LIBRAIRIE C. REINWALD
SCHL^EICHER FRÈRES et C, ÉDITEURS
i5, Rue des Saints-Pères, i5
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
L'Amour vainqueur, par G. Micliel.
Ou a voulu distinguer dans l'histoire du Mariage ou du groupement familial qui le précéda quatre périodes.
D'abord à l'origine des sociétés, la femme est une proie.
L'instinct charnel domine et il pousse irrésistiblement le mâle vers la femelle. Celle-ci, plus faible, se soumet, et dans le sentiment qui la lie à l'homme qui l'a conquise, il entre autant do terreur que d'amour. C'est le régime sauvage.
La femme devient ensuite une marchandise.
Elle ne s'appartient pas encore, mais elle est soustraite aux violences du rapt et à la honte de la promiscuité. Les lois la protègent comme une propriété plus précieuse que toutes les autres. On respecte en elle les enfants qu'elle met au monde, les forces nouvelles qu'elle peut donner à la tribu ou à la cité. C'est le régime barbare.
Le christianisme, avec son admirable pitié pour les faibles et les opprimés, en même temps qu'il émancipe l'esclave, relève la femme. Il lui reconnaît une âme immortelle et une volonté libre. S'il ne la considère pas comme l'égale de l'homme, il ordonne à l'homme de l'aimer et de
la protéger. L'épouK, vis-à-vis de réternclle mineure, a l'autorité d'un père, mais il doit en avoir aussi rarfection tendre et vigilante. C'est le régime hiérarcliiqae. Il a duré en France jusqu'à la Révolution.
Enfin le mariage devient un acte légal dans lequel la femme trouve plus de garanties, plus de lihcrtés. Le principe d'autorité qui régissait la famille, la prépondérance accordée à l'homme, la subordination de la femme, sont remplacés par une reconnaissance plus équitable — et peut-être aussi plus périlleuse — des droits réciproques. Le mariage, qui était une monarchie absolue, se transforme en une monarchie constitutionnelle. C'est le régime civil.
Dar.s ce cadre, un peu arbitraire, évoluent les innombrables formes du mariage. Elles ne sont pas, comme on pourrait le croire, successives, mais le plus souvent simultanées. Elles ont pour base à l'origine le mépris de la femme que nous trouvons dans presque toutes les religions anciennes (I).
Je ne sais pas si, comme le prétendent les Talmudistcs, Dieu eut soin de friser la femme avant de la présenter à l'homme, mais il est certain
(1) La gynécocratie — prédominance do la fomme — no s'établit quo plus tard ot ne fut jamais aussi générale. Elle sarnblo avoir eu pour bsrceau l'Asie et se répandit chez la plupart dos peuples préliolléniquos : Lyciens-Tormitas, Kares Lélùi^os, Clialci'doniens, Lydiens, etc.
LîS Finnois, venus d'Asie on Luropo, restèrent longtemps attachés à ce régime social. Dans leur mythologie, c'est une fomme qui créa le monde ; c'est une femme, Luonnotar, vierge et mère, fiUod'Ilma (l'Air personnifié) ot fécondée par l'Océan, qui donne naissance au premier homme.
qu'un grand nombre de peuples non clirétiens reprodui'^ent, dans leurs plus vieilles Icizendes, la théorie l)ih!i(|ue de la création. Les Groenlandais font sortir la feinnie du pouce du premier homme, Kallak. Pour les Sioux, le monde était d'abord formé d'hommes. L'un d'eux, qui s'ennuyait, prit une de ses côtes et en fit une femme. A'oilà pourquoi, assurent-ils, la femme a une cote de plus que l'homme.
La plupart des peuples anciens plaçaient à l'origine du monde une période d'innocence et de bonheur, un âge d'or, dont l'humanité fut exclue par la faute de la créature, faible et crédule, que Dieu avait donnée à l'homme pour compagne.
La tradition du premier tentateur, elle existe chez les Babyloniens, les Perses, les Indiens, les Mexicains, sous la forme du serpent ; chez les Chaldéens, sous la formo du dragon Tchamat, personnification delà mer. Les Scythes prétendent descendre d'un monstre, moitié femme, moitié serpent.
Ces légendes et d'autres du même genre suffiraient à expliquer comment, aujourd'hui encore, dans tant de pays, s'est maintenu ce mépris de la femme qui devait avoir sur l'organisation primitive du mariage une si profonde influence.
Il serait trop facile d'en multiplier les exemples. Les Chinois croyaient adresser au christianisme laplus humiliante des injures en l'appelant la religion des femmes. Au commencement du siècle, d'après une relation de l'évêque Bruguière dans les, Annales de la Propagation de la Foi, les habitants de la province de Nankin refusaient les pias-
très frappées au coin du roi d'Espagne Ferdinand VU parce qu'elles portaient, disaient-ils, l'effigie d'une fenime.
Dumont d'Urville raconte, dans son Voyage pittoresque autourda Monde, que les pirates malais qui infestent les mers des Philippines exigent de fortes rançons pour le rachat des hommes qu'ils ont enlevés et n'en demandent aucune pour les femnïes : « ils ne supposent pas que personne soit jamais assez dupe pour leur en offrir : c'est pour eux une non-valeur, une marchandise de rebut ».
Que les préjugés de l'homme aient considéré, pendant une longue suite de siècles, la femme comme une créature inférieure, je n'ose dire comme un mal nécessaire, l'histoire du mariage en fournit des preuves convaincantes que nous aurons trop souvent l'occasion de signaler. Il se rattache par ce côté à l'histoire de l'esclavage.
L'instinct de la propriété, puisqu'on le constate chez certains animaux, a dû exister chez les premiers hommes. L'homme de l'âge de pierre, au crâne simiesque, aux dents aiguës, couvert de peaux de bête, par le même sentiment qui le poussait à ne pas laisser prendre ses armes, ses grossiers outils, ou à ne pas laisser envahir sa caverne, gardait sans doute jalousement sa femelle, tant qu'il l'aimait. Elle avait été conquise par sa force ou s'était librement donnée : elle lui appartenait. Ainsi s'établit vraisemblablement, avant toutes les autres formes de mariage, parce qu'elle est la plus naturelle de toutes, la monogamie (1),
(1) On a remarqué à co pi-opos que beaucoup d'animaux gout mouoijames : les i^orillcs ot ou t^éuéral les siugos an-
c'est-;Y-diro la possession iruiio seule fcmnie i)ap un seul homme. Cette possession n'était pas sans périls pour la femme : souvent, lorsqu'elle avait vieilli, riiommo, ])our s'en débarrasser, d'un coup de hache lui brisait le crâne.
La commiinautc des femmes, par laquelle on serait tenté de faire commencer l'histoire du mariage, ne s'est éta])lie, à mon avis, et sur certains points isolés, que bien après la monogamie. Elle existait, dans l'antiifuité, chez les iMassagètes, les Garamantes de l'I^thiopie, les Liburnicns, les Troglodytes, les Agathirses, les Galactophages. Au commencement de l'ère chrétienne, certains Gnostiques l'adoptèrent. L'école de Carpocraticus condamnait, en s'appuyant sur la loi divine, l'appropriation des biens et des femmes. Une inscription du ve siècle, découverte dans la Gyrénaïque, disait : « La communauté des biens et des femmes est la source de la justice divine et de la félicité suprême. »
De même la polyandrie me paraît avoir été considérée à tort comme une forme de transition entre le mariage communiste et la monogamie. Elle exigeait, pour s'organiser et se répandre, un sentiment des intérêts, réels ou supposés, de la famille et môme des préoccupations sociales (jui ne pouvaient être conciliables qu'avec un degré de civilisation assez avancé.
thropomorphos, les animaux à mœurs soHtaires, les carnassiers, aussi bien oiseaux que mammifères, les rongeiu'S qui habitent des tanières, les pigeons, etc. Les poules ne deviennent polygames qu'à l'état domestique et les hirondelles contractent des mariages à vie.
Cotte forme de mariage était d'ailleurs très fréquente. Pomponius Mêla la signalait chez les Cyrénéens nomades et Strabon chez plusieurs peuplades arabes. Tous les individus de môme sang avaient, dit le géographe grec, une seule femme et elle n'était coupable d'adultère que lorsqu'elle allait avec un étranger. Celui des maris qui se trouvait avec la femme laissait son bâton à la porte pour avertir les autres.
La société conjugale — c'est ainsi qu'on la nommait — avait également existé dans l'Inde, mais elle s'y était transformée et, dans une certaine mesure, épurée. La nécessité politique et religieuse d'avoir une postérité avait établi la substitution d'un tiers auprès de la femme. Le frère ou, à défaut, tout autre parent était obligé de procréer un fils h celui qui lui en donnait le mandat. La loi de Manou, en présentant cette coutume comme générale, n'osait pas la condamner mais essayait de la restreindre en ne l'autorisant que dans la caste des Sudras.
Cet usage, connu sous le nom de Icvirat, existait chez les anciens Parsis, chez les Hébreux, et d'Orient il passa en Grèce.
En Arménie les prétresses avaient le privilège d'être polyandres, et dans certaines régions de la Médie ([uand une femme avait cinq maris ou davantage, c'était pour elle un grand honnenr.
Les I]spagnols trouvèrent la polyandrie dans les îles Canaries, mais avec une réglementation assez curieuse. Chacun des maris ne pouvait exercer ses droits que pend ant une révolution lunaire-
Je no croîs pas qu'on puisse citer d'autre exemple de ces maris mensuels.
La polyandrie est encore en usai;c aux îles Marquises, aux îles Ilawaï, dans le Thibet, et dans une grande partie de rinde, où, suivant l'expression très juste de M. Létourneau : « C'est la famille, non l'individu qui se marie. »
Dans le chapitre consacré au mariage en Orient et dans les pays musulmans, j'aurai l'occasion de parler plus longuement de la polygamie, dont les origines sont presque aussi reculées que celles du mariage monogame. On a essayé de lui découvrir des avantages et en IShS une pétition fut envoyée à la Chambre pour en demander rétablissement en France (1). Pourquoi, disent ceux qui la défendent, puisque l'homme peut procréer chaque année plusieurs enfants, lui impose-t-on une seule femme? On peut répondre à cet argument que c'est la nature clle-uicme qui, en faisant naître partout à peu près autant de garçons que de filles, a créé la famille humaine par couples.
Même en se plaçant au point de vue de la reproduction, on reconnaît aujourd'hui la fausseté de la théorie biblique et patriarcale et la polvga-
(1) La polygamia était très fréquente chez les premiers chrétiens d'Orient. Saint Paul ne la condanino pas. L'i^gliso chrétienne à l'origine n'ose décider si elle est contraire à la loi divine ou simplement nuisible à l'état social.
On a prétendu que l'homme était par instinct polygame et qu'il avait été amené à la monogamie par l'influence do la femme. Cependant les récits des voyageurs s'accordent à reconnaître (jue, chez les sauvages, les femmes, loin do paraître souflrir de la polygamie, n'y voient qu'un allégement à leurs travaux.
mie peut être jugée par ses œuvres. Elle a épuisé et frappé de mort les races qui l'ont prati(iuce. Elle a transformé en déserts les fertiles plaines de l'Assyrie, de la Phénicie, de la Judée. Un évêque de Babylone, M. Coupperie, remarquait vers le milieu de ce siècle « que les mariages des chrétiens dans ce pays sont suivis d'une grande fécondité et que le nombre de leurs enfants, malgré l'unité des femmes, surpasse toujours celui des musulmans, qui en entretiennent plusieurs (1) ».
Là où la monogamie avait été adoptée comme forme du mariage, elle se dépouillait peu à peu de sa barbarie primitive. Au régime de l'instinct et de la violence succédait une organisation, très rudimentaire encore, mais qui contenait en germe des progrès nouveaux. Des causes très diverses : l'horreur de l'inceste, très répandu chez la plupart des peuples sauvages, la constatation faite assez vite que les unions entre « étrangers » donnaient de meilleurs produits, la rareté des femmes provoquée par les fréquents infanticides de filles, firent sentir la nécessité, l'obligation sociale et morale du « mariage hors du groupe de parents » qu'on a appelé Vexogamie.
Les alliances entre consanguins furent prohibées. Le droit des hommes sur les femmes de leur tribu put de moins en moins s'exercer. D'abord par le rapt, ensuite par l'achat, l'homme amena dans sa tribu, dans sa case, la femme étrangère, et cette union, née d'une morale plus élevée, cré des races plus pures.
(1) Annales de la Propagation de la Foi.
Tandis que l'Oriont s'immobilise dans sos erreurs, dans ses abus séculaires, dans ses i)réjugés invincibles, et que chez les peuplades sauvages se maintiennent les usages matrimoniaux des populations primitives, le mariage dans les pays d'Occident va sans cesse vers plus de pureté et plus de justice.
La Grèce le revêt de sa poésie, Rome le protège par des lois sévères, le christianisme lui impose un plus noble idéal. Dans le mariage chrétien, qui est ou doit être l'union de deux âmes, d'anciennes cérémonies survivent et quelques-unes, pratiquées aujourd'hui, l'étaient aussi au temps d'Homère; elles se retrouvent surtout dans les coutumes provinciales et dans les pays, comme la Russie, qui sont arrivés plus tard à la civilisation ou ont gardé plus pieusement les traditions du passé.
Ce que chaque peuple met de son âme dans le mariage, par les cérémonies dont il l'entoure on peut en juger, et l'étude de ces cérémonies, si poétiques presque toujours, est d'un puissant intérêt.
Mais il ne suffit pas d'examiner les formes extérieures du mariage : il importe de voir dans quel sens et dans quelle mesure il subit l'influence des milieux et des mœurs et de le montrer enfin menacé par l'extension du célibat, le culte de l'argent, l'émancipation excessive de la femme et, plus encore, par ces deux terribles dissolvants : l'adultère et le divorce.
Tel est, résumé en quelques lignes, le planque nous nous sommes proposé dans cette étude.