous remettrez les choses en ordre , tandis qu'il est encore temps. Je viens de catéchiser ma chère pénitente; elle se soumet à tout...

— Merci bien! répondit Lambert. Il ne me man« querait plus qued*ôtre épousé par pénitencel Avouez gué j'aurais l'air d'un fameux imbécile si je la prenais pour femme après avoir dit qu'elle aime Contran ! Pourquoi donc ne se marierait-elle pas avec lui? Elle est majeure et libre de ses actions comme de sa fortune : je le dirai à M. Fafiaux, s'il ne le sait pas. »

Un incident à la fois pénible et ridicule acheva cette soirée. Parmi les hôtes du mois précédent, il s'en trouva plusieurs qui voulurent quitter la maison le soir môme. M. Fafiaux, par exemple, n'y pouvait plus rester après ce qu'on lui avait fait, ni la du* chesse après ce qu'on lui avait dit. Lambert n'avait pas prévu ces dif&cultés-là; tous ses chevaux étaient promis aux invités du jour. Il fallut inventer des combinaisons, empiler vingt personnes dans un break et cinq dans un coupé; les deux générations de Lanrose s'en allèrent sans leurs bagages. Le chapitre des adieux fut chargé de complications innombrables : telle personne avait à cœur d*embrasser Lambert, qui ne se souciait pas d'en faire autant à la baronne. Ajoutez que Gontran, après les violences de sa tante, ne pouvait guère aller dormir chez elle à Bellecour. Louison lui lançait des regards chargés à balle. Enfin tout s'arrangea , médiocrement pour les uns, presque bien pour les autres.

La duchesse et les Lanrose élurent domicile dans

un des grands hôtels de Lyon. Gontran s'installa tout près d'eux; Lambert vint les voir tous les jours, en dépit de sa mère. Il poursuivit jusqu'au bout son œuvre de dévouement, découvrit la retraite où M. Fafiaux avait. caché Valentine et fournit à la duchesse les moyens d'y pénétrer. La jeune M^ , conseillée, soutenue, encouragée, osa vouloir être heureuse. Elle parla nettement h son oncle, qui céda :ce ne fût pas sans protester bien haut et sans prédire tous les malheurs à cette fille rebelle.

Gontran, de son côté, se mit en règle avec la loi. Quand toutes les formalités furent remplies, c'est-àdire au bout de trois semaines, il épousa sans bruit, aux heures les plus discrètes, en présence de Lambert et de cinq ou six autres personnes, une enfant qu'il aimait sans presque la connaître et dont luimême était plus aimé q[ue connu. .

Le trousseau fut donné au couvent des Ursulines.

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