CHAPITRE PREMIER
Formes primitives du mariage chez les sauvages.
Entre Tliomme primitif et le sauvage on peut constater, dans les institutions comme dans les mœurs, de frappantes analogies. Le Papou de la Nouvelle-Guinée est aussi barbare que l'homme de l'âge de pierre. Les formes de mariage les plus rudimentaires, les premières que les hommes aient instituées, elles apparaissent aux voyageurs, presque sans modifications, dans les parties du monde, si nombreuses encore, où la civilisation n'a pas pénétré.
En Asie, nous l'avons vu, existe encore la communauté des femmes et la polyandrie. Dans les îles Andaman le mariage prend fin à la naissance ou au sevrage de l'enfant. La polygamie est répandue dans le Turkcstan et la Mongolie (1).
(1) Marco-Polo signalait au xiii" siècle un singulier usage qui donnait à la femmo dans le Turkostan le droit de se
En Afrique, ce qui domine presque partout, en même temps que la polygamie, c'est l'achat de la femme. Mais sa valeur est très variable suivant les régions.
D'après un rapport fait en 1830 par un officier anglais en garnison au Cap, chez les Cafres, une femme de la classe inférieure, et laide, valait huit bœufs, tandis qu'une fille de chef, très belle, avait été payée par son mari quarante bœufs.
La vente n'avait lieu qu'après un examen minutieux par les parents du mari. De part et d'autre on débattait le prix avec une âpreté analogue, dans nos pays civilisés, à celle d'un paysan qui marchande un cheval ou même d'un père très pratique qui discute le chiifre d'une dot. Quelquefois la femme était achetée à crédit et si
romarier provisoirement quand son mari faisait un voyage de plus do vingt jours.
Le même voyageur raconte ainsi le mariage des morts qui était pratiqué assez fréquemment chez les Tartares de Mongolie : • Sachez que lorsqu'il y a deux hommes dont l'un a un fils qui meurt à l'âge de quatre ans ou à peu près et l'autre une fille qui meurt aussi, ils marient ces deux enfants ensemble et ils donnent la fille morte pour femme au fils mort et ils on font un contrat et le brûlent; et quand ils voient la fumée qui s'en va en l'air, ils disent qu'elle va vers leurs fils en l'autre monde et que ces enfants se tiennent pour mari et femme. Ils font grande noce et jettent çà et là des vivres, disant qu'ils vont à leurs enfants ou l'autre \
monde. Ils font encore peindre sur du papier des hommes à >^,
leur image, des chevaux, des draps, dos besants, des harnais; puis ils font brûler tout cela et ils sont persuadés que leurs enfants auront tout ce qu'ils ont ainsi représenté. Et après la cérémonie, les deux hommes se tiennent pour daronts tout aussi bien que si les enfants avaient été vivants. «
II serait intéressant de savoir si ces curieuses coutumes ont complètement disparu.
au bout du délai fixé l'argent n'avait pas été re mis, le mari la rendait à ses parents, avec une indemnité, d'ailleurs peu importante. Ces coutumes n'ont pas changé.
Chez les Achantis, le roi peut et doit avoir 3.333 femmes. Les Mandingues ont droit à sept femmes légitimes, mais ils y ajoutent autant de concubines qu'il leur plaît.
La vérité nous oblige à dire que, dans ces pays nègres, les femmes ne demandent qu'à être achetées le plus tôt possible. Pour en témoigner leur joie, et aussi pour apprendre au public leur nouvelle situation, les jeunes filles fiancées se peignent tout le corps en rouge.
La pudeur de ces négresses ne paraît pas être très supérieure à celle des femelles des gorilles ou des orangs-outangs. Chez les Hasaniy du Nil blanc, elles ne sont astreintes à la fiidélité conjugale qu'à certains jours de la semaine dont le nombre est déterminé par celui des têtes de bétail que le mari a donné pour les acheter. Les jours qui n'ont pas été spécifiés par le contrat de mariage, elles disposent librement d'ellesmêmes. Dans la région des grands lacs, dans l'Unyamwesi, les filles demeurent jusqu'à leur puberté dans la maison paternelle; puis toutes celles d'un même village se réunissent et bâtissent chacune une hutte où elles peuvent se soustraire à la surveillance de leur famille. Quand l'une d'elles est sur le point d'être mère, le jeune homme au- ({uel elle attribue son état doit l'épouser ou payer une amende. Si la première alternative lui semble préférable — c'est ce qui arrive généralement, —
il donne au père un certain nombre de vaches, la tribu se réunit, pendant tout un jour les tamtams accompagnent des danses très animées, il se fait une grande consommation de pombé et lorsque le soleil se couche, le village compte un ménage de plus qui l'enrichira d'une multitude de négrillons.
Dans l'île de Madagascar, le mariage présente de bien curieuses particularités que M. Jean Carol a fait connaître dans une intéressante é tude (1).
Le mariage entre parents, considéré comme incestueux, est interdit par les lois et par les mœurs chez les Malgaches, après y avoir été très répandu. On pourrait signaler en beaucoup d'autres pays, même d'une civilisation peu avancée, ce premier progrès, cet abandon d'une des institutions primitives les plus répugnantes.
Aujourd'hui, dans cette race très douce et douée d'un remarquable instinct poétique, la plupart des unions sont inspirées par l'amour. Lorsqu'un jeune homme a fait son choix, ses parents, après avoir longtemps réfléchi et retardé autant que possible leur consentement, se rendent chez le père de la jeune fUle. Ils choisissent pour cette démarche un jour faste, ordinairement le jeudi.
Les Malgaches ont cela de commun avec les Français ([u'ils ne laissent jamais échaj)per une occasion de prononcerun discours. Cette demande en mariage donne lieu à ce qu'ils appellent u/ien.
(1) Publiée dans le Temps du 6 octobre 1897,
treiicn sous le t< )ii, c^cst-ii-dirc à d'interminal>lcs palabres mCIccs des plus courtoises formules. Les deux familles se décernent des éloges emphatiques et après deux ou trois heures de congratulations, on décide que le jeune homme offrira au père et à la mère de sa fiancée le présent symbolique, signe de la conclusion du mariage, une cuisse de mouton.
Au jour qui a été fixé pour les noces, chaque famille réunit ses parents et ses amis. Dans l'aprèsmidi, vers quatre heures, le fiancé se dirige vers la maison de la jeune fille, escorté par cinq ou sept de ses parents, qui jouent dans cette occasion le rôle de pî^eneurs. Ils demandent, avec des formules consacrées, la permission d'entrer et sont introduits. L'époux va se placer avec l'épouse au côté nord de la pièce, les parents de la jeune fille se rangent du côté est, sauf la mère qui s'appuie contre la poutre centrale de la maison, là où se trouve le foyer dont elle est la gardienne.
Le doyen des preneurs s'avance alors et commence un long discours où reviennent toujours les mêmes louanges hyperboliques, les mêmes pompeuses métaphores :
« Vos procédés nous ravissent, dit-il. Certes, vous aviez bien le droit de nous préférer les riches familles qui possèdent quantité d'esclaves, d'innombrables bœufs rouges et noirs, beaucoup d'argent, beaucoup de coffres pleins de bardes, et pourtant c'est à nous que vous ouvrez votre porte ! Vous faites cas de nous malgré notre modeste situation. Ah ! nous ne saurions trop vous remercier. Vous venez de combler notre désir. Nous avions
âO LE MARIAGE
soif, vous nous avez offert de l'eau ; nous avions faim, vous nous avez offert du riz ; nous voulions nous asseoir, vous nous avez offert une pierre; nous voulions entrer chez vous, vous nous avez ouvert la porte. Si vous nous donniez du linge, de l'argent, des esclaves, le linge finirait par s'user, l'argent par s'épuiser, les esclaves par mourir : le don que vous nous faites est plus précieux et plus durable. A notre tour nous vous prions d'accepter nos cadeaux de noces. Ils sont indignes de vous, mais en rapport avec nos faibles moyens. Notre présent ressemble à une boîte à miel presque vide, il faut suppléer au déficit par de belles paroles. »
Il ne s'en prive pas, le loquace ambassadeur : c'est une justice à lui rendre. Le doyen des conducteurs^ chargé de remettre la jeune fille, répond aussi longuement et avec une égale courtoisie. On règle ensuite d'avance la question des biens acquis en commun et de la responsabilité des dettes en cas de séparation. La cuisse de mouton est offerte solennellement, avec une somme qui varie de cinq francs à cinquante-cinq francs.
Le repas de noces succède à tous ces discours, et, même chez les Malgaches les plus pauvres, il se distingue par un très grand luxe. Les époux ont chacun une assiette d'argile et une cuillère symbolique en corne noire : les cornes, dans ce pays, sont pour les maris un emblème do richesse, d'union et de bonheur. Pendant trois ou qu.atre heures les plats défilent sur la table et chacun est accompagné d'un toast. Enfin, comme on se
lasse de tout, même de man};or et de parler, les invités se séparent, mais en emportant chez eux, en guise de souvenir, un morceau de viande, uno volaille et une boîte de dragées.
Les preneurs escortent le marié jusqu'à la maison conjugale, l'épouse suit en filandzane avec ses conducteurs et ses parents. A peine le cortège est-il arrivé qu'on se remet à table et le mariage malgache, qui débute par un discours, se termine généralement par une indigestion.
L'Amérique a été depuis plus d'un siècle presque entièrement conquise à la civilisation, qui a transformé ou plutôt supprimé les races indigènes. Chez celles qui survivent, les anciennes formes du mariage se maintiennent.
La communauté des femmes se rencontre encore dans les tribus du Venezuela, chez les Indiens Moxos et les Itonamas de l'Amérique méridionale, dans les peuplades aborigènes du Brésil « qui vivent, dit un voyageur, dans de grandes cabanes, pêle-mêle, à la manière des bêtes ».
Chez les Indiens de la Californie supérieure, la femme appartient à la tribu. Elle est l'épouse de tous, et lorsqu'elle s'unit à un étranger elle porte atteinte aux droits de la communauté.
C'est .dans les îles de l'Océanie que toutes les variétés du mariage barbare peuvent être étudiées. Quelques-unes témoignent d'un certain degré de civilisation. Ainsi les Battas, sauvages de l'île de Sumatra, considèrent comme incestueuses les unions entre hommes et femmes de la même tribu, parce qu'ils sont censés descendre des mêmes père et mère. Ceux qui contrac-
tciit ces unions, on les condamne à être mangés vivants (1).
Chez certains sauvages de l'Australie, a été institué, pour éviter l'inceste, le mariage par groupes.
La peuplade est divisée en deux classes sexuelles ou conjugales. Les unions ne sont autorisées qu'entre les hommes d'une section et les femmes de l'autre, mais en revanche sans aucune cérémonie, sans aucune formalité.
Dans certaines tribus on distingue quatre classes, et chaque homme ne dispose alors que du quart des femmes de la tribu, et des plus laides dans ce groupe réduit, car les autres appartiennent de droit aux chefs et aux sorciers.
Le lien conjugal est d'ailleurs très lâche. Si une femme prend la fuite pour se soustraire à l'autorité de son mari, elle devient la propriété de celui qui la poursuit et la rattrape, pourvu qu'il n'appartienne pas à la même classe.
Presque partout le rapt est en usage, soit par mesure générale après un combat contre une autre tribu, soit isolément et par ruse, quand une femme s'éloigne de sa peuplade.
La polyandrie, peu usitée chez les sauvages de l'Océanie, n'existe guère que dans la Nouvelle- Zélande.
Le Canaque de la Nouvelle-Calédonie considère la femme comme un être inférieur qui lui a été accordé pour rendre sa couche plus agréable, fournir la tribu d'enfants et s'ac([uitter des plus
(1) Voirchap. de l'Adultère.
durs travaux. Tandis qu'elle travaille, il se livre aux plaisirs de la chasse et de la pèche.
Puisque les femmes sont des servantes, le Cana({ue trouve avantageux d'en posséder plusieurs. Les missionnaires, malgré tous leurs elTorts, n'ont jamais pu les faire renoncer à la polygamie.
Il y a quelques années, un Calédonien se présenta chez un missionnaire, et sans doute pour toucher une prime — ce qui explique bien des conversions — demanda à recevoir le baptême.
« Il faut, répond le Père, si tu veux être baptisé, que tu te sépares d'une de tes popinees (femmes). »
Le Canaque paraît surpris de cette condition imprévue. Il se retire sans rien promettre.
Deux ou trois jours après, on le voit revenir avec l'air satisfait d'un homme qui a rempli son devoir.
« Biptise-moi, dit-il au Père; je n'ai plus qu'une popinee...
— Et l'autre, qu'est-elle devenue?
— Je l'ai mangée. «
Et pour prouver sa bonne foi, le néophyte montre au missionnaire, soigneusement enveloppés dans une feuille de bananier, les yeux et la cervelle de la femme.
Je ne voudrais pas donner une trop mauvaise opinion des sauvages de l'Océanie, en terminant ce chapitre par une scène d'anthropophagie. Nous trouverons des mœurs plus douces dans l'île de Taïti, si justement appelée par Bougainville la Nouvelle-Cythère.
En aucun lieu du monde le mariage — si on peut donner ce nom à des unions que le caprice luisait et défaisait — n'a aussi complètement subit
etavec autant de charme la domination de l'amour. Les femmes n'y semblaient faites que pour aimer et être aimées. La pudeur qui s'impose comme un devoir ou comme une grâce à la femme civilisée, elles l'ignoraient. Elles ne montraient de réserve que pour l'action de manger, qui leur paraissait répugnante.
Le besoin d'aimer, le besoin de plaire, dominait leurs âmes douces et tendres. Elles étaient heureuses et reconnaissantes du bonheur qu'elles donnaient.
Parées de plumes, de fleurs, de perles et de coquillages, sous les cocotiers qur jetaient leur ombre mouvante, elles dansaient au son du tamtam, de la flûte et du tambour, et cette danse, la timorodée, qu'accompagnait l'hymne d'amour, la Koumoumou ienako , mettait la fièvre et la joie dans le cœur des hommes.
A l'époque où l'explorateur Cook visita ce pays il y existait des associations appelées arreoy, dans lesquelles toutes les femmes étaient communes à tous les hommes.
Le mariage n'était pour les Taïtiens qu'une consécration de l'amour. On s'épousait parce qu'on s'aimait, on vivait ensemble tant qu'on s'aimait. Le jeune homme et la jeune fille qui s'étaient librement choisis et qu'attirait l'un vers l'autre la force de leur désir, allaient passer plusieurs jours dans les bois, dans les cavernes, et le frissonnement des arbres, le murmure de la mer, tout l'éclat d'une nature indulgente et sereine^ donnait à leur union plus de douceur et plus de puretp.
CilAPITUE II
Le mariage dans l'ancien Orient. — Dans les pays musulmans. — Chez les Mormons.
u Croissez et multipliez! » avait dit le dion d'Israël, eties anciens peuples d'Orient semblaien; ne pas reconnaître d'autre loi. De la reproduô tion, de la conservation de l'espèce, ils faisaient un devoir social; de l'amour, réduit à ses fonctions les plus basses, une religion. Devoir social facile à remplir et religion dont le culte ne pouvait avoir que de nombreux fidèles.
De cette théorie, de ce dogme, favorisé par un soleil ardent, par un climat qui amollissait toutes les âmes, découlait une sorte de déchaînement amoureux, présenté comme une vertu. Sur bien des points, les femmes étaient communes; ailleurs, le mariage n'était qu'un simulacre que personne ne respectait. II n'y avait de criminel que le célibat et la chasteté.
Des divinités grossières, créées par les plus ignobles vices et à leur image, légitimaient toutes les passions, autorisaient toutes les hontes. — Mylitta et Belit à Babylone, Astarté à Carthage, Aphrodite en Grèce. En leur honneur étaient célébrées d'innombrables fêtes de prostitution, celles des Sakaïes à Babylone, les Pelories thessaliennes, les Eleutheria de Lydie et de
Smvrne, et plus tard à Rome, les Saturnales et les Florales {W Dans ces fêtes do la cliair, la débauche la plus effrénée était non seulement permise mais imposée, et sur la foule qui y prenait part, dans une sorte de bestial affolement, planait l'erablème d'amour, l'image sainte adorée par les femmes.
D'après une coutume très ancienne et qui était répandue dans une grande partie de l'Asie, surtout dans l'Inde, la Babylonie. la Phénicie, les jeunes filles avant le mariage devaient, en l'honneur d'Astarté, perdre leur innocence de vierges. Elles s'offraient aux étrangers, avec une chaste impudeur, pendant les pèlerinages, aux temples les plus vénérés, et notamment à Hiérapolis, ville qui était consacrée à la Vénus Syrienne. Plus tard et dans certaines régions les femmes purent se racheter de ce sacrifice par celui de leur chevelure, tous les ans, à la fête d'Adonis, mais le culte d'Astarté, avec ses abominables pratiques, survécut longtemps et il existait encore à Sicca Venerea, près de Carthage, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne.
Toutes les formes les plus grossières du mariaiic se retrouvaient dans l'ancien Orient. Lue des plus curieuses, la vente des femmes au.x^ enchères, n'avait pas été depuis longtemps supprimée, à Babylone, lorsque Hérodote y vint comme vovageur. Voici comment il la décrit, en la trouvant fort sage :
(1) La dernière do ces fcteâ. célébrée pabliquement. .1 été celle du Holi. à Oudeypour, dans l'Inde.
u Dans chaque houriiadc, ccuv ([ui avaient des filles iuil)iies les amenaient tous les ans dans un endroit où s'assemblaient autour d'elles une grande quantité d'hommes. Un crieur public les faisait lever et les vendait toutes l'une après l'autre. Il commençait d'abord par la plus belle, et après en avoir trouvé une somme considérable, il criait celles qui en approchaient davantage; mais il ne les vendait qu'à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Bal)yloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d'épouser de belles personnes que d'avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides, avec l'argent qu'on leur donnait. En effet, le crieur n'avait pas plutôt fini la vente des belles, qu'il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s'il s'en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait Tépouser à cette condition et l'adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi l'argent qui provenait delà vente des belles servait à marier les laides et les estropiées. Il n'était point permis à un père de choisir un époux à sa fille et celui qui avait acheté une fille ne pouvait l'amener chez lui qu'il n'eût donné caution de l'épouser. Lorsqu'il avait trouvé des répondants, il la conduisait à sa maison. Si l'on ne pouvait s'accorder, la loi portait qu'on rendait l'argent. Il était aussi permis indistinctement à tous ceux d'un autre bourg de venir à cette vente et d'y acheter des filles. »
Il est probable que les jeunes filles cédées à bas prix, dans cette vente, à cause de leur laideur, officiellement reconnue et proclamée par un crieur public, devaient passer un assez mauvais moment. Le succès de leurs rivales leur était sans doute plus douloureux que leur propre humiliation. Elles s'en consolaient, je le suppose, par le plaisir d'arriver ainsi au mariage, d'où leur laideur semblait les éloigner.
Cette coutume babylonienne n'est d'ailleurs bizarre qu'en apparence et nous ne devons pas être trop surpris de voir les maris acheter leurs femmes, alors qu'aujourd'hui tant de femmes sont obligées d'acheter leurs maris.
Dans tout l'ancien Orient, la polygamie, sous des formes très diverses, était en usage : elle avait pour but d'assurer la descendance. Pour ce? peuples heureux, dans cette enfance de l'humanité, la vie semblait bonne et enviable : la religion, les lois, les mœurs ordonnaient de la transmettre comme un bienfait reçu de Dieu. L'instinct se fortifiait du devoir religieux.
Les enfants, disaient les Persans, sont comzyieuT^t pont qui conduit au ciel. Si un homme mourait dans le célibat et sans avoir adopté d'enfants, on lui donnait après sa mort une femme et un enfant qui portait son nom. Ainsi il pouvait échapper à la punition divine.
Les honneurs étaient réservés aux pères les plus féconds. On frappait d'une sorte de déchéance la femme stérile, et la virginité, quand elle se prolongeait outre mesure, devenait criminelle. Zoroastre envoyait en enfer la fille qui mourait
vierge et elle devait y rester jusqu'à la résurrection éternelle.
L'ancienne léi^islation égyptienne s'efforçait par tous les moyens d'accroître la population et par suite d'encourager la fécondité. Par une de ses dispositions les plus remarquables, lorsqu'un lionime mourait en laissant une femme sans enfants, un de ses frères devait, en épousant la veuve, suppléer à la stérilité du défunt. C'est l'usage connu sous le nom de levirat et qui devait être adopté par les Hébreux.
Jusqu'à la réforme du roi Philopator, qui rétablit l'autorité maritale, la femme fut en Egypte l'égale de l'homme. Mère ou épouse, elle est toujours appelée dans les inscriptions « nebt-pa », la maîtresse de maison. Les monuments nous signalent un grand nombre de régentes, de reines et entre autres l'illustre Hatasou de la XyiII" dynastie, qui, pour indiquer sa puissance, se faisait représenter avec le glorieux insigne des souverains du pays, une barbe postiche.
Les femmes étaient placées sous la protection d'Isis, la plus puissante des divinités égyptiennes. Elles n'étaient nullement astreintes à la demicaptivité du gynécée. Elles se montraient sur les places publiques, s'occupaient d'industrie et de commerce, participaient au gouvernement, tandis que leurs maris restaient à la maison, veillaient sur les enfants et accomplissaient, de leur mieux, les menus travaux féminins.
Un contrat de mariage, récemment découvert et traduit, a prouvé d'une manière indubitable — l'historien Diodore de Sicile l'avait déjà afûrmé
— que le niari jurait obéissance à sa femme qui n'était même pas obligée d'habiter le domicile commun.
On devine ce que devenait, avec un pareil régime, la famille, et le sort qui était presque toujours réservé aux infortunés maris. Partout régnait la plus grande licence. Les jeunes filles prenaient avant le mariage, pour accroître leur dot, l'habitude d'une émancipation passionnelle, jalousement gardée plus tard comme le plus précieux des privilèges. Les femmes indiquaient par les anneaux qu'elles portaient très ostensiblement des triomphes qui flattaient leur vanité. Jamais la gynécocratie ou, pour lui donner son nouveau nom, le féminisme, n'avait été plus vaillamment appliqué et avec de plus déplorables conséquences.
La famille n'existait pour ainsi dire plus. Sous une apparence de mariage, se cachait en réalité un retour au régime des époques primitives, à la communauté des femmes. Avec cette liberté absolue, les héritages se transmettaient au hasard et les affections les plus naturelles ne savaient où se fixer. Aucun père n'était sûr de sa paternité. Dans ces étranges associations, il ne lui restait que le droit de nourrir et d'élever les enfants de sa femme, dont quelques-uns étaient de lui, sans qu'il pût les reconnaître.
Tel fut le régime matrimonial applicfué, pendant de longs siècles, dans le i)ays ({ue les historiens nous citent comme le plus sage de l'ancien monde.
Chez les Hébreux, (juoidue le mariage se dis-
3â LE MARIAGE
tinguât par une pureté relative, lapolygamie était autorisée par la législation civile, presque imposée par la religion, mais sous une forme qui la rend moins répugnante et moins dangereuse. Le droit d'avoir des concubines n'enlève rien à la dignité des véritables épouses, dont le nombre domine de plus en plus. Celles-ci jouissent dans la famille des mêmes droits et la condition de leurs enfants est- garantie contre d'injustes préférences. « Si un homme, dit le Deutéronome, a deux épouses, l'une chérie et l'autre odieuse, et qu'il ait d'elles des enfants et qu'il veuille leur partager ses biens, il ne pourra préférer le fils de la première au fils de la seconde. » Les concubines ne sont que des esclaves, mais protégées parleur maternité et admises dans la famille.
Que la polygamie ait été imposée aux Hébreux par la Bible, on ne peut pas en douter et plusieurs théologiens ou jurisconsultes s'en sont trouvés fort embarrassés. Les arguments dont se sert, dans son traité du mariage, le bon Pothier, pour défendre Jéhovah ou tout au moins pour l'excuser, paraîtront sans doute beaucoup plus ingénieux que décisifs :
« Dieu, dit le légiste d'Orléans, ayant destiné le mariage pour être le type et la figure de l'union de son Fils avec son Église, son unique épouse, il était nécessaire que le mariage fût l'union d'un homme avec une seule femme; mais Dieu était lo maître de ne pas faire servir le mariage à ce typ:» et à cette figure. De même donc que Dieu eût pu, s'il eût voulu, établir dès lo commencement le mariage sans qu'il dût être l'union d'un homme
avec une seule femme et permettre à tous les Iiommes d'avoir plusieurs femmes eu môme temps, (le même il a pu par la suite permettre, ])Our des raisons particulières, à certains particuliers et même à un peuple entier d'avoir plusieurs femmes; c'est ce qu'il a fait effectivement à l'égard d'Abraham, de Jacob, de David et de tout le peuple juif. Dieu, qui avait promis à ces saints patriarches de multiplier leur race comme le sable de la mer, leur a permis d'avoir plusieurs femmes à la fois. Abraham a eu en mémo temps avec sa femme Sara, Agar sa servante, pour sa femme du second ordre; le patriarche Jacob a eu en même temps pour femmes Lia et Rachel, et pour femmes du second ordre Bala et Zelpha.
« II ne peut être que douteux que ces saints patriarches qui se conduisaient par les inspiralions dont Dieu les favorisait, n'aient contracté ces mariages avec plusieurs femmes en même temps, avec la permission et l'approbation de Dieu (1). »
Le mariage chez les Hébreux avait été réglé dans ses moindres détails par les lois de Moïse qui en faisaient une obligation rigoureuse.
La femme ne connaissait pas l'humiliation du gynécée. Respectée et libre, égale de l'homme, elle était considérée par les poètes et les sages comme la joie et la richesse de la maison.
« La femme vertueuse, pour l'homme qui a pu la rencontrer, vaut plus que les pierres pré-
(Ij Traité du, Contrat de Mariage. Orléans, 1768, tome I, p. 106,
cîeuses. En elle se repose le cœur de son mari... Elle travaille la laine et le lin, elle le fait avec des mains joyeuses... Elle se lève avant le jour, distribue les vivres à toute la maison, donne leur part aux servantes... Son travail lui semble délicieux et sa lampe brûle toute la nuit. » (Livre des Proverbes.)
Le mariage était interdit entre les proches parents, notamment avec la sœur de la femme (pendant la vie de celle-ci), avec la veuve du frère (si ce dernier laissait des enfants) ; mais la loi du levirai imposait au beau-frère l'obligation d'épouser sa belle-sœur, si son mari était mort sans enfants. Essayait-il de se soustraire à ce devoir, la femme que son refus humiliait, avait le droit de le citer devant le conseil des anciens et là de lui cracher au visage et de lui enlever sa sandale du pied : ce qui le déshonorait pour le restant de ses jours.
Si la loi de Moïse accordait aux femmes des droits très étendus, elle les frappait, lorsqu'elles avaient failli, de peines très rigoureuses. Le mari conduisait, devant le conseil des anciens, la nouvelle épousée, dont il suspectait l'innocence. Reconnue coupable, elle était lapidée devant la porte de son père. On verra plus loin comment était puni l'adultère.
La polygamie, de plus en plus restreinte au cas de stérilité de l'épouse, tendait à disparaître, remplacée par la monogamie, lorsque le roi Salomon créa dans Israël, malgré l'indignation générale, un harem aussi florissant (jue ceux dos souverains de l'Iilgypte ou de l'Assyrie. Polygame
comme personne jusqu'alors n'avait osé l'être, il avait sept cents femmes et trois cents concubines, Tyriennes, ]Moal)ites, Araméennes, venues de tous les pays d'Orient, les unes blanches comme le lait, les autres noires comme l'ébène, toutes remarquables par leur beauté. Pour plaire à ces femmes, dont chacune avait pieusement apporté sa divinité, Salomon s'abandonna au culte des idoles. Il mourut presque fou, accablé par le remords, et son exemple contribua à la destruction de la polygamie beaucoup plus que n'auraient pu le faire deux ou trois cents livres de morale. A l'époque où Jésus prêcha dans la Palestine sa nouvelle doctrine, la monogamie y était prépondérante.
D'ailleurs, cette épuration du mariage s'incarnait, pour ainsi dire, dans une race admirablement douée, originaire aussi d'Orient, et qui, partout où elle s'établissait, apportait des lois plus pures, un idéal plus élevé.
Aux Aryas appartient l'honneur d'avoir augmenté l'autorité du père, créé la famille paternelle, imposé à la femme la fidélité conjugale, d'avoir lutté contre les cultes grossiers qui flattaient et encourageaient tous les vices.
Cette destruction de la puissance féminine dans ce qu'elle a de bas et d'humiliant, ce triomphe de la chair sur l'esprit, cette inauguration d'une civilisation nouvelle, nous les voyons exprimés par un des mythes les plus célèbres de l'antiquité : la victoire d'OEdipe sur la Sphinx, dont la tête et les seins sont d'une femme, le corps d'un animal, et qui arrête l'homme dans sa marche vers le progrès, vers la lumière.
Si la polygamie caractérise, comme on s'accorde à le reconnaître, les races arriérées, stagnantes dans leur barbarie, il n'est pas étonnant que, dans les pays musulmans, elle ait encore survécu (l).
« Prenez en mariage, dit le Coran, si elles vous conviennent, deux femmes, trois femmes ou quatre au plus. Si vous craignez de ne pouvoir les entretenir également, n'en épousez qu'une (Chapitre IV).
Il faut cependant remarquer que le Coran, beaucoup plus que les religions grossières qui l'avaient précédé, a été favorable aux femmes. Avant iMahomet, elles étaient traitées comme des esclaves, privées de tout droit social, exclues de l'héritage, et on leur refusait même une âme immortelle. Aucune loi n'interdisait l'inceste. Comme des victimes d'un moindre prix, on sacrifiait aux idoles des jeunes filles.
Sans lui donner encore sa véritable place, sans en faire l'égale et la véritable compagne de l'homme — peut-être parce que les mœurs de son temps ne l'auraient pas permis — le Prophète releva le sort de la femme : « Respectez, disait-il, les entrailles qui vous ont porté « ; et il ajoutait : « Le Paradis est au pied des mères. »
Un jour qu'il était assis devant sa porte, une femme très âgée s'approcha et lui demanda si elle pouvait espérer aller en Paradis, a Les vieilles femmes, répondit-il en souriant, n'iront pas dans
(1) Oa sait d'aillours qu'oUo tend do plus on plus à dispaïaîtro pour des raisons d'économie.
les jardins cIM^(I(mi. " Et comme elle mani lestait un grand chagrin, il reprit: «Non, le Paradis n'est pas fait pour les vieilles femmes, car, avant do les y admettre, Dieu les rendra jeunes et belles. » (Tradition arabe.)
Mahomet rendit au mariage un caractère sacramentel, civil et religieux. 11 régularisa le divorce, il interdit l'inceste et, pour mieux en détourner ses fidèles, il attribua à ce crime le premier fratricide : «Eve, disait-il, mit au monde Caïn (Kabil) et une fdle, puis Abel (Ilabil) et une fille. Adam ordonna plus tard à Caïn d'épouser la sœur jumelle d'Abel et à Abel d'épouser la sœur jumelle de Caïn. Mais celui-ci, pour ne pas se séparer de sa sœur qu'il aimait, tua son frère. "
Lellarem, dans la pensée de Mahomet, devait être, pour la femme, plutôt un asile qu'une prison : exclue du Se /am/e/^, appartement du mari, elle avait et elle a encore, dans son appartement particulier, une autorité absolue.
Plus d'une Française, qui assurément ne s'en doute pas, n'aurait pas beaucoup perdu à naître en pays musulman. Les femmes arabes ou turques jouissent de droits que les nôtres réclament depuis longtemps et n'obtiendront peut-être jamais. Leur dot est garantie contre la cupidité ou l'incapacité du mari. La loi sur le divorce est toute en leur faveur. Ces prétendues victimes se trouvent fort heureuses. Elles ne se plaignent pas d'une affectueuse tutelle qui les délivre de la plupart des ennuis du mariage et les fait vivre dans une perpétuelle joie, dans la plus délicieuse insouciance. Tandis ijue les hommes travaillent, se
réservent, non comme des droits mais comme des devoirs, toutes les préoccupations, toutes les charges, toutes les fatigues du ménage, elles vivent grassement, boivent d'excellent café, mangent des confitures très sucrées, vont à la mosquée ou au bain, médisent de leurs amies et consacrent à leur toilette une grande partie de leur journée. On ne leur demande que d'être fidèles et on l'obtient de moins en moins. Que de femmes très civilisées, très émancipées et qui meurent d'ailleurs de faim, sous la protection du Code, n'hésiteraient pas à remplacer par un confortable harem un dur métier de couturière ou même un poste d'institutrice !
Un proverbe arabe assure que les Chrétiens dépensent leur argent en procès, les Juifs en leurs pâques et les Musulmans dans leurs mariages. Ces mariages sont, en effet, entourés de beaucoup de pompe et de solennité.
Un ami du futur, qui a le même rôle que le garçon d'honneur chez nous, préside aux apprêts de la cérémonie et la dirige. Huit jours avant le mariage, la fiancée reste voilée. La veille, elle va au bain. On la couvre de parfums. Ses ongles, la paume des mains, la plante des pieds, les talons, les cheveux sont colorés en jaune brun avec de la poudre de henné pilée dans un mortier. Elle sort ensuite en grande pompe pour être ramenée chez son père, et au-devant d'elle s'avancent des porteurs de cierges et de torches, des tambours et des cymbaliers.
Le jour du mariage, le coryphée se présente à la maison du père de la fiancée avec les invites et
los musiciens. Après le repas, on Jui confie la jeune fille, couverte d'un voile. Kilo est conduite à cheval, ou dans une sorte de palanquin, à la maison domicile. Les femmes de la maison, les servantes, la nourrice l'accompagnent. Dans certaines villes, à Constantine par exemple, où je me rappelle l'avoir vu, à côté de la mariée marche un serviteur, une épée nue à la main. Parents et invités suivent, dans leurs plus riches costumes, avec les chariots qui portent le trousseau.
A la porte de la maison qu'elle va désormais habiter, la jeune fille descend du cheval ou sort du palanquin, et elle est remise au mari qui la conduit à l'appartement des femmes. Il la voit alors pour la première fois, car le mariace a été réglé, d'après des convenances de famille ou de fortune, par les parents des deux époux, et le plus souvent n'en est que plus heureux.
La soirée est consacrée au repas, à des chants et à des danses. Pendant la nuit, en Algérie, on entend quelquefois une sorte de cri plaintif et prolongé. C'est une noce arabe qui se célèbre dans les environs, et il faut y avoir assisté pour savoir jusqu'à quelles notes aiguës peut s'élever la voix d'une vieille femme qui manifeste sa joie par un hululement de chouette.
Dans ce chapitre consacré à la polygamie, je place, en quelque sorte comme une parenthèse et pour qu'on puisse les comparer aux cérémonies des noces arabes, les curieux détails du mariage juif dans les pays barbaresques.
Les Juifs d'Orient et des pays barbaresques se marient très jeunes : les filles vers douze ans, les
hO LE MARIAGE
garçons vers dix-huit ans. Quand le mariage est décidé, les parents et les amis se réunissent pour la lecture du contrat. Aussitôt après, les deux jeunes gens jettent sur le pavé, de toutes leurs forces, un pot de terre. Plus il forme de débris, plus le bonheur des époux sera assuré. Le rabbin bénit les fiancés et leur fait boire, après y avoir goûté, un verre de vin consa-cré par ses prières. Ils rentrent ensuite dans la maison paternelle et restent huit jours sans sortir.
La veille du mariage, tandis qu'autour d'elle SCS amies chantent et dansent, la jeune fille se baigne à l'eau froide. Le lendemain matin, danses et chants recommencent pendant la toilette de la mariée. On place sur sa tête la haute coiffure, brodée d'or et constellée de pierreries, d'où retombe le voile de gaze; on la revêt de la longue robe blanche à manches courtes et de la ceinture à plaque d'argent, semblable à celle que porte l'époux avec une plaque d'or. Cette ceinture a un caractère symbolique : elle indique qu'en tout pays le Juif doit se considérer comme un voyageur et un étranger.
La bénédiction nuptiale est donnée le plus souvent dans un jardin, sous une tente. Les fiancés y sont conduits pendant que l'assistance chante: Béni soit celui qui est venu. La jeune fille tourne trois fois autour du fiancé qui, à son tour, accomplit la même gracieuse cérémonie ; puis ils se prennent par la main, tandis que les parents jettent sous leurs pas des grains de blé ou quehïuefois des pièces d'argent, en répétant le verset de la Bible : Croissez et multipliez.
CHEZ TOUS LES PEUPLES kl
Les époux so placent sous la tente, la femme à la droite et tous les cleu\ tournés vers le midi. Le rabbin saisit un des bouts du ialcd, bande d'étoffe que le mari porto au cou, et il le i)lace sur la tête de la femme. Il prend un verre de vin et, après l'avoir béni, en goûte et donne à boire aux deux époux. 11 reçoit l'anneau conjugal des mains du mari, demande s'il est en or fin, et le place au deuxième doigt de la main gauche de l'épouse. Enfin, il lit le contrat de mariage, prend de nouveau un verre de vin, y goûte et le donne aux mariés qui boivent à leur tour. Le verre est ensuite brisé, en souvenir de la ruine de Jérusalem.
Le repas de noces débute par une longue prière dite par le marié. Une poule cuite et un œuf cru, emblèmes de fécondité, sont posés devant la femme. Celle-ci est d'abord servie par son mari ; puis les invités se jettent sur la poule et s'en disputent les morceaux, tandis que la jeune femme, pour leur porter bonheur, leur lance l'œuf au visage.
Après le repas, commence la danse nuptiale, d'un mouvement très gracieux. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se tenant par la main, forment deux groupes qui se croisent et s'enroulent, au milieu des chants et des cris de joie. Pendant les huit jours qui suivent le mariage, les époux ne doivent pas sortir : le voyage de noces est remplacé par une sorte de retraite.
Menacée même en Orient, la polygamie n'existe aujourd'hui chez aucun peuple civilisé. Une secte religieuse a cependant essayé de la remettre en
i.2 LE MARIAGE
liDQiieur, et cette tentative des Mormons présente de trop curieuses particularités pour ne pas être étudiée aveo quelque détail, dans un livre sur le mariage.
Un certain Joseph Smith exerçait, au début de ce siècle, dans la partie Oc^cidentale de l'état de New-York, la profession de mineur. Depuis longtemps, il cherchait des trésors et n'avait pu réussir à en trouver. On le vit subitement prendre des airs mystérieux, passer de longues heures dans les bois et en revenir le regard inspiré. Il finit par avouer que des an^es lui avaient apparu pour le charger, de la part de Dieu, d'une très haute mission. A la suite de nouvelles révélations, il raconta à quelques-uns de ses compagnons que les Indiens de l'Amérique étaient les derniers descendants des Hébreux, et que des prophètes anciens avaient caché les annales de ce peuple sur une montagne située à l'est de la route de Palmyre, dans le comté de Wayne. Là, un coffre de pierre devait contenir, tracé sur des plaques d'or — que personne ne put jamais voir — le livre de l'ancienne loi, écrit par le dernier des prophètes indiens. Mormon, dans l'ancienne langue de l'i'gypte. En 1827, Joseph Smith parvint à transcrire l'ouvrage,- et, en 1830, il le traduisit en anglais. Ce fut la Bible de la nouvelle secte religieuse dont les fidèles prirent le nom de Mormonites ou Mormons, ou de Saints du dernier jour.
Quel était ce livre mystérieux sur lequel Joseph Smith ne donnait que des explications assez confuses? On l'a attribué à un prêtre nommé Spal-
ding, ({ui se ruina dans un commerce qu'il avait entrepris et, pour relever ses alTaires, publia une étude sur \estumulides États-Unis, en rattachant leur liisloirc à colle d'Israël. Pour donner à son histoire un caractère plus mar([ué d'archaïsme, il avait imité le style des anciens prophètes juifs. Ce livre, intitulé « le Manuscrit retrouvé ", n'était pas encore imprimé, lorsque Spalding mourut. Smith parvint à se le procurer, on ne sait trop comment, et avec l'aide d'un de ses amis, Sidney Rigdon, ancien prédicateur baptiste — qui, plus tard, brouillé avec lui, devait le dénoncer — il le modifia et en fit la Bible de Mormon.
L'ancien mineur devenu prophète commença, sans grand succès, sa prédication dans l'état de New- York, puis dans l'Ohio et le Missouri. Il venait de fonder dans cet état, pour servir de capitale à son empire, Mont-de-Sion, lorsqu'il fut chassé par les habitants. Il se réfugia alors dans rillinois et, en IShO, bâtit sur le Mississipi la ville de Nauvoo, sur un plan très vaste, comme si l'avenir lui appartenait. De nouvelles persécutions ne tardèrent pas à menacer son œuvre, entreprise avec tant de confiance : il fut arrêté et emprisonné avec son frère Iliram, et des fanatiques, après avoir forcé les portes de leur prison, les massacrèrent.
Un voyageur anglais, M. Caswel, qui visita Nauvoo en IShit, a fait de Joseph Smith le portrait suivant : « Il a un extérieur vulgaire et ses façons offrent un mélange de l'escroc et du clown. Il porte au doigt une bague en or massif sur laquelle est une inscription. Les mystères duMormonisme
Uh LE MARIAGE
sont aujourd'hui dévoiles. John C. Bennet, qui fut major de la légion de Nauvoo, a mis en lumière les scènes de débauche et d'escroquerie du grand patriarche de la secte. "
u Regardez un peu, disait un ennemi du prophète, ce visage huileux, cette mine impudente, et demandez-vous si une pareille physionomie peut receler rien de divin. » Ce n'était peut-être pas une raison suffisante pour le tuer.
La mort de Smith n'arrêta pas les progrès de la secte qu'il avait fondée. Les Mormons partirent de Nauvoo pour aller s'établir sur les bords du grand lac Salé, dans le territoire de l'Utah. Pendant le sommeil du second prophète, Brigham Young, un ange lui indiqua l'emplacement où devait être bâtie la Nouvelle Jénisalem.
En 18G6, grâce aux efforts de leur nouveau chef, les Mormons étaient au nombre de plus de deux cent mille. Cette vallée d'Utah, déserte et inculte quand ils y arrivèrent, ils l'avaient complètement transformée.
L'organisation du Mormonisme était une sorte de théocratie biblicjue.
Pape et roi, Brigham Young avait une autorité absolue : autour de lui les Anciens formaient une aristocratie, à laquelle il déléguait une partie des pouvoirs sacerdotaux, judiciaires et politiques.
La religion était faite d'emprunts à la Genèse, aux épîtres de saint Paul, au Coran, aux livres religieux des Indous et des Tartares. Les Mormons admettaient la même Bible (jue les Protestants des liltats-Lnis , mais ils rintcr|)rétaient d'une manière toute dilférente. Leur église était d'ail-
leurs oinciio à tous — sauf aux nègres, parce qu'ils descendent, disait Brigliam Young, de Gain, le premier meurtrier, et ([ue la couleur de leur peau est l'indélébile marque de la malédiction
divine.
Le mariage était considéré comme le premier des devoirs terrestres. Créés l'un pour l'autre, l'homme et la femme se complètent par le mariage. Pour devenir prêtre et ancien, il faut commencer par être époux.
Les apôtres les plus vénérés donnaient l'exemple : John Taylor avait sept femmes, Brigham Young en avait douze. Il en résultait une multitude de petits Mormons, douze ou quinze en moyenne dans chaque famille. Je dois ajouter que l'inceste était dans une certaine mesure autorisé et pratiqué. Un homme pouvant épouser une fille d'un premier lit de sa femme, ou deux sœurs ou la veuve de son frère. On en cite même qui épousèrent leurs sœurs consanguines en alléguant l'exemple de Sarah et d'Abraham.
Le Mormonisme avait débuté par des « unions spirituelles », mais, comme le diable ne perd jamais ses droits, elles se transformèrent bientôt en une polygamie secrète. On résolut de rendre régulier et légitime ce qui avait été jusqu'alors soigneusement dissimulé. Brigham Young découvrit bien à propos la copie d'une révélation faite jadis à Joseph Smith et par laquelle il était non seulement permis mais imposé cà ses disciples de suivre l'exemple d'Abraham, de Jacob et de David, c'est-à-dire de prendre autant de femmes qu'ils voudraient. Ceci se passait en 1853. Le dogme
nouveau eut pour première conséquence de provoquer un schisme parmi les saints des derniers jours : les uns admirent la pluralité des mariages, les autres se déclarèrent partisans de la monogamie et allèrent s'établir loin des bords de l'Utali.
Soit qu'elles vécussent ensemble, soit qu'elles eussent leurs cottages séparés, les femmes mormones, tous les voyageurs l'ont constaté, paraissaient subir avec un dégoût mal dissimulé le régime de la polygamie. Elles vivaient dans une sorte de retraite forcée, où s'étiolait leur intelligence. Exilées du salon, reléguées à la cuisine, condamnées aux fonctions de cuisinière ou de nourrice, elles regrettaient presque toutes, sans oser toujours l'avouer, les plaisirs du monde, la joie de briller et de plaire. Malgré une apparente soumission, on pouvait deviner à leurs attitudes contraintes, à l'expression triste de leur visage combien ce rôle de servantes légitimes leur semblait pénible et humiliant.
La femme civilisée est trop jalouse de son autorité, trop désireuse de régner sans partage sur l'esprit et sur le cœur de son mari, pour qu'elle puisse jamais se résigner à la polygamie. Ses défauts comme ses qualités la rendent monogame et l'exemple des Mormons suffirait, s'il en était besoin, à le prouver.
Le Mariage dans l'Inde, la Chine ET LE Japon.
Dans l'ancienne législation de l'Inde, encore observée sur bien des points, le mariage est
rol)jct (le prescriptions minutieuses. Le ï\^ livre dos lois de Manou traite du mariage et des devoirs du clief de famille ; le 0® livre est consacré à la femme et on y trouve un article imposant la répudiation en cas de stérilité.
La polyiiamie n'est pas interdite, mais la monogamie semble avoir été la forme la plus anciennement en usage. L'homme peut épouser une femme d'une caste inférieure à la sienne, mais ce droit est refusé à la femme. De tous les mariages, le plus en honneur est celui qui a lieu entre égaux et dans lequel intervient un libre choix du cœur, a L'union d'une jeune fille et d'un jeune homme, résultant d'un vœu naturel, est dite le mariage des musiciens célestes; née du désir, elle a pour but les plaisirs de l'amour. » (Loi do Manou.)
Pour les Indiens, la paternité est une obligation religieuse. Ils considèrent comme un très grand malheur de mourir sans enfants mâles, héritiers du nom et du culte, et on retrouve dans leur législation la coutume prise du levirat^ dont nous avons déjà parlé.
Les cérémonies du mariage dans l'Inde sont très différentes : elles varient dans chaque région, dans chaque caste. Pour les étudier en détail, il faudrait leur consacrer tout un volume. Nous nous bornerons à donner le cérémonial le plus usité chez les vashias (bourgeois), chez les chattryas (nobles) et chez les brahmanes (prêtres).
Le mariage chez les vashias, qui sont assez désireux de faire étalage de leur richesse, se distingue par le luxe du décor et la pompe du cortège.
i8 LE MARIAGE
La veille des noces, le fiancé, accompagné de ses parents, se rend chez la future avec deux gros bracelets (d'or, d'argent, d'étain ou de plomb, suivant la fortune) et il les lui passe à chaque jambe, pour montrer que désormais elle lui appartient. C'est un gage d'affection et en même temps un signe de servitude.
Le lendemain un festin est préparé chez l'époux et dans l'après-midi, vers trois heures, on y amène l'épouse. Un brahmine approche la tête de l'homme de celle de la femme et, en prononçant des formules pieuses, répand sur eux quelques gouttes d'eau sacrée. On apporte ensuite des pièces de toile et, sur des plats d'argent ou de cuivre ciselé, plusieurs sortes de mets. Le brahmine demande à l'époux si tous les biens que Dieu lui enverra, il les partagera avec l'épouse, s'il est disposé à la nourrir par son travail. Il répond affirmativement et tous deux prennent place au festin.
Lorsque l'époux a une grande fortune, le char qui lui amène celle qu'il doit épouser est escorté par des porteurs de torches, accompagné par un luxueux cortège , avec des chevaux richement caparaçonnés et des éléphants. A la fin du repas nuptial, on boit de l'eau du Gange apportée par des brahmines dans des vases de terre vernis à l'intérieur et scellés du cachet du grand prêtre de Jaggernat. Cette eau, vendue très cher, a pour les convives l'avantage de les désaltérer et de les sanctifier en même temps.
Chez les chattryas, les principales cérémonies du mariage se célèbrent sous le pandel, pavillon
de verdure dressé dans le vestibule ou le parvis de la maison.
La veille, l'époux parcourt la ville avec un riche cortège, et la mariée en fait autant le jour mémo des noces, qui ne peuvent avoir lieu qu'après le coucher du soleil.
Un brasier ardent — souvenir de l'ancien culte du feu — est disposé sur l'emplacement où doil avoir lieu la célébration du mariage. Les deux époux, placés devant le brasier, sont réunis par un lien de soie et séparés par un voile. Le bralimine les bénit, leur adresse une exhortation, puis fait tomber le voile et dénoue le cordon de soie. Ils sont unis. Les fêtes qui suivent le mariage se prolongent souvent pendant un mois.
Transportons-nous maintenant sur les bords du Gange pour assister au curieux mariage d'un brahmane de Bénarès. Les deux futurs viennent d'arriver avec une vache et son veau. Le prêtre les attend. Ils entrent tous les cinq dans le fleuve sacré; le prêtre couvre la vache d'un voile blanc et, en la tenant par la queue, récite des prières. Les époux posent leurs mains unies sur la queue de la vache et sur la main du brahmine. Celui-ci répand sur eux quelques gouttes d'eau et noue leurs vêtements ensemble. Il fait ensuite trois fois le tour de la vache et du veau et les emporte comme rétribution.
Dans les castes inférieures, les cérémonies et les formalités sont réduites à leur plus simple expression. Sur certains points, il suffisait naguère de l'échange d'une noix de coco pour la conclusion d'un mariage.
Les formes les plus anciennes du mariage — même celles qui s'en écartent le plus — se sont conservées dans l'Inde. La Communauté des femmes est représentée par les Bayadères, consacrées à l'amour et au plaisir, et privées du droit de se marier. Elles appartiennent à tous.
La polyandrie existe encore dans la région de riïimalaya, dans les montagnes de Ceylan, le long des Ghats (1). Une forme peut être unique, connue sous le nom de Beena, se rencontre dans l'île de Ceylan. Le mari est obligé de se soumettre aux parents de sa femme et d'habiter chez eux, sans rien posséder en propre. Ils peuvent renvoyer tel qu'il est venu ce domestique matrijnoniai (on ne saurait vraiment lui donner d'autre nom), qu'il ait ou non des enfants.
Les Naïrs de Malabar restent fidèles au mariage par groupes, mélunge de polygamie et de polyandrie.
Les femmes ont le droit d'épouser en même temps autant de maris qu'il leur plaît : comme il faut savoir se borner, elles se contentent généralement de douze. Les hommes peuvent faire partic de plusieurs combinaisons conjugales et ne sont astreints à aucune fidélité. Chaque mari a ses jours conjugaux fixés, pendant lesquels il subvient aux besoins de la femme. C'est une des applications les plus curieuses qu'on ait imaginées du système coopératif.
Il est à peine besoin d'ajouter que ces mariages
(1) Voir pour lo3 orii^ines do la polyandrie dans l'Inde, riatroduction.
SI
so forment et se dénouent avec la plus grande facilité.
Les Anj;laisont réussi, mais avec beaucoup de peine, a abolir une coutume cruelle qui était très
Veuve de Malabar se jetant dans lo bûcher (d'après une miniature indienne).
répandue dans l'Inde et particulièrement dans le Malabar, coutume d'ailleurs fort ancienne puisque le poète romain Properce en parle dans une de ses élégies.
Lorsqu'un homme mourait, sa veuve se promenait en grande pompe, accompagnée de ses parents et de ses amis, comme dans un cortège do
noces. Elle se rendait ensuite sur la place où le Lûcher avait été dressé et que remplissait une foule désireuse de jouir du spectacle. Après avoir témoigné par des chants et des danses la joie qu'elle éprouvait à être réunie pour toujours à son époux, la veuve s'enveloppait d'une longue robe jaune, répandait sur sa tête et son corps des parfums, adressait quelques paroles au peuple et montait avec une sorte de joie sur le bûcher qu'elle allumait de ses propres mains.
Il n'y a peut-être pas de pays au monde où le mariage soit aussi répandu qu'en Chine. C'est par lui, assure Confucius, que l'homme remplit sa véritable destination sur la terre et on sait que les moindres paroles de ce grand philosophe sont respectées dans le Céleste-Empire comme des oracles de la divinité.
D'ailleurs pour les Chinois, comme autrefois pour les Grecs et les Romains, la principale cause du mariage c'est le besoin d'avoir des enfants — surtout des fils — qui leur rendent ces hommages posthumes sans lesquels ils deviendraient la proie des mauvais génies. La crainte d'être réduits à cette triste extrémité oblige les ménages stériles à adopter des enfants, pris assez souvent dans les hospices. Rien par suite n'est moins démontré ni plus invraisemblable ({ue la frétfuence de l'infanticide en Chine. Simplement parce que les Chinois sont jaunes, les voyageurs les ont accusés do tous les crimes.
Le mariage est précédé en Chine par des fiançailles. Une vénérable entremetteuse (Mei-jin),
((ni n'a pas trauirc profession, est chargée par la mère du futur ou à défaut par un de ses plus proches parents d'aller trouver la famille de la jeune fille et de lui faire l'éloge du jeune homme. Après examen dos questions de moralité, de réputation et do fortune, si le parti convient, un rendez-vous est fixé par les parents de la jeune fille. On a eu soin de constater par la comparaison de l'année, (lu mois, du jour et de l'heure des naissances respectives des deux futurs que rien ne s'oppose à leur union.
Au jour fixé pour l'entrevue, la mère du jeune homme se présente avec ses parentes les plus âgées et il se produit tout d'abord, entre ces femmes,aussi bavardes que cérémonieuses, un véritable assaut de flatteuses formules et de politesses interminables. Lorsque les matrones ont épuisé le stock de leurs salutations, la jeune fille présente les pipes et les tasses de thé, puis elle s'éloigne. Alors sont réglées, avec le chiffre de la dot, les dernières dispositions des fiançailles, qui deviennent officielles. On tombe d'accord sur le jour où le futur apportera les présents habituels : soieries, bijoux, porcelaines, etc.
Des lettres de faire part sont envoyées. La jeune fille qui jusqu'alors portait ses cheveux noués avec une touffe retombant sur chaque joue, les relève désormais sur le sommet de la tête et les traverse de la longue épingle, signe de son engagement. Elle est liée, même par la mort du fiancé: l'opinion publique ne lui permet pas un autre mariage.
Cependant Fastrologue, le shing-shang, a fixé
5i. LE MARIAGE
un jour favorable pour la célébration des noces. On no peut se passer de son intervention et l'Empereur lui-même est obligé de s'y soumettre. Pour me borner à un exemple, les Ih et 15 mai 1801, un édit du « Fils du Ciel » annonçant pour le printemps suivant le mariage de la princesse impériale chargeait le Conseil des Mathématiciens — c'est-à-dire des Astrologues — d'en déterminer la date.
De nouvelles lettres de faire part sont envoyées et quelques jours avant les grands mariages, les parents du futur, escortés par des musiciens, parcourent la ville, tandis que derrière eux on porte surdos brancards dorés les présents offerts à la fiancée.
Le jour du mariage, les invités arrivent dans la maison de la future ou dans celle du fiancé. On a placé pour les recevoir, dans les cours intérieures, des tentes garnies de nattes. Ils apportent leurs présents, en argent, dans l'enveloppe des lettres d'invitation et, pour qu'à l'occasion on leur en offre autant, la somme est marquée dessus, avec le nom de l'invité.
Un repas a lieu dans chaque maison, où la cuisine chinoise fournit ses mets les plus recherchés : des pattes d'oie, des grenouilles, des chenilles frites, des nids d'hirondelle, des nageoires de requin. Les convives se retirent ensuite et il ne reste que les plus proches parents.
En grande pompe et chaque pièce séparément, le trousseau de la jeune fille est transporté dans son nouveau domicile. Les parents suivent sur des chars, et lorsque les objets ont été étalés dans
les cliamhrcs disposées pour les recevoir, lo cortî'gc so retire.
A riieure hal)ituellc, c'est-à-dire vers midi, le futur envoie pour chercher la fiancée un palanquin escorté par la matrone ([ui a négocié le mariage. La jeune fille, que pendant toute la matinée on a habillée, coiffée, poudrée, peinte, parfumée de musc, dit adieu, en pleurant, cà ses parents, aux personnes de la maison, qui répondent par des cris aussi aigus que possible. Pour que la mariée n'emporte pas à ses semelles tout le bonheur de la famille, on la fait passer sur un réchaud allumé. Dès qu'elle est entrée dans le palanquin, on l'y enferme et la clef est remise à la matrone. Puis le cortège se met en marche.
En lête, le palanquin soutenu par des porteurs vêtus de rouge, car le rouge est une couleur de bon augure. De chaque côté et derrière, des « figurants » brandissent des bâtons qui soutiennent des cages de papier ou, si la cérémonie a lieu par hasard dans la nuit, des lanternes de corne. Cages et lanternes sont couvertes de peintures emblématiques qui représentent le bonheur, la fécondité, etc.. Des trompettes, des timbaliers font un épouvantable vacarme, auquel se mêle de temps en temps le bruit des pétards. Les parents et les amis suivent pédestrement, entre deux haies de curieux.
Au moment où le palanquin entre dans la maison du mari, trois pétards éclatent, en signe de réjouissance, et on tire un feu d'artifice. La mariée met pied à terre et elle passe par-dessus une selle de cheval, posée sur le sol. Elle est ensuite
accompagnée par une maîtresse de cérémonie et quatre demoiselles d'honneur dans les appartements intérieurs. Elle voit alors ou plutôt elle est censée voir pour la première fois celui qu'elle a épousé (1).
La journée se termine par un repas, au début duquel les époux assis à côté l'un de l'autre boivent du vin très épicé dans deux coupes liées ensemble par un cordon rouge. Le signal du départ est donné par un faisceau de baguettes brisées jeté au milieude l'appartement : emblème d'une nombreuse postérité. Aussitôt que les convives ont pris congé, les époux se prosternent trois fois devant chacun des parents.
Le lendemain, la jeune femme va avec son mari, à la pagode, remercier les dieux, puis au cimetière, saluer la tombe des ancêtres. Elle jouit désormais du droit de s'occuper presque uniquement de son ménage et de plaire à son nouveau maître par la stricte observation des devoirs domestiques. « La femme, dit un adage populaire chinois, est soumise à trois conditions dans la vie : chez son père, elle est soumise à ses parents ; dans son veuvage, elle est soumise à son mari ; dans son ménage, elle est soumise à son fds. » Cette vie de gynécée qui leur est imposée (2) après
(1) En réalité, le jeune homme et la jeûna fille ont prcs(iuo toujours trouvé le moyen de se voir avant le mariage. Quelque sévère que soit une loi ou une coutume, il faut tenir compte de l'intérêt que peuvent avoir la plupart des gens à no pas les observer.
(2) On n'a jamais pu savoir si la déformation du pied des Chinoises est duo à une simple raison do coquetterie ou au désir de les retenir chez elles on leur rendant la marche très
un inariajic ({u'elles suhissont, cette sul)ordinatiou coiitiiuiclle , semblent cha([iic jour pins odieuses auxChinoises,et on signalait récemment la formation dans ce pays, si attaché pourtant à ses anciens usages, d'une ligue antimatrimonialo, dont un grand nombre de jeunes filles font partie. On en cite même quelques-unes qui préférèrent la mort àla vie de ménage dontelles étaient menacées.
La polygamie n'entre que pour très peu de chose dans les causes très diverses qui provoquent chez les femmes chinoises, opprimées depuis tant de siècles, un mouvement de révolte dont les conséquences pourront être plus sérieuses qu'on ne l'imagine. La polygamie en Chine n'existe pour ainsi dire pas dans les classes pauvres; dans les classes riches, elle tend à disparaître. D'ailleurs la loi ne reconnaît qu'une seule femme légitime et les concubines ne jouissent d'aucun droit, d'aucune considération, dans l'organisation du mariage : comme à l'époque patriarcale, elles ne sont que des servantes.
A l'immense empire de Chine se rattache physiquement un Etat qui en diffère beaucoup par les mœurs et qui est d'ailleurs à peu près indépendant : la Corée. Le mariage y a conservé, à un très haut degré, le caractère oriental.
Comme dans les pays arabes, la maison indi-
difficile. Il est certain iiue cette difformité est considérée en Chine comme un des éléments de la beauté féminine et un des plus importants. On ferait un volumineux recueil avec les pièces de vers que les poètes du Céleste-Empire ont consacrées aux pieds de leurs femmes ou de leurs maîtross3S.
gène est pour les femmes une prison : elles n'en sortent que la nuit, toujours voilées, pour se faire de rares visites. Condamnées à la plus complète ignorance, exclues de toutes les réceptions, elles vivent dans une sorte de servitude et paraissent s'y résigner.
Cependant le Coréen, tous les voyageurs s'accordent à le constater, n'est pas d'un naturel jaloux. Trompé par sa femme, il ne s'en préoccupe guère, pourvu qu'il soit censé n'en rien savoir. Si la faute devient publique, le mari se croit, pour sauvegarder son amour-propre, obligé de sévir et l'épouse coupable est étranglée ou décapitée. Cette justice rapide est un luxe de riche. Dans les classes inférieures, souvent, pour se procurer des ressources, un mari loue sa femme à un étranger. Les contrats de ce genre, admis par l'usage, ne soulèvent aucune réprobation.
Les Chinois et les Japonais éprouvent une égale indignation lorsqu'on affecte de les confondre. S'ils peuvent être rapprochés pour les yeux bridés et la couleur de la peau, s'ils ont la môme religion, leurs mœurs et leurs usages sont très différents : les cérémonies du mariage au Japon ressemblent très peu à celles que nous venons d'indiquer pour la Chine.
Il faut d'abord remarquer que la femme japonaise, au moins dans la classe populaire, est absolument soumise, plus encore que la femme chinoise, aux volontés de l'homme. Fille, elle appartient à son père, comme plus tard, épouse, à son mari. Le père la marie sans lui demander son consentement. 11 peut môme la vendre ou la louer
à un bateau do fleurs. Cette manière de procéder ne choque personne et les jeunes filles qui en sont l'objet n'en sont nullement déshonorées. Grâce à la ])ctile dot qu'elles trouvent ainsi le moyen de recueillir, elles ne se marient que plus facilement.
Dans les familles riches, le mariage donne lieu à des cérémonies aussi bizarres que compliquées. Du moins elles paraissent telles à des Européens et surtout à des Français habitués, dans la célébration de leurs noces, à une simplicité peut-être excessive.
Lorsque les parents, après de multiples entrevues, se sont mis d'accord, les deux familles se réunissent séparément de grand, matin, au jour fixé. L'époux et l'épouse, chacun dans un char traîné par des chevaux ou des ])ufllcs, se dirigent par des chemins didérents vers une colline consacrée au cuUe. Parents et amis et aussi quelques musiciens les accompagnent.
Au pied de la colline, des chariots contiennent les présents de l'époux. Ces présents sont offerts à la mariée qui en distribue une partie à ses proches. Puis, suivis des parents, des amis et des musiciens, les deux époux montent à pas lents la colline par un escalier coupé, au milieu, d'une rampe qui sépare les deux cortèges. Lorsqu'on a atteint le sommet, tous les parents se placent derrière la mariée, deux à deux, sous les parasols multicolores que tiennent les serviteurs. Les musiciens, assis par terre, frappent avec des baguettes de fer des boules de cuivre suspendues à des chaînes et les assistants marquent la cadence avec les pieds.
Sur la colline sacrée se dresse, semblable aune immense lanterne, un pavillon octogone revêtu en dehors de papier huilé, en dedans d'ctoITes do soie de couleur éclatante. De nombreuses lampes brûlent à l'extérieur. Au centre du pavillon, le dieu du Mariage est accroupi sur son autel. Il .1 une tête de chien et il tient entre les mains un fil de laiton.
Les deux époux, un flambeau à la main, viennent se placer, la femme à droite et l'homme à gauche du bonze chargé de la célébration du mariage et qui commence par murmurerquelques prières. La femme allume son flambeau à l'une des lampes, puis allume le flambeau de son mari. Ils sont désormais liés pour toute leur vie. Les assistants poussent des cris de joie et, avec cette verbeuse courtoisie qui caractérise les Japonais, se répandent en félicitations et en souhaits de prospérité. Le bonze bénit les mariés et on sacrifie deux buffles au dieu à tête de chien.
A l'extérieur, les jouets de la jeune femme sont brûlés solennellement et on lui remet à la place un rouet et une quenouille. On redescend ensuite la colline, par le même escalier, avec le même cérémonial, et l'épouse est conduite à la maison •nuptiale, qui a été jonchée de fleurs, ornée de guirlandes, pavoisée de banderoles, remplie à profusion d'innombrables petits drapeaux. Les festins et les réjouissances durent huit jours et c'est au moins une semaine de bonheur pour la femme japonaise, pour la jolie poupée aux sourcils peints, aux dents de porcelaine, aux yeux d'email.