GONTRAN
Le lendemain, tandis qu'elle s'escrimait avec Justine à rajuster la robe de taffetas gris, Lambert faisait claquer son fouet sur la route de Lyon à La Balme. Jamais le vent aigu de novembre n'avait pincé des joues plus rayonnantes et un visage plus épanoui. Heureux Lambert ! rien ne manquait plus à sa joie : il ramenait Gontran 1
Plutarque nous a conté qu'un brave homme d'Argos s'était fait le serviteur ou, pour mieux dire, le chien d'Alexandre, le suivant pas à pas, dormant devant sa tente et cherchant à travers les batailles une bonne occasion de se faire tuer pour lui. C'est ainsi que Lambert avait aimé Gontran dès sa plus tendre enfance : le jeune comte avait partagé quelque temps les bons soins de l'abbé Grimblot. Des deux cousins Lambert était le plus robuste ; il croyait être d'aussi bonne maison que Mably et ne se sentait pas plus béte. Cependant il avait pris l'habitude de céder et
d'obéir à son égal, et lorsque tout petits ils jouaient ensemble à la poste, l'un n'avait pas encore mis la main sur le fouet, que l'autre avait déjà sa tète dans le collier. Ce partage inégal des fonctions de la vie avait créé entre eux une amitié cordiale, sinon fraternelle dans le sens moderne du mot. Gontran jouait le rôle d'un aîné de l'ancîen régime en présence d'un cadet soumis. Il commandait avec bonne grâce et Lambert obéissait avec joie. Si quelque ami de la famille s'étonnait de voir un Saint-Génin réduit en servitude, la baronne expliquait tout par la supériorité physique de Lambert et la délicatesse un p.eu maladive de Gontran. Il est certain que les plus forts se laissent aisément tyranniser par les faibles. Les services rendus enchaînent surtout le bienfaiteur : on commence par protéger un être sans défense, et l'on finit, sans savoir comment, par lui obéir.
Dix ans s'étaient écoulés depuis le dernier été que Gontran avait passé à La Balme ; les deux amis étaient deux hommes ; ils avaient goûté séparément tous les fruits de la vie, amers et doux. L'un et l'autre avait eu le bonheur de conserver une santé intacte, un cœur droit. et une conscience sans reproche. Mais l'homme, ainsi que tous les animaux, se modifie jusque dans les profondeurs de son être, selon le milieu où il est jeté. L'oisiveté grasse de la province avait épaissi Lambert ; l'oisiveté fiévreuse de Paris avait aiguisé Gontran, non sans l'user un peu. Ils avaient dévoré chacun leur patrimoine, et réduit leur actif à un chiffre voisin de zéro ; mais l'un
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avait la physionomie appétente d'un gros inassouvi, l'autre laissait un peu percer la grimace dédaigneuse d'un blasé. 11 est vrai que, pour le moment, leurs fortunes, longtemps parallèles, commençaient à diverger un peu. Entre le service du drapeau et celui de la jolie Valentine, la différence était visible ; les millions de l'héritière offraient d autres perspectives que le sou par jour ; et la Grande-Balme, malgré quelques flocons de neige qui mouchetaient son paysage depuis le matin, était un pur Eldorado au prix de la Grimée.
En dépit de tous les contrastes, l'embrassade des deux cousins fut vraiment bonne et cor^ale; chaxîun donna sans marchander l'équivalent de la joie et de l'amitié qu'on lui apportait. Une faut pas qu'un souvenir d'enfance, un détail des premières années de Gontran vous induise à voir en lui un garçon volontaire, et surtout égoïste. Rien n'est plus dangereux que de juger les hommes et les femmes sur les vieux bulletins de leur, pension. Le comte de Mably, n'étant plus ni faible ni chétif , avait oublié depuis longtemps ses caprices de baby malade. Les enfants sont enclins à se laisser aimer ; l'homme qui a vécu sait le prix des affections vraies et les paye à cœur ouvert, quand par bonheur il les rencontre. Ajoutez, s'il vous plaît, que les marronniers de la Grande- Balme, et cette pelouse un peu rôtie en juillet, et ce verger peuplé de vieux arbres tortus aux branches pendantes, et mille autres délails empreints de jeunesse et de joie, avaient laissé dans le cœur du jeune
homme un souvenir plus cher que son cheval Joce* lyn II et M"* Brindisi. Songez enfin qu'on a heau être gentilhomme et Français, et friand de la lame, on ne prend pas le chemin de la Crimée au mois de novembre sans regretter un peu le pauvre vieux pays qu'on ne reverra peut-être jamais ; or la Grande* Balme était la dernière étape du voyage, Contran devait s'y arrêter huit jours, pas un de plus, et de là se diriger en droite ligne sur Toulon. On a beau s'être montré à l'avant^scène des théâtres, avoir haussé les épaules aux tirades patriotiques ou bissé les couplets qui raillent le chauvinisme français ; le jour où l'on emporte un sac de soldat dans sa malle, on commence à s'intéresser aux tas de pierres de la route, aux poteaux du télégraphe, à la moindre motte de terre qui a le bonheur d'appartenir au sol français ; et si l'on voit couler deux grosses larmes d'amitié sur une figure française, on pleure aussi, et l'on n'est peut-être pas déshonoré ni même ridicule pour cela.
J'avais besoin de ce commentaire pour vous faire excuser l^émotion de Contran. Un jeune homme si lancé dans la mauvaise compagnie! si populaire dans le monde des petits coupés I si connu au bois de Boulogne et dans les cabinets de restaurant! si correct dans sa tenue, si impassible dans son visage, si Anglais dans ses moindres mouvements, selon la dernière mode de Paris! Il pleurait comme un grand enfant" en embrassant son vieux camarade, et si Lambert, qui suffoquait, lui arrosa un peu la
^— *- .>*ii^
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moustache, je vous assure qu'il le lui rendit bien.
Sur la route des Bréaux, qui s'embranche avec le chemin de la Grande-Balme , la conversation des deux cousins ne fut longtemps qu'un échange de regards, de poignées de main, de paroles inutiles :
< Ce pauvre Lambert 1
— Ce vieux Gontranl
— C'est que tu n'es pas changé I
— Je te retrouve tel que tu étais resté là et là. (Il indiquait du doigt sa tète et son cœur.)
— Ce n'est pas faute d'avoir été secoué, vois-tu.
— Et moi doncl que d'histoires!
— Que d'histoires 1
— Mon vieux Gontranl
— Mon pauvre Lambert 1 >
J'abrège le dialogue. Ce qui semblait tout simple aux deux interlocuteurs se changerait en scie d'ate-* lier pour ceux qui me font l'honneur de me lire.
Les deux amis, après le désordre inséparable de ce premier épanchement, entrèrent dans la voie des confidences et parlèrent longuement d'eux-^mêmes.
€ Moi, dit Gontran, mon afiaire est bien claire. L'avoué m'a fait voir, à ma grande surprise, que j'avais oublié de manger une quarantaine de mille francs. C'est pure distraction, tu peux le croire. Vrai comme te voilà, j'étais persuadé que j'avais senti mon dernier sou croquer sous ma dent. On m'a placé ce faible et intéressant débris; il parait que quarante mille francs de capital font cent louis de rente, que j'ai. Voilà une opération d'arithméti-
que que je n'avais jamais apprise. Pendant dii ans, mon pauvre vieux, j'ai toujours fait l'inverse, cherchant quel capital on pouvait créer en brûlant tel revenu. Tu comprends que je n'ai pas songé une minute à me refaire avec quarante mille francs. La base d'opération péchait trop par insuffisance. Aussi bien j'avais de Paris par-dessus les oreilles. On n'imagine pas combien cette gueuse de ville a une physionomie plate quand on la regarde entre deux barreaux de Clichy. Et puis, crotter ses bottes dans les rues où l'on passait en voiture, rencontrer ses chevaux sous le fouet d'un tailleur et ses maltresses au bras des petits messieurs de la Bourse, essuyer les condoléances de prétendus amis, ou, qui pis est, leurs offres de service! J'ai mieux aimé prendre un parti. Je ne suis plus assez jeune pour m'engager comme soldat et suivre la filière : avec la concurrence que nous avons dans l'armée, j'arriverais capitaine à cinquante ans. On avait autrefois le régiment des colonels, où les gens comme nous pouvaient être admis d'emblée : mais la Révolution l'a licencié, par malheur. Que faire*? J'ai demandé conseil; on m'a dit qu'il y avait moyen de débuter en amateur, ni officier ni soldat, à la suite d'un régiment ou d'un état-major, avec des protections, bien entendu. Je sais l'anglais, je suis cavalier, je peux rendre quelques petits services; on m'a bourré de lettres pour le général Canrobert. Ce serait bien le diable s'il n'avait pas besoin de moi un jour ou l'autre pour faire quelque commission pressée sous le
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feu du çaBon. Moyennant quoi on est sous-lieutenant de spaL^s ou de zouaves, au titre étranger; puis on change de corps, on permute, et si Ton a peu de chances d'attraper le bâton de maréchal, on peut du moins revenir au pays avec un paquet de graine d'épinards sur chaque épaule. Tout cela ne te semble pas bien clair, ni à moi non plus, mon brave homme. C'est Vialont et d'Agny qui me l'ont expliqué à la Maison-Dorée, un matin que nous étions parfaitement gris tous les trois. Mais qu'importe? Je ferai-œuvre de mes dix doigts, je risquerai ma peau, et peut-être, le hasard aidant, serai-^e bon à quelque chose. C'est ça qui me changerait !
— Et si tu meurs, Gontranl
— Si je meurs, mon ami, il y aura deux armées à mon enterrement : les î'rançais et les Russes ! Estce flatteur? A Paris, je n'aurais pas même eu quatre gardes nationaux.
— Peux-tu rire de ces choses-là! Mais, mon ami,' la mort n'est pas la fin de tout, et je vois, au ton dont tu me parles, qu'elle te trouverait bien mal préparé.
— Toujours donc? Tu es encore plongé jusqu'au cou dans les idées de l'abbé Grimblot?
— Qui sont celles de mes pères et des tiens, mon ami. Mais ne parlons pas de ça. Je ne te convertirais point, tu ne me détournerais pas, et nous nous ferions de la peine. C'est Paris qui t'a changé! Car autrefois nous nous disputions à qui servirait la messe du pauvre abbé.
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— C'est Paris, si Ton veut; en réalité, c'est une dévote qui, par ses perfidies, ses roueries, ses coquineries et son infâme scélératesse, m'a conduit à haïr ce que j'aimais et à trépigner sur ce que je vénérais! Le jour où je mourrai, si l'enfer n'est pas démoli, c'est elle qui pourra se vanter de m'en avoir ouvert la porte. Mais pas de politique! Ce n'est ni le lieu ni le moment : il y a trop de monde à La Balme.
— Quoi! celle qui t'a.... par ses coquetteries.... serait. . . ? On m'a bien dit. . . .
— Parlons de toi, mon bon Lambert! tu es content?
— Non! Je ne le suis qu à moitié, parce que le bonheur qu'on ne partage pas avec ses vrais amis, c'est de l'égoïsme.
— Drôle de théorie, pour un garçon qui entre en ménage!
— Tu me fais dire une bêtise qui n'est pas dans mon idée : c'est pour rompre les chiens; je te connais.
— Et moi aussi, je te connais à fond, brave et solide cœur! Tu es encore le petit garçon qui n'aimait plus les fruits ni les confitures lorsque l'abbé m'avait privé de dessert. Parlons de toi, te dis-je, et commence par te mettre en tête que ma seule consolation sera de te laisser heureux. L'aimes-tu bien, ma future cousine?
— Ça, oui! Je ne te dirai pas qu'elle m'a flanqué le coup du lapin. C'était dans le principe un ma-
nage arrangé entre parents. Tu verras 1 oncle; ne le blague pas trop. H ressemble un peu à une écumoire coiffée de vieux gazon, avec ses petits cheveux plats, qui ont Fair d'une perruque en feutre; mais c'est un homme de convictions ; la plus haute influence du département.
— Ta future est jolis, à ce qu'on dit?
— Que trop, mon cher! au point qu'elle m'intimide.
— On a donc peur des jolies filles, dans la commune des Bréaux? il me semble que de notre temps 1.4.
— Ah! ce n'est pas la môme chose. Valentine est une fille, vois-tu, à qui je n'aurais jamais osé adresser la parole si je ne m'étais trouvé, pour ainsi dire, marié avec elle avant d'y avoir songé. C'est maman qui a tout fait. Nous étions mal, mais, là, tout h fait mal dans nos affaires, et moi, comme un nigaud, je ne me doutais de rien. Si le père Fafiaux nous avait refusé sa nièce, il ne nous restait plus qu'à mettre la clef sous la porte.
— Ta parole?
— Maman me l'a prouvé, livres en main. Et si Dieu permettait que Valentine se ravisât d'ici à cinq jours, tu aurais un compagnon de route tout trouvé. Quant à ma pauvre vieille, on l'admettrait par grâce dans quelque couvent de Lyon.
— A quoi diable songes-tu? Est-ce que tu n'es pas sûr de ta femme?
— Le contrat est signé, le trousseau fait,, la cor-
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beille offerte et' acceptée; et pourtant il y a des quarts d'heure où je me prends à douter de tout ça. La femme est trop jolie, la fortune est trop belle, je n'en mérite pas tant; je me dis que c'est un rêve et que mon château de cartes va s'écrouler au premier vent.
— Toi! tu es plus amoureux que tu ne veux en convenir. La peur de l'impossible! symptôme grave.
— Mais je conviens que je l'adore! De ce qu'un mariage a commencé comme une affaire, il ne s'ensuit pas que l'amour perde ses droits. C'est même prodigieux comme on s'enflamme vite lorsque tout est décidé et qu'on n'a plus qu'à suivre la pente ! L'idée qu'on peut honnêtement, ouvertement, avec la permission de Dieu et des hommes, s'amouracher d'un petit être innocent et pur, qui n'a jamais pensé qu'à vous, c'est comme si l'on vous allumait une traînée de poudre. Comprends-tu?
— Je comprends que tu es pincé dans l'âme, et je parie que la petite demoiselle en tient aussi. L'amour est une maladie contagieuse entre toutes. « Donnez et vous recevrez ; soyez frappé et l'on vous ouvrira. »
— Tu retournes l'Évangile comme un gant, mauvais sujet. Sois raisonnable une minute : me voilà; tu me connais au physique et au moral. Eh bien! bâti comme je suis, pourquoi m'aimerait-elle?
— Pourquoi? Il est charmant ! Oui, tu es charmant, grosse bête, et je la défie de ne pas f adorer. Mettons à part le nom, le titre, les relations de fa-
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mille et tous les avantages extérieurs à l'homme; tu es très-bieU; mon vieux, et si les femmes ne te 1 ont jamais dit, je les estime assez pour croire qu'elles te l'ont quelquefois prouvé. Tu ne ressembles pas à cette poire molle d'Antinous, ni même au grand flandrin qu'on nomme l'Apollon du Belvédère ; j'en conviens. Mais tu as la poitrine large, un bras de fer, des mollets... range donc un peu celui-là qui me fait des bleus sous le tablier de la voiture! Ta figure n'est pas tirée d'un keepsake anglais, maii c'est une vraie figure de notre temps et de notre pays, honnête, ouverte et cordiale. Or, qu'est-ce que l'amour ? La recherche instinctive de ce que Ton n'a pas. Les femmes d'aujourd hui ne sont que de petits paquets de nerfs, agités, surexcités, travaillant nuit et jour dans le vide. Il leur faut un point d'appui résistant, composé de vrais os et de muscles athlétiques : elles riraient au nez des jolis poitrinaires et des aimables dévastés qui faisaient florès, il y a trente ans. Tu parles peu ; bravo ! Elles ont dans l'esprit une telle opulence de riens que le plus joli causeur, à leurs yeux, est celui qui les écoute. Je m'aperçois, parce que je suis un homme, que tes habits n'ont pas été coupés à Paris; mais elles! crois tu donc qu'elles aient le temps de remarquer ta toilette? Elles ont la leur à soigner, et c'est peu de vingtquatre heures par jour pour un travail comme celuilà. Somme toute, mon bon, tu es un des hommes les mieux bâtis pour inspirer l'amour aux femmes, parce que tu es un de ceux qui leur ressemblent le moins.
— Taratatal Tu as beau dire : je serais plus sûr de raon fait, si je pouvais mé faufiler pour une semaine dans la peau d'un garçon chic et d'un enjôleur comme toi. Ma future m'a accepté comme je suis ; mais, bien sincèrement, je crois qu'elle me préférerait si j'étais autre.
— Sais-tu que tu m'inquiètes, à la fin? n y a donc un rival?
— Pas l'ombre I si tu crois que la maman Saint- Génin aurait exposé son fils à la concurrence!
— Quid quant aux souvenirs et regrets? Pas d'aflection contrariée? Pas de soupirs étouffés? Pas d'ancien maître de piano?
— Rien de pareil ; on sort du Sacré-Cœur aux dernières vacances.
— Soupçonnes-tu quelqu'un de t' avoir desservi auprès d'elle? Es-tu bien sûr des gens que vous avez àLaBalme?
— Comme de toi.
— C'est beaucoup dire. »
Lambert lui récita la liste des invités, et Contran, après un mûr examen, ne récusa personne.
« Allons, dit-il, je vois décidément que tous tes gros nuages sont de simples papillons noirs. On leur fera la chasse, morbleu 1 Et tu sais que je suis bon là. J'ai sept jours pleins à te donner. Nous sommes au jeudi 17 novembre ; je suis à toi jusqu'au jeudi 24, sept heures du matin. Tu te maries?...
— Le lundi 21, à dix heures du soir, dans la bibliothèque du château. Le maire des Bréaux, qui est
notre fermier, apportera les registres de Tétat civil. Le mardi 22, M. Parisot, chanoine de la cathédrale et directeur de Valentine, nous bénit dans la chapelle que nous avons restaurée exprès.
— Bon! le tout est d*arriver sans encombre à lundi soir; car, une fois que la jeune personne aura dit un simple oui devant ton fermier, le reste ira de soi, avec ou sans chanoine. Tu n'as donc que quatre jours et demi à trembler, gros poltron ! Et en quatre jours et demi je défie les plus malins de rompre une affaire si avancée. Il faudrait que tu fisses un de ces pataquès qui chavirent toutes les combinaisons de la sagesse humaine, ou qu'un commissaire de police orné de son écharpe vînt réclamer ta collaboration pour les travaux publics qui s'exécutent à Brest, Rocnefort ou Toulon. As-tu un crime sur la conscience? Non. Crains-tu de devenir fou? Non. Donc tu es marié, mon cher, aussi vrai que je suis soldat.
— Je sens bien que tu as raison; mais que veuxtu? Gontran, il y a des moments dans la vie où Ton est si heureux qu'on en est bête!
— Va, tu ne m'apprends rien. Tous ceux de mes amis que j'ai assistés en pareil cas se creusaient la cervelle pour y trouver un danger à craindre. Et je suis presque sûr que toutes leurs fiancées faisaient, dans leur petite tête, exactement le même travail; car enfin, si nous les désirons, ces pastourelles, elles ne sont pas dégoûtées de nous. Comment diable veux-tu qu'on aspire à être mari et qu'on redoute
d'être femme*? Le rôle le plus facile et le plus amusant n'est pas celui du mari.
— C'est grand dommage que tu ne te sois pas marié, toi qui connais si bien les femmes.
— Dommage, pour qui?
— Mais d'abord pour la femme que tu aurais eue, car il y a chei toi des instincts de famille. Tout à l'heure, à Lyon, quand cette pauvresse est venue te fourrer son enfant dans les jambes, tu n'as pas seulement donné ta monnaie à la mère, tu as donné une caresse au petit.
— Crois-tu? C'est bien possible. J'aime assez les enfants, parce que leurs vices ne sont pas mûi:s.
— Si tu en avais eu à toi seulement la moitié d'un!
— La moitié d'un? Tu n'es pas dégoûté! Dans le monde où j'ai vécu, les plus fortes parts sont d'un huitième.
— Tu l'avais en horreur, ce monde-là?
— Parbleu!
— Et pourquoi n'en es-tu sorti qu'à la dernière extrémité?
— Approche un peu d'un engrenage et tâche de n'y laisser que la moitié de ta peau !
— C'est une métaphore, ça. Pas moins vrai que si tu t'étais marié il y a cinq ou six ans, tu sauvais la moitié de ta fortune. Pourquoi ne t'es-tu pas marié? Est-ce qu'il n'y a pas assez de femmes à Paris?
— Il y en a douze fois trop ; mais il m'est arrivé ce qui arrive à bien d'autres. Celles que j'ai deman-
dées n'ont pas voulu de moi, et celles qu'on m'a offertes, je n'en ai pas voulu.
-— Très-sérieusement, tu en aurais pris une?
— J'en aurais pris deux.
— Incorrigible!
— Parce qu'il est trop tard pour me corriger.
— Et si je te trouvais une vraie femme dans ce . pays-ci, en demanderais-tu deux, mauvais chenapan de Parisien que tu es?
— Si c'est pour cela que tu m'as fait venir, je suis bien fâché de n'avoir pas pris un billet de retour.
— Gontrah! Tu ris de tout.
.— Veux-tu que je te répète un vieux mot de comédie? Je me hâte de rire, parce que nous avons sufftsamment pleuré ce matin.
— Mais une demoiselle bien élevée, gentille, riche, une amie de Valentine, qu'on m'a offerte dans le temps, la refuserais-tu, si ma femme, maman, M. Fafiaux, tous nos amis et nos parents, s'arrangeaient de tnanière à la jeter dans tes bras?
— En sept jours? La loi s'y oppose.
— Dieu a fait le monde entier en six jours, et sept ne lui suffiraient pas pour bâcler un mariage!
— Tu es superbe 1 Après avoir douté de ton bonheur, il ne te manquait plus que de croire au mien !
— Et pourquoi ne serais-tu pas heureux comme nous? M^^* Pichard a vingt ans, un million de dot; ses parents sont d'honnêtes banquiers qui n'ont jamais rien pris à personne; elle était au couvent la meilleure amie de Valentine, et si tu veux...
— Assez 1 Tu n'as donc pas peur d'amollir un cœur de soldat? Mademoiselle.... comment disrtu?
— Pichard; Félicité Pichard, Le nom n'est pas historique, mais...
— Historique ou non, M"» Pichard ne sera pas tentée de réchanger contre le mien. J'ai une réputation qui me précède partout en courrière, non pour m'ouvrir les portes, mais pour me les fermer. Sans compter une odeur de îagot, pariaitement appréciable aux nez de la famille Pichard, puisque mes moindres paroles scandalisent un bon vivant comme ce vieux Lambert.
— Tu ne me scandalises pas, tu m'ébourriffes un peu, voilà tout. J'ai toujours cru qu'on pouvait être un bon vivant sans mal penser. Mais, pense comme tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de t'aimer et de te servir si j'en suis capable. Veux-tu rester garçon*? Installe-toi chez nous, vis avec moi, en irère, comme au temps où nous faisions Ces grandes parties de ballon sur la pelouse. Ma fen^me t'adorera, j'en suis sûr; mes entants sauteront sur tes genoux et t'appelleront leur oncle. Tu sais que la maison est grande et que tu ne nous gêneras pas. Nous sommes riches à partir de lundi soir, donc tu l'es. Si tu ne nous aimes pas assez pour digérer notre pain sans scrupule, tu payeras pension sur tes cent louis de rente. Préfères-tu le mariage et M^^^ Pichard? Je te prends demain matin, je te mène à Lyon, je te présente, je te propose et je te marie ; est-ce entendu? Les deux noces se tont ensemble; si un délai de sept
jours ne suffit pas, eh bien, nous vous attendrons I — C'est qu'il le ferait comme il le dit! Écoute, nous approchons de la Grande-Balme ; voici l'allée de châtaigniers où nous avons tué notre premier écureuil; dans cinq minutes il faudra faire des salamalecs et poser pour le monde ; parlons peu et bien. Je suis revenu de mes folies; je déplore ma vie manquée et mon nom, un beau nom, qui va périr au coin de quelque bastion russe, gi je trouvais en France une femme et une situation passables ou seulement possibles, je les accepterais en remerciant le sort ou le ciel, à ton choix. Il n'y faut pas songer, le mal que je me suis lait à moi-même est irréparable. Si M"' de Batéjins m'a refusé avec deux millions quand elle n'avait pas le sou, je ne peux pas, sans le sou, dénicher une petite millionnaire. Mais ce que tu m'as dit ce matin n'est pas tombé dans une terre ingrate; je n'oublierai jamais les services que tu voulais me rendre et l'offre de retarder ton mariage pour moi, ce qui était sublime, ni plus ni moins. Je te retrouve meilleur, s'il est possible, que je ne t'ai laissé il y a dix ans. Il n'est guère à présumer que je rencontre jamais une occasion de te prouver mon amitié et ma reconnaissance ; mais, si, par accident, quelque chose manquait à ton bonheur, si tu trouvais sur ton chemin un obstacle grand ou petit, sérieux ou futile, homme, caillou, rocher, tu tf aurais pas besoin de m'appeler ni de me faire un signe ; je serai là. »
Comme il achevait cette déclaration, la voiture
déboucha dans la cour d'honneur et Ton scmnale second coup du déjeuner.
Les bains russes, dit-on, sont une excellente chose pour le corps. On vous promène d'étuve en étuve jusqu'à ce que vous soyez à moitié cuit; lorsque la peau est rouge, que la sueur ruisselle par tous les pores et que le sang bout dans les veines, on vous amène délicatement sous un robinet d'eau glacée et Ton vous fait franchir en moins d'une seconde tous' les degrés qui séparent l'équateur du pôle. C'est dur, je le devine; c'est hygiénique au plus haut point, je veux le croire.
Mais qu'un tel soubresaut dans la température morale soit également favorable à l'hygiène du cœur, voilà ce qui me paraît beaucoup moins démontré. Et Gontran fut sans doute de mon avis, lorsque, ragaillardi par les souvenirs de son enfance, réchauffé par la vue de mille objets connus et chers^ excité car les paroles cordiales d'un vieil ami, surchauffé par un échange d'ardeurs généreuses, il tomba sans transition au milieu du salon de la Grande-Balme. Une douche d'égoïsme, de morgue et de réprobation s'abattit directement sur sa tête et le glaça jusqu'au fond des os. Jous les hôtes du château étaient réunis là, sauf la duchesse, qui se faisait trop belle en l'honneur de son chérubin. La physionomie générale de l'assemblée étonna le pauvre garçon; il se demanda un instant s'il venait marier un cousin ou comparaître en cour d'assises.
Il est vrai que sa venue avait retardé le repas
d'une grande heure ; que sa personne était parfaitement inconnue de presque tous les invités; que sa réputation de libre penseur et de mauvais sujet effarouchait d'avance les âmes pieuses; enfin que ses rares connaissances, comme Éliane et le marquis de Lanrose, protessaient une médiocre amitié pour lui. La douairière Tavait choyé jadis, heureuse et fière de donner tous ses soins à un comte orphelin, héritier d'une immense fortune; mais elle commençait à ne plus voir en lui qu'une charge de famille, un de ces garnements qui donnent de mauvais conseils et empruntent l'argent sans le rendre. Elle embrassa le cher neveu, par acquit de conscience; le marquis lui tendit la main froidement; cette niajestueuse Éliane, qui l'avait peut-être adoré, le salua d'un signe de tête et d'une révérence courte; le reste se tint coi.
Et Gontran promena un regard assez triste sur cette collection de figures où l'orgueil, l'ennui, l'avarice, l'ignorance, la petitesse d'esprit avaient pour ainsi dire imprimé des grimaces caractéristiques.
« Mesdames et messieurs, dit Lambert de sa voix joyeuse, je vous présente mon cher cousin et mon excellent ami Gontran de Mably. Mais où donc est M"'' Barbot? »
Le gros Girenseigne fit un mouvement et démasqua toute la personne de Valentine qui s'était dissimulée derrière lui.
« Enfin, pensa Gontran; voilà donc une figure humaine. »
Lambert ne lui laissa pas le temps de poursuivre ses observations; il le prit par le bras et le mena tout droit à la jeune fille :
a Mademoiselle, dit- il, voici mon ami. Gontran, voici ma future. »
Et tandis que les jeunes gens échangeaient un salut de grande cérémonie, il poursuivit d'un ton jovial : .
« Maintenant, comme nous ne nous sommes pas encore vus de la journée, bonjour, mademoiselle; permettez que j'exerce le plus agréable de tous mes droits. »
En même temps , il s'avança pour embrasser deux belles joues qui n'avaient jamais été si rouges.
Valentine ne s'en défendit pas; il y avait une semaine que son futur l'embrassait soir et matin sous les yeux de la famille, par autorisation expresse de l'oncle Fafiaux. Mais elle sentit la terre se dérober sous elle : cette familiarité lui avait toujours paru indifférente; ni le cœur ni les sens ne s'en étaient jamais émus. Pour la première lois, le simple rapprochement de deux épidermes lui apparut comme un fait énorme, décisif, fatal. Elle se sentit perdue et condamnée sans appel ; elle se demanda , au milieu d'un désordre d'esprit épouvantable, si un homme pouvait encore aimer la femme qu'un autre avait embrassée devant lui.
Mais jugez de ce qu'elle devint lorsque son fiancé, dans l'expansion de cette grande joie, se retourna vers M. de Mably et lui dit :
€ n ne faut pas que tu manges ton pain à la fumée, mon pauvre vieux. Je ne suis pas jaloux et mademoiselle n'est pas bégueule : Gontran l embrasse ta cousine !»
• A cette étrange invitation, Valejitine et Gontran s'éloignèrent l'un de Tautre, aussi spontanément que deux corps chargés de la même électricité. Tous les deux firent un grand pas en arrière, presque aussitôt racheté par un demi-pas en avant, et ils se regardèrent pendant une demi-seconde que la peur du ridicule fit paraître bien longue à M. de Mably. Je suis persuadé que cinq minutes plus tôt en descendant de voiture, dans la joyeuse expansion de sa vieille amitié, il eût sauté au cou de Valentine sans embarras et sans scrupule; mais il avait reçu la. douche; Tair du salon l'avait glacé. L'accueil de la douairière et de ses invités lui donnait assez de siang-froid pour qu'il pût s'adresser à lui-même la célèbre question de Thomas Diafoirus â son père. Il ne voulait ni reprocher à son brave cousin un défaut de savoir-vivi'e, ni paraître dédaigneux du régal friand qu'on lui offrait; et d'un autre côté il craignait de froisser, par un acte de gloutonneiçie provinciale, les petites pudeurs d'une enfant qui semblait délicate et fière. Mais comme il était homme du monde, c'est-à-dire exercé à tranclier sans délai les questions de savoir-vivre, il eut pris son parti avant que la demi-seconde ne fût tout à fait écoulée. Il lança à Lambert un sourire de reconnaissance, à Valentine un regard chargé des
leo LA VIEILLE ROCHE
plus humbles excuses, prit et baisa une petite main blanche qui avait fait, non sans trembler un peu, la moitié de la route :
« Mademoiselle, dit-il, je vous télicite sincèrement d'épouser le meilleur être que j'aie jamais rencontré, et j'attends avec impatience que toutes choses vous soient communes pour acquérir le droit de me dire votre ami.
— Ce vieux Gontran ! » cria Lambert. C'était bien la dixième fois de la matiùée.
Un critique impartial (s'il y en a) eût peut-être reproché un peu de manière au geste et à la phrase de M. de Mably. yalentine n'y remarqua qu'une douceur, une tendresse, une suavité, un parfum dont sa jeune âme fut à la fois baignée, pénétrée, embaumée i Son esprit irisa de toutes les splendeurs du prisme une banalité parfaitement incolore ; son oreille prêta des mélodies ineffables à une voix qui par hasard était un peu enrouée ce jour-là. Encore un peu, la pauvre innocente eût emprunté les ailes des anges pour les coudre au Waistcoat de ce mauvais sujet.
Nous nous mocpions de don Quichotte lorsqu'il prend des merluches pour des truites, et Maritorne pour une princesse, mais qui de nous n'est jamais tombé dans des erreurs du même genre? La beauté n'est pas toute dans les objets qu'on admire ; l'œil des admirateurs en fournit plus de moitié. Et lorsque vous applaudissez quelque divine mélodie, nul ne peut dire au juste combien votre oreille y a mis du sien.
LE MARl IMPRÉVU 161
La duchesse arriva fort à point pour réparer les omissions de Valentine, si quelqu'un des nombreux mérites de Gontran lui avait échappé par impossible. Il fallait voir la chère dame en extase devant son protégé. Elle le trouva beau, elle le trouva grand, elle le trouva élégant, elle proclama la finesse de sa moustache et la beauté de sa jambe. Il fallait cette révélation pour apprendre à Valentine que la jambe d'un homme peut différer de la jambe d'un autre : ce point de physiologie comparée n'est pas traité dans les programmes du Sacré-Cœur.
Gontran fit la meilleure contenance qu'il put, mais sa position n'était pas commode sous cette dégelée de coups d'encensoir. Le pau\Te garçonne savait où se mettre, et il était d'autant plus mal à l'aise qu'il connaissait fort peu la duchesse. Il croyait bien avoir sauté sur ses genoux, du temps qu'elle imitait Socrate en étudiant les hommes, mais il ne Tavait pas revue quatre fois en dix ans. Elle recevait tous les soirs, de huit heures à minuit; c'est l'instant le moins disponible pour un jeune homme qui se ruine. D'ailleurs il ignorait ou il avait oublié la liaison de son père avec cette vieille fée. Bref, il se demandait avec une anxiété fort naturelle pourquoi M""' de Haut-Mont était dans le salon de La Balme lorsqu'il y a de si jolis appartements chez le docteur Blanche ou le docteur Pinel.
Quant à Lambert, il se passionna d'emblée pour la duchesse, qu'il avait médiocrement goûtée jusque-là» Il lui sut gré du soin qu'elle prenait do
UE MARI IMPRÉVU. Il
mettre en lumière les perfections de son ami. Pauvre garçlon! ses jambes affectaient cette forme capricieuse qui rappelle les manches de veste ; mais il ne songeait pas à lui, tant il était heureux d'entendre l'éloge de Gontran !
Le déjeuner, comme on peut croire, fut trop cuit et manqué de tout point. M"» de Saint-Génin, que ces petits malheurs blessaient dans son amourpropre, se vengea sur le nouveau-venu. Elle accabla son beau neveu de prévenances ironiques : « Pardonne-moi de te donner des œufs durs ; ce n'est pas moi qui les ai fait attendre. Encore un peu de salmis, mon pauvre garçon ; tu n'en mangeras point où tu vas. Notre dessert n'est pas brillant ; ah ! dame, tu n'es pas au café Anglais. Mais cela nous coûte moins cher ; on ne se ruine pas ici. Tâche de te refaire à nos mœurs patriarcales l >
Elle mentait, la bonne dame, car elle s'était bel et bien ruinée à vivre ainsi, Lambert aidant. De plus, elle mentait avec une petitesse qui sentait le Ganigot d'une Heue et montrait à quel point elle était déplacée dans le château des Saint-Génin. Mais si Lambert eut à souffrir et même à rougir pour elle, (jontran ne s'émut point des coups de grosse patte qu'elle faisait pleuvoir sur lui. Il avait conservé dans un coin de sa mémoire le souvenir de quelques corrections bien anciennes, et beaucoup plus manuelles, sinon plus maternelles que celles-là.
On sait d'ailleurs que la tension d'esprit nous rend insensibles à mille choses. Dès qu'une idée puis*
santé s'est précipitée chez nous, elle se conduit dans notre cœur comme une femme du monde chez son amant : elle ferme toutes les portes ; Gontran était, depuis un quart d'heure, l'esclave ou plutôt la proie d'une idée.
Une expérience a3sez coûteuse, comme on Ta vu, lui avait appris à connaître les femmes. Ajoutez que, par une illusion naturelle et commune, il s'exagérait encore son mérite dans cette jolie spécialité. Il ne se vantait pas de lire le passé, le présent et l'avenir sur le satin d'une main blanche, quoiqu'il eût pris quelques leçons du célèbre DesbaroUes. Mais il se faisait fort de saisir dans les prunelles d'une femme le secret le mieux caché.' Son regard, croyait-il, s'introduisait en maître et courait droit au cœur en passant par les yeux. Les victimes de sa clairvoyance avaient beau se barricader sous les paupières les plus longues, armées des cils les plus impénétrables : il devinait d'assaut si vous aviez aimé, si vous aimiez encore, si la personne aimée était présente où absente, si vous étiez heureuse ou malheureuse d'aimer. Son étude, bien entendu, ne s'exergait que sur les femmes : il n'avait pris de la science que le côté agréable et galant.
Eh bien, le cher garçon vit ou crut voir, au bout de vingt minutes, que Valentine n'avait aucun amour pour son futur mari.
< Voilà, se disait-il, deux yeux qui ne sont ni laids, ni froids, ni dépourvus d'intelligence. Je crois même que, dans le cours de mes études, je n'en ai pas ren-
contré d'aussi beaux. Et les beaux yeux sont plua rares qu'on ne pense. Il faut une demi-douzaine, que dis-je*? une douzaine de perfections diverses pour composer un oeil sans défaut. Que le sourcil soit d'un beau dessin et d'une heureuse couleur ; essayez donc d'être jolie avec des sourcils blancs ou mal tournés! Ceux-ci me paraissent irréprochables. L'œil n'est ni enfoncé ni trop saillant; le juste niveau, La forme, l'épaisseur, la couleur des paupières, à souhait. Les paupières plus épaisses feraient un bourrelet, les paupières trop minces laissent transparaître la couleur de l'œil, ce qui est répugnant, presque cadavérique. Qu'on ne me parle pas des pûapières trop rouges, à la mode des lapins blancs, o:. de ces paupières bistrées qui ont l'air d'un cuir de Russie rabattu en forme de cabriolet. Couleur sobre, blanc mat, à peine rosé ; c'est à merveille. Le blanc de l'œil est d un ton superbe : ni bleu ni jaune, bravo I Le bleu indiquerait un sang pauvre, le jaune trahirait un tempérament bilieux. Mais le plus beau de ce chef-d'œuvre, c'est la prunelle. Jour de Dieu ! Quelle richesse de ton! quel éclat! quel feu! C'est du saphir un peu foncé, pas autre chose. Si nous étions sous Louis XVI, je conseillerais à cette dhfant de faire peindre le portrait de son œil. Par malheur, la mode en est passée. Mais à quoi diable m'amuséjelà? Animal! Tu n'es pas ici pour détailler les perfections» de cette petite. Y a-t-il de l'amour entre ces jolies paupières, oui ou non ! Voilà la question, mon bonhomme!
LE MAEU IMPRÉVU 165
« Ehbien, oui ! Ce feu-là n*est pas i^out simplement le rayonnement de la jeunesse. Ce il est pas le plaisir de se savoir jolie (car elle est jolie), de se sentir admirée (elle est assez admirable pour ça), d'avoir une jolie robe qui lui va bien et une coiffure idéale; c'est encore moins le plaisir d'être riche et de savoir qu'elle a des millions dans un coffre : fi donc ! Est-ce la joie d'être bientôt baronne? Pas davantage : on doit lui avoir dit que si elle voulait un prince, elle n'aurait qu'à se baisser pour en prendre. Allons, allons, cette jolie petite flamme qui éclaire la table autour d'elle, c'est de l'amour, ou je ne m'y connais pas!
« Mais pour qui? Voilà le hic. Pour Lambert? improbable. Elle l'a regardé tout à l'heure en lui demandant de l'eau et l'étincelle électrique n'est pas sortie. Au contraire, on aurait dit que ces beaux yeux jetaient du froid : mauvais symptôme. Voilà cinq grandissimes minutes qu'elle ne Ta regardé; c'est encore plus grave. Celle qui aime véritablement, fille ou femme, peut simuler lindifférence ou la haine, dire des banalités et même, au besoin, des choses dures : elle peut frapper ses yeux à la glace et garder les étincelles pour une meilleure occasion; ce sont petits tours de force, gymnastique de salon, qui s'apprennent de bonne heure dans les pensionnats les plus distingués. Mais je défie la plus habile de rester cinq minutes à la portée de son amant sans le regarder quarante fois.
€ Il est vrai que Lambert la laisse un peu tran-
166 LA VIEILLE ROCÏÏE
quille. Si c'était moi; morbleu! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Va donc, clampin! Je te pousserai, tu auras de l'éperon et delà cravache, et tu sauteras la barrière. Il faudra qu'elle t'aime ou qu'elle dise pourquoi!
k Mais, j'y pense ! si elle aime, comme j'en suis sûr, et si Lambert n'est pas aimé, c est donc qu'elle en aime un autre. Ainsi les doutes qu'il exprimait ce matin, les inquiétudes dont il était agité seraient le pressentiment d'un malheur réel? Lui malheureuxl lui ridicule! Ahl mais non; je n'entends pas de cette oreille-là. Il est mon meilleur parent et mon seul ami; je ne souffrirai pas qu'il soit quitté par sa future ou trahi par sa femme. La petite est à nous ; à lui, veux-je dire, et nul autre ne Taura. Mais je divague. Si elle avait un sentiment au cœur, seraitelle à La Balme? Ce n'est pas la gendarmerie qui la amenée ; elle est libre et majeure. L'oncle a l'air d un bonhomme; il ne la contraindrait pas.
« Et cependant, j'en jurerais, il y a quelque chose dans ces yeux -là. Mais pour qui*? Ah I voilà ; cherche I i
Dans tous les cas, ce n'est pas quelqu'un d'ici. Aux environs*? Personne, que je sache. Un Lindor à guitare qui rôderait la nuit. Les chiens le mangeraient tout cru, par amitié pour leurraaitre; et les paysans donc! On le rapporterait au bout d'une fourche avant qu*ll eût chanté son air. Mais à Lyon*? Dame! si elle a laissé un petit souvenir à Lyon, je donne ma langue aux chats ; je ne suis pas du pays, moi 1 Mais on le trouvera, le monsieur qui va sur nos brisées,
et j'aurai bientôt fini de lui loger six pouces de fer dans les côtes. C'est plus logique assurément que de tirer sur ces pauvres Russes qui ne m'ont jamais fait de mal. »
L'auteur et le lecteur ne s'essouffleront pas davantage à suivre les idées qui défilaient au pas de course dans la cervelle de Contran. Comme le déjeuner dura plus de deux heures, le jeune homme eut le loisir d'étudier la question sous ses diverses faces, sans toutefois s'absotber trop visiblement. Il sut rester présent à la conversation, répondre à ceux qui lui parlaient, et placer son mot à propos. Il fit même un bout de chemin dans l'estime de ses respectables voisines : sa contenance discrète et la douceur de sa voix attendrirent deux ou trois cœurs ratatinés. Les bonnes dames croyaient sans doute qu'il allait sauter à pieds joints dans les plats; elles décidèrent que ce diable était un peu moins noir que sa réputation. Mais en cherchant à plaire autour de lui, en semant au profit des duègnes cette petite provision de perles à bon marché qu'un homme aimable a toujours dans la poche, il revenait souvent, et toujours avec un intérêt nouveau, à son travail favori. On l'eût bien étonné la veille au soir et ce matin même en lui disant qu'une petite fille inconnue allait l'intriguer à ce point. Il s'attendait en arrivant à une rencontre embarrassante, mais qui n'était pas celle de M"*^ Barbot.
Si quelque chose avait troublé la joie de son retour à La Balme, c'était la peur de revoir Éliane et
son mari face à face. Le sentiment qu'il éprouvait pour la marquise n'était pas ce ^épit léger et trèsconsolable qui reste au fond du cœur d*un prétendant évincé; le monde est plein de gens qui se sont demandés et refusés en mariage, et qui se voient de fort bon œil. Mais Gontran n'avait pas essuyé une défaite vulgaire; M"« de Batéjins l'avait élevé trèshaut pour le laisser tomber très-bas : si quelque chose s'était' brisé en lui dans la chute, il avait le droit de s'en prendre à elle. Vous avez déjà vu qu'il la maudissait ferme, et que sa grande haine était l'envers d'un grand amour. Jamais, depuis le jour où Éliane lui avait signifié son congé, il ne s'était retrouvé dans un salon avec elle; c'était même pour é\âter un pareil accident qu'iF avait désappris le chemin du faubourg. Il lui semblait impossible de jouer froidement son rôle d'homme du monde, en présence de celle qui lui inspirait encore des accès de fureur sauvage.
Jugez un peu s'il fut émerveillé de sa propre sa* gesse! Il demeura deux grandes heures à la même table que la marquise; il la voyait de trois quarts et quelquefois en pleine face, lorsqu'elle se tournait un peu vers son mari. Il l'entendait causer fort amicalement avec M. de Lanrose, qui était à trois places plus loin ; et cette voix, qui ne lui avait peutêtre pas dit je vous aime^ mais qui lui avait laissé entendre mille petits mots équivalents; cette voix toujours belle, toujours mordante^ toujours accentuée de quelques notes graves qui lui donnaient je
ne sais quoi de mélancolique et de profond, glissait sur Tâme de Gontran comme l'eau sur un marbre poli. Il n'était pas furieux, il n'était pas jaloux, il n'était pas ému, non : il était à autre chose.
Cependant la marquise avait plus gagné que perdu depuis son mariage. Sa beauté , un peu épaisse autrefois, s'éta^it comme affmée; sa physionomie, sans être précisément riante, avait perdu cette expression de manque et de d^oute qui caractérise les filles de vingt-huit ans. Elle portait ce jour-là, par un hasard peut-être voulu, une toilette exquise dans sa simplicité : on eût dit qu'elle avait emprunté sa^robe à une madone de Raphaël. Gontran vit tout cela, et s'il avait été un aussi grand fou qu'on le disait, il se serait peut-être amouraché de plus belle. Point du tout : la marquise lui fit plaisir à voir comme un tableau de maître. Et non pas comme un tableau que vous admirez tout à l'aise dans votre galerie ou dans la maison d'iin ami, mais comme ces chefs-d'œuvre que l'on revoit au vol dans un salon du Louvre, lorsqu'il est quatre heures sonnées et que tous les gardiens vous pressent de sortir.
Quelque chose le poussait énergiquement hors du pçissé vers un avenir inconnu. Il se sentait marcher, et même d'un pas fort allègre, sans apercevoir aucun but devant lui. 11 ne doutait nullement que sa vie ne fût manquée; il se faisait fort peu d'illusions sur la carrière pénible et probablement courte où il entrait dans huit jours. Et pourtant l'horizon lui
positivement le fluide imaginaire que les magnétiseurs prétendent lancer par les yeux.
Gontran ne sut jamais quel trouble il envoyait à l'autre bout de la table; mais comme il était doué d'une certaine clairvoyance dans les choses qui ne le touchaient pas personnellement, il put lire sur la physionomie deValentine deux émotions presquecontrîfdictoires. C'était d'abord la mélancolie profonde qu'il avait remarquée de prime-saut, un visible éloignement pour Lambert, un inconsolable regret du mariage auquel elle était condamnée, une sorte de désespoir causé sans doute par les approches du jour fatal; en un mot, tout un fond de tristesse. Mais en y regardant d'un peu plus près, l'observateur crut voir une teinte de joie et d'espérance se répandre en glacis joyeux et réchauffer par degrés ce tableau d'une âme en peine. Le phénomène se produisit tard, ou du moins Gontran ne le remarqua point avant le dessert.
« Le diable soit des petites filles! pensa-t-il en prenant note de ce iait inattendu. S'il était entré quelqu'un depuis un quart d'heure, je mettrais ma tête à couper que son amant est ici. »
Cette ingénieuse observation fut interrompue par le brouillard, comme les anciennes dépèches télégraphiques. Lambert pariait à sa fiancée, et le beau front de Valentine s'était rembruni. Lambert venait de lui décocher un compliment en plein visage : trop tard, beaucoup trop tard !
Le pauvre bon garçon avait été frappé lui même
LE MARI IMPRÉVlJ 173
de ce rayonnement soudain qui formait comme un nimbe autour de sa future. Il traduisit sa surprise et •son admiration par un cri très naïf et très-malencontreux.
« Sapristi! mademoiselle, c'est étonnant comme vous êtes belle aujourd'hui! »
Valentine éprouva la rude commotion qui abat les natures rêveuses au choc inattendu de la réalité. Elle retomba lourdement dans son vol. C'est ainsi qu'un rouge-gorge enfermé par trahison dans une chambre voit le ciel à travers la fenêtre, s'élance à tire d'aile et tombe meurtri sur le plancher.
Son premier mouvement exprima le dépit :
« En vérité, monsieur, dit- elle, voici une déclaration qui n'est pas des plus heureuses, surtout quand on mesure le temps que vous avez mis à la chercher. S'il vous semble étonnant que je sois passable aujourd'hui, comment donc étais-je hier et tous les autres jours? »
^ Lambert fit le geste d'un homme qui voudrait s'arracher tous les cheveux d'un seul coup :
« Pardon ! dit- il, ne faites pas attention à mes sottises I Ne regardez que les sentiments qui sont cachés dessous. Je suis un vrai lourdaud , un demi-paysan mal dégrossi par une éducation incomplète, mais vous savez que je vous aime et que je me battrais contre cent hommes, si c'était le chemin pour arriver jusqu'à vous. Qu est-ce que je vous ai dit ? Je n'en sais rien, moi! Je ne suis pas de ces gens-là qui s'écoutent eux-mêmes. Ai je dit que vous étiez passa-
bief? Ça doit vous être bien égal, comme si l'on disait que le soleil est gentil et que la mer est d'une jolie grandeur. Le soleil est splendide, la mer est immense, ' et vous, vous êtes divine 1 II y a bel âge que je le sais, puisque je vous ai adorée à la première vue et que je vous demande en mariage depuis trois mois!... M'en voulez-vous toujours? t
Elle le regarda tout ébahie : il avait les joues trèsrouges et les larmes près des yeux. La tirade du pauvre garçon aurait pu être plus élégante et surtout d*une forme plus homogène ; on y voyait les mots du langage familier cousus sans aucun art à des lambeaux de style romantique; mais un souffle violent agitait le haillon : ce langage, tel quel, était celui d'un amour vrai. Le premier homme qui frappa sur un caillou et fit jaillir une étincelle, dut éprouver la même surprise que Valentine après qu'elle eut frappé sur le cœur de Lambert.
Je ne vous dirai pas qu'elle s'enflamma sur l'heure, mais elle regretta sa petite vivacité ; elle sentit qu'elle devait quelques consolations au malheureux qui avait failli pleurer dans son assiette; elle se fit un devoir de causer en amie avec lui, et cette dépense de bonne grâce lui coûta vraiment assez peu : elle était si heureuse !
Durant un bon quart d'heure, c'est-à-dire jusqu'à la fin de cet interminable repas, Lambert eut près* que le droit de se croire aimé. Il savoura les douceurs d'une intimité fraternelle ; on le régala du babil le plus compatissant qui ait jamais fleuri sur
les lèvres d'une jeune fille. Valentine le trompa innocemment, sans jouer la comédie; Tamour naissant qu'elle avait dans le cœur se répandait autour d'elle en mille éclaboussures.
Comment le pauvre baron aurait-il deviné le vrai motif d'une révolution si brusque*? Expliquez donc à un amoureux, à un futur, à un homme qui croit se marier dans cinq jours, que sa maîtresse est charmante avec lui, parce qu'elle est enivrée de la présence d'un autre !
Lorsqu'une jeune fille a le cœur plein, elle embrasse le premier enfant qui passe à sa portée. Faute d'enfant, elle s'empare d'un chien, d'un chat, d'un oiseau ; il faut absolument qu'elle embrasse quelqu'un ou quelque chose. Valentitie eût embrassé Lambert à la fin du déjeuner comme le premier animal venu.
Quant à lui, il jouissait de l'effet sans remonter à la cause; il se croy^t aimé; il ne* doutait plus de l'avenir; il rayonnait. Déjà même, à l'exemple des bonnes gens qui ont gagné un gros lot, il faisait la part des pauvres. Rien ne lui manquait plus que de voir Gontran heureux comme lui.
Il amena délicatement sa chère Valentine sur le chapitre de M"' Pichard, et Valentine se livra sans réserve à l'éloge de son amie. W^ Pichard était d'une beauté ordinaire et d'un esprit borné; Valentine en fit une merveille : elle voyait tout en beau, même là pauvre Félicité. Elle conta mille aventures où sa compagne avait montré le plus rare dévouement
pour elle ; Félicité endossait les espiègleries de Valeritine, faisait ses punitions et mangeait héroïquement deux portions d'un certain ragoût que Valentine avait en horreur. De son côté, Valentine aidait la chère amie dans les compositions de style qui n'étaient pas son fort. Les deux inséparables (comme on les appelait) s'étaient juré une fidélité éternelle. Elles devaient porter les mêmes toilettes, avoir des voitures pareilles et le même nombre d'enfants ; il était bien entendu que les deux petites familles se fondraient Tune avec l'autre dans quelque heureux mariage. Le tout passé par écrit, copié en double et signé du sang de ces demoiselles, qui s'étaient piqué^ le bout du doigt pour cet acte important.
Le bon Lambert sentait son cœur se fondre au récit de ces enfantillages. Que n'eût-il pas donné pour marier son meilleur ami à la meilleure amie de sa femme! Il arrive si souvent qu'une intimité de trente ans est rompue en six mois par des niaiseries féminines! Deux camarades qui ont partagé leurs billes et leur pain deviennent étrangers l'un à l'autre si l'un promène sa femme en voiture et l'autre à pied. Rien de pareil à craindre ici : Valentine et Félicité, Lambert et Gontran for ever! Lambert ne manqua point d'enchérir sur les mérites de M"*' Pichard; il l'avait, disait-il, assez vue pour en penser tout le bien possible, et il espérai* fort que deux mariages également assortis resserreraient l'amitié des deux in* séparables.
Par quelle transition arriva-t-il ensuite h parler de
Grontran? Je ne sais, mais il importe assez peu ; le nom seul jeta un tel trouble dans l'esprit de la jeune fille, qu'elle ne songea guère à pénétrer Tarrièrepensée de Lambert.
« A propos, mademoiselle, vous ne m'avez pas dit comment vous trouviez mon cousin Gontran?
— Votre quoi?. . . votre qui?. . . mon Dieu ! Je vous en prie, cher monsieur de Saint-Génin, corrigez-vous de cette façon de parler comme par explosion, sans dire gare au pauvre monde! Vous m'avez donné une secousse, et je suis sûre que me voilà rouge jusqu'aux oreilles.
— Vos oreilles sont rouges en effet, mais ça vous va très-bien. Pardonnez-moi ; c'est vrai que j'ai toujours le départ un peu brusque, mais je me corrigerai de tous mes défauts avec vous. Je vous demandais ce que vous pensez de Gontran , mon cousin Gontran de Mably.
— Que voulez-vous que j'^n pense?
— Rien que de bon, certainement. Vous plaît-il? vous déplaît-ii?
— Est-il absolument nécessaire que je me prononce pour ou contre? A quel propos? A quoi bon?
— Vous ne comprenez pas que je souhaite d'avoir un peu .votre avis sur le garçon que j'aime le mieux au monde?
— Je suppose que si vous l'aimez tant, c'est qu'il mérite d'être aimé.
— S'il le mérite! ah! mademoiselle! vous le connaîtrez; je ne vous dis que ça. Mais enfin, vouj
l'avez vu, c'est déjà, quelque chose; vous lui avez même parlé. Comment le trouvez-vous de sa personne?
— Je n'en sais rien. Je l'ai peut-être vu, mais je ne l'ai pas regardé.
— Eh bien, regardez-le 1
— Pourquoi?
— Pour me dire comme il est
— Vous le savez niîeux que moi ; je ne me connais pas en hommes.
— Ah ! mais, ahî mais, ah! mais! Voyons, mademoiselle, soyez franche. Vous avez quelque chose contre lui?
— Moi? Rien absolument, je vous le jure.
— Si. J'ai déjà remarqué que vous ne le receviez pas aussi cordialement que beaucoup d'autres. Je parie que maman vous en a dit du mal.
— Elle ne m'en a pas ouvert la bouche.
- Maman n'est pas juste pour lui : tout le monde lui en veut parce qu'il a mangé sa fortune ; mais moi, qui le connais comme si je l'avais fait, je vous réponds qu'il en a plus donné que mangé.
— C'est son affaire et non la mienne.
— Alors pourquoi lui battez-vous froid? Vous ne l'avez pas seulement remercié de son petit souvenir.
— Quel souvenir?
— Le bouquet donc-
— Vous m'y faites penser. Mais comme il m'a envoyé ce... présent avant de me connaître, je sup-
pose que la politesse s'adresse à vous plutôt qu'à moi.
— Je ne dis pas non, car il m'aime, voyez- vous, comme un frère. C'est pourquoi je serais si heureux de vous voir un peu gentille avec lui.
— Désirez-vous absolument que j'aille me précipiter dans ses bras?
-;- Non, mais ne le laissez pas de côté comme une brebis galeuse! parlez-lui, rien qu'un peu^
— Faites-moi la leçon, monsieur de Saint-Génin.
— Comme si vous ne saviez pas mieux que moi ce qui est à dire !
— Mais, j'y songe, n'a-t-il pas eu de grands succès, le cousin en question?
— Un peu, qu'il en a eu! Et dans tous les mondes, s'il vous plaît!
— Alors c'était un homme irrésistible.
— C'est encore à cette heure un homme qui peut tout ce qu'il veut.
— Et vous ne craignez pas d'exposer une pauvre petite fille comme moi aux séductions d'un homme comme lui.
— Oh! je suis sûr de Contran!... et de vous aussi, mademoiselle.
— Le second membre de phrase est arrivé un peu tard. J'ai bien envie de vous punir en me jetant à la tête de ce jeune homme. Je le regarde : êtesvous content? Il est beau, il a Tair noble, il sourit avec grâce, il a dans tous ses mouvements je ne sais quoi qui manque à tous les autres. Mais que sensje? mon cœur bat, ma tcte prend feu • je Tadore et
je vais le lui dire à lui-même. Ahî ah! ahl pauvre monsieur de Saint-Génin! Est-ce bien là ce que vous désirez?
— Vous voulez rire? Eh bien, une jeune personne qui jouerait ce jeu-là avec Contran serait joliment attrapée. Il est tellement honnête, délicat, dévoué à ses amis, que toutes les coquetteries du monde ne serviraient qu'à le faire rire. Autant viser une cuirasse avec des flèches en papier.
— A la bonne heure! vous n'êtes pas jaloux.
— Jaloux des autres, on ne sait pas encore. Mais de Gontran? Jamais! »
Là-dessus, la douairière leva la séance, et Lambert dit à Valentine en la prenant par la main :
« Puisque j'ai le bonheur de vous trouver si en train, je veux battre le fer pendant qu'il est chaud Allons trouver Gontran, et remerciez-le de son petit cadeau. :»
La fièvre qui brûlait la jeune fille depuis quelques minutes s'éteignit tout à coup. Ses joues pâlirent, ses genoux ployèrent sous elle. Le grand secret qu'elle cachait au fond du cœur se serait trahi dans cette minute, si le mouvement des convives et le bruit inévitable à la fin d'un repas de trente personnes n'avaient caché son trouble dans un tumulte général. Elle se trouva debout devant celui qu'elle aimait, sans savoir par quel effort ou quel miracle elle avait pu marcher jusqu'à lui. Elle lui jeta deux ou trois phrases de remercîment banal avec une extrême volubilité :
LE MARI IMPRÉVU 18l
c Vraiment, lyionsieur, vous avez dû me prendre pour une ingrate. Il y a deux grandes heures que M. de Saint-Génin vous a présenté à moi, et je ne vous ai pas encore remercié d'une attention charmante. J'ai été non-seulement touchée, mais ravie; le vase était délicieux et le bouquet d'un goût exquis. Mais pardon.... je ne sais.... la duchesse... elle sera remontée dans sa chambre, et je vais.... Merci, monsieur, meifcil »,
Elle sortit à la hâte en comprimant une douzaine de sanglots qui, grâce à Dieu et au mouchoir, n'éclatèreçt que dans sa chambre.
Lambert se mit en devoir de l'excuser :
« Tu vois, dit-il, c'est jeune, c'est enfant; ça saute de branche en branche comme un oiseau; ça n'a pas deux idées de suite; tantôt ça se moque de nous, tantôt ça nous déteste, tantôt ça nous adore. Tu ne peux pas imaginer les mamours qu'elle m'a faits au dessert, et maintenant je parie qu'elle s'est sauvée dans un coin pour rire à l'aise. Elle avait dit trois phrases de suite sans plaisanter; ça l'éto.uffait. Mais bahl Le mariage leur a bientôt mis du plomb dans la tête. Je l'attends à son quatrième moutard. Allons fumer. Gomment la trouvesjtu? Assez gentille, pas vrai?
— Gentille? gros animal! Je te déclare indigne de ton bonheur, si tu ne la trouves que gentille! Elle est belle, elle est jolie, elle est exquise, elle est complète; c'est la plus vraie femme que j'ai jamais vue entre les femmes. Elle a des yeux! elle a des
mains I elle a tout ce qu'il faut pour faire tourner la tête à rhoihme le plus froid et le plus désabusé. Et toi, cœur de vingt ans...., je me trompe : ton cœur n'en a que quinze! Et toi, dis-je, toi qui es bon, qui es sincère, qui es neuf, ta ne te prosternes pas plus que ça à ses genoux! Tu as peut-être peur de te compromettre en criant sur les toits que tu l'adores? C*est mauvais genre? c'est bourgeois? Moquetoi du qu'en-dira-t-on! Rampe à ses pieds, mon cher, et sache bien que c'est une place où les plus grands rois de la terre se coucheraient sans déroger!
— Mais je l'adore, Contran; à qui donc en as-tu? Je te l'ai dit en route, et je te le répète.
— Tu ne le dis pas assez, morbleu! Tu ne le dis pas assez haut! Enfle tes gros poumons et crie afin qu'elle t'entende! Sait-elle seulement que tu l'aimes?
— Oui!
— Non!
— Mais puisque je l'épouse!
— Épouser ne prouve rien. Moi, si j*avais trouvé une créature pareille....
— Toi et moi ça fait deux!
— Il la voit tous les jours depuis quatre ou cinq semaines, et il faut qu'on arrive de Paris pour lui dire quel trésor il a sous la main ! Cette enfant-làj mon cher, ne sera jamais déplacée, à quelque hauteur que le destin Félève. Ses parents s'appelaient Barbot, m'as-tu dit? Elle n'est pas la fille de ses pa-
rents. Ils l'auront dérobée à quelque grande famille; c'est un vrai cygne éclos dans un nid de pingouins.
— Sapristi! mais tu t'emballes... Qu'as-tu?
— J'ai que je suis furieux contre toi, parce que tu n'as su ni la comprendre ni la prendre.
— Pas comprise*? Je crois que si. Et quant à l'avoir prise, il me semble que je la tiens pourtant!
— As-tu compris que cette jeune fille, qui sort du Sacré-Cœur comme Voltaire est sorti des Jésuites, est appelée à devenir une grande artiste en amour?
— Hein! Comment?
— Je dis qu'elle est créée pour l'amour, aussi vrai que le Corrége était créé pour la peinture; qu'elle a dans son petit cœur autant de génie que le grand peintre en a jamais eu dans son cerveau. C'est une enfant douée; un mécanisme moral aussi prodigieux, aussi délicat qu'un chronomètre où Ton pourrait compter les soixantièmes de seconde. Rien de banal en elle, rien de commun, rien de moyen : ses moindres sentiments ont ou auront une forme, une couleur et une valeur inouïes; elle saura mettre dans un mot, dans un geste, dans un regard, plus de nuances qu'un physicien n'en compte dans le prisme, plus d'idées que Bacon n'a su en empiler dans un livre, plus de bonheur ou de tristesse qu'un homme ne peut en éprouver sans mourir.
— Halte! Est-ce moi qui suis bête? est-ce toi qui es fou?
— Tu n'entends pas ce que je dis?
— Et je te soupçonne fort de ne pas l'entendre
loi-même. De qui me parles-tu? De M"' Barbot, qui sera, s'il plaît à Dieu, ma femme et la mère de mes enfants?
— Es-tu sûr de l'épouser?
— Parfaitement, depuis une heure.
— Tu en doutais encore ce matin.
— Ce matin, j'étais dans l'erreur.
— Et maintenant où crois-tu être? Écoute-moi, Lambert. Je m'applaudis doublement d'être venu t'embrasser avant mon départ : d'abord parce que je te vois, ensuite parce que je te sauverai peutêtre.
— Ah ! mais tu finirais par me faire peur, à la fin.
— Tant mieux! La peur est le commencement de la sagesse. Tu me connais assez pour savoir que je ne m'amuse pas à t'inquiéter...
— Pour le plaisir de me faire tourner en bourrique? Ça, Gontran, j'en suis sûr.
— Eh bien, mon pauvre ami, ton mariage n'est pas fait, ou, s'il est fait, il l'est dans de telles conditions que mieux vaudrait, selon moi, le défaire. Ta future ne t'aime pas.
— Qu'en sais-tu?
— Depuis un mois et plus qu'elle est ici, tu as eu vingt occasions de rester seul avec elle, ne tùt-ce que dans un coin du salon.
— Ça s'est trouvé comme tu dis. Après ?
— Dans ces rencontres-là (je parle à un garçon qui sait la vie et qui n'en est pas tout à fait à sa première affection), as-tu surpris chez elle un mouve-
ment... comment dirai-je? un mouvement ae maîtresse ?
— Je n'y suis plus.
— Moucher, l'amour est un sentiment très- démocratique : il se trahit de la môme façon dans toutes les classes de la société* Il y a telle pression de main, telle inflexion de voix, tel regard en coulisse par où la jetme fille la mieux née et la mieux élevée nous dit : Je faimey comme laplushumbleourdisseuse de Lyon ou la modiste la plus évaporée de Paris. Voilà ce que j'appelle un mouvement de maîtresse. Ta future avait le droit de se laisser aller sans scrupule à ces petites famiUarités-là : c'est pain bénit dans la situation où vous êtes. L'a-t-elle fait ? Je parie que non.
— Où est le mal? Cela prouve qu'elle a reçu une éducation sévère, ou encore, si tu veux, que son cœur n'est pas éveillé : je m'en charge.
— Inutile, c'est tait.
— Qui te l'a dit?
— Mes yeux ou plutôt les siens. Cet adorable cœur est éveillé, mon bon, comme une pochée de souris, et tu n'en as pas Fétrenne.
— Ah ! alors il y a un homme de trop. Conte-moi ce que tu sais, et vivement !
— Sur l'honneur, je ne sais rien, sinon ce que j'ai deviné et ce que tu avais senti toi-même. Tes inquiétudes de ce matin n'étaient pas autre chose qu'un vague pressentiment de la réalité. .
— Mais quoi? maisqui ?Ma têtesefendàt'écouter.
186 LA VIEILLE ROCFiE
On ne torture pas un ami de cette façon-là, quand on n'a rien de positif à lui apprendre !
— Je t'apprends que ta future n'est pas une bûche agréablement sculptée, comme on en épouse pas mai ici-bas, mais un cœur riche et une imagination pétillante. J'ajoute que tu ne Tas pas attaquée du bon côfcé, que tu n'as pas su faire Vibrer sa corde sensible, et qu'un autre, très-probablciTient, a occupé son esprit avant toi Je peux encore te certifier qu'elle est la plus innocente et la plus candide des femmes ; le front est fier, l'œil pur, la bouche angélique : voilà des signes qui ne trompent point. Son seul crime ou son seul malheur est de rêver à quelque petit monsieur qu'on ne lui aura pas offert en mariage. Estce une passion violente? Non ; ce n'est qu'un goût vif, car elle t'accepte pour mari sans y être forcée. Mais il est déplorable que tu n'aies pas trouvé le joint pour entrer dans son cœur et t'y établir en maître. Si Vautre survenait aujourd'hui ou demain, ton mariage serait renvoyé aux calendes grecques. Il ne surviendra pas, nous y mettrons bon ordre.'^Mais jeté plaindrais encore si tu épousais cette entant, sans être à ses yeux l'homme unique. Les premiers temps sont durs ; il faut beaucoup d'amour, énormément d'illusions pour nous faire pardonner nos manières. Celui qui épouse une femme comme la tienne sans en être adoré est un garçon perdu. Quoi qu'il fasse, il la rend malheureuse, il lui donne le droit de se consoler, et nous avons, je ne sais où, un consolateur désigné d'avance.
— Que je l'attrape 1
— Laisse-le tranquille. Ton affaire, en ce moment, est de te faire aimer. Tu as les yeux ouverts, le champ libre, et quatre jours de marge : c'est plus que suffisant. On a joué cent comédies en un acte où le jeune homme arrive, dit un mot, lâche une détente et se fait adorer de la jolie veuve ou de la gracieuse héritière. Le public n*a jamais trouvé la chose invraisemblable; donc elle est vraie. Moimême j'ai joué ce rôle-là deui^ ou trois fois dans la vie privée. Toi aussi, tu as rencontré dans un salon, dans une diligence ou ailleurs, une femme qui se croyait parfaitement éprise d'un autre; tu lui as démontré en moins d'une heure, à son grand étonnement et au tien, qu*elle n'avait jamais pensé qu'à toi. Est-ce vrai?
— Dame I peut-être.
— Eh bien, ce tour de passe-passe que nous avons tous fait par désœuvrement ou par libertinage, tu n'oses le tenter, en tout bien tout honneur, quand il y va du plus cher intérêt de la vie? A l'escalade, morbleu ! C'est ton bien propre et légitime qu'il s'agit de prendre d'assaut. Sois triste ou gai, tendre ou pressant, timide ou hardi : tout chemin mène à Rome. Arrange-toi seulement de manière à trouver le mot qui porte, à presser la détente qui fait battre le cœur. Une simple palpitation, une pauvre petite larme, une chaleur aux joues : tu as atteint le but, ta cause est gagnée. Quel plaisir de plaider pour soimêmedevant ce joli petit juge en robe de taffetas grisi
-r- Quel avocat tu fais !
— Avocat sans cause. Donne-moi un cigare. Voilà un quart d'heure que nous avalons la fumée de ces messieurs, et je n'aime pas à recevoir sans rendre,
— Les cigares sont là, fume-les tous si tu peux. Mais, au nom du ciel, que vais-je lui dire ?
— Tout ce qui te passera par le cœur. Débrouilletoi. Quatre mots de mauvaise improvisation font plus d'effet sur les femmes (et sur les masses) qu'un beau discours bien récité. »
Cet avis était sage. Lambert en profita du mieux qu'il put. Il ramena les fumeurs au salon, comme M"' Barbot redescendait de sa chambre, et devant la nombreuse assemblée que la neige emprisonnait au château, il se dégourdit une bonne fois.
L'exemple de Gontran lui profita autant peut-être que ses conseils. En présence du beau cousin, il s'était trouvé terne ; il comprit qu'un ton plus dégagé, un langage plus pittoresque, des idées plus abondantes et enchaînées plus lestement l'une à Tautre devaient laisser un certain éblouissement dans l'esprit d'une jeune fille. Il voulut à toute force être brillant, et chose, invraisemblable ! il le fut. Malgré tous les soucis qui le travaillaient au fond de l'âme, il causa fort joliment, raconta des histoires, organisa des jeux, mit tout le monde en train, et amusa le moins amusable de tous les publics. Jamais personne de sa famille ne l'avait vu si fringant, même à la chasse ; les hommes ouvraient de grands yeux, les bonnes dames criaient miracle, la tante de Nar-
bonne vouait des cierges à tous les saints. Un boiteux, jetant ses béquilles et dansant ex abrupto comme M. Mérante, n'aurait pas plus étonné son public. Il eut conscience de son succès et réussit doublement par cela même. Sa figure s'éclaira, ses yeux rayonnèrent ; il embellit.
Aucun rival n'était là pour lui disputer la palme. Tous les assistants jouissaient de son triomphe; c'était à qui s'effacerait pour le mettre en lumière; on lui donnait la réplique; on l'aurait soufflé, au besoin. Gontran surtout était heureux daT\s l'âme. M. Fafiaux disait au marquis de Lanrose :
« Pourquoi donc mon futur et honoré neveu nous a-t-il caché jusqu'ici ce côté de son caractère? l'enjouement ne messied point à la jeunesse, pourvu qu'il ne s'exerce pas au détriment des choses et des personnes respectables. Il serait à souhaiter que la bonne cause eût à son service un certain nombre d'esprits agréables et vifs. Voilà plusieurs siècles, monsieur le marquis, que les mécréants et les révolutionnaires se rient de ce que nous vénérons et le donnent en risée au peuple. Trouvez-moi un jeune homme bien pensant et doué de cette verve comique que je vois éclater dans M. le baron : quelle revanche on pourrait prendre! Voyez-vous les Molière, les Voltaire et les Beaumarchais, bafoués à leur tour et Uvrés en pâture à la malignité des basses classes! Mais je ne sais pourquoi la Providence, qui nous prodigue les autres biens, semble nous marchander cette sorte de bel esprit. »