SCÈNE XIX
certain ctiarme dans ces souvenirs , et que leur singularité même leur eût donné un attrait de plus. Revoir ensemble par la pensée les pays que l’on a parcourus, où l’on a vécu de la même vie , souffert des mêmes privations, affronté les mêmes dangers ; puis, de là, de ce retour au passé, tourner les yeux vers l’avenir... et, après cette existence qui fut commune à tous deux... en rêver une autre plus douce, plus intime, mystérieuse comme l’amour, radieuse comme le bonheur!... (II s'est insensiblement rapproché de madame de Mareuii sans qu’elle s’en aperçoive.) Tout cela eût pu donner à notre entretien un charme indicible... madame... convenez- en... un charme... que celui-ci aurait encore... si... nous le voulions... si vous le vouliez et... (Madame de Mareuil paraît se réveiller tout à coup en tressaillant et elle boit d’un trait le verre d’eau qu’elle tient à la main, et que depuis un instant elle avait préparé pour Chavagnac. — Chavagnac, changeant brusquement de ton.) Ainsi que je vous le disais, madame, on guérit parfaitement la fièvre avec de l’eau fraîche.
MADAME DE MAREUIL, froidement et avec impatience.
Monsieur de Fourquevaux tarde bien à venir.
(Elle se lève et descend en scène.)
CHAVAGNAC, avec humeur.
Vous VOUS impatientez, madame? moi aussi. (A part.) Décidément, il n’y a rien à faire de cette femme-là... je la prends en grippe. (Très-haut, à madame de .Mareuil qui regarde par la fenêtre.) Ah ! j’oubliais une chose essentielle dans le traitement des blessures, madame, c’est le re()os. Vous permettez que je me soigne? (Il s’étale tout de son long sur le canapé.) Elle ne répond même pas ! (Haut.) Bonsoir, madame, (il étouffe un léger bùiileraent.) Vous aurez la bonté de m’éveiller si l’on a besoin do moi,
(Il ferme les yeux. — Musique avec sourdines.)
MADAME DE .MAREUIL, rêveuse, à elle-même.
J’aurais mieux fait de partir tout de suite. L’esprit est si bizarre ! ! un rien parfois suffit pour l’entraîner bien loin de sa route !... [Après un silence et avec un accent plein d’intérêt, à Cbavagnac.) Vous me parliez tout à l’heure, monsieur, de cette existence de périls qui, en effet, nous fut un moment com-
•i4 . LE MARIAGE A L’ARQUEBLSE
muiie. Comment se fait-il qu’un eflicier aussi bravo, aussi distingué que vous paraissez l’ôtre et qui porte un des noms les plus justement honorés de cette province, n’ait pas cherché... (Voyant que ChaTagnac ne bou^e pas.) Monsieur!... monsieur!... ah! vous dormez ?... Vous savez que je no crois pas plus à CO sommeil subit qu’à tout le reste?... mais à votre aise!... libre à vous de le prolonger. Si monsieur de Fourquevaux tarde à apporter ce contrat, rien ne me force à l’attendre ici; je puis l’aller prendre moi-môme. Ainsi, bonne nuit, monsieur! et bon réveil !... (Elle «’cn va jusqu’à la porte et s’arrête tout à conp.) Hein?... VOUS mo rappelez?... (Chavagnacestiinmobiie.) Non! il dort réellement !... conjugalement!* D’où lui vient cet accablement subit?... de la lièvre, peutêtre?... Ohl pour une piqûre légère... in.signifiante!... Elle est peut-être plus grave qu’il ne l’a dit... et si cela était, j’aurais vraiment bien des reproches à mo faire... C’est que je n’ai aucun moyen de m’en assurer. (Le regardant.) Pauvre garçon ! s’endormir dans cet état ! sans même avoir pris soin dosa blessure!... Si j’osais!... personne ne me voit... (Elle essaye de prendre la main de Chavagnac, mais celui-ci, qui n’a perdu aucun de ses mouvements, l'a laissée tomber presque à terre. )C’est(]Ue sa main est bien mal placée... Debout, je m’expose à l’éveiller... Allons... quand on fait de l’humanité. ..(Elle s’agenouille.) Je lui dois bien cela... j’ai fait le mal... je dois le guérir.
CHAVAGNAC, la prenant vivement dans ses bras
Je suis guéri !
MADAME DE MAKECII..
Ciel!